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taires, réducation de Félicien Haudancourt se faisait à la bonne franquette, et bien souvent sous la tente, avec quelques réminiscences littéraires de l'un ou de l'autre, un peu des humanités assez effacées d^ l'aumônier, un reste du latin du père, qui s'était remis à relire Salluste pour retrouver en Afrique quelque chose de cette trace romaine, rencontrée à tout moment par le sabot de son cheval.
Le bel enfant en chemise de tout à l'heure, sous le soleil de l'Afrique, au milieu de cette vie arabe, devenait un charmant jeune homme, un Français dans le corps duquel il y avait de l'alanguissement oriental, un Français à l'œil bleu noyé dans l'ombre de grands cils noirs, aux poses affaissées, aux mouvements câlins, au paresseux soulèvement de côté de la tête à une interrogation, au sourire humide oîi il semblait apparaître par instants un rien de la jolie traîtrise des races asiatiques, un délicieux homme tout enveloppé d'une grâce hautaine. Et le séduisant Félicien était resté doucement enfantin, mettant dans ses aff'ections des tendresses presque d'un autre sexe, et aimant sa mère d'une manière plus caressante que ne l'aiment les garçons et, lorsqu'elle fut soudai-
nement enlevée par une attaque de choléra, la pleurant avec le désespoir, les larmes, les cris d'un petit enfant, et pendant des mois, la nuit, l'appelant tout haut dans ses rêves.
Le jeune Haudancourt aimait et comprenait la guerre comme les ennemis que combattait son père, la guerre apprise en plein air et sans études préparatoires dans des livres qui l'ennuyaient. Il voulait, quand il aurait l'âge, s'engager comme simple chasseur d'Afrique et faire sa cfirrière à l'imitation de quelques jeunes gens de famille avec lesquels il s'était trouvé. Mais son père se refusa énergiquement à ce désir et, lorsqu'il eut quinze ans, le plaça à Alger chez un répétiteur du collège, où Félicien fut astreint à des études suivies.
Là, l'hiver, le joli garçon sortant pour ainsi dire de l'enfance rencontra chez le gouverneur une petite Espagnole âgée d'un an moins que lui, et qui accompagnait sa mère souffrante de la poitrine. ViiQ nuit de la fin de novembre qu'il faisait doux comme en une nuit d'été de France, dans une promenade au bord de la mer, on entrait dans des embarcations amarrées au rivage, et la société s'étendait un moment au fond dune grande barque, regardant la nuit
étoilée. Le hasard avait placé les deux jeunes gens à côté l'un de l'autre, et les yeux de ceux qui étaient là, redescendant du ciel sur le joli couple, émerveillés de la beauté de ces deux êtres et du gracieux groupe qu'ils dessinaient dans la nuit bleue, se disaient du regard : « Les charmants mariés que ça ferait. » Ce regard, surpris par les deux enfants qui s'aimaient déjà, les donnait au fond de leur pensée l'un à l'autre pour toujours, sans un mot, sans un serrement de main.
Lorsque le colonel rentrait en France au commencement de 1848, il ramenait avec lui son fils qu'il mettait à la pension Jubé, rue de la Vieille-Estrapade, où celui-ci, domptant sa paresse d'oriental, se décidait enfin à travailler sérieusement pendant l'année, au bout de laquelle il était reçu à Saint-Cyr. Félicien avait retrouvé à Paris la jeune Espagnole d'Alger, dont la famille, alliée à la comtesse de Montijo et suivant la fortune de celle qui allait être bientôt Impératrice des Français, s'établissait en France en ces années.
C'était entre les jeunes gens, le premier jour où ils se revoyaient, l'affiche d'une passion que leurs deux personnes avouaient, déclaraient
hautement, et leur amour se montrait à la fois si violent, si touchant, que les parents sentaient de suite l'impossibilité de se refuser à leur mariage et même de le retarder longtemps. Et il arrivait cet événement de toute rareté : le Saint-Gyrien était fiancé à la jeune fille au commencement de sa seconde année d'études et se mariait au sortir de l'École.
L'amour des deux jeunes mariés, même en public, tout renfermé qu'il fût au fond d'euxmêmes, offrait un si aimable spectacle aux autres, qu'à Soissons, — Félicien Haudancourt, n'ayant pu sortir dans la cavalerie, avait été envoyé dans un régiment de ligne, — le joli couple se trouvait dans le monde, au spectacle, au milieu des rues, entouré d'une admiration respectueuse ressemblant à une muette ovation. Il faut dire aussi que, si le mari était charmant, la femme était jolie au possible. Espagnole, mais née à Cuba, le piquant de sa beauté brune apparaissait adouci et comme attendri par des mollesses de créole, des paresses voluptueuses à la séduction Irrésistible dans ces blouses de batiste de fil, fleuries de petits dessins lilas ou roses imitant des plantes marines à l'apparence d'agates arborisées, et dans lesquelles les fem-
mes des colonies espagnoles passent leur vie.
L'année de son mariage, le sous-lieutenant avait de sa jeune femme une petite fille, à laquelle la mère et le père donnaient un nom de baptême qui ne se porte guère, un nom de pure caresse. Ils l'appelaient Chérie.
La petite fille naissait en 18ol. Deux ans après, la guerre de Grimée était décidée et l'armée d'Orient constituée au mois de mars. Dans le premier mois de 18o3, alors qu'une décision impériale, datée du 10 janvier, donnait au général Haudancourtlecommandement d'une des quatre divisions de l'armée, le père appelait son fils auprès de lui et le faisait entrer dans un régiment de ligne placé sous ses ordres.
Sous les murs de Sébastopol, dans cette guerre de nuit, cette guerre ténébreuse de surprises et d'embuscades, l'intrépidité et la mignonne petite taille de Félicien le faisaient surnommer le petit lion. A la fin du mois de mai, assez grièvement contusionné par un éclat d'obus shrapnel qui lui éclatait au-dessus de la tête, il se relevait de son lit le jour même de l'attaque du Mamelon-Vert, résolue par Pélissier pour le 7 juin, quelques heures avant le cou( lier du soleil, afin d'avoir la fin de la journée
pour enlever les positions ennemies et la nuit pour s'y établir solidement.
Les heures de cet après-midi du 7 juin, Félicien les trouvait bien longues. Enfin, à cinq heures, les fusées de signal déchiraient le ciel, et les colonnes d'assaut, sortant des ravins du Carénage et de Karabelnaïa, montaient en courant la colline, sous la mitraille de la redoute, les feux convergents du grand redan, les batteries de gauche de la tour Malakoff. La redoute, abordée de front, était emportée par l'intrépide 50* de ligne, son colonel tombé mort dans les plis du drapeau à l'aigle d'or qu'il avait lui-même planté sur l'épaulement, et l'ouvrage du 22 février enlevé par la brigade de Failly, et l'ouvrage du 27 février par la brigade Lavarande. Nous étions victorieux. A ce moment, dans l'ardeur de la lutte, dans le délire de la victoire, malgré les ordres donnés, des soldats, de jeunes officiers parmi lesquels se trouvait Félicien Faudancourt, se laissaient entraîner à la poursuite des fuyards jusqu'au fossé de la tour Malakoff, cherchant à pénétrer dans la ville au milieu des Russes en déroute, tentant d'escalader les embrasures. Mais, écrasés par les feux de la place et pris en flanc par un retour
oftensif de l'ennemi , ces hommes héroïques restaient presque tous sur le terrain, morts ou grièvement blessés.
Lorsqu'on relevait le jeune Félicien Haudancourt, le corps criblé de blessures, on doutait qu'il arrivât encore vivant à l'ambulance; toutefois il trompait toutes les prévisions, éprouvait au bout de quelques jours un mieux qui faisait croire à son rétablissement, permettait au père d'écrire à sa belle-fille que les médecins espéraient le sauver. Malheureusement au bout de trois semaines un accident imprévu se produisait, et quand la malheureuse jeune femme, chez laquelle se mêlait à l'amour de l'amante l'adoration fiévreuse que met dans le cœur des femmes de militaires une tendresse toujours en alarmes, quand M""^ Félicien Haudancourt, qui s'était embarquée sur la dépêche rassurante de son beau - père , arrivait , les heures du blessé étaient comptées.
Elle voulait cependant être avec lui tout le temps qu'il restait au blessé à vivre.
L'ambulance avec son odeur de pus et sa vapeur de sang ; l'ambulance avec ces gémissements, ces demandes suppliantes d'extermination ou d'achèvement, ces pleurs de vieux
soldats se pleurant à chaudes larmes, ces hurlements dont rien ne peut donner la note déchirante ; l'ambulance avec cette perspective de visages aux yeux déire^urément ouverts, à la bouche contractée par un rire convulsif découvrant des dents serrées ; l'ambulance avec ses silhouettes de chirurgiens aux manches de chemises relevées jusqu'aux aisselles, au tablier blanc taché de sang comme le tablier d'un boucher ; l'ambulance, — tout le temps qu'elle se tint là, la main du mourant entre les deux siennes, — l'ambulance où se voyait, dans le lit de droite, une tête dont la face, tout entière emportée, n'était qu'un trou sanglant au fond duquel remuait un tronçon de langue, et dans le lit de gauche, se voyaient, sous une couverture jetée sur une forme humaine semblant par moments encore vivante, des rats entrer et ressortir, les moustaches rouges.
Et c'était dix-huit heures, que, soutenue seulement par un peu de café, bu dans un verre à poser des ventouses, la jeune femme avait dans les yeux ce terrifîque spectacle.
A peu de jours de là, M"" Félicien Haudancourt se rembarquait à Constantinople, ramenant au Muguet le cercueil de son mari.
Aune tristesse noyée de larmes et se parlant tout haut dans la solitude, succédait chez la mère de Chérie, au bout de quelques mois, un mutisme entêté auquel on ne pouvait arracher un mot.
Tout à coup , un matin , son régisseur venant lui rendre compte de l'exécution d'un ordre donné la veille, la jeune femme se mettait à trembler devant lui de tout son corps, lui criait grâce, presque tombée à terre, et sur un pas qu'il faisait pour la relever, elle se jetait dans les escaliers du château, se sauvait à travers le fourré du parc dans l'effarement d'un pauvre et timide animal affolé de terreur, et l'on avait toutes les peines du monde à rattraper la fuyarde, à la ramener dans sa chambre.
La malheureuse était devenue folle de chagrin, folle des heures d'épouvante passées àl'ambulance. Une folie singulière que la sienne. La veuve faite par la guerre, cette invention des
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hommes, prenait en horreur l'homme. Dans la déraison de la misérable femme, il lui apparaissait comme un être destructeur apportant la mort où il entrait, et elle ne pouvait plus en voir un, sans tomber dansuneagitation furieuse. Mais la vue de l'homme lui était-elle épargnée, c'était la folle la plus douce du monde et la mélancolique la plus inofFensive ; toutefois elle ne reconnaissait personne, pas même sa fille.
Le père de Félicien ne voulut pas mxCttre sa belle-fille dans une maison de santé. Il donna l'ordre de bâtir, à l'exirémité la plus reculée du parc, un petit chalet, et le chalet et le grand jardin qui l'entourait, il les fit enfermer entre de hauts murs. Là, dans ce coin de terre ignoré, cachée à tous, habitait la mère de Chérie. Elle était soignée par la vieille Lizadie, une ancienne femme de chambre de la mère de son mari, qui la servait en compagnie d'une jardinière cultivant les fleurs de l'enclos, au milieu duquel elle passait toutes ses journées, dans une immobilité de pierre, et sans paraître avoir le sentiment des changements de température et du froid des matins et des soirs.
Dans ce jardin , on la voyait uniform,ément vêtue d'un costume qu'il fallait tou-
jours lui renouveler sans aucun changement. Elle portait sur la tête un petit chapeau plat ressemblant à un bonnet-papillon d'une Alsacienne qui serait en deuil ; aux bras, de longs gants noirs lui montaient jusqu'aux coudes, et un sac de voyage posé sur les genoux, et ses doux yeux pleins d'un vague douloureux, et le grain de beauté qu'elle avait sur une pommette, mettant une mouche dans la pqjieur transparente de son teint, elle se tenait, étrangement charmante, assise sur une chaise, en l'attitude d'une triste femme en chemin de fer, — dans la tenue où elle voyageait ramenant en Lorraine son mort r.doré.
Aucun homme ne franchissait jamais la petite porte de l'habitation dissimulée dans le bois. Lui-même, le beau-père, ne rendait pas visite à sa belle-fille. Seulement une échelle demeurait toujours appuyée contre le mur séparant le parc du jardin du chalet, et quand le maître du Muguet habitait sa propriété, il grimpait à cette échelle et , caché dans le feuillage d'un sapin, par-dessus le mur, il regardait quelques instants sa belie-fille en cachette, s'assurant si elle avait bonne mine, si elle semblait bien se porter.
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L'enfance de Chérie grandit dans le parc du Muguet, où la grille aux pilastres de pierre surmontés d'une grenade enflammée s'ouvrait sur un immense « petit Trianon » arrosé pur une rivière naturelle.
Un parc merveilleux que ce parc de Nonainsle-Muguet !
Des verdures de grands arbres, parmi lesquelles contrastaient la pourpre et la panachure des feuillages, et où étaient réunis le chêne fouge d'Amérique, le tilleul à feuilles argentées, 'e sycomore à feuilles sanguines, le buis à feuilles dorées, le pâle negundo, et toutes les essences rares : le nopal, le févier, le tuhpier, le noyer du Canada, le vernis du Japon avec ses branches contournées en forme de candélabre de synagogue, le noisetier de Byzance venant là, grand comme un chêne.
Des futaies de soixante ans descendant à pic autour de la propriété et l'enfermant dans un
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rideau aux dessous de bois tout fleuris, lors du printemps, de pervenche et de muguet.
Une pelouse sans fin, au bout de laquelle l'on apercevait perpétuellement à l'horizon, posées sur une patte, trois cigognes immobiles, pendant qu'une centaine de paons et de pintades becquetaient, avec des mouvements de tête rèches, les filtrées d'eau jaillissant par les déchirures des tuyaux d'arrosage.
Une île, appelée Vlie des Jeux, reliée à la terre ferme par des ponts rustiques et d'où de grands arbres pleureurs, sortant d'anfractuosités rocheuses plantées de fougères et des plus beaux rhododendrons, se penchaient sur l'eau courante de la rivière, sur la flotte de blancs oiseaux nageurs la sillonnant sans cesse.
Une haute allée d'ombre de près d'une demi-Heue, aux bancs de pierre copiés sur des bancs d'hypogées, où dans le fond se dressait une petite tour à créneaux, en forme de lorgnette de spectacle, portant cette inscription :