LXXXVIII
Le mariage de Chérie, en effet, ne se faisait pas aussi facilement qu'on aurait pu le supposer. Des empêchements, des obstacles divers et particuliers, venaient à rencontre de l'établissement de la jeune fille, toute petite-fille de maréchal de France qu'elle fût.
Le maréchal n'était pas riche. Sa fortune consistait dans cette belle et grande terre du Muguet : au fond, une ruineuse propriété d'agrément et dont l'entretien mangeait bien au delà des douze mille francs de revenu des deux fermes attenant au parc. Puis la restauration princière des bâtiments à laquelle le maréchal se laissait aller pendant ses ministères, et qui, comme toujours, dépassa de beaucoup les devis, en dépit des forts appoints payés tous les ans sur son traitement, se trouvait bien loin d'être entièrement soldée.
Le maréchal passait à juste titre pour une nature dépensière et généreuse qui, de toute
sa vie, n'avait su faire des économies, et n'avait jamais pu refuser, quelque cher qu'il coûtât, un caprice à sa petite-fille.
Mais ce qui, plus que le manque d'une grande fortune, rendait Chérie difficilement mariable, c'était la gâterie dans laquelle elle avait été élevée. Pour une fille devant toucher une dot très médiocre, on ne peut le cacher, il existait chez les épouseurs une espèce de terreur du luxe entourant sa jeunesse.
L'imprudente jeune fille indignait aussi les mères de famille par l'indépendance de sa tenue, le bon plaisir de ses toilettes et ses méprisants dédains à leur égard. Elle jouissait d'une dangereuse réputation d'excentricité , et les marieuses de la société, en leurs consultations, quoiqu'elles fussent forcées de reconnaître qu'on ne pouvait alléguer le plus petit fait contre sa conduite, déclaraient bien haut l'imprudence qu'il y aurait à une mère aimant son îils de lui donner Chérie pour femme.
En ce temps aussi, où les esprits commençaient à accepter les théories médicales sur l'hérédité l'histoire de la folie de la mère de la jeune fille, tous les jours plus connue, devenait encoreunt cause d'éloignement desprétendants.
Quant aux ambitieux, quant aux jeunes hommes pensant tirer parti pour leur carrière de Pinfluence du maréchal aux Tuileries, — le maréchal, depuis dix-huit mois, avait quitté le Ministère, — l'évolution déjà commencée de la politique impériale vers le libéralisme, et le caractère anti-démocratique bien connu du grand-père de Chérie, leur permettaient de se rendre compte, en y réfléchissant un peu, que le retour du maréchal au Ministère était tout à fait improbable dans l'avenir.
Sous le second Empire, le mari rêvé par une jeune fille du monde est presque toujours un fonctionnaire, un haut fonctionnaire.
L'homme de l'administration, en ces années, a pris soudainement un prestige qu'il n'avait jamais eu à aucune autre époque. Ce n'est plus le fonctionnaire constitutionnel de la pauvre Restauration et du bon roi Louis-Philippe, resserré et gêné dans ses attributions, ses arrêtés,
ses vouloirs. Le fonctionnaire du second Empire revêt sur lui quelque chose de la toutepuissance du maître d'alors. Dans son rôle militant d'agent de la politique répressive , et de délégué autocratique du pouvoir souverain, il exerce la domination morale que prend sur les esprits du peuple et des femmes un gouvernant militaire; il apparaît comme un civil qui aurait le sabre. Au fond, un préfet de ce temps est un vice-roi de département, et être la femme de ce vice-roi, voilà l'ambition sourde de la plupart des jeunes filles du monde officiel, de Chérie comme les autres.
Enfin ce parti prépotent est-il d'une origine bien obscure et n'a-t-il point du tout de naissance, la demoiselle à marier, quelque entichée de noblesse et de titres qu'elle soit toujours, entend tellement, de tous côtés, annoncer la prochaineproclamationd'unenoblesseimpériale,se trouve les oreilles si emplies du projet à l'étude d'anoblissement de tous les grands fonctionnaires de l'État, qu'elle a la persuasion de faire crédit à son futur mari, pour quelques mois seulement, du comté ou de la baronnie, en train de s'élaborer dans les bureaux de la chancellerie du Ministère de la Justice.
Tour à tour toutes les amies et les connaissances de Chérie se mariaient.
Des mariages, Chérie en apprenait, en apprenait... Pas de jour presque, où le concierge ne lui remît une lettre de faire part que, dans son impatiente curiosité, elle lisait en montant les escaliers. Mariages de petites amies de son âge, mariages de petites amies plus jeunes qu'elle. Toutes, l'une après l'autre, devenaient des « madames »; il n'y avait guère vraiment qu'elle qui restât fille : — Oh ! elle coifferait sainte Catherine, bien sûr!
Chaque semaine, pour ainsi dire, des soirées de contrats, des visites de trousseaux, des messes de mariage : une suite non interrompue d'occupations mondaines, tenant la pensée de la vierge nubile dans une émotion amoureuse, et la rivant, sans un moment de relâche, à son idée fixe : le mariage. Et encore ces lioich, précédant le départ des mariés, ces-
lunch à la gaieté comme rêveuse de tout le monde, et où la mariée, au dernier mariage, a attiré Chérie daûs un coin avec des mains de caresse, pour lui dire quelque chose qu'elle a oublié au milieu de sa phrase commencée, et qu'elle a fini par un sourire heureux. — C'est donc bien bon cela qui vous fait oublieuse ainsi i se disait pendant plusieurs jours Chérie, ne pouvant chasser de ses yeux le visage heureux de la mariée.
A quelque temps de là, chez ces mêmes amies mariées, les confidences « qu'on était grosse » , et l'inspection de la layette , et le baptême, et le marrainage , et toutes les choses qui mettent le désir et l'émulation de la maternité chez les grandes demoiselles.
Puis l'intimité avec ces jeunes ménages, dans ces milieux conjugaux, parmi la tendresse des couples autour des berceaux, c'était un peu comme si Chérie traversait des intérieurs pleins d'une impudeur glorieuse, de l'étal radieux d'un concubinage autorisé, de la conjonction exultante d'un monsieur et d'une dame audessus de la blonde tête d'un enfant : tableau prenant par instants , aux yeux de la jeune fille, l'aspect d'un phallus dessiné sur un mur.
XGI
Dans le contact journalier de son existence avec ses amies mariées, le léger regret d'un premier mariage manqué se changeait vite chez Chérie en le désir impatient d'en retrouver un autre, et ce désir de se marier à toute force, s'accentuant peu à peu avec le temps, était devenu à la longue une envie déraisonnable, presque maladive, et où se confondaient l'excitation des sens et le dépit irrité de l'amourpropre de la jeune fille.
Un état dans lequel Chérie ne semblait avoir gardé ni le sens critique, ni le goût difficile d'une jeune et jolie et délicate femme, et paraissait disposée à prendre pour mari n'importe qui de la société, sans être arrêtée par sa laideur, son air commun, son âge même; un état dans lequel elle se donnait en spectacle avec l'affiche de ses visées et la tristesse de ses déceptions.
Un supplice maintenant pour elle, quand elle se voyait forcée d'embrasser une amie qui
arrivait lui annoncer son mariage ; elle l'aurait mordue.
Avec les hommes, Chérie se montrait aussi bien extraordinaire. Elle prenait en grippe les messieurs à marier qui ne songeaient pas à la demander en mariage, et très souvent passait plusieurs jours au lit, après s'être figuré, dans un pur rêve de son imagination, qu'il avait été question d'elle pour un mariage, que venait de faire manquer la volonté de son grand-père.
Et des combinaisons dans sa cervelle pour devoir amener une union matrimoniale qu'elle désirait, des combinaisons à donner la migraine à un joueur d'échecs!
La malheureuse, dans cette chasse au mari, à l'effet de continuer à soutenir les fatigues des bals et des cotillons menés jusqu'au petit jour, se mettait à suivre un régime de vin de Bordeaux et de viandes rouges, à vivre pendant plusieurs mois d'une nourriture échauffante qui la rendait très malade.
Elle en arrivait enfin à aller tous les jours goûter, sur le coup de deux heures, à la porte des Tuileries, chez le pâtissier Guerre, dans l'espérance d'allumer là une passion légitime.
C'était la nuit d'un premier vendredi de janvier, la nuit d'un jour des Rois.
Depuis vingt-quatre heures, Chérie n'avait pas mangé, ayant seulement trempé ses lèvres à de l'eau pure. Assise dans un fauteuil, devant la cheminée de sa cbambre, toute déshabillée sous son peignoir, elle regardait, d'un air singulier, les aiguilles de la pendule.
Minuit sonnant. Chérie se levait, prenait une paire de bas de soie noire qu'elle pliait en croix sur un miroir. Ces bas noirs en croix, et ce miroir, elle les plaçait sous son traversin, ainsi qu'une carte où elle avait écrit avec une plume liée au quatrième doigt de la main gauche, le jour, l'heure, l'année de sa naissance, et l'âge de la lune, et le nom de l'étoile du matin.
Puis déshabillée, un pied posé sur la barre du lit, elle jetait cette invocation dans la nuit :
je mets le pied sur Y anti-bois;
Je me couche au nom des trois Rois.
Je prie Gaspard, Melchior et Balthazar De me faire voir, En mon dormant.
Le mari que j'aurai En mon vivant.
Alors elle se couchait sur le côté gauche.
Hélas! les superstitions du passé hantent les femmes de la plus haute société aussi bien que celles de la plus basse, et il est peu de jeunes filles du très grand monde, qui, certains jours, n'interrogent l'avenir au moyen d'antiques sortilèges et de vieilles incantations magiques.
Chérie ne s'endormait pas.
L'anxiété de la faim, une sorte de remords de ces bas noirs mis en croix et qui lui semblaient, ainsi disposés, un sacrilège, une indéfinissable terreur se levant de la chambre, la tenaient éveillée.
A la fin elle tombait dans un court sommeil, et se réveillait sans avoir rêvé.
« Est-ce qu'elle ne se marierait donc pas ? »
Au bout d'une heure elle se rendormait, et presaue aussitôt se retrouvait les yeux tout grands ouverts.
fl faisait dehors, cette nuit, une pleine lune à la blanche lumière aveuglante, £t une persienne
mal fermée et qui s'était ouverte donnait passage à un jet de cette inquiétante clarté, mettant sur le linge de Chérie, jeté sur une chaise au pied de son lit, un peu de la lueur électrique qu'elle avait vue sur un linceul dans un drame du boulevard.
L'émotion peureuse qu'elle en éprouvait l'empêchait de se rendormir de toute la nuit.
Au petit jour, brisée de fatigue, elle glissait à un lourd accablement, dont elle était tirée par l'entrée de jVF® Tony-Freneuse, en amazone, et déjà de retour d'une promenade à cheval au Bois .
— Ah! l'affreux rêve, s'écria Chérie, en faisant à demi éveillée, de ses bras tendus, un geste pour le repousser
— Eh bien! raconte-le-moi, ton rêve.
— Non, je t'en prie, ne me le demande pas, je ne veux plus y penser!
Là-dessus, M"* Tony-Freneuse, d'un bond, s'asseyait sur le pied du lit de Chérie, et entamait avec sa jeune amie une confidence, une confidence tout intime, et où elle apportait, selon son habitude, un sans-cœur féroce, même un peu ostentatoire.
Juliette parlait à Chérie d'un soupirant qui était au moment de devenir son mari.
— Ma mère, ma mère... — s'écriait M^'® Tony-Freneuse à une question de Chérie sur les dispositions de sa famille, — ma mère n'y est pour rien... Ah! ma bonne Chérie, tu en es encore au temps où les parents mariaient les enfants... mais maintenant, c'est nous qui nous marions tout seuls... Voilà quelque temps que je le roule, ce garçon... je me suis dit qu'il serait mon mari... je ne l'aime pas... il est horriblement riche.
— Et tu as eu l'art, tout en ne l'aimant pas, de lui persuader qu'il était aimé?
— Que fais-tu, chère bonne, de cette hypocrisie féminine dont Dieu nous a si paternellement dotées... — dit la jeune fille, en battant de sa cravache le bas de son amazone, — de cette hypocrisie perfectionnée par toutes les choses que nous sommes forcées d'avoir l'air de ne pas comprendre... et que les indiscrétions du hasard nous ont apprises? Car enfin notre supériorité à nous est de mentir autrement bien que les hommes... Nous, jamais nous ne sommes trahies par ce maudit coin de la bouche, 01) ce tournoiement de l'œil... qui nous apprend si clairement qu'un monsieur fait un mensonge quand il nous joarle. Mais tu n'é-
eoutes. pas... tu es tout absorbée... qu'est-ce que tu as?... Ce serait encore...
— Oui, oui... je ne voulais pas te le raconter... Eh bien, le voici ce rêve... J'ai vu passer une bière couverte de roses blanches.
— Toi, des superstitions de portière! dit M"^ Tony-Freneuse en sautant à bas du lit. Lève-toi et viens déjeuner chez maman... Nous nous moquerons tellement de toi que tu n'oseras plus penser à ton bête de rêve.
— Tu te maries bientôt? fit Chérie en sortant de son lit.
— Oui, dans quelques mois.
— Allons, c'est moi qui reste fille, la dernière de nous toutes!
Covmton.
De ma couche nuptiale.
" C'en est fait, je ne suis plus, plus du tout... vierge. Reprenons les choses au moment où je
te quittais hier pour monter en voiture... non, ça n'a pas d'intérêt... je saute à l'heure où me voici déshabillée, couchée, attendant le père futur de mes enfants... Il ôte ses bottes dans la chambre à côté... moi je réfléchis à cette phrase que j'ai entendu maman dire dans un coin à son gendre : « C'est à vous, mon cher Louis, d'éveillerlespetits sens de votre femme.» Comment va-t-ils'y prendre?... quelle est sa méthode?... oh! ah!... curions, v ery ciiriotis, comme disait mon étonnante gouvernante anglaise... C'est lui, mon Dieu... Ici une observation à ton usage pour plus tard... Votre mari, le monsieur inconnu, fermé, imposant, tant qu'il a sur lui son habit noir et sa cravate blanche... dans ce rien de trajet qu'il fait en panais de chemise vers le lit conjugal... rappelle-toi ça... tu sais tout d'un coup ce qu'il est, ce qu'il pèse, ce qu'il vaut... c'est une révélation complète de son individu moral... Eh bien, te le dirai-je? il m'a paru, dans ce „i'ajet, très mince d'étoffe, le mien de mari... Connu, n'est-ce pas? que c'est un mariage de convenance que nos parents ont fait, que j'ai fait moi-même... ce qui me donne tous les droits au sang-froid... Continuons... Ouf, il se glisse auprès de moi... gauchement...
Un manuel de conversation bien fait à l'usage du sexe fort, pour ce premier moment, je suis sur qu'il aurait un débit considérable... Silence prolongé... A la fin des fins, le voilà me tournant deux ou trois phrases embarrassées à l'effet de calmer mon émotion... Pauvre chat!... c'est lui qui l'a... l'émotion, et la parole un peu bégayante, et le trac de je ne sais quoi... Puis, avec toutes sortes de circonlocutions, il me fait entendre qu'il a pris des engagements avec ma mère... et que je dois bien me garder de croire qu'il est un brutal... Bon, dis-je en moi-même, un ajournement... Il risque toutefois de petites caresses timides, timides, timides; mais na, ça s'arrête subito ses politesses... et il a la figure toute chiffonnée. Je songe à des choses comiques... je me pince pour ne pas être prise d'un fou rire... Il arrive quelquefois aux mariées de mon sexe d'avoir la colique... pourquoi ça n'arriverait-il pas aux mariés masculins?... Et parlà-dessus un lit étroit en diable... T'ai-je raconté ma première commande de robe chez Kerteux? — Mademoiselle est Américaine? fait l'essayeuse. — Pourquoi? — C'est que rien n'est plus rare qu'un derrière chez une Parisienne .'...Donc, dans ce lit, ton amie
se trouvait très malheureuse de ressembler à une Américaine, d'autant plus que nous en étions toujours à la phase pudique de l'éloignement en demi-cercle du centre de nos académies... A ce moment, on n'a jamais su pourquoi, mon époux se rappelle à nouveau la recommandation de maman... et le pauvre garçon se détermine, une seconde fois, à éveiller mes petits sens... il y travaille consciencieusement... C'est particulier comme en ces instants les hommes ont l'air c/^ose... Cane fait rien... il devient très aimable, très aimable, très aimable... Ici, une réflexion pratique : le mariage étant un viol avec encouragement des parents, ils devraient être tenus de faciliter ce viol de toute leur intelligence... eh bien, non, ils négligent les détails... Notre lit, je te l'ai dit, était un lit impossible... un lit sur lequel ne s'était pas arrêté l'œil d'une bonne mère... Il se trouva quelque chose de pis, nous avions un plafond en chêne ancien, en chêne artistique... tu vas voir... En pleine amabilité, Louis me dit tout à coup :
« — C'est agaçant, entendez-vous?
« — ^h. oui, le bruit des vers, des tarets dans les boiseries. A Venise, la nuit, on n'entend
CHÉRIE 3f^
que cela... Et ce bruit vous fait quelque chose, mon ami?
« — Non, mais...
« II ne s'explique pas davantage, toutefois je m'aperçois très bien que mon mari est une organisation essentiellement nerveuse... Alors il me parle de la fatigue de la journée, de la longueur du voyage... et il m'engage paternellement à dormir... Très bien, sommeillons... Je commence à perdre la notion que je suis mariée... quand... diable, diable... aurait-il mangé du poivre?... oh! mais,je le retrouve tout émoustillé... et tourmentant... et qui, ma foi, ma foi, brusque... tout. Quand ton tour sera venu, tu verras au fond que la chose est assez drôlette, quoique peut-être inférieure à ce que nous rêvions... Seulement, seulement... mon amour d'époux m'a paru ridicule dans cet exercice : trop de soupirs, trop de roulements de prunelles, trop d'extatisme avec son nez légèrement en trompette qui n'est pas le vrai nez de l'extatisme, et cependant... j'étais au moment de lui témoigner un peu de reconnaissance, si je ne m'étais rappelé à temps cet axiome d'une vieille tante de province, à propos de sa cuisinière : « Il ne faut jamais paraître contenter
sinon. elle se néglige : » phrase applicable aussi bien aux maris qu'aux cuisinières. |
« Je t'embrasse jusqu'à ce que tu n'aies plus de joues.
« Juliette. »
« Demande à ton abonnement de lecture un livre qui a paru ces années-ci sur la duchesse de Châteauroux; si le livre dit vrai, j'aurais eu l'honneur d'être aussi bien traitée par M. de Sémillard que Marie Leckzinska le fut par le roi Louis XV, en sa nuit de noce. »
Le monde, cette année, tout à coup commença à devenir pour Chérie un plaisir dépouillé de tout ce que l'imagination féminine y apporte, un plaisir où n'existait plus l'attente d'un inconnu, autrefois promis d'avance à la jeune fille par chaque soirée, un plaisir qui avait cessé de lui offrir les mirages des hivers précédents.
Hier, pour se rendre dans le monde, elle ne trouvait jamais assez alertes les doigts de sa femme de chambre, assez rapides les chevaux de son ^rand-père; aujourd'hui... Non, Chérie n'apportait plus dans les salons cette fièvre nerveuse de la voix, cette légère ivresse des gestes, cet entrain du corps donnant à l'entrée d'une timide jeune personne dans un bal ce joli air d'endiablement.
Le monde n'était plus pour elle cet endroit bienheureux et féerique, où lui venait, elle ne savait alors comment, une voluptueuse exaltation de l'être. Aujourd'hui elle se rendait nettement compte que cette exaltation était faite avec des musiques, des lumières, des fleurs, des reflets dans des glaces, des propos équivoques, des verres de punch.
La danse avait cessé d'être cette frénésie vertigineuse, cette jouissance pleine d'un je ne sais quoi de capiteux tout à fait intraduisible, ce transport qui grise et dérègle la femme ; la danse devenait pour elle la danse et rien de plus.
En même temps que la danse perdait son attrait fascinatoire, le danseur, le jeunet, le joli blanc-bec, se dépouillait aussi, aux yeux de
la jeune fille, de son côté séducteur; elle le trouvait soudainement à la fois trop vide et trop bruyant et, découronné de son auréole amoureuse, il descendait dans la pensée de Chérie au rôle infime d'utilité de salon, de meuble presque.
Même le bagout de ses petites amies ne l'amusait plus guère, et elle s'étonnait de trouver beaucoup moins vif chez elle l'éveil de l'intelligence pour les riens spirituels qui remplissent le fond de la conversation de la grande société parisienne.
Enfin, selon son expression, elle se sentait alors figée, n'ayant plus du tout en elle de force pour coqueter avec les petits jeunes gens, n'ayant plus même de ressources pour les frais généraux du monde.
A l'heure présente, ce que Chérie aimait dans un salon, c'était de ne penser à rien, en regardant vaguement les jeux de lumière sur les visages des gens, en écoutant distraitement le bruit indistinct des paroles autour d'elle.
Parfois la petite-fille du maréchal se demandait avec une sorte d'incertitude, avec un doute curieux, si elle était vraiment bien la Chérie des années précédentes. Remontant à ses impressions, à ses sensations, à ce qui se passait alors en sa légère cervelle, elle ne se retrouvait plus, et éprouvait comme le sentiment de la substitution d'une autre jeune fille mise en elle.
Ce n'était plus du tout, mais du tout, sa façon d'être impressionnée, et de juger, et de voir les choses, sans qu'elle pût se rendre compte comment une telle métamorphose avait eu lieu et si rapidement. En effet, la Chérie de maintenant semblait une autre femme.
Une saine raison avait pris possession d'elle, et avec cette saine raison il lui venait les appréciations et les goûts d'une personne rassise, guérie de bien des illusions menteuses. Dans la fréquentation de quelques artistes, et hommes de lettres, ironiques, elle avait désap-',
pris les religions bêtes du comme il faut supérieur perdu le respect du chic en faveur dans le grand monde bourgeois et administratif, rejeté loin d'elle ceXiQ gandinerie dans les idées, depuis si longtemps comprimant ses qualités natives.
Même son esprit, car elle n'en manquait pas, cessait d'être ce caquetage nerveux, sautillant, épileptique, d'une caillette moderne; aujourd'hui elle disait des mots joliment naturels, de la qualité de ceux que trouvent les femmes de province, quand elles ont de l'esprit.
En dernier lieu, particularité bizarre, les rêves de la jeune fille n'avaient plus pour objectif un grand salon officiel; ils allaient à un coin de Lorraine, à une habitation perdue dans de vieux arbres, à un peuple d'animaux domestiques, grouillant et tapageant autour de ses jupes, à une vie de nature et de campagne.
Toutefois ce changement moral, au lieu de s'accomplir dans la sérénité accompagnant d'ordinaire l'apaisement de la mondanité chez une jeune fille, se faisait au milieu d'une inquiète tristesse et parmi un état de fatigue physique si grand, qu'il était presque douloureux.
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Des tendresses, des tendresses jusqu'alors inconnues et qui quelquefois la surprenaient, s'éveillaient dans Chérie.
La jeune fille riche, entourée de luxe, aux besoins et aux désirs immédiatement satisfaits, ne connaissant la privation de rien en quoi que ce soit, et sans contact immédiat avec les misérables, quelque bonne qu'elle peut tre, n'a pas la notion juste de ce qu'est le malheur, et son cœur la renseigne incomplètement sur la souffrance des malheureux. Elle ressemble un peu à cette fille de France à qui l'on apprenait que (les gens manquaient de pain, et qui répondait : .< Qu'ils mangent de la brioche ! » La jeune fille riche fait donc la charité sans apitoiement , par obéissance au programme des devoirs et des occupations d'une jeune personne bien ^-^levée.
Chérie l'avait faite longtemps ainsi, la charité ; mais depuis quelque temps, depuis qu'elle
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ne se trouvait plus heureuse, elle se sentait émue par les infortunes qu'elle secourait, émue et remuée pendant plusieurs jours.
Peut-être aussi un peu de cet entier changement de l'être fut-il amené, en ce temps, chez Chérie par un sentiment, un véritable amour, une passion sincère arrivée tout au bout de ces coquetteries à froid, de ce flirtage sans cœur, et qui, ainsi qu'il advient quelquefois dans le monde parisien, brûla et mourut en elle, sans que l'homme aimé en eût connaissance.
Deux phrases écrites sur un petit calepin, retrouvé plus tard par le maréchal dans la pochette à ouvrage de sa petite-fille, furent la seule révélation de cet amour inconnu. Ces deux phrases, les voici :
« Je suis heureuse, bien heureuse ; je n'ai besoin de rien... que de savoir qu'il est là, où je suis.
« J avais tant de choses à lui dire... mais je n ai rien su lui dire de ce que j'aurais voulu... Ça
n'a été ni gai, ni agréable, ce moment de causerie avec lui... C'était comme si je ne sentais plus rien, comme si je ne me rappelais plus rien! »
XGVIII
Bien étranges étaient maintenant les parties de plaisir que Chérie avait inventées pour son usage personnel, et qui lui aurait prédit, l'année précédente, la manière dont elle passerait la plupart de ses soirées, pendant une absence du maréchal chargé d'inspecter les places fortes du nord de la France, eût fort étonné la jeune fille!
Aussitôt après déjeuner, elle sortait suivie de sa femme de chambre, et allait, aux quatre coins de Paris, acheter dans les magasins de nouveautés les plus distants, les plus éloignés l'un de l'autre, pour quelques sous de fil, de coton, de passementerie. Elle qui ne faisait pas autrefois un pas dans Paris sur ses pieds, qui était toujours en voilure, elle marchait tout le temps.
Elle marchait volontairement, forcément, comme par suite d'une ordonnance de médecin, ou plutôt d'un pari avec elle-même irèire cinq, six heures sur ses jambes. Et s'il pleuvait, s'il brouillassait, s'il faisait un de ces tempqui rendent difficile le marcher sur le pavé gras. Chérie semblait laisser voir sur son visage du contentement de ce surcroît de fatigue.
La femme de chambre harassée se demandait quel diable de plaisir pouvait avoir mademoiselle à trimer ainsi dans la boue. Chérie trottait toujours, retrouvant au dernier moment une course qu'elle avait oubliée , et se lançant à travers les voitures de la chaussée, à travers les parapluies du trottoir, parmi le pataugement et la bousculade de la rue parisienne, h. l'heure où, dans unejournée de la fin de l'hiver, le gaz qui s'allume miroite dans les flaques d'eau.
Rentrée enfin juste pour l'heure du dîner, la jeune fille envoyait dire à son institutrice qu'elle avait la migraine, qu'elle se couchait. Déshabillée en une seconde, elle se glissait au lit, entre ses fins draps de toile, qu'on changeait tous les jours par une recherche de propreté exquise, — et même un peu maniaque. Elle s'y
fourrait avec la hâte bienheureuse d'une femme se couchant à six heures du matin, après avoir dansé toute la nuit.
Ces jours de sortie, Chérie commandait pour elle à la fille de cuisine un vulgaire pot-au-feu, et aussitôt qu'elle était couchée, sa femme de chambre lui montait une assiette de soupe bouillante dont la chaleur, se répandant dans tout son corps, chassait ce petit froid interne que produit le brisement des membres.
La soupe mangée, Chérie se faisait encore donner, on ne devinerait jamais quoi, une tartine de moutarde ; puis, ce singulier repas terminé, et sa femme de chambre retirée, en ce premier et bienfaisant silence, où l'on n'entend que le battement de son cœur, elle s'enfonçait dans son lit pour dormir tout de suite, sans perdre une minute. Dormir, dormir très longtemps, dormir douze heures, dans quelque chose de gai, entre des rideaux crème fleuris de gros bouquets : c'était aujourd'hui sa grande volupté, sa débauche ; et dormir d'un sommeil d'anéantissement, d'un sommeil où il y avait de la mort.
Alors la jeune et belle fille s'irritait contre le bruit des voitures, retardant de quelques
instants ce sommeil, elle qui, les autres années, dans les premiers jours qu'elle se voyait de retour de la campagne, rue Saint-Dommique- Saint-Germain, se tenait volontairement erveillée une nuit, deux nuits, pour avoir l'intime satisfaction d'entendre des fiacres rouler sur le pavé, et pleinement jouir de la certitude qu'elle était bien à Paris, dans la capitale des plaisirs du monde.
XGIX
A peu près dans ce temps-là, une femme du monde officiel, tout en marchandant des fleurs au marché de la Madeleine, disait à deux autres femmes arrêtées devant le même étalage :
— Je viens de rencontrer, il y a une heure, M"^ Haudancoart... C'est vraiment très particulier... Elle, autrefois d'une élégance dans la rue, je dirais absurde... d'une élégance de fille entretenue... je ne sais vraiment pas comment le maréchal tolérait cela... aujourd'hui, vous ne le croiriez pas, elle faisait ses courses en
peignoir... oui, en peignoir sur lequel était jet<^ un châle long.
— Moi aussi, c'est la remarque que j'avais faite depuis quelque temps, reprenait l'une des deux femmes. Je me la rappelle toujours, vous savez bien, à ce bal de l'hiver dernier, chez les Erlanger... dans cette toilette d'ailleurs charmante, mais qui fut si remarquée... la fameuse robe de tulle rose, voilée de valenciennes, que rattachaient des bouquets de violettes... Ehbien, dernièrement, dans une soirée... j'ai été tout étonnée de la voir mise comme tout le monde... comme une femme qui « ne se met pas ».
— > Enfin, ce qu'il y a de certain, c'est que Gentillat n'y comprend rien, — ajoutait l'autre femme. Figurez-vous qu'il n'en a pas de nouvelles depuis un an.
A quelques mois de cette conversation du marché de la Madeleine, dans un coin de salon, Andrée et Lucie causaient :
— Gomment la trouves-tu ? — disait Lucie Préaudeau. — J'ai été voir hier Chérie... De la rue je l'aperçois fermant sa fenêtre... et le concierge me soutient qu'elle est sortie.. Ger-
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maine n'a pas été plus heureuse que moi, il y a quelques semaines... Elle avait forcé la porte... était arrivée à l'antichambre... de là elle croit entendre la voix de Chérie... Tu la connais... elle a voulu pénétrer de force... Alors est arrivée Lina toute drôle, et qui, presque en pleurant, a prié Germaine de s'en aller... que sa maîtresse avait mal aux nerfs... qu'elle ne voulait voir personne ce jour-là... C'est curieux, elle si coureuse déplaisirs, il y a un an à peine... plus un bal, plus une soirée... elle ne dîne même plus chez JVP^ Tony-Freneuse... Enfin, à l'heure qu'il est, on ne la voit nulle part... Son grandpère, quand on l'interroge là-dessus... il répond par des phrases vagues et qui quelquefois n'ont pas de sens... Tu sais, l'opinion générale, c'est qu'il baisse furieusement, le maréchal !
— Oui, oui, il y a quelque chose, — répétait deux ou trois fois Andrée Cheylus. — Moi que maman force à faire pour ma santé tous les jours une heure du lac, depuis des mois, je ne l'ai jamais rencontrée au Bois.
A un an delà, dans un grand dîner, sar l'interrogation d'un convive, demandant d'un bout
de la taôle à l'autre si M"« Haudancourt était vraiment malade, ainsi que le bruit en courait, un illustre médecin, le spécialiste des maladies nerveuses, répondait : — Elle est un peu souffrante, mais très légèrement, et sans rien de sérieux. Il disait cela tout haut, mais se penchant à l'oreille d'un de ses voisins, un homme de science, tout bas il disait : — L'ovulation appelle la fécondation, n'est-ce pas?... Donc les jeunes filles formées auxquelles on ne donne pas de maris... les parents sont étonnants, parole d'honneur... ils trouvent extraordinaire qu'elles meurent quelquefois de cela... Mais c'est très commun dans un milieu aussi excitant que Paris.
— Une lettre pour mademoiselle! faisait en entrant la femme de chambre de M"' Georgette de Suzange.
La jeune fille prenait la lettre, reconnaissait l'écriture et, sans l'ouvrir, demeurait un long temps à regarder l'enveloppe, pensive, réfléchissante.
Pourquoi lui écrivait-elle?... Il y avait des années qu'elles ne s'étaient vues... et pendant ces années, elle semblait n'avoir pas gar^àé le moindre souvenir de sa petite amie de première communion... qui l'avait bien aimée cependant... mais à son amitié elle avait préféré l'amitié de IVP' Malvezin et des autres... elle les avait trouvées plus amusantes.
Elle ouvrait la lettre.
C'était une invitation à dîner, comme si les deux amies s'étaient quittées la veille, une invitation toutefois à la forme un peu singulière, et qui se terminait par ces phrases : « Fais-toi gentille. Nous irons quelque part le soir. »
— A quoi servait de se revoir ? — pensait Georgette. — Était-ce la peine de se rahner^ peut-être pour quelques semaines?... Puis on était maintenant tellement loin l'une de l'autre. . . le monde, les habitudes, les idées de son ancienne amie étaient si peu les siennes à elle, maintenant... si peu les siennes, qu'elle ne se sentait aucune envie de S5 rendre à son invitation...
Et cependant il y avait dans cette lettre quelque chose d'inexplicablement tendre et triste, qui la faisait hésiter à refuser.
Dans cette incertitude elle allait trouver sa
mère, et lui donnait à lire la lettre de son amie.
— Tu ne peux pas refuser le dîner de M"' Haudancourt... Crois-en ta vieille mère! lui disait-elle sur un ton sérieux, et sans s'expliquer davantage.
Un peu intriguée, mais décidée par les paroles de sa mère, Georgette écrivait à la petite-fille du maréchal un aimable billet d'acceptation.
Le domestique qui avait ouvert à M"' de Suzange la mena au fond du jardin de l'hôtel, et l'introduisit dans un kiosque délabré, servant de resserre aux instruments de jardinage.
Un mannequin de femme, à la gorge rudimentairement modelée dans le coutil gris, à la tête remplacée par un champignon en ba^'s verni, aux bras coupés et bouchés à la place des aisselles par des ronds de métal noir ressemblaat à des bouches de poêle, mais un mannequin dont le bas renfermait la vie d'une personne vivante, d'une femme de chambre
travaillant dissimulée sous l'oRdoiement et les froufrous cassants d'une jupe de satin blanc, — M"^ de Suzange ne vit que cela d'abord, dans la lumière crépusculaire de la fin du jour.
Toutefois, presque aussitôt, en pleine ombre portée du mannequin sur un tapis turc, jeté parmi la terre battue, elle aperçut M"' Haudan court se tortillant comme un ver coupé.
Chérie levait la tête qu'elle tenait appuyée sur la paume de sa main, et sans rien dire, et avec des yeux de fièvre dans le masque dune figure cadavérique, longuement contemplait la santé, l'animation, la fraîcheur rose, qui riaient sur le visage de son amie, puis brusquement lui disait en jetant un regard de côté sur la robe de satin :
— Nous allons aux Italiens, tu sais?
— Ah ! faisait M'" de Suzange, cachant mal sa stupéfaction.
— Ça t'étonne, hein ? Et Chérie retournée et aplatie sur le ventre, les coudes appuyés à terre, se mettait à mordre à même un morceau de fromage, dans le creux de ses deux mains rapprochées contre sa bouche, et où il paraissait à la visiteuse voir grouiller l'animalité de la pourriture.
Alors tout en donnant, de temps en temps, un coup de dent dans le vert de son morceaude fromage, et sans répondre aux questions que lui adressait M"° de Suzange, la petite-fille du maréchal continuait, de ses yeux caves, à regarder presque méchamment sa bien portante amie.
GII
Un coup de cloche annonçait le dîner.
Chérie se dressait sur ses pieds, tout d'un ressort, tentait de ses mains étendues autour d'elle une espèce de tâtonnement dans l'espace, comme si elle y cherchait un point d appui, puis s'accrochait à la taille de son amie et traversait le jardin appuyée sur elle.
Devant la grande cheminée du salon, le maréchal se tenait debout, donnant, dans un muet salut, la main aux invités qui entraient dans le salon. Et lorsqu'un ami intime, un vieux compagnon d'Afrique venait se placer près de lui et s'éterniser à ses côtés, on voyait le maréchal tirer de sa poche une petite boîte en carton,
pleine d'agents de change Bonnet, et la pastille qu'il offrait toutes les cinq minutes à son voisin, d'un bras mécanique, était l'unique conversation du maître de la maison, regardant perpétuellement sa pâle petite-fille.
Dans une embrasure de fenêtre, une vieille demoiselle, une parente éloignée, que le maréchal avait fait venir de province pour être un peu la mère de sa petite malade, à moitié penchée hors de son fauteuil, parlait dans l'oreille d'un familier de la maison, deux grands plis amers creusés aux coins de la bouche, et le vague de ses yeux ternes allant, de temps en temps, au plafond comme à du ciel.
Des fleurs, dont l'eau n'avait pas été renouvelée, se fanaient dans les angles du salon, et les invités gagnés par la douleur taciturne du maréchal, assis isolément, loin les uns des autres, regardaient, en des affaissements tristes, les tableaux dans leurs cadres de travers.
Sur l'annonce que le dîner était servi, le maréchal quittait la cheminée, offrait le bras à sa petile-fille dont il prenait la main maigre entre les deux siennes, la tapotait doucement, et, dans le trajet du salon à là salle à manger, la portait deux ou trois fois à ses lèvres, avec quelque
chose de la tendresse galante d'un vieil amoureux.
Le dîner commençait, un grand dîner extrêmement long, où les cuillers et les fourchettes ne s'entendaient pas sur les assiettes, où les rares paroles échangées étaient plutôt murmurées que parlées, où les domestiques étranges d'aspect, et des choses énigmatiques en la figure, marchaient circonspectement sur la pointe du pied, où la table était enfin entourée de la gravité morne, du recueillement compassé des gestes, du silence inquiet, qui se font dans les logis menacés de la perspective d'une catastrophe.
Le maréchal, en la préoccupation de son enfant bien-aimée qu'il ne perdait pas une seconde de vue, souvent oubliait de boire au verre porté à ses lèvres, le reposant distraitement sur la table.
Quant à Chérie qui ne touchait à rien du dîner, on sentait à son raidissement qu'elle déployait toutes ses forces physiques, toute l'énergie de sa volonté, à l'effet de se maintenir sur une chaise, pendant une heure entière, droite devant son assiette.
Parfois, lorsque Chérie rencontrait le regard
de son grand-père fixé sur elle, dans un pauvre sourire contraint et qui faisait peine, la jeune fille tentait de le rassurer, lui annonçant à travers la table « que ça allait pas trop mal ». Mais si le maréchal venait à lui dire de l'œil de ne pas s'obstiner à se fatiguer, l'engageait à se retirer, elle lui répondait par un non delà tête, accusé avec un entêtement sombre.
Soudainement, au milieu du dîner, après une lueur d'anxiété traversant ses yeux comme un éclair, la petite-fille du maréchal glisse de sa chaise entre ses deux voisins, tombe de côté, la tête sur le parquet, avec le bruit sec et la silhouette détraquée d'une poupée cassée en deux.
Aussitôt ses voisins de s'empresser de la relever, mais cela avec peu d'étonnement et de surprise, et comme si le monde du dîner était habitué journellement à pareil accident.
Toute d'une pièce, et ses yeux grands ouverts sans un regard dedans, Chérie est portée au-dessus de l'épaule du maréchal sur un canapé, placé depuis quelque temps dans la salle à manger « pour les syncopes de Mademoiselle ».
On lui fait respirer du vinaigre.
Au bout de quelques instants, la vie commence à rentrer dans la jeune fille. Elle prononce le nom de sa femme de chambre. Elle croit, dans cette première et imparfaite reprise de sa connaissance , que le remuement qui a lieu près d'elle est le manège de Lina, dans sa chambre, le matin autour de son lit. Elle se persuade qu'on ouvre 'ses volets, et le souffle de M"' de Suzange, sur ses tempes mouillées d'eau de Cologne, lui semble l'air matinal qui entre par la fenêtre.
Mais la voilà tout à fait revenue à elle, et presque aussitôt rassise dans sa pose ankylosée sur •
sa chaise.
Chérie, — lui dit sa vieille parente, — ce n'est vraiment pas raisonnable d'aller ce soir au spectacle !
— On a donné l'ordre d'atteler? répond la jeune fille d'une voix résolue, en détachant chaque mot de sa phrase.
Et comme la malheureuse femme implore l'appui du maréchal, le grand-père fait dans le vide un geste vague, où l'on sent son manque de courage à contrarier une fantaisie de condamnée à mort.
342 CHRRIE
CTIT
Au sortir de table, Chérie emmenait Georgette de Suzange dans sa chambre.
Parterre, dans un coin, s'élevait un amoncellement de souliers de satin blanc, essayés et jetés les uns sur les autres, et au milieu desquels s'en trouvaient des paires, qui n'avaient pas même été sorties de leurs coquettes enveloppes de toile grise, aux initiales brodées : tous ces souliers répandant une forte senteur de peau d'Espagne dont ils étaient parfumés.
Aux côtés de la robe du kiosque tout fraîchement achevée, des porte-manteaux étalaient exposées deux autres robes de soirée, pour que Chérie pût, au dernier moment, décider de son choix en parfaite connaissance.
Par la porte de la garde-robe d'à côté s'apercevait, dans les compartiments entr'ouverts des armoires, ïa perspective des jupons à volants et à falbalas, sur le capitonage d'immenses sachets odoriférants garnissant tout le fond.
Les tiroirs des deux commodes de la chambre, dans leur entre-bàillement, laissaient voir à travers l'épaisse couche d'un pot-pourri de la recette de la Menjaud, femme attachée à Mesdames de France, des bas de soie, des mouchoirs de dentelle, des douzaines de gants, à moitié renfoncés tout à l'heure par une main dédaigneuse.
Sur un petit guéridon était posée une planchette carrée d'ébène, où dans la rainure ovale rondissait un collier d'un rang de perles du plus bel orient.
Et parmi le fouillis élégant, riche, distingué de cette chambre déjeune fille parisienne, dajis le fond des rideaux du petit lit au couvre-pied brodé blanc sur blanc, comme les coussins des meubles, de deux cols de cygne penchés sur un grand C, une veilleuse brûlait devant une vulgaire Vierge de plâtre, ainsi qu'il s'en trouve dans la pauvre ctambrette d'une ouvrière de Madrid.
Chérie, qui daias la salle à manger ne paraissait pas avoir la force de se maintenir assise sur une chaise, maintenant remontée dans sa chambre, se mettait à marcher avec la fébrilité d'un animal blessé, allant et revenant d'un bout
Ui CIIÉBIE
à l'autre d'une cage, et, peu à peu montée, excitée, fouettée par cette marche courante, et sans que son amie pût se rendre compte de ce soudain et surprenant emportement, chaque fois qu'elle repassait devant Georgette, elle l'apostrophait par des phrases sifflantes des sourdes et rageuses colères de sa voix.
— Toi, tu n'es pas une nature aimante... Toi, l'amour... qu'est-ce que c'est que ça pour toi?... Toi, des sens... ah oui!... Toi, il n'y a point là-dedans — dit-elle en comprimant de ses deux mains sa poitrine — il n'y a point ça dont je meurs, moi!... Ah! tu es heureuse, fichument heureuse, toi... et les autres Parisiennes à ton image !
Et à mesure que Chérie se vidait de son secret dans ces paroles violentes, de la menace venait à ses mains, et la blancheur de ses dents serrées apparaissait inquiétante entre ses lèvres exsangues, si bien que sa peureuse amie se rencognait tout au fond de son fauteuil, se demandant si elle n'allait pas sonner.
A ce moment, brusquement. Chérie se jetait sur Georgette, la couvrait de baisers en fondant en larmes, des larmes d'où s'échappaient ces paroles :
— Oui, elle est bien malade, ta pauvre amie. . . bien malade. . . va, pardonne-lui. . . Vois-tu, c'est dur, c'est dur de s'en aller toute jeune de la vie... sans avoir aimé !
Elle s'interrompait, regardait du côté de son collier de perles vers lequel elle allait comme attirée, entraînant Georgette devant le guéridon.
Elle sortait les perles un moment de leur rainure noire, s'en caressait, avec des câlineries tendres, le tournant de la joue près de l'oreille, là où est cette chair douillette, si douce aux lèvres qui embrassent.
— Tu ne trouves pas que les perles, ça s'aime autrement que toutes les choses qui nous plaisent! disait Chérie. Vois donc, c'est un peu comme du lait qui serait de la clarté... de la lumière, n'est-ce pas?... Là dedans, il y en a que j'ai regardées, rue de la Paix, bien longtemps à l'étalage, sans savoir si elles seraient jamais à moi... Ce pauvre grand-papa, il finissait toujours par me les donner à la fin des fins... Il m'est revenu, ce matin seulement, mon collier de chez la célèbre choisisseuse... tu sais, celle qui passe des semaines devant un machin en ébène comme cela, à toujours les changer, les changer jus-
qu'à ce que... Des perles, moi, je trouve cela décidément plus joli que les diamants !
Chérie restait en arrêt devant son collier, penchée sur le guéridon, dans une de ces fascinations souriantes que les femmes éprouvent devant les pierres précieuses : cette contemplation faisant, par un curieux effet psychologique, descendre dans la jeune fille du calme, de l'adoucissement.
— Ah! déjà si tard, s'écriait Chérie, plongeant sa tête dans une immense cuvette, et qui, après avoir secoué à plusieurs reprises, ainsi qu'un oiseau, les gouttelettes d'eau autour d'elle, sonnait sa femme de chambre.
— Vite, fais-moi belle, tout à fait belle, entends-tu?
La femme de chambre commençait àla coiffer, et pendant les longueurs fatigantes de la coiffure, et parmi l'attouchement chatouilleux des cheveux amenant fréquemment chez les jeunes anémiques l'évanouissement. Chérie, de temps en temps, passait, par derrière sa tête, une main molle sur le bras de sa femme de chambre, disant :
— Attends.
Et Lina s'arrêtait jusqu'à ce que sa jeune maîtresse reprît dans une respiration soupirante :
— Va maintenant.
Un moment les yeux de Chérie se fermèrent et Georgette de Suzange la croyait avoir perdu connaissance, quand les lèvres de la jeune fille, que la femme de chambre continuait à coiffer, murmurèrent dans une mussitation à peine perceptible :
— La figure contre le mur... dans un coin noir de chambre... au fond d'un lit... non, je ne veux pas mourir comme cela... Il faudrait que ça soit un peu ainsi qu'en avait envie une jeune femme... dans des mémoires que j'ai lus... Elle, c'était en voiture. . . dans la grande Avenue des Champs-Elysées ... au milieu du mouvement, du bruit, de la vie de tout Paris. Hein, Georgette, — fit-elle en rouvrant les yeux, de sa voix tout à coup raffermie, — ne trouves-tu pas cela la désirable mort d'une Parisienne ?
La coiffure de Chérie se trouvait terminée. C'était le moment de l'habiller, de lui passer sa robe, le moment où il allait falloir qu'elle se tînt debout, longtemps immobile sur ses pieds. D'un signe elle appelait Georgette et, de côté s'appuyant des deux mains sur elle, se laissait faire par sa femme de chambre dans l'attitude somnolente et brisée d'un enfant qu'c»a
costume, à demi réveillé, pour un bal masqué.
Cependant, vers la fin, Chérie se relevait tout à coup de son affaissement et, s'enveloppant de regards rapides qui passaient de haut en bas la revue de toute sa toilette, à la suite d'une petite secousse nerveuse du corps, elle donnait, d'un bout de doigt décharné, de la grâce aune tombée de pli, de l'envolée à un nœud de ruban, de la coquetterie à quelque rien de sa mise : tout à la fois charmante et macabre.
Sa toilette enfin complètement finie, après avoir, un long temps, impassiblement regardé la livide figure reflétée dans sa psyché, elle disait d'une voix dure à sa femme de chambre :
— Allons, toi, mets-moidu rouge, et appliquetoi... Oui, que pour les autres j'aie l'air vivant... ce soir encore!
Aux Italiens, l'entrée dans sa loge de M"° Haudancourt amenait dans la salle ce mouvement de curiosité qui accueille la rentrée en scène
des personnalités parisiennes, un moment disparues, et qui se remontrent tout à coup inopinément.
- Est-ce que je fais peur? laissa échapper la petite-fille du maréchal, gênée par la fixité de tous ces regards dirigés sur elle, et cherchant à se dissimuler derrière son éventail : un grand éventail en dentelle noire où, dans le deuil de la trame à jour, se becquetaient des
colombes.
Chérie n'écoutait pas laréponse de Georgette, comme tirée hors d'elle-même par la musique
d'amour.
On jouait ce soir-là, aux Italiens , la Lucia,
et Fraschini chantait.
— Oh je suis heureuse, bien heureuse ! fit au bout de quelques instants Chérie ; et prenant entre ses mains le poignet de son amie, la pression de ses doigts maigres notait, en appuyant dans la chair de M- de Suzange, les tendresses, les amollissements, les ardeurs du chant, et confiait le remuement amoureux de son être mourant par un attouchement à la fois nerveux et languide.
En l'état de faiblesse où Chérie se trouvait, on aurait dit que cette musique de la Lucia
mettait en elle de la griserie ; et dans sa pâleur, avec ses grands yeux extasiés et sa bouche sourieuse aux coins d'ombre , elle apparaissait comme une moribonde, enivrée par l'alcool suprême, avec lequel on traite, à l'heure présente, les maladies de poitrine.
Un moment, son attention quittant la scène pour aller à la salle, elle disait à son amie :
— As-tu vu le sourire que vient d'adresser la comtesse de Feuilles à ce jeune homme, debout sur une marche à l'entrée de l'orchestre?... Tiens, la place du marquis de Ghateaumorand est vide dans la loge de la duchesse... Ah ! ah! l'ambassadrice n'a pas encore quitté Paris et l'homme aimé non plus... Tu sais ce qu'elle a eu la belle effronterie de faire, l'ambassadrice!... écrire à la femme du ministre des affaires étrangères qu'elle ne connaissait pas... pour que le ministre ne déplaçât près d'elle le secrétaire d'ambassade de son mari... oui, oui, qu'elle avouait carrément dans sa lettre pour son amant... Bon, il a l'air de se bouder aujourd'hui, le petit ménage Montverdun.. Est-elle agitée la vieille Jonvin... la femme qui est là dans la petite loge de balcon découverte... fest-elle, hein ! de voir aux côtés de M""" Hon«
froy le dernier monsieur que j'ai dû épouser!
Et l'attention de Chérie allait aux loges, à toutes les loges où l'on s'aimait, et elle faisait complaishmment à l'oreille de Georgette la nomenclature des amours légitimes et illégitimes réunies ce soir dans la salle.
Puis elle se taisait, tombait dans une rêverie, dont elle sortait soudain par cette brusque interrogation :
— Pourquoi n'es-tu jamais venue au Muguet?... Va, c'est gai notre pays... des villages aux maisons de pierre blanche... toutes avec un abricotier palissade contre la façade. . . et en face de chacune d'elles, une dalle qui sert de pont au ruisseau d'eau vive courant devant la porte... Il y a chez nous l'entrée à gauche, quand on a passé la grille... figure-toi une rampe de rochers couverts de mousses jaunes, de mousses roses, de mousses dont on ne peut dire exactement la couleur... et pleins de ces fleurettes, sais-tu, qui ont bien plus l'air de petits ornements en chenille que de vraies fleurs... de ces fleurettes que le grand-père appelle sedum, plumbago , et je ne sais plus quoi... Bien sûr, tu n'as pas l'idée comme ça fait bien, le joli gris tigré de la pierre, et les gentilles cou-
leurs des mousses et de ces petites fleurs charnues, avec le bleu de ciel... qui parait au-dessus plus bleu qu'ailleurs.
Elle s'arrêtait brusquement au milieu de sa phrase, et se mettait à lorgner une femme connue, étalant dans une avant-scène une distinguée et tapageuse toilette.
Elle la regardait si obstinément que Georgette de Suzange lui dit :
— Mais qu'est-ce que tu as donc à dévisager comme cela la belle M""" Marcien?
— C'est vrai, tu ne sais pas, toi... Elle, voistu, c'est un peu comme ta pauvre amie... mon médecin est le sien... Mais regarde-la donc... est-elle souriante, et fait-elle assez Vœil à la salle, dis?... Eh bien, demain, elle attend Velpeau... Velpeau, tu as entendu... des glandes cancéreuses... il s'agit de lui en couper un — dit-elle en se touchant un sein de son éventail. — Or Paris ne doit pas s'en douter... La maladie, la mort, il faut lui cacher cela, lorsque l'on est une femme à la mode, une femme chic... Toujours êlre en scène avec un sourire de danseuse, c'est obligé... sans cela vous êtes oubliée... Tu as vu, tout à l'heure, on n'avait pas l'air de me reconnaître... Mais qu'est-ce qu'elle
peut bien voir, quand elle a comme cela les yeux dans sa lorgnette ?. . . Ce n'est pas ce qu'elle regarde, hein... Ça doit être, tu sais, le bleu froid de l'acier, des instruments de chirurgie... des bistouris de demain !
Tamo ingrata, famo ancor...
Ce douloureux cri musical de la passion ramenait Chérie à l'opéra de Donizetti.
Les yeux fermés, le menton appuyé sur ses mains croisées, tenant devant sa figure son éventail, la jeune fille écoutait comme on prie.
— Tu te trouves mal ? lui disait à demivoix M"® de Suzange, voyant Chérie devenir affreusement pâle.
— Non, je ne le veux pas... je ne le veux pas ! — fit Chérie d'une voix brève. Chérie portant contre ses narines un flacon de sels anglais qu'elle respirait de toute la force qui lui restait.
Et la fin de l'opéra, ce chant désolé, ces balancements de sanglots, ces traînements mourants de la voix d'Edgar, cette agonie de douleur amoureuse, ce morceau enfin qui valut à Mariani le surnom du ténor délia morte, elle l'entendait à travers une succession de demi-
évanouissements, où le rouge qu'elle s'était fait mettre par Lina devenait par moments, sur la lividité de son teint, une tache brune, une tache effrayante.
— Au revoir ! à bientôt ! — jetait à son amie Georgette de Suzange, sautant en bas de la voiture qui l'avait ramenée chez elle.
— Adieu ! — faisait Chérie, appuyant sur le mot.
Le Maréchal Haudancoiirt, Grand-Croix delà Légio7i d'honneur, ancien Ministre de la Guerre, a l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'il vient de faire en la personne de Mademoiselle
sa petite-fille, décédée au château de Nonains-le- Muguet, le 20 juin 1870, dans sa dix-neuvième année, munie des sacrements de VEghse.
Priez Dieu pour elle.
Bar-le-Duc, imp. veuve Numa Rolin Ghuquet et Ci*. Janvier 1882 — octobre 1883.