CHAPITRE M
lui béarnais, pour ces artisans pauvres, mais énergiques et fiers, et il se proposait de travailler à détruire l'antagonisme des deux races qui se partageaient son pays.
Dans les vallées d'Aspe ou d'Ossau, le long des gaves fleuris et chantants, nouvelles impressions et nouvelles perspectives d'heureux avenir. Le jeune voyageur n'est point accueilli comme un vulgaire marchand. C'est le fils de Jean Chesnelong, le type le plus accompli de l'intrépidité et de l'obligeance, le fournisseur attitré, depuis un quart de siècle, des petits magasins des villages. De plus, il est instruit ; il vient à tous la main tendue, heureux de renseigner, de rendre service. C'est plus qu'il n'en faut pour inspirer confiance et sympathie. Bientôt le commerçant de fraîche date se sent l'homme de la région, et il a le pressentiment que peu à peu, à mesure que croîtront l'âge et l'expérience, on lui en confiera les intérêts.
Devenir, ne serait-ce qu'au plus humble degré, homme public ; être investi de la confiance de ses concitoyens en vue de leur sécurité, de leur bien-être, de leurs progrès : gérer avec succès les affaires de la commune ou du département en même temps qu'on travaille honnêtement à sa propre fortune et que l'on se dévoue au bonheur des siens, quelle perspective pour une âme de bonne race et pour un cœur haut placé ! Mais pour devenir ainsi l'homme de tous, il faut un savoir solide et varié, joint à un ferme jugement. Or, Charles Chesnelong était si jeune, et, malgré le sérieux de ses études classiques, il sentait si léger son bagage de comiaissances pratiques, que, en prévision de nécessités prochaines, il résolut de compléter, par un travail solitaire et opiniâtre, son éducation.
On vit alors lo cabriolet qui le transportait sur tous les points du département s'encombrer de livres et de cahiers.
Naturellement, les études religieuses furent mises au premier rang : elles étaient si peu en honneur au collège de Pau, et à cet égard, le jeune homme se sentait si
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inférieur à son père, réduit pourtant, lui aussi, à s'instruire sans maître !
Au reste, l'heure était aux préoccupations de cet ordre. Les récents démêlés de Lamennais avec le Saint-Siège avaient tourné les regards de la jeunesse vers les questions religieuses et sociales. La grande voix de Lacordaire retentissait, portée par une admiration enthousiaste, jusqu'au pied des PjTénées. Enfin la situation générale de la France et de l'Europe ramenait vers l'Église, par crainte de la Révolution, tous les esprits clairvoyants, et les premiers disciples d'Ozanam descendaient vers le peuple, afin de le conquérir à force de charité. Par les publications périodiques qu'il recevait, Charles Chesnelong percevait les échos de ce mouvement, et brûlait de s'y associer. D'ailleurs, au retour de ses voyages d'affaires dans le Nord, il avait fait partie lui-même des auditoires de Notre-Dame.
Toutefois, si les conférences de Lacordaire le passionnaient, il n'y trouvait pas l'enseignement méthodique et complet que réclamait sa soif de vérité religieuse.
Un livre avait paru peu d'années auparavant, qui avait porté la conviction dans bien des âmes troul)lées, et continuait, parmi les hommes du monde, un apostolat aussi .étendu que bienfaisant. G^^uvre puissante de logique, exposé lumineux et détaillé, les Études tphiloso plaques sur le Christianisme d'Auguste Nicolas furent le maître livre que cherchait le jeune Chesnelong. Cette démonstration de la divinité de nos dogmes qui se déroule sans phrases, sans images, et pourtant avec chaleur, cajitiva un esprit plus accessible encore à la force du syllogisme qu'aux artifices de l'éloquence. Nous avons sous les yeux trois gros cahiers de son écriture fine et serrée, notes et extraits pris à Orthez, pendant les veillées d'iiiver. C'est un résumé substantiel des quatre volumes de Nicolas, lus et annotés en voiture.
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Non content de cette démonstration générale, Charles étudie en détail les principales objections de l'incrédulité. C'est l'époque des graves difficultés soulevées contre les récits de Moyse, spécialement au nom de la science géologique. Sans se douter peut-être que ces difficultés tomberont d'elles-mêmes avec les hypothèses scientifiques qui les suscitent, le jeune homme les aborde avec loyauté et courage, les précise et en cherche le côté faible, dans des pages qui sont déjà presque des modèles de discussion, jusqu'à ce qu'il ait vu de nouvelles découvertes rendre enfin témoignage à sa foi.
Il avait eu assez régulièrement le prix d'histoire au collège de Pau. C'était l'indice d'un goût que l'âge ne ferait que fortifier; aussi trouvons-nous dans ses notes de fidèles analyses des ouvrages alors en vogue. Chateaubriand, avec ses Considérations sïir la France, y voisine avec Robertson, dont V Histoire d'Amérique paraît l'avoir spécialement attiré.
Non content d'analyser les livres d'autrui, il s'exerce à la composition personnelle, et, dans des articles probablement destinés à une revue locale, énonce des jugements remarquables de sagacité. Nous avons noté certaines pages intitulées : Jeanne d'Arc et rimitation de Jésus- Christ, où le bonheur de l'expression donne une nouvelle et singulière saveur à l'originalité de la pensée (1).
Plus encore que le passé, l'état actuel du pays l'attire et le passionne. C'est la brillante époque du régime de
(1) A une époque où le nom do Jeanne d'Arc est devenu si populairo, on lira avec intérêt ces réflexions d'un moraliste de vingt-deux ans :
Jeanne d'Arc et Vlmitation de Jésua-Christ. — « La fin du XIV^ siècle produisit un livre sublime et une grande héroïne, Vlmitation de Jésus-Christ et Jeanne d'Arc. Le livi-e et la sainte s'expliquent l'un par l'autre ; ils résument et complètent la Franco et le siècle. Entre l'un et l'autre, on retrouve les mêmes relations qu'entre la pensée et l'action. L'Imitation de Jésus Christ livra
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Juillet, l'époque des tournois oratoires, des ministères fondés et renversés par la puissance de la parole. Charles Chesnelong partage volontiers son admiration entre les princes de la tribune du temps : Thiers, Guizot, Montalembert, Odilon Barrot, sans se préoccuper outre mesure des partis qu'ils représentent ; il a vibré au souffle de leur verbe pénétrant ou sonore, il est conquis. Plus souvent encore que les orat3urs en vogue, les maîtres de la prose français?, les docteurs de la politique
au siècle et à la France une pensée de salut et de régénération ; Jeanne d'Arc s'empara de cette pensée, et en fît jaillir le grand œuvre do la délixrance de son pays.
C'était une sombre et douloureuse époque. Tous les esprits étaient abattus ; les cœurs étaient navrés. Le monde semblait fléchir sous d'irrémédiables misères ; une corruption dégradante souillait toutes les classes de la société. Le clergé lui-même s'était dépravé avec la fovile. L'horizon social était sévère, assombri, luiiforme. La pensée de l'homme ne se reposait avec complaisance, ni sur lÉtat en proie aux désordres les plus affligeants, ci sur l'Église qui semblait morte, quoiqu'elle ne fût que blessée par les écarts et l'abandon de ses enfants. Toutes les émotions fortes des cœurs héroïques se résolvaient dès lors dans les angoisses du doute et les tortures du désespoir, tandis que les âmes faibles se livraient aux langueurs du plus complet découragement.
'L'Imitation de Jésus-Christ parut au milieu de ces circonstances sociales pour réveiller les uns, consoler les autres, livrer à tous im haut enseignement et de nobles espérances. Le livre divin détachait du monde les âmes ferventes en leur ouvrant la brillante perspecti\ e d'un immortel avenir ; au découragement qui produit le malaise, il substituait la résignation qui calme et qui fortifie ; il rempla^tùt le doute par la foi, les inspirations du désespoir par une pensée toute divine : l'amour de Dieu, l'obéissance à ses décrets ; anumr actif, fécond, immense, qui ombrasse dans son application l'homme, la patrie, l'hiuiianité ; obéissance courageuse et forte, d'où dérive le dévouement dans son acception la plus sublime, dût-il aboutir à une mort ignominieuse, le dévouement môme de cet Homme-Dieu qui, selon les expressions des Saintes Lettres, se montra obéissÉint jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix.
Un de nos plus briJlants historiens modernes, Michelot, n'a vu dans ce livre touchant que le découragement du siècle prenant la furnie de résignation chrétienne : il n'y a trouvé qu'une immense consolation jetée à l'humanité en peine, un sentiment tout passif, une initiation au martyre. Cela s'y rencontre, et c'est beaucoup ; meus il s'y