AVEC LE DUC D'AUMALE
Le duc d'Aumale. — Pourquoi le comte de Chambord a-t-ii écrit cette fatale lettre de 1873 au moment où l'Assemblée était d'accord pour faire la monarcliie ? Quel était son but ?
Le général Ducrot. — Eh ! mon Dieu ! le Roi a obéi à im mouvement de colère provoqué par un sentiment de légitime indignation. Il est très certain que quelques monarchistes de l'Assemblée redoutaient la restauration de la brandie aînée des Bombons, qu'ils ourdissaient toutes sortes d'intrigues pom" faire avorter les efforts énergiques qui étaient dirigés dans ce sens... (Suit une piu-ase aôirmant que ces monarchistes avaient le dessein d'obliger le Roi à rompre le silence pour répudier leurs théories.)
Inquiet de ce que j'entendais, de ce qui se passait sous mes yeux, redoutant une imprudence funeste, je me décidai à envoyer à Frohsdorf un officier très sûr qui, ayant vécu longtemps dans l'intimité de la maison royale, était certain de parvenir jusqu'au Roi et de s'en faire écouter ; c'était Siméon. Je le fis partir en toute hâte, après lui avoir donné mes instructions, qui consistaient simplement en ceci : Dire au Roi que toutes sortes d'intrigues s'agitent pour faire naître des difficultés, des entraves à la restauration du trône ; que surtout on désire provoquer quelque déclaration imprudente, sous form? de lettre ou de manifeste, et que le meilleur, l'unique nunen de déjouer les intrigues est de garder un silence absolu, et de ne répondre à aucune question,
à aucune provocation. Siméon se croisa en route avec M. de Monti fils, porteur de la fatale lettre qui devait faire échouer tous nos efforts. D trouva le Roi et tout son entourage tristes, préoccupés. Le Roi accaeillit Siméon avec une grande bienveillance, l'écouta avec beaucoup d'attention et lui répondit avec tristesse : « C'est trop tard. » Telle était l'attitude du Roi, son langage. Dès le lendemain de son arrivée, Siméon m'écrivait : « Je suis convaincu que le Roi est très inquiet de la décision qu'il a prise; que peut-être, si c'était à refaire, il n'écrirait pas cette lettre fatale. »
Depuis son retour, Siméon m'a confirmé cent fois ses appréciations, et il m'a conté comment il croyait que le Roi avait été amené à écrire cette lettre dans un moment de colère. Un vieil ami du roi, M. de ... s'était présenté un jour dans son cabinet, l'air consterné, et, répondant à une question du Roi, lui avait dit : « Oh ! Monseigneur ! vos fidèles Vendéens, vos fidèles Bretons obéissent, mais les larmes dans les yeux, le désespoir dans le cœur !...
— Quoi ? Que voulez- vous dire, s'écria le Roi. De quel ordre voulez-vous parler ?
— Mais de l'ordre relatif au drapeau tricolore, qui devient le drapeau royal.
— Que signifie cette histoire ? Que voulez-vous dire ? Jamais je n'ai donné un ordre pareil. Qui a pu vous conter cela ?
— Mais tout le monde à Versailles, les membres de l'Assemblée les mieux informés, les meilleurs amis du Roi.
— Jamais, jamais je n'ai autorisé personne à affirmer pareille chose, s'exclama le Roi avec emportement.
— Mais alors, Monseigneur, il faudrait le proclamer hautement, avec éclat, pour couper court à ces mensonges, qui compromettent le Roi. »
Et alors, le Roi, se plaçant à son bureau, écrivit d'un trait cette lettre qui a détruit tant d'espérances (1).
(1) Conversation publiée par M. le Vicomte de Chalvet-Nastrac, dans Les projets de restauration monarchique et le général Ducrot. p. 346 et suiv. — Paris, Alphon-^e Picard, 1909.
Lettre a M. Desbassyns de Richemont APRÈS LA DISSOLUTION de tJ Union de la France Chrétienne.
Orthez, le 31 août 1892.
« Mon bien cher ami,
« Votre excellente lettre m'a fait grand bonheur. Outre qu'elle m'est un nouveau et précieux témoignage de votre fidèle affection, j'y ai retrouvé, à l'endroit de vos réflexions' sur la situation actuelle, la droiture élevée de votre esprit et la distinction exquise de votre âme, aussi bien que la sûreté à la fois si sagace, si judicieuse et si pénétrante de vos appréciations, vieilles et bonnes connaissances qu'il m'est toujours doux et profitable de cultiver.
» Je pense, mon cher ami, tout ce que vous pensez ; je sens tout ce que vous sentez ; je l'ai senti très douloureusement au moment le plus vif de l'épreuve ; j'en ai encore le cœur tout meurtri. Mais l'âme, grâce à Dieu, n'en est pas troublée. Cette épreuve d'un nouveau genre, comme vous dites, laisse, cela va sans dire, ma foi intacte ; et, bien que l'évolution nouvelle me semble pleine de périls, et bien qu'elle ait été trop hautement et trop publiquement conseillée pour qu'on n'y persiste pas, bien que la démonstration par le fait ne lui ait pas été favorable, bien que le désastre électoral d'iiier me semble être le prélude certain de la déroute de demain, je garde encore'l'espéranoe à longue
échéance. Ce qui est lointain n'est plus, sans doute, de mon âge ; mais qu'est-ce qu'une vie d'homme ? Je regarde par delà ; je crois à l'indestructible vitalité de l'Église en France ; j'espère invinciblement que la solidarité providentielle de l'Éghse et de la France chrétienne survivra à tous les orages, et qu'un jour ou l'autre le salut nous viendra de là, et ne nous viendra que de là. L'évolution nouvelle nous rapproche-teUe du salut, ou nous en éloigne-t-elle ? C'est une autre question, sur laquelle je suis plus qu'anxieux.
)) Sans doute, à envisager les choses d'une manière théorique et abstraite, il se peut que la République devienne la forme de gouvernement à la fois nécessaire et fatale des sociétés définitivement démocratiques, telles que la nôtre ; il se peut par suite qu'un jour, en France, la porte étant irrévocablement fermée à tout retour de la monarchie, la tactique s'impose d'entrer dans la caverne, pour que les mécréants ne s'y trouvent pas seuls, pour les en chasser, si c'est possible, pour tâcher, en tout cas, d'3' faire de la lumière et d'y mettre de l'ordre.
» Si nous en venons là — je ne crois pas que nous y soyons encore — ; si, par suite de l'effondrement absolu de toute espérance monarchique en France, il ne restait plus que l'accord forcé de tous les honnêtes gens, bornant leurs vœux et leur ambition à rendre la République acceptable, je serais très inquiet du résultat. Je ne crois pas, pour la France, à la chimère d'une Répubhque réparatrice et chrétienne. La République y sera bien, bien longtemps, toujours peut-être, révolutionnaire et impie ; réussît -elle un moment à se modérer, elle retomberait bien vite dans les errements qui jusqu'ici lui ont été propres. Si elle doit être le gouvernement définitif de ce pays, elle restera ce qu'elle est, peut-être pire, avec son double caractère de compression tyrannique et d'anarchie dissolvante. Et, au bout de tout cela, si Dieu ne s'en mêle, ce pourra être la décadence de la société française par la perversion de l'âme de la France. D'où je conclus qu'il faut y regarder de bien près, avant de couper les ponts, avant de disperser nos dernières réserves monarchiques, car, sous la question de forme, il y a une question de fond, et si elle est résolue contre la monarchie, c'est-à-dire contre la stabilité, la tradition, l'ordre efficacement garanti dans une liberté à la foi.s respectée et contenue, je crains tout poui' tiotro pays, tant ])our sa foi que ])our sa dignité. ])our la
paix sociale comme pour la vie nationale. Eh bien ! c'est là un avenir trop hasardeux et trop ténébreux, fût-il fatalement inévitable, pour que la sagesse ne conseille pas de tout faire pour le retarder, et qu'il n'y ait pas, à mon humble sens, une grave imprudence à le précipiter.
» Mais l'avenir est le chami) des conjectures ; il est à Dieu, et il trompe souvent les prévisions liumaines. Restons dans le présent, dans ce qu'il permet et aussi dans ce qu'il commande. La condition nécessaire de toute résistance un peu efficace à l'oppression sectaire qui nous domine, c'était, semble-t-il, de faire l'union des catholiques sur le terrain de la défense des principes et des libertés qui sont la vie de toute société chrétienne, en laissant à chacun la liberté de ses aspirations 'politiques proprement dites, mais en demandant à tous de s'élever au-dessus des dissentiments qui pourraient les séparer légitimement sur les questions libres, pour défendre ensemble et d'un commun accord les principes et les libertés nécessaires, qu'ils doivent mettre audessus de tout. C'était le terrain de l'ancienne Union conservatrice. Elle se faisait à deux — royalistes et impérialistes, — l'élément républicain catholique n'étant pas encore né, ou se réduisant à quelques unités. D s'agissait de la faire à trois, pour y garder les conservateurs genre Piou ou David, ou même genre Lamy ou Georges Picot, c'est-à-dire les royalistes découragés et les républicains désabusés, d'étendre ainsi l'ancienne Union sans la briser, et de marquer son caractère de neutralité politique en lui donnant une signification plus exclusivement défensive, au point de vue religieux, et plus désintéressée de toute agression directe au point de vue constitutiomiel ou politique. Après l'aventure boulangiste, cela s'imposait. Et voilà pourquoi nous appelions cette Union transformée, l' Union de la France chrt'tienne. Elle n'écartait aucun concours loyal ; elle appelait et accueillait des concours nouveaux ; elle se gardait de repousseï les dévouements éprouvés ; nous étions autorisés à croire que c'était le devoir, car, formée sous les auspices et avec le patronage direct de l'archevêque de Paris, elle était encouragée, bénie, approuvée à Rome, au moment de sa fondation, après et malgré le toa-^t africain. ])ar un bref très explicitement laudatif, qui n'était accompagné d'aucune ré^^erve. C'était aussi une nécessité ; car, en dehoi"s de ce terrain, aucune Union digne de ce nom n'était possible. Pour grouper en
faisceau les forces catholiques, il fallait bien, en effet, les prendre où elles sont. Or, en fait, les conservateurs catholiques qui veulent, avant tout, que la société française reste une société chrétienne, et, à beaucoup d'égards, le redevienne, sont en grande majorité réfractait es à la Répubhque ; parmi eux, les catholiques royahstes ont toujours été les premiers au combat et au sacrifice. Faire entrer dans le programme de l'Union l'acceptation franche, loyale, et sans arrièrepensée de la République, qui équivaut à la répudiation de toute conviction et même de toute aspiration monarchique, ce n'était pas fortifier et étendre l'Union, c'était la désorganiser par l'exclusion, ipso facto, du principal corps de l'armée catholique et de son élite la plus dévouée. Voilà le fait, le fait d'avance évident, déjà constaté par les premiers résultats de l'évolution commencée.
)) On peut voir, en effet, les forces qui se perdent ou qui plutôt se sentent brisées, mais où est la force nouvelle qui se constitue ? Ceux c^ui entrent dans la place y sont traités, en ennemis ou en prisonniers, figotés et impuissants, sacrifiés sans résultat appréciable. Est-ce qu'ils renouvellent la garnison ? Est-ce qu'ils lui donnent plus de force, de cohésion, par la suppression de la résistance du dehors ? Les néo-répuplicains sont laissés en dehors de la caserne, et l'ancienne garnison bien avertie ne leur cède et ne leur cédera pas, à coup sûr, un seul pouce de terrain.
» On nous renvoie à l'avenir. Il est, hélas ! bien obscur et bien sombre. En attendant, le désarroi dans les esprits, le découragement dans les volontés, la tristesse dans les cœurs, l'impuissance dans les efforts, une situation où la dignité souffre, où le présent est désarmé, où l'espérance eUe-même serait à bout de vie si elle ne trouvait pas dans la foi un refuge suprême et une forteresse qui reste imprenable, voilà où nous en sommes. Encore, si l'on pouvait se dire que, à défaut de réparations pour les ruines déjà faites, on conjurera à ce prix celles dont on est menacé ! Rome voudrait au moins soustraire à la destruction générale le Concordat et l'ambassade au Vatican, et Rome a raison. Je ne suis pas de ceux qui verraient sans effroi se rompre ces deux derniers liens, qui rattachent encore officiellement l'État français à l'Éghse. Mais diaque amiée la (juestion de leur suppression se pose, et jusqu'ici, il s'est trouvé une majorité de 300 voix contre 200 pour s'y opposer. Mais, dans cette majorité, il y
a 150 voix de droite. Viennent le.s élections prochaines, à moins d'événements imprévus, au train dont vont les choses, nous aurons, daiLS la Chambre de 1894, KX) catholiques de moins et 100 radicaux de plus. Il y aura, pour la suppression du Concordat et de l'ambassade 300 voix contre 2(X) ; voilà vers quoi nous marchons. Dieu veuille fjue je me trompe ! mais le jour où la résistance catholique aura été bri.sée, les sectaires qui nous oi)priment, ne trouvant pas de point d'arrêt en eux-mêmes, sont capables de tout, et, je le crains, oseront tout
)) On nous dit que, de même que l'Église .se détacha du monde romain, sur la charpente duquel elle avait appuyé ses propres constructions, pour aller au-devant des barbares, et, en les élevant jusqu'à elle, créer avec eux des nations chrétiennes à la civilisation plus hautement morale et à l'état social plus bienfaisant, de même elle doit se détacher aujourd'hui des organisations politiques vermoulues, débris impuissants d'un passé qui ne peut plus revivre, et, en acceptant les conditions nouvelles des sociétés démocratiques, y compris la forme de gouvernement qu'on ]>rétend nécessaire, préparer avec elles et par elles les destinées de l'avenir. Je pourrais faire remarquer d'abord qu'autre chose est d'ouvrir des horizons nouveaux à des âmes grossières, brutales, mais neuves, où la lumière jusque-là n'était pas entrée, mais qui n'avaient pas repoussé la lumière comme, et autre chose de ramener à la lumière des âmes qui n'en veulent pas, et qui la répudient puisqu'elle ne veut pas et ne peut pas se faire le complice de leur œuvre de démolition radicale ; mais j'écarte cela. Toujours est-il que, quand le monde romain craquait de toutes parts, on ne vit pas l'Église faire immédiatement volte-face pour se tourner du côté des barbares. Non, elle soutint jusqu'à la fin le vieux monde (jui croulait, laissant d'ailleurs ses fidèles ])arfaitement libres — pourvu qu'ils restassent fidèles et ne se fissent pas ariens ou idoUltres — d'adhérer aux Wisigoths et de les servir, mais ne le leur imposant pas ; au contraire !...,
» Il est temps d'arrêter ma plume ; elle court avec vous toute seule, mon cher ami. Un dernier mot encore pourtant ! Quid facicndum ? Rome n'a pas ordonné, mais Rome a très instamment conseillé. L'ordre aurait engagé la con.'Jcience ; il ne pouvait pas venir, il n'est pas venu. Le conseil commande
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le respect et même la soumission, dans la mesure que la sincérité autorise et que l'honneur permet.
)) Le terrain de neutralité politique sur lequel nous nous étions placés pour grouper toutes les forces autour de la défense religieuse sans mettre en souffrance aucune dignité a cessé d'être approuvé ; nous nous sommes soumis en nous retirant, nous ne le reprendrons pas.
» Le terrain d'adhésion sans arrière-pensée à la République, exige des hommes nouveaux. Une triple barrière nous empêche d'y mettre notre action propre. Nous ne serions pas sincères en nous y plaçant ; nous ne le croyons bon, ni pour notre pays, ni pour la défense efficace de la liberté de l'Eglise dans notre pays ; nous pouvons nous tromper, et Dieu veuille que nous nous trompions ! mais l'évidence des faits nous semble être là, et nous ne pouvons pas en conscience aller contre. Enfin, l'évolution fût-elle bonne, nous ne serions pas en situation de nous mettre à sa tête ou à sa suite, après ce que nous avons dit et fait depuis vingt-cinq ans ; nous ne serions pas une force à son service, nous ne serions qu'une faiblesse décriée et méprisée.
)) La conclusion, c'est que nous devons nous recueillir, nous taire, respecter et attendre. Pour mon compte, c'est à quoi je suis résolu, non sans douleur, parce qu'il m'en coûte plus que je ne saurais le dire de ne pas complaire en toutes choses à une autorité pour laquelle je donnerais ma vie et de laquelle toute bénédiction descend, mais sans trouble, parce que j'ai la conscience, pensant comme je pense et sentant comme je sens, de faire mon devoir, tout mon devoir.
» Bien entendu que, sur le terrain de la législation, nous continuerons, au Sénat et dans nos œuvres, le rôle d'opposition légale et loyale auquel Rome ne cesse pas de nous convier, et, dans nos œuvres, spécialement dans celles d'enseignement, le travail de réparation chrétienne qui est de plus en plus nécessaire et de plus en plus recommandé.
» Adieu, mon cher ami. La preuve que je compte sur votre bonne affection, c'est que je ne crains pas d'être indiscret en vous envoyant ce gros volume. Gardez-le, je vous prie, pour vous, car on ne s'ouvre ainsi sur des questions éminemment délicates qu'à des amis sûrs, à des catholiques de forte trempe. Mais vis-à-vis de vous, je n'aurais pas su m'arrêter à moitié chemin de ma pensée ; vous savez bien que je suis, vis-à-vis du pape, un fils docile et attristé, et qu'il n'y a paa
en moi un atome de désobéissance. Des réserves silencieuses de la conscience et de l'honneur sur les questions où la foi n'est pas engagée sont encore des afiûrniations de respect, et ces réserves, quand on les exprime à un ami, n'atténuent pas, en s'épanchant, le respect qui les domine et les limite. Je disais au cardinal Richard, en lui remettant le mandat que nous tenions de lui : « Éminence, noas nous retirons dans notre soumission, notre respect, notre impuissance, et notre douleur ». Ces quatre mots voas disent mon état d'âme.
» Je ne sais pas vous quitter. Mettez mes hommages aux pieds de M°^c de Ricliemont, et croyez-moi toujours bien à vous.
» Charles Chesnelong. »