CHAPITRE I
sympathie des camarades. Heureusement Charles était aussi gai et serviable qu'appliqué à toutes les besognes scolaires ; on ne tarda pas à s'en convaincre.
Un jour, un inspecteur général de l'Université arrive au collège de Pau. C'est Ampère, aussi fameux par ses distractions que par son savoir et sa bonté. Il interroge Charles Chesnelong. L'enfant répond avec exactitude et précision, non sans remarf|uor que M. l'inspecteur a la vue très basse.
Fort satisfait, Ampère s'adresse à un autre élève. Silence absolu. C'est un esprit réfractaire à toute formation scientifique. Sans sourciller, Chesnelong répond pour son camarade. L'inspecteur ne soupçonne rien, félicite, et passe à un troisième, puis à un quatrième. Tous répondent à ravir... par la bouche du condisciple complaisant. Ampère est émerveillé, et témoigne au professeur, qui a prudemment laissé faire, tout son contentement.
Ces traits de bonne camaraderie valaient à Charles Chesnelong l'indépendance et le respect. Il lui fallait parfois du com'age pour tenir les promesses faites à sa mère. Le régime de Juillet n'avait fait qu'aggraver la vieille irréligion des collèges universitaires. Malgré les efforts de l'abbé Gattrez, les élèves ne communiaient guère. Lorsque vint le jour de Pâques 1833, on vit le jeune Chesnelong quitter son banc et se présenter, seul, à la sainte table, dans la chapelle du collège. On ouvrit de grands yeux, mais on se tut. Son exemple fut bientôt contagieux. Parmi ses conquêtes, nous devons signaler un jeune béarnais, d'esprit vif et de fière allure, Auguste Champetier de Ribes. Le jour de Pâques 1836, il communiait à côté de Charles Chesnelong. C'était une amitié de soixante ans qui commençait.
A cette date, personne n'eût- osé protester contre les
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fantaisies religieuses du jeune collégien : il s'était fait sa place dans la maison à force d'énergie, surtout à force de bonne humeur et de charité. Citons un nouveau trait de cet empressement aux bons offices qui, de plus en plus, lui gagnait les cœui's. Il avait, en rhétorique, un condisciple arriéré et mal doué, au point de ne pouvoir sui\Te l'enseignement du professeur. C'était le « cancre » qu'on n'interroge plus, et dont on oublie de corriger les devoirs. Ironie des camarades, mépris des maîtres, désolation et sévérité de la famille, tout l'accablait à la fois. S'il y avait eu délit de paresse, l'espoir eût été permis ; mais le malheureux travaillait.
Ému de la détresse de ce vaincu, Chesnelong recherche sa société, l'apprivoise, et lui dit un jour : « Si tu voulais, nous travaillerions ensemble aux récréations, et tu rattraperais les autres ! » C'était le secours inattendu, c'était l'espérance, l'avenir. Le pauvre délaissé accepta, étonné et tout joyeux ; deux ans après, il était bachelier. Chesnelong ne perdra jamais de vue ce naufragé sauvé par ses soins. Il le suivra plus tard dans la vie, et son influence le fixera dans une carrière honorable.
Le collégien avait senti se développer, au cours de ses études, son goût pour les sciences exactes. Un jeune professeur de physique, M. Mermet, encourageait cette préférence. Il engagea son élève à travailler en vue de l'École polytechnique. C'était répondre à un attrait de Charles, qui ambitionnait secrètement la carrière d'ingénieur. Son j)èrc ne Ty aurait pas poussé ; il ne l'en détourna pas, et, avec son assentiment, dès le début de l'année de philosophie, le jeune homme prit auprès de M. Mermet des leçons de mathématiques spéciales. Lorsqu'on levit, après quelques mois, obtenir, outre le prix d'honneur de dissertation française, les premiers prix de physique, de géométrie et d'algèbre, avec le second prix de mathématiques, le négociant d'Orthez
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n'hésita plus ; il applaudit franchement à un désir qui paraissait l'indice d'une vocation.
On avait compté sans la tendresse un peu jalouse de M""^ Chesnelong. Le rêve de la pauvre femme avait toujours été de garder son fils près d'elle, à Orthez, et de lui voir diriger, plus tard, la maison de commerce. On lui cachait les projets qui devaient envoyer Charles à Paris; elle les devina, et ses craintes se changèrent en certitude à la lecture d'une lettre trouvée chez son mari.
En présence du plan qui détruit son bonheur maternel, elle se rend à Pau, va droit à son fils, qu'elle surprend et saisit, et telle est la puissance de ses larmes, que Charles promet de renoncer à l'École polytechnique pour rentrer au foyer.
C'était, semblait-il, une brillante carrière sacrifiée. Le lauréat du collège de Pau ne vit pas s'évanouir sans tristesse cet avenir d'ingénieur qui lui promettait fortune et influence ; mais il se sentait lié par une promesse sacrée. Son diplôme de bachelier une fois conquis, il rentra à Orthez, sans autre ambition que de continuer, dans l'honneur d'une carrière sans tache, le labeur paternel.