XVI PRÉFACE
toire du japonisme : ce sont, sais-tu, — ajouta-t-il après un silence, et avec un réveil de la vie intelligente dans l'œil, — ce sont les trois grands mouvements littéraires et artistiques de la seconde moitié duxix' siècle... et nousles aurons menés, ces trois mouvements... nous, pauvres obscurs. Eh bien! quand on a fait cela., c'est vraiment difficile de n'être pas quelqu'un dans l'avenir. »
Et, ma foi, le promeneur mourant de l'allée du Bois de Boulogne pourrait peut-être avoir raison.
Edmond de GoNcouRr.
11 y a, ce soîr-là, dîner au Ministère de la Guerre.
Des fleurs sur la table, les domestiques en mollets, le service de Sèvres à VN couronné en or, indiquent un grand dîner, le dîner que le maréchal, ministre de la Guerre, permet à sa petite-fille Chérie de donner tous les mardis.
Aux deux bouts de la table — on est en hiver — se dressent un ceri^er et un abricotier nains, couverts de leurs fruits.
La maîtresse de maison, qui vient d'avoir neuf ans, et qui a déjà des yeux de femme dans sa frimousse d'enfant, désigne, par des gestes sentant le grand monde, leurs places à huit
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petites amies à peu près de son âge, des places où se retrouvait la hiérarchie des parents dans l'ordre administratif.
Alors les petites filles se mettent à s'asseoir, toutes remuantes de trémoussements coqueis, se dégantent avec des grâces lentes et, leur petit corps rejeté en arrière, déposent dans l'un de leurs verres leurs gants minuscules, roulés correctement, répètent enfin, ainsi que des miniatures de femmes, les attitudes, les mines, les élégances de leurs mères.
Puis c'est chez les bambines un premier instant d'inspection respective de leurs toilettes, un de ces examens fait dans un coup d'œil, et de ce regard, de ce regard particulier à la femme même en herbe, qui a vu, en une seconde, la couleur, la coupe, la matière de ce qui habille une autre femme, et en a déjà fait un inventaire critique des pieds à la tête.
Le dîner commence, les domestiques servant les petites amies de Mademoiselle avec le sérieux de domestiques servant de grandes personnes.
Une invitée, trouvant sa soupe trop chaude, ouvre son éventail, et évente gentiment, de haut en bas, son assiette, à demi juchée sur le barreau de sa chaise.
L'amusant spectacle que la réunion autour de la table de ces petites Parisiennes, au minois fulé, aux yeux éveillés de souris, à l'intelligence hâtive de la physionomie, à l'enfance menue, distinguée, raffinée, quintessenciée de l'enfant des capitales et des salons, gracieux petits êtres dont la pâleur intéressante avait été enjolivée par les mères avec tout le goût possible, bouts de femmes déjà montrés en les galants arrangements que la mod&fashionable crée pour les petites filles des riches!
Elles paraissent, en effet, mises au mieux, les jeunes convives de la petite fille du maréchal, en leurs jupes courtes, ballonnées par deux ou trois jupons à baguettes très empesés, en leurs corsages décolletés sur lesquels court une guimpe transparente, et avec leurs cheveux séparés en deux nattes disposées en couronne ou formant deux petits tortillons au-dessus de l'oreille, attachés par un nœud. Chez les plus élégantes, les cheveux, retenus par un ruban autour de la tête, se divisent par derrière en huit grosses boucles tombant sur le dos. Et toutes sont chaussées de bottines lacées en satin blanc, à l'exception de Chérie portant, sur des bas à jour, des souliers de satin noir à la Berne.
Celle-ci qui a un petit nez^jcrasé, à l'image de ces nez d'enfants qu'on aperçoit à travers un carreau, contre lequel ils regardent appuyés, celle-ci est habillée d'une robe blanche toute soufflée, où de gros nœuds d'un ruban moiré rouge remuent sur ses épaules à chacun de ses mouvements. Celle-là, aux très grands yeux, à la toute petite bouche, porte une robe de taffetas bleu changeant, semée de boutons de rose brèches bleu et blanc, au corsage plat boutonné dans le dos et garni d'une berthe frangée d'effilés Tom Pouce. Une autre, à la ligure vieillotte des enfants procréés par des vieillards, a une robe de soie grise, sur laquelle court une guimpe de mousseline bouillonnée, où chaque bouillon est divisé par un étroit velours noir. Une autre, fébrile, remuante, aux gentillesses de singe, se démène dans une robe de popeline de Lyon, au grand écossais fond blanc, et dont le corsage est à basques découpées et ornées d'un petit agrément faisant brandebourg.
Chérie est habillée d'une robe de mousseline blanche à fleurettes roses, aux sept volants froncé? et bordés de valenciennes, au corsage décolleté à la vierge, sur laquelle croisent des bretelles en ruban rose façonné, formant cein-
ture, et allant se nouer derrière par un nœud à longs pans. Elle a au cou un collier de perles roses, où les grosses perles alternent avec de petites perles fines. A ses oreilles sont suspendues des poires en corail qui jouent dans ses cheveux courts et bouclés.
Les enfants vivant dans le monde ne s'étonnent, ne s'intimident plus guère ; ils ont conquis une assurance calme, une froideur digne, une tenue flegmatique et, jusqu'à ce qu'une excitation les rende soudainement à leur âge, la vivacité du plaisir ou de l'amusement chez eux se cache et se dissimule.
Quant à Chérie, elle fait les honneurs de la table, donne les ordres, surveille le service, s'occupe de tout le monde, et cela dans la langue et avec les formules d'une vraie maîtresse de maison, et où ne se révèle de son enfance que le mol g?'a)id-papa, revenant amoureusement dans toutes ses phrases et à tout propos, et surtout dans la recommandation des plats qu'elle veut qu'on mange.
Pour la surveiller et jouer un rien à la maternité, Chérie plaçait à sa gauche une petite fille de cinq ans, qui a encore du bébé dans sa figure joufflue et comme du ciel du matin
dans le bleu de ses yeux, et qu'on nommait Jésus, du nom d'adoration que sa mère, une veuve, lui avait donné, l'appelant au milieu de ses embrassades « ma Jésus ». L'enfant tout occupée d'une petite croix de grenat, attachée à son cou pour la première fois, laisse les bonnes choses que Chérie lui fait mettre sur son assiette.
Avec le Champagne qu'on avait commencé à verser à moitié des verres, les petites langues commencent à se délier.
Une petite fille, des attendrissements comiques dans la voix, se plaint près de sa voisine de ce que, pendant qu'elle est à Paris l'hiver, les hérissons viennent habiter et tout abîmer la belle maison des poupées, que ses sœurs et elle sont obligées, tous les étés, de reconstruire dans le parc où elles vont à la campagne. Une autre dit qu'elle sortait de jouer à la marquise chez de petites amies, avec des robes prêtées par leur maman, en sorte qu'elles avaient de très grandes queues et aussi Vestomac déshabillé, ce qui était très amusant. La plus bavarde de la troupe raconte longuement un guignol vu la veille, à une matinée d'enfants : « Dabord c'était un polichinelle... après c'était
un pierrot. . après un homme qui disait qu^il allait faire la bataille... alors il a appelé Rigolo... qui n'eit jamais là, disait son maître, quand on l'appelle, et toujours là quand on n'en a pas besoin..., enfin il venait... alors, il lui demandait sMl voulait se battre en duel à la place de lui... avec un homme habillé de bleu qu'il lui a mon:ré... Oui, oui, qu'il a fait, mais il faut donner de l'argent... Deux francs? Non!... Vingt francs? Non!... Cinquante francs! Non!... Il fallait donner cent francs... Après, après... après on a goûté... après on a tiré la loterie... après on a dansé... et il y a eu un petit qui avait mis sur sa tète du papier doré et qui avait fair d'un roi. »
A mesure que le dîner s'avance, les grands airs de petites femmes s'en vont des petites filles qui redeviennent des enfants joueurs. Toutes parlent, jacassent, gazouillent à la fois, amusées du bruit qu'elles font. C'est du plaisir tapageur, des paroles qui ne se répondent pas, des rires fous, un besoin de remuement dans l'immobilité qui tracasse les élastiques des sièges, des amitiés au voisinage se rapprochant, et dont les fourchettes piquent dans l'assiette d'à côté, voulant « de ce qu'a » la petite voisine.
L'espiègle à la robe écossaise est en train d'exécuter une série de grimaces très réussies, grimaces jugées par Chérie indignes de la solennité de l'endroit, et arrêtées par un sec : « Où mademoiselle se croit-elle ici ? »
Déjà chez les toutes petites la tendresbc de l'œil se charge de sommeil, et « la Jésus » s'endort, une joue posée sur la paume d'une mignonne main, tenant encore en l'air une cui-sse de poulet à moitié mangée, la bouche entr'ouverte et grasse de sauce.
Sur un signe de Chérie, un domestique soulève l'enfant de sa chaise et emporte le petit corps ensommeillé, se répandant entre ses bras comme de la chair sans os.
Le diner cependant continue, animé et fouetté de cette jolie ivresse gaminante, qu'apporte à l'enfance un peu de mousse de Champagne, quand la petite fille à la robe écossaise, qui depuis quelques instants se tenait la tête dans son assiette, et le corps dissimulé sous la table, surgit tout à coup debout sur sa chaise, en chemise, et faisant de ses petits bras nus, au-dessus de la table, des préchi prêcha vacillants dans le vide.
La maîtresse de maison, elle, sans pouvoir
en croire ses yeux, regarde, frappée de mutisme, la jifille en chemise.
En déjât de ses neuf ans et malgré son tout jeune âge, il existait déjà, chez Chérie, une telle religion du haut fonctionnarisme, un si profond respect du lieu habité par elle, une vénération si fort enracinée pour les choses du Ministère, que, devant l'irrévérence monstrueuse commise par la petite ivrognesse, elle s'attend à voir s'écrouler les murs de l'hôtel de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain sur les surtouts du dessert.
Chérie était la dernière et unique enfant d'une famille militaire, dont trois générations avaient donné leur sang aux Napoléon. L'aïeul Éric Haudancourt, né à Nancy, de parents attachés à la maison des anciens ducs régnants, puis du roi Stanislas, sortait en 1805 de l'école militaire de Fontainebleau avec le grade de sous-lieutenant de cavalerie. Nommé lieutenant en 1807, capitaine en 1809, il devenait chef
d'escadron en 1813. L'Empereur, qui l'avait décoré de sa main sur le champ de bataille de Wagram, le faisait passer des hussards dans ies lanciers de sa vieille earde, lors de l'armistice de Dresde.
De l'intrépidité la plus brillante, Éric Haudancourtn'étaitpas que brave, il était intelligent, perspicace, jugeant d'un clin d'œil ce aue lui permettaient de tenter l'entrain de ses hommes, la santé de ses chevaux ; et au paysage, un seul instant entrevu et fouillé de son clair regard à la prunelle bleue, arrachant son secret, — l'embuscade qu'il cachait : en un mot le modèle de l'officier de cavalerie légère, le vrai type du général d'avant-poste.
Doué d'une force physique que recouvrait et parait de légèreté, même à pied, la grâce élancée du cavalier, on l'appelait le bel Eaudancourt des lanciers de la garde. Il avait en effet cette beauté martiale que l'on rencontre dans certaines esquisses du peintre Gros, où, parmi les colorations vermillonnées à la Rubens dans l'huile fluide, éclatent d'audacieuses physionomies de jeunes hommes, allumées d'une vie violente et comme grisée de santé, apparaissent les portraits sanguins de cette génération
guerrière de .a France d'alors, de cette dure et inlassable humanité, promenée par TEmpereur des sables brûlants de l'Egypte aux glaces de la Russie. Un jour, en campagne, à la table de Masséna, tout le monde admirant un hanap d'argent d'un travail merveilleux, et Masséna ayant dit qu'il était à celui qui le boiraitplein de kirsch, Haudancourt le faisait remplir, le vidait et, le prenant, l'écrasait sur sa cuisse de trois ou quatre coups de son poing fermé, puis le jetait dans sa sabretache.
Cette beauté, cette force physique, cette réputation de casse-cou héroïque, lui livraient tous les cœurs, et les cœurs de toutes les sortes de femmes. Aussi trouvait-il à se marier richement en 1810, avec la fille d'un industriel de la Meuse qui lui apportait une des grandes propriétés du département : les restes d'une ancienne abbaye de femmes nommée Nonains-le-Muguet, à cause de son origine première et de la quantité de cette jolie fleur des bois fleurissant sous les arbres.
Après Waterloo , le colonel désigné par tous comme un des futurs généraux des guerres nouvelles, que la jeune armée attendnit avec confiance des instincts belliqueux de VVau-
pereur, le colonel Haudancourt songeait à s'expatrier, à aller porter à quelque rajah de ""Inde ses talents militaires, à tâcher de ressusciter !à-bas un Tippo-Saeb contre la domination anglaise. Mais il était retenu en France par sa femme, par son enfant, le seul survivant des cinq qu'il avait eus.
Alors, pour occuper son éneit^ique vitalité, cet homme chez lequel il y avait, ainsi que chez beaucoup de Lorrains, un tempérament de forestier, d'amoureux des arbres, se mettait à recréer la propriété du Muguet, à la révolutionner par de gigantesques mouvements de terrain, à changer le cours de la rivière, à replanter d'essences rares les parties déboisées, passant des années, du petit jour à la nuit tombante, dans la pluie, la neige, la gelée, et faisant son métier de remueur de terre en grand, et de planteur et de dessinateur de paysages de plusieurs hectares, — une armée d'hommes et de femmes sous lui, et qu'il menait avec une vieille cravache des champs de bataille de l'Empire.
Le colonel du premier Empire mourait en 1835 d'un coup de sang, d'un trop plein de santé. Il
laissait un fils élevé par lui dans la religion de la gloire militaire, un fils sorti, six ans avant, l'un des premiers de l'École polytechnique, et qui, en dépit de ce numéro lui assurant une carrière civile enviée par tous, préférait être soldat.
Marc-Antoine Haudancourt faisait son temps à Metz, la pensée toute à cette Algérie nouvellement conquise, à ce coin de terre d'où, en la paix universelle du monde, venaient des bulletins de bataille. Au sortir de Vhôtel du gabion, le sous-lieutenant du génie demandait à être envoyé en Afrique. Très peu de temps après, à l'imitation de Lamoricière, il quittait le génie et entrait comme lieutenant dans l'un des deux bataillons de zouaves créés par l'ordonnance du 21 mars 1831. Depuis ce jour, avec les d'Autemarre, les Barrai, les Ladmirault, les Saint-Arnaud, les Bourbaki, il contribuait à créer ce corps extraordinaire joignant la solidité à la mobilité, ces soldats fusionnant en eux les qualités militaires françaises et arabes, cette infanterie ^lon pareille faisant gaiement ses dix lieues par journée avec au dos sept jours de vivres et de munitions. Il donnait sa vie, '^on temps, son orgueil, au façonnage de cette petite armée où se montra comme jamais ne s'est
montrée nulle part l'intelligence individuelle, et dans» laquelle l'intrépidité affichait un mépris presque gouailleur de la mort.
En 1837, à l'assaut de Gonstantine, il demeurait da petit nombre de ceux qui, restés debout au milieu de l'explosion de la mine, se joignaient à la seconde colonne de la brèche, et pénétraient les premiers dans la ville. De cette fin d'année 1837 à Tannée 1848, le jeune officier est quatre ou cinq fois cité à l'ordre de l'armée, et semble se trouver dans tous les endroits de l'Afrique où l'on se bat : à la prise de Djidjelli, aux Portes de Fer, au col de la Mouzaïa, au ravitaillement de Milianah, à l'occupation de Mascara, à la campagne contre les Beni-Menasser, à l'expédition de Laghouat, à l'insurrection du Dahra et de l'Ouarensénis, à la série des combats qui se livraient contre Bou-Maza.
Près de dix-huit ans, Marc-Antoine Haudancourt fait la terrible guerre qui se faisait dans ce pays où, les premières années sur un mauvais croquis d'un terrain relevé à la diable, on va à l'aventure dans l'inconnu d'une terre nouvelle; dans ce pays où à sept heurei^ da matin il gèle, a dix heures on respire du feu, et le soir on a le corps traversé par une pluie glaciale.
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les moustaches blanches de givre ; dans ce pays où Ion est assailli par de tels orages que, d'un seul mouvement, l'armée tout entière tourne le dos aux tonnerres et aux éclairs ; dans ce pays où il y a des emprisonnements dans des tempêtes de neige au milieu desquelles quaïr':? jours de vivres en doivent durer quinze ; dacs ce pays, enfin, où l'on traverse des contrées de sable sans eau, à l'unique végétation de chardons, et par un sirocco qui vous coupe en deuxles lèvres ; où l'on campe sans bois sur la pierre ; où il faut grimper par des sentiers inaccessibles et descendre dans des ravins, marchant à quatre pattes ; où il y a des années, comme l'année 1842, dans laquelle un jeune général accuse pour ses hommes près de trois cents jours de course et de bivouac ; où, au bout des séjours de plusieurs semaines en plein désert, les capotes bleues des officiers se voient raccommodées avec des morceaux de peau de chacal, et où les repos de cette vie et de cette activité sans exemple sont dans des hôpitaux contenant douze cents malades, dont il meurt sept tous les jours.
Et une guerre où, dans l'incendie de tout l'horizon et l'empoisonnement des sources, le sol-
dat n'a quelquefois à boire que du jus d'orange ; une guerre où, sous la voûte de la porte d'entrée des forts abandonnés par l'ennemi, dans la désolation de la ruine, pendent morts un chat et un chien, symbole de l'inexterminable inimitié de l'Arabe pour le Français ; une guerre où il faut prendre les maisons à la baïonnette, et où, dans l'intérieur qui n'e^t plus habité que par des cadavres, le sang cascade par nappes sur les escaliers ; une guerre, une guerre avec des hommes qu'il faut tuer plusieurs fois, et qui, blessés, mordent à terre et meurent en assassinant.
Ce soldat cependant qui monte à cheval pour cesexpéditionsrecommençanttoujours,pources combats de six heures se répétant quatre à cinq jours de suite, et qui passe des semaines sans se coucher, sans ôter ses bottes, sans déboutonner sa capote, ce soldat, on le sait un maladif, un fiévreux, un homme aux entrailles ravagées par la dysenterie, à la santé perdue dans les fatigues meurtrières de la guerre sous ce climat. Mais il est tout énergie et "volonté, c'est un moral de fer, et avec seize grains de quinine il enlèvera à cheval trente lieues en vingt-quatre heures, faisant galoper sa fièvre et son frisson
CHERTE il
à travers la froidure, le vent, la pluie. Une fois ou deux déjà, on lui a jeté son manteau de combat sur le visage; mais, à la surprise de tous, il est comme ressorti violemment de la mort, et ses zouaves le voient, certaines fois, levé de son lit par deux hommes et placé sur son noir cheval, peu à peu se mettre à revivre dans Todeur de la poudre, et à un certain moment charger, tout à fait guéri par la vue des burnous blancs fuyants, par la chaude ivresse de la victoire. En un mot il est un Africain complet, le nom dont on salue les officiers de bronze de la conquête.
Puis, en Afrique, la guerre n'était pas que la guerre. Le colonel rentré d'une expédition devenait un administrateur. Il avait l'obligation de recevoir des Français, des Juifs, des Arabes, des Kabyles ; il nommait le hackem, le muphti, le caïd, les chaouchs. Il lui fallait créer des routes, organiser un marché, monter un théâtre avec des sous-officiers comme acteurs. 11 devait aussi être un préfet de police, avoir sa science divinatoire des hommes pour l'embauchage d'espions pouvant le renseigner sur les mouvements d'Abd-el-Kader, ou lui dévoiler les cachettes des récoltes ues
tribus révoltées. Force lui était encore de rédiger une correspondance, des rapports militaires, topographiques, religieux. Et ces continuelles occupations de la pensée, ces soucis, ces responsabilités, avaient fait du colonel un silencieux, aux silences parfois coupés de grosses gaietés ironiques.
Rappelé en 1848, il était gravement blessé aux journées de Juin.
Après un repos de près de dix-huit mois au Muguet, désert depuis des années, et que gardait un zouave estropié à ses côtés, il retournait en Afrique en 1850, et prenait part cette année et Tannée suivante à la guerre de Kabylie.
En 18o2, il obtenait le commandement de la subdivision de Sétif.
En 1854, lors de la guerre de Crimée, le général de brigade , commandant supérieur de la subdivision de Sétif, se voyait attaché à Tarmée d'Orient.
Le général s'était marié presque à son arrivée en Afrique. Il avait épousé la veuve d'un capitaine tué à la première affaire devant Alger, au eombat livré le 24 juin 1830 à Sidi-Kalef, et
qui était restée là-bas auprès de son père, un des officiers supérieurs de l'expédition. Du même pays lorrain et appartenant à des ascendances rapprochées et mèlécb autrefois, entre la jeune femme de dix-huit ans et le brillant officier d'avenir, un tendre attachement se formait bientôt, et le mariage ne tardait guère à se conclure après l'expiration de son deuil. La nouvelle mariée, elle aussi, comme son mari, sortait d'une famille toute militaire, où, depuis quarante ans, non-seulement les pères et les fils se faisaient soldats, mais où encore les filles et les sœurs épousaient des soldats, attachées à leur vie de déplacement et de garnisons changeantes, et ne sachant point ce que c'était que de demeurer autre part qu'avec leurs maris. Sur cette terre de guerre, l'épouse ne voulait pas plus quitter Hiommè auquel elle se trouvait unie qu'elle ne l'aurait quitté en France, s'établissant partout où une femme pouvait à la rigueur habiter, et, quand il y avait impossibilité d'être tout à fait avec lui, se tenant dans la petite ville, dans le village colonisé le plus à proximité du campement, et d'où, bien des fois, elle entendait le canon, et où, à la rentrée de la colonne, en face des premières maisons, elle
pouvait serrer son mari entre ses bras, le tâton» nant, un moment, par tout le corps pour s'assurer si vraiment il n'était pas blessé. Une existence non quelquefois sans danger, une existence bien souvent soumise à des privations affreuses, une existence dans la sévérité de laquelle il n'entrait jamais rien des distractions et des plaisirs du monde, mais qui avait pour cette femme l'attrait du devoir, rendu presque piquant par son côté d'aventure, et la jouissance nerveuse que donne le voisinage du péril de celui qu'on aime entièrement. En ces années où, dans le Sahel pacifié et paraissant conquis à jamais, la guerre sainte renaissait furieuse, battant presque du galop de ses chevaux les murs d'Alger, M""* Haudancourt se refusait tout le temps à y chercher un abri.
Le ménage eut un enfant la première année du mariage des deux époux, un beau petit garçon qui avait grandi, à la façon d'un petit Maure, en une chemise blanche, les pieds nus dans des babouches sans quartier, et coiffé tout e.. iiaut de la tète d'une rouge chéchia, de cette coiffure ressemblant à la calotte de nos enfants de chœur. Dans l'ombre d'un dessous de porte, d'une voûte d'allée, d'une chambre
aux stores baissés, c'était une lumière que cet enfant avec sa chair blanchement rose, ses yeux si brillants qu'on les aurait cru avivés d'antimoine, et ses cheveux que sa mère se plaisait à laver d'une préparation où il entre, au dire des gens du pays, un lézard bouilli : préparation dont gardent le secret les juives de làbas, et qui mettait des reflets carminés dans l'ébouriffement de sa chevelure brune.
Il n'avait encore que sept ans, quand son père, à l'imitation des pères du dix-huitième siècle emmenant leurs enfants à la guerre pour tuer chez eux le sentiment de la peur, commençait à se faire accompagner de lui dans les expéditions les moins pénibles, habituant le gamin à la fatigue du cheval, au sifflement des balles, au spectacle de la mort. Et le gamin était presque superstitieusement gâté, choyé, fêté comme un porte-bonheur par les zouaves, amusés de voir le bel et intrépide enfant faire de la. fatitasia s\iv un petit cheval folâtre, couleur gris de souris.
Ainsi élevé, le fils de l'officier d'Afrique ne pouvait admettre qu'il y eût une autre existence peur un homme que celle du soldat. Toutefois , au milieu de ses promenades mili-