Ciii'.i; i'r
elle passait sa vie presque tous les soirs.
Celle-ci avait dans les yeux le bleu clair et froid d'un œil de geai, des cheveux roux, de la nuance jaune dénommée queue de vache, une taille raide et des gestes gauches dans des robes quiprenaient sur elle une coupe vieillotte, et encore une expression indéchiffrable de la physionomie, enfouie dans l'ombre de grands chapeaux sous lesquels elle disparaissait. Cette jeune fille, jalouse de la beauté et de la grande tournure de sa mère, sous une apparence bonasse, se trouvait être le plus féroce mystificateur, apportant, dans des charges à froid et qui ne respectaient rien, apportant le sérieux implacable d'un rapin qui blague un bourgeois. La moquerie était son existence, et la moquerie fabriquée avec toutes les ironies, l'ironie énorme des fumisteries aussi bien que l'ironie du plus délicat persiflage, et dans lequel la parole compassée, etprenant des temps, et froidement réfléchie de la bonne petite femme, dévoilait une impitoyable observation.
La seconde amie, M"* Georgette de Suzange, qui s'était fait une part plus large et plus profonde dans le cœur de Chérie, avait été une voisine de première communion.
Des yeux bleus, du bleu sombre d'une pensée, une peau à la blancheur particulière, prenant aux Imnières une pâleur de clair de lune, une physionomie où se montraient des yeux tristes et une bouche souriante : c'était le portrait de cette j^une fille à la nature tendre, rêveuse.
M'" Tony-Freneuse, qui la détestait, l'avait ridiculisée dans le monde avec cette phrase : — Tu sais, c'est la demoiselle qui veut épouser un homme intelligent!
Parmi les autres jeunes filles que les hasards de la vie mondaine de Paris avaient liées avec Chérie, quelques-unes présentaient des types originaux de Parisiennes.
Germaine Dangirard, la fille d'un référendaire à. 'a Cour des Comptes, était une grande fille de cinq pieds deux pouces, très grosse, très forte, très rouge, et laide d'une laideur repoussante de santé.
Agée seulement de dix-sept ans, et parais-
sani en avoir vingt-cinq, l'énorme jeune personne avait gardé les enfantillages du premiej âge, sautant sur les meubles et s'asseyant par terre au milieu du tapis, pour jouer avec un chien, le jour de la première visite qu'elle faisait dans une maison.
Une langue excessive aussi, que celle de cette colossale enfant. Elle dénaturait tous les mots de son vocabulaire affectionné par l'adjonction de la terminaison en mar : chicmar, chonettemar, et ces étranges pénultièmes étaient entremêlées de « A Gliaillot ! Va t'asseoir ! » et suivies du dévidage de locutions drolatiques pas du tout jeune fille. En ces années, oîi le gniouf gniouf de Grassot, iC répertoire de Thérésa, les cascades des Bouffes, les rengaines et les refrains des cafés-concerts avaient pénétré dans l'intérieur des familles bourgeoises et en agrémentaient l'égayement intime, la puissante et joviale fille du référendaire était dans les coins de salons officiels le vulgarisateur de cette gaieté cocasse, sans queue ni tête, à laquelle elle apportait parfois de son cru, une bobécherie ahurissante.
C'est M"*^ Dangirard qui, à propos d'un mariage dont il était question à son sujet, s'entretenant par avance avec une amie des émo-
tions de sa future nuit de noce, finit par cette phrase : « Baste, tiens, que c'est bête!... je me ferai, pardieu, chloroformer! » phrase qui valut une réputation d'esprit au journaliste qui l'avait imprimée. Et ces blagues blasphématoires, Germaine Dangirard, la plus honnête fille de la terre, les trouvait tout naturellement.
M"* Andrée Gheylus que le médecin de la famille faisait passer pour poitrinaire, dans l'espérance que sa mère restée veuve, et qui n'aimait au monde que sa fille, la lui donnerait un jour en mariage comme au seul homme capable de la faire vivre. M"* Andrée Gheylus avait un petit nez, une petite bouche, de petits traits fabriqués d'un rien, et sa voix n'était qu'un souffle. Desserrait-elle les dents pour dire plus de quatre mots, cela surprenait, et, quand la surprise avait lieu, la jeune fille usait de sa voix si doucement qu'on aurait dit l'écho modulé de paroles prononcées dans une chambre de malade. Faisait-elle un geste, un vrai geste, cela tenait du miracle. Un heure elle gardait la même attitude, sans que la vie de son corps dérangeât un pli de sa robe, se contentant seulement, de temps en temps, de projeter en avant d'elle un peu de son regard enfermé sous des lobes depaupières,
pareils à ceux qu'Overbeck met aux personnages agenouillés dans ses encadrements de prières.
Dans cet immobile recueillement, elle semblait rhéroïne d'une vie morte et benoîtement tranquille, ou encore une princesse infortunée de roman de chevalerie, attendant avec une calme confiance le généreux et amoureux libérateur.
La vie de M"" Gheylus s'écoulait dans une espèce de somnambulisme, où, particularité curieuse, une distraction de nature se mêlait à une absorption de comédie, et où s'amalgamaient à la fois le rêve et l'éveil vigilant, enfin dans une absence moitié vraie, moitié artificielle, au fond de laquelle la rusée mouchardait et surprenait tout ce qui se passait autour d'elle.
Jolie, mais dans l'infiniment petit, et trop à la façon d'une réduction, il y avait dans sa personne menue un peu de la silhouette resserrée et anguleuse delà vierge gothique, qu'en voyage elle portait toujours à la main dans un cotfret.
Au fond, sous l'apparence de victime de la fillette, on rencontrait une volonté de fer, en même temps qu'une rouerie de vieux conseiller
aulique sous son air intéressant de fausse poitrinaire.
M"" Glaire Dapogny, une blondinette assez agréable, était dans le monde le type et la personnification de la demoiselle-actrice. Toutes ses attitudes, ses poses, ses inflexions, ses manières de dire, semblaient empruntées au théâtre. Elle vous donnait la main avec un geste contourné et plongeant qu'elle avait volé à M""" Plessy, et quand elle entrait dans un salon, il se faisait un soulèvement de son torse, un remontage mécanique de ses traits, un relèvement de ses paupières, un sursaut soudain et factice de la vie et de l'amabilité sur son corps et sur sa figure qu'on remarque chez les comédiennes passant les portants des coulisses.
Dans la vie elle était toujours en scène, comme si elle avait figuré sur les planches. Et il n'y avait que le théâtre qui l'amusât, et elle ne lisait que des pièces de théâtre, et elle possédait môme un petit talent très distingué d'interprète de proverbes.
M'" Emmeline Lauverjat, un excellent cœur, mais une créature charpentée comme un homme, et aux bras sans rondeur et tout plats,
désolait sa mère par son goût des exercices masculins.
Dans une promenade à la campagne, découvrait-on un nid en haut d'un arbre, on voyait ma jeune fille soudainement ôter ses jupons et, sa robe attachée avec une épingle entre les jambes, bientôt apparaître parmi les branches les plus élevées. Passait-on le long d'un pré où pâturaient des chevaux de ferme, la voici qui sautait sur un poulain, et galopait à cru, à travers la campagne, en poussant des hue et des dia comme un vrai charretier. Sa mère enfin faisait-elle une réparation à son hôtel ou à sa maison des champs, on trouvait Emmeline gâchant le plâtre avec les maçons.
M"' Nanette Malhotier, la fille d'un haut et puissant universitaire qui avait épousé sa blanchisseuse, était une belle personne, au teint paiement rosé d'une rose thé, à la bouche entr'ouverte dans la molle découpure de lèvres charnues sur l'ivoire de larges dents, aux superbes yeux garnis de cils d'animal, de cils durs et semblables à de petites épingles noires, et n'enveloppant pas son regard d'une pénombre veloutée.
Elle offrait des traits sommeillants, l'appa-
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rcnce léthargique de ces natures de femme qu'on a})pelle emi dormante^ et parfois se montrait presque eflrayante par une espèce d'automatisme des gestes et des mouvements auxquels se reconnaissent les Pasiphaé modernes.
Cette jeune fille, on la sentait sensuelle des pieds à la tête, sensuelle rien qu'à la façon dont elle mangeait du foie gras sans pain. Aux vivacités de la conversation qui se tenait auprès d'elle, Nanette avait aussi un retroussement d'une seule narine, un retroussement singulier, bizarre. Toujours inoccupée, ne lisant pas, ne faisant pas de musique, ayant en horreur les travaux de femme, elle passait sa vie dans une concentration, un repliement sur elle-même, où tout à coup une sensation interne mettait, une seconde, un tremblotement presque invisible à ses. lèvres.
Excessivement myope, elle portait toujours un pince-nez, et sa myopie la rendait embarrassante par la proximité de l'approche de son corps qui se frottait contre votre habit, et par un regard qui, abrité derrière le verre du double lorgnon, allait au fond de vous impudemment.
Du reste, à quelques années de là, et presque
aussitôt son mariage, de scandale en scandale, la femme du monde galante descendait au métier de lorette.
M"* Blanche Gliampromain, une mignonne jeune personne donnant à voir la mine boudeuse d'un enfant qui fait ses dents, et les yeux comme pleins de sable des petites filles prises de l'envie de dormir, ressemblait avec sa taille courte et ses jambes de basset aux petites femmes fantoches chromolithographiées sur les boîtes d'allumettes-bougies pour les fumeurs.
Louise Neviance, c'était chez elle un mélange de vivacité et de grâce, une bien portante gaieté, une hoonête et franche coquetterie, une bravoure dans les sentiments tout à fait rare, avec, Dieu merci! beaucoup de l'amusante injustice que les femmes passionnées ont pour ceux ou celles qu'elles n'aiment pas, et une voix à laquelle un rien d'enchifrènement, on ne le croirait pas, donnait à son parler un petit charme doux et voilé.
Lucie Préaudeau : taille mesurant 47 centimètres, et des toilettes du dernier chic.
Une délicate créature d'apparence idéale, et baptisée dans le monde du surnom de (a Distinction, attaquée à certains moments de la jour-
née, surtout après le manger, d'une fébrilité singulière se traduisant par de petits rires enfantins, par de petits cris insensés, par de petits propos bêtes et exaltés, par le chatouillage imbécilement fou d'une amie, par le tripotage frénétique d'un jeu de cartes pendant un piquet, durant une ou deux heures. Au bout de quoi, tout à coup, cette effervescence tombait, et la jeune fille redevenait sérieuse, puis disparaissait, reparaissant quelques minutes après, en main an livre de messe relié et doré parGruel, et se rendant à un salut ou à quelque chose autre se passant dans une église.
Une cervelle, une vraie cervelle d'oisillon dans laquelle jamais, au grand jamais, c'avait pris place une idée, et une parole qui n'ailait, depuis que la femme était en âge de penser, qu'à des choses absolument matérielles, et cela avec des exclamations, des émerveillements, des soupirs, des lamentations, toujours à la recherche de la gentillesse.
Quand elle ne sortait pas le soir, elle restait jusqu'à deux heures du matin à se frotter les ongles dans son lit avec une peau.
Dans le nombre de ces jeunes filles avec lesquelles Chérie entretenait des relations, se
trouvait une Américaine, M"* Diana Peterson, dont l'ingénuité du visage gardait quelque ciiose de l'adorable étonnement des yeux de l'enfance , et qui possédait cette peau, cette peau lactée, l'orgueil caché de l'homme du Nouveau-Monde se regardant comme le plus blaiîa des blancs de la terre entière.
M"° Diana Peterson avait l'entrain physique, la grâce libre et conquérante , la virtualité de coquetterie d'une jeune race, un amusant diable au corps de tout l'être, mélangé de la plus étonnante paresse à apprendre la langue française, ce qui faisait de la séduisante étrangère, habitant Paris depuis des années, une interlocutrice qui ne vous répondait que par l'intelligence et le montant de jolis sourires.
Mais parmi les connaissances de Chérie, une jeune femme, tout nouvellement mariée, la femme de M. Malvezin, le chef du cabinet du Ministère de l'Instruction publique, commençait
à prendre sur la petite-tille du maréctial une influence délétère , une influence qui devait grandir tous les jours entre les deux amies, en leur communion dans le spiritisme, dont elle* se déclaraient des adeptes passionnés.
. Suzanne Malvezin, la possédée, la détraquée, la toquée, présentait le plus parfait type de la malade morale du xix^ siècle, fourni par deux ou trois femmes du monde officiel de l'Empire. Une force mystérieuse la poussait invinciblement et fatalement vers l'excentrique, l'étrange, le malsain, auquel elle apportait toutefois un cachet original, personnel. Car il existait chez Suzanne Malvezin une intelligence peu ordinaire et nourrie d'une lecture immense, la lecture de tous les livres possibles, mais dont elle n'avait, dans son butinage désenchanté, extrait seulement que l'amertume, les irrespects, les blasphèmes, et qui avait doté d'un scepticisme de vieillard la toute jeune créature, se complaisant dans les théories du nihilisme, et affirmant, entre deux bâillements splénétiques de sa jolie bouche, qu'il n'y a ni bien ni mal, ni vice ni vertu. Ce scepticisme, contraste singulier, s'alliait dans le moment avec une foi exaltée aux tables
tournantes, avec une espèce de religion névrosée, à laquelle la jeune femme apportait la facile merveillosité d'une cocotte.
C'était dans cette tête des idées si anti-naturelles, si déréglées, si cocasses, si incongrues, si disparates, si mal mariées ensemble, que sa conversation offrait, la plupart du temps, un sautillement insupportable, avec des jeux de physionomie ne concordant pas aux paroles, et de soudains silences, où l'on avait tout à coup devant soi, vague/.iient souriant, un visage inanimé, évanoui.
Toute sa vie était mangée, dévorée par une activité fébrile, sourde, concentrée, dissimulée sous la tranquillité des grandes lignes de son corps immobile, mais qui se trahissait par l'usure complète des pouces de ses gants à la fin de chaque journée.
La coquetterie de cette singulière jeune femme du monde, comment en bien exprimer la démence! Elle ne paraissait en quête que d'arrangements bizarres, de maquillages horrifiques, de détails de toilettes spectrales. Elle se faisait, à l'aide de la belladone, des regards ayant perdu leur caractère humain dans la largeur des pupilles, emplissant tout l'œil d'un foyer diffus,
sans point lumineux. Et elle travaillait avec la fumée d'une bougie recueillie sur un plat d'argent, elle travaillait laborieasement, par-dessus le délicat charme de ses traits charmants, à la composition d'un visage aphrodisiaque et cadavéreux, où il y avait de l'échappée de l'hôpital, mêlée à une espèce de génisse inquiétante et fantasque : un visage ne cherchant plus à éveiller l'amour autour de lui, mais semblant vouloir allumer les passions d'outre-tombe des sergents Bertrand.
Énigmatique créature que cette jeune femme au physique aussi bien qu'au moral : cette jeune femme se nourrissant de citrons dans lesquels elle mordait à pleines dents, et de bonbons, et de liqueurs, et de produits pharmaceutiques, et de laudanum surtout, dont elle buvait presque de pleins dés d'or.
Comme complément de cette hygiène, Suzanne Malvezin passait une partie de son existence dans l'eau glacée du plus gigantesque des tiib, trempant, neureuse là-dedans, les chairs un peu bleues, ainsi que les terribles et gracieux monstres féminins, fabriqués par la mythologie Scandinave.
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Ia^vi
En ces années 1867 et 1868, tous les jours d'hiver, des bals, des bals dont Chérie manqua à peine un seul.
Bals des Tuileries, où, au premier bal, la robe rose frangée d'argent de la jeune fille faisait sensation à côté de la voyante robe roucre de la princesse de Metternich, à côté de la robe de M""" de Korsakow, à la ceinture formée par un chapelet d'émeraudes de la grosseur d'un œuf de pigeon.
Bals du monde officiel : bals du Ministère des Affaires étrangères oîi Chérie se rencontrait avec M""* de Pourtalès, la princesse de Sagan, M™« Chasseloup-Laubat, M'"* Léopold Magnan, la comtesse de la Ferronays , la comtesse de Mercy-Argenteau, la marquise de Cadorre, la comtesse Walewska, la baronne de Boigne et sa fille. M"' Heckeren, la comtesse de Bastard, la vicomtesse Aguado , la princesse d'Alsace
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d'Hénin, M^MeJanzé, M'"^ Halphen, la baronne de Rothschild, la duchesse Fernan Nunez et sa fille, la marquise de Lima, la duchesse de SanCesarino, M™^ Haritoff, lady Tempest; bals chez la baronne Haussmann; dimanches dansants chez M'"^ Troplong; et encore, chez le duc Tascher de la Pagerie, les sauteries entremêlées de convej'zatione et de lectures.
Bals de la grande société parisienne : bals chez la duchesse Pozzo di Borgo, dans son hôtel aux quatre grands salons, à la galerie blanc et or; bals chez la marquise de Lillers; bals chez la marquise d'Aoust, où se rendait le jeune faubourg Saint-Germain, etoii, dans les cotillons conduits par M. de Barbantane, un rival du marquis de Gaux , était introduit pour la première fois le pas du domino; bal chez la marquise de Gastellane, inaugurant son nouvel hôtel, quartier de l'Impératrice; bal de M"^^ Greffulhe ; bal chez W"^ de Ghanterac ; bal de la comtesse de Kersaint; bal de la comtesse de Nugent ; bals chez M™« Moitessier, la mère de la charmante marquise de Flavigny.
Bals de la société étrangère ; bal de W"^ d' Algara en son hôtel, rue Blanche ; bal de M=»^ Louchet de Wiilork en ses salons de l'avenue des
Champs-Elysées ; bal chez M. et M"' Macokomb; bal cnez M'"^ Ridgway en leur hôtel tout fraîchement bâti, rue François I"; bal de M. Werbruck, boulevard Malesherbes, où toute la colonie américaine est représentée par ses plus jolies femmes : M"® Thompson, M'"® Clay, M""" Spencer et sa fille, la belle M"« Maden, la ravissante M"«Farnell; bal chez M""^ Hoffmann, femme du premier secrétaire de la légation des États-Unis.
Bals tout spéciaux de jeunes filles : bals des samedis de M™^ de Larbre, la gracieuse créole et la femme d'un des directeurs du Ministère de la Marine; bals de la marquise d'Aoust, de la marquise de Mortemart, de la marquise de Moustier, dont les grands bals alternaient avec de petits bals en blanc; bals chez la comtesse de Garaman; bal dans l'hôtel du marquis de Talhouët, l'un des plus charmants bals donnés à de jeunes femmes; bal chez M"'Ma comtesse de Cossé-Brissac, lieu de réunion des jeunes filles du faubourg Saint-Germain.
Ce pauvre maréchal, il était vraiment amusant avec son adoration fanatique de Chérie : « Ma petite-fille, oh ! ma petite-fille ! » disait-il quelquefois, et après une oraison intérieure en l'honneur de sa grâce, de sa beauté, de son esprit, de son originalité, il finissait par cette phrase, phrase prononcée tout haut et qui ne répondait à personne : « Au fond, moi je ne suis qu'un vieux troupier! »
Sa petite fille lui semblait une créature fabriquée d'une autre chair que la sienne, un être d'unenature supérieure, etil n'y avaitdebien que ce que Chérie faisait, que ce que Chérie disait. Il s'inclinait devant ses volontés, ses désirs, ses caprices, sans que la jeune fille prît beaucoup la peine de plaider en leur faveur. Il tenait en réserve des pardons, des indulgences, des complaisances inépuisables. Même les choses que, dans son for intérieur, le maréchal trouvait un peu excentriques pour une fillette, il
suffisait qu'elle les exécutât, pour qu'à ses yeux elles devinssent des choses convenables : elle était si différente des autres, sa petite fille, et si particulièrement douée.'
C'est ainsi que dans ce temps où une jeune fille risquait à peine un bijou de marcassite, n'osait porter une plume uniquement que sur un chapeau rond et au grand jamais sur un petit chapeau fermé, se voyait défendre la soie et le satin, ne pouvait s'habiller que de tarlatane ou de tulle, Chérie, sauf les diamants, obtenait de s'habiller comme une femme mariée.
Il apparaissait positivement dans l'amoureuse paternité de ce soldat gouailleur un rien de la foi bête d'un homme follement épris d'une femme dont les paroles charmeresses et la séduction de toute la personne ont , selon une locution vulgaire, le pouvoir de lui persuader qu'il fait nuit en plein jour.
Voici la scène qui s'était passée la veille entre le grand-père et la petite-fille. Un peu pour la voir et beaucoup pour la forcer à se coucher à des heures raisonnables, le maréchal lui fît promettre de venir lui dire bonsoir, à sa rentrée à l'hôtel, toutes les fois qu'elle irait ;tu
bal sans lui. Comme le maréchal dormait fort mal, elle n'avait qu'à gratter à sa porte pour qu'il lui criât aussitôt : — Entre, mignoPMe.
Elle était donc entrée, tenant son bougeoir, à la lueur duquel le maréchal ayant regardé la pendule, se mit à grommeler : — Quatre heures!... Tu sais... tu ne devais pas dépasser trois heures.
— Quatre heures!... quatre heures!... Où as-tu vu cela, grand-père?... Tu es mal éveillé!
Alors se dirigeant vers la pendule, et ouvrant carrément le couvercle de verre des heures, elle faisait faire à rebours à la grande aiguille tout le. tour du cadran, disant : — Regarde donc bien... il n'est que trois heures !
La chose était exécutée avec une grâce tellement gamine, et cela disait si clairement : u Pour toi, grand-papa, il est l'heure que je veux qu'il soit ! » que le maréchal, entre deux baisers de l'espiègle, acceptait, sans plus rien dire, et l'heure et le singulier remontage de sa pendule.
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Chérie éprouvait-elle, par extraordinaire, ure certaine résistance à obtenir la cliose qu'elle désirait, elle se savait un moyen infaillible de l'arracher à la faiblesse aimante de son grandpère.
Les vieux militaires qui ont une grande fille, éprouvent à la voir monter à cheval en leur compagnie une jouissance toute particulière, une jouissance où se rencontre l'émotion du père, mêlée à l'orgueil du soldat. Ça les charme de retrouver, sur un cheval fringant, un peu de leur bravoure dans la faible et peureuse créature enjuponnée qui est leur fillette, et il y a plaisir à surprendre de quel regard, à la fois inquiet et fier, ils enveloppent ses audaces équestres.
Aux côtés de leurs filles faisant de l'équitation, les vieux corps de ces pères semblent, sur leurs reins superbement raidis, retrouver une jeunesse ; il vient même à leurs chapeaux un rien du penchement casseur qu'avaient leurs
chapeaux bourgeois, du temps qu'ils étaient sous-iieutenants.
Rien donc ne pouvait donner l'idée de la bonne humeur du maréchal, quand il arrachait à Chérie la promesse d'une promenade matinale pour le lendemain au Bois.
Et le lendemain, par un riant matin, quand la jeune fille était vêtue de cette amazone qui la faisait si joliment élancée, avait sur la tête ce petit chapeau d'homme à haute forme mettant en elle du garçonnet mutin, alors que les deux chevaux trottaient côte à côte, et que la requête légèrement essoufflée de Chérie arrivait au maréchal un peu en arrière, avec des regards et des sourires s'envolant de son voile bleu, et que semblait lui apporter le vent de la course, — le grand-père ne se trouvait pas la force de refuser quoi que ce soit de ce que lui demandait la fuyante écuyère.
C'était dans le cabinet de Siesmayer, le fameux horticulteur de Versailles.
Là se voyaient contre les murs salpêtres et recouverts d'un papier pistache, sur lequel s'enroulaient rfes dessins rocaille couleur œillet d'Inde :
Un diplôme de la Société d'agriculture de Soissons.
Une carte de France avec les tracés de chemins de fer.
Un almanach anglais : Gardiner Ghronicle Almanach 1867.
Un baromèire dans une boite noire octogone.
Une chromolithographie encadrée dans un petit cadre en bois blanc verni, et qui représentait une tige d'arbre à fleurs, sous laquelle était imprimé : Ceanothiis Marie Siesmayer.
Un vase de Sèvres moderne gros bleu, le prix d'un concours floral, et où, dans un médaillon , Vénus fouettait l'Amour avec une branche de rosier.
Une caisse de sûreté surmontée d'un Bottin, sur lequel était juché un vieux pot à moutarde contenant un bouquet fané.
Un bureau avec un amoncellement de factures maintenues par un presse-papier .d'une coquille épineuse en fonte.
Une petite bibliothèque vitrée remplie cl'dne collection des Bon Jardinier, et d'un dictionnaire de Larousse, aux volumes renfoncés çà et là par de gigantesques pommes, de monstrueuses poires, figurées dans leur exacte représentation en carton colorié.
* Chérie, sans les regarder bien précisément, avait les yeux sur le Gardiner Chronicle Alma- NACH, le Ceanothiis Marie Siesmayer, les pommes monumentales, etc.
Son grand-père l'avait emmenée pour lui faire voir la riche collection de rhododendrons de M. Siesmayer, qui était en pleine floraison dans le moment, mais la pluie qui tombait les chassait du jardin et les tenait calfeutrés dans ce mauvais petit cabinet avec une vieille dame, venue, elle aussi, pourvoir les rhododendrons, une vieille dame, que le maréchal semblait connaître un peu, et qui était accompagnée de son fils, un jeune homme qui n'était ni bien ni mal.
C'était dans le salon de M. Joli-Adam, un notaire de l'ancienne école, demeurant dans un quartier du vieux Paris.
Là se voyaient des boiseries blanches, d'im-
menses armoires pour les dossiers, en forme de portes-fenêtres grillagées et voilées de rideaux verts, où, dans le vide de leurs cintres touchant au plafond , étaient placés des bustes à(i philosophes antiques en plâtre imitant le hronze.
Une grande table oblongue, au tapis vert usé ^lar les pièces de cent sous comptées dessus.
Des fauteuils en merisier, recouverts en ve- /ours d'Utrecht jaune, ayant devant chacun, soit un petit carreau de pied fleuri de grosses roses à 1 fr. 7o, soit un crachoir rempli de sciure de bois.
Des chaises en crin noir à la lyre d'Apollon sculptée dans le bois du dossier.
Une cheminée, sur laquelle, entre les deux lampes carcel à galerie circulaire de temps immémorial, la garniture se trouvait complétée par une lithographie dans un mauvais cadre noir, posé au milieu de la glace, et qui représentait le portrait de Denis de Villiers, doyen des notaires, peint par Robert Lefèvre, lithographie par Mauzaisse.
Chérie, sans les regarder bien précisément, avait fes yeux sur les bustes des philosophes, les lampes carcel, le doyen des notaires.
Elle aurait bien voulu rester à la porte dans la voiture, mais son grand-père insistait pour qu'elle l'accompagnât. Ce brave homme de Joli- Adam, toutes les fois qu'il le rencontrait, le tourmentait pour voir la petite fille devenue une grande demoiselle : on ne pouvait vraiment lui refuser ce plaisir. Du reste, il avait un seul mot à lui dire, et ils ne feraient qu'entrer et sortir.
Mais il se trouvait que le notaire était en affaire avec un client qui n'en finissait pas, et on attendait assez longtemps, en compagnie d'un vieux monsieur que le maréchal semblait connaître un peu, un vieux monsieur très aimable accompagné de son fils, un jeune homme qui n'était ni bien ni mal.
A la sortie du cabinet de l'horticulteur, à la sortie du salon du notaire, le maréchal disait k sa petite-fille.
— As-tu fait attention au jeune homme qui était là?
Chérie répondait à cette question par un sourire d'une malice charmante.
— Voyons, comment le trouves-tu?
— Je ne veux pas me marier.
— Si cependant...
— J3 ne veux pas me marier, monsieur mon grand-père.
Chérie disait vrai.
La toute jeune fille gâtée par ses parents, heureuse dans sa famille, et laissée libre de goûter aux plaisirs du monde, n'est point pressée de se marier. Ignorante encore de la passion et des attachements violents, elle trouve si agréable ce léger et courant coquetage avec les sentiments et les inclinations qu'elle fait naître autour de sa personne, si doux ce joli partage d'elle-même entre l'adoration de tous.
Au fond ce tendre et plaisant émoustillement de son cœur, qui ne l'enlève pas aux baisers de ses vieux parents, qui ne l'arrache pas brutalement de sa maison, du petit foyer de sa chambre, de ses habitudes virginales, qui ne met pas sens dessus dessous sa vie : cet émoustillement lui sutfit complètement, et c'est peut-être à cet âge de la femme toute sa conception de l'amour.
Même s'il existe chez elle une préférence pour un des jeunes gens qu'elle rencontre, le mariage ne s'oifre pas à son esprit comme un corollaire de l'amour, au contraire. A ce propos, je me rappelle dans une représentation de Philémon et Baucis, à l'Opéra-Gomique, avoir entendu une fillette de treize ans laisser échapper tout haut : « C'est vraiment ridicule cette histoire de gens qui s'aiment après leur mariage! » Et ce qu'elle disait là, cette fillette, était la conclusion logique, rigoureuse, de ce qu'elle avait lu. Car dans les livres, et les livres qu'on permet délire aux jeunes personnes, avez-vous jamais trouvé qu'il fût question de l'amour entre un mari et une femme ?
Maintenant, les jeunes filles de trois ou quatre ans plus âgées que ma fillette de l'Opéra-Gomique, et dans une situation élevée, éprouvent plus que d'autres une certaine résistance au mariage. Elles sont perpétuellement en défiance, redoutent d'être courtisées, d'être demandées pour leur fortune, pour leur position dans le monde. Elles songent à telle de leurs jeunes amies mariée depuis deux ans, dont le mari a complètement mangé la dot; à telle autre déjà abandonnée par le sien; à celle-ci encore dont on
voit le jeune époux qui avait très fort abusé de la vie, au bout de six mois, passer'toute lajournée à découper des images d'Épinal, habillé d'une blouse, la blouse du gâteux; à celle-là enfin, si gaie, si amusante autrefois, et qui vient de leur avouer qu'elle est rouée de coups, et qui, au milieu de ses larmes, n'a pu s'empêcher de sourire, quand elle est arrivée à comparer ses sauts sous les coups de son mari « aux sauts d'un caniche de cirque ».
Enfin la meilleure et la plus commune raison pour ne pas se marier des très jeunes filles qui refusent des partis, c'est que la jeune fille de seize ou de dix-sept ans est toujours persuadée, comme l'était Chérie, que les partis de cent mille livres de rente ne cesseront pas de se présenter quotidiennement et jusqu'à la fin des siècles.
Ce qu'on ne croirait guère, c'est que cette jeune fille, femme depuis des années, et dont l'imagination était uniquement occupée d'amour,
ne savait encore rien de l'union des sexes et du mode de procréation des enfants. Oui, elle ignorait les matérialités de l'amour, ou du rnoins ses suppositions sur les rapports entre hommes et femmes se trouvaient si vagues, si troubles, si confuses, qu'il était presque resté dans son cerveau la chaste nuit qu'il fait sur ces matières dans les cervelles de l'enfance.
Toute jeunette, Chérie n'avait point eu la curiosité vicieuse, n'avait jamais sollicité les confidences de petites amies plus avancées qu'elle. Le hasard ne lui mit jamais entre les mains un très mauvais livre. Ses regards égarés sur les statues des jardins publics n'amenèrent pas un travail dans sa pensée, et à la campagne, devant le spectacle fortuit de l'amour des animaux, il ne lui vint pas un moment l'idée que les bêtes et les gens fussent des amoureux faisant l'amour de même.
Enfin les vilaines choses révélatrices qui rendent les fillettes savantes, ces notions arrivant on ne sait d'où, du mur de la rue, de la chanson de l'écurie, ces notions avaient pénétré chez Chérie pour ainsi dire cachetées ; elles demeuraient au fond d'elle dans
leur enveioppe close, jusqu'à l'heure où tout d'un coup la lumière se produit chez la femme, éclaire soudainement tout ce qu'elle a en elle, sans le savoir, d'acquisitions dormante* dans l'obscurité.
Ainsi donc qu'il arrive à bon nombre de grandes demoiselles, elle était innocente, encore innocente, avec une affectation toutefois de science dans le dire, où perçait la vanité de la petite personne de ne paraître rien ignorer. Il restait encore un peu en elle de la petite fille qui, au Cirque, intriguait l'oreille de ses voisins par cette phrase : « Ah! cette fois-ci c'est décidément une jument ! » Le sexe de l'animal, la chère enfant l'annonçait d'après la selle à franges que portait le cheval.
Et les naïves croyances et les chimériques concepts qui avaient eu place dans le cerveau de la petite fille en ces temps! A son premier séjour au Muguet, les femmes du château emmenaient quelquefois Chérie en promenade, à la Fontaine-au-Chêne. C'était dans un petit bois, sous une large pierre plate, une source sortant de terre avec de gros bouillons. Cette Fontaine-au-Chêne, on disait aux bambins et aux bambines du pays que là venaient au
monde les petits enfants. Et petites filles et petits garçons penchés sur le clair bassin, où courait le fugitif reflet de leur visage emporté par le rapide courant, s'attendaient, à. la prochaine secousse , à voir enfin sortir le petit frère ou la petite sœur de dessous la grosse pierre, qui leur semblait, de temps en temps, toute branlante par le jaillissement de l'eau. On pouvait seulement les arracher à leur attente, en leur déclarant que les petits enfants ne sortaient de la fontaine que quand la Récolène se trouvait là. La Récolène était la sagefemme du pays. Donc il y avait la Fontaineau-Chêne pour la naissance des enfants bien gentils, et le Trou-aux-Grapauds , un autre endroit aux environs du château, pour la naissance des enfants méchants.
Cette légende racontée dans ce bois, au pied de cette fontaine, et prenant en quelque sorte auprès de Chérie une autorité, une confirmation, de oar le paysage au milieu duquel elle avait été écoutée, entrait profondément dans la petite, et plus tard l'impression de plaisir que lui donnait la lecture d'un conte d'Ondine, de fée protectrice d'une source, la retenait longtemps, et comme paresseusement, dans la
croyance que les sources de la terre étaient les mères des petits humains.
Les idées que la fillette avait sur l'union amoureuse de l'homme et de la femme étaient tout aussi plaisamment antinaturelles. Les petites filles ne s'imaginent le mariage que par la noce, par la cérémonie. Elle, Chérie, lorsqu'elle était tout enfant, le mariage, elle se le figurait comme un tour de valse entre un monsieur et une demoiselle dans une chambre noire, où on les enfermait tout seuls. Le mariage, une simple figure de danse dans l'obscurité, rien de plus, rien de moins. De quelle façon cette idée était-elle née et d'oîi était-elle venue ? Puis plus tard, lorsque près d'elle on avait commencé à parler mariage , avec les paroles à l'oreille, les réticences, la mimique diplomatique employée près des jeunesses qui grandissent, le mariage avait subi dans son esprit une transformation, une métamorphose. Le mariage était devenu le fait de coucher toute nue avec un homme, mais un fait où il ne se passait aucune action physique , et seulement tout rempli de l'horreur pour une fifille d'être vue en état de complète nudité.
Et devant l'épouvantable perspective, tous
les soirs, la petite Chérie, comme préparation m anima vili, déshabillait sa poupée h laquelle elle avait fait faire une robe de mariée, et la couchait toute dévêtue, d'après le programme de sa conception du mariage, — la quittant, sa chère poupée, avec un peu des tendresses effarouchées d'une mère qui se retire devant un gendre à réputation d'horrible mauvais sujet. Cette dernière imagination, aussi bien que le tour de valse, peu à peu disparut de sa pensée, mais ne fut remplacée par rien de précis, rien de formulé, et chez Chérie l'idée de l'accomplissement du mariage demeura comme volontairement voilée. Le mariage, elle le voyait dans un milieu de vie commune, de cohabitation intime, de tendresses partagées, tout en se doutant qu'il existait au fond un certain inconnu, qu'elle se plaisait à laisser dans le lointain, et de la connaissance hâtive duquel la détournait l'appréhension d'un instinct pudique.
Le coup de lumière, la brusque illumination,
«i8 CHÉRIE
la soudaine science du mal vinrent à Chérie d'une manière assez singulière.
La direction scolaire, légèrement fantaisiste, de M. Judocus Gocliemer avait paru laisser au maréchal trop de « trous » dans l'instruction de sa petite-fille. Aussi la retirait-il du cours de la rue de la Ferme-des-Mathurins, pendant qu'elle était dans la seconde division et lui donnait-il une institutrice, obligée de faire recommencer complètement à la fillette ses études.
Un jour, — Chérie avait alors plus de seize ans, — l'institutrice donnait à la jeune fille pour composition de style : Penthésilée, Reine des Amazones.
Chérie, fort ignorante de l'Histoire fabuleuse, pour s'aider dans sa composition, ouvrait un dictionnaire d'Histoire et de Biographie, un dictionnaire autorisé par le Conseil de l'Instruction publique, et où elle trouvait cette phrase : « Chaque fois qu'une Amazone tuait un ennemi, elle recevait un homme dans ses bras. » Par quel enchaînement d'idées cette pauvre phrase maladroite apprit-elle à la jeune fille ce qu'elle ignorait, et comment, à la lecture de cette ohrase, toutes les choses autrefois
saisies par ses oreilles, sans vouloir écouter, comment toutes les choses vues, sous les paupières baissées de ses yeux se refusant à voir, lui donnèrent-elles dans l'instant la clef de l'amour et du mariage ?
Cela est inexplicable et cependant cela est.
— Un mari quelconque, pourvu qu'il me mène dans le monde tous les soirs ! s'écriait, en ce temps-là, une amie de Chérie.
La vie rêvée par cette future mère de famille se trouvait être l'existence réelle de la petite-fille du maréchal, passant toutes ses nuits en des bals, des concerts, des raouts, des fêtes, sans plus demeurer une soirée à la maison, et toujours, toujours dans le monde, — tout l'hiver de 1868.
Aux salons ouverts à la jeune fille, l'an dernier, venaient s'ajouter, cette année, les salons de la duchesse Hamilton avec ses soirées intimes d'une admission si difficile, et le salon
de la duchesse de Maillé, et le salon du duc de Bisaccia, et le salon de la duchesse de la Rochefoucault-Doudeauville : les trois illustres salons de Paris, où se réunissait la société de Paris la plus qualifiée.
Cette même année 1868, à la fin de janvier, Chérie était l'objet d'une sorte d'ovation dans une fête de nuit donnée par le Skating-Cluh sur le lac du bois de Boulogne aux patineuses du grand monda. Parmi les fourrures sombres et fauves des duchesses de la Trémouille et de Berghes, des marquises de Canisy, de Montsabré, de Crisenoy, de Montgomery, de Gaiiffet, des comtesses de Pracomtal et de Tocqueville, des baronnes de Poilly, de Courval, de Briois, des jolies demoiselles Hamel et de Dion, sous l'éclairage électrique reflété dans la glace du lac, la petite-fille du maréchal apparaissait dans une fourrure toute blanche, nouée par des faveurs bleues s'envolant derrière elle, et qui la faisait ressembler à un délicieux petit mouton de pastorale.
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«bientôt, chez Chérie devenue déraisonnablement mondaine, il n'y eut plus qu'une seule et unique pensée : faire sensation là où elle se montrait. Être remarquée, être signalée, être trouvée jolie par tout le monde au milieu de la bruyance d'une admiration presque gênante, ce fut là son effort, son travail.
Dans les bals, les spectacles, les courses, il lui fallut des arrivées, où tous les regards et les lorgnettes se dirigeaient sur elle, où des gens montaient sur des banquettes, où son nom était dit çà et là, et encore là, par des bouches à des oreilles approchées tout contre, et où, sur son passage, se levait le léger brouhaha que laisse derrière elle le sillage d'une femme à la mode.
Chérie en était à cette heure de coquetterie générale par laquelle passent bon nombre de Parisiennes, de coquetterie sans tendresse de cœur et qui s'adresse aux foules, de coquette-
rie faisant implacablement fî du sentiment d'un quelconque, quelque digne qu'il soit d'être aimé. Dans cette ambition cabotine des hommages universels, il lui arrivait de soigner, à la façon d'une actrice, ses entrées, et d'appartenir cœur et âme, tout le temps qu'elle passait dans le monde à la production ^.'effets.
De la petite-fille du maréchal, un peu plus, tous les jours , s'en allait la discrète pudeur qu'alarment la grosse louange, le compliment public, une admiration qui n'est plus un murmure discret. Les élégances de Chérie sortaient de l'anonymat, de l'ombre, du silence respectueux où se dissimulent et se cachent les rougissants succès des jeunes filles, et, un jour, les journaux et les gazettes donnèrent ses toilettes.
Chérie, Paris entier le reconnaissait, avait un goût de toilette tcut particulier et, lors de son apparition dans un lieu mondain, il était curieux d'observer chez les autres femmes la reconnais-
sance humble, écrasée, presque douloureuse, que leur imposait la supériorité de sa mise- Une mise, où un illustre couturier ou une célèbre faiseuse entraient bien pour quelque chose, mais où aussi la personnalité de l'habillée mettait, dans ce qui la parait, du caprice, de la fantaisie, quelquefois un aimable et piquant désordre, et toujours une harmonie délicieuse. Personne comme Chérie pour discerner, au premier coup d'œil, la disposition distinguée par excellence, personne pour sentir et adopter l'originalité d'une coupe, personne pour découvrir le merveilleux petit chapeau sans apparence, qui la coiffait « à l'air de son visage » et tenait sa figure dans la transparence souriante de gais reflets.
Et une imagination inventive au possible dans le déplacement d'un biais, dans la transformation d'un volant, dans l'ajouté d'une ruche, dans des modifications de rien, dans une retouche de génie, donnant le je ne sais quoi de suprême aune toilette, et qu'elle faisait faire à sa femme de chambre sous sa direction.
Une vieille femme définissait ainsi devant moi le goût de toilette de l'ancienne Parisienne : être bien chaussée, être bien gantée, avoir de
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jolis rubans, — la robe n'étant alors qu'un accessoire, — c'était tout, et chaussures et gants et rubans toujours dans de douces nuances. Chérie avait gardé cet amour des douces nuances de la Parisienne d'autrefois, et elle ne voulait à aucun prix voir sur elle du brutal, du voyant, des couleurs cowp de pistolet, introduites dans la toilette française par les étrangères, par les Américaines.
Chérie détestait également « l'aspect draperie » en train de venir aux choses portées par son sexe, et à ce propos elle se livrait à de grandes discussions avec Gentillat, et les jours où elle était en veine de taquinerie, elle lui déclarait que les couturiers faisaient non pas des robes, mais des rideaux, mais des lambrequins, et qu'il n'y avait décidément que les femmes pour donner à un tissu l'enveloppement caressant et la tombée molle qu'il doit avoir sur un corps féminin.
De douces nuances dans des confections souples et moelleuses : voilà ce dont Chérie s'habillait, et si bien, et si galamment, et si élégamment, qu'elle était regardée dans le monde, en ce temps, comme la créatrice de la vraie toilette de la jeune fille riche.
Dans cette toilette, le côté précieux, idéal, élhéré de la jeune fille, se révélait par une sorte de spiritualité du chiffon , par l'emploi presque unique d'étoffes de nuage et de vapeur.
Ce rare goût de se mettre ainsi, Chérie l'avait dans le monde et dans le chez soi. Pour la ville, pour la sortie dans la rue, elle l'avait encore, mais moins parfait, et ainsi qu'une personne allant ordinairement en voiture.
Il n'y a que les femmes habituées à marcher à pied qui sachent tout à fait s'habiller pour la rue.
Le talent de se bien mettre, il ne faut vraiment pas trop rabaisser ce don chez la femme, ce don départi à un si petit nombre d'entre elles
Pour l'arrangement et la combinaison sur soi de ce que nous nommons dédaigneusement le chiffon, cela demande à une femme de si fines et si délicates aptitudes, un goût tellement sûr de lui-môme, et par là- dessus
la nature très spéciale d'un corps propre à faire valoir tout ce qui l'habille.
Il est encore besoin, dans une toilette réussie, d'une séduction d'ensemble allant des bottines au chapeau, d'une distinction faite de la perfection de chaque détail, d'une netteté sans sécheresse, d'un joli enfin, où il n'y a jamais rien de la figure de modes.
La toilette, un don, oui, mais aussi une science qui a ses méditations légères, ses aimables recherches, ses trouvailles, ses illuminations subites.
Au fond, la toilette pour une femme, c'est le moyen de témoigner de l'artiste qui habite en elle, — le moyen révélateur par excellence et bien supérieur au produit médiocre d'un pauvre talent d'agrément, au gribouillage d'une méchante aquarelle ; — c'est le moyen d'exposer sa grâce, sa gentillesse, sa beauté, parmi l'arrangement, le coloris, l'harmonie d'un heureux tableau; c'est le moyen de faire de sa personne, dans les sociétés civilisées, à travers les incessants changements de modes et d'ajustements, un charmant et frêle objet d'art, toujours renouvelé, toujours nouveau.
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Sans être du tout peintre, la coquette jeune fille s'habillait le soir avec la parfaite connaissance des mues que les couleurs subissent dans la lumière orangée des soirées et, le matin, elle se montrait l'ingénieuse harmoniste que voici :
Après un lent et détaillé examen de sa figure, de l'épiderme de son cou, de ses épaules, de ses bras. Chérie sonnait sa femme de chambre, qui entrait portant une petite échelle et de grands coupons de tarlatane, choisis dans une dizaine de nuances.
La femme de chambre allait à la fenêtre et, sur les petits rideaux entièrement tirés, tendait avec des épingles piquées dans la tenture le morceau de tarlatane indiqué par sa maîtresse. ^ Dans le jour de la chambre, modifié par le passage de la lumière à travers la transparence colorée de l'étoffe, dans cet air doucement teinté rose, teinté azur, teinté jaune saumoné, teinté violet gorge de tourterelle. Chérie étu-
diait longuement, avec l'œil d'un coloriste, la tonalité aérienne s'accordant le mieux avec la qualité de son teint du jour, le Lumineux brouillard coloré donnant à voir le plus avantageusement la vie de sa chair, — faisant tendre et retendre la fenêtre, sans pitié pour la fatigue de sa femme de chambre qui, tout le temps, en haut de son échelle, restait les bras en l'air, à repiquer les épingles mal attachées.
— Non, le rose ne me va pas décidément aujourd'hui... Il ne me fait pas la peau argentine, mais du tout... Le bleu. ..tiens, c'est drôle, il me semble que ça me durcit... Passons à une autre... Au fait si on essayait le maïs...
Et la nuance que Chérie trouvait la plus favorable à la photogénité de sa peau, à l'éclairage harmonieux de sa beauté, et qui la dotait du charme inexplicable, un jour apporté à d'autres femmes par les couleurs d'une toilette de hasard, — cette nuance choisie avec ce soin, cette étude, cette préméditation, devenait la note dominante de sa toilette de Taprès-midi.
A ce moment de son existence toute donnée au façonnement de son être en une figuration d'élégance, et de l'élégance portée au dernier raffinement, dans l'élaboration coquette de cette gloire, pour ainsi dire, apportée par la toilette au corps et au visage de la femme, parmi ces aspirations féminines à chercher, dans les fantaisies de la mise et de la parure, une jolie et radieuse surhumanité, Chérie avait adopté pour tenue de chambre cette toilette un peu théâtr^ale, mais qui lui allait divinement bien, et qui, reflétée dans sapsyché, lui montrait, au milieu d'éclairs brisés, un rien du rêve que toute femme fait à l'endroit de sa beauté.
Sa robe était une robe du xviii^ siècle qu'elle avait trouvée en pièce, une robe bleu de lapis, un lampas semé de deux boutons de rose à la queue entre-croisée et nouée par une dentelle d'argent frisée, dont le nœud et les deux petits bouts détachés pendillaient recroquevillés sur
l'étoffe. Elle avait fait couper cette robe sur un hoiick, ce vêtement de l'Orient qui tombe tout droit sans plis. Là-dessous une chemise et un petit cotillon bordé de malines. Des revers de sa robe, sur sa poitrine, se répandait un jabot, un flot de vaîenciennes, lui remontant autour du cou, en un espèce de col de son invention, tuyauté et ruche, et qui encadrait le bas de son visage dans un nuageux chiffonnage de linge. Elle portait encore des bas de soie bleus brillantes de petites paillettes, dans des mules de drap d'argent. Et rien n'était plus voluptueusement coquet que l'opposition des grandes cassures de l'épais satin de Lyon sur les jeunes rondeurs de son corps presque nu, avec le bouffant et l'envolée de sa poitrine et de l'entour de son cou, avec la chenille, la fanfreluche, le pasquillage argentés de la broderie. Ainsi parée, ainsi costumée, ainsi délicieusement travestie, et les mains toujours dans des gants pour qu'elles restassent blanches. Chérie demeurait en sa chambre, en des adorations paresseuses de sa personne, dépensant de la coquetterie pour elle toute seule, et dérangée désagréablement, par une visite, de l'état vague et un peu mystique où elle se trouvait.
Elle passait ainsi de longs après-midi, enfermée jusqu'à sa sortie, qui n'arrivait jamais avant quatre heures.
Parfois en ces heures de contemplation amoureuse d'elle-même, de rêvasserie autour de toilettes idéales, du balancement de sa cervelle dans le bleu d'élégances séraphiques, il se déclarait àl'improviste chez Chérie un désir excentrique, une envie de choses toutes terrestres, dont le besoin de satisfaction immédiat, soudain, la violentait et mettait dans sa tête l'obsession d'une idée fixe. Avait-elle alors du monde auprès d'elle, il fallait voir avec quel air douloureux elle écoutait ses petites amies, et la façon dont elle répondait tout de travers, et comme son ennui, sa préoccupation, ses absences leur disaient clairement: — Mais allez-vousen donc !
Il était venu à la jeune fille, tout à coup, comme cela, le goût dépravé de manger des cornichons de l'épicier d'à côté, et non ceux de l'hôtel qui n'étaient pas assez vinaigrés, oui, de manger des cornichons en buvant de la mauvaise bière.
Alors, les amies pour ainsi dire poussées par les épaules à la porte, elle envoyait de suite sa
femme de chambre chez l'épicier et la crémière, et la petite fée, à la robe aux boutons de roses, faisait sur un coin de la table un lunch de ces verts cornichons qu'elle croquait presque avec de la violence.
En ce temps, les thés de l'Impératrice à Compiègne, leur vogue parmi la société bonapartiste, avaient amené chez quelques merveilleuses de Paris une mode née et morte avec l'Empire : le thé de cinq heures.
Ce thé, à la composition presque exclusivement féminine, et où n'étaient admis que quelques intimes du sexe masculin, formait un conciliabule de mondanités galantes, des assises tenues entre les reines de la mode, dans lesquelles se débitait la première édition des scandales du jour, se discutaient les toilettes de la veille, se minutait la correspondance avec les couturiers et les modistes, se dressait le programme des plaisirs de la soirée, et où l'amant
en titre prenait langue avec sa maîtresse, et où se donnaient, pour la nuit, les rendez-vous de l'amour et de l'amitié.
Parmi les thés cités alors, le thé de M""^ Tony- Freneuse, la femme du fonctionnaire à la tête d'une des grandes administrations de la ville de Paris, venait en seconde ou en troisième ligne.
M""* Tony-Freneuse recevait ses amis dans un petit salon octogone, aux murs et au plafond tendus de satin, et où ne se voyait pas un seul bibelot, mais où ïe mobilier, fabriqué par le premier tapissier de la capitale, était un pur chefd'œuvre dans l'ordre de ces mobiliers du xix" siècle, qui ne sont que capitonnage et rond et mol et élégant contonrnement d'étoife, que n'arrête et ne termine jamais la bordure sèche d'un bois.
La tenture dont elle l'avait fait habiller, ce petit salon, selon l'expression de la maîtresse de maison, présentait une série de panneaux brodés sous la direction de Worth, et qui, disait-on, lui avaient coûté 60,000 francs.
Dans ce milieu tout moderne, il se trouvait cependant un meuble d'un très joli goût d'invention, une jardinière se pliant et se repliant.
à la façon d'un petit paravent, et dont la caisse très basse apparaissait surmontée et enclose de hautes baguettes de cuivre doré, contre lesquelles, tout l'hiver, étaient palissadéslesplusbeaax camélias.
Avec la jardinière, une monumentale bouilloire d'argent, un des objets de fabrication moderne admirés à la dernière Exposition, et dans laquelle l'on entendait tout le temps chanter le bouillonnement de l'eau, composait tout l'art et tout l'art industriel décorant ce salon
La jolie M""^ Tony-Freneuse était couchée sur une chaise longue, que la jardinière à compartiments entourait de trois côtés, comme d'une espèce d'alcôve de verdure, fleurie d'une dizaine de camélias, à la nuance rose de Chine, 3e détachant sur le satin bleu de ciel de la tenture et des meubles.
Légèrement migrainée ce jour-là, elle étalait les grâces affaissées d'une Parisienne souffreteuse, sa tête un peu penchée en avant, montrant au sommet un enroulement de cheveux, semblable â un nid de couleuvres prêt à se dénouer. Et, dolente, elle se plaignait des exigences des romanciers demandant aux femmes qu'elles ne soient point des créatures humaines.
et qu'elles n'aient pas dans l'amour les mêmes lassitudes et les mêmes dégoûts que les hommes : ces doléances coupées d'amusantes interrogations de la mine et du bout de nez de la gracieuse femme, adressées à deux jeunes gens et à une visiteuse qui étaient déjà là.
Assis sur un tabouret aux pieds de M""® Tony- Freneuse, un délicieux auditeur du Conseil d'État, aux revers de l'habit doublé de velours noir, et encore tout odorant de l'eau de senteur chic d'une salle d'armes fashionable, s'amusait à ployer une badine contre son genou, ainsi qu'on redresse un fleuret, ne répondant pas, se contentant de sourire.
— C'est, je suis sûre, n'est-ce pas, votre avis, princesse?
— Oui, oui, faisait la princesse avec une intonation où l'on sentait l'indifférence de l'interlocutrice de I^I"^ Tony-Freneuse pour les dissertations sur l'amour.
La princesse Kolokolsoff était une étrangère, une Moscovite, passant sa vie à Paris. Elle avait le bout de nez rouge d'un voleur de chiens anglais, et <les yeux clignotants et sans sourcils, dans l'épatement carré d'une petite face blême. Décolletée à la mode du xvm* siècle, de trois
heures de l'après-midi à dcudieures du matin , sa gorge, d"une flaccidité presque liquide, débordait,ainsi queles congélations d'une fontaine. audessus d'une robe en cuir de Russie : l'invention d'un illustre couturier qui s'était imaginé d'accrocher un tas de petits morceaux d'acier au cuir enfermant la princesse Kolokolsoff comme dans un nécessaire de Vienne, et donnant à l'étrangère au type kalmouck quelque chose d'une idole de chambre.
Cette Russe, en langage de diplomate, avait la chair froide des femmes d'affaires, des femmes politiques , une chair toute particulière, parfaitement différente de la chair des femmes qui aiment l'amour, qui aiment le plaisir.
Au bout de quelques instants de réflexion, la princesse russe ajoutait avec îe doux accent de son pays, qu'on pourrait appeler le gazouillis d'une créole du Nord :
— Et puis... l'amour., votre amour à vous... je n'ai vraimentpasvoix au chapitre là-dessus... Parmi les femmes de notre pays, il y a beaucoup moins... comment dites-vous cela?... ah! voilà, beaucoup moins ^emballement que chez les Françaises... Oui, dans les femmes russes, il se fait un très curieux dédoublement deleur ôtrec.
et au milieu des choses intimes de l'amour... c'est assez difficile à exprimer... on dirait qu'il y a un troisième personnage, assistant à leurs côtés, comme témoin... et un témoin tout cérébral, à la physiologie de la chose.
— Diable, là-dedans, ce physiologiste en tiers... très gênant, princesse, oh! oui, oh! oui... fit avec un bégayement ou plutôt un enrayement non de la parole, mais de la pensée qui ne se suivait pas toujours, un petit monsieur propriétaire d'un rien de chair sur son maigre corps, et les cheveux coupés ras, comme s'il eût encore voulu alléger sa personne de leur poids : un jeune homme, le fils d'un richissime agent de change, dont la vie tout entière était une vie à! entraînement, et qui se lamentait d'avoir de gros os, et qui se privait de manger, et qui se promenait en courant, pour attraper la pesanteur spécifique d'un jockey, et un jour courir aux courses en jockey.
— Au fait, s'écriait tout à coup le délicieux auditeur au Conseil d'État, assis aux pieds de M"" Tony-Freneuse, vous ne connaissez pas l'imagination extravagante qu'a eue le banquier Beffarol pour sa nuit de Doce... Écoutez... Il avait fait placer derrière
une portière... vous entendez bien, derrière une portière... la porte restait ouverte... il avait fait placer cinq mandolinistes avec l'ordre de jouer très avant dans la nuit... et, sa jeune femme couchée, il opérait son entrée dans la chambre en chemise de soie rose... donnait un coup de poing dans la portière, d*oi!i partait aussitôt la musique... et parmi le pianissimo de la mélodie et dans le tendre de sa chemise transparente, éclairée par la lueur d'une lampe d'albâtre, s'avançait vers le lit conjugal... Les mandolinistes en jouant se tordaient de rire.
Là-dessus, une troupe de jeunes femmes et de jeunes filles faisant grand tapage dans la pièce à côté, et parmi lesquelles étaient Juliette et Chérie, envahissaient le petit salon, suivies du maréchal, qu'on se disait tout bas à l'oreille du dernier bien avec M"^ Tony-Freneuse.
Le maréchal qui avait la goutte, et qui portait la main dont il souffrait contre sa poitrine, soutenue par l'entournure de son gilet, en dépit de son mal, tout guilleret, et aux lèvres le plus caustique des sourires, allait conter, à demi-voix, une égrillardise à la maîtresse de maison.
— Chérie, mon enfant, rends-moi le ser-
vice d'aider Juliette à servir le thé, disait M"* Tony-Freneuse, un rien soulevée sur le coude, et retombant dans un gracieux allongement.
Sur ce mot, le bataillon des demoiselles se groupait autour de la table de thé, bourdonnant et chuchotant et riant, avec de jolis rires fous, des ironies de Juliette.
Les hommes se rangeaient en cercle autour de la causerie du maréchal et de M'"' Tony-Freneuse qui, au milieu du récit très gai et très militaire du grand-père de Chérie, interpellait tout à coup le jeune auditeur au Conseil d'État.
— Monsieur d'Eauvillars, est-ce que vous ne dîniez pas, dans le temps, chez la personne dont parle le maréchal.
— Non, madame... mais je la connais un peu à travers un de mes amis... chez lequel elle allait dormir.
— Dormir ?
— Et du sommeil de la plus pure innocence... Voilà... j'ai lieu de supposer que, dans le passé, elle n'a pas toujours' dormi dans les mêmes conditions chez mon ami.,., mais pour le moment, ça se passait ainsi.. . Chez la dame, on ne se couche pas de la nuit, et on sonne toute
la journée... Or mon ami se trouve être boursier, c'est-à-dire absent de onze à cinq heures de cliezlui...Eh bien, toutes les fois qu'elle avait sérieusement envie de dormir... elle venait sommeiller sur un grand divan turc qu'il a chez lui, tout le temps de la Bourse... Le concierge était tellement habitué à ses visites, qu'il lui remettait la clef, sans même le dire à mon ami quand il rentrait... Lui, cependant, voyait de suite, à un signe, qu'elle avait passé la journée chez lui... Il possède une garniture de cheminée de vieux Chine, composée de deux perroquets bleu céleste et violet... et ses perroquets il les trouvait retournés... Ils rappelaient, à ce qu'il paraît, à la dame un vieux parent à nez aquilin, qui l'avait rendue très malheureuse dans son enfance... et quand elle s'endormait le regard dessus... elle prétendait que ça lui donnait le cauchemar.
— Oh ! les gens sérieux, écoutez donc comme c'est drôle, — fit Chérie en apparaissant dans le cercle masculin, une tasse de thé à la main. — M"" Dangirardnous raconte qu'elle a eu une grand'mère qui, du temps du premier Empereur, afin de se faire la bouche gracieuse pour le bal où elle devait se rendre le soir...
devinez ce qu'elle faisait... elle répétait devant sa psyché, cent fois le matin, si elle la voulait toute petite, sa bouche, elle répétait : Un pruneau de Tours, et si elle la voulait grande, riante, montrant toutes les dents, elle répétait alors cent fois : J'avale une poire.
Devant le peu de succès de son histoire, Chérie regagnait le coin des demoiselles qui, dans le moment dispersées, se trouvaient devant les trois glaces du petit salon où, toutes grandes filles qu'elles étaient, elles répétaient avec toutes sortes de simagrées amusantes, qui l'une : Un pruneau de Tours; qui l'autre : J'avale ime poire.
— Ah! c'est M"'' Laubespin dont parle le maréchal, — s'écria un vieux beau, dont la chair tremblante de la figure semblait de la gélatine blanche, retenue en place par le triangle d'un faux-col de fer. M™° Laubespin, je l'ai beaucoup connue, il y a quelques années... Alors ce n'était qu'une femme galante du monde... Aujourd'hui, à ce qu'on dit, elle est passée à l'état de frôleuse.
— Frôleuse? qu'est-ce que c'est que ça?
— En général, la maîtresse d'un salon littéraire, où l'on fabrique des académiciens... et
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une femme qui ne met jamais de poudre de riz à ses, épaules et peut se frotter, sans qu'il y paraisse, à votre habit noir... en travaillant à vous incendier doucement... au profit de son candidat.
— Mais cette fois-ci l'incendiaire aurait pris feu.
— Sait-on le nom de l'heureux mortel?
Le maréchal cita un nom connu, très connu, d'homme marié.
— Ça n'a pas dû porter un coup violent à sa femme... On dit qu'elle ne pouvait pas seulement l'entreregarder... son mari! jeta l'aspirant jockey.
— Il en était ainsi autrefois, laissa tomber la princesse KoIokolsofF, mais c'est changé depuis. Elle ajouta de cette voix dont la musique faisait contraste avec la froide science humaine des paroles : — il avait fait comme beaucoup de maris parisiens qui ne se sentent pas aiméstout d'abord... Sajeune femme, lorsde son mariage, avait des habitudes très simples... Il a développé et encouragé chez elle des goûts de lorette... combattu sa répulsion par des cadeaux... triomphé de son antipathie à l'instar des riches entreteneurs.
En ce moment la porte s'ouvrait, et la petite M^^ Malvezin, la nouvelle mariée, faisait son entrée.
Outrageusement décolletée dans une magnifique robe, et qui cependant semblait la robe débraillée et loqueteuse d'une chanteuse de concert en plein air, le teint tout farineux de poudre de riz, les lèvres comme saignantes de vermillon , les pupilles de la grandeur de pièces de quatre sous dans une noire cernure artificielle, les cheveux fulgurants, et le front entièrement mangé par les cheveux, la jeune et jolie et élégante femme, ses yeux ne fixant rien, un sourire automatique aux lèvres, le corps affalé, jouait de son mieux l'ahurissement d'un bestiau.
M"" Malvezin qui portait, selon la mode de ces années, un gros bracelet de fiançailles en or, rivé au marteau comme un anneau de bagne, allait s'asseoir près de M"^ Tony-Freneuse, cherchant une pose naturelle... fausse.
Dans le silence qui suivait l'entrée de M"" Malvezin, l'on entendait la voix lente et modulée de l'ironique Juliette disant au milieu des demoiselles.
— Non, décidément, maman et moi nous
n'y remettrons plus les pieds... C'est trop plein de toilettes de femmes riches qui portent des robes d'il y a soixante ans, des robes, vous savez, qui finissent au poignet... et les malheureuses n'ont pas de bracelets... Et vous croyez gai de rencontrer la femme de l'envoyé de Hollande, une piétiste... si plate... C'est encore plus plat que les autres femmes plates, les piétistes !... Que voulez-vous? Dans cette maison on reçoit un général, et ce général s'appelle Cagnard... Ils ont aussi quelquefois un conseiller d'État, mais tout petit, tout petit, encore plus petit que Conneau... et leur homme illustre, c'est Larabit... Les femmes, vous demandez?... Il y a d'abord la femme du député qui a eu ces drôles d'histoires... Puis c'est la bonne Madame... Chérie, tu sais, qui raconte perpétuellement les fausses couches de ses filles... avec des soupirs... et qui a toujours à côté d'elle cette tortillarde qui a les dents gâtées, et qui fait perpétuellement comme ça... — là-dessus une grimace diabolique, — et l'autre qui a un corsage comme deux soucoupes qui vont tomber... Et toujours, toujours, la duchesse d'Otrante en vert!
M""* Malvezin faisait signe à M. d'Eauvil-
lars de venir s'asseoir à côté d'elle et lui racontait cette histoire.
Elle se sentait triste, elle venait d'assister à un bien étrange spectacle. Elle avait été au couvent avec une jeune fille. Cette jeune personne, de grande naissance et très riche, était devenue amoureuse d'un cousin, l'aimant autant qu'elle l'aimait, un cousin d'une noblesse et d'une fortune égales à la sienne. Mais les parents avaient d'autres vues sur les entants, si bien que le mariage était empêché pendant des années, et quand enfin lunion des deux amoureux fut célébrée , leur amour se dépensa avec une telle fureur que tous deux étaient mourants, et que, tout mourants qu'ils étaient, ils paraissaient encore prêts à s'aimer. Et de par ordonnance des médecins, dans le double lit où ils se trouvaient couchés ensemble, on les avait séparés par une glace sans tain, de la largeur et de la hauteur du lit, une glace qui leur permettait de s'entrevoir, sans que leurs chairs amoureuses se touchassent.
L'histoire était très jolie ; mais, comme toutes les histoires vraies de M""" Malvezin, on ne savait jamais bien précisément si elle ne les avait pas tirées de son imagination.
— Ce n est pas possible ce que vous contez là! dit une voix.
— C'est la vérité pure... Tout le dramatique inédit de Paris, onnes'enferajamaisune idée!
— Que racontez-vous donc là-bas ? interrogea M""" Tony-Freneuse.
— Voici : une femme connue de tout Paris, mais sans parents, sans relations intimes, et qui avait perdu son mari quelques mois auparavant, tombe gravement malade, ces jours-ci. Sa femme de chambre pour la coucher ne prend pas la peine de la déshabiller entièrement. Un médecin cependant est appelé, quand on s'aperçoit qu'elle est au plus mal. Il ordonne des sinapismes. Les poser, ça ennuie la femme de chambre qui est en train de nocer dans le sous-sol. Elle se fait remplacer par le cocher qui, complètement saoul, pose les sinapismes sur les bas de la mourante qu'on ne lui avait pas retirés des jambes.
— Voulez-vous vous taire ? Vous êtes abominable avec vos récits! fitM"^ Tony-Freneuse reprenant négligemment : — Mais qu'est-ce qu'on joue ce soir?... Monsieur d'Eauvillars. prenez donc un des journaux qui sont là, et lisez-nous les spectacles.
M. d'Eauvillars lisait : — Opéra : le Trouvère et LE Marché des Innocents; Théâtre-Français : Paul Forestier, joué par les comédiens ordinaires de l'Empereur ; Opéra-Comique : le Premier Jour de Bonheur; Théâtre - Italien : Don Giovanni ; Odéon : Kean ou Désordre et Génie, avec Berton et Sarah Bernhardt; Théâtre-Lyrique : la Fanchonette; Ghâtelet : Gulliver; Vaudeville : les Faux-Bonshomjies; Gymnase : Miss Suzanne et le Comte Jacques; Vaifiélés : Barbe-Bleue; Porte-Saint-Martin: Représentation au profit de M"^ Thierret; Ambigu : le Crime de Faverne; Bouffes-Parisiens : Un Faux nez en carton ; le Luxe de ma femme; Paul faut rester, critique en vers de M. Augier...
— Pardon, vous dites, vous? fit M°" Tony- Freneuse, qui déjà n'écoutait plus M. d'Eauvillars.
— Je dis, répondit le vieux beau, que la femme américaine préfère toujours son mari à ses enfants, tandis que la femme française donne toujours la préférence à ses enfants sur son mari.
Cette phrase amenait une orageuse discussion sur ie mariage et subsidiairement sur l'amour,
dans laquelle hommes et femmes apportaient chacun leur mot.
Comme le maréchal soutenait que l'amoui" ne constituait pas un sentiment particulier, que les phénomènes qu'il produisait se rencontraient dans l'amitié, le patriotisme, etc., la petite M"^ Malvezin, qui, sous sa comédie d'égarement, se trouvait une grande liseuse de livres allemands, lui ripostait que Son Excellence lui paraissait un très pauvre clerc en ces matières, que l'amour donnait naissance à un sentiment qui avait une couleur distincte et qui était une chose qualitative.
Bientôt la causerie générale s'éteignait, faisant place à nombre d'apartés intimes et riants, à de paresseux entretiens aux paroles intermittentes, sur lesquels se penchaient, avec un tas de petites choses parlantes sur la figure : ici une jolie tête de blonde cruelle dans une diaphanéité rose; là une brune tête, balayée d'ombres prudhonniennes avec deux fossettes dansant aux coins de la bouche; plus loin une tête aux veux de reptile et de pierre précieuse, au cou serpentin, au masque énigmatique d'honnête bourgeoise et de courtisane ; plus loin une tête écrasée par une masse de cheveux noirs, 1ère-
gard velouté dormant sous de lourdes paupières, et offrant l'expression paresseuse et indolente d'une orientale ; plus loin encore ane tête diadémée de cheveux en couronne, au front haut et resserré d'une Diane de la Renaissance, aux traits finement sculptés, au sourire enchanteur des yeux et de la bouche riant si bien ensemble : tout un monde de femmes belles, de femmes jolies, de femmes agréables, trouvant le moyen d'être à la fois belles et jolies et agréables par la vie de leur physionomie.
Doux, chaud, mxoellftux, était ce petit salon, avec un rien de mystère que le jour tombant, l'heure entre chien et loup de six heures, mettait, en cette saison, sur ces hommes et ces femmes. Il y faisait heureux, et la félicité de l'endroit, on ne la sentait pas seulement faite du bonheur particulier de chacun de ceux qui se trouvaient là, il semblait qu'il s'y glissât un peu de la quiétude de ces années, où il n'y avait ni alarme pour l'avenir, ni perspective de krack à la Bourse, ni peur d'une collision avec l'étranger, ni quoi que ce soit au monde qui rend une humanité songeuse ; — oui, une quiétude dans l'air, plongeant tout le monde en une tranquillité sensuelle.
Et dans un coin, un aimable préfet, au teint
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fleuri d'un viveur sous des cheveux blancs, prêchait gentiment le matérialisme au jeun< d'Eauvillars, lui disant :
— Voyez-vous, au fond, la vie c'est un bon fauteuil, un bon dîner, un bon cigare, et le reste... Les gens qui cherchent autre chose dans l'existence ne sont pas des gens raisonnables!
L'amour du bal devenait pour Chérie une rage, une passion effrénée. Le jour de la journée n'existait plus pour la jeune fille, elle le dormait, et en un sommeil qui gardait une activité fébrile, et dans lequel elle trouait ses draps à la place de ses orteils, frottant perpétuellement contre la toile.
Elle n'avait plus de plaisir à vivre que la nuit, aux lumières, dans l'enivrement de la musique, le tourbillonnement de la danse, la surexcitation des regards, des compliments, des frôlements énamourés. Il fallait pour la tenir éveillée, amusée, intéressée, le bruit, l'agitation, la gaieté nerveuse, l'espèce de frénésie
capricante du bal, et cela jusqu'à six heures du matin, jusqu'à la dernière figure du cotillon.
Notez qu'elle n'était amenée au bal par aucun sentiment tendre, aucun penchant, aucun petit coup de cœur pour un danseur quelconque, mais seulement par une sorte de fièvre chaude de son être, un besoin exaspéré de rendre tout le monde amoureux d'elle, un prurit de coquetterie féroce, inhumaine.
Elle rencontrait là aussi, il faut le dire, un peu du plaisir grisant apporté à l'homme et à la femme par l'excès des exercices physiques et l'outrance des gyranastiques forcenées, par la brisante fatigue de la danse, dont elle sortait lassée à ne pouvoir plus se tenir debout sur ses pieds, quand on lui jetait aux épaules sa sortie de bal.
Dans cette succession de bals sans trêve, ni interruption, ni repos d'un jour, pour n'en point manquer un seul par l'oubli ou la fatigue d'un
coiffeur, et même ne pas voirson attente reculée d'une heure ou deux, la petite-fiUe du maréchal avait imaginé un moyen à la fois ingénieux et expéditif.
Chérie se faisait coiffer par sa femm.e de chambre avec des gazons, de grandes herbes vertes tressées en couronne au-dessus de ses i^heveuxépars, et lui tombant jusqu'aux jarrets: coiffure qui scandalisait les rigides mères de famille, et d'où était venue à la petite-fille du maréchal le surnom de l'échevelée.
Dans la vie mondaine, en ces bals, ces concerts, ces soirées, la jeune fille respire de la volupté.
Tout sollicite ses sens, tout éveille ses désirs, tout parle à l'être physique. C'est le bruit lubrifiant de la musique instrumentale, c'est la romance langoureuse que chante un joli ténor, c'est la valse, cette danse où la valseuse tourne entre les bras de l'homme, à la fois enivrée et
défaillante, c'est cette torpide chaleur charriant des senteurs de plantes tropicales,- c'est ce verre de Champagne... c'est, enfin, ce délire particulier qui, aux heures de la nuit, vient aux femmes en ces lieux de vertige, où l'on voit de modestes fillettes soudainement transformées, et avec toutes sortes de coquetteries provocantes et d'etfronteries naïves, montrer leurs maigres poitrines aux petits seins naissants et de la chair décolletée, qui semblent heureuses de boire de la lumière et des regards d'hommes.
Mais, dans réchauffement amoureux apporté par le monde à la jeune fille, qu'est-ce que la musique, les romances et tout le reste, auprès du spectacle de ce monde lui-même? Là, tout le temps, les sourires des yeux et de la bouche, les poses, les attitudes, les jeux de l'éventail, causent amour, déclarent des sentiments prêts à se rendre, avouent des liaisons; et au fond, sous la convention et le mensonge d'une réunion appelée : bal, concert, soirée, il n'y a guère que des rendez-vous et des rencontres passionnées.
La jeune fille commence à percevoir que ces assemblées n'ont lieu, ni pour la danse, ni pour
le buffet, ni pour les plaisirs qu'on annonce y prendre et, avec les lucidités que la femme, toute jeune qu'elle est, a des choses ae l'amour, et avec ce qu'elle surprend dans un regard, et ce qu'elle devine dans un chuchotement de contredanse, et ce qu'elle entrevoit dans des riens invisibles, elle ressent la sensation de se trouver dans un endroit où l'on s'aime tout autour d'elle, et où, tout autour d'elle, est nouée une tendre chaîne de relations intimes.
Vivre là-dedans, en ayant sous les yeux l'exemple tentant des autres femmes, c'est cruel, savez-vous, pour de grandes filles en âge de faire des enfants.
Chérie était une femme possédant ù la fois un cœur aimant et des sens. Elle n'avait rien de commun avec ces Parisiennes lymphatiques dont les facultés amoureuses s'annihilent et se perdent dans les fatigues de la vie mondaine, et chez lesquelles l'amour est, le plus souvent, seulement une affaire de cervelle montée.
D'apparence frêle, la jeune fille, bien constituée et en puissance de toutes ses forces vitales, était douée du tempérament nervososanguin des vraies femmes amoureuses. Il y avait aussi, chez elle, il ne faut pas l'oublier, du sang de sa mère, du sang des colonies espagnoles, de ce sang chaud qui demande que la femme, dans les veines de laquelle il circule, soit mariée jeune.
Ce besoin du mariage éclatait dans une particularité caractéristique. La vue des enfants produisait sur Chérie une espèce à^ affolement caressant : cette exaltation singulière des tendresses qu'on remarque chez les jeunes filles faites pour la maternité, et qui en ont, pardonnez-moi l'expression, soif et faim.
Donc, ainsi amoureusement passionnée de corps et d'âme, et vivant dans la plus extrême pureté. Chérie avait la Visitation obstinée et tracassante du désir^ l'obsession d'images, |de visions, d'appétances troubles, et elle ne pouvait défendre aux rêves voluptueux de violer la chasteté de ses nuits.
En cet allumementdes sens, en ces tourmentes de la chair, en ces tentations de la chute, la jeune fille du monde est très souvent sauvée par un secours providentiel, que les livres n'ontpoint encore révélé.
Ce n'est ni l'action catholique , ni même encore une attache bien rigide à la pure honnêteté. C'est simplement un sentiment féminin, mais personnel exclusivement à la femme raffinée.
Une existence d'élégance, l'incessante occupation de ce qui pare et embellit, une perpétuelle recherche de l'idéal dans le joli, enfin la fuite en tout de la terrestréité, ainsi qu'on disait au xvni« siècle, donnent, de la faute matérielle, aux jeunes tilles comme Chérie, quelque chose de la peur qu'ont les hermines d'une souillure à leur blanche fourrure.
La vertu, la morale, nous le répétons, n'en-
trent pour rien dans cette défense et cette sauvegarde de la jeune fille du monde : une sorte d'adoration religieuse de son corps, de sa divine petite personne ; c'est cela, rien de plus. La jeune fille a tout bonnement fait d'elle une espèce de petite Sainte-Vierge, placée dans une châsse de satin blanc, et elle veut, à ses propres yeux, demeurer toujours l'immaculée madone de sa châsse.
Toutes les fois que Chérie se sentait prête à aller plus loin qu'elle ne voulait, la petite vierge mondaine qui était en elle la retirait blanche et pure de son commencemen d'entraînement.
Chez la jeune fille qui, pour ajouter à la sensation de ses lectures , mouillait tout à l'heure à pleins flacons d'eaux de senteurs les livres d'amour qu'elle lisait, le goût des parfums, à ce moment de son existence, devenait une exigence impérieuse. Ce goût tenait de la passion des femmes de l'Inde, passant leur
existence végétative dans la fumée des cassolettes, dans la pluie pulvérisée des eaux odorantes.
Il arrive souvent aux Parisiennes d'une nature délicate et nerveuse d'affectionner les parfums violents. A les voir, ces mourantes civ'^tures, on croirait qu'elles doivent se satisfaire avec la suave et fugace émanation que Vivi-, laisse au linge de corps. Non, il faut que leurs vêtements, leur chevelure, leur peau, soient imprégnés de ce que les distillations de la parfumerie obtiennent de plus fort, de plus nauséeux, des matières animales et végétales, et que, perpétuellement, leur personne baigne dans les effluves vaporeux et les molécules en dissolution des odeurs concentrées.
Respirer dans l'atmosphère des exhalaisons entêtantes, dans une sorte d'embaumement écœurant de l'air, c'était devenu, pour Chérie, une habitude, une despotique habitude, et quand elle ne l'avait pas, cette atmosphère ambrosiaque, il manquait à sa vie quelque chose : elle ressemblait à un fumeur privé de fumer.
Elle vivait donc au milieu des « extraits triples d'odeurs » à baptême anglais : Kiss û*j quick, — Lily of the Valley, — New Mown
Hay, — Spring Flowers, — West-End, -^ White- Rose, — White-Lilac, — Ylang-Ylang. Et tous les « bouquets », tour à tour, Chérie en portait, chez elle ou dans le monde, les terribles arômes, — tous les bouquets, depuis le « bouquet de l'Impératrice Eugénie » jusqu'au « bouquet des Baisers dérobés », bouquets qui toujours enveloppaient la jeune fille du mélange flottant des esprits de tubéreuse, de fleurs d'oranger, de jasmin, de vétyver, d'opoponax, de violette, de fèves de Tonka, d'ambre gris, de santal, de bergamote, de néroli, de romarin, de benjoin, de verveine, de patchouli.
A sentir le mouchoir trempé de ces bouquets, Chérie éprouvait du bonheur ayant quelque chose d'un très léger spasme. Il se faisait une détente de ses nerfs, une douce résolution de son moi, une sorte de contentement chatouilleux, un engourdissement à la fois jouisseur et un peu léthargique de son corps, duquel, très souvent oublieuse des gens qui se trouvaient autour d'elle. Chérie se soulevait, pour aspirer de nouveau la senteur à pleines narines, frénétiquement, dans un renversement du buste où sa tête s'en allait un rien en arrière, avec des yeux se fermant de plaisir.
Ce mol bien-être physique s'alliait à une teinte riante, apportée tout à coup aux idées de la jeune fille. Cardan, Rousseau, Zimmermann veulent que l'odorat soit le sens spécial de l'imagination; je ne sais... Ce que je serais disposé à croire plutôt, c'est que les parfums et l'amour donnent des jouissances qui voisinent de bien près, de si près, que l'odeur de la civette fait chanter les oiseaux en cage.
Ainsi, Chérie aimait follement les odeurs, et même, il n'y a pas à le cacher, elle adorait le musc, tout autant gue l'Impératrice Joséphine, dont le cabinet de toilette de la Malmaison, au bout de quarante ans, en dépit des grattages et des lessivages, était resté musqué comme aux premiers jours. De toutes les envies secrètes de la jeune fille, le croirait-on, la plus ardente était d'avoir en sa possession un grain de musc du Thibet et de la province de Ta-tseen-loo, un grain de musc de première qualité, exempt de toute sophistication, et authentiqué par l'enveloppe en caractères rouges et reproduisant dans une image grossière la chasse au chevrotain porte-musc, représenté ave sa poche moschifère. Et Chérie, d'ordinaire très peu causante avec les gens d'âge,
déployait dans le monde une amabilité dont on la plaisantait pour un savant très vieux, très laid, très ridicule, qui s'était engagé à lui faire venir ce grain de musc de la province de Ta-tseen-loo.
Quand la jeune fille l'eut enfin, son grain authentique, elle le garda parmi ses bijoux dans une petite boîte de laque d'or, de la grosseur d'un pois.
Maintenant, tous les matins, à son premier réveil, la jeune fille se levait, et, encore endormie, d'une main cherchant à tâtons, atteignait un vaporisateur, et se mettait à insuffler l'intérieur de son lit de la senteur de l'héliotrope blanc.
Puis, aussitôt, elle se refourrait entre les draps parfumés, prenant soin de les ouvrir le moins possible. Et, la tête enfoncée sous la couverture jusqu'aux yeux, elle prenait une jouissance indicible à se sentir pénétrée, caressée, rafraîchie par l'humidité odorante de
la vaporisation dans laquelle il lui semblait, son être encore mal éveillé, à demi s'évanouir, s'en aller, lui aussi, comme s'il était volatilisé, en parfum et en bonne odeur.
A la fin elle se rendormait, trouvant une volupté dans un sommeil où il y avait un peu d'ivresse cérébrale et un rien d'asphyxie.
Alors revenait assez souvent à la mémoire de Chérie le souvenir d'un parti qu'elle avait refusé, sans qu'elle pût se rappeler absolument pourquoi. L'homme qui la demandait en mariage était cependant riche, jeune, agréable de figure, et très bien apparenté dans le gouvernement. Au fond, il n'y avait pas d'illusion à se faire, il ne s'était pas représenté depuis un parti aussi sortable.
CHÉRIB 303