LA CHEVELURE
Dans son bassin vert, entre ses montagnes neigeuses, le bourg d'Aiguës- Vives se réveille, joyeusement, sous les caresses d'avril.
C'est un bourg pyrénéen, dont les maisons capuchonnées d'ardoises bleuâtres se rangent, par files sinueuses, le long de deux torrents, le gave de Bibenac et le gave de Montmirailh. Ces ruisseaux intrépides se joignent au pied de l'église, heurtent leurs eaux claires avec fracas, puis s'en vont ensemble chanter en des grottes sonores, ou fouetter de leur écume des ventres roses de rochers.
Sur un mamelon pierreux, s'agglomère ce qu'on nomme la Vieille- Ville, c'est-à-dire une quarantaine de cabanes sombres, blotties en désordre au bord d'un roide sentier.
Dans la vallée grasse, la Ville-Neuve étend ses
constructions symétriques, son hôtel d'Angleterre à quatre étages, qui se carre bourgeoisement dans un parc de sapins, et son Etablissement Thermal, un édifice lourd' (fui s'appuie avec dignité sur des colonnes de marbre.
Quatre ou cinq mille étrangers, touristes ou baigneurs, séjournent à Aiguës- Vives pendant la saison. Mais en hiver, comme la station est située à 850 mètres d'altitude, le bourg se dépeuple peu à peu ; l'hôtel d'Angleterre ferme ses portes, les maisons garnies dorment comme des marmottes sous leurs volets clos, les restaurateurs et les voituriers ^migrent vers les villes de la plaine, les guides redeviennent pasteurs ou bûcherons, et cent cinquante indigènes, tout au plus, restent à Aigues- Vives, entre ces montagnes tristes qui se haussent, blanches de neige, vers des cieux sans soleil.
Mais, à présent, voici le printemps revenu ; le zénith s'éclaire, la neige fond, les gaves grossis chantent d'une voix plus forte, les monts se dévoilent et semblent jeter bas leurs nuages comme des Jaques grises, et le soleil, ce matin ci, a montré pour la première fois sa grosse tête ronde, sur la crête du Montmirailh...
Que le renouveau est doux dans la petite vallée ! Les vieux peupliers s'y pomponnent de vert, les sapins y tressaillent en secouant le givre de leurs branches, les prés attendris y prennent des tons chatoyants 4e peluche, et de toutes parts courent
des eaux vives : simples sources, pirouettant sur les pentes herbeuses, impétueux ruisseaux traversant des moulins en ruines, cascades éblouissantes se brisant sur des rocs et faisant flotter dans leur écume de glorieuses lueurs d'arc-en-ciel.
Sur la route de Pierrefitte, des grelots tintent, un cabriolet s'avance : le gérant de l'hôtel d'Angleterre fait sa rentrée au pays. Et les ménagères d'Aigues- Vives mettent la tête à la croisée pour lui offrir le salut.
— Comme ça donc, vous revoilà parmi nous ! lui disent-elles en souriant.
— Mais oui , mais oui !
— Allons ! bonjour, monsieur Gazaubon !
— Bonjour, braves femmes !
Le cabriolet tourne vivement vers le parc de sapiûs ; quelques minutes après, les fenêtres des quatre étages s'ouvrent tour à tour, et l'Hôtel immense a l'air de bâiller vers les montagnes, par ses soixante et quelques bouches.
Mais les ménagères, se sont retournées vers la route de Pierrefitte pour voir arriver des connaissances nouvelles ; c'est d'abord un ânier qui retourne au bourg en faisant claquer le fouet sur ses bétes ragaillardies, puis le directeur du Casino qui vient rebadigeonner sa façade ; maintenant c'est la Correspondance du chemin de fer qui reparaît avec son éternel bruit de . ferraille, et enfin, dans un grand- tumulte de sonnettes, tintinnabulant en
cadence sur la route poudreuse, rentre le premier troupeau ; deux ou trois cents brebis bêlantes, marquées de rouge, qu'un chien velu harcèle en aboyant de plaisir.
— Eh ! te revoici donc, Bacanère ! dit-on au berger.
— Oui-dà, me revoici !
— Allons ! bonjour ! bonjour !
Et des gamins comptent les agneaux nouveaux, les fins agneaux effarés qui se pressent contre leurs mères, tandis que le bélier, honoré de la plus grosse cloche, s'avance, grave et camus, en élevant sur ses compagnes ses larges cornes souveraines.
Et le délilé continue. C'est le fruitier de ïa rue GambeLta, le cafetier du Cours des Thermes, le colonel retraité de la Place Haute, le photographe du boulevard du Midi, qui effectuent leur rentrée à Àjgues-Vives-les-Bains ; et la petite ville qui, pendant six mois, n'a guère entendu que le mur-. mure de ses gaves, le bruit de ses fontaines, la plainte de ses sapins froissés par la bise, la petite ville s anime, se repeuple, retentit sous les pas des piétons, tremble sous les roulements des carrioles et fait fumer, l'une après l'autre, ses bicoques frileuses, capuchonnées d'ardoises bleuâtres. Et Ton peut remarquer que la plupart des personnes qui arrivent, comme toutes celles qui étaient restées, sont chétives ou laides, infirmes
ou repoussantes, car, dans ce pays superbe, la nature égoïste semble avoir négligé les espèces vivantes pour s'attribuer toutes les forces et toutes les grâces. Il en est généralement ainsi dans les hautes montagnes. Pour que les fruits soient savoureux et les femmes séduisantes, il faut du soleil et de l'horizon.
Cependant, sur un cabriolet à deux places, que traînait une mule flegmatique, une silhouette de Jolie femme apparut, ce matin-là. C'était une jeune fille vêtue de clair, qui rentrait à Aigues-Vivesavec un prêtre bedonnant.
— Eh ! voici M. L'abbé Bordes ! dit la receveuse des postes après s'être fait une visière de la main.
— En effet ! confirma le colonel retraité, dont le grand air avivait les rhumatismes. Mais quelle est donc la jolie personne qui l'accompagne ?
— Ce doit être sa nièce! diagnostiqua maître Lacrabe, maire d'Aigues-Vives, qui lisait la Petite Gironde avec gravité.
— Quelle nièce?
— Vous savez bien. Cette petite nièce qui est déjà venue il y a quatre ans.
— Pas possible 1 C'est une grande demoiselle à présent! Et quelle tournure !... Sapristi !
. Mais les commentaires n'allèrent pas plus loin, le cabriolet était fort proche ; il passa bruyamment
derrière la mule flegmatique et lasse, qui voulait s'arrêter, comme une commère, devant toutes les connaissances de la route.
— Hdi! haï ! Cadette ! lui disait l'abbé bedonnant en l'excitant avec ses guides.
Mais la mule avait vu la receveuse, le maire, le colonel, et elle devinait que ces gens-là voulaient souhaiter la bienvenue à son maître : elle ne tint donc pas compte des ordres de celui-ci et ralentit le pas.
— Eh! comme ça, vous avez quitté Argelez?
lança le vieux retraité de sa voix claire.
— Mais oui, mon colonel !
— Allons, allons ! bonjour, monsieur Pabbé et la compagnie !
Et le colonel vit, comme dans un éclair rose, un frais visage qui se retournait, vivement, pour lui rendre son salut.
— Matin î se ditPancien brave, en redressant sa jambe rhumatisée.
La mule Cadette se remit au trot alors, puis elle s'arrêta devant le Restaurant de la Paix. La jeune fille sauta lestement à terre; un domestique vint prendre les guides et donna la main au prêtre pour l'aider à descendre.
— Dételez, Touton ! ordonna l'abbé Bordes, et remisez le cabriolet sous le hangar.
— Monsieur l'abbé va monter à pied jusqu'à Gargos?
— Oui. Vous mettrez cette malle sur le dos de la mule et vous rentrerez au presbytère le plus tôt possible. Il n'y a rien de nouveau, là-haut ? L'avalanche n'a pas encore paru ?
— Non, monsieur l'abbé ! Il n'y a que celle de Montmirailh qui est tombée avant-hier.
— A-t-elle été sage ?
— Mais oui, personne n'a eu de mal.
— Allons, tant mieux, tant mieux 1
L'abbé prit son bréviaire et dit à sa compagne :
— Par ici ! dépêchons-nous ! Il faut bien trois quarts d'heure pour arriver là-haut !
Et il entraîna la jeune fille vers une ruelle obscure, un peu gêné par les bonnes gens d'Aiguës- Vives qui affluaient, de toutes parts, afin de le voir passer en compagnie d'une si belle personne.
Les montagnardes voûtées, rachitiques ou goitreuses, slationnaient devant leurs cahutes et glosaient à qui mieux mieux sur la nièce de l'abbé.
— Elle est de la plaine, celle-ci ?
— Mais oui, c'est la petite Jacqueline qui sautait à la corde avec ma fillette, il y a quatre ans ! Vous ne vous rappelez pas?
— En effet ! Comme elle a poussé vite !
— Oh ! là-bas, du côté de Pau, ça monte comme du lait î on tourne la tête et on trouve une femme à la place d'une gamine î c'est la terre qui veut ça. Il y a du feu là-dessous.
L'abbé entendait ces propos des montagnardes, et ce qui l'agaçait encore davantage, c'étaient les mines des montagnards. Quelle admiration dans leurs prunelles, quelle curiosité dans leurs bouches béantes I Tous se retournaient, tous lançaient gaillardement un « bonjour, monsieur l'abbé! » qui en disait, des choses ! Et il n'y avait pas que les gens de peu à s'extasier, il y avait surtout les riches, les élégants, les oisifs de la bourgade. M* Cazaubon, le gérant de Fhôtel d'Angleterre, vint loucher d'étrange façon devant la grille de son parc, et au carrefour de la rue Gambetta, on entendit soudain un « couec-couec » énergique : c'était le docteur des Thermes — ancien interne des hôpitaux de Paris — qui arrivait sur sa bicyclette !
• Il est certain que M lle Jacqueline, la nièce de l'abbé Bordes, méritait tous ces hommages des gens d'Aiguës- Vives.
C'était un agréable spectacle que celui de cette fraîche personne trottinant, ce matin-là, entre les maisons moroses du bourg. Elle était brune, ronde et souple. Le vieux colonel, qui avait beaucoup péché dans les deux gaves, songeait un peu, en la voyant marcher, à ces sinueuses anguilles qu'on essaye vainement de saisir et qui glissent dans les doigts avec tant de douceur. Le corps de Jacqueline dégageait un irrésistible parfum de jeunesse ; il y avait, dans ses yeux d'un bleu sombre, on ne sait
quoi de caressant et d'onctueux qui ressemblait à de la lumière condensée, à de l'essence de printemps. Son menton proéminent et largement taillé dénotait l'énergie, la ténacité, la passion, mais ce qui frappait surtout en elle, c'était l'exubérance, la fougue, la force extraordinaire de vie qui la transfigurait toute. On aurait cru qu'une demi-douzaine d'âmes fonctionnaient à la fois en elle, et sa bouche, ses yeux, ses bras, ses jambes, tout cela semblait réprimer sans cesse une foule de paroles, de sourires, de mouvements prêts à partir. Elle n'avait que dix-sept ans ; elle était encore pensionnaire dans un couvent de Pau, et à cause de sa précocité physique, de son besoin d'agitation et de grand air, les médecins lui avaient conseillé d'aller courir un mois ou deux sur les montagnes. Elle était orpheline ; son père, Laurent Marcadieu, un toréador à la mode des Landes, c'est-à-dire un « écarteur », avait été transpercé, aux fêtes d'Aire, par les cornes d'une vache de course ; et sa mère, Mélanie Bordes, était morte, presque aussitôt, d'une -affection cardiaque. Ses parents l'avaient laissée sans fortuné, mais l'abbé Bordes qui était à la fois son oncle, son parrain et son tuteur, possédait quelques immeubles productifs et devait lui donner tous ses biens. C'était lui qui la faisait élever au couvent de Pau. Il allait l'y voir souvent et constatait, avec autant de fierté que d'inquiétude, qu'elle embellissait de jour en jour.
— " Baisse ta voilette, Jacqueline ! baisse ta voilette ! lui disait-il quand il se promenait avec elle dans les rues.
Et il se demandait parfois, en tournant les pouces avec solennité, si cette filleule ne serait pas le tourment de sa vieillesse au lieu d'en être la consolation.
Ce brave abbé Bordes n'avait pas un grand air de parenté avec son éclatante compagne, car il était en possession d'un visage burlesque et ahuri qui aurait fait sensation sur la scène du Palais-Royal,
11 avait soixante ans et portait, avec fatigue, un abdomen rondelet qui devait l'empêcher, toute sa vie, d'aller voir le lever du soleil sur le pic de Montmirailh. D'ailleurs, il abhorrait la montagne et rêvait d'acquérir une ferme en Normandie. Malheureusement, à part le Restaurant de la Paix qui lui appartenait, et la Villa Madeleine sise dans la vallée d'Argelez, l'abbé Bordes n'avait de propriétés qu'à une altitude de 1,200 mètres au-dessus du niveau de la mer, et c'était ce sauvage pic de Gargos, rébarbativement dressé à l'ouest d'Aigues- Vives, qui représentait sa Normandie à lui.
Là-haut, en effet, à mille pieds au-dessus de la petite ville, était un amas de cabanes en ruines, qui ressemblait plutôt à un nid de vautours qu'à un village humain. Aucune route carrossable ne le desservait. On n'y pouvait grimper qu'à pied ou qu'à cheval. Quand on y déménageait, il fallait dé-
monter les meubles pièce à pièce et les envoyer à clos dïiae. Le chemin à suivre pour y arriver était si étroit à certains coudes, que deux hommes ne pouvaient y passer de front. Les mariés étaient obligés d'y marcher l'un devant l'autre. Quant aux morts, on les envoyait au cini etie.ru d'une fat;on expéditive : on attachait le cercueit à une corde solide et ou le faisait glisser par un couloir à avalanches. Le village était invisible du fond d'Aigues-Vives ; le Gargos le portait sur son flanc comme un colosse dépenaillé aurait un peu de vermine sur ses côtes, et il l'avait enduré pendant plusieurs siècles," dans son indifférence de géant tranquille. Mais, en Tannée 1859, il lui avait envoyé une avalanche, brusquement, par un ravin pierreux; et, sous cette chiquenaude du mont, le tiers du village avait été rasé.
Depuis lors, presque chaque année, le pic fantasque avait continué ses mauvais traitements. Une fois, il emporta ainsi le clocher de l'église avec un de ses rocs, comme un gamin fait sauter un bouchon avec un sou, et, au printemps suivant, il balaya les piliers du porche comme on renverse un jeu de quilles. A partir de ce moment, le village de Gargos — car il portait le nom de la montagne farouche sur lequel on Pavait bâti — le village de Gargos fut de plus en plus délaissé.
Le pic maniaque s'habituant à jouer avec les maisons* la plupart des habitants s'enfuirent et il
ne resta que ceux dont les demeures étaient en sûreté, derrière des contreforts plantés d'arbres. Actuellement, la nef de Féglise était encore debout, et les avalanches semblaient vouloir la respecter à l'avenir — car depuis vingt ans elles s'étaient creusé un couloir rectiligne dont elles ne s'écartaient plus — mais elle ne suffisait pas à l'exercice du culte; et, comme le village se trouvait sans ressources, Gaugos supprimé administrativement dépendait de la commune d'Aigues-Vives. Il n'y avait plus de mairie là-haut, ni d'école, ni de cure. C'était devenu un simple hameau dont les maisons, aux murailles ridées comme des faces de pauvres vieilles, se penchaient un peu plus chaque année, puis s'écroulaient, en troublant à peine de leurs pierres le gave tumultueux de Bibenac, qui coulait 400 mètres plus bas.
Dans sa jeunesse, l'abbé Jacques Bordes avait été nommé curé à Gargos. Alors, les avalanches épargnaient le village, et, comme les baigneurs affluaient à Aigues-Vives, le nouveau prêtre, confiant dans l'avenir du pays, avait acheté, à vil prix d'ailleurs, de grandes étendues pierreuses sur la montagne. Il trouva de tout dans sa propriété : des blocs de granit, des simili-grottes, des repaires d'ours, des neiges éternelles, et même, par-ci par-là, quelques traces de terre arable. Mais ce qui fit son orgueil, ce fut une cascade, une belle nappe d'eau qui s'appelait prosaïquement Pichemule; l'abbé
Bordes, dont l'âme poétique était froissée par ce mot grossier, prit soin de débaptiser cette cascade et de l'appeler très haut : la Chevelure de Madeleine ; ensuite, il planta des arbres autour des rochers, les entoura d'un mur protecteur et fit afficher sur un poteau l'avis suiyant ;
Pour voir la magnifique cascade
s'adresser au presbytère.
Et une main bien dessinée montra une porte encadrée de buis, où Poupotte, la cuisinière de M. le curé, fut chargée d'annoncer aux touristes que rentrée coûtait cinquante centimes.
Sur les cinq mille étrangers qui se rendaient annuellement à Aigues-Vives-les-Bains , trois ou quatre mille faisaient une promenade à Gargos, et presque tous ceux-ci, intrigués par l'affiche, demandaient à voir la Chevelure de Madeleine, en sorte que Poupotte encaissa de quinze à dix-huit cents francs par saison, pour le compte de son maître.
C'était le traitement d'un chanoine honoraire. Aussi l'abbé Bordes ne se soucia point de solliciter une autre cure quand sa paroisse fut supprimée. Comme sa maison était à l'abri des fantaisies de la montagne, grâce à un mur naturel de granit qui s'élevait perpendiculairement à plus de cinquante
mètres, il désira rester auprès de ses ouailles; et, de temps en temps, après le dégel, quand les avalanches n'étaient plus à craindre, il alla dire des messes peu fréquentées dans ce qui restait de sa petite église. Ensuite, pour tuer les heures de l'après-midi dont il n'arrivait pas à bout avec son bréviaire, il installa chez lui une scie mécanique, un tour perfectionné que la Chevelure de Madeleine fit mouvoir, en prêtant un peu de sa nappe ondoyante; et, le chapeau sur l'oreille, la soutane défendue par un tablier de cuir, il façonna toutes sortes de bibelots en bois : des étuis à aiguilles, des étagères, des boutons de porte, et même un tire-bottes fort bien compris, pour lequel on lui conseilla de prendre un brevet. Mais ce fut dans les coquetiers qu'il triompha! Il en fit en buis, en tilleul, en érable, en houx, en sapin, en alizier, et les espèces végétales qui croissaient sur l'aride pic de Gargos ne semblèrent plus avoir d'autre destination que de fournir des matières premières pour les coquetiers de l'abbé Bordes. Le jour de sa fête, le digne tourneur distribuait gracieusement les objets de sa fabrication à ses paroissiens, qui du reste ne mangeaient jamais d'oeufs à la coque.
- Le hameau était trop haut perché pour être habitable pendant l'hiver. D'octobre à mars, les neiges le couvraient presque entièrement. Les toitures des cabanes prenaient l'aspect de coiffes blanches, des
stalactites pendaient sur le maître autel de l'église, les arbres avaient l'air de houppes à poudre de riz, les pâturages plats semblaient des carrières de craie, et seuls, les escarpements de granit, trop raides pour reterçir la neige, montraient leurs pans verticaux comme les murs d'une citadelle noire. Alors un seul homme demeurait à Gargos. C'était Silvère Montguilhem, un montagnard taciturne de vingt ans, qui, pour quelques pièces de monnaie, gardait les maisons de ses compatriotes.
Depuis un mois, Silvère avait annoncé le dégel aux gens de Gargos retirés à Aigues-Vives ou dans la plaine, et, sur cet avis, les derniers paroissiens de l'abbé Bordes remontaient, l'un après l'autre, vers leurs masures frileuses, vers leurs prés humides ou leurs champs détrempés, que le soleil faisait pleurer, doucement, sous ses premiers rayons. Déjà Poupotte la cuisinière, et Touton le jardinier, s'étaient installés au presbytère de Gargos, avaient enlevé les housses des meubles, remonté les pendules, préparé des couvées de poussins, raclé les allées autour de la Chevelure de Madeleine ; et enfin, par ce beau matin du 30 avril, après six mois d'hivernage dans sa villa d'Argelez, l'abbé Bordes regagnait à son tour sa résidence d'été, la petite maison adossée au roc, où il allait refaire des coquetiers jusqu'à l'automne, au bruit joyeux de sa cascade...
— Par ici, Jacqueline! Tu ne sais donc plus le
chemin? dit le replet ecclésiastique après avoir dépassé les dernières maisons de la rue Gambetta, où la bicyclette du docteur faisait^encore ,des évolutions rapides.
Et il tourna brusquement à gauche, enfila un «entier entre deux barrières d'ardoises, traversa quelques prairies, et, poussant un ouf! de délivrance, commença l'ascension du Gargos. Il prit des lacets fort roides qui devaient, en vingt-cinq minutes, le conduire au hameau.
Jacqueline était heureuse; son visage, avivé par l'air frais, semblait répandre des sourires sur toutes les choses d'alentour. Au premier lacet, elle se mita courir.
— Parrain? est-ce qu'il nous voit encore, le monsieur à la bicyclette? Non? Alors, je peux faire des bêtises?
Sans attendre la réponse, elle partait, au galop, et faisait sauter sa jupe avec les talons de ses bottines.
— Dieu, que c'est bon! s'exclamait-elle, en sentant la brise de montagne la caresser au cou, aux chevilles, sous les aisselles, puis éployer sur sa nuque les mèches libres de ses cheveux.
Elle montait et redescendait follement, sans but> comme un chien gambade autour de son maître, pour rien, pour le plaisir d'épancher sa joie et de dépenser sa jeunesse.
— Oh! les beaux arbres ! Comment s'appellent-ils
donc? Et ces rochers!.,. Et cette bonne odeur qu'on sent partout! C'est le buis, dites-vous? Et cet homme, là-haut, qui s'est attaché à une corde pour couper du bois ! Et cette chèvre barbue qui regarde passer le monde par la fenêtre de sa grange ï On dirait maman supérieure, n'est-ce pas? Oh! pardon!... Je m'en confesserai!...
L'abbé ne savait pas gronder son irrespectueuse filleule.
— Oh! que cette herbe est fraîche! reprenaitelle. Fermez les yeux, parrain ! Je vais faire une cabriole dessus !
Et elle en faisait deux, puis repartait pour distribuer son enthousiasme aux pics, aux vallons, aux villages, aux cascades, à tout ce qu'on pouvait voir, entendre, respirer, parcourir, à tout ce ciel plein de clarté, à toute cette terre rocailleuse qui s'élançait en pointes blanches, comme en de grandes exaltations vers le soleil.
Le panorama se déroulait, de plus en plus vaste, de plus en plus imposant; chaque lacet nouveau découvrait des gorges sauvages, des monts insoupçonnés, des glaciers radieux. Du fond d'Aigues- Vives, on ne voyait guère que quatre montagnes; au cœur de l'été, une haute crête qui s'érigeait au Sud-est montrait seule un peu de neige aux baigneurs. Mais de Gargos, le spectacle était merveilleux, des cimes splendides s'érigeaient dans presque toutes les directions, et au nord, par une fissure
grandiose que le Gave s'était taillée vers Pierrefitte, on voyait une immense échappée bleue, une tranquille étendue de plaine, des teintes invraisemblables de saphir qui se fondaient, de plus en plus vaporeuses, de plus en plus légères, et qui allaient mourir, à vingt où trente lieues, dans une ligne calme comme la mer.
Cette vision enchantait la jeune fille. Elle ne courait plus, elle admirait, recueillie. Elle avait déjà vu cela pourtant, elle était venue bien des fois à Gargos ! Mais jadis, les pics, les glaciers, les cascades, ne la troublaient point. Ce jour-ci, la nature lui était révélée dans toute sa magnificence.
— Oh! c'est. beau à pleurer! murmura Jacqueline.
Et sa beauté semblait s'accroître.
Sur ses lèvres entrouvertes, dans ses yeux rayonnants, on devinait une âme candide, ardente, passionnée, qui Couvrait là, par cette fin d'avril, comme une de ces fleurs sauvages de la montagne, que nul n'a vues encore, et dont le premier passant respirera peut-être le parfum.
Au lieu de s'en réjouir, l'abbé Bordes en conçut une grande tristesse.
Il n'y avait plus à s'y tromper, cette fille était trop jolie et trop aimable; les fonctions de tuteur menaçaient d'être difficiles auprès d'elle.
— Ah! Seigneur! pensa-t-il, ce qu'elle va me donner de mal dorénavant! Tous les polissons du
pays vont courir après ! Que de gens l'ont admirée à Pau, à Argelez, à Pierrefitte, et tout à l'heure encore à Aiguës- Vives !... Heureusement c'est fini pour quelques jours. Il n'y a pas d'amateurs à Gargos.
Mais l'abbé crut entendre un bruit de pas sur la montagne; il tourna la tête et vit Balaruc, le juge de paix, qui gravissait la côte sur ses talons. Que voulait-il, celui-là ? Il n'avait rien à faire de ce côté!
Le tuteur de Jacqueline serra les mâchoires, comme un molosse qui va, mordre.
Et, derrière le juge de paix, s'entendit un nouveau bruit de pas; l'abbé retourna la tête et reconnut le bicycliste, qui se hâtait, en poussant sa machine devant lui.
Ah çà! ils montaient donc tous? Sans doute, le colonel rhumatisant suivait, lui aussi, en traînant la jambe ! Et M Lacràbe, le maire d'Aigues-Vives, allait arriver à son tour! et l'adjoint, l'instituteur, la gendarmerie, les Poids et Mesures, tout ça devait s'élancer, avec ensemble, sur les pas de Jacqueline!
— Ah! Seigneur! dans quel siècle vivons-nous! L'abbé se hâta. Il souffla comme une locomotive
et prit, à travers les sapins, un sentier plus direct que devaient redouter les pieds élégamment chaussés des gens du bourg.
— Nous allons voir si l'ancien interne des hôpi-
taux risque ici sa bicyclette!... Ah! les scélérats! ils sont cause que je ruine ma soutane ! Ce que Poupotte va me gronder!..;
Effectivement, dans ce sentier à izards, il dépista bientôt les fileurs. Mais il se trouva nez à nez avec le sieur Laroque, un contrebandier de Gargos, laid à payer patente — suivant l'expression du Midi — et qui nonobstant eut l'audace de dévisager la jeune fille, tout comme un gentleman de Pau.
— Eh ! monsieur l'abbé, d'où tirez-vous cette charmante demoiselle? demanda-t-il avec familiarité, quand Jacqueline eut pris les devants.
— Hein! tu disais? répliqua l'abbé furieux. Tu ferais mieux de suivre ton chemin, grand fainéant!... A propos, je ne t'adresse pas de compliments sur ton tabac. Si c'est de celui-là que tu vends à la gendarmerie, je m'étonne qu'elle ne te coffre pas ! Salut ! Amuse-toi bien !
Et, un peu soulagé par cette sortie, l'abbé reprit sa marche.
Mais, trente pas plus haut, il rencontra le charpentier Artiguenabe, pétrifié à son tour par le passage de Jacqueline. Puis, ce fut le facteur Gambielle qui ouvrit devant la jeune fille des yeux de caniche en détresse; ensuite Auguste, le gamin qui servait d'enfant de chœur, se mit à traîner ses savates d'un air superbe pour passer devant la demoiselle ; et enfin, Bertrand Cojola, un ancien de cent trois ans, courbé comme un arc, se redressa
lui-même avec des allures de mousquetaire, en reniflant l'odeur de cette belle personne.
— Hein! les centenaires aussi? songea l'abbé Bordes! Il ne manque plus que l'aveugle de la route d'Espagne! Ah! Seigneur! quelles ouailles ni'avezvous confiées?
Il rejoignit Jacqueline et se la mit au bras.
— Pressons-nous! dit-il en grondant de colère. Ils arrivèrent au village : deux files de masures
le long d'un chemin raboteux.
Mais ils nfe trouvèrent plus que Silvère Montguilhem, le petit montagnard taciturne, gardien de Gargos, qui faisait paître son mulet en confectionnant des quenouilles.
— Ah! celui-ci, pensa l'abbé, il restera tranquille, j'espère! Il ne s'enflamme généralement que devant les glaciers.
Certes le montagnard fut respectueux ; mais il ouvrit, au passage de Jacqueline, deux grands yeux limpides où se lisait la plus complète admiration.
Alors, l'abbé ne se contint plus, il se tourna vers ce jeune homme, et, voyant qu'il ne surveillait pas sa bête avec le zèle désirable, il l'apostropha de façon véhémeate :
— Hé! fils de goitreuse! Si, au lieu de rester le nez en l'air comme un imbécile, tu regardais un peu ton mulet! Tu ne vois donc pas qu'il mange de mon herbe, .vaurien ?
— Oh! pardon, monsieur! répondit le monta-
gnard d'une voix humble, en courant vers ranimai.
Mais l'abbé entra dans une colère terrible.
— Tu sais ! cria-t-il, si je t'y prends encore, nous irons chez le juge, nous deux! Chien de cagot! Tu n'as pas honte de regarder les chrétiens en face? Tu ignores donc qu'avant la Révolution tes pareils portaient une sonnette au cou, pour qu'on pût les éviter de loin!
Il rougit fort, celui qu'on traitait de cagot; mais il s'en alla sans répliquer, en poussant son mulet devant lui.
L'abbé se calma sur cette semonce; il se crut enfin au bout de ses peines ; il approchait du presbytère.
— Nous ne rencontrerons plus personne î soupira-t-il en s'essuyant le front.
Et, la tête basse, les lèvres plissées, il médita douloureusement :
— Quelle vie, Seigneur! Quelle vie avec cette petite sur les bras! Je vais y perdre le boire et le manger! Et ce sera de plus en plus fort; elle n'a que dix-sept ans ! Elle embellira encore, la coquine ! Il faudra la surveiller nuit et jour! Je ne pourrai la quitter d'une semelle! Quels soucis! quelles alarmes! Il serait plus facile de garder un troupeau de tigres dans le désert! Mon Dieu, donnez-moi des forces !
Il considérait Jacqueline à la dérobée, il exami-
nait son visage, ses épaules, sa taille, et sentait redoubler ses inquiétudes. Sa responsabilité l'efirayait.
— Seigneur! si elle tournait mal! La filleule de l'abbé Bordes!... Quel scandale!... Que n'ai-je passé la tutelle à mon frère Henri !
Il pensait aux beaux messieurs et aux grossiers montagnards rencontrés sur la route, au gérant de PHôtel d'Angleterre, au colonel, au bicycliste, à tous ceux qui avaient bourdonné de convoitise derrière Jacqueline, comme des frelons autour d'un fruit mûr.
Que serait-ce au mois d'août, quand les oisifs peupleraient Aigues-Vives? Tous les hommes valides prendraient le chemin de Gargos! Ah! on viendrait la voir 1 , la Chevelure de Madeleine!
Mais, comme il arrivait devant le presbytère, l'abbé s'apaisa progressivement; un vague sourire illumina bientôt son visage ; il s'arrêta, retint sa filleule par la manche, et dit à voix basse :
— L'entends-tu?
Une rumeur profonde sortait des rochers voisins. - — La cascade! s'écria- la jeune fille.
Elle courut vers le presbytère.
Mais le prêtre la rappela.
— Attends-moi, Jacqueline! Je veux t'en faire les honneurs!
Il était jaloux de sa cascade. Il ne souffrait pas que d'autres la vissent avant lui.
— Attends-moi ! répéta-t-il en cherchant une clé dans sa poche.
Il se hâta lui-môme, impatient, sans prendre garde à son abdomen fort malmené depuis un quart d'heure.
— C'est ici! souffla-t-il.
Avec sa clé, il ouvrit une petite porte dans un mur, et entra dans un jardin.
Alors, la Chevelure de Madeleine parut, magnifiquement, et le propriétaire joignit les mains sur son ventre, en frémissant de plaisir.
— Est-elle belle! est-elle belle! murmura-t-il dans un recueillement religieux.
Avec un bruit de foudre, la cascade se brisait devant lui, sur un amoncellement de roches éboulées; elle s'élançait, en une gerbe éblouissante, par une étroite dépression du mur de granit, et, sous sa chute, s'élevait un brouillard continuel, comme une poussière d'argent.
A ce moment de l'année, la Chevelure de Madeleine, comme toutes les cascades du reste, était plus abondante et plus fougueuse; son lit ordinaire ne lui suffisait pas, et son trop-plein se dégorgeait, de l'autre côté de l'église, en une cascatelle intermittente, qui devait se tarir complètement à partir du mois de mai.
— Vois-tu l'arc- en-ciel? demanda l'abbé à sa filleule.
Et ses yeux s'arrondirent d'enthousiasme de-
vant le beau cerceau multicolore au travers duquel, la cascade passait, comme une danseuse de cirque.
Jacqueline admira Tarc-en-ciel de bon cœur, et les brouillards glacés qui s'envolaient dans le jardin accrochèrent des gouttes fines à ses cheveux.
L'abbé la regarda et, alors, il retrouva ses soucis de naguère.
— Qu'elle est jolie, la gredinel se redit-il. Ah! Seigneur, qu'il va me falloir de vigilance!
Mais aussitôt l'abbé Bordes tressaillit. Sous l'influence de la cascade, une idée libératrice jaillissait dans son front. Quelle inspiration bienfaisante ! Adieu, les alarmes! Bonsoir, les bicyclistes! Pour recouvrer la paix des anciens jours, il suffisait de .marier Jacqueline!
— Eh oui! parbleu! il n'y a que ça ! se dit-il. Voyons, si elle y songe !
Il reprit le bras de sa nièce et murmura, devant l'arc-en-ciel rayonnant :
. — Aimes-tu ma cascade, Jacqueline ?
. — Certainement, parrain!
— Tu as raison, va! c'est à elle que tu devras ta dot! ' ,
— Vraiment? comme vous dites ça ! Vous penseriez donc à me marier ?
— Pourquoi pas? Tu es une grande fille; tu as beaucoup changé depuis quelque temps.
— Comment me trouvez-vous?
— Oh ! moi !... je nesuis guère compétent... Mais s'il faut s'en rapporter au jugement de mes compatriotes...
— Eh bien ?
— Quelles œillades, mon enfant !... tu n'étais pas révoltée ?
— Pour si peu, parrain! Eh! si vous voyiez, à Pau, quand nous allons à la promenade ! C'est ça qui est amusant !
— Tu trouves?
— Mais oui ! Oh ! ça n'a aucune importance. On ne répond jamais à leurs billets.
L'abbé bondit.
— Comment ? s'écria-t-il. Des billets ? tu as reçu des billets, déjà ?
— Comment, déjà ? Vous oubliez donc parrain, que je vais avoir mon brevet supérieur? Il y a des petites qui en reçoivent avant leur certificat d'études !
Le prêtre blêmit. Nerveusement, il fit quelques pas de long en large.
— Par exemple! gronda-t-il; par exemple!... Quelles mœurs ! Ah ! Seigneur I où allons-nous ?
Il revint brusquement vers Jacqueline, qui restait interloquée par cette sortie. Elle était bien innocente, certes, la nièce de l'abbé Bordes, car elle aurait gardé plus de discrétion si elle avait été coupable. Son tuteur le comprit vite. Mais, si le
passé ne devait pas lui donner de remords, l'avenir l'épouvantait plus que jamais.
— Il faut la marier tout de suite ! se redit-il. Et, la regardant fixement dans les yeux :
— Sois franche ! Confie-moi tout. Parmi tant d'adorateurs, en est-il un qui t'ait touchée? en est-il un que tu trouves beau, que tu aimes, que tu veuilles pour époux?
— Mais non, parrain !
— Quel dommage!... Allons, tu ne te connaispas de prétendant ?
— Pas le moindre ! Et vous ?
— Moi, non plus!... Mais je vais chercher. Ah 1 sapristi, si j'avais su !
Il mit son menton dans sa main et parut réfléchir. La jeune fille éclata de rire.
— Vous faut-il le Bottin, mon oncle ?
Mais elle se tut. Un passant s'était arrêté sur la route. L'abbé se retourna; il vit un paysan chaussé de bottes et ceint de rouge à la mode du Béarn. Il reconnut aussitôt Fun des gros bonnets du pays, le sorcier Roumigas, adjoint au maire d'Aigues-Vives, un bonhomme qui gagnait sept ou huit mille francs chaque année, en désensorcelant ses compatriotes.
— Vous voilà donc revenu à Gargos, monsieur l'abbé? demânda-t-il, à la façon des gens du pays, qui adressent toujours une lapalissade aux personnes avant de les saluer.
— Mais oui ! comme vous voyez !
— Allons, tant mieux ! Je vous souhaite le bonjour.
— Dieu vous accompagne, monsieur Roumigas !
Mais le sorcier ne semblait pas vouloir partir de
sitôt. Il restait planté devant la porte et regardait Jacqueline avec ses yeux malins de rustre, qui, habitués au noir commerce des diables, devaient trouver une agréable compensation devant ce beau brin de fille.
— Monsieur l'abbé, demanda-t-il, ne serait-ce pas M 110 Jacqueline Marcadieu ,que «je vois auprès de vous ?
— Elle-même, monsieur, pour vous servir 3 répondit la jeune fille en saluant.
Pour le coup, le sorcier n'hésita plus ; il ôta son béret et entra dans le jardin.
— Toi aussi, canaille! grommela le curé en sacrant sur son rabat.
Et il fut enchanté de voir sa nièce prendre la direction du presbytère.
— Désirez -vous regarder ma cascade, monsieur Roumigas ? Elle est fort belle ces jours-ci ! Examinez cet arc-en-ciel 1
Mais le sorcier remit son béret en disant simplement :
— Sapristi ! ce qu'il fait froid chez vous !
Puis, sans transition apparente, il demanda :
— Est-ce que vous ne connaîtriez pas une fille à marier, monsieut l'abbé ?
Le tuteur de Jacqueline se retourna vivement.
— Pour qui ça, monsieur Roumigas?
— Pour un joli garçon de vingt-cinq ans, docteur en droit, et qui aura quatre-vingts ou cent mille francs après la mort de son père.
— C'est trop ! balbutia l'abbé. Je ne connais personne !
Roumigas eut un sourire généreux :
— Bah! mon fils ne cherche pas une femme millionnaire! Pourvu que ce soit une jolie fille, bien élevée, portant un nom honorable et devant posséder un jour vingt-cinq ou trente mille francs...
Alors l'abbé se troubla, son cœur battit avec tumulte.
— Est-il donc vraiment sorcier, cet homme ? se demanda-t-il en rougissant.
Roumigas constata que ses paroles avaient produit quelque effet et il reprit, avec plus d'assurance :
— Est-ce que vous vous souvenez de «ion fils Gaston, monsieur l'abbé? C'est devenu un homme. On le trouve charmant. Je crois que sa femme sera heureuse. Je vais le voir, tantôt, à Toulouse. Vous savez qu'il est inscrit au barreau de cette ville ? Je lui parlerai de vous et de M llc Jacqueline. Ils ont joué ensemble, ces enfants!... Bonjour, monsieur l'abbé ! Présentez mes compliments à votre filleule! C'est un peu ma parente; Marcadieu, son grand-
père, était propre cousin du mien î Allons, à bientôt ! Si vous avez quelque emplette à faire à Toulouse, pensez à moi ! Je prends le train de quatre heures.
Le sorcier partit. L'abbé resta bouleversé.
— Son fils !.. Il m'offre son fils pour ma filleule! murmura-t-il. Quelle aubaine!... Voyons! ne nous emballons pas ! Aurais je mal compris? Mais non! Il vient de me faire une proposition en règle ! Eh ! c'est un envoyé du ciel, ce familier de Satan ! Je crois fichtre bien que je vais la lui donner, ma filleule ! C'est un excellent parti ! M. Gaston, avec ses cent mille francs, pourrait prétendre à beaucoup mieux !... Bah ! la petite est jolie ! ça compensera !
Guilleret, il se dirigea vers le presbytère. Il frémissait de plaisir ; il aurait voulu chanter des Magnificat aux nuages.. Ce Roumigas venait de lui tirer une grosse épine du pied. Pourquoi diantre faisait-il ça ? Il devait avoir ses raisons, le vieux malin! Mais baste! l'abbé pensa surtout aux siennes. En mariant Jacqueline, il l'émancipait. Tant pis pour le mari s'il ne savait pas éloigner les galants ! Lui, l'ancien tuteur, ça ne le regardait plus; et, sans alarmes, il pouvait se remettre à tourner des coquetiers!...
— Ah ! le brave sorcier, tout de même !
. L'abbé souriait d'aise; il ouvrit sa tabatière incrustée de nacre et renifla le tabac de Laroque avec délices.
Il rentra chez lui, poussa la porte de son salon, marcha d'un pas dansant, avec l'allégresse d'un prisonnier qui s'évade, et s'arrêtant tout à coup, pour mieux réfléchir :
— Comment est-il, ce Gaston? Je ne me rappelle plus, moi ! Bah I il est avocat ! il habite Toulouse ! il doit avoir des qualités! Jacqueline en raffolera tout de suite!... D'ailleurs, je vais m'informer, faire une petite enquête sur place...
Il tira sa montre :
— Onze heures dix. Si je suivais Roumigas? Si j'allais le voir immédiatement, ce Gaston ?... Mais oui ! j'ai le temps! il faut battre le fer tant qu'il est chaud. En trois mois, je peux marier Jacqueline !... Allons-y!
L'abbé se dirigea vers la cuisine :
— Bonjour, Poupotte ! ça va bien? Fais-moi donc le plaisir de courir chez M. Roumigas. Dépêche toi, tu le trouveras en chemin. Dis-lui que je l'accompagne à Toulouse. Qu'il ait la bonté de me prendre en passant J-
— Saints Anges! s'écria la vieille cuisinière. Vous repartez déjà pour Toulouse !
— Oui, Poupotte ! Tu prépareras la malle après déjeuner, tu mettras dedans ma soutane neuve, mes souliers vernis, un rabat et du linge pour deux jours. Fais vite !
Poupotte dut bien obéir. Elle se rendit chez le sorcier, qui habitait au bout du village de Gargos
revint au presbytère et servit un déjeuner copieux. • L'abbé Jacques et sa pupille y firent honneur.
Puis, pendant que la bonne empaquetait les vêtements de son maître dans une vieille malle couverte de cuir, le tuteur poussa Jacqueline dans une pièce contiguë. C'était l'atelier.
L'abbé avait des joues resplendissantes, ses prunelles rayonnaient de joie. Il ouvrit un robinet, l'eau coula, des roues s'ébranlèrent, et un tour se mit à ronfler comme un gros hanneton.
Quand la jeune fille fut initiée au mécanisme, son parrain lui dit :
— Ecoute, je vais partir ; je resterai absent deux ou trois jours. Sois bien sage. Si tu t'ennuies, tu pourras faire aller mon tour!... Ne casse rien ! Dans ta chambre, tu trouveras des romans. Mais, surtout, ne mets pas les pieds à Aiguës- Vives ! Ça, il faut le jurer î Promets-moi de rester bien tranquille au presbytère et de ne pas descendre la côte. Si tu as besoin de prendre l'air, tu pourras courir un instant sur la montagne de Gargos, au-dessus du village ; de ce côté-là, tune trouveras personne ! Mais, je t'en supplie, ne va pas sur des chemins à vélocipèdes! -Fuis Laroque, le contrebandier! Evite aussi Cazaubon, le gérant de l'hôtel d'Angleterre ! Si Balaruc, le juge de paix, s'approchait trop...
— Attendez, parrain ! dit Jacqueline en l'interrompant ; attendez une minute, que je note tout ça sur mon agenda.
Elle retira un carnet de sa poche, l'ouvrit, prit le crayon, et s'apprêtant à écrire ;
— Cazaubon... Laroque... Et puis, qui ?
— Balaruc!
— Avec deux l ?
I/abbé ne put s'empêcher de sourire.
— Enfant î tu plaisantes! C'est mal... Fuis tous ces gens-là ! ils sont dangereux ! Evite-les comme la peste !... Et à mon retour, si Dieu nous aide, tu auras ta récompense !
— - Un polichinelle? Un mari de quatre sous ?
— Pourquoi pas ?
— C'est vrai ? Vous allez me chercher un mari à Toulouse ?
— Je t'avoue que je n'ai pas autre chose à y faire !
— Dieu, que c'est amusant !... Vous savez, je le veux blond, grand, avec des moustaches comme ça ï
— Sois sérieuse, Jacqueline, et prie le ciel pour que ma mission réussisse. Le mois de Marie commence demain. Voici la clef de l'église. Chaque soir, pendant que Poupotte sonnera l'Angélus, va réciter un chapelet devant l'autel de la Vierge.
— Pour qu'il ait des moustaches? Je prierai la Vierge, parrain!... Non, vous êtes trop drôle! Il faut que je vous embrasse !"
— Elle mit ses bras frais autour du cou de l'abbé Jacques, et celui-ci ferma les yeux, pieusement, comme il faisait à la communion.
— Mâtine ! comme je les comprends ! se dit-il en songeant à tous les individus qui avaient gravi la côte.
Mais il chassa promptement ces idées profanes, promit de réciter un acte de contrition, tout à l'heure, dans le train, et fit ses derniers préparatifs.
Comme il changeait de itfbat, il revint brusquement vers sa filleule.
— Ah! Jacqueline, j'oubliais! Pour te distraire, surveille donc le mulet qui paît là-bas!
— Quel mulet?
— Celui du Cagot, de Silvère Montguilhem, tu sais bien? ce petit bonhomme que nous avons trouvé près de l'église !
— Ah! oui ! le fabricant de quenouilles?
— C'est ça ! Il laisse sa bête abîmer nos terres. Vois-tu cette barrière d'ardoises? C'est la limite. En deçà, c'est à nous; en delà, c'est à lui. Si le mulet dépasse la borne, fais-le prendre par Poupotte pour l'envoyer à la fourrière. Ça lui apprendra ! Est-ce compris ?
— Oui, parrain.
— Bien. Il est deux heures quarante, j'aperçois Roumigas qui arrive; sois sage! n'oublie pas mes recommandations !
L'abbé embrassa la jeune fille, rejoignit le sorcier sur la route et descendit avec lui vers la vallée.
— N'oublie pas mes recommandations! cria-t-il de nouveau du fond du village, avant de tourner vers Aiguës- Vives.
— Soyez tranquille, parrain !
Et Jacqueline lui envoya un gentil salut, en montrant l'agenda au bout de sa main droite.
Quand elle fat seule, M lle Jacqueline Marcadieu s'ennuya énormément. Elle défit sa malle, rangea ses vêtements dans une chambre du rez-de-chaussée, enleva son costume de voyage pour passer une robe de demi-saison, et prit un livre.
Mais Pabbé n'avait laissé sur la table que des romans de la Bibliothèque Rose, et Jacqueline les trouva trop peu corsés pour une demoiselle qui allait avoir son brevet supérieur.
Alors elle entra dans l'atelier de son oncle et fit manœuvrer le tour ; mais elle ne sentit pas venir la passion des coquetiers et ne cassa rien du tout.
— C'est assommant ! dit-elle en passant au jardin.
Là, le spectacle des montagnes l'intéressa beaucoup. Dieu ! qu'il y en avait ! Et qu'elles étaient drôles !
Elle appela Poupotte.
— Dites-moi donc le nom de ce pic, là-haut, à droite. Vous voyez bien? ce grand pic blanc !
Poupotte regarda la chose.
— Eh ! je ne sais pas, moi, répondit-elle.
— Comment i depuis vingt ans que vous êtes ici, vous ne vous êtes jamais demandé le nom de cette montagne ?
— Eh ! non. Que voulez- vous que ça me fasse? j'ai entendu dire qu'il y avait un Pic de Montmirailh quelque part ! Mais je ne sais pas où c'est !
— Et celle-ci, à gauche, couverte de champs et de prairies ?
— Celle-ci ? Je la connais ! J'ai un oncle qui y demeure ; il s'appelle Charles Vergez !
C'étaient toutes les connaissances géographiques de Poupotte.
— Alors, comment tuer le temps? se demanda Jacqueline.
L'église en ruine de Gargos était proche.
— Parbleu ! je vais prier la sainte Vierge, pour que le mari rapporté par mon oncle soit bien conditionné ! r
Elle prit sa clé, mais, voyant une grosse brèche dans une chapelle latérale, elle crut plus simple d'entrer par là. Ce fut assez facile : deux ou trois sauts parmi les décombres et elle se trouva dans le saint lieu. Elle y aperçut une chèvre qui avait dû passer par le même endroit et qui s'était égarée du côté du confessionnal, où l'herbe poussait dru.
Jacqueline s'agenouilla devant l'autel de Marie et récita son chapelet, en pensant à un officier anglais qu'elle avait vu jadis à Pau. Ce personnage était grand, blond, et portait des moustaches. Les
demoiselles du couvent l'avaient trouvé fort bien-
— Bonne Vierge ! c'est un mari comme ça que je vous supplie de me donner ! dit Jacqueline après chaque dizaine.
Quand elle eut prié pendant trois quarts d'heure,, elle se leva.
— C'est assez! Si je continuais trop longtemps, il aurait peut être sept pieds de haut !
Elle s'en alla par le chemin de la chèvre.
— Et maintenant, que devenir? se demanda-t-elle en bâillant. Si j'avais quelqu'un à faire enrager!
Elle poussa un léger cri.
— Voilà la bête du voisin qui revient au pâtu. rage ! Ça va me fournir des émotions !
Jacqueline se cacha derrière une tonnelle de buis, et, suivant les recommandations de son parrain, elle surveilla patiemment le mulet.
Le montagnard qu'on appelait Silvère Montguilhem s'assit près de sa bête. C'était un garçon de dix-huit à vingt ans, petit, brun, imberbe. Il avait pour coiffure un béret de laine roux, et portait sur ses épaules le vêtement des bergers du pays, c'està-dire un ample manteau à capuchon, semblable à une robe de moine. Le capuchon était rabattu, et le montagnard laissait voir sa figure juvénile, triste et pâle comme celle d'un convalescent. Il baissait la tête et faisait des quenouilles avec des tiges de roseau. Quand il avait bâti, au moyen de lamelles flexibles, le château supérieur, destiné à recevoir
le lin, il couvrait le manche d'ornements variés : croix, triangles, cercles, spirales, qu'il gravait avec des fers menus, puis, dans un beau parafe, il mettait sa signature « Silvère Montguilhem », ce qur donnait à chaque quenouille la valeur de quinze? centimes.
En été, il exerçait un métier plus rémunérateur : il était guide ; et Moussu — ainsi se nommait lemulet prospère qui paissait près de lui — portait, durant trois mois, les touristes d'Aigues-Vives sur les montagnes faciles de la région. Du reste, quoiqu'il traînât un peu sa jambe gauche, depuis qu'il se Tétait cassée en tombant dans une crevasse,. Montguilhem jouissait d'une grande réputation comme guide de sommets ; il connaissait tous le& pics de la chaîne centrale, depuis le Balaïtous jusqu'au Nethou, en passant par le Vignemale et le Mont-Perdu, et pour ceci, l'abbé Bordes l'appelait ironiquement «r Monsieur le Pyrénéophile î » quand il ne le traitait pas de Gagot. Ce dernier sobriquet est l'injure la plus sanglante qu'on puisse adresser à un Pyrénéen. Silvère devait le subir à cause desa défunte mère, qui avait eu un goitre au cou, comme les descendants des races maudites. Habitué de bonne heure aux sarcasmes des jeunes gens, au dédain des jeunes filles, Silvère était devenu un montagnard sauvage, dont la bouche ne savait guère sourire, dont les yeux, d'un bleu terni, avaient l'humilité des pauvres, la mélancolie des.
résignés. Pour deux cents francs, il avait acheté à l'abbé Bordes une parcelle de terrain sur la montagne. C'était, au midi de l'église, un bout de pré dévasté par les avalanches, puis, cent mètres plus haut, une pente de rochers sans valeur où il ne poussait pas un brin d'herbe. Sur le pré, qu'arrosait actuellement le trop-plein de la Chevelure de Madeleine, il s'était bâti une cabane avec des pierres frustes, posées les unes sur les autres, sans le moindre mortier, mais il n'habitait cette résidence que pendant quatre ou cinq mois, à cause des avalanches qui la menaçaient après chaque dégel. Le reste du temps, le montagnard et son mulet demeuraient là-haut, dans un cottage à eux : une grotte confortable et spacieuse, dont les ours, tout au plus, avaient dû essuyer les plâtres.
— Hep ! là-bas ! Si vous surveilliez un peu votre bête?
Ainsi cria Jacqueline en sortant tout à coup de sa tonnelle.
— Hep ! bonhomme ! vous n'entendez donc pas ce que je vous dis ?
Le montagnard regarda son mulet et ne se troubla point. Il continua de confectionner ses quenouilles. Jacqueline s'élança :
— Vous avez du toupet tout de même ! Voulez vous bien chasser votre mulet?
— Mon mulet ne fait rien de mal, mademoiselle! il patt sur mon pré et non sur le vôtre !
— Avec ça ! C'est ici que finit votre propriété ! Reculez un peu vite !
— Non, mademoiselle ! C'est vous qui êtes sur la mienne. La limite, de ce côté-là, se trouve derrière vous : c'est ce ruisseau.
Jacqueline avait eu tort ; elle fut donc furieuse.
— C'est bon 1 dit-elle ; nous réglerons ça !
Mais, sans la regarder, le montagnard avait
repris ses quenouilles.
Quelques minutes s'écoulèrent.
— Et cette fois? cria soudain Jacqueline; ai-je tort encore ?
Le jeune homme se leva.
— Non, mademoiselle ! avoua-t-il en courant vers son mulet.
— Ah î vous le reconnaissez, vaurien ! Attendez un peu !
La filleule de l'abbé Bordes ramassa un caillou et le lança vers la bête. Elle ne l'atteignit pas et sa colère s'en accrut. Elle ramassa un deuxième caillou et, cette fois, elle fut plus heureuse. L'animal reçut le coup sur les côtes.
— Mademoiselle, vous seriez bien aimable de ne pas faire de mal à mon mulet !
Mais Jacqueline avait trop d'entrain pour s'arrêter si vite. Puis, elle lançait les pierres avec un si joli mouvement de bras ! Sa manche à la dernière mode bouffait comme une voile de navire ! Et ses cheveux, ce qu'ils sautaient sur sa nuque !
— Mademoiselle ! cria le montagnard, pardonnez à ma bête, je vous en prie ! Elle n'est plus sur vos terres !
— Elle y a été ! répondit l'intrépide jeune fille- Et un nouveau caillou effleura la tète de
Moussu.
— Ah ! vous allez me l'éborgner, mademoiselle !... De grâce !...
Mais les pierres continuaient à pleuvoir. Le mulet fuyait, au galop, cherchant une issue.
Silvère s'indigna :
— Ah! vous allez finir! gronda-t-il sur un ton menaçant.
Et il marcha vers Jacqueline.
— Au secours ! cria-t-elle. A moi !
Elle s'échappa, effrayée; puis, se retournant, elle ramassa une pierre plus grosse et la lança sur le montagnard.
On entendit un coup sourd. Le petit guide poussa une plainte et porta les mains à son front. Entre ses doigts, le sang jaillit.
— Ah ! mon Dieu ! balbutia Jacqueline, qu'ai-je fait?
Silvère s'était arrêté. A présent, ses mains étaient rouges.
A cette vue, la jeune fille eut un cri d'horreur.
— Misérable que je suis !
Elle s'enfuit, en fermant les yeux, vers le presbytère. Elle courut sans regarder derrière elle et
Là CHEVELURE DE MADELEINE 43
arriva devant le jardin. Mais elle eut peur d'entrer, de rejoindre Poupolte, de lui raconter sa mauvaise -action, son crime peut-être !
— Ah ! mon Dieu I murmurait- elle encore î Afiolée, elle remonta vers la cascade, à travers
ïes ronces, les arbustes, les rochers, à la recherche d'un trou quelconque, d'un endroit obscur où elle pût se cacher, où elle pût rouvrir les yeux sans voir ces doigts rouges, ces mains sanglantes du petit montagnard.
Elle trouva un bloc éboulé, un immense pan de granit mal couché sur le sol. Elle passa dessous, se blottit dans un coin et ne bougea plus.
La chute d'eau voisine lui jetait au front des nuages glacés qu'elle ne sentait pas. Le soir était paisible. Au levant, derrière uue montagne aride, un pic neigeux resplendissait, frappé par le soleil vespéral. Plus bas, une gorge étroite qui laissait voir la clarté bleue d'un lac lointain, charriait déjà de la nuit, comme un fleuve noir. On n'entendait que le fracas de la cascade, la colère des eaux écumant sur les roches.
Jacqueline tremblait comme un enfant. Elle s'était réfugiée là, sans réfléchir, poussée par la honte et la terreur. Mais la raison lui revint bientôt.
— Il faut que j'aille voir ! se dit-elle, il faut que j'aille lui porter secours l
Elle se leva et, aussi promptement que lorsqu'elle avait fui, elle retourna au pré.
Elle ne vit pas le petit montagnard. Les pâturages étaient déserts.
Alors, son cœur eut une commotion. Elle avança. Elle arriva au bord du ruisseau. Elle retrouva la place d'où elle avait lancé les cailloux. Dix pas plus loin, elle découvrit une tache rouge sur Pherbe, une tache large, d'où partait, comme un chemin, une traînée de gouttes vermeilles.
— Il s'en est allé ! murmura Jacqueline.
Elle suivit les traces, qui se dirigeaient, à travers le pré, vers le sommet de la montagne ; elle marcha vi^e, en regardant toujours, sur les rocs éboulés, ces gouttes rouges qui étaient le sang du petit montagnard. Elle gravit ainsi, par deux lacets fort roides, la haute muraille naturelle dressée derrière je hameau, et, quand elle l'eut dépassée, elle trouva de nouveau les traces rouges sur le sol. En les suivant encore, elle arriva dans un ravin où coulait une eau écumante — le trop-plein de la cascade, sans doute — puis, dans un chaos de pierres, enfin devant une sorte de grotte, dont une porte vermoulue défendait l'accès.
Jacqueline s'arrêta devant cette porte.
— C'est ici ! pensa-t-elle.
Et son cœur se comprima.
Elle hésita quelques secondes, puis s'approcha, pencha sa tête, regarda dans la grotte. Elle ne vit rien. Elle entendit seulement un pied de cheval ou de mulet, qui frappait le sol. Le montagnard avait
dû remonter avec sa bête. Et alors, la voix de Jacqueline demanda, bien repentante, bien craintive :
— Êtes-vous là ?... êtes- vous là, monsieur Montguilhem?... Répondez-moi, je vous prie !... Répondez-moi ! ouvrez-moi si vous le pouvez !
Il n'y eut pas de réponse. Rien ne bougea dans la grotte.
— Tenez, je me mets à genoux ! reprit la voix de Jacqueline, — à genoux devant vous ! et j'y resterai jusqu'à ce que vous m'ayez ouvert !
Elle joignit ses mains, elle pleura de remords et de désespoir. Mais la porte ne s'ouvrit pas. Aucun bruit ne sortit de la grotte obscure.
-— Oh ! s'il était mort! se dit Jacqueline.
Elle se releva, poussa la porte et put entrer. Elle se trouva dans une sorte de couloir, plafonné par des rochers gris dont les masses irrégulières allaient se noyer dans l'ombre. Elle n'aperçut rien d'abord. Elle avança, en tâtonnant, et heurta un corps immobile étendu sur le sol.
— Ah ! c'est vous! cria-t-elle en se baissant. C'est bien vous! Et vous n'êtes pas mort!... Oh! pardon! je ne savais pas ce que je faisais !
Elle se remit à genoux, cacha sa face dans ses mains, et laissa partir ses sanglots.
Elle avait aperçu le visage du montagnard dans l'ombre, un visage pâle et triste, dont les yeux timides la regardaient, et elle avait aperçu aussi un bandeau blanc, taché de rouge sur le milieu.
Jacqueline sanglota, le front baissé, pendant une minute. Et ses prunelles restèrent closes, pour ne pas voir celles de sa victime, ces prunelles si -graves qui devaient la regarder toujours.
— Pardon ! dit-elle encore, je ne suis pas méchante d'habitude ; je ne voulais pas vous faire du mal. Je ne sais pas ce qui m'a pris ! Je pense que j'ai été folle un instant! et à présent, je suis bien malheureuse! Oh! si je pouvais vous donner de mon sang pour réparer celui que vous avez perdu ! . . . Pardonnez-moi ! pardonnez-moi !
Et ceci fut lancé en un tel cri de douleur, que le montagnard s'en émut sans doute, car Jacqueline entendit sa voix faible qui répondait :
— Je vous pardonne, mademoiselle ! Ne vous faites pas de chagrin !
— Oh ! merci ! dit la jeune fille en remontrant son visage. Que vous êtes bon ! que vous êtes bon !
Sans le savoir, elle lui avait pris une main, et elle la serrait dans ses doigts tremblants.
— La blessure n'est pas grave, n'est-ce pas?
Rassurez-moi vite ! Ce sang m'a tant effrayée. Ce ne sera rien, sans doute?
— Je l'espère, mademoiselle ! J'ai entendu dire que les blessures à la tête sont mortelles ou insignifiantes. Si j'avais dû mourir, il me semble que ce serait déjà fait. D'ailleurs, je crois que ça ne saigne plus.
— Oh! tant mieux! Non, ce ne sera rien! Je
vais si bien vous soigner ! Vous guérirez tout de suite ! Ah î vous verrez, monsieur Silvère ! J'ai pris des leçons de médecine pratique au couvent ; on nous enseigne ça depuis quelques années. Moi, je suis très forte. Laissez- vous faire !... D'abord, vous avez la tète trop basse ! le sang pourrait se remettre à couler.
— Je crois que vous avez raison ! dit le montagnard.
Et il se souleva sur son coude.
— Non, restez! ne bougez pas!... Imprudent!
c'est moi qui vais vous soulever! Ne faites pas d'effort !... Qu'est-ce que vous avez ici? Du foin?
— Oui ; la provision du mulet.
— C'est bien, laissez-moi en mettre un peu plus sous votre tète. Tenez, comme ça. Vous sentez-vous mieux?
— Assurément !
— A la bonne heure !
Elle lui faisait un oreiller de foin, très doux, en écartant les herbes trop rudes pour qu'il ne s'égratignât pas le visage.
— Est-ce (fue vous avez assez chaud ? Le temps va fraîchir ! Je vois là votre cape sur une pierre ; laissez-moi l'étendre sur vous! Ouf! qu'elle est lourde ! Il va faire joliment bon, là-dessous ! C'est moi qui voudrais avoir un édredon comme ça !
Caquetant ainsi, elle allait et venait dans la grotte, empressée, heureuse, souriante, et, de ses
yeux tristes, le blessé la considérait silencieusement, un peu honteux de voir une demoiselle si jolie tourner autour d'un gîte si misérable.
Jacqueline devina sans doute ces pensées, car elle s'écria, le plus sincèrement du monde :
— Dieu ! que c'est amusant, chez vous ! Moi, quand je serai majeure, j'achèterai une grotte comme ça, et je n'en, sortirai plus ! Est-ce qu'il y en a encore à louer ? Vous me les indiquerez, n'est-ce pas ?
Alors, elle se promena sous les voûtes et admira la résidence du montagnard. Peu à peu, ses yeux s'étant habitués à la pénombre, elle put distinguer les objets environnants. Elle vit le mulet dans une caverne voisine.
— C'est l'écurie ? s'exclama-t-elle. Oh ! il y a de la place! Et comme c'est solide!... Et ici, cette autre pièce ! c'est votre salon ? Oh î charmant ! Il n'y a pas de palmiers dans les coins ! Et par là-bas? Le petit salon, je pense !... Est-ce que vous recevez, de quatre à sept?... Il manque seulement une antichambre avec un ours nature pour recevoir les parapluies entre ses pattes... Ne faites pas attention ; je plaisante, mais au fond, je trouve ça très beau, je vous assure!
Elle s'interrompit brusquement, pour dire :
— Je suis une étourdie, je devrais comprendre que je vous fatigue avec toutes ces paroles. Je vais vous laisser dormir, vous en avez besoin. A bientôt, je reviendrai I
Elle s'éloigna sur la pointe de ses bottines, comme une garde-malade silencieuse ; mais quand elle fut arrivée à la porte, elle se retourna :
— Encore deux mots : voulez-vous me dire où vous prenez votre pension ? Je n'ai pas vu d'office chez vous, les fourneaux m'y semblent rares. Il y a sans doute quelque femme qui vous fait la cuisine au village ?
Le montagnard répondit :
— L'été, je prends mes repas chez Artiguenabe, le charpentier de Gargos ; l'hiver, j'ai des provisions avec moi, du pain dur, des pommes de terre, quelques conserves. De temps en temps, quand il n'y a pas trop de neige sur lea lacets, je vais manger à Aigues-Vives.
— Mais, ce soir, où comptiez-vous dîner ?
— Oh ! je n'ai besoin de rien !
— En voilà, une idée ! Vous devez être fort affaibli, au contraire, après une saignée comme ça ! Je vais vous apporter un œuf à la coque ! Reposezvous.
Et la jeune fille s'en alla, bien vite, pour ne pas entendre le refus du petit montagnard.
Elle se hâta, elle traversa le chaos de pierres, franchit l'eau écumante du ravin, descendit les degrés taillés dans le granit, retrouva le pré, le jardin, le presbytère, et très nerveuse, avec beaucoup d'émotion sans doute, mais avec moins de honte qu'elle n'aurait cru, elle raconta tout à la
servante de l'abbé, tout : la querelle, la blessure, le pardon.
— - Faites cuire deux œufs à la coque, Poupotte, je vous en prie ! C'est pour le petit montagnard ! Je veux les lui apporter tout de suite !
Elle-même, voyant la table servie dans la salle à manger du presbytère, dîna promptement, comme un voyageur pressé au bufïet d'une gare.
— Ne faites pas attention, Poupotte. Une autre fois, je savourerai vos plats à loisir. Votre dîner était exquis. Passez-moi les deux œufs.
Elle prit du pain, un couteau, une cuillère, une bouteille de vin d'Espagne, et repartit.
Le soleil se couchait. En quelques minutes, elle fut à la grotte. Elle n'osa pas rentrer d'abord. S'il dormait? Elle demeura immobile, sur le seuil, l'oreille tendue, la respiration arrêtée.
Mais le blessé remua beaucoup sur sa couche de foin, pour signifier apparemment qu'il était réveillé.
Alors, Jacqueline poussa la porte avec joie.
— Voici ! dit-elle, ils sont tout chauds ! Dépêchons-nous !
Mais Silvère ne voulut pasî Non, non! Il n'avait pas faim ! Il le jura! Mademoiselle était trop aimable Il ne méritait pas tant de bontés...
— Taisez-vous! ça vous fatiguerait! répliquat-elle. Et mettez -vous en position bien vite!
Sans écouter les protestations du petit guide, elle
ouvrait un œuf, vivement, avec la pointe du couteau.
— Àh! mon Dieu! s'écria-t-elle, J'ai oublié le sel!,.. Attendez I Je vais en demandera Poupotte!
Mais il la retint par la manche :
— Mademoiselle, c'est inutile ! Je vous assure î... Vous vous fatigueriez î,
EE, pour l'empêcher de redescendre, il hasarda cette déclaration de principes :
— Je n'aime pas les œufs salés !
— Vrai ?
— Mais certainement, mademoiselle î
— Prouvez-le!
Il était pris. Il s'exécuta de bonne grâce; et il mangea, en baissant les yeux, avec le trouble d'un pauvre diable qui aurait une reine pour servante.
D'une main, Jacqueline tenait l'œuf; de l'autre, elle trempait les mouillettes.
— J'aurais pu apporter un coquetier! dit-elle, il , n'en manque pas à la maison ! . . . Mais ma foi, j'étais
trop chargée 1 vous ne m'en voulez pas?
Quand l'œuf fut vide, seulement, Silvère osa dire :
— J'en avais un, ici, dans le coffre... M. l'abbé m'en a fait cadeau à Pâques.
— Eh bien, vous allez le prendre pour manger l'œuf qui reste !
— Non, mademoiselle ! C'est suffisant. Je vous • remercie !
- Sans façon?
- Sans façon !
- Alors buvez un coupî... Oh! à la régalade, je vous prie! J'adore ça! Voyons si vous êtes fort? Moi, je ne sais pas du tout! Je souffle, je tire à faire éclater la bouteille, et rien ne vient. Montrez, vous!,.. Non? Dans ce cas, je vais chercher un verre !
Il dut bien boire alors! Et Jacqueline fuj; heureuse d'entendre le glouglou du vin d'Espagne dans le gosier du petit montagnard.
— Bravo! c'est parfait. Vous me donnerez des tenons quand vous serez guéri.
Elle ivprit la bouteille, la boucha et la posa dans un coin. l J uis, voyant qu'il lui restait un œuf, elle le mangea bravement elle-même, sans sel.
- Tiens! ce n'est pas aussi mauvais que j'aurais mil IL est vrai que j'ai un appétit, dans cette grotte] Ce n'est pas comme dans ces salles de style Henri II!... Ah! s'écria-t-elle brusquement, en se remettant debout avec sa vivacité ordinaire. Ce pauvre mulet que j'oubliais !...
Elle fut dehors avant que le maître de Moussu eiU trouve le temps de demander des explications; il entendît les pas précipités de Jacqueline sur les pierres, et, quelques instants après, il la vit revenir, un peu essoufflée, avec un gros panier chargé de légumes.
- Est-ce qu'il aime les choux? demanda-t-elle.
Et les carottes ? J'ai apporté aussi quelques navets.
Elle s'approchait de Moussu et lui offrait ces divers légumes.
Le montagnard surpris se leva sur le coude :
— Où avez-vous pris ça, mademoiselle?
— Dans le potager de mon oncle ! Ah ! les choux ne sont pas fameux ! Touton ne s'est pas distingué cette année.
Mais le mulet n'était pas aussi difficile, lui. Il bâfrait, tout simplement, en regardant, de ses gros yeux effarés de bête, cette belle personne inconnue, qui tantôt lui jetait des pierres et qui, à présent, le traitait avec tant de munificence ! Mais la philosophie ne troubla pas sa faim ; en quelques tours de langue, il eut tout avalé. Même, quand il eut fini, ses oreilles se tournèrent sans façon vers Jacqueline, et il poussa une espèce de hennissement fort expressif, qui signifiait : « Encore ! »
— Moussu, tu n'es pas convenable! lui dit son maître. .
Et baissant de nouveau ses yeux confus, Silvère balbutia, très doucement, d'une voix qui s'entendit à peine :
— Mademoiselle, permettez-moi de vous remercier pour lui et pour moi! Vous êtes mille fois trop bonne ! Si, tantôt, dans le pré, j'ai mal reçu vos paroles, je vous prie de me le pardonner !
— Oh ! ne parlez pas ainsi ! dit Jacqueline émue jusqu'aux larmes. C'est moi qui ai eu tous les torts
et qui devrais avoir honte de paraître devaDt vous! Excusez-moi pourtant si je reviens encore vous voir : c'est que j'espère devenir votre amie !... Bonsoir, monsieur Silvère ! A demain !
Elle tendit sa main fine, sa main confiante, qui, au fond de cette grotte déjà noyée par la nuit, semblait recueillir dans sa blancheur les derniers rayons épars autour d'elle , et ses doigts serrèrent avec sympathie les doigts du petit montagnard.
— A demain, Moussu! dit-elle ensuite, en caressant l'épaule du mulet.
Et Jacqueline s'en alla doucement vers le village de Gargos, en regardant au loin, par-dessus les montagnes assombries, un svelte pic rose baisé au front par le soleil mourant.
Mais une cloche voisine tinta. Poupotte sonnait l'Angelus, sous une espèce de hangar accoté à l'église, et qui remplaçait le vieux clocher démoli par les avalanches.
Alors, la jeune fille se rappela les recommandations de son parrain. Elle entra dans le jardin du presbytère, cueillit quelques fleurs, et alla les déposer sur l'autel de Marie. Puis, bien pieuse, et un peu troublée par la nuit envahissante, elle s'agenouilla devant la Madone. Elle la pria d'un cœur fervent, elle récita son chapelet de ses lèvres bien humbles, et cette fois, après chaque dizaine, elle pensa :
— Sainte Vierge, quand il ne serait pas des plus grands, ni même des plus blonds...
- Dès que Jacqueline fut sortie de la grotte, Silvère s'endormit, d'un sommeil calme et réparateur.
Il ne rouvrit les yeux qu'à l'aube. Il resta un moment sur sa couche de foin, sans bouger, sans penser, en sentant à peine, dans son cerveau, ce fourmillement subtil que produisent les idées naissantes. Oh! ce matin, comme toutes ces idées avaient une jolie couleur !
Le montagnard toucha son front et se rappela sa blessure. Il se [souvint de M lle Jacqueline, de ses larmes, de ses bons soins, de ses mains si blanches, de sa voix si douce. Etait-il possible qu'une jeune fille si riche et si belle se fût agenouillée devant lui, le montagnard si pauvre et si méprisé? Oh! comme ses bras frais, ses petits bras odorants et enveloppés de dentelles, lui avaient fait honneur en s'agitant autour de son front sanglant ! M Uo Jacqueline avait donc touché à ce foin si rude, à cette cape sï grossière? elle avait daigné flatter Moussu avec ses doigts si fins qui ne semblaient façonnés que pour caresser des oiseaux ?
Silvère ne pouvait en croire ses souvenirs. Cela n'était pas possible. Il avait dû faire un rêve extravagant! Et il lui fallait regarder cette bouteille de vin d'Espagne dans un coin, ces coquilles d'oeufs
au bord de sa couche, ces traces de petits talons sur la terre molle du seuil, pour se rendre à cette invraisemblable évidence.
Le jour entra dans la demeure du guide; et, pardessus le brouillard de la vallée, parurent, sur un fond jaune, les cimes lila$ des montagnes.
Silvère se mit debout. Il n'éprouvait aucun malaise. La blessure de son front lui semblait guérie. A peine sentait-il un peu de faiblesse dans ses jambes. Il s'approcha de Moussu, fit sa toilette, renouvela sa litière. Ensuite, il prit un balai de sorgho caché dans une encoignure, et balaya la grotte. Puis, avec un chiffon et une brosse qu'il retira d'un coffre, il nettoya tous les objets qui lui appartenaient. Cette besogne faite, il alla se débarbouiller au ruisseau proche, enfin, se sentant fatigué, il prit un pliant, le seul siège qu'il possédât, et vint s'asseoira l'entrée de la grotte, derrière la porte vermoulue, à côlé des empreintes de talons que M llc Jacqueline avait laissées, la veille, sur la terre molle du seuil.
Le soleil ne paraissait pas encore; les montagnes le cachaient : mais le jaune du ciel se nuançait de bleu, les cimes lilas se rehaussaient de blanc : Silvère devina qu'il était sept heures. On ne pouvait entendre de là que la respiration du mulet et le ruissellement des eaux sur les pentes du Gargos.
Pourtant, un bruit de pas frappa bientôt les oreilles du montagnard. Il se leva, regarda par
l'ouverture de la grotte et pâlit un peu : la tête de M ,,c Jacqueline apparaissait, derrière les rocs éboulés des premiers plans.
Il la vit s'avancer, et ses yeux tristes s'illuminèrent.
— Déjà réveillé? s'écria Jacqueline en arrivant. Comment ça va-t-il aujourd'hui ? Votre mine est superbe !... Eh bien, tant pis! Moi qui voulais vous accabler de soins!...
Elle entra dans la grotte, et posa sur le sol une grande boîte à poignée de cuivre.
— C'est la pharmacie de mon oncle! expliquât-elle. Je m'en vais vous faire un pansement, et dans les règles!
Elle s'assit sur le pliant pour respirer un peu et demanda :
— Avez-vous bien dormi ?
— Oui, mademoiselle.
— Et monsieur votre mulet, a-t-il passé une bonne nuit?
— C'est probable !
— En effet, il me regarde avec des yeux fort clairs ! Mais nous n'avons pas de temps à perdre. Mettez-vous en position. Asseyez-vous!... Là!
— Pourquoi, mademoiselle?
— Ça ne vous regarde pas!... Où avez-vous de l'eau?... Ah! oui, la cascade! Quel luxe!
Elle ouvrit sa boîte, prit une éprouvette, alla la remplir dans le ravin, puis la posa sur un trépied.
Ensuite elle exhiba une petite lampe à essence, l'alluma et fit chauffer l'eau.
— Procédons par ordre ! Penchez votre tête !
Alors le montagnard comprit.
— Je vous remercie, mademoiselle! Ma tète guérira bien toute seule !
— N'essayez pas de résister! Je vous ai blessé, il faut que je vous soigne !
Et, de la boîte, elle sortit une foule d'étuis, de* fioles, de pinces, tout un arsenal de chirurgien.
— Mais, mademoiselle!... dit Silvère en reculant.
— Assez !
— Vous êtes trop obligeante! Je n'ai besoin derien, je vous assure !
— Vous êtes un ignorant! Une plaie mal soignée peut entraîner la gangrène. Je connais ça!
— Et moi aussi, mademoiselle. Je me suis blessé vingt fois, et jamais je ne...
-— Va-t-il falloir encore vous jeter des cailloux à» la tête? demanda Jacqueline, moitié fâchée, moitié rieuse.
Alors il céda de bon cœur.
— Si ça m'amuse, moi ! balbutia-t-elle en défaisant le bandeau.
Il vit les doigts légers, les jolis doigts odorants et fins qui, de nouveau, passaient et repassaient devant son visage; et, comme il se sentait rougir,, il ferma lentement les yeux.
— Ali! bien! Vous vous troublez maintenant?
Pourquoi doue ça?
Elle ne rougissait pas, elle, car aucune arrièrepensée ne hantait son jeune front. Qu'elle poursuivît le montagnard à coups de pierre, ou qu'elle lui offrît des œufs à la coque avec des paroles tendres, Jacqueline était candide comme uu enfant, innocente comme une vierge sans amour. Devant aucun homme, elle ne s'était encore sentie femme. Mais, douée d'un tempérament nerveux et d'une vitalité bouillonnante, elle faisait toutes choses avec passion, le bien comme le mal, et ses muscles, son cerveau, son cœur, tout eu elle avait besoin d'agir, sans réflexion et sans mes are.
Doucement, de ses mains menues, elle enlevait lebandeau. Comme l'eau était déjà tiède, elle souffla sur sa lampe, déboucha un flacon et répandit quelques gouttes brunes dans Téprouvette.
— Cest de l'acide phénique, le désinfectant vieux-jeu de mon oncle. Au couvent, nous avons du sublimé corrosif et des drogues très chic qui ont des noms en qU.„ Maintenant ne bougeons plus !
Elle prit un peu de ouate, la plongea dans le liquide tiède et en tamponna le front de Silvère, délicatement, par petits coups, pour décoller le bandeau de la plaie. Cet exercice dura une minute. Le patient ne respirait pas.
— Hop ! ça y est! s'écria la praticienne en éle-
vant le bandeau sur sa tête. Oh ! quel amour de bobo ! A-t-il une jolie couleur !
Elle reprit son tampon, l'imbiba encore d'eau phéniquée et lava le iront du montagnard avec minutie. Sous sa main, le tampon était frais, doux, onctueux comme un bout d'aile qui passe, un peu de brise qui souffle, une ombre qui se pose en caressant.
— Quel dommage que ce ne soit pas plus sérieux ! dit Jacqueline avec enjouement; je vous aurais soigné dans les grands prix ! Je ne vais pas pouvoir, vous éblouir avec ma science chirurgicale!
Elle dut se contenter d'un pansement mesquin. Mais elle se rattrapa sur la ouate hydrophile. Elle en appliqua d'énormes couches. Puis elle saisit une bande blanche et l'enroula sur la tête du montagnard, laborieusement, avec des gestes d'Auvergnat qui scie, fit des tours, des tours encore, et le blessé eut bientôt l'air d'un Turc à turban.
— Mettez votre béret par là-dessus. Là! Vous êtes magnifique !
Et se tournant vers le mulet :
— Est-ce que tu le reconnais, Moussu? C'est ton maître, c'est Silvère Montguilhém en personne !
Mais elle marcha vite vers l'écurie.
— A propos, dit-elle au montagnard, je ne lui ai donc pas fait de blessure, à votre mulet ? Ça m'étonne !
LA CHEVELURE DE MADELEINE 6l
Elle inspecta Moussu avec soin et dut convenir qu'il n'y avait rien à panser.
— Ce sera pour une autre fois ! Ne m'oubliez pas quand il se cassera quelque chose !...
Elle rangea les étuis, les pinces, les fioles, ferma la boîte et la posa dans un coin de la grotte.
—Ça servira encore demain. En attendant, je vais faire un tour au presbytère. Ne bougez pas. Je reviens dans un quart d'heure.
Elle reparut bientôt avec un panier de provisions.
— Nous allons déjeuner, monsieur Silvère. J'ai obtenu de Poupotte la permission de manger sur la montagne. Vous allez voir si elle me gâte!
Et, du panier, elle sortit deux côtelettes, du jambon, un pot de lait caillé, des biscuits.
Il essaya bien de refuser, le frugal montagnard^ mais il n'eut pas plus de succès que la veille. Il déjeuna et goûta de toutes ces friandises pour ne pas être battu. Quand ce fut fini, quand ils eurent bu à la régalade, l'un après l'autre — sur ce chapitre, Jacqueline faisait des progrès — Silvère se leva et voulut sortir. Mais la jeune fille s'y opposa;
— Ordre du médecin, monsieur!
— Cependant, il faut bien que je fasse paître mon mulet!
— Ah! oui, c'est juste. Détachez-le. C'est moi qui vais y aller.
— Oh l mademoiselle, vous n'y pensez pas 1
•. — Vous allez voir!
Elle détacha Moussu, prit le bout du licol et se dirigea vers la porte.
— Mademoiselle, arrêtez! que va-t-on dire?
— Qu'on dise ce qu'on voudra !
— Et s'il rue?
— Oh! il ne fera pas ça. Je lui suppose plus de galanterie ! Haï, haï, Moussu ! Au pâturage !
Et, bon gré, mal gré, elle l'amena.
Silvère entendit les pieds de l'animal heurter les pierres éboulées, taper sur les marches de granit, descendre vers les prés de Gargos. Il resta stupéfait.
Devant cette jeune fille, il se trouvait sans résistance. Entre elle et lui, les sexes semblaient intervertis : elle commandait avec l'assurance d'un homme, il obéissait avec la douceur d'une femme.
Pourtant, quoique ce fût défendu, il sortit un instant, marcha sans bruit parmi les rochers, enjamba le ruisseau de la petite cascade et se pencha sur le contrefort de granit, pour voir ce qui se passait là-bas. Il aperçut Jacqueline qui, gravement, faisait paître Moussu en le promenant au bout du* licol. Et bientôt, l'herbe étant plus haute de l'autre côté du ruisseau, la jeune fille n'hésita pas à l'offrir à l'animal.
« Oh! mademoiselle! c'est la prairie de votre oncle ! que va-t-il dire ? que va-t-il dire ? »
Silvère voulut crier ces paroles à la jeune
fille, mais il n'osa point. Il rentra dans sa grotte en pensant aux tragiques explications qu'il aurait certainement avec l'abbé Bordes, quand le digne homme serait de retour.
Jacqueline revint à midi. Moussu avait la panse ronde.
— Il a fait un bon déjeuner, allez! . s'écria la jeune fille en ramenant le mulet à sa place. On lui a donné du sucre pour son dessert!
Silvère hasarda :
— Vous ne vous êtes pas trompée de prairie, n'est-ce pas, mademoiselle? c'est bien de mon herbe„qu'il a mangé ? .
— De votre herbe d'abord, et puis de celle de mon oncle pour entremets!
— Que va dire monsieur l'abbé ?
— Ça me regarde, monsieur ! Je suppose que vous n'allez pas me faire des scènes ?
Et, souriante :
— Maintenant que j'ai bien travaillé, racontez* moi quelque chose. Parlez-moi beaucoup, de n'importe quoi, de vos parents, de votre enfance, de votre pays !... Oh! que je l'aime!
A ces mots, le montagnard se transfigura.
— Vous aimez mon pays? dit-il. Oh! merci! j'en suis bien heureux !
Lui l'adorait. C'était sa manie. Il ne pensait qu'aux montagnes, Une s'intéressait qu'à ses belles Pyrénées.
— Oh! merci! répétait-il à demi-voixi Et ses yeux se mouillaient de reconnaissance pour cette élégante demoiselle qui daignait chérir les monts, les gaves, les glaciers, toutes les merveilles étalées là, sous ce beau ciel si lumineux.
Et alors, il parla de tout ce qu'elle voulut, lui, le taciturne qui ne conversait jamais avec ses compatriotes. Il parla de son père, François Montguilhem, un vieux berger qui, durant l'hiver, faisait paître son troupeau dans les landes de Pontacq ; il parla de Bigorre, l'âne indolent qui conduisait ce troupeau, de Pigou, le chien vaillant qui le gardait; il parla d'Emile Montguilhem, son frère aîné, qui habitait Gargos. Il raconta que c'était un garçon maladif qui n'avait pu continuer à extraire de l'ardoise dans les carrières de Lourdes, mais qui remplissait les fonctions de deuxième chantre à Aiguës- Vives, quoiqu'il fût illettré. Enfin, il parla de lui-même, de sa profession de guide, la plus belle des professions, et il montra ses bâtons ferrés, ses haches, son fusil, son sac, et sa plaque brillante où son nom était gravé en majuscules, et son carnet du Club-Alpin où des touristes avaient loué son iatrépidité, sa science, son dévouement. Puis, ouvrant un coffre de chêne, le seul meuble sérieux de la demeure, il laissa voir une foule d'objets disparates et précieux :^es livres, des photographies, des cartes de l'État-Major, des pierres brillantes, des fleurs desséchées, des cornes d'isard. Tout cela
se rapportait aux Pyrénées. Ces fleurs étranges, H les avait cueillies sur les montagnes ; ces pierres où scintillaient des parcelles de zinc, de cuivre ou d'argent, il les avait rapportées de ses excursions; ces photographies, elles ne représentaient que des pics, des gouffres ou des cascades; ces livres, ils ne parlaient que de la région! Oh ! les bons volumes tant de fois feuilletés! Silvère n'en connaissait pas d'autres. Au sortir de l'école, il pouvait à peine épeler. Mais, quand il futgrand,il s'apprit tout seul à lire et à écrire pour savoir ce que les voyageurs pensaient de son pays si beau. Et, peu à peu, en faisant des économies constantes, il avait pu acheter une vingtaine de livres signés Ramond, de Chausenque, Cuvillier-Fleury, Paul Perret, Russel- Killough ou Taine. Il avait appris par cœur, en .pleurant de joie et d'admiration, les passages les plus enthousiastes de ces volumes. Et, ouvrant l'un d'eux, Silvère lut à Jacqueline ces lignes que Taine écrivit sur le Chaos de Coumélie :
«'"Cent pas plus loin, l'aspect de la vallée devient formidable. Des troupeaux de mammouths et de mastodontes de pierre gisent, accroupis, sur le versant oriental, échelonnés et amoncelés dans toute la pente. Ces croupes colossales reluisent d'une fauve couleur ferrugineuse, les plus énormes •boivent au bas l'eau du fleuve. Ils semblent chauffer au soleil leur peau bronzée, et dormir renversés, étalés sur le flanc, couchés dans toutes les atti-
tudes, tous gigantesques et effrayants. Leurs pattes difformes sont reployées, leurs corps demi-enfoncés dans la terre; leurs dos monstrueux s'appuient les uns sur les autres. Lorsqu'on entre dans cette prodigieuse bande, l'horizon disparaît, les blocs montent, cinquante pieds en l'air; le chemin tortueux se glisse péniblement entre les masses qui sur* plombent; les hommes et les chevaux paraissent des nains, ces croupes rouillées montent en étages jusqu'à la cime, et la noire armée suspendue semble prête à fondre sur les insectes humains qui viennent troubler son sommeil. »
- — Oh ! que ce doit être beau! murmura Jacqueline, les maius jointes d'émotion.
Et, ouvrant un autre livre, Silvère lut cette page que Ramond consacra au Mont Perdu, la cime superbe que ce savant gravit le premier en 1803 : « ... La scène changea et tout fut oublié. Du haut de ces rochers, nous considérions, avec une muette surprise, le majestueux spectacle qui nous attendait au passage de la Brèche..- Les glaciers étincelaient et la cime du Mont-Perdu, toute resplendissante de célestes clartés, semblait ne plus appartenir à la terre. En vain, j'essayerais de peindre la magique apparence de ce tableau; en vaiu, je tenterais de décrire ce que son apparition a d'inopiné, d'étonnant, de fantastique, au moment où le rideau s'abaisse, où la porte s'ouvre, où l'on touche enfin le seuil du gigantesque édifice. Les
mots se traînent loin d'une sensation plus rapide que la pensée; on n'en croit pas ses yeux; on cherche autour de soi un appui, des comparaisons : tout s'y refuse à la fois, un monde finit, un autre commence, un monde régi par les lois d'une autre existence. Quel repos dans cette vaste enceinte où les siècles passent d'un pied plus léger qu'ici-bas les années ! Quel silence sur ces hauteurs où un son, quel qu'il soit, est la redoutable annonce d'un grand et rare phénomène! Quel calme dans l'air et quelle sérénité dans le ciel! Tout était d'accord, l'air, le ciel, la terre et les eaux, tout semblait se recueillir en présence du soleil et recevoir son regard dans un immobile respect. »
La voix de Silvère tremblait en achevant cette lecture; Jacqueline sentit vibrer un coin de son être qui n'avait jamais tressailli jusque-là, et dit à son camarade
— - Oh! comme vous les aimez, vos montagnes! et ^omme c'est bon de vous entendre parler d'elles !
— Pardonnez-moi ! balbutia le petit guide. Quand on me met sur ce chapitre, je ne sais plus me tenir. Les montagnes, c'est ma vie! J'en rêve nuit et jour! J'ai un culte pour elles, je voudrais leur dire des choses à genoux ! Généralement, je n'en parle jamais; on se moquerait de moi. Mais, devant vous, je n'ai aucune honte et je divague comme un enfant. Oh! nos jolies Pyrénées !... J'ai été bien malheureux quand j'ai appris qu'il y avait des mon-
tagnes plus hautes. Ce Mont-Blanc qui a quatorze cents mètres de plus que notre Maladetta, comme je l'ai exécré! Dans mes rêves, autrefois, je le décapitais, je lui enlevais son dôme, pierre à pierre, j'en faisais un mont ridicule ! Mais quand j'ai su qu'il y avait, dans l'Himalaya, des sommets qui dépassent huit mille mètres, j'ai pensé : « C'est bien fait pour ce poseur de Mont-Blanc ! *
Oh î se disait Jacqueline en écoutant ces paroles, comme je l'embrasserais, s'il était mon oncle! ,
Mais Silvère continuait :
— Est-ce que vos connaissances les aiment, les montagnes? Non, n'est-ce pas? Elles ne se pâment que devant la mer! Votre oncle ne sait pas même le nom des pics qu'il voit tous les jours! Il n'y a pas dix habitants d'Aigues-Vives qui ne préférassent vivre dans la plaine ! Les malheureux! Ils ont les yeux fermés! Ils sont comme les tortues, ils n'aiment voir que des pieds de salade quand ils risquent leur tête hors de la carapace... Une fois, tout petit, j'aiaccompagné mon père dans la plaine ; nous restâmes six mois derrière un plateau, les Pyrénées ne paraissaient pas : je crus que j'allais mourir !... Venez les voir! venez les voir ! ajouta Silvère en sortant de la grotte. Oh! d'ici, elles ne sont pas aussi belles que du sommet du pic ; mais, tout de même, les yeux ont du plaisir à regarder ces pentes, ces cimes, ces rochers, ces torrents, toutes ces choses de tant de formes et de tant de couleurs !
■ Et il montra les montagnes qui les environnaient.
De la grotte, située à quatorze cents mètres audessus de la mer, la vue était déjà immense. Le hameau de Gargos et le bourg d'Aigues-Vives étant cachés par un mamelon rocheux, rien d'humain, à part quelques prairies verdoyantes qui bigarraient à gauche le versant méridional d'une montagne, rien d'humain, rien d'artificiel ne se révélait aux yeux. La nature seule avait travaillé là; ses mains avaient édifié ces monts grandioses, hérissés d'aiguilles comme des cathédrales de géants. Tout ce que le regard pouvait embrasser se présentait majestueusement, dans sa virginité primitive, dans son éternel éclat, et il y avait une joie intense, toute mélancolique pourtant, à considérer ce spectacle, à vivre là, à oublier qu'on était un homme, un faible et vil organisme, un peu de terre obscure et animée, à sentir son âme rentrer dans l'âme des choses, à croire que son corps devenait une partie intégrante des monts, une de ces pierres vaines, plus durables cependant que tout ce que les génies ont cru édifier d'immortel avec leurs mains ou leur cerveau.
— Oh! mademoiselle! balbutia Silvère transporté. N'est-ce pas qu'il fait bon regarder la montagne? Moi, il me semble qu'il n'y a que ça au monde, qu'il ne peut y avoir d'autre plaisir, qu'il ne devrait y avoir d'autre occupation. Comme tout le reste est mesquin, si l'on y pense un peu ! Il y a
des jours où j'ai envie de m'asseoir sur l'herbe, d'admirer des pics, de joindre les mains et de ne plus bouger! Oh! les montagnes! les mon T tagnes!...
Il se transfigurait, une minute. Puis, rougissant comme un enfant honteux, il balbutiait d'humbles excuses avec une voix respectueuse \; . ~ Ne faites pas attention, mademoiselle ! La mont tagne me grise et vôu$ allez me prendre pour un lunatique. N'en parlons plus! Causons d'autre chose : de ce qui se passe à Paris, à Pau, à Aiguës- -Vives, du Casino qui va rouvrir!...
Mais Jacqueline lui mit la main sur la bouche î
— Taisez-vous, malheureux ! Est-ce que ça existe, tout ça? Oh! vous me faites de la peine, après m'avoir fait tant de plaisir! Parlez encore de pics, de cascades, de précipices ! Parlez-en toujours ! A bas Paris, et Pau, et toutes les villes, et tout ce qu'elles renferment ! A bas les casinos, et les couvents, et les couturières! A bas la plaine! Vive la montagne!
Et elle joignit les mains devant Silvèrepour qu'il continuât.
Avec quel ravissement il lui obéit ! Il montra les montagnes voisines et les nomma. A gauche d'abord, la plus basse, la seule cultivée s'appelait Pradères. Cétait celle qui avait l'honneur de porter Charles Vergez, l'oncle de Poupotte. Celle qui fermait, au levant, le bassin d'Aigues-Vives s'appelait la Coronade, à cause d'un groupe de rochers
hardis qui lui faisaient une couronne ducale. Au sud, ce mont sombre qui s'élevait à droite du bourg s'appelait le Hérisson, à cause des sapins qui le couvraient entièrement. Le Hérisson n'était qu'un contrefort de la Girafe, cette autre montagne penchée, dont Téchine interminable s'allongeait vers l'Espagne. Entre Pradères et la Coronade, ce sommet resplendissant, c'était le pic de Montmirailh, haut de 2,838 mètres, et plus à droite, entre la Coronade et le Hérisson, cette lointaine érection d'aiguilles, ces trois tours colossales, émergeant d'un glacier planant à plus de 3,000 mètres de hauteur, «'était le massif de Bille-de-Néoù — la ville de neige.
•Jacqueline écoutait et admirait. La journée était douce; le ciel n'avait pas un nuage; on n'entendait que des murmures d'eaux courantes; les glaces fondaient lentement dans le creux des rocs, et les montagnes paraissaient pleurer de joie en se haussant vers le soleil. Jacqueline souriait en silence; et, dans son cœur, quelque chose semblait fondre aussi, délicieusement, sous ce premier soir de mai.
— Comme c'est beau ! disait-elle toujours en ouvrant ses prunelles pures et avides.
— - Si vous voyiez cela en hiver ! reprenait le montagnard. Alors, je suis seul ici; Gargos est vide; Aiguës- Vives dort; aucune diligence ne roule sur la route, tout est couvert de neige, les montagnes sont blanches comme des mariées, toute la terre semble s'être parée pour moi. Je passe des semaines
entières au-dessus des nuages, je suis comme un Dieu entouré, d'encens!
Et il expliquait les jeux de la lumière dans toutes ces vapeurs, quand le soleil revenait au ciel. C'était un éblouissement, un incroyable étalage d'hermine, un prodigieux entassement de lis, une orgie de tous les blancs possibles et impossibles, dans lesquels on voudrait se rouler, s'endormir, se pétrifier lentement, en faisant des rêves infinis, candides comme des rêves de cygne.
Le temps s'écoulait cependant, les rochers envoyaient des ombres plus longues sur le flanc des montagnes; mais les jeunes gens ne semblaient pas avoir conscience des heures. Ils restèrent devant la grotte, immobiles et transfigurés. Ils ne parlèrent pas toujours, il y eut dans leur conversation des silences fort doux, où leurs rêves faisaient route ensemble dans ce ciel tout bleu, planant sur les mêmes cimes ou se reposant sur les mêmes vallons; et, après ces minutes légères où ils ne s'étaient rien dit, ils se regardaient avec des yeux plus confiants, comme s'ils s'étaient connus davantage.
Le jugement qu'ils portaient l'un sur l'autre avait bien changé depuis la veille. D'abord, Silvère n'avait vu dans Jacqueline qu'une jeune évaporée plus ou moins crispante, qu'une jolie fille parlant comme une poupée mécanique et pensant à peu près de même. A présent, il la trouvait belle toujours,
LA CHEVELURE DE MADELEINE 7a
mais en outre il la savait bonne, spirituelle et grave. Jacqueline, le premier jour, n'avait remarqué dans le montagnard que sa taille frêle, son visage mélancolique, sa jambe traînante; elle s'était crue en présence d'un rustre ignare, sans éducation comme sans beauté. Maintenant, elle voyait au fond de ce sauvage un artiste ému, un contemplateur enthousiaste, un homme tendre et même beau : car, lorsqu'il parlait de ses montagnes, sa taille semblait celle d'un géant, son visage celui d'un illuminé. Le merveilleux pays dont il était issu lui prêtait alors sa grâce pénétrante, et la pureté de son ciel éclatait toute dans ses yeux.
Et, à son tour, Jacqueline raconta son histoire, avec des mots bien simples, que Silvère écouta religieusement, en se penchant un peu pour les distinguer du murmure des sources voisines. Elle l'entretint de son père et de sa mère défunts ; elle lui apprit le nom de tous ses autres parents, en commençant par le docteur Henri Bordes, le frère de l'abbé, médecin à Aigues-Vives, et en finissant par Roumigas, le sorcier de Gargos, qui était cousin de Marcadieu, Técarteur landais. Ensuite elle parla de son enfance, de la plaine d'Orthez où elle était née, du couvent de Pau où elle devait rester quelques mois encore.
— De ce couvent, confia-t-elle, nous voyons les Pyrénées. Et dire que je ne les regardais pas ! Ah ! mais, dorénavant, c'est moi qui m'amuserai pen-
dant les récréations; je me ferai indiquer les montagnes d'Aiguës -Vives, et je les regarderai tout le temps, en pensant à vous !
Ils se sourirent et, leurs yeux s'étant rencontrés, leurs visages rougirent cette fois.
Mais ils poussèrent un cri. De là-haut, s'écroulait une masse blanche, un bloc énorme, enveloppé de neige, qui sautait, comme une bête, et fondait sur eux, en grossissant, en ébranlant la montagne.
— L'avalanche ! cria Silvère. Reculez-vous !
Il empoigna Jacqueline, l'enleva vivemçnt, et fît un saut en arrière. Devant eux, par un large ravin, l'avalanche passa. La jeune fille vit un grand tourbillon de choses blanches, et un souffle violent lui glaça la face, lui poussa les épaules, sembla vouloir la jeter dans le ravin, à la suite de la masse roulante.
— Oh ! regardez-la ! dit Silvère.
A un ressaut de la montagne, l'avalanche avait bondi, fougueusement; quand elle retomba, on entendit un bruit de rocs entre-choqués, et le Gargos trembla sur ses assises ; puis encore plus volumineuse, plus rapide, plus, effrayante, elle refit des bonds, et enfila le couloir du hameau avec un fracas de tempête. Quelques secondes après, Jacqueline vit rejaillir une sorte de nuage blanc sur le flanc du Hérisson : c'était l'avalanche qui venait de se rompre au fond de l'étroite vallée, et «dont les débris remontaient sur les pentes d'en lace.
Silvère avait couru vers un mamelon voisin.
— Elle n'a fait aucun mal! s'écria-t-il. D'ici je vois le village; l'église, est encore debout, ma cabane aussi ! Dieu soit loué !
11 revint auprès de Jacqueline : elle était pâle, ses mains tremblaient, ses yeux révélaient une terreur profonde.
— Oh ! j'ai cru mourir! dit-elle. Je ne veux plus revenir dans ce pays ! Jamais ! .
Alors, les yeux de Silvère redevinrent tristes ; il regarda la jeune fille, puis, sans prononcer une parole, il baissa le front.
Mais Jacqueline s'élança et, lui prenant les mains :
— Oh! si! je veux revenir! reprit-elle, c'est terrible, mais c'est sublime ! je les adore, vos avalanches!.. Et quand elles me tueraient?... Monsieur Silvère, vous me conduirez encore sur les montagnes ! Je le veux ! Nous ferons des ascensions ensemble, nous irons sur les pics les plus élevés. Vous me montrerez tout votre pays, tout, tout!... Quand commençons-nous ?
— Demain ! répondit-il avec transports.
— Votre blessure ne vous gênera pas?
— Je me sens plus fort que jamais !
— Eh bien, à demain, monsieur Silvère !
Et ce « Silvère » fut dit d'une voix fort tendre, un peu timide, et qui sembla lointaine, comme si le cœur avait parlé . 9
Jacqueline courut, sans se retourner, vers le village, et disparut derrière un rocher de basalte ensanglanté par le soir. ^
Elle se dirigea vers l'église, pour y réciter les prières du mois de Marie, suivant les recommandations de son parrain ; mais quand elle fut entrée, elle trouva la chapelle si noire qu'il était bien difficile devoir la Madone! Elle ne vit guère que le visage imberbe du petit montagnard, dont l'image si douce traînait encore dans ses yeux. Et alors, après avoir prié de toute son âme, elle murmura :
— Sainte Vierge... quand il n'aurait pas des moustaches non plus!...
Ce soir-là, lorsqu'elle eut sonné l'Angélus, Poupotte gronda fort Jacqueline .
— Vous voilà donc ! dit-elle en se croisant les bras de façon tragique. Partir à neuf heures du matin, et rentrer à sept heures du soir est-ce raisonnable?
— Oh ! pas du tout ! répondit la jeune fille. C'est pourquoi je compte recommencer demain !
— Mademoiselle, votre oncle vous a défendu d'aller à Aiguës- Vives !
— Et je m'empresse de lui obéir, Poupotte ; ce n'est pas du tout de ce côté-là que je me dirige.
— Où allez-vous donc, saints Anges ?
— Sur la montagne.
— Sur la montagne ? Toute la journée? Eh ! quoi faire ? Il n'y a que des sauterelles par là ! Vous vous romprez le cou, si vous vous y risquez toute seule !
— Aussi, je prends mes précautions, Poupotte.
— Vous avez un guide ?
— Parfaitement.
La cuisinière de l'abbé Bordes rougit.
— Eh ! lequel, saints Anges ? Léon Bielle, peutêtre?... Non? Alors Jean Irady?... LeCouquerot?...
Elle nommait les, plus brillants d'Aiguës- Vives, ceux qui offraient le bras aux clientes dans les passages difficiles, où leur troublaient la conscience entre deux glaciers.
— Ce n'est pas ça du tout ! répondit Jacqueline. Mon guide est Silvère Montguilhem.
— Le Gagot?... Ah! bien!., soupira la servante rassurée. Ce n'est pas grave.
Silvère n'avait aucune importance pour le sexe faible de Gargos : on pouvait lui confier les tendrons, à ce petit sauvage ! Ah ! oui, saints Anges ! un individu comme ça, ni homme ni f emme, et qui avait au menton moins de barbe qu'elle, Poupotte! Rien à craindre !
Et la cuisinière estima qu'une jolie personne comme Jacqueline était aussi incapable d'éprouver quelque sentiment en présence de ce garçon, que le gave d'Aigues-Vives d'aller faire un tour sur le pic de Montmirailh.
Aussi ne mit-elle aucune opposition aux projets de mademoiselle.
Le lendemain, Jacqueline se leva de bonne heure ; elle revêtit un costume du couvent, très simple, en lainage bleu, se coiffa d'une toque de fourrure, se chaussa de bottines à clous, emporta des vivres dans un sac et monta vers la grotte de Gargos.
— A quelle heure rentrerez-vous, mademoiselle ?
— Je ne sais pas, Poupotte.
— Sera-ce avant midi ?
— Oh ! non !
— Souvenez-vous des recommandations de M. l'abbé î Ne descendez pas à Aigues-Vives!
— Soyez sans crainte !
— N'approchez pas des précipices ! Ne vous cassez rien ! Ne buvez pas d'eau glacée, non plus !
Elle était prudente, Poupotte, et, avant de laisser partir la jeune fille, elle tenait à l'informer de tous les dangers de la route.
— Ah 1 j'oubliais ! cria-t-elle en la rappelant ; prenez garde aux vipères !
Elle ne trouva pas autre chose, et, s'étant assurée que Jacqueline allait rejoindre Sil vère Montguilhem et non un autre, Poupotte rentra, dans le presbytère, et pluma, pour son compte personnel, le poulet .qu'elle avait la permission d'offrir à mademoiselle, ce jour-là.
Il y avait du brouillard. On ne voyait rien à cent mètres. Tout nageait dans le gris. Jacqueline trouva Sil vère sur le seuil de la grotte et lui envoya un bonjour joyeux.
— Mais vous êtes superbe ! s'écria-t-elle.
Il avait revêtu son costume de guide, un complet bleu de ciel à veste courte.
— Venez ! dit Jacqueline après l'avoir regardé d'un œil réjoui ; je vais vous enlever cette bande,
80 LA CIIEVELURE DElMADELEINE
ça vous enlaidirait trop ! A nous, la chirurgie 1 Cinq minutes après, le turban de la, veille avait disparu.
— Un centimètre carré de taffetas sur le front, c'est tout pour aujourd'hui !.. Quel malheur, demain, il n'y aura plus rien à faire !
Et de sa main menue, qui sentait l'aubépine en fleur, elle ramena les cheveux de Silvère sur la petite cicatrice.
Il rougit un peu, à cause de cette main légère qui lui avait effleuré la joue. Et Jacqueline se retourna, cette fois, pour cacher sa propre rougeur.
Mais elle cria tout à coup :
— Bravos le soleil !
L'astre venait de risquer sa tête pâle à travers le brouillard jauni.
— Partons vite ! dit Silvère. Avant midi, tout le ciel sera déblayé. ^
Il mit les provisions dans son sac, offrit un bâton ferré à Jacqueline, en décrocha un second pour son propre usage et noua une longue corde au licol de Moussu.
— Est-ce que nous l'emmenons? demanda la jeune fille.
Non ; je vais rattacher à un piquet au milieu du pré. En paissant tout autour, au bout de cette corde, il trouvera bien de quoi se nourrir jusqu'à ce soir.
Us descendirent vers Gargos ; Moussu fut installé dans le pré de son maître, et les deux jeunes
gens se dirigèrent vers le midi, par la route d'Espagne.
— Où allons-nous ? demanda Jacqueline.
— Je n'en sais rien !
Et ils se hâtèrent.
Leurs pas sonnaient sur le chemin, leurs joues devenaient roses sous les piqûres du vent frais, le brouillard humectait leurs cils, et ivres de jeunesse, rayonnants d'espoir, ils allèrent côte à côte, vers un but imprécis.
Ils arrivèrent à un endroit où la route se bifurquait. Là, Silvère posa verticalement son bâton entre les deux chemins, comme s'il avait voulu le planter dans le sol, et l'abandonna ; le bâton tomba à droite : et les deux touristes allèrent à droite.
Ils furent bientôt au bord d'un torrent.
— Le gave de Bibenac ! présenta le guide.
— Enchantée de faire votre connaissance, monsieur le Gave ! dit Jacqueline.
Il était charmant, ce torrent-là. En faisait-il des culbutes parmi les rochers! Les douchait-il vivement, les pauvres blocs à l'échiné lasse ! Par-ci, parlà, devant ce spectacle, un vieux hêtre à grosse tête avait l'air de se tordre, ou bien, penché sur la rivière, un bouleau essayait de la taquiner au passage, en allongeant ses ramilles ténues.
Puis le gave changea d'aspect ; il se rétrécit, et Jacqueline le vit sortir, impétueux, d'une gorge
sombre comme un tunnel. La route monta et bientôt le torrent ne s'entendit plus; il était sous leurs pieds, à quatre-vingts mètres de profondeur, et les deux montagnes entre lesquelles il roulait semblaient vouloir Pescamoter sous leurs panses noires. Parfois, de là-haut, une roche crevant le sol allongeait son cou fantastique et surplombait 1a rivière, pour savoir ce qu'elle était devenue.
— Faites vos adieux au gave ! dit Silvère ; mon bâton me conseille de remonter par ici ! Nous allons voir la forêt de Bibenac.
Et il prit sur sa droite un sentier rocailleux, qui s'engageait dans un bois de sapins.
Là, peu à peu, la clarté diminua; les arbres parurent plus épais et plus vigoureux ; leurs tiges s'élançaient, droites comme des colonnes de bronze. Entre eux, gisaient des blocs énormes, des pans entiers de montagne écroulés, depuis des siècles, de quelque sommet en ruines. L'un d'eux, mal étendu, et protégeant un peu de terre sous son épaule, voyait sortir de là-dessous un tronc vorace de sapin, un tronc habile, qui se courbait d'abord pour éviter le roc, et puis filait, droit comme ses frères, vers le zénith. Plus loin, l'un de ces blocs, s'étant brisé dans sa chute, avait parsemé la pente de ses fragments ; et, sur ces débris lépreux, des arbres poussaient, avec gloutonnerie, en pressant les pierres de leurs racines avides, crispées comme des serres de vautour. Les sapins jeunes levaient
Là CHEVELURE DE MADELEINE 83
leurs branches vers le ciel y les vieux aux longs bras déjetés semblaient se retourner vers la terre ; en avançant dans la vie, les arbres et les hommes se comportent de même.
Jacqueline et Silvère, enthousiastes et juvéniles, -levaient leurs fronts heureux dans la forêt, et le long de leur torse, ils sentaient mille picotements confus, la bouillante montée de vie que le globe paternel envoie au cœur des gens comme à celui des plantes, la liqueur réparatrice qui est le sang des uns, la sève des autres, et qui, au printemps, fait éclater les fleurs ou éclore l'amour.
La forêt n'avait plus de sentiers; elle n'était déshonorée par aucune trace humaine ; la Nature vivace y régnait dans toute sa gravité, sa force et sa splendeur ; les sapins devenaient colossaux, les broussailles s'enchevêtraient plus folles, des sources qui n'avaient jamais été troublées ruisselaient sous des fleurs qui ne seraient jamais cueillies. Accablés de vieillesse, des arbres pourrissaient sur leurs pieds chancelants ; et d'autres, abattus par -quelque orage, allongeaient sur les pierres leur tronc sans écorce, pareils à des squelettes blanchis. Le volume des blocs et la raideur des pentes défendant la forêt contre les routes d'exploitation, les végétaux poussaient là librement, prenaient leur part de sol et de lumière, s'entouraient de rejetons robustes, dont ils dominaient, un siècle ou deux, les tribus verdoyantes, puis, sans connaître la
hache des bûcherons, l'équarrissage des charpentiers, ils mouraient lentement, jour à jour, dans la paix sereine des patriarches, et s'écroulaient de vétusté sur la montagne natale.
Jamais Jacqueline et Silvère n'avaient été plus recueillis, jamais aucun temple ne leur avait inspiré tant de piété ; ils ne parlèrent pas dans cette forêt solennelle, car les phrases les plus nobles n'auraient pu que profaner ces pures émotions ; ils échangèrent un regard et marchèrent vers la cime.
Bientôt, les sapins parurent plus chétifs, des plaques de neige brillèrent entre des rocs éboulés, la végétation se raréfia sur les escarpements, 1 et Ton ne vit plus que des pins rouges, les derniers arbres des montagnes, les suprêmes lutteurs qui portent le plus haut dans le ciel les couleurs de la terre.
— Où sommes-nous? demanda Jacqueline.
— Sur le Gargos ; nous ne l'avons pas quitté ; en voici le pic sur nos têtes.
— Oh ! allons-y !
Ils déjeunèrent sous un pin rouge, puis continuèrent l'ascension.
— En partant de la grotte, dit Silvère, nous aurions pu arriver au sommet en une heure trois quarts. Par ici, c'est beaucoup plus long.
— Tant mieux !
— D'ailleurs, nous allons faire un nouveau détour pour voir un rocher que votre oncle ne
connaît pas, mais qui mérite sa reconnaissance la plus vive, et même la vôtre, mademoiselle.
— Que nous a-t-il donc fait ?
— Votre fortune, tout simplement ! Venez par
Comme s'ils avaient voulu retourner sur leurs pas, ils se dirigèrent vers le nord, traversèrent un plateau neigeux, franchirent un ravin et trouvèrent un petit rocher au bord d'un torrent.
— Est-ce le bienfaiteur en question ?
— Lui-môme.
— Expliquez-vous !
— Tout de suite. Savez -vous quelle est cette eau, mademoiselle? C'est celle qui alimente votre cascade, la Chevelure de Madeleine.
■ — Pas possible ! Comme ça tombe de haut !
— Ici, nous sommes à dix-neuf cents mètres. Eh bien, ce rocher qui a dû glisser du pic de Gargos, comme tous ses pareils, a fait dévier le torrent, jadis, en s'arrêtant à cette place. Vous pouvez voir l'ancien lit à droite, et c'est grâce à lui que la Chevelure de Madeleine tombe dans votre jardin.
* — Tiens ! où tomberait-elle donc sans ça ?
— Chez moi, mademoiselle ! à la place où tombe actuellement le trop-plein de votre cascade !
— Bah ! Mais c'est tout simple ! Attendez un peu que je ruine mon oncle d'un coup d'épaule !
Et la jeune fille, en riant, alla pousser la grosse pierre.
— Elle y tient, à l'abbé Bordes ! reprit Jacqueline. Il ne faut pas craindre qu'elle se dérange !
Ils continuèrent l'ascension, et comme on glissait facilement sur des cailloux pointus, la jeune fille prit la maio de son guide.
Ils montèrent vite, ils avaient hâte d'arriver au sommet, sur ce Gargos sauvage qui dressait devant eux de fantastiques escarpements, comme une vague rousse, haute de cinq cents mètres, qui va crouler.
— Est-ce qu'il faut l'attaquer de face, monsieur Silvère ? Je ne vois pas l'ascenseur !
— Bah î il veut faire son malin; mais on le connaît ! Il s'agit de savoir le prendre. Nous n'avons qu'à tourner à gauche, il a le dos rond de ce côtélà ! Avant une heure, nous serons sur ses oreilles !
Ils se pressèrent.
Pour donner à sa compagne l'occasion de se reposer, lui s'asseyait, parfois, sur un bloc propice, et elle, de peur du soleil apparemment, s'asseyait -aussitôt à l'ombre de son compagnon. Elle était fort réduite, cette ombre, car midi approchait; ils se mettaient donc côte à côte, et leurs mains ne se quittaient pas. Ils regardaient le ciel, le ciel ardent et vaste, où le soleil luttait avec les nuages, parmi les monts. C'était une bataille grandiose ; les rayons volaient comme des flèches et trouaient le brouillard. Parfois un nuage effaré se barricadait derière un pic, se cramponnait à lui de toutes ses
forces; mais l'astre, lentement, sûr de sa victoire, contournait le pic, jetait sur le nuage hostile un faisceau de feu comme une lance éblouissante, le transperçait sans merci, le taillait en pièces, et le nuage en déroute, de plus en plus déchiqueté, de moins en moins consistant, allait s'évanouir dans l'azur.
Jacqueline regardait tout, et, silencieuse, elle remerciait Silvère par un regard, un sourire, une pression de main. Elle ne savait plus parler, sa gorge, oppressée par la joie, ne pouvait plus livrer passage aux banales exclamations humaines, et dans sa poitrine, sur ses poumons gonflés d'air pur, le ciel de ces hauteurs versait une ivresse ineffable, une béatitude inconnue, dont s'inondait son cœur de vierge.
Elle ne se reposa plus; sous le vent des cimes, elle monta, la tête basse, en haletant. Elle brûlait d'arriver sur le point culminant du pic, de toucher au but mystérieux, au bonheur espéré. Nerveusement, ils allèrent tous deux, sans dire un mot, sur ' les pierres grises où nulle herbe ne poussait plus. Peu à peu, les rocs s'abaissèrent, la crête fléchit, le sol se nivela, et de toutes parts surgirent les Pyrénées.
— Les voilà î cria Silvère en frémissant d'exaltation. Elles apparaissent toutes, les plus belles et les plus hautes ! Oh ! moi, quand j'arrive ici, je suis trop heureux, et il me semble que mon âme s'en
va ! Voyez la jolie ronde que les montagnes font autour de nous!
Et il indiqua, de sa main tremblante, lès monts les plus fameux, qui s'érigeaient sur une profusion de croupes, d'aiguilles, de pitons déferlant autour du Gargos comme une mer de pierre.
— Voici, au levant, le Pic du Midi de Bigorre, les pointes ébréchées du Tourmalet, et à droite des glaciers de Billedenéou, les Monts Maudits! Voici au midi, le dôme du Mont Perdu, le Marboré et ses Tours, la Brèche de Roland et l'amphithéâtre de Gavarnie, où le Gave se précipite d'une hauteur de 422 mètres! Voilà le Vignemale et sa Pique, le Balaïtous et son glacier ! Au couchant, voilà le Pic d'Ossau, le plus hardi de la chaîne avec sa double dent! Enfin, au nord, voilà la France!
Et Silvère montra l'étendue bleue.
Il était pâle, ses lèvres frémissaient, le vertige s'emparait de son être. Il ferma les yeux et murmura :
— Pardonnez-moi; il faut que je pleure !
Ses larmes coulèrent.
Mais tout à coup, il sentit deux paumes qui attiraient son front, deux lèvres qui baisaient ses yeux.
— Je vous aime, Silvère! dit la voix de Jacqueline.
Le petit montagnard releva ses paupières.
— mon Dieu ! soupira-t-il en voyant les yeux
de la jeune fille se remplir aussi de larmes. Que dites-vous? que dites-vous ?
— Je dis que je vous aime, reprit Jacqueline, et que si vous la voulez, je vous donne ma vie.
Il referma ses yeux alors, il eut une longue aspiration, comme si toute la lumière du ciel était entrée dans sa poitrine, et, doucement, sans prononcer une parole, il continua de pleurer.
Mais bientôt il poussa un cri : la jeune fille s'évanouissait dans ses bras.
— Mademoiselle Jacqueline! appela-t-il, qu'avez vous! est-ce que vous allez mourir?... mon Dieu!...
Il prit sa compagne et l'emporta. Il courut sur la crête, il descendit au milieu des rochers, en appelant toujours :
c Mademoiselle Jacqueline! »
Il se hâta; mais, malgré la surexcitation nerveuse du moment, il sentit faiblir ses forces. Il dut poser la jeune fille au bord du sentier ; il prit un peu de neige et la lui appliqua sur le front; mais elle ne rouvrit pas les yeux, elle ne répondit pas à l'appel de son ami.
— Mon Dieu, inspirez-moi! dit le petit montagnard éploré
. Il la remit sur ses bras et descendit en courant, à travers les rocs éboulés, vers le village, vers la grotte.
— Là, il y a des médicaments, dit-il, et je la guérirai !
, Ses larmes coulaient sur les cheveux de Jacqueline. Deux fois encore, il dut la poser pour reprendre haleine, et, pendant ce temps-là, il priait Dieu à genoux, de toute son âme éperdue ; il priait Dieu à voix haute, pour faire rouvrir ces yeux encore humides, ces yeux si doux de la jeune fille qui était la première à l'aimer.
— Ahî ils s'ouvrent! cria-t-il avec transports, Jacqueline, vous êtes sauvée! Ah! que Dieu est bon !
Elle reprenait ses sens, en effet, et souriante, elle nouait ses bras au coude son ami.
— Oui, Dieu est bon ! dit-elle, nous le prierons ensemble, Silvère! ensemble jusqu'à la mort!
Ils se relevèrent tous deux. Jacqueline put marcher. La main dans la main, comme ils étaient venus, ils repartirent ; et, en descendant la bonne montagne, ils se sourirent, transfigurés, car ils sentaient que ce jour-là, le ciel avait mis en eux assez de gloire et de bonheur pour illuminer et réjouir toutes les années à vivre.
Ils arrivèrent à la grotte, ils rentrèrent chez eux, et alors leurs bras s'enlacèrent, leurs bouches s'unirent, inconsciemment, sous une impérieuse poussée de jeunesse, dans une fougue irrésistible d'amour.
Mais un cri frappa leurs oreilles.
— Ah! Seigneur!... Seigneur! Qu'ai-je vu! Ils s'embrassaient ! clama une voix d'homme derrière eux.
L'abbé Bordes était là, l'abbé Bordes revenu de Toulouse.
— Seigneur! continua~t-il, dites-moi si je rêve! Les amoureux se séparèrent, un peu confus, et
ils baissèrent la tête sous les imprécations du digne homme.
— Voilà donc ce que je devais trouver à mon retour : le mulet dans mon potager, et ma filleule dans les bras du Cagot !
Il marcha vers les jeunes gens :
— Ab! misérables ! Créatures du démon !... Moi qui étais allé à Toulouse pour chercher un époux -à cette 'fille!
— L'avez-vous trouvé, parrain? demanda Jacqueline en reprenant un peu de son assurance.
— Oui, je l'ai trouvé, coquine! Et même, ce soir, tu dois dîner avec lui!
— Ce n'est pas la peine ! J'en ai choisi un moimême pour vous éviter tant de tracas; c'est M. Silvère Montguilhem, que j'aime, et qui va vous demander ma main.
Mais cette explication, au lieu de calmer l'abbé, le rendit plus furieux.
— Seigneur! ma nièce est folle! s'écria-t-il en levant les bras.
Il gesticula pendant quelques secondes, marcha de long en large, souffla, s'épongea le front, sans trop savoir si c'était la colère ou la montée qui le mettait en pareil état, chercha ce qu'il avait à dire,
se rappela yne apostrophe de Juvénal, mais trouva plus simple de prendre sa filleule par l'oreille et de la renvoyer comme une gamine.
— Au presbytère, tout de suite! gronda-t-il. Et dès demain, au couvent, mademoiselle! Si le couvent ne suffit pas, je réunirai le conseil de famille qui vous mettra dans une maison de correction ! Allons ! Houp ! i
— Monsieur l'abbé ! implora le montagnard, ne lui faites pas de mal, je vous en supplie!
Alors le prêtre se retourna, croisa ses bras avec hauteur, et dit à Silvère :
— Ah çà ! fils de goitreuse, qui t'a permis d'élever la voix en présence d'un Bigourdan? Cagot ! On ne t'a donc pas dit que le témoignage de cinq de tes pareils comptait autrefois pour celui d'un homme ordinaire? qu'il y avait dans toutes les églises du pays des portes spéciales pour les lépreux et pour vous autres ? qu'il vous était défendu d'habiter auprès des gens? et que si quelque chrétien s'approchait de vous par mégarde, vous deviez fuir sous peine de mort?... Ah! Seigneur! Penser qu'un être de cette sorte s'est permis de courtiser ma filleule ! Cagot, j'irai trouver le maire .d'Aiguës- Vives, et l'on t'expulsera comme un chien !
Sous ces paroles, Silvère Montguilhem avait relevé le front ; sa respiration était devenue saccadée et ses yeux bleus s'étaient mis à briller d'un éclat terrible.
— Monsieur l'abbé, dit-il, vous m'avez toujours accablé d'injures ; j'ai eu de la patience jusqu'ici, mais je vous conseille d'être mieux élevé à l'avenir! Je ne suis pas Cagot; mon père, François Montguilhem, est Bigourdan, comme vous, et il est tout aussi honnête; ma défunte mère, Gracie Armendaritz, était du pays basque ; elle avait un
^goître, c'est vrai, mais cela ne signifie rien, vous devriez le savoir mieux que personne ! Mademoiselle, conclut-il en se tournant vers Jacqueline — qui, était rentrée dans la grotte au bruit de la dispute — je vous ai dit quels étaient mes parents et je n'ai pas menti; je suis un pauvre montagnard, mais non un Cagot !
— Ehî que m'importe? dit Jacqueline. Fussiezvous Cagot, Silvère, que je ne voys en aimerais pas moins ! Quel que soit le mari que me réserve mon oncle, je refuserai de le prendre et ne serai jamais qu'à vous ! Si on n'y consent pas, j'attendrai assez pour me passer des consentements! Si je ne vous épouse pas cette année, je vous épouserai dans quatre ans, lorsque je serai majeure, je le jure devant Dieu, mon Silvère!
L'abbé crut tomber sous une attaque d'apoplexie.
— Hérétique ! Fille de Satan! s'écria-t-il. Rentrez tout de suite! Nous verrons qui l'emportera de nous deux ! Quant à toi, misérable, si tu veux ravoir ton mulet qui était en train de saccager mes
légumes quand je suis revenu, tu iras le demander demain à M. le juge! Et tu sauras ce qu'il en coûte de manger les raves de l'abbé Bordes !
Le digne tuteur, qui n'avait pas eu l'occasion de dépenser tant d'éloquence depuis l'époque lointaine où il sermonnait ses paroissiens de Gargos, tamponna de nouveau son front avec son mouchoir, aspira une prise de tabac avec énergie, et descendit, un peu essoufflé, vers le presbytère, où Jacqueline devait être déjà*
— Ah! la gredine! grommelait-il en marchant.
Dans quel état elle m'a mis! Nous verrons qui l'emportera !... Nous verrons !...
Silvère Montguilhem resta seul. Il regarda l'abbé descendre, il écouta ses pas sur les pierres du ravin, puis sur les marches de granit. Et le silence recommença sur la montagne, le silence de tous les jours.
Alors, il joignit les mains, et regarda les pics tranquilles.
— Quel beau rêve j'ai fait ! murmura-t-il.
Et ses larmes se remirent à couler. /
Il y avait un grand tumulte dans son cerveau. Tous les événements heureux ou funestes de cette journée semblaient se heurter dans son front comme des combattants aux mêlées tragiques et y soulever une poussière confuse qui l'empêchait de discerner les choses. Il cherchait à se rendre compte
de la situation et il n'y arrivait pas. Tantôt l'avenir lui semblait tout rose, et, deux secondes après, il lui semblait tout noir.
A la fin, une grande tristesse, une tristesse fatale et insurmontable, comme ce brouillard humide qui s'appesantit le soir, sur les vallées, entra lentement en lui, envahit tous les plis de son être et noya son cœur.
C'étaient quelques paroles de l'abbé Bordes qui avaient produit cela, les paroles relatives à cet homme inconnu qui devait épouser Jacqueline.
Quel était-il ? Sans doute, ce galant avait de "la fortune, de l'éducation, de l'esprit ; il était élégant et beau. Devant lui, Jacqueline n'oublierait-elle pas ce qu'elle venait de dire, dans cette grotte, à un simple montagnard, fils d'un berger et d'une goitreuse? Quatre ans sont si longs! On peut se consoler de bien des peines ! on peut changer bien des fois de sentiments ! Jacqueline l'aimerait peu à peu, le beau fiancé qu'on lui avait choisi, ce jeune homme de Toulouse qui devait causer avec elle en ce moment! Quand môme elle ne l'aimerait pas, elle l'épouserait bien sûr, pour obéir à son parrain,, car, orpheline et pauvre, elle devait rester continuellement sous la dépendance de l'abbé Bordes : d'abord comme pupille, et ensuite comme héritière !
— Oui, c'est un beau rêve que j'ai fait ! se redit Silvère en laissant couler ses larmes.
La grotte s'était obscurcie ; le jour mourant y déployait des ombres tristes comme des voiles de deuil. Le soleil se coucha derrière le Gargos, les roses du crépuscule s'effeuillèrent sur les sommets neigeux, et la nuit, comme une robe mauve, habilla peu à peu les montagnes lointaines. Tout s'évanouit, lentement, dans la paix des ténèbres croissantes. S'il n'avait entendu sangloter les sources autour de lui, Silvère aurait pu croire que le monde n'existait plus.
Oh ! pourquoi existait-il encore? Douces montagnes, pics grandioses, Pyrénées si chères, sufflrez-vous dorénavant au cœur du montagnard ?
Il pleurait, la tête entre ses mains.
Autrefois, dans les grosses peines de sa pauvre vie, il avait coutume de caresser l'épaule de Moussu, de lui dire des choses plaintives, de lui confier son malheur, et cela le soulageait un peu, au fond de sa détresse morne, d'entendre les souffles de sa bête, le bruit de ses mâchoires broyant le foin, les heurts de ses sabots sur le sol dur.
A présent, il ne possédait plus rien; il lui avait tout pris, le terrible abbé, l'homme noir aux cruelles paroles.
Il marcha vers son coffre, saisit la boîte à médicaments que Jacqueline y avait laissée et la posa sur ses genoux. Cette boîte, était bien douce au toucher ; sur son bois, les mains du montagnard semblaient retrouver quelque chose des mains de
Jacqueline, un peu de leur chaleur, de subtiles particules de leur parfum,
— Oh ! les doigts fins, qui se sont promenés làdessus ! Oh ! la bouche qui a baisé ma bouche !
Silvère sanglota de désespoir.
— Jacqueline, dit-il tout haut, ne vous verrai-je donc plus?
Un écho essaya de répéter ces paroles au loin, puis, l'on n'entendit de nouveau que le ruissellement infini des sources, les pleurs éternels de la montagne inconsciente.
— Non 1 pensait-il ; c'était trop beau ; le ciel ne m'a pas cru digne ! et, pour une heure de bonheur, il faudra que je souffre jusqu'à la mort! Elle était trop jolie, M lle Jacqueline, trop jolie et trop aimante, pour l'infortuné que je suis. Est-ce que les filles de Gargos ont jamais fait attention à moi? Il fallait fuir quand elle venait, il fallait lui dire : c Mademoiselle, je ne suis qu'un garçon infirmé, qu'un sauvage sans gaîté; éloignez-vous de moi, ne jetez vos regards que sur des hommes beaux, riches et distingués comme vous! Moi je serai bien assez heureux, si quelque pauvresse sans beauté consent un jour à partager mon existence ! »
Il se disait tout cela en se lamentant dans sa grotte obscure, et, sur son front, ses mains touchaient le lambeau de taffetas, la blessure déjà cicatrisée que Jacqueline lui avait faite. Oh ! pouvoir la rouvrir, cette blessure bénigne! la rouvrir,
l'approfondir, y faire passer tout son sang, rejeter par là toute sa vie !
Puis, le temps aidant, il se calmait peu à peu, le noir fondait dans son cerveau, et par-ci, par-là, des lueurs pointaient au loin, comme l'azur reparaît après un orage.
Et alors, jugeant qu'il s'était trop désolé, il espérait sans mesure.
— Mais elle a dit qu'elle m'aimerait toujours ! s'écria-t-il en se levant; elle a dit qu'elle serait majeure dans quatre ans d'ici et que nous nous retrouverions! Oh! si c'était vrai! Si elle refusait d'épouser l'homme qu'on lui destine ! Si elle ne craignait pas d'être déshéritée par son oncle ! Si elle aimait mieux vivre pauvre avec moi que riche avec un autre!... Si c'était vrai ! Si c'était vrai!
Il marchait à grands pas dans la grotte, il levait ses bras enthousiastes, et son cœur battait avec fracas, battait à coups rapides, comme s'il avait voulu précipiter les heures, accélérer le cours du temps, épuiser en une nuit ces quatre années d'angoisses. Oh ! s'il pouvait épouser Jacqueline dans quatre ans, même dans huit! S'il pouvait sentir, une fois encore, ses lèvres trembler sur ses lèvres, s'il pouvait les entendre répéter, a^vant sa mort, ce qu'elles lui avaient dit sur la montagne : « Je vous aime, Silvère, et ma vie est à vous !» Oh ! mourir après de telles paroles, ne serait-ce pas entrer dans le paradis?
— Pourquoi ne me suis-je pas jeté du haut du Gargos, quand Jacqueline m'a avoué son amour? Fou que j'étais ! Fou et aveugle!
Il s'exaltait dans sa solitude, et, tour à tour, sa douleur et sa joie s'en allaient en plaintes profondes ou en cris glorieux, que nul ne pouvait entendre .
Il sortit de sa grotte. Il vit la lune énorme, la lune blanche qui se levait entre les monts, et alors son infortune lui parut affreuse. Il se coucha sur la montagne, et il pleura pour toute sa misère, en sentant, à chaque hoquet, sa tête frapper sur les cailloux.
Mais, presque aussitôt, il entendit un bruit léger, un bruit de pas, de pas rapides qui s'approchaient. Il se leva sur ses coudes. Qui donc venait à cette heure^e nuit?
Sous la lune blanche, une forme blanche parut; et les cheveux se dressèrent sur le front du montagnard, car il crut voir venir un être surnaturel, une de ces fées qui habitent des palais d'or au sein des montagnes, et qui se montrent, quelquefois, aux pâtres qui vont mourir.
Silvère ne respira plus, il regarda la forme blanche; elle approchait, elle montait vers lui, et derrière elle, .marchait une bête noire. Sur le disque éclatant de la lune, une femme se profila.
— Ah! Jacqueline ! c'est Jacqueline ! cria Silvère transporté.
C'était bien elle, il la reconnaissait ; elle avait un peignoir blanc et ses cheveux flottaient sur son dos.
— Oh! que je suis heureux! dit-il en ouvrant les bras vers elle.
Et, sur son cœur, il sentit palpiter le cœur de son amie.
— Bonsoir Silvère! dit Jacqueline- Je viens ramener Moussu et vous faire mes adieux !
C'était Moussu, cette forme noire, Moussu rassasié des raves de l'abbé Bordes! Il hennit joyeu* sèment vers son maître, rentra dans la grotte, et s'installa dans son coin familier, pour y goûter le sommeil du juste.
— Que je suis heureux ! répétait Silvère enivré.
Ses larmes coulaient toujours, mais en ce moment elles étaient bonnes, c'étaient des larmes de ravissement qui caressaient son visage, qui soulageaient son cœur, et qui brillaient au clair de lune.
— Il est minuit, raconta Jacqueline; je n'ai pu venir plus tôt, j'étais enfermée dans ma chambre et je crois bien qu'un domestique couche en travers de ma porte. Mais on n'a pas songé à la fenêtre ! Je loge au rez-de-chaussée, Silvère, et quand j'ai supposé tous mes gardiens endormis, j'ai sauté dans le jardin. Me voilà ! Embrassez-moi pour me récompenser.
Il n'y manqua pas, lô petit montagnard ; il l'embrassa de ses lèvres impatientes, et ce fut si bon, ce baiser chaste, par cette nuit de lune, en cette grotte isolée, que les félicités futures, quelque splendides qu'elles parussent, devaient toujours être éclipsées par le souvenir de cettei heure-là.
— Maintenant, reprenait Jacqueline, embrassezmoi pour la mise en liberté de Moussu. La pauvre bête î On l'aurait conduite à Aigues-Vives demain matin! Mais je suis allée à l'écurie, j'ai coupé le licol et j'ai laissé les portes ouvertes pour faire croire que le mulet s'était évadé tout seul ! Ce que parrain va enrager en voyant ça !
Il l'écoutait, emparadisé, en lui pressant les mains de temps en temps, pour bien s'assurer qu'elle était là, qu'il ne rêvait point, qu'il avait le droit d'être heureux et de bénir la vie.
Mais la voix de la jeune fille s'attrista :
— Silvère, murmura-t-elle, que nous allons souffrir tous deux! On me ramène au couvent demain matin, et jusqu'à ma majorité il me sera défendu de vous embrasser, de vous voir, de vous écrire!.*. Mais comme je prendrai ma revanche, dans quatre ans !
Silvère secoua la tête.
— Dans quatre ans, vos lèvres seront-elles pour moi, Jacqueline?
— Que demandez-vous là?
— Quand vous connaîtrez bien le fiancé qu'on
vous a choisi, pourrez-vous penser encore à Silvère Montguilhem ?
— Méchant! J'y penserai davantage au contraire!
— Votre amoureux est sans doute un joli garçon?
— Un garçon affreux, idiot, et puis crispant!...
— Vous ne le connaissez pas encore assez bien!
— Mais si! Vous aussi, du reste, vous le connaissez! C'est Gaston Roumigas.
— Le fils du sorcier? l'avocat de Toulouse?
— Lui-même !
— Ah ! Il est élégant, il est riche !
— Silvère, ne m'insultez pas!
— Pardon! balbutia-t-il en baissant la tête, j'ai tellement peur! je suis si peu de chose, moi! Je trouverai tout naturel d'être oublié !
— Enfant! répondit Jacqueline en lui baisant les yeux. Non, je ne vous oublierai pas! A cent ans, si je vivais encore, je penserais à vous comme aujourd'hui, mon Silvère! Je le sais! je le sens! C'est mon cœur qui vous parle, et toute mon existence est contenue dans ce serment que je vous fais!
— Oh! merci! dit Silvère. Vous me rendez fou de bonheur! Tenez, quand même vous ne tiendriez pas ce serment plus tard, je n'aurais plus le droit de me plaindre. Toutes les peines de l'avenir ne me feront pas oublier la douceur de cet instant ! Mademoiselle Jacqueline, quoi que vous deveniez, ma vie sera toujours à vous !
Ils restèrent silencieux une minute, pour laisser à leurs âmes le temps d'absorber toute cette joie, et ils écoutèrent les sources pleurer autour d'eux, sur la bonne montagne qui avait vu naître leur amour.
— Je lui ai parlé de vous, Silvère! dit ensuite la voix caressante de Jacqueline.
— A qui ça?
— A Gaston Roumigas. Je lui ai déclaré que je vous aimais, pour lui ôter toute espérance!
— Vous avez avoué cela! Ah! mon Dieu, qu'a-t-il répondu?
— Il a répondu en souriant : « Ce n'est pas « sérieux, mademoiselle! — Nous verrons bien! » ai-je répliqué! et je l'ai invité à notre noce, pour le 25 avril, dans quatre ans! Je serai majeure le 24, mon Silvère, et je veux m'appeler M me Montguilhem tout de suite après !
Le montagnard semblait ébloui. Il murmura :
— Vous, qu'adoreraient les jeunes gens les plus fortunés, consentir à être la femme de celui qui n'a jamais été aimé par personne! Oh! mademoiselle Jacqueline, que vous êtes bonne et généreuse ! Il ne faudrait vous parler qu'à genoux!
Il baisait une de ses mains, pieusement; avec des soupirs de reconnaissance.
Alors, elle se serra toute contre lui, elle lui passa au cou son joli bras nu qui sentait le printemps, elle mit sa joue fraîche contre sa joue rude, et tendrement elle dit :
104f LA CHEVELURE DE MADELEINE
— Tant mieux, si je suis belle, si je suis riche, si tous les hommes m'admirent! et tant mieux, si vous êtes pauvre, si vous êtes chétif, si tout le monde vous dédaigne, puisque ainsi je pourrai vous rendre plus heureux et plus fier! Et tant mieux si nous sommes jeunes, si nous n'avons jamais aimé, ni l'un ni l'autre, puisque notre amour est plus fort ainsi et que nous aurons plus d'années à vivre ensemble! Mon Sifvère, quand nous serons mariés, nous irons à Aigues-Vives, bras dessus, bras dessous! à Aigues-Vives, à Tarbes et à Pau, partout où vous êtes allé quand vous étiez enfant! Nous irons voir tous ceux qui vous méprisaient autrefois, ceux qui se croyaient plus beaux que vous, ceux qui se croyaient au-dessus de vous ! Oh! alors, je voudrais être plus belle encore, je voudrais être célèbre et vénérée, je voudrais être une reine vêtue d'or, pour me promener au bras de mon petit montagnard et l'honorer davantage (T.. Mais ne parlons plus, Silvère! Ne parlons plus, ne nous embrassons plus ! les minutes doivent passer moins vite quand on se tait, quand on reste immobile! Ne bougeonspas! Profitons de toutela nuit! Oh! quand elle finira, il faudra nous séparer pourtant !
Elle ne dit plus rien, elle ferma les yeux ; sa tête s'était inclinée -sur l'épaule de son ami, l'un de ses bras lui entourait encore le cou, et ils restèrent ainsi tous deux, abîmés dans leur amour, recueillis et chastes dans la nuit solennelle.
Et les heures passèrent cependant, les étoiles ne s'arrêtèrent pas sur leurs têtes candides, la lune tourna vers le couchant vaporeux...
— mon Dieu, voici l'aube î dit Silvère en se levant.
Mais les yeux de la jeune fille restèrent clos, elle ne bougea pas.
— Voici l'aube î répéta Silvère. Bientôt il fera jour et Ton rentrera dans votre chambre, Jacqueline!
— Qu'importe ! balbutia-t-elle . Moi, je vous aime!
Elle soupira et ouvrit ses bras frais. Elle ne voulait pas regarder le ciel, elle ne voulait pas voir l'horizon blanchir derrière les montagnes.
— Je vous aime ! redit-elle d'une voix défaillante. Elle tremblait toute; sa gorge blanche palpitait
sous le peignoir blanc; ses lèvres entr'ouvertes s'offraient au baiser. Silvère la sentit ployer dans ses bras.
— Je vous aime! balbutiait-elle toujours.
Elle ne répondait que cela; elle était incapable de penser à autre chose qu'à cela; l'aube, le jour prochain, les années à venir, rien n'existait; il n'y avait que ce moment si doux; tout devait être oublié dans la joie de cette heure, tout : l'abbé * Bordes, le couvent, les choses les plus importantes, les devoirs les plus sacrés.
— Je vous aime! je vous aime! je ne veux pas partir !
— Si, Jacqueline! dit Silvère. Il faut partir ! Nous pourrions être malheureux pendant toute notre vie, si Ton nous trouvait ensemble à présent. Au nom de notre amour, séparons-nous !
Alors elle se releva vivement, et, secouant ses cheveux dénoués, elle murmura :
— Il le faut donc? il le faut donc?... Oh ! Dieu ! que vais-je devenir? Toute seule dans ce couvent, sans pouvoir correspondre avec vous!.... Silvère, du sommet du Gargos, voit-on la ville de Pau?
— Oui, quand le temps est clair, on distingue les monuments.
— Eh bien, le soir, allumez-y de grands feux, si vous le pouvez. Moi, je regarderai les montagnes, et si j'aperçois une lumière, je me dirai : « C'est mon Silvère qui pense à moi ! »
Tous deux pleuraient à chaudes larmes.
— Adieu! gémit-elle.
Mais ce mot lui glaça le cœur. Elle reprit :
— Non, non, c'est trop affreux! Je ne pourrai jamais passer quatre ans sans vous voir! Je le sens bien! J'aimerais mieux mourir!
Elle se rapprocha de son ami et, lui serrant le front avec ses mains :
— Silvère, dit-elle, il faut trouver le moyen de m'épouser tout de suite! Il faut fléchir mon tuteur!
— Gomment?
— Je ne sais pas! Cherchons! Prions Dieu! Il nous inspirera sans doute. Est-ce donc impossible,
cela? Non, non! le Ciel qui voit notre amour voudra venir à notre aide! Silvère, si vous étiez riche, peut-être mon oncle consentirait-il! Oui,~j'en suis sûre, c'est votre pauvreté qui est le seul obstacle. L'abbé déteste Roumigas, au fond. Bien des fois, je l'ai entendu maltraiter le sorcier. S'il accorde ma main au fils de cet homme, c'est uniquement parce que je n'ai pas d'autre amoureux qui soit dans une situation équivalente à la mienne. Silvère, si vous aviez la moitié de la fortune de Roumigas, vous seriez préféré à lui, j'en suis convaincue. Oh! il faut bien vite g'agner de l'argent pour nous épouser, pour être heureux ensemble !
— Oui, oui! répondit-il avec exaltation, vous avez raison, Jacqueline, il faut gagner de l'argent I Et j'en gagnerai, je le jure ! Je vais travailler nuit et jour ! Il me semble que ça me sera facile, maintenant ! En pensant à vous, que ne ferai-je pas ?
Ils tressaillaient d'espérance, tous deux; ils levaient leurs bras dans l'aurore; sous les transports de leur rêve, ils s'en allaient planer dans les féeries et croyaient réaliser des miracles. Tout devenait possible, et, pour obtenir la fortune, il leur suffisait de la bien vouloir. Ils ouvraient des yei>x confiants, ils souriaient avec des visages enchantés, comme si l'une de ces montagnes voisines, dont les sommets bleuissaient à l'horizon, allait s'ouvrir merveilleusement devant eux, pour leur donner des mines d'or, des cataractes de rubis.
Le clocher d'Aigues : Vives lança l'Angélus du matin sur la vallée. Alors Jacqueline en pleurs mit un baiser sur la blessure de Silvère.
— A bientôt ! dit-elle, vibrante d'espérance.
Et il la vit s'en aller, toute blanche, vers l'Orient rose.
Il resta debout devant sa grotte. Il écouta les pas précipités de la jeune fille sur les marches du roc. Quand rien ne s'entendit plus, il joignit les mains et pria Dieu. Il lui demanda la richesse, ingénuement, de ses lèvres éperdues, la richesse qui devait lui faire épouser Jacqueline. Et il prononça le vœu candide d'ériger, si Dieu l'exauçait, une croix sur le sommet du Gargos, une haute croix de granit ou de marbre, dont les bras se tendraient vers les Pyrénées amies, à l'endroit sacré où Jacqueline lui avait avoué son amour.
L'Orient sembla s'allumer derrière la Goronade ; des ravins encore obscurs, de lentes vapeurs fumèrent, comme si les monts voulaient s'envelopper d'encens. Sur le profil du Montmirailh, la neige bleutée se rehaussa d'or, et, sur une crête déchiquetée comme un mur en ruines, gravement, monta le soleil.
• Les yeux de Silvère s'emplirent de rayons.
— Ah! j'ai trouvé! dit-il, ébloui. J'ai trouvé la richesse! Je sais comment l'obtenir! Dieu m'exaucera, j'en suis sûr, à présent! et je planterai la croix sur le Gargos !
Une heure après, ayant fermé sa grotte, Sil vère prit sa hache, son sac et son fusil, monta sur son mulet, traversa le village et s'arrêta devant une cabane où demeurait son frère, Emile Montguilhem, l'ancien carrier. Il prit là une barre de fer destinée à fouiller les blocs d'ardoise, attacha cet instrument sur le dos de Moussu, puis se dirigea vers la route d'Espagne.
— Hé! où vas-tu de si bon matin? lui demanda le contrebandier Laroque, qu'il trouva près du Gave.
— Je vais rejoindre un touriste qui m'attend à Gayarnie.
— Gomment, fils du diable ! tu as déjà des excursions, au mois de mai?
— Oui, je suis engagé par un savant qui veut voir le Mont Perdu avant la fonte des neiges... Pouvez- vous me vendre de la poudre, par hasard? J'en aurai peut-être besoin.
Le contrebandier n'en introduisait que cinq boîtes, ce matin-ci.
Siivère les acheta toutes.
— Bonne chance ! cria Laroque.
— Merci !
Le contrebandier continua sa route vers Gargos, et le guide fit trotter son mulet vers l'Espagne.
Mais, cinq minutes après, le montagnard regarda autour de lui, s'assura qu'il n'y avait personne aux environs, fit tourner Moussu vers sa droite et remonta vivement vers le sommet du Gargos.
Arrivé au plateau neigeux, il regarda le bassin
d'Aiguës- Vives et remarqua trois points noirs qui descendaient du village.
— C'est Jacqueline ! se dit-il, Jacqueline et l'abbé Bordes! Je les reconnais! Entre eux, la mule Cadette porte la malle.
Il resta là un instant pour voir son amie s'éloigner et prendre la route de Pau. Deux fois, il lui sembla qu'elle se retournait, en jetant un regard sur la montagne. Puis les trois points, de plus en plus réduits, tournèrent vers le bourg d'Aigues-Vives et se perdirent derrière les cubes gris des maisons.
— Oh ! Jacqueline, si le ciel m'aide, vous reviendrez avant un mois! murmura Silvère dans le matin lumineux.
•• Et, s'étant approché d'un torrent, il en remonta le cours, à travers les rochers.
C'était un malin que M. Antonin Roumigas, avec son visage raviné comme une noix, et ses cheveux blancs^ frisés comme un dos de mouton.
Il avait vu le jour à Sauveterre-du-Béarn, et, tomme il était le septième garçon d'une famille abondante, ses compatriotes lui attribuèrent des pouvoirs merveilleux. Dans ce pays, l'enfant qui a six frères aînés prend le titre de roi, et, d'après les croyances populaires, il possède le don de guérir la plupart des maladies, par de simples impositions de mains.
Dès qu'il^sut se moucher tout seul, le jeune Antonin Roumigas fit une concurrence désastreuse aux docteurs des diverses Facultés qui essayèrent de s'établir dans la région. Il se trouva que l'un d'eux, moins endurant que les autres, menaça le roi de poursuites judiciaires, pour exercice illégal de la médecine. Alors Roumigas, se méfiant des tribunaux, quitta volontairement ses sujets et chercha un village susceptible de respecter davantage sa royauté.
C'est ainsi qu'il vint se fixer à Gargos.
Dans ce pays-ci, où chaque montagne a sa légende, la superstition fleurit dans tout son éclat. Le fantastique est partout, dans la forme des choses, dans la pensée des êtres, et la nature elle-même y invite à croire au surnaturel. C'est dans les Pyrénées qu'on brûle le plus de sorcières. Les personnes dont l'esprit est le plus cultivé n'osent guère y mettre en doute l'existence des revenants ni celle des loups garous. La nuit, des lueurs y suivent les bergers, des bêtes silencieuses y attendent les voyageurs, des spectres blancs y rôdent au chevet des femmes endormies. Tout y est effrayant et mystérieux. ,
— Ici, pensa Roumigas, il n'y «a que moi qui ne croie pas aux sorcières !
Ses affaires prospérèrent merveilleusement. Il trouva d'admirables recettes pour empêcher les malins esprits de persécuter les bêtes et les chrétiens. Ses clients devinrent innombrables. Il dut louer un appartement à Tarbes pour y donner des consultations, les jours de marché. Tous les matins, il restait à Gargos, où venaient le voir les montagnards* des vallées supérieures, les Basques, les Béarnais, les Espagnols.
Naturellement, ses consultations étaient gratuites, il le proclamait bien haut. Mais les paysans savent raisonner; ils supposent que ce qui fait marcher toutes choses ici -bas peut bien avoir quelque influence là-haut et que les purs esprits
LA CHEVELURE DE MADELEINE lia
de l'espace doivent voler plus vite au secours des hommes s'ils savent qu'une petite gracieuseté les récompensera de leur dérangement. C'est pourquoi la plupart des ensorcelés posaient une pièce blanche sur la cheminée de Roumigas, le grand entremetteur céleste. Ainsi, sept ou huit mille francs, en comptant les pièces espagnoles, entrèrent chaque année dans son coffre-fort.
Il acheta la plus belle propriété de Gargos, une maison confortable, bâtie à l'extrémité méridionale du village et entourée d'un beau jardin. En hiver, le soleil pouvait la visiter une heure ou deux, par l'échancrure que le gave de Bibenac s'était taillée dans la montagne ; et en été, les vents du nord n'y soufflaient pas. Grâce à cette situation, les arbres fruitiers purent grandir sur ses terres; cinq ou six pommiers essayèrent d'y faire des pommes, et même un cerisier, qui ne doutait de rien, tâchait d'y mûrir des cerises. 11 y arrivait parfois, l'héroïque végétal î Et alors Roumigas était heureux, car il avait la manie de l'horticulture et s'efforçait d'obtenir des médailles au comice agricole d'Argelez.
Après la richesse, la considération arriva. Il se vit élire maire de son village, au temps où Gargos jouissait de son indépendance communale, et quand le territoire fut annexé au bourg voisin, le sorcier se fit nommer sans peine adjoint au maire d'Aigues- Vives.
Ce fut l'apogée d'Antonin.
Hélas ! ce printemps-ci, trois semaines avant l'arrivée de Jacqueline à Gargos, un funeste événement s'était produit. Roumigas avait failli empoisonner un client du D r Henri Bordes, l'oncle cadet de M lle Marcadieu, en lui préparant une tisane merveilleuse, et le médecin voulait, paraît* il, porter le fait à la connaissance du procureur*
Le sorcier ne dormait plus. Sa situation menaçait ruine.
— Si on me condamne, se disait-il à bon droit, adieu les honneurs politiques et les huit mille francs d'honoraires !
Il avait cherché aussitôt à désarmer le terrible docteur, et il n'avait trouvé rien de mieux que de transformer en allié cet ennemi redoutable. Voilà pourquoi il voulait tant marier son fils Gaston avec Jacqueline Marcadieu.
Quel agréable dénouement ce serait là ! Ainsi, tout s'arrangeait à merveille ! La nièce du docteur épousait le fils du sorcier ; les Bordes et les Roumigas se pardonnaient aux fiançailles et ils s'embrassaient à la noce. Oh ! la belle vieillesse entrevue ! Plus d'inquiétudes pour l'avenir, et des honoraires de sénateur jusqu'à la mort!...
« Hé ! ce n'est plus une utopie ! se dit Roumigas, le soir du 2 mai, en se retirant du presbytère de Gârgos où il avait dîné avec son fils Gaston. Ce
beau rêve est en train de s'accomplir ! Le tuteur ne demande pas mieux que de nous passer la demoiselle et nous allons l'accepter, pardiette ! EHe n'est pas des plus riches ; mais bah ! le bonheur doit passer avant l'argent. D'ailleurs Gaston en raffole déjà et il s'y connaît, le polisson ! Il a fait assez de ^bêtises à Toulouse!... Quant à la petite, sa toquade pour son guide passera. C'est l'affaire de quinze jours. Pfft ! Démangeaison de printemps. Aussitôt gratté, aussitôt oublié. D'ailleurs, Jacqueline n'est pas sotte; elle comprendra fort bien que Gaston est pour elle un parti inespéré. Nous ferons la noce un matin de septembre, et ce jour-là, Dieu vivant ! je donne cinquante pistoles aux pauvres de la commune ! »
Il rentra chez lui et eut les plus doux songes- : Il aurait pu en avoir de pareils les nuits suivantes. Tout marchait à souhait. L'abbé, qu'il rencontrait souvent, se montrait de mieux en mieux disposé ; Gaston, qu'il sondait de temps à autre, paraissait de plus en plus amoureux. Tous trois se promenaient, le soir, dans la rue de Gargos, et dressaient des plans, parlaient d'avenir, tombaient d'accord sur toutes choses ; l'abbé proposa de conduire Gaston au couvent de Pau, le mois prochain, pour qu'il fît plus ample connaissance avec Jacqueline. Les fiançailles pourraient avoir lieu dans le courant de juin. Puis l'on choisissait une église pour célébrer le mariage ; le tuteur conseillait
celle de Gargos, le sorcier celle d'Aigues-Vives, le futur n'avait pas d'opinion. Mais pour le voyage de noces, par exemple, il avait son idée : un mois à Paris et c'était tout.
En attendant, il dut repartir pour Toulouse : une plaidoirie à préparer.
Roumigaset l'abbé le conduisirent jusqu'à lagare.
— Votre fils est charmant! déclarait le prêtre en présentant sa tabatière au sorcier.
<— Que vous ai-je dit ? répliquait l'homme de Satan. Je savais très bien que Jacqueline serait heureuse avec lui.
Et l'on s'en allait dîner ensemble.
A table, ils comparaient les apports respectifs des futurs :
— Monsieur Roumigas, disait l'abbé Bordes, la Providence vous a toujours favorisé; vous avez plusieurs maisons de rapport à Aigues-Vives : je ne suis qu'un pauvre diable à côté de vous !
— Bah ! bah ! répondait le sorcier en se rengorgeant, ne vous plaignez pas trop ! Vous avez une cascade qui représente un capital de 50,000 francs au minimum ! Et c'est un immeuble sérieux, celuilà ! Il n'a rien à craindre du temps, ni de personne ! Vous n'avez même pas besoin de l'assurer contre l'incendie !
— Ça, c'est vrai ! disait l'abbé en riant ; ma filleule a là une dot solide, quoique liquide!... Ha! -Ha ! c'est un mot d'esprit, vous savez!...
Et ils choquaient leurs verres avec béatitude.
Ils s'étaient fort détestés pendant vingt-cinq ans, les sorciers et les prêtres n'ayant pas coutume de faire bon ménage. Mais, depuis une semaine, ils se portaient réciproquement dans le cœur. L'un avait une si grosse envie de se débarrasser de Jacqueline, et l'autre de la prendre ! Cela valait quelques concessions. Le sorcier devint pieux et l'abbé satanique. Autrefois, Roumigas ne croyait pas beaucoup plus au bon Dieu du curé qu'à son bon Diable à lui. Mais actuellement il ne manquait pas la messe du dimanche ; il devenait assidu aux sermons et se tenait sage, pendant les cantiques, à l'instar d'un enfant de Marie enrubanné de bleu !
Un soir, l'abbé lui dit :
— Je vous souhaite une bonne fête, monsieur Roumigas !
Le sorcier ne comprit guère, il chercha dans sa mémoire et n'y trouva rien.
— Ne vous appelez-vous pas Antonin ? demanda le prêtre.
— Si, pardiette ! si ! Antonin, pour vous servir î
— Eh bien, c'est demain, dixième jour de mai, que l'Eglise fête saint Antonin, évêque et confesseur.
— Ah! oui, c'est juste! lança le sorcier. Où diantre avais-je l'esprit ?...
Et, pour rentrer dans l'estime du bon tuteur, il ajouta :
— J'avais môme pensé, monsieur l'abbé, à vous prier de dire une messe pour moi à cette occasion.
— Qui vous a retenu?
— Personne î j'ai eu peur de vous déranger!
— Ah ! Seigneur ! pourquoi tant de scrupules ? Je vais dire cette messe, monsieur Roumigas !
— Il est donc encore temps ?
— Sans doute! Je la dirai demain, dans ma vieille église de Gargos. Je n'ai qu'à prévenir le petit Auguste, mon enfant de chœur.
— Vous êtes trop serviable, monsieur l'abbè ! J'accepte avec reconnaissance. Quelle est votre heure ?
— Huit heures, ça vous convient-il ?
— Huit heures, ça me va.
— A demain, monsieur Roumigas !
— Dieu vous donne un bon repos, monsieur l'abbé !
Le sorcier se leva tard, le jour de la Saint-Antonin. Il n'avait guère dormi de la nuit. A deux^ heures du matin environ, comme il s'assoupissait un peu, il avait été réveillé par une détonation lointaine provenant de l'ouest.
— Diantre! s'était-il dit, il n'y a pourtant pas de carrière là-haut ! Que peut-on faire sauter ?
A sept heures et demie, comme il s'habillait, il entendit une nouvelle explosion, et les vitres de sa chambre tremblèrent.
— C'est un peu fort! s'écria-t-il. Aurions-nous de l'orage ?
Il examina le ciel et ne vit aucun nuage menaçant.
— Pardiette ! on doit tirer le canon à Tarbes. Et, satisfait de cette explication, il acheva de
s'habiller. Il mit ses vêtements des grands jours, ses bottes neuves, sa ceinture de laine rouge à la mode du Béarn, et son béret bleu marine.
Comme il était prêt, sa Servante entra.
— Monsieur, il y a un malade qui vous demande î
— Qui est-ce?
— Emile Montguilhem ?
— Ah ! bah !... le frère du guide ?
— Oui, monsieur î
— Peuh ! il n'a pas le sou ! réfléchit Roumigas. „ Et, tirant sa montre :
— Dis-lui que je n'ai pas le temps, Hilloune. Je vais à la messe. Qu'il repasse une autre fois !
— Bien, monsieur î
Et la servante alla renvoyer le frère de Silvère, le carrier souffreteux, un client fidèle de Roumigas.
Il était huit heures. Le sorcier descendit et se dirigea vers l'église de Gargos.
L'abbé Bordes, prêt à officier, se tenait sur le seuil de la sacristie.
— Eh bien, monsieur Roumigas, eh bien, dépêchons-nous ! dit le prêtre en voyant arriver le sorcier. Il est huit heures cinq !
— Mille excuses, monsieur l'abbé, répondit Antonin en se hâtant. Je me suis oublié au lit! Le canon de Tarbes m'a empêché de dormir ! Je suis à vous ! Commencez quand il vous plaira ! Vous êtes bien bon de m'attendre !
Il exhiba un paroissien volumineux, entra dans l'église et s'agenouilla devant une chaise. Aussitôt, l'abbé Bordes, précédé du petit Auguste, arriva devant l'autel.
Les fidèles étaient au nombre de trois : Roumigas, Hilloune sa servante, et Poupotte la cuisinière de l'officiant.
Le sorcier fut révolté.
— Il n'y a donc pas d'autres Antonin à Gargos? se demarida-t-il.
Mais le prêtre avait posé le calice devant le tabernacle, puis s'était retourné pour descendre les marches et commencer YIntroibo. Roumigas prit sa pose la plus édifiante, ouvrit son paroissien et pria comme quatre.
L'abbé Bordes aimait bien cette petite église. C'était la première où il eût officié ; il n'avait guère prêché que dans sa chaire vermoulue. Il retrouvait des souvenirs de sa jeunesse dans tous les coins. Si l'extérieur du monument était pitoyable, l'intérieur faisait encore assez bonne figure. La chapelle de la Vierge était envahie par l'herbe, et une brèche aussi grande qu'une porte déparait la chapelle de saint Joseph; mais la nef semblait assez
solide, et la voûte, à part deux trous qui laissaient pleuvoir sur l'autel, ne montrait pas de crevasses inquiétantes. L'ancien curé osait célébrer la messe dans cette ruine, de temps en temps, du mois de mai au mois de novembre, quand les avalanches n'étaient pas à craindre. Il avait dans la sacristie un immense parasol de peintre, que l'enfant de chœur plaçait obliquement sur l'autel, quand le soleil devait taper dessus par la brèche voisine.
Ce matin du 10 mai, jour de Saint-Antonin, Auguste n'avait pas cru nécessaire de recourir au parasol — le soleil ne devant entrer qu'à onze heures — et l'abbé Bordes célébrait la messe avec recueillement, sous les habits sacerdotaux d'autrefois, au bruit joyeux de sa cascade, dont il voyait tomber la nappe blanche par une fenêtre latérale.
Il fut légèrement interrompu au Gloria : la chèvre de Bertrand Gojola, une habituée, avança tout à coup sa tête curieuse par la brèche et voulut entrer ; mais Poupotte fit : « Houch ! houch ! » très fort, et la bête s'en alla paître ailleurs.
L'enfant de chœur n'était pas bien au courant du rituel. L'abbé devait se faire la moitié des réponses; à l'évangile, il fut obligé de changer lui-même son missel de place ; à l'élévation, la sonnerie fut exécutée beaucoup trop tôt, et Poupotte, qui aurait su servir la messe aussi bien que le déjeuner, ne put s'empêcher de souffler à Auguste : Pas encouère, amie! pas encouère f ce qui scandalisa Roumigas.
Auguste méritait des circonstances atténuantes ; on ne lui avait jamais appris à servir. C'était un de ces gamins loqueteux qui pullulent sur les routes du pays pendant la saison et qui poursuivent les landaus en chantant des cantiques de Lourdes : Sur-cet-te-coUine-Ma-rie-ap-pa-rut l Ou bien encore : Espérang-ce de la Frang-ce!
Si le touriste ne donne rien, ils pensent qu'ils Font froissé dans ses opinions politiques, et ils entonnent la Marseillaise avec la même ferveur. S'il ne donne rien encore, ils lui jettent des pierres et s'enfuient en faisant un pied de nez.
Cependant, l'abbé Bordes avait pu communier sans accroc. Il en était aux ablutions, quand il se tourna brusquement vers une fenêtre latérale.
Auguste crut s'être trompé en quelque chose et il piétina un instant devant l'autel, sans savoir que faire.
— Chut ! ne bouge pas ! lui dit l'abbé Bordes. Et il tendit l'oreille vers la fenêtre.
Auguste tendit l'oreille pareillement, et les trois fidèles, qui avaient remarqué le mouvement de l'abbé, se demandèrent à leur tour ce qui pouvait se passer du côté de cette ouverture.
— Hein, Auguste ? demanda le prêtre à voix basse, est-ce que tu entends la cascade, toi ?
Auguste se recueillit.
— Non, monsieur l'abbé i répondit-il. Je n'entends rien.
— Moi non plus! C'est singulier!... Regarde donc, Auguste ! tiens, là-bas, par la fenêtre de la chapelle, la vois-tu, la cascade?
Auguste allongea le cou vers la chapelle.
— Oui, monsieur l'abbé ! Je la vois !
— Est-ce que tu ne la trouves pas plus petite que d'habitude ?
— Oh ! si ! monsieur l'abbé ! beaucoup plus petite ! Il n'en reste presque pas !
Alors, l'abbé pâlit et son exclamation ordinaire sortit de ses lèvres.
— Ah ! Seigneur !... Ah ! Seigneur!...
Poupotte avait vu blêmir le visage de son maître.
Aussi inquiète qu'intriguée, elle quitta sa place et marcha vers l'autel.
— Qu'y a-t-il donc, monsieur l'abbé? Seriezvous malade? Dit-elle à demi-voix.
Il fut heureux de voir arriver sa servante.
— Viens, Poupotte ! Regarde un peu là-bas !
— Quoi donc?
— La Chevelure de Madeleine !
— Ah ! saints Anges ! elle n'a plus d'eau 1
— N'est-ce pas, Poupotte? Qu'est-ce que ça signifie, Seigneur ?
La servante courut vers la sacristie; Auguste la suivit avec entrain ; Hilloune, troublée, sortit de même, et l'abbé Bordes, en proie à une émotion bien légitime, descendit les marches de l'autel.
Alors, Roumigas se dit :
— Hé ! ce n'est pas moi qui vais achever la messe, je pense !
Il prit son béret et sortit comme les autres.
Ils se retrouvèrent tous devant la porte de la sacristie, en face de la cascade, et là, leurs yeux s'arrondirent de stupeur.
La Chevelure de Madeleine était réduite des trois quarts ! Ce n'était plus qu'une chute d'eau insignifiante ; elle avait à peine l'importance de la petite gerbe qui tombait au printemps sur les terres de Montguilhem !
— Monsieur l'abbé, déclara Roumigas, votre cascade me semble fort compromise !
Le prêtre regarda le sorcier avec des yeux pleins de terreur.
— Pardiette ! continua Roumigas, si elle devient si maigre en cette saison, que fera-t-elle au mois d'août ?
Mais la Chevelure de Madeleine ne semblait pas vouloir attendre l'été pour disparaître complètement. Elle diminuait à vue d'œil. Son murmure s'entendait de moins en moins, elle était sans écume et sans brouillard ; tout à coup, elle ne laissa plus couler que des filets d'eau dérisoires.
— Ah ! saints Anges! clama Poupotte. C'est donc la fin du monde ?
— Le journal l'annonce pour l'an prochain !
déclara Hilloune, la servante de Roumigas.
Tous étaient bouleversés. Ils restèrent vingt secondes sans dire un mot.
— Mes amis, balbutia l'abbé Bordes, retournons à l'église, nous avons pécbé gravement en nous laissant distraire de la sorte : prions le Seigneur et ayons confiance en lui ! »
Il rentra le premier ; ses jambes fléchissaient ; une sueur froide inondait ses tempes. Il eut peur de tomber sur les marches de l'autel.
— Où en sommes-nous ? demanda-t-il à Auguste.
— Monsieur l'abbé se lavait les mains! répondit l'enfant de chœur.
— C'est vrai ! Range les burettes.
Il reprit l'office aux ablutions, récita les dernières prières de ses lèvres impatientes, baisa Tautel, se tourna vers les assistants :
— Ite missa est!
— Deogratias!
Il n'y avait personne dans l'église ; les trois fidèles, abasourdis, étaient restés devant la cascade.
L'abbé enleva ses habits sacerdotaux et rejoignit son monde.
— Eh bien? demanda-t-il; l'eau est-elle revenue?
— Ah ! monsieur l'abbé, elle est partie tout à fait, au contraire !
Le prêtre chancela. C'était vrai. Sur le granit noir, quelques gouttes ruisselaient à peine. Plus de gerbe, plus de bruit, plus d'arc-en-ciel. La Chevelure de Madeleine n'était qu'un souvenir.
— Par exemple ! balbutiait l'abbé de ses lèvres stupides . . . Par exemple ! . . .
Soudain, il courut vers le presbytère, pour voir la chose de plus près. Et, comme lui, coururent Auguste, Poupotte, Roumigas. Hilloune, plus philosophe, se rappela son pot-au-feu, qui devait avoir besoin d'être écume."
— Je rentre à la maison ! dit-elle à son maître. Et elle s'en retourna seule.
L'abbé arriva dans son jardin, s'avança au milieu des hêtres, atteignit les blocs où, la veille encore, la Chevelure' de Madeleine se brisait avec tant de bruit. A présent, tout était silence, deuil, désolation. Il ne put que lever les bras, en murmurant toujours :
— Par exemple ! par exemple î
Il rentra dans sa maison et se dirigea vers l'atelier. Il pensait au tour, à son beau tour hydraulique, établi à tant de Irais, par un ingénieur de Bayonne ! Il arriva devant ses roues, ses scies, ses rangées de coquetiers. Il fit tourner le robinet, le robinet enchanteur qui, d'habitude, mettait les roues en mouvement. Rien ne bougea !
Alors, accablé, il s'assit devant le tour, au milieu des copeaux, sur un banc où traînait de la sciure de bois.
— Bah ! s'écria le sorcier qui l'avait suivi, pourquoi vous faire tant de chagrin ? Ayez patience ! La cascade reviendra ! Il est impossible qu'elle s'ar-
rète longtemps! Il faut bien que toute cette eau s'en aille quelque part I
En effet, il fallait qu'elle revint ! Il n'en pouvait être autrement I Telle fut aussi l'opinion de Poupotte. Une cascade si régulière, que l'on a vue, tous les jours de la vie, couler au même endroit, ne prend pas tout à coup ses cliques et ses claques en disant : « Bonsoir la compagnie ! » Il est inadmissible qu'elle vous brûle longtemps la politesse !
— Peuh ! quelque avalanche aura fait ça ! continua le sorcier. Un bloc sans doute, un rocher éboulé, qui obstrue le canal, une heure ou deux, comme un calcul, — sauf votre respect, monsieur l'abbé, — empêche un chrétien d'aller à la selle !
Toutes ces explications rassuraient l'abbé Bordes.
— Oui, ce doit être ça ! dit-il avec confiance. Ça ne peut être que ça ! Elle va revenir d'un moment à l'autre, et bien plus fougueuse à cause des eaux amassées !... Pourvu qu'elle ne me brise pas mes hêtres!...
Mais la porte de l'atelier s'ouvrit violemment.
— Monsieur l'abbé ! cria Hilloune. Je l'ai trouvée en route, votre cascade !
— Comment ça ?
— Elle tombe là -bas, de l'autre côté de l'église ! Elle fait un train d'enfer et barre le chemin ! Il n'y a pas moyen de rentrer chez nous !
Cette nouvelle bouleversa tout le monde. L'abbé se précipita dehors. Auguste, Poupotte et Roumi-
gas s'élancèrent sur ses traces. Ils traversèrent le jardin, coururent vers téglise et aperçurent une gerbe magnifique, une cascade étonnante qui sautait de plus de cent pieds de haut, en crachant des débris de rochers dans son écume !
— Ah ! s'écria l'abbé Bordes, elle tombe sur les terres de Silvère ! Elle est à lui !
Et il s'arrêta, déconcerté, les yeux ea,boule.
— Eh ! oui, pardiette ! elle est à lui ! confirma Roumîgas, après s'être avancé pour examiner la chose. La cascade passe entre sa hutte et son pré; il n'y a pas d'erreur !
Hilloune, Poupotte, Auguste, regardèrent les bornes à leur tour, et furent unanimes. Leur surprise s'échappa en exclamations violentes :
— Saints-Anges ! A-t-il de la chance, ce Montguilhem !
— Bien sûr, il fera payer dix sous, lui aussi I
— Dix sous, femme du bon Dieu ! Ce serait pour rien ! Cette cascade-là vaut soixante-quinze centimes comme un radis ! Elle est bien plus belle que l'autre !
— Sacré Silvère, voilà une fortune qui lui tombe du ciel !
— Où est-il ?
— On ne l'a pas vu depuis une semaine !
— Il ne doit rien savoir !
— Il faudrait le prévenir, pardiette !
— Je vais voir s'il est à la grotte ! cria Auguste.
Et il monta lestement vers la demeure de Silvère.
Mais il revint presque aussitôt :
— C'est fermé ! dit-il, je n'ai vu personne !
— Il est en Espagne ! annonça Laroque le contrebandier, qui arrivait en courant. Il est sur le Mont-Perdu avec des Anglais ! Ah I ce fils du diable, quelle veine ! Salut, bonjour, monsieur l'abbé Bordes et la compagnie !
Cependant, les gens de Gargos accouraient de toutes parts. La nouvelle avait déjà lait le tour du village et les habitants curieux venaient voir la cascade du guide. Les maisons se vidaient, il en sortait des hommes aux bras retroussés, qui avaient une varlope ou un marteau à la main, des femmes en camisole qui épluchaient des légumes, des enfants barbouillés de suie ou de boue, qui couraient à l'avant-garde. Bertrand Cojola, le vieillard centenaire courbé comme un arc, arriva aussi péfîiblement, en menaçant de se rompre la colonne vertébrale ; il leva la tête pour regarder, là-haut, la dépression de granit qui laissait tomber la nouvelle cascade, il examina la chose, de ses yeux ternes, réfléchit un instant, puis dit, de sa bouche êdentée :
— Dou tems de inoun papin, que pichabe aquiou ! (Du temps de mon grand-père, elle coulait là !)
— Pardiette alors ! déclara le sorcier, il y a beaucoup de chances pour qu'elle y reste ! Monsieur
l'abbé, vous n'étiez qu'un simple locataire ! Votre bail est terminé !
L'abbé Bordes, la bouche béante, les mains derrière le dos, écoutait tout cela sans rien dire. Les paroles du vieux l'effrayaient. Etait-ce possible? La Chevelure de Madeleine avait coulé là autrefois î Elle ne faisait donc, la mâtine, que reprendre son ancien lit, après avoir découché un siècle ou deux? Non ! C'était trop effroyable !
— Ce vieillard est idiot! cria-t-il en montrant Cojola ; il radote, quand il raconte des choses pareilles ! La cascade a toujours coulé devant le presbytère !
Il écumait. Poupotte vit sa mine et s'épouvanta :
— Monsieur l'abbé, vous êtes pâle comme un linge ! Rentrons chez nous ! Ces émotions vous tuent ! Ah î saints Anges ! . Est-ce que vous vous rendriez malade pour si peu de chose ?
Elle l'entraîna, doucement, en le tirant par la main, comme on mène un aveugle. Et l'abbé se laissa conduire, hébété, en murmurant de temps à autre son habituel : « Par exemple ! par exemple ! »
Silvère n'avait pas perdu son temps sur le Gargos. En huit jours, il avait fait sauter le bloc connu de Jacqueline, le rocher qui empêchait le torrent de Pichemule de suivre son cours primitif.
C'avait été une rude besogne. Les cinq boîtes de poudre fournies par Laroque n'avaient pas suffi. Silvère s'était vu obligé d'aller en acheter d'autres fort loin, car il craignait de donner l'éveil aux gens du pays. Certes, le contrebandier ne se vanterait pas de lui avoir vendu de la poudre, mais les marchands d'Aigues-Vives n'auraient p^s eu les mêmes raisons de garder le silence, et ils auraient pu faire des révélations fâcheuses. Silvère était donc allé jusqu'à Cauterets pour se procurer de la poudre. Dans cette même ville, il avait acheté plusieurs aunes de mèche, un ciseau à froid, un marteau, divers outils. Le rocher à déplacer ou à détruire se trouvant à 1,900 mètres d'altitude, sur un versant très incliné, à proximité d'un plateau neigeux, leguide ne craignait pas d'être dérangé dans ses travaux. Il ne vit personne sur la montagne. Il se mit à l'ouvrage avec intrépidité. Il ne fallait pas songer à faire rouler le roc; cinquante chevaux n'auraient pas suffi à l'ébranler. Il se résigna donc à le morceler peu à peu, avec des explosions de poudre. Il mettait une demi-journée à creuser un trou dans la masse granitique et quelquefois la détonation ne faisait sauter qu'un fragment dérisoire. Il s'acharna quand même à cette œuvre; il s'y appliqua nuit et jour ; quand le découragement le prenait, il songeait aux bonnes lèvres de Jacqueline, et aussitôt il se sentait assez fort pour fracasser la montagne.
Tandis que Silvère travaillait, Moussu rôdait sur les pentes voisines afin d'y chercher sa pâture ; il n'y trouvait pas grand'chose et il maigrissait chaque jour un peu plus ; de temps en temps, il regardait son maître avec de gros yeux attristés ; il pensait peut-être aux bonnes raves de l'abbé Bordes, aux choux délicieux que lui avait apportés naguère une belle personne à la voix douce et aux bras odorants ! "
Silvère, lui, allait manger des patates et boire du lait deux fois par jour, dans une ferme bâtie à mi-côte, sur le versant occidental de la montagne ; et, le soir, quand il n'y avait pas de nuages, il coupait des bruyères, des rhododendrons, des branches flétries de sapins, puis allumait un grand feu sur le versant nord-ouest du Gargos, du côté de Pau, afin que Jacqueline accoudée là-bas, à quelque fenêtre de son couvent, tressaillît de plaisir en voyant cette lueur rouge, et rêvât un peu du petit montagnard qui allait rêver d'elle.
Dans la nuit du 9 mai, quand il fut certain d'atteindre son but, Silvère ne se tint pas de joie. Aidé par Moussu, il porta tout le branchage d'un pin rouge sur le sommet du Gargos et y alluma trois foyers énormes, pour signifier à Jacqueline qu'un événement extraordinaire était sur le point de s'accomplir.
Il travailla toute la nuit, il fit sauter les derniers blocs ; les détonations, cette fois, s'entendirent jus-
qu'à la plaine. C'étaient elles que Roumigas avait prises pour des exercices de canon. A sept heures du matin, le nouveau lit du torrent était définitivement ouvert et l'eau de la Chevelure de Madeleine, se heurtant à un talus que Silvère avait édifié devant elle, avec des fragments du roc, changeait peu à peu de direction. Deux heures après, elle abandonnait totalement l'ancien lit et se précipitait, le long d'un ravin aride, vers le village de Gargos.
Alors, Silvère descendit la montagne encourant. Il gagna un contrefort d'où le hameau apparaissait, et il vit l'eau écumante sauter entre les pierres, enfiler le couloir des avalanches, frôler la grotte, rebondir sur la haute barrière de granit, puis plonger, d'une grande hauteur, de l'autre côté de l'église, chez lui !
— Ça y est ! se dit-il.
Et allongeant le poing vers le presbytère :
— Ah ! tu m'as traité de Gagot? Ça t'apprendra ! Il fut prudent néanmoins, il ne chercha pas à
jouir de son triomphe tout de suite, il remonta le long du nouveau torrent, en écartant avec son levier de fer les pierres qui gênaient la descente des eaux, et, parvenu à la bifurcation des deux lits, il enleva les traces de pieds, les bouts de mèches, les débris dont les cassures semblaient trop récentes, prit enfin toutes les précautions désirables pour qu'on ne pût pas attribuer l'inconstance de la
cascade à une cause artificielle, à un détournement audacieux.
— Bah ! se dit-il, je doute fort que M. l'abbé arrive jamais jusqu'ici. Le chemin qui pourrait Py mener lui est certainement inconnu; et si, par hasard, il voulait y venir en remontant le lit de l'ancien torrent, il trouverait quelques passages où son bedon ne serait pas à l'aise !
A midi, Siivère cacha ses outils sous une roche, monta sur son mulet, se dirigea vers le sud, pour aller reprendre, au bord du gave de Bibenac, la route d'Espagne qui mène à Aigues-Vives, et, à trois heures moins le quart, il arriva à Gargos.
Pour mieux cacher son jeu, il ne rentra pas directement chez lui. Ce fut chez le charpentier Artiguenabe, où il prenait habituellement ses repas, qu'il conduisit Moussu. Il descendit, attacha le mulet à Panneau de la maison, poussa la porte, salua le monde et demanda s'il y avait encore quelque chose à manger.
— Gomment, c'est toi? s'exclama aussitôt Artiguenabe. Tu reviens du Mont-Perdu, m'a-t-on dit?
' Heureux garçon ! tu ne sais pas bien ce qui t'attend !
* — Qu'y a-t-il donc? demanda Siivère d'une voix assez naturelle.
— Ce qu'il y a? Le village est sens dessus dessous à cause de toi, lout simplement ! Regarde ! Vois-tu ce rassemblement là-bas, à côté de l'église?
— Tiens ! oui. Pourquoi tout ce monde ?
— Suis-moi! Tu vas rapprendre I
— Donnez-moi d'abord à déjeuner ! .Tirai ensuite !
Mais le charpentier était moins patient, il voulait sans retard initier son homme; il l'entraîna, le fît courir, et lui présenta la cascade avec un geste superbe.
— Crois-tu, hein ? s'exclama-t-il. As-tu de la chance, mon garçon ! Voilà qui est à toi, ça coule sur ta propriété ! L'abbé en a la jaunisse ! .
Silvère sut se .tenir convenablement.
— Quelle bonne surprise ! murmura-t-il. C'est une cascade fort belle !
— Une cascade magnifique, mon vieux ! Ça vaut cinquante mille francs comme un sou ! Il s'agit de savoir l'arranger ! Je te donnerai un plan; j'ai un plan iameux ! Je veux t'en faire profiter : nous sommes des camarades, quoi !
— Mais comment ça s'est-il produit? demandait Silvère, en simulant un étonnement de plue en plus naturel.
— Oh ! c'est tout simple ! Une avalanche ! répon-, dit Artiguenabe sans hésiter ; une grosse avalanche qui s'est arrêtée en route et qui a envoyé un rocher dans le canal de l'abbé Bordes ... Ah ! mon vieux, que je suis donc heureux pour toi !
Silvère parut enchanté de l'explication. Trois ou quatre personnes de l'assistance la lui répétèrent. C'était une avalanche énorme, qui aurait sûrement
emporté le reste de l'église si elle avait continué, un bloc aussi gros que l'hôtel d'Angleterre, que des gens avaient vu dégringoler la veille, à six heures un quart...
— Sept heures moins cinq ! déclara Auguste qui était toujours là. Sept heures moins cinq ! Je l'ai vue s'arrêter !
Tout le monde regarda Auguste, des femmes lui demandèrent des détails. Il en donna plus qu'on n'en voulait. Deux ou trois jours après, rayant répété à deux cents personnes, il crut sans peine l'avoir vraiment aperçue, l'avalanche! et quelquesuns de ses compatriotes eurent la même conviction. Du reste cela devint de l'Histoire, le correspondant de la Petite Gironde ayant télégraphié la chose et fait publier les" Exploits d'une avalanche. La date fut consacrée : sept heures moins cinq ! — ce dont Auguste se glorifia.
Constatant qu'aucun de ses compatriotes ne soupçonnait la vérité, Silvère laissa paraître sa joie. Il regarda la cascade dans tous les sens, il supputa sa hauteur et son débit, il alla voir l'effet produit de la route, de l'église, de l'autre bout dji hameau. Comme l'eau traversait le chemin et empêchait les communications, on avait établi une passerelle provisoire avec une douzaine de planches posées sur de grosses pierres. C'était ainsi que RoumigasetHilloune avaient pu regagner leur domicile.
— Il va falloir endiguer ça, mon petit! disait le charpentier à Silvère. Puis tu feras construire un pont de bois pnr-dessus ! En huit jours, je me charge de l'installer !
— Il faudra de la maçonnerie ! insinua un maçon. Tu penseras à moi, n'est-ce pas, Montguiihem ?
Un forgeron proposait de fabriquer une grille, car il faudrait une grille, bien sûr !
— Oui, mais la cascade restera trop découverte ! disait un pépiniériste. On n'aurait qu'à passer dans la rue pour la voir. Elle ne rapporterait rien si on ne la masquait pas au moyen de quelques arbres, comme chez M. l'abbé Bordes.
Devant toutes ces offres. Silvère devenait inquiet.
— Mais je n'ai pas d'argent pour faire tout ça !
— Oh ! de l'argent ! on t'en prêtera maintenant! des cent et des mille ! D'ailleurs ça ne coûtera pas cher. Nous te demanderons des prix d'ami !
— Bien mieux ! tu ne nous payeras que l'an prochain, avec l'argent produit par la cascade !
Etaient-ils aimables, tous !
Silvère les remerciait avec effusion. Ses yeux rayonnaient d'espérance. Il allait donc être riche ! Riche comme l'abbé, riche comme Jacqueline. Que l'avenir lui semblait doux !
Il regarda autour de lui : presque tous les habitants de Gargos étaient là, mais l'abbé ne paraissait point, ce qui le tourmenta un peu. Gomment avait-il pris cet événement ?
Silvère se le demandait avec un léger trouble.
Soudain, à trois heures et demie environ, il l'aperçut devant le presbytère; le tuteur de Jacqueline arrivait doucement, avec son bréviaire sous le bras et son chapeau sur les yeux.
— Voici l'abbé Bordes ! dit-on de toutes parts. Mâtin, il n'a pas l'air content !
Silvère ne put s'empêcher de rougir, il baissa la tête et ne souffla mot.
L'abbé ne l'aperçut pas. Il s'approcha, salua les gens à la ronde, puis demanda :
— Eh iien ! elle coule toujours ?
— Eh ! oui, monsieur l'abbé ! *
— Bon ! bon ! laissons-la faire !
Mais brusquement, il devint écarlate, il venait de découvrir Silvère dans un groupe. A cette vue, il ne put se maîtriser, il trembla, ses yeux flamboyèrent, il eut peur de se mettre à crier comme un fou. Il marcha vers le montagnard et lui dit, d'une voix sifflante :
— Eh bien, monsieur le Pyrénéophile, vous voilà de retour ?
— Oui, monsieur l'abbé, répondit Silvère timidement.
— Et que pensez-vous de ça, s'il vous plaît?
— Que voulez-vous que j'en pense, monsieur l'abbé ? Je m'en réjouis, voilà tout.
— ^ous vous en réjouissez? pourquoi donc?
Cette cascade abîme votre pré ; je ne devine pas les raisons de votre réjouissance !
— Il me semble pourtant que c'est facile : je n'avais pas le sou hier, et aujourd'hui j'espère faire fortune.
— Faire fortune? comment ça, je vous prie ?
— Dame ! avec ma cascade.
— Hein ? Comment dites- vous : votre cascade? L'abbé croisa ses bras d'un air agressif, comme
il avait fait dans la grotte, huit jours auparavant. Et il répéta :
— Votre cascade?... Ah çà, mon bon ami, est-ce que par hasard vous la croyez à vous, cette cascade ?
— Mais il me semble...
— Elle est à moi. monsieur! Elle est toujours à moi, entendez-vous ? Je ne vous ai vendu que le sol \
— Permettez ! puisque la cascade est sur mes terres...
— Vos terres? Comment dites-vous encore ça?
En voilà du toupet ! Sachez, monsieur, que vous n'avez pas de terres ! J'ai vendu cette parcelle à François Montguilhem, pour vingt pistoles, il y a quatre ans !
— Les vingt pistoles étaient à moi.
— Je n'en sais rien, monsieur ! Je n'en veux rien savoir : vous étiez mineur, vous ne pouviez pas acheter ! c'est au nom de votre père qu'a été fait l'achat !
— Pour le compte de son fils, Silvère Montguilhem !
— Il ne m'importe !
— Et à moi donc ! Que vous le trouviez bon ou mauvais, je suis le propriétaire du terrain, et je serai celui de la cascade !
— Vous êtes un insolent !
— Monsieur l'abbé, vous êtes chez moi, et il faut pardonner à son hôte, ai-je entendu dire.
— Bandit! l'orgueil vous étouffe!... Mais nous plaiderons !
— Quand vous voudrez!
— Il y a des juges à Tarbes ! et on verra s'ils oseront m'enlever la cascade !... Nous plaiderons!
L'abbé renfonça son chapeau sur ses yeux et s'en retourna. La fureur l'aveuglait. Il ouvrit son bréviaire et le tint un moment à rebours.
— Ce petit crapaud ! grommelait-il entre ses oraisons.
Comme il arrivait devant sa porte, il fut abordé par un couple d'étrangers, les premiers baigneurs d'Aigues-Vives probablement.
— Pardon, monsieur le curé! lui demanda la dame avec un fort accent d'outre-Manche. La Chevelure de Madeleine, s'il vous plaît?
L'abbé fit un haut-le-corps.
— C'est bien à vous qu'il faut s'adresser, n'est-ce pas ?
— Pas pour le moment ! répondit le prêtre en rougissant jusqu'aux oreilles.
— Où donc faut- il aller ?
— Pour voir la Cascade dePichemule?... Là-bas!
— Où ça?
— De l'autre côté de l'église !... Tout droit devant vous ! gronda-t-il. Est-ce que vous me prenez pour un poteau indicateur ?
Et, comme il voyait deux pièces de cinquante centimes dans les doigts de la dame, il retira sa clé de sa poche, entra au presbytère en coup de vent, et fit claquer sa porte derrière lui.
— Nous plaiderons!... grommela- t-il encore, en soufflant dans son escalier.
Et il alla se verser deux doigts de Bénédictine, pour calmer sesétoufïements.
L'abbé Bordes s'enferma dans sa chambre et ouvrit une grande armoire de chêne.
— Nous allons voir ! se dit-il tout haut.
Il approcha une chaise de l'armoire, monta dessus, et prit, sur le rayon supérieur, une pile de registres, de cahiers, de paperasses jaunies, qu'enveloppaient des chemises de diverses couleurs. Il posa le tout sur une table, chercha ses lunettes, les essuya vivement, les installa sur son nez, puis, de ses mains fiévreuses, il fouilla dans les papiers couverts de poussière.
Après quelques minutes de recherches, il retira un cahier bleu portant l'inscription suivante :
Etude de M e Laburthe notaire à Argelez.
— C'est ça! dit l'abbé.
Il ouvrit le cahier et lut à demi-voix :
« Vente à Montguilhem François d'une parcelle
de terre sise à Gargos. »
Il s'assit, fixa ses lunettes et parcourut l'acte
dans toute sa teneur, avec l'espoir d'y trouver une
clause quelconque, une ligne qui lui permît de revendiquer la cascade ou d'obtenir l'annulation du contrat.
Il ne trouva rien.
— Bah ! je n'y vois goutte, se dit-il. Allons consulter des hommes de loi !
Et il partit aussitôt pour Aigues-Vives, avec son acte sous le bras.
Il lui fallut une demi-heure pour descendre la côte. Il arriva sur la route de Pierrefitte, prit la rue Gambetta et s'arrêta devant la porte de M. Balaruc, le juge de paix, celui-là même qui avait tant poursuivi Jacqueline, douze jours auparavant, sur les lacets de Gargos.
Le magistrat était chez lui. Il s'interrompit de lire la Dépêche de Toulouse pour recevoir l'abbé Bordes, et il lui demanda, avec de grandes démonstrations d'amitié, comment on se portait chez lui.
— Très bien ! Poupotte va toujours son petit train; quant à Touton, il est solide comme le Pic du Midi !
— Et mademoiselle votre nièce? hasarda le juge.
— Ah! Jacqueline? J'ai tout lieu de croire qu'elle est en bonne santé, elle est rentrée au couvent depuis une huitaine.
Là-dessus, l'abbé déplia son acte et raconta son malheur.
Le juge le plaignit fort et lui conseilla d'aller voir un avocat.
— Ne m'oubliez pas aupTès de M lle Marcadieu ! conclut-il , en reconduisant l'abbé jusqu'à la porte.
Sur la place des Thermes, M. Lacrabe, maire d'Aigues-Vives et ancien avocat, lisait la Petite Gironde. L'abbé l'aborda, lui demanda des nouvelles du Parlement, puis, voyant le soleil baisser derrière le Gargos, il exhiba son acte et parla de son malheur.
M e Lacrabe fut aussi compatissant que M. Balaruc; il conseilla d'aller voir le bâtonnier de Lourdes, s'informa de la santé de M Ue Marcadieu et se recueillit de nouveau sur la Petite Gironde.
Le colonel rhumatisant lisait aussi ce journal devant l'Hôtel d'Angleterre, mais il ne devait pas être bien fort en droit, c'est pourquoi l'abbé lui évita la lecture de l'acte : il ne lui fit connaître que son malheur.
— Pas possible! s'exclama le colonel. Ah! mais oui, je me rappelle ! J'ai lu ça dans le journal. Nom d'un chien! pour un malheur, c'est un malheur!... Et autrement, comment va mademoiselle votre filleule ?
A sept heures du soir, brisé de fatigue et aussi peu éclairé qu'à midi, l'abbé Bordes remontait les lacets de Gargos, avec son acte sous le bras.
— J'espère, se dit-il, en soufflant un peu à micôte, que demain, M. le Bâtonnier de Lourdes ne me demandera pas des nouvelles de Jacqueline !
En effet, M. le Bâtonnier, que l'abbé alla voir le jour suivant, ne lui parla pas de M Ue Marcadieu, ne l'ayant jamais vue. Il se contenta de lire l'acte, et d'écouter le récit du malheur.
— Monsieur l'abbé, dit-il après avoir médité un instant, c'est un malheur!... mais il n'y a rien à faire î
— Par exemple î
— Rien à faire si vous n'établissez pas que la cascade a été détournée de son lit naturel par la main de l'homme. Le jour où vous aurez des preuves de cette dérivation, venez me trouver.
Et le bâtonnier déchira la bande de la Petite Gironde qui se carrait sur son bureau à côté de la Dépêche de Toulouse.
Ce soir même, l'abbé Bordes se rendit à Tarbes, et un jeune avocat, qui lisait le Figaro celui-ci, écouta patiemment le prêtre. Mais.il ne lui dit rien de bon sur la cascade, si ce n'est ce jeu de mots, dont il semblait assez content :
»— Je ne vois pas de procès possible, monsieur l'abbé! Votre cascade avait l'âge de s'émanciper sans doute. Ce n'est pas précisément un détournement de mineure !
— Voilà le scepticisme du siècle ! se dit l'abbé dans l'escalier de l'avocat; les hommes d'aujourd'hui tournent en dérision les choses les plus sérieuses !
Il se sentit démoralisé. Aucun homme de loi ne
lui avait conseillé de recourir aux tribunaux. Sa cause était- elle donc si mauvaise, Seigneur?
Le lendemain, l'abbé retroussa résolument sa soutane, s'arma d'un bâton ferré, puis monta sur le Gargos. Il gagna la grotte de Silvère, et rejoignit, en faisant de prudents détours pour éviter les passages dangereux, le lit de l'ancien torrent, le petit ravin, maintenant desséché, où la Chevelure de Madeleine précipitait encore ses belles eaux, la semaine précédente.
— Si c'était une dérivation! pensait-il. Hé, hé! c'est un malin que notre Pyrénéophile !
L'abbé remonta le ravin. Ce fut facile d'abord, mais bientôt la pente se fit roide comme un mur.
— Sapristi! un lézard ne s'y risquerait pas!
s'écria l'abbé Bordes, en s'épongeant le front.
Il mit ses lunettes, regarda minutieusement la partie supérieure du ravin.
— Mais je ne vois rien qui le bouche, murmurat-il, la voie est libre jusqu'à ce détour, là-haut. Tâchons d'examiner la suite !
Il revint sur ses pas et gravit la montagne par des pentes plus convenables. Mais il lui fallut trois quarts d'heure pour arriver au niveau de ce qu'il appelait le détour.
Quand il fut là, il se trouva fort embarrassé. Il remit ses lunettes et voulut scruter le reste du canal. Mais c'était un couloir très rude, qui disparaissait, en plusieurs endroits, sous une folle végétation.
t*tz
— Seigneur ! s'exclama l'abbé Bordes, neuf chats n'y trouveraient pas un rat blanc !
Il hésita quelques instants. 11 n'était pas du Club ÀÏpiii, le replet tuteur de Jacqueline. Monter plus haut que sa chaire lui avait toujours donné le vertige. Il n'avait aucune notion sur le pic de Gargos, et jusqu'à ce jour, la grotte de Silvère avait constitué sa plus haute ascension. Il considéra le couloir d'un air méfiant et sentit son intrépidité décroître.
— Je reviendrai avec un guide ! se dit-il.
Effectivement, le lendemain, en compagnie du
Couquerot, il recommença l'escalade.
Les guides connaissaient assez bien le pic de Gargos, où ils avaient souvent l'occasion de conduire les touristes, mais ils nç s'étaient jamais ingéniés à remonter le torrent de Pichemule qui formait l'ancienne cascade de l'abbé. Rien ne les attirait dans ces parages, pas même la perspective de voler du bois.
Le guide Couquerot, armé de sa hache, muni de sa ceinture et d'une corde, conduisit l'abbé le long de l'ancien torrent. Tout alla bien durant une demiheure. Mais, arrivé au fameux couloir, le Couquerot dit :
— Monsieur l'abbé, je ne crois pas que nous puissions continuer sans un peu de corde.
— Eh bien, je suis à votre disposition! répondit le prêtre avec bravoure.
Le guide s'arrêta, noua la corde sous les bras de son client et lui dit :
— Tenez-vous à la corde avec la main gauche, appuyez-vous sur le bâton avec la droite, et ne bougez pas !
Ces conseils donnés, le Couquerot prit l'extrémité libre de la corde et monta devant. Quand elle fut tendue, il la noua solidement à une racine de buis, et dit à l'abbé :
— Maintenant, veuillez venir à moi ! Ne craignez rien, il n'y a aucun danger !
Le guide tira la corde à lui et hala son homme comme un seau d'eau. L'opération réussit à souhait et l'abbé fut hissé jusqu'au buis. Il tremblait un peu, par exemple !
— Est-ce qu'il y a beaucoup de chemin à faire comme ça, Couquerot?
— Je ne crois pas, monsieur l'abbé! Courage î Encore quelques brasses !
Mais l'abbé perdit pied brusquement, en voulant s'essuyer le front.
— Ah! Seigneur! cria-t-il.
Son guide le vit rouler jusqu'au bout de la corde. Heureusement, celle-ci était encore attachée à la racine. L'abbé, suspendu par les aisselles, fit deux ou trois tours dans le vide.
— Assez!... mon chapeau qui tombe! Assez!...
Ramenez-moi au presbytère!... Gredin! me conduire dans des endroits comme ça !
— Mais, monsieur l'abbé, je n'ai fait que vous obéir !
— Assez ! Ramenez-moi, vous dis-je !...
— Le plus difficile est passé!
— Je m'en fiche!... Je tiens à mon cou, moi!
Il fallut le redescendre avec la ceinture et la corde.
Il tremblait comme un jonc.
— Ah! Seigneur! j'ai cru prendre fin! Encore si j'avais emporté un flacon de cognac, pour y puiser des forces!
Il se reposa quelques minutes, puis rentra lentement à Gargos, en disant :
— Que la volonté de Dieu s'accomplisse!
A dater de ce jour, il abandonna l'hypothèse de la dérivation.
— Fût- elle vraie, se dit-il, que je ne pourrais pas la prouver ! Il y a le témoignage d'Auguste et de tant d'autres qui ont vu s'arrêter une avalanche à sept heures moins cinq ! Pour tout le monde, c'est ça qui a détourné la cascade, et la presse l'a confirmé.
Il lui était bien pénible cependant de renoncer à la Chevelure de Madeleine ; il ne pouvait se résigner à sa nouvelle situation. Il médita de nouveau et relut, une fois encore, l'acte de vente consenti à Montguilhem François, avec l'espoir d'y trouver un vice de forme.
— Les parcelles que je lui ai cédées, portent
les numéros 318 et 319 de la matrice cadastrale. S'il y avait eu erreur, par hasard ? Si les numéros avaient été mal relevés ? Montguilhem ne serait pas propriétaire du ravin qu'il occupe, et, comme il n'y a pas prescription, le contrat serait nul !
Cette idée chimérique lui redonna quelque courage.
Il alla fouiller, à Aigues-Vi ves , dans le plan cadastral de Gargos, et regarda les feuilles avec émotion.
Mais c'étaient bien les numéros 318 et 319 que portaient les parcelles vendues, il n'y avait pas eu erreur, et même, dans un plan du village qui remontait à l'an 1712, l'abbé fit une découverte qui le navra. Un trait bleu, sur ce plan, figurait au sud de l'église et allait rejoindre le gave de Bibenac; ce trait bleu, portait l'indication suivante: « Torrent de Pichemule. »
— Comment î s'écria l'abbé, la Chevelure de Madeleine était de l'autre côté de l'église ? Elle ne passait pas devant le presbytère? Alors il avait raison le vieux Cojola! En changeant de place, la cascade n'a fait que reprendre son ancien lit. Ah ! Seigneur! tout espoir est perdu !
Il était bien forcé de croire à l'avalanche de sept heures moins cinq! Sacré Gargos! s'amusait-il tout de même en faisant déménager son torrent tantôt à gauche et tantôt à droite! Il songea aux exploits d'une avalanche historique, tombée en 1650 dans la vallée d'Héas. Elle avait fait des choses plus
extraordinaires, celle-là! Elle avait obstrué le cours du gave et transformé la vallée en un vaste lac qui dura un siècle et demi !
— Ah! les maudites avalanches! cria l'abbé.
Mais il se ravisa :
— Ne leur disons pas trop de sottises! elles peuvent tout réparer. Si l'une d'elles m'a enlevé la cascade, une autre pourra me la rendre !
Il ne vécut plus que dans cet espoir.
— Bah ! toute la neige n'a pas fondu ! il peut encore tomber quelque chose de là-haut !
Mais cet optimisme n'était guère fondé ; l'avalanche réparatrice ne se pressait pas.
Alors, pour la faire venir, il eut recours à Dieu. Le 19 mai, jeudi de l'Ascension, il célébra la messe à Gargos — avec le parasol, car le soleil tapait ferme ! — et il fit un vœu : il s'engagea, la main sur l'évangile, à consacrer à la réédification de l'église la moitié des recettes que produirait encore la Chevelure de Madeleine, si elle reprenait le chemin du presbytère.
Ce serment fut fait d'une âme bien sincère et bien fervente.
— Seigneur, pensait l'abbé Bordes, vous avez voulu me punir pour mon égoïsme et ma cupidité, que votre main soit bénie et me permette de réparer mes fautes !
Après la messe, il alla voir, avec sa cuisinière, la nouvelle cascade.
— Ne te semble-t-il pas qu'elle diminue, Poupotte ?
— Eh ! non ! monsieur l'abbé !
— Si ! si ! elle diminue, va ! Elle me paraît malade, la Pichemule!... Regarde donc sa gerbe! Elle s'est notablement amincie depuis quelques jours !
— Vous croyez !
— Mais oui, mais oui ! Ça saute aux yeux !
Il se retira, il était impatient de revoir, dans son jardin, la paroi suintante et nue où tombait naguère la Chevelure de Madeleine.
— Regarde donc, Poupotte ! ma cascade recommence !
— Àh! saints Anges! Comment pouvez -vous dire ça ?
— Dame ! tout naturellement! Le granit est bien plus humide aujourd'hui ! les gouttes tombent plus nombreuses ! Il suffit de regarder d'un œil impartial. Si le progrès continue, dans quinze jours, la Chevelure de Madeleine recoulera.
— Mon pauvre maître, est-ce que vous devenez fou? *
-— • Voilà donc tes sentiments qui éclatent ! s'écria l'abbé Bordes ! Ah ! je l'avais deviné tout de suite, va ! Ça te ferait de la peine, hein ? si ma cascade revenait ?
— Qu'avez-vous dit, monsieur l'abbé ? Pourquoi traiter ainsi une pauvre femme qui est à votre ser-
vice depuis vingt-cinq ans et qui se ferait hacher pour vous ?
Elle sanglota, Poupotte, et elle rata la mayonnaise du déjeuner. Apparemment, dans son trouble, elle avait tourné de droite à gauche, au lieu de tourner de gauche à droite.
— Tant pis pour vous ! dit-elle avec humeur, en posant la saucière sur la table.
Alors, l'abbé reconnut qu'il était allé un peu trop loin, et, avant de prendre le café, il demanda pardon à sa servante.
— Il ne faut pas m'en vouloir, Poupotte! Le malheur rend injuste! Cette avalanche m'a porté un grand coup ! On ne se résigne pas, du jour au lendemain, à perdre deux mille francs de rente, quand on n'est pas plus riche que moi. La cascade était ma principale ressource, tu le sais bien. Elle m'aidait à constituer la dot de ma nièce ; elle me permettait d'aller passer, chaque année, deux semaines au bord de la mer ; et grâce à elle je pouvais recevoir dignement M* p l'évêque de Tarbes, quand il daignait m'honorer d'une visite. Maintenant, si Dieu ne me rappelle pas à lui, je pourrai vivre encore, car il me reste la Villa Madeleine d'Argelez et le Restaurant de la Paix d'Aigues-Vives. Mais qu'est cela ? un capital de vingt-cinq à trente mille francs, tout au plus, et il ne nous sera pas facile de joindre les deux bouts ! Dorénavant, tu supprimeras le plat de légumes du dîner, Poupotte, et,
pour mon déjeuner du matin^ ne prépare plus de tartines de beurre !
Ces paroles fendaient le cœur de la servante; elle pleura dans son tablier et, à cette vue, les yeux de l'abbé s'humectèrent aussi.
Il y eut beaucoup de vent dans la soirée. Plusieurs fois le tuteur de Jacqueline regarda vers son jardin; il lui semblait entendre le bruit de la cascade revenue. Mais ce n'était que l'orage dans les arbres. 11 ne dormit pas de la nuit, à cause de cette rumeur trompeuse.
Le lendemain de l'Ascension, il plut à verse, et le lit de l'ancien torrent se remplit d'eau.
— Elle revient, Poupotte! elle revient cette fois! cria l'abbé avec transports.
Ce n'était qu'une fausse joie; après chaque bourrasque, la cascade s'arrêtait.
Alors, il se démoralisa de plus en plus. Il fut très affecté par l'indifférence du ciel à son égard;. pourquoi son vœu n'avait-il pas été exaucé? Il éprouva quelque amertume à passer son bréviaire; il ne célébra plus la messe avec sa ferveur d'autrefois.
— Si j'allais devenir un mauvais prêtre? pensait-il en regardant au fond de sa conscience.
Un soir, il aperçut une vieille femme sur la montagne ; c'était Poutoune la Barbude, une paysanne laide comme les sept péchés capitaux et qui passait pour sorcière dans la contrée. Cette femme se promenait au bord de l'ancien torrent, à l'endroit où
la Chevelure de Madeleine se laissait tomber naguère avec tant de tumulte.
— Que fait-elle là? se demanda l'abbé Bordes. Il n'y a rien à voler ! v
Et de singulières pensées jaillirent dans son cerveau.
Le lendemain, il découvrit également Laroque sur la montagne, Laroque, le loup-garou avéré.
— Et celui-là, pourquoi diantre rôde-t-il par ici? L'abbé passa la main sur son front.
— Certes, se dit-il, je suis loin de croire à toutes ces bêtises, moi! mais enfin, il n'y a pas de fumée sans feu. Vox populi, vox' Deif Puisque le peuple croit aux sorciers et aux loups-garous...
Il avait peur de conclure. Il pensait aux découvertes récentes des docteurs, aux phénomènes troublants observés dans les hôpitaux, aux possédées de Loudun, aux fakirs de l'Inde, à tous les mystères d'autrefois et d'aujourd'hui.
— Si c'était vrai pourtant! murmurait-il.
Et les visages de Poutoune la Barbude, de Laroque le contrebandier, repassaient devant ses yeux.
La superstition ancestrale, dont les germes latents encombraient sa cervelle, voulait fleurir en lui à l'occasion de cette cascade perdue. Gomme tous ses compatriotes malheureux, qui ont vainement recouru à la science des hommes et à la toutepuissance de Dieu, il pensait à se retourner vers
Satan. Ses études n'y avaient rien fait; ne connaissait-il pas des avocats, des lettrés, des médecins, qui, en vieillissant, devenaient aussi superstitieux que leurs anciennes nourrices?
— Les sorcières? Mais la Bible en parle ! se disait l'abbé Bordes. Si c'était une de ces créatures du démon qui m'a enlevé ma cascade?... Laquelle? Ah I si je la tenais !
Il se rappela plusieurs légendes locales.
On croit, dans le pays, que le prêtre qui oublie de fermer son missel, à la fin de la messe, force toutes les affiliées du Diable à rester dans l'église. Le jour de la Pentecôte, l'abbé Bordes officia à Aigues-Vives-les-Bains. Tout Cargos était là. Simulant une distraction, il laissa le missel ouvert. Un quart d'heure après, tous les assistants étaient partis. Elle n'y était pas restée, Poutoune la Barbude!
Alors, il recourut à un autre moyen fort employé dans la région : il consiste à mettre dans le bénitier une gousse qui contienne neuf petits pois; les sorcières qui voient cette gousse ne peuvent retirer leur main de l'eau bénite.
L'abbé se procura des petits pois — ils étaient à un prix fou; Poupotte l'avait bien dit! — et il chercha deux gousses qui fussent dans les conditions requises. Il plaça Tune dans le bénitier d'Aigues- Vives et l'autre dans le bénitier de Gargos. Mais il ne fallut aller délivrer aucune femme I
Et l'abbé se désola.
Il songea bien à consulter Roumigas!... Mais il chassa vite cette tentation.
— Ce serait sot! dit-il. Moi, un prêtre, je ne dois pas avoir l'air de croire à cela. Que penserait-on dans le pays? Tous mes paroissiens doivent se souvenir encore de certain sermon où « les exploiteurs de la crédulité publique » étaient fortement secoués... Non, je ne dois pas aller consulter Roumigas!
Cependant, les jours passaient; trois semaines s'étaient écoulées depuis la Saint- Antonin, et la cascade tombait encore chez Silvère. Le tuteur de Jacqueline commençait à maigrir. Il n'avait plus d'appétit; son sommeil était agité; il passait la moitié de son temps sur les rochers de l'ancienne cascade, et il y attrapait une mélancolie affreuse. Son jardin lui semblait vide, sa maison avait la tristesse d'un sépulcre, ses prairies moins arrosées perdaient peu à peu leur beau vert chatoyant. L'âme de ces choses était partie !
Un matin, cédant à sa nostalgie, il alla voir la cascade nouvelle, à petits pas de vieillard.
— Ah! elle est vraiment imposante! se disait-il, et Silvère est bienheureux! Quel joli bruit, quelle blanche écume! Comme le soleil lui passe un bel arc-en-ciel ! On dirait une ceinture de satin à la taille d'une jeune fille !
Les yeux de l'abbé s'illuminaient à cette vue.
— Eh bien, Silvère, dit-il au montagnard, tu es toujours content?
— Eh oui, monsieur l'abbé! « Ils ne s'adressèrent plus de paroles haineuses;
ils se saluèrent aflablement, comme tous les gens du village, et leur voix adoucie dénotait un désir de conciliation.
L'abbé considéra les abords de la cascade; ils étaient bouleversés; Silvère faisait clôturer son terrain ; quelques ouvriers élevaient un mur le long de la route, d'autres démolissaient la masure adossée au roc : la cabane qui n'était habitée qu'après le passage des avalanches ; enfin le charpentier construisait une passerelle de bois sur un canal profond par lequel l'eau de la cascade s'écoulait vers le gave.
— Oh ! Silvère, tu vas embellir tout le quartier de l'église !
— Je l'espère, monsieur l'abbé !
— Qu'est-ce que tu veux mettre là-bas, à la place de ta cabane?
— Une chaumière où les étrangers pourront boire du lait, des sirops ou des liqueurs.
— C'est une idée excellente. Moi, si j'avais fait ça au presbytère, j'aurais amassé une fortune. Mais tu comprends : un prêtre n'est pas aussi libre qu'un laïque! Et tu auras une vache, sans doute?
— Deux vaches, monsieur l'abbé ! deux vaches et quelques brebis; mon père me laissera une partie de son troupeau.
— Il te faudra beaucoup d'argent pour tout ça!
— L'on m'en a prêté. J'ai du crédit, à présent. On m'offre plus que je ne demande.
— Ça ne m'étonne pas, Silvère. Tu es un garçon sérieux et intelligent. Mais permets-moi de te faire une remarque ; je trouve ton terrain bien mal exposé; si tu élèves des constructions chez toi, les avalanches pourront te les raser, à chaque printemps !
— Je lésais bien, monsieur l'abbé! Aussi ne fais-je élever que des bâtiments sans importance : une simple terrasse pour les consommateurs; les vaches et les brebis seront installées n'importe où, dans une maison du village.
— Si tu avais ce bout de terrain, là-bas, à droite de la cascade, tu pourrais édifier des merveilles. Quelle jolie situation maintenant! On aurait la chute d'eau à ses pieds, on y serait à l'abri des avalanches et on découvrirait un splendide panorama sur la vallée d'Aigues-Vives.
— Je le sais bien, mais le terrain est à vous, monsieur l'abbé !
— En effet.
— Et je n'ai pas osé...
— Quoi donc?
— Je n'ai pas osé vous prier de me le vendre. L'abbé ne dit rien : il regarda le sol un instant,
retira sa tabatière incrustée de nacre, puis, refermant la boîte avec un coup sec de ses phalanges :
— Nous reparlerons de ça, Silvère! C'est une affaire qui demande réflexion.
Onze heures sonnaient. L'abbé s'éloigna.
Il rentra chez lui et déjeuna de bon appétit. Poupotte ne put contenir son étonnemeiLt.
— Ah! monsieur l'abbé! comme vous êtes guilleret ce matin !
—J'ai respiré l'air de la cascade, ma fille! Ça m'a fait du bien! Que veux-tu! J'étais habitué à sa fraîcheur depuis trente-cinq ans. Elle m'avait manqué, ces jours-ci !
Après déjeuner, il retourna devant la cascade. Il regarda d'un œil complaisant le travail des maçons, s'entretint à diverses reprises avec les charpentiers. Quand Silvère l'aperçut, il lui apporta un pliant.
— Tu ne fais pas mal, j'avais les jambes rompues!
Et l'abbé Bordes s'installa sur le pré, à dix mètres de la cascade.
— Il fait bon ici ! déclara-t-il en relevant la soutane sur ses genoux.
Moussu paissait à côté de lui.
— Ah! ah! voilà donc notre malfaiteur! Il a engraissé. Joli animal! Mes raves lui ont fait du bien!
Il semblait oublier ses anciennes rancunes. Il souriait aux gens, aux bêtes, à toutes les choses d'alentour.
De temps en temps, il considérait Silvère Montguilhem.
— Garçon actif! se disait-il. Garçon économe et d'avenir ! il deviendra riche !
Il constatait d'ailleurs une transformation complète dans le vestiaire du montagnard : Silvère ne portait plus ses habits de berger; il avait des souliers noirs, une cravate de soie, du linge fin; il acquérait peu à peu l'élégance de Gaston Roumigas lui-même.
Machinalement, l'abbé faisait des comparaisons entre les deux jeunes gens.
— Gaston a de plus belles manières, se disait-il, mais Silvère a les yeux plus francs! Bah! on peut s'expliquer les goûts de Jacqueline !
Là-dessus, l'abbé Bordes se recueillait et sentait des idées étranges se dérouler lentement dans son cerveau. Oh! la jolie nuance qu'elles avaient, ces idées-là ! Elles ressemblaient un peu à ces serpentins roses, blancs, jaunes, bleus, omnicolores, qu'il avait vu lancer à Biarritz, un jour de fête, sur les tamarins de la côte, et elles faisaient en lui de folles arabesques, d'éclatantes spirales, qui se mouvaient doucement, aux souffles frais de la cascade voisine.
— Tout de même, se disait-il, si je lui avais accordé la main de Jacqueline, à ce garçon, je n'aurais rien perdu le jour de la Saint-Antonin ! La Chevelure de Madeleine aurait changé de place, mais
non de propriétaire. Elle serait à ma nièce, et à son mari! à ma famille, sinon à moi! Tous trois, nous en aurions eu les agréments et les bénéfices! Maintenant je pourrais faire construire un petit atelier à côté de la chute d'eau et y transporter mon tour sans frais, mon tour qui m'a coûté trois mille francs et dont je ne me servirai jamais plus, faute de moteur hydraulique!... Ah! voilà une bien grande folie, par exemple !
Alors l'abbé se levait, sous une impulsion soudaine qui ressemblait à un remords, et il allait causer avec les ouvriers de Silvère ; surveiller leurs travaux, risquer même son avis, parfois, comme s'il avait été le propriétaire véritable. Le jeune guide le laissait faire et prenait bonne note de ses observations.
Tout à coup, après avoir piétiné un instant, l'abbé se tourna vers Silvère.
— Eh bien! demanda-t-il, ce projet de construction, là-bas, à droite de la cascade, nous n'y pensons donc plus ?
— Mais si, monsieur l'abbé! plus que jamais, au contraire! Et si vous consentiez à me céder le terrain, on bâtirait tout de suite : mon plan est fait !
— Montre-moi ça !
L'abbé mit ses lunettes, s'empara du plan, l'étudia de fond en comble, approuva certaines parties, critiqua pas mal de choses et résuma son impression :
— C'est bien, assurément, c'est très bien; mais c'est un peu mesquin tout de même! Moi, je rêve là quelque chose de grandiose, de beau, de très beau !... Donne-moi ce plan ; je vais remporter à la maison pour l'examiner encore ce soir. Faisons mieux : viens dîner avec moi, nous l'étudierons ensemble. Veux-tu?
— Avec plaisir, monsieur l'abbé.
— C'est entendu!... A sept heures précises, n'estce pas? A tantôt!
Et ce soir-là Silvère alla dîner chez l'abbé Bordes. Poupotte n'en revenait pas.
— Ah ! saints Anges, qui aurait cru ça ! Le Cagot chez nous !
Les deux convives eurent le meilleur appétit du monde.
Après lediner, l'abbé déroula le plan sur la table et se pencha dessus, en lampant son café à petits coups.
— Ici, nous mettons la terrasse pour les consommateurs; là, les écuries et l'habitation du garde — il faudra un garde avec une livrée bleue — enfin, en cet endroit, la maison principale, avec un parc; mettons deux étages seulement, puis un belvédère, pour jouir de la vue sur le bourg d'Aigues-Vives.
Mais Silvère se récriait :
— Ça coûterait vingt mille francs, cela !
— Qu'importe! Je te les prêterai.
— A quel taux?
— Bah! nous nous arrangerons toujours.
Puis l'abbé parlait d'autre chose. Il avait une conversation des plus décousues ce soir-là. Soudain, sans la moindre transition, il demandait à Silvère toutes sortes de détails sur sa famille, sur sa jeunesse, sur son instruction.
— Ton père est bien né à Gargos, n'est-ce pas? Ton grand-père était un berger aussi? En ce moment, où est-il, François Montguilhem?
— A Pontacq, monsieur l'abbé. Mais dans huit jours il sera revenu au village.
— Et ta mère, elle s'appelait bien Gracie Armendaritz ?
— Parfaitement !
— Où est-elle née ? A Espelette, il me semble?
— C'est cela môme.
— De quoi donc est-elle morte?... A quel âge? Et tes grands-parents?... Ton frère Emile, comment va-t-il? Fichue mine, celui-là !... Entre nous soit dit, je ne voudrais pas que tu fusses dans sa peau! Il crache toujours le sang, n'est-ce pas? Mais bah! toi, tu te portes comme le Pic du Midi !
Et Silvère fut ainsi obligé de lui faire l'histoire de toute sa parenté.
L'abbé l'écoutait, fort attentif. Il inscrivait même certaines choses sur un calepin, pour ne pas les oublier; par exemple, les noms des villages qu'avaient habités les Armendaritzetles Montguilhem.
Ils devisèrent de la sorte jusqu'à dix heures du soir.
— Allons, bonne nuit, à demain ! J'irai te voir à la cascade? dit l'abbé Bordes à Silvère. Mes amitiés à ton père quand tu lui écriras î
lis se retrouvaient tous les jours, et le prêtre devenait de plus en plus courtois pour le petit guide. Il ne le traitait jamais de Cagot ; quand il l'appelait M . le Pyrénéophile, c'était avec un sourire familier où il y avait plus d'estime que d'ironie.
Le 4 juin, ils dînèrent ensemble pour la seconde fois, et Poupotte, qui avait reçu des ordres formels, traita le jeune Montguilhem avec les égards qu'elle aurait eus pour un vicaire général.
— Sais -tu qu'il n'y a pas de traces de Cagot dans ta famille?
— Vous avez fait des recherches, monsieur Tabbé?
— Oui, je me suis renseigné ces jours-ci. Les Montguilhem sont d'honnêtes gens; leur casier judiciaire est vide. Quant aux Armendaritz, c'est encore mieux ; ils ont eu un prêtre dans les collatéraux : Dominique Armendaritz était curé d'Ossès en 1734.
— Vraiment ?
— C'est ce qui résulte d'une enquête faite sur place par un abbé de mes amis qui est vicaire dans le pays basque. Tu n'es donc pas un Cagot
et j'ai eu tort toutes les fois que je t'ai appelé ainsi.
— Oh ! monsieur l'abbé! j'ai eu moi-même bien des torts envers vous !
— Pas autant que moi, Silvère! Je t'ai couvert d'injures en présence de plusieurs personnes, j'ai failli envoyer ton mulet à la fourrière ! j'ai été bien injuste, je m'en rends compte à présent, et je me demande comment je pourrais réparer mes fautes.
— Monsieur l'abbé, j'ai bien plus de remords que vous, croyez-le ! Et tenez, laissez-moi vous faire une proposition que je voulais vous présenter depuis quelques jours...
Ici, le petit montagnard rougit fort, il baissa la tète et, regardant le parquet avec des yeux qui ne voyaient rien, il balbutia :
— Monsieur l'abbé, je serais heureux, très heureux si vous vouliez partager avec moi les recettes que la cascade pourra produire à l'avenir !... Acceptez, je vous en prie, ne fût-ce que pour soulager ma conscience !
-— Silvère, tu es un brave cœur et j'accepte avec plaisir.
Alors, il y eut un silence de quelques secondes ; ils sentirent tous deux qu'ils avaient autre chose à se dire et qu'une question bien plus importante devait être réglée, ce soir-là. Leurs fronts restèrent 'baissés et leurs yeux n'osèient échanger un regard.
Silvére, fort intimidé, fixa un coin du plan et ses paupières s'alourdirent de larmes; l'abbé, aussi troublé sans doute, taquina distraitement une soucoupe de porcelaine avec une petite cuiller. Bientôt, sans lever les yeux, il demanda — et sa voix n'avait jamais paru aussi douce :
— Silvère, est-ce que tu penses toujours à Jacqueline ?
— Oh! si j'y pense ! répondit le petit montagnard en pâlissant.
L'abbé releva la tête alors, et il vit les larmes dans les yeux du jeune homme.
— Tant mieux, Silvère, tant mieux ! Jacqueline pense aussi à toi ; et maintenant je ne vois plus d'obstacle à votre mariage !
Silvère frémit de bonheur sous ces paroles.
-—Oh! merci! murmura-t-il en prenant les mains de l'abbé. Je n'osais pas espérer une si grande joie, et je ne sais vous exprimer ma reconnaissance qu'avec des larmes !
— Bah ! c'est encore la meilleure façon ! s'écria l'abbé Bordes, et tu vois que j'y suis sensible !
La voix du prêtre s'altérait, elle aussi, et, de la cuisine, Poupotte put entendre son maître qui se mouchait sur un ton insolite.
Mais il dompta son émotion et reprit, en taquinant de nouveau la soucoupe de porcelaine avec la cuiller à café :
— Pourquoi refuserai-je encore de vous unir? Je
n'ai plus la moindre raison! Le mois dernier, c'était différent : tu n'étais qu'un simple guide, tu ne possédais que ton mulet, ton pré et ta cabane, tu n'avais aucune espérance, et tous mes parents se seraient récriés si je t'avais donné la main de Jacqueline ! A présent tout est changé; ma filleule est devenue pauvre, puisqu'elle ne doit plus compter sur un héritage aussi important, toi tu vas acquérir une petite aisance en exploitant ta cascade ; toutes les difficultés sont donc aplanies, et, en vous unissant, Jacqueline et toi, je consacre non seulement un mariage d'amour, mais encore un mariage de raison. Es-tu content de moi, Silvère, et mon raisonnement est-il de ton goût? Eh bien, tope là 1 Ce qui est dit est dit ! Demain, nous irons à Pau, ensemble, et tu apprendras toi-même la bonne nouvelle à Jacqueline 1
— Demain ? dans quelques heures ? est-ce possible ? demanda Silvère en mettant les mains sur son cœur.
— Eh oui, demain ! nous prendrons le premier train. Tu verras Jacqueline avant midi. Je te laisserai avec elle toute la soirée ! Et tiens, tant que nous y sommes, faisons une chose : allons trouver papa Montguilhem, tous les trois! Il faut bien lui annoncer le mariage, sapristi ! et même lui demander son consentement !
— En effet I
— Eh bien, il n'est que temps. Il demeure dans
la plaine de Pontacq, dis-tu? Après-demain, nous partirons tous pour Pontacq, en voiture. Quelle jolie promenade ! Qu'en penses-tu, mon garçon ?
— Moi, j'en suis ravi !
— Crois-tu que nous trouvions facilement papa Montguilhem ?
— S'il n'est pas déjà en route pour retourner à Gargos, rien ne sera plus facile.
— Alors, c'est entendu, nous allons essayer de le rejoindre! Ça va nous procurer trois jours de vacances ! Bonsoir ! va te mettre au lit pour être bien dispos ! Et, demain matin, fais-toi beau pour Jacqueline !
Dans l'antichambre, il le prit tout à coup par un bouton de sa veste, et lui dit, d'une voix insinuante :
— A propos, tu devrais bien me réserver un coin dans ta maison neuve, un petit coin, du côté de la cascade, pour mon tour!... Tu comprends, j'y installerais une prise d'eau et je pourrais me remettre au travail ! Ah ! dame ! ce n'est plus gai, ici ! J'ai attrapé des rhumatismes à ne rien faire !
— Tous les coins qu'il vous plaira, monsieur l'abbé ! Nous logerons votre tour, nous vous logerons vous-même, si vous voulez bien nous faire le plaisir de venir habiter avec nous !
— Brave enfant ! s'écria le prêtre en lui serrant la main à la broyer 1 Ah! Jacqueline sera heu-
reuseî... Allons! à demain!... Relève ton collet pour ne pas prendre froid !
Ils se séparèrent et firent cette nuit-là des rêves bien différents, mais pareillement délicieux.
— Poupotte! dit l'abbé Bordes le lendemain matin, en s'asseyant devant son chocolat, tu pourras me remettre des tartines de beurre à l'avenir î
Silvère fut sur pied à cinq heures. A cinq et demie, il entra dans Péglise d'Aiguës- Vives-les- Bains,
Il voulait se confesser, il éprouvait le besoin d'avouer son détournement de cascade à quelque prêtre. Malgré la proposition généreuse qu'il avait faite la veille à l'abbé Bordes, il sentait un poids sur sa conscience. Le rocher qu'il avait émietté làhaut, sur le torrent de Pichemule, semblait lui être resté sur le cœur. Vainement il se disait que s'il avait enlevé la Chevelure de Madeleine au vieux bonhomme, c'avait été pour la restituer à sa jeune héritière, cette action ne lui paraissait pas très catholique ; cela troublait son sommeil, la nuit, et l'empêchait d'apprécier, le jour, les laitages vanillés du presbytère. Plusieurs fois, il avait été sur le point de tout raconter à l'abbé Bordes. Mais il se méfiait ; il n'était pas toujours commode, le tuteur de Jacqueline, et l'aveu risquait d'être fort mal reçu !
— Je ne lui dirai ça qu'après la noce ! décida-t-il sagement.
Mais, ayant appris que plusieurs prêtres étrangers se trouvaient en ce moment à Aigues-Vives, à l'occasion d'une fête religieuse, il profita de la circonstance pour aller confier son gros péché à l'un d'eux.
Quand il sortit du confessionnal, il se sentit léger comme la plume.
— Ça soulage, tout de même ! se dit-il.
Et, craignant que le confesseur n'eût pas bien compris — il n'avait imposé au pécheur qu'une pénitence bénigne — le ravisseur de cascades récita deux chapelets supplémentaires et suivit le Chemin de la Croix»
Jl était ravi de penser qu'il allait se trouver en état de grâce pour revoir Jacqueline. Oh ! que de bonheur dans ce jour .bleu qui rayonnait sur Aigues-Vives !
Silvère s'en retourna. En vingt minutes, il gravit les lacets de Gargos. Il ne se sentait pas marcher. Il frémissait d'impatience. Comme les wagons allaient rouler lentement, de Pierrefitte à Pau!
En passant devant le presbytère, il vit sortk l'abbé Bordes.
— Te voilà ? s'écria le tuteur de Jacqueline. Comment vas-tu ce matin?... Sapristi, tu as des yeux qui donnent des coups de soleil ! C'est ma filleule qui va en attraper, tantôt. Allons, prépare ton mulet ; nous partons dans vingt minutes. Cadette est déjà sellée ! J'ai une petite course à faire. Je vais
chez M. Roumigas ! Ta comprends, j'aurais des remords envers ces gens-là. Il faut bien les prévenir de ce qui se passe !
L'abbé avait besoin d'apaiser sa conscience, lui aussi.
Il laissa Silvère Montguilhem remonter à sa grotte, et il se dirigea vers la maison du sorcier.
— Hé ! ça ne va pas être commode ! se dit-il en cheminant* •
Il passa devant l'église et se signa.
— Hé, non ! pas commode du tout !
Il marcha de plus en plus lentement. Arrivé devant le jardin de Roumigas, il hésita quelques secondes.
— Quelle corvée!.. Comment lui annoncer ça ?
Il ouvrit un petit portail de fer et réfléchit un instant, sous un pommier en fleurs.
— C'est qu'ils ont l'air de tenir à Jacqueline, là dedans ! Le père ne la lâchera pas facilement, et le fils en est toqué! Puis, je leur avais donné ma parole !...
L'abbé monologuait ainsi à demi-voix. Généralement, quand il était embarrassé, il s'offrait une prise de tabac ; cela excitait son cerveau et lui donnait des idées salutaires.
-*■ Bah ! se dit-il, après avoir aspiré longuement sa prise, allons toujours! les idées arriveront après !
Il n'avait pas fait trente pas qu'il aperçut Roumigas, devant le cerisier fleuri.
— Ah ! diantre ! je suis pris à l'improviste ! pensa le tuteur de Jacqueline.
Le sorcier l'avait vu.
— Hé I comme ça donc, vous vous promenez ce matin, monsieur l'abbé?
— Oui, monsieur Roumigas !
— Quel joli temps, hein?
— Superbe !
— Bonjour, monsieur l'abbé Bordes! comment ça va-t-il ?
— Très bien, monsieur Roumigas !
— Eh 1 oui, pardiette î Ça se voit ! Vous avez meilleure mine ! Vous vous ravigotez depuis quelques jours ! L'autre semaine — que cela soit dit en bonne heure ! — vous aviez l'air mal hypothéqué !
— En eflet î ça tournait mal !... J'avais des soucis, monsieur Roumigas.
— Vraiment?... C'est passé, je suppose?
— Ah ! Seigneur, non !
L'abbé se gratta l'oreille.
— Nous y voici ! pensa-t-il.
— Mon fils m'a écrit hier, reprit le sorcier, et il compte aller à Pau, la semaine prochaine. Il espère que vous voudrez bien lui donner une lettre de recommandation pour la mère supérieure, afin qu'il puisse voir Jacqueline.
— Il y vient tout seul ! se dit l'abbé.
Mais, comme le tabac n'avait pas encore produit
d'effet appréciable, il ne vit pas sans crainte la conversation tourner de ce côté-là.
— Monsieur Roumigas, avoua-t-il, je venais précisément vous entretenir de ma filleule.
— Hé ! comme vous dites ça t Vous avez l'air de commencer un sermon !
— Ce n'est pas un sermon, mais c'est tout de même fort sérieux.
Le sorcier regarda l'abbé en face, et ses yeux gris, perçants comme des vrilles, le fouillèrent de fond en comble.
— Ce tabac de Laroque ne vaut rien ! pensa le prêtre.
Et il se passa la main Sur le front.
— Monsieur Roumigas, j'ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours et je me suis aperçu, avec regret, que le mariage de ma filleule avec votre fils était devenu impossible.
Le sorcier tressaillit à ces mots.
— Que dites-vous là ?... Impossible, ce mariage? " Hé! monsieur l'abbé, pourquoi donc, je vous'prie?
Un éternuement vigoureux secoua le front du prêtre.
— Ça vient ! j'ai trouvé l songea le tuteur de Jacqueline en portant le mouchoir à sa face. Maintenant, ça va marcher tout seul !
— Dieu vous bénisse, monsieur l'abbé !
— Merci !... Je disais donc, mon cher voisin, que la situation de ma filleule a beaucoup changé
depuis un mois. Vous savez que Jacqueline est sans fortune et que c'est moi qui ai pourvu à son éducation. Elle ne peut compter que sur le petit héritage que je dois lui laisser un jour, et vous devinez sans doute que cet héritage est à présent fort compromis !
— Comment ça? .
— Je n'ai plus ma cascade, monsieur RoumigasI Vous le savez bien !
— Hé ! certainement ! La cascade est partie ! C'est un malheur !... Mais il vous reste toujours vos immeubles !
— C'est si pe*u de chose !
— Comment ? peu de chose, votre maison de Gargos, votre villa d'Argelez et le Restaurant de la Paix d'Aigues-Vives ?...
— La propriété baisse beaucoup. Elle ne rapporte presque plus rien. Tous mes biens ensemble ne représentent pas deux mille francs de rente.
— Vous les dépréciez un peu trop !
— Mais non, je sais où j'en suis. Je serai obligé de vendre ma villa d'Argelez, l'année prochaine, et, dans vingt ans, si je ne suis pas mort, le restaurant lui-même y passera.
— Que non pas! Vous ne vendrez rien, j'en suis sûr ! Avec deux ou trois mille francs, on peut vivre à Gargos ! D'ailleurs, je dois vous avouer que nous ne voulions pas faire un mariage d'argent. Les sentiments de Gaston, monsieur l'abbé, sont plus éle-
vés que ça ! Il a dircœur, cet enfant, et moi aussi. Tout autre, je le sais, vous aurait dit, après votre malheur : « Reprenez Jacqueline ! » mais nous ne sommes pas de ces gens qui oublient les amis dans Tinfortune. Mon fils a toujours cent mille francs ; en eût-il deux, cent mille, qu'il épouserait votre filleule, même ruinée ! Vos scrupules vous honorent, monsieur l'abbé, mais ils sont heureusement inutiles avec des hommes comme nous. Rassurez-vous donc ! Quand un Roumigas a donné sa parole, on peut compter dessus !
L'abbé ne dit rien ; il baissa la tête un instant, puis recourut à sa tabatière.
— Cher monsieur, reprit-il, si on peut compter sur la parole d'un Roumigas, on peut avoir une confiance égale en celle d'un Bordes. J'ai promis à votre fils la main de ma filleule, c'est vrai ! mais ma filleule ne lui a jamais promis quoi que ce fût!
Roumigas ne put retenir un geste furieux :
— Ah ! soyez donc franc ! s'écria-t-il. C'est votre petite qui ne veut pas de Gaston !
— Il est certain qu elle avait pour lui un faible enthousiasme !
— C'est du toupet ! Elle en trouvera, maintenant, des avocats du barreau de Toulouse !
— Aussi va-t-elle prendre un mari d'une situation plus modeste t
. — Ah ! vous la mariez ?
— Oui, cher monsieur !
— Avec qui, s'il vous plaît ?
— Avec Silvère Montguilhem.
— Le Cagot ? Ah ! non ! laissez-moi rire ! Dieu vivant, est-ce possible ! ... Le Cagot ! le Pyrénéophile! comme vous disiez si drôlement!... Quelle bonne histoire ! Il faut que je la raconte à Hilloune î Ah ! Dieu vivant, nous allons rire î...
Roumigas se retourna.
— - Mais vous plaisantez? ajouta-t-il. Ce n'est pas sérieux! Voyons, avouez que vous vous êtes payé ma tète !
— C'est tellement sérieux, monsieur le sorcier, que nous partons dans cinq minutes, Silvère et moi, pour aller chercher Jacqueline à Pau et fixer le jour de la noce.
— Bien, bien! Ça suffit! Vous n'êtes pas dégoûté tout de même 1 Un Cagot, un fils de goitreuse!...
— Permettez! Il n'est pas Cagot, d'abord.
— Tiens ! c'est vous qui l'avez fait croire par* tout! -
— J'ai eu tort, je le confesse! Silvère est un garçon charmant, distingué et fin. C'est un cœur d'or. Puis, il sera riche avant peu ! Mais ça nous est égal; il sort d'une famille honorable et cela nous suffit.
— Honorable, sa famille? Ah! Seigneur! comme vous dites, vous ne connaissez donc pas son frère? Mais c'est un idiot, ce frère ! une bourrique ne vou-
drait pas s'y frotter!... Honorables, les Montguilhem!...
— Oui, monsieur, tout ce qu'il y a de plus honorable, et je vous prie de respecter ce nom à l'avenir, si vous tenez à ce qu'on respecte le vôtre ! J'ar bien l'honneur de vous saluer, monsieur Roumigas !
L'abbé Bordes tourna les talons et reprit la direction du presbytère. Le retour s'exécuta plus vite que l'aller par exemple ! Le tuteur de Jacqueline crut entendre siffler les pierres à travers les pommiers en fleurs; ce n'étaient que les regards du sorcier, des regards haineux et pénétrants comme des balles, qu'il sentait dans son dos.
En vérité, les yeux de Roumigas, gros à faire explosion, pointèrent l'échiné du prêtre pendant deux minutes.
— Dieu vivant I gronda le père de Gaston. Voilà une fichue affaire!
Il marcha sur les pas de l'abbé Bordes et se promena dans le village, nerveusement. À sept heures cinq, il vit Silvère descendre de la grotte sur son mulet, côtoyer la cascade, trotter vers le nord et s'arrêter devant le presbytère. L'abbé reparut presque aussitôt; il était monté sur sa mule Cadette.
Alors Roumigas pâlit de fureur.
— C'est bien exact! se dit-il. Voilà nos gens qui partent. Ils vont prendre le train de neuf heures ! Brigand d'abbé!
Il ferma les poings et ses dents grincèrent.
Il revint sous ses pommiers. Un tremblement convulsif agitait ses mains.
— Si Gaston n'épouse pas cette fille, je suis un homme flambé!
Il marcha de long en kirge. Bientôt, il s'arrêta, les yeux fixes, les mâchoires serrées, le front plissé par des pensées mystérieuses. Il repartit tout à coup.
— Hilloune! appela-t-il. Hillouneî
Il se dirigea vers la maison, pour voir plus tôt la servante. Il la trouva devant la porte de la cuisine.
— Dis-moi, lui demanda-t-il d'une voix violente, Emile est-il revenu ?
— Quel Emile?
— Emile Montguilhem, le frère de Silvère, tu sais bien, ce garçon malade que tu as vu souvent à ma consultation, et que tu as renvoyé l'autre jour?
— Parfaitement, je me rappelle. Il n'est pas revenu, monsieur!
— Bien! Va chez lui d'un coup de pied ! Tu connais sa cabane : c'est la dernière, là-bas, au bout du village. Va lui dire que je l'attends, qu'il vienne, à la consultation de ce matin, sans faute J j'ai quelque chose d'important à lui communiquer.
Hâte-toi l
— Bien, monsieur, j'y cours !
Et Hilloune partit pour le village.
Roumigas revint sous ses pommiers. Ses yeux jetaient des flammes.
— Il ne faut pas que ce mariage se fasse î bàlbutia-t-il en gesticulant.
Et? caché derrière une' tonnelle, il regarda du côté de Gargos pour guetter le retour de Hilloune.
Il la vit rentrer presque aussitôt. Il alla au-devant d'elle.
— L'as-tu trouvé?
— Oui, monsieur! Il va venir!
— Tout de suite?
— Il s'habille! Ah! le pauvre garçon, il est bien malade.
Poumigas ne put réprimer un tic nerveux de sa joue gauche, un tic assez rare, qui ne se produisait guère chez lui que dans les fortes émotions.
Il traversa le jardin.
— Hilloune ! dit-il en se retournant, les clients ne vont pas tarder à se présenter, je pense. Dès qu'Emile Montguilhem sera arrivé, tu ne recevras plus personne. Est-ce compris ?
— Oui, monsieur.
Le sorcier rentra dans sa maison et se dirigea lentement vers l'escalier.
Il avait son cabinet de consultation au rez-dechaussée, mais il monta d'abord au premier étage et alla s'asseoir dans une pièce ténébreuse placée au-dessus de la cuisine. De là, on pouvait entendre les moindres paroles de Hilloune, grâce à quelques
coups de taraudière pratiqués dans le plancher.
C'étaient ces trous-là qui constituaient toute la sorcellerie de Roumigas. Quand un montagnard se présentait à la maison pour recourir aux lumières du Béarnais, Hilloune le faisait asseoir dans là cuisine, devant un bon feu, et adroitement, sans avoir l'air de rien, en lui parlant de pluie et de soleil, de pâturages et de troupeaux, elle l'amenait à lui révéler son cas, et le nom de la sorcière ou du loupgarou qui le persécutait, lui, sa femme, ou ses moutons.
Roumigas, installé là- haut, ne perdait pas un mot de la conversation, et, quand le client avait assez jasé, le sorcier descendait sur le bout de ses pantoufles, passait par un escalier spécial, chaussait des bottes, faisait un tour de jardin, rentrait par la cuisine, de l'air d'un homme qui se promène depuis deux heures, et recevait l'ensorcelé dans le cabinet de consultation, où il n'avait pas de peine à l'éblouir par sa science divinatoire.
La plupart des sorciers de campagne opèrent de la sorte.
— Hé ! je ne vais pas avoir grand monde aujourd'hui, se dit Roumigas, après un quart d'heure d'attente. Pourvu qu'Emile vienne !
Mais il se leva; un chien aboyait dans le jardin. Le sorcier regarda par la lucarne et aperçut un Espagnol coiffé d'un foulard jaune, qui s'avançait vers la porte de la cuisine.
— C'est mon homme de Broto! se dit Roumigas, celui qui a été envoûté par une tisserande.
L'Espagnol entra, salua Hilloune et demanda si M. Roumigas était visible.
— Il n'est pas à la maison ! répondit la servante. 11 fait sa promenade habituelle; mais asseyez-vous donc, homme du bon Dieu ! Je pense qu'il ne tardera pas à rentrer.
Presque aussitôt, le chien annonça un nouveau visiteur.
— Pardiette ! se dit Roumigas en glissant un regard par la lucarne, c'est encore cette brave Marianne Crabot : qu'a-t-elle cette fois-ci?
Il écouta la conversation de la nouvelle venue avec Hilloune, et apprit qu'il s'agissait d'une entorse à la jambe droite. Deux personnes arrivèrent ensuite : un vieillard conduisant un gamin.
— Ici, ça promet d'être plus sérieux ! pensa Roumigas.
Il se mit aux écoutes, mais cette sacrée Marianne, avec sa voix de pie-grièche, l'empêcha d'entendre les paroles des derniers arrivés.
— Je vais lui en fiche, à celle-là, un traitement pour son entorse ! grommela le sorcier.
Heureusement, Hilloune, qui n'était pas bête, fit passer la bavarde dans la salle d'attente en compagnie . de l'Espagnol. Et le vieillard, finement questionné par la servante, avoua que son petitfils, là présent, avait le sommeil troublé depuis
quelques semaines ; il se levait, à moitié endormi, se mettait à quatre pattes, faisait le chien et maigrissait à vue d'œil.
' — Boni je connais ça ! se dit le sorcier, un loupgarou en herbe ! il y a longtemps qu'on ne m'en avait amené.
Trois femmes entrèrent successivement. La première avait perdu deux moutons depuis quatre jours; la seconde avait son mari atteint d'un compère-loriot; la troisième avait une vache enguignonnée par un voisin : le lait s'était tari.
Enfin, un homme efflanqué parut devant la maison.
— Emile Montguilhem! se dit Roumigas derrière sa lucarne. Et ses yeux étincelèrent.
Il retint sa respiration et colla son oreille contre le plancher.
Hilloune fit bon accueil au nouveau client; elle lui offrit la meilleure chaise, et le plaça tout près du feu. Puis, devinant que ce client-ci était plus important que les autres, elle envoya tout son monde dans la salle d'attente.
— Eh bien, qu'est-ce que vous contez de neuf ? demanda- t-elle ensuite au frère de Silvère.
— Rien de bon ! répondit-il d'une voix affaiblie. Et il détailla ses misères : il perdait ses forces
peu à peu, il ne pouvait plus travailler à l'ardoisière, il avait même dû cesser de chanter ! Et il ne trouvait de goût à rien ! ni au lait caillé, ni au
gigot, ni aux friandises!... Non, décidément ça n'allait pas !
Et il fut obligé de s'interrompre pour tousser.
— Il est phtisique ! se dit Roumigas. Il traînera jusqu'à l'automne.
Mais Hilloune essayait de lui donner du courage.
— Peuh ! vous vous en tirerez avec un peu de tisane ! et je gage qu'en huit jours vous redevenez solide comme le pont de Saint-Sauveux !
— Dieu vous entende ! J'ai bien peur que ça ne se passe pas ainsi ! Ça ferait trop de peine à quelqu'un que je connais !
— Vraiment ! vous avez donc un ennemi, vous, un si brave garçon ?
*— Qui n'en a pas? dit Emile Montguilhem d'une voix sombre. Mais, par l'âme de mon corps, si j'étais sûr tout de même I...
— Bon, ça! Excellent sujet!... pensa Roumigas, en sentant de nouveau le tic nerveux tirailler sa joue gauche. Et, plein d'espérance, il descendit.
Il eut recours à la ruse ordinaire : il mit des bottes, fit un tour de jardin, rentra par la cuisine, salua son monde, affirma que la matinée était délicieuse sur la montagne, et traversa la salle d'attente, en priant la personne qui était arrivée la première de le suivre dans son cabinet.
L'Espagnol se leva. Roumigas l'introduisit dans le sanctuaire. C'était une grande pièce à deux fenêtres. Au milieu du mur, un crucifix énorme
ouvrait ses bras, comme dans un tribunal/Les sorciers aiment bien mettre la figure de Jésus-Christ sur leur enseigne ; les paysans sont plus rassurés que s'ils voyaient les cornes de Satan ; d'ailleurs tout cela est à peu près la même chose pour eux. Roumigas pria l'Espagnol d'ôter son foulard jaune.
— Toujours la tisserande ! murmura-t-il d'un air méditatif, après avoir flairé cette étoffe.
Il posa peu de questions, fit tirer la langue, cracher, tousser, et finit par conseiller à l'envoûté — qui avait une simple maladie de peau — de brûler dans un feu de laurier bénit tout le linge fourni par la tisserande maligne, hors deux bandes de lin pur qu'il fallait coudre en croix et poser, à minuit, devant la porte de l'envoûteuse, en disant à voix basse : « Que le mal que tu m'as donné retombe sur toi et sur les tiens ! »
Pour cette consultation, l'Espagnol abandonna discrètement deux pesetas sur la cheminée de M. Roumigas.
— Hé ! au cours du change, ça ne fait que trentedeux sous ! pensa le sorcier en reconduisant son homme. Je t'en ficherai, une autre fois, des formules de ce calibre !
Mariane Crabot vint alors Montrer sa jambe au sorcier.
— Hé ! pas mal du tout cette jambe ! pensa-t-il. Nous allons la guérir, pardiette!
Néanmoins, pour apprendre à la commère à parler moins fort à l'avenir, il lui ordonna le traitement suivant, qui est appliqué, dans le Béarn, à toutes les entorses des paysans comme il faut : se faire fouler la jambe malade, neuf fois de suite, par une femme qui a eu deux jumeaux. »
Le vieillard et l'enfant se présentèrent à leur tour. Le petit avait l'esprit troublé par les histoires fantastiques dont ses parents parlaient si souvent, le soir; et, pendant son sommeil, se croyant transformé en bête, il aboyait, sautait dans son lit, et faisait ainsi, au dire de son grand-père, son apprentissage de loup-garou.
— L'autre jour, Laroque lui a donné des pastilles ! murmura confidentiellement le vieillard.
— Laroque le contrebandier ?
— Oui, monsieur Roumigas.
— - Il n'y a pas d'erreur, pensa le sorcier ; pour les trois quarts des gens qui le connaissent, Laroque est loup-garou !
Alors, il ouvrit un livre volumineux dans lequel il avait consigné la plupart des sortilèges en honneur dans le pays, et où il en avait noté quelques autres de son invention.
— Vous ferrerez, dit-il au vieillard, les sabots de votre petit-fils avec des clous qui ont servi à ferrer un cheval.
— Nous l'avons déjà fait, monsieur ! ça n'a servi à rien.
— Alors, reprit Roumigas après avoir consulté de nouveau son grimoire, vous lui mettrez des clous qui ont servi à ferrer un âne.
— Merci, monsieur I Dieu vous récompense pour vos bontés !
La femme qui avait perdu trois moutons sur la montagne fut invitée à se représenter le lendemain, avec trois brins de laine ayant appartenu à ces trois bêtes.
— Mais je n'en ai pas, monsieur !
— Alors il faut m'apporter trois brins d'herbe ayant poussé sur l'endroit où les moutons se sont perdus.
La bonne femme rassembla ses esprits un instant et dit :
— Bien, monsieur ; je vais demander à mon homme. Merci beaucoup!
Au paysan qui avait un compère-loriot, le sorcier ordonna le traitement ordinaire : faire, chaque soir, jusqu'à guérison, une croix sur l'œil malade, avec l'alliance d'une jeune mariée.
A la fermière dont la vache avait un sort, il demanda :
— Est-ce que votre bête se plaint, la nuit ?
— Oh ! monsieur ! Elle mugit quelquefois à faire peur 1
— Eh bien, il faut allumer une chandelle bénite dans un coin de Pétable, et la cacher avec un boisseau renversé; pendant que la vache fera entendre
son premier mugissement, enlevez le boisseau tout à coup, et, si l'opération est bien exécutée, la sorcière qui veut du mal à votre bête restera plantée sur les cornes.
Après ces diverses consultations , Roumigas trouva sur sa cheminée la somme de sept francs, dont une pièce fausse.
— Ce doit être la femme aux trois moutons ! se dit-il. Celle-là n'a pas l'air de les respecter beaucoup, les esprits !
Roumigas fit disparaître cet argent, et attendit, un peu nerveux, l'arrivée d'Emile Montguilhem.
Celui-ci parut aussitôt. C'était un grand garçon osseux; ses pommettes saillaient sur son visage amaigri, et son larynx, de dimensions exagérées, bosselait son cou. Ses yeux étaient noirs et méfiants. Comme il n'avait presque pas de menton, sa figure semblait raccourcie par le bas. Quand il marchait, son buste se courbait sur ses longues jambes, et, quoiqu'il n'eût pas encore trente ans, il avait l'air d'un vieillard.
— Jacqueline aurait là un joli beau-frère, pensa le sorcier, en considérant son client du coin de l'œil.
Craintif, Emile roulait son béret dans ses mains.
— Vous m'avez fait demander, monsieur Roumigas?
— Oui, mon ami, j'ai beaucoup de choses à te dire. Mais d'abord laisse-moi t'adresser mes excuses. Tu es venu à la maison, il y a deux ou trois
semaines; j'étais sur le point de sortir et je n'ai pu te recevoir ; je l'ai beaucoup regretté. Je t'espérais le lendemain et tous ces jours-ci ; voyant que tu ne revenais pas, je t'ai envoyé chercher par Hilloune. Tu me le pardonnes?
— Oh ! monsieur Roumigas, je vous suis bien reconnaissant d'avoir pensé à moi. Si je ne suis pas revenu, c'est que je n'ai pas osé me présenter devant vous.
— Pourquoi donc ?
— Vous avez été déjà si bon, vous m'avez donné tant de consultations, à moi, pauvre diable, que cette maudite maladie a ruiné, et qui n'ai jamais pu vous remercier que par de bonnes paroles.
— C'est la meilleure façon, mon ami, et je ne demande pas des remerciements d'autre sorte. Il y a des gens qui glissent de l'argent dans mes meubles quand je tourne la tète, ils me font de la peine; ça, c'est bon pour les charlatans et les médecins. On doit soulager son prochain sans esprit de lucre. Le soleil éclaire le monde sans rien demander à personne.
C'était la grande phrase de Roumigas; il la disait en espagnol aux Français, et en français aux Espagnols, pour que l'effet en fût plus considérable. La plupart des individus auxquels il la servait se faisaient d'ailleurs un devoir de lui adresser, au premier de Tan, un cadeau sérieux; un saumon, un agneau ou même un izard.
Emile Montguilhem regardait le sorcier avec une terreur respectueuse. Celui-ci fît quelques pas en silence, puis, croisant ses bras sur sa poitrine^ il s'arrêta devant le frère de Silvère.
— J'ai travaillé pour toi, lui dit-il d'une voix grave, et enfin j'ai vu ton mal.
Les yeux d'Emile s'agrandirent.
— J'ai vu ton mal, reprit Roûmigas ; mon pauvre ami, tu es fortement atteint!
Le malade trembla, ses lèvres blêmes s'entr'ouvrirent.
— Je le sentais bien! répondit-il. Celui qui me frappe sait viser! Je suis perdu T
Et avec exaltation :
— Ah ! Roi du ciel, il y a un enfer pour ces genslà, j'espère!
Ces paroles charmèrent le père de Gaston. Il pensa :
— Il se croit toujours ensorcelé, c'est certain ; mais par qui?
Alors il le sonda, en prononçant, sous un prétexte quelconque, le nom des personnes qui passaient, d'ans le pays, pour avoir des relations avec le Maître des Enfers :
— Dis- moi, sais-tu si Poutoune la Barbude est au marché d'Argelez aujourd'hui? Et Janette Hirigoyen?... Je l'ai vue causer l'autre soir avec Catiche Montastruc...
Mais il faisait retentir vainement des noms de '
sorcières avérées, il n'obtenait point dans les yeux de Montguilhem la lueur révélatrice qui signifie : « C'est celle-là ! »
— Il y a des individus qui ont toutes les audaces, continua le sorcier, j'ai appris que Laroque, le contrebandier, allait demander un bureau de tabac!
— Il l'obtiendra ! répondit Montguilhem d'une voix éclatante. Laroque! Il sera préfet deTarbes s'il le désire!
— Bon! c'est encore Laroque, pardiette! pensa Roumigas. Décidément le contrebandier obtient tous les suffrages !
— Laroque sera préfet et tout ce qu'il voudra ! reprenait Emile d'une.voix passionnée. Ah ! Dieu vivant ! Si j'étais sûr pourtant!...
Il n'acheva fpas, mais ses yeux brillaient d'un éclat farouche dans son visage osseux.
Alors, le sorcier, ouvrit une armoire, y prit un verre plein d'eau, fit quelques croix dessus avec sa main, et vint le placer devant les prunelles k du malade.
— Regarde ce verre, lui ordonna-t-il sur un ton impérieux ; regarde-le longtemps, sans bouger, Sans parler, et dis-moi si tu vois paraître un visage dans l'eau.
Emile était assis sur une chaise. 11 joignit lentement les mains sur ses genoux, et le cou tendu, les lèvres entrouvertes, les pupilles dilatées, il regarda.
Roumigas le surveilla, en concentrant sur lui la flamme de ses yeux gris ; bientôt il vit le malade frissonner, respirer avec oppression, reculer devant le verre.
— C'est bien lui ! cria le frère de Silvère. Ah ! l'assassin !
Roumigas posa promptement le verre, vida l'eau, fit deux nouveaux signes de croix et vint prendre la main du phtisique. Cette main était froide comme un glaçon.
— Mon ami, dit le sorcier à voix basse, comprends-tu maintenant pourquoi je t'ai fait appeler? Je t'ai vu gravement atteint et j'ai voulu te secou- Tir. Ne désespère pas, Montguilhem ! Un ennemi terrible rôde autour de toi; entre vous deux, c'est maintenant un duel à mort ; il faut que l'un où l'autre succombe dans la lutte. Jusqu'à présent tu as eu le dessous ; mais tu peux te relever ces joursci. Je vais t'indiquer ce qu'il faut faire.
Le tuberculeux écoutait, en joignant toujours les mains sur ses genoux,
— Cette nuit, reprit Roumigas, quand les douze coups de minuit auront sonné, pénètre dans le jardin de cet ennemi mortel, que je ne connais pas, moi, mais dont les esprits t'ont montré l'image ; tu prendras un chou dans ce jardin, tu rentreras chez toi et tu pendras le chou dans ta cheminée. Si tu dois guérir, le chou pâlira aussitôt et ton persécuteur mourra comme lui ; mais si le chou reste vert,
ton persécuteur aura la vie sauve et c'est toi qui mourras. Avant trois jours, cet adversaire implacable sera probablement forcé de venir à toi ; tu le verras dans ta demeure ; il te touchera, t'offrira quelque aliment, quelque boisson ou quelque poudre néfaste pour aggraver ton mal. Ce sera le combat suprême ; Dieu te soutienne à cette heure ! qu'il te donne la force de vaincre ton adversaire ou de te venger de lui ! Fasse la Providence que ce soit lui qui meure et non toi î
Roumigas pria un instant, après ces paroles ; puis ayant serré la main d'Emile Montguilhem, il murmura :
— Le ciel te préserve, mon ami, de divulguer ceci à qui que ce soit. Si tu disais un mot, avant trois jours, tout serait perdu; situ parlais après cette époque, ton ennemi, fût-il mort, pourrait te persécuter par de là le tombeau. Adieu! Que l'esprit de vie te garde !
Emile Montguilhem, pâle comme un moribond, s'en alla lentement et se dirigea vers sa cabane, à travers les pommiers fleuris de Roumigas.
Celui-ci entra aussitôt dans la cuisine et dit à Hilloune :
— Ce garçon m'inquiète. Je crains qu'il n'ait une maladie contagieuse. Je te défends d'aller chez lui ! Fais la même recommandation à ta fille ! Tu m'entends bien ; je te défends de mettre les pieds dans sa maison jusqu'à la fin de la semaine...
" Et il rentra dans son cabinet en songeant :
— Hé I le visiteur pourrait être mal reçu, surtout s'il ressemblait à la personne qui était dans ce verre !
Emile Montguilhem arriva devant sa cabane. Il habitait, à rentrée septentrionale du hameau, une petite maison faite de pierres frustes, superposées sans chaux ni sable, comme la plupart des maisons de Gargos. C'était la première qu'on trouvât au haut des lacets de ,1a montagne, en arrivant d'Aigues-Vives. François Montguilhem y séjournait aussi, durant l'été, avec son troupeau. Aucune femme n'habitait là, les deux hommes prenaient leurs repas chez le charpentier Artiguenabe, qui nourrissait également Silvère.
Emile eutra chez lui par la petite porte de la rue, s'assit au bord de sa couchette et resta longtemps immobile, les mains jointes, les yeux terrifiés.
Dans ce verre brillant, magnétisé par Roumigas, une hallucination lui avait montré le visage de l'ennemi, les traits du persécuteur dont il rêvait sans cesse, l'image du contrebandier Laroque. Et, depuis cette vision, ses prunelles flamboyaient comme celles d'un fanatique.
— C'est donc lui ! c'est donc lui ! balbutiait-il en frissonnant.
La veille, il pouvait hésiter encore; mais, à présent, il avait vu !
La réputation de loup-garou dont Laroque jouissait parmi ses compatriotes avait deux raisons; d'abord, cet homme était laid à payer patente — comme on disait au pays — et le démon, si Ton en croit les individus compétents, recrute rarement ses sujets parmi les belles personnes ; ensuite, il était contrebandier depuis son enfance, et Ton aimait se figurer que s'il trompait si facilement ^a vigilance des douaniers, c'était parce qu'il pouvait se métamorphoser en bête, au passage de la frontière. L'explication satisfaisait tout le monde à Gargos, où l'on ne s'exagérait pas, du reste, la rigueur des gardiens envers les fraudeurs qui pensent à les faire participer aux bénéfices.
Pour ces divers motifs, la plupart des personnes qui souffraient de maladies incurables, ou qui se trouvaient accablées par d'inexplicables infortunes, voyaient grimacer la figure de Laroque dans leurs insomnies.
L'innocent Emile avait pensé à cet homme dès les premières atteintes de son mal. Le contrebandier lui fournissait du tabac et avait dû, par ce moyen, lui empoisonner le sang. Il était facile au loup-garou d'introduire de cette façon des germes infectieux dans le corps de ses semblables. Une fois, quelqu'un avait tiré sur lui; mais, Laroque ayant vendu la poudre, les plombs avaient dévié !
Emile Montguilhem regarda le soleil par une fenêtre : qu'il était haut encore ! que les heures
allaient paraître longues jusqu'à minuit! Le frère de Silvère s'agenouilla devant un bénitier de faïence fixé contre le mur, et il récita des Ave Maria, à voix haute, en égrenant un long chapelet de bois rapporté de Lourdes. L'après-midi s'écoula lentement; le ciel pâlit peu à peu, les bas-fonds s'estompèrent sous les vapeurs du soir, puis l'ombre monta sur les flancs des pics calmes.
— Oh ! la nuit ! voici la nuit ! soupira le malade, les mains encore jointes.
Quand tous les bruits eurent cessé dans le hameau, quand nulle maison ne montra plus l'œil jaune de sa fenêtre éclairée sous le capuchon de sa toiture, Emile Montguilhem sortit.
Il se promena longtemps devant les portes closes, puis, quand les étoiles eurent tourné dans le ciel, il s'en alla, au milieu des rochers, vers le levant, pour approcher le plus possible d'Aigues-Vives et entendre tinter les heures de l'horloge paroissiale. Minuit sonna.
Oh ! ces douze coups mélancoliques martelant le silence de la vallée endormie ! Le cœur du malade sembla les sonner, lui aussi, entre ses poumons ravagés. Alors Emile se dirigea vers sa cabane.
Laroque habitait une maison voisine ; c'était la quatrième à gauche sur la rue unique de Gargos ; elle avait belle apparence, c'était la plus jolie après celles de Roumigas et de l'abbé Bordes. Emile marcha vers cette maison, la contourna sans bruit,
arriva devant le mur du jardin et sauta par-dessus. Il ne s'était pas senti aussi souple depuis deux ans. Il se courba sur la terre, tâta les plantes de ses mains fiévreuses, reconnut un chou, l'arracha et prit la fuite.
Deux minutes après, le chou était suspendu dans la cheminée d'Emile, suivant les recommandations de Roumigas.
Alors, essoufflé, le tuberculeux s'allongea sur son lit, joignit les mains sur sa poitrine et se mit à prier de toute son âme anxieuse, en écoutant les sources de la montagne qui ruisselaient autour des maisons.
Quand il fut jour, Emile alla voir le chou de Laroque : il était vert. A midi, la couleur du chou fut aussi tendre; le soir, il n'était pas encore flétri.
— Ah ! mon Dieu ! balbutia le malade effrayé.
Il pria éperdument pour que les feuilles pâlissent dans l'ombre, il récita plusieurs chapelets, il murmura toutes les oraisons que sa mémoire avait retenues; s'il n'avait craint d'attrouper les passants, il aurait chanté, de sa voix chevrotante, les cantiques et les motets qu'on lui demandait autrefois à l'église d'Aiguës- Vives.
L'aurore du second jour éclaira le ciel. Emile courut à la cheminée : le chou n'était pas encore sec.
— C'est moi qui vais mourir ! se dit le malade. Oh ! l'assassin !
La porte s'ouvrit à onze heures.
Montguilhejn se dressa.
Mais ce n'était que Rosine Artiguenabe, la femme du charpentier, qui venait lui offrir un bol de bouillon.
— Il fait bon ce matin ! dit-elle en pénétrant dans la chambre.
— Oui, nous sommes à la sécheresse, cette année.
— A Dieu sois-tu, Emile!
— Bonjour, Rosine î
— Je venais voir ce que tu devenais. On ne t'a pas aperçu depuis deux jours ! Serais-tu plus malade ?
-— Non, je vous remercie ! -— Où donc as-tu mangé?
— Oh! je n'ai guère eu faim! Il me restait du pain bis.
— Mais il faut manger, homme du bon Dieu ! Qui m'a fichu un entêté comme ça ! Bois ce bouillon ! Je t'en ferai d'autre pour demain.
Emile but le bouillon et remercia M me Artiguenabe.
Quand il fut seul, de nouveau, dans sa maison humide qui pleurait par toutes les pierres, il reprit le chapelet de Lourdes et recommença ses Ave Maria.
Le soleil descendit derrière le Pic de Gargos. Avant le crépuscule, Emile regarda le chou ; les feuilles s'étaient amollies, mais elles paraissaient aussi vertes que la veille.
Montguilhem se vit définitivement perdu. Il ne fit plus de prières, il se coucha tout habillé sur son lit misérable, et il regarda croître les ténèbres avec épouvante.
La nuit revint ; le village s'assoupit ; on n'entendit plus que le ruissellement des eaux sur les pentes ; parfois un souffle de vent froissait au passage les sapins endormis.
A neuf heures, quelqu'un passa ; Emile perçut le claquement de deux sabots sur le chemin. Il se leva tout d'une pièce, et ses yeux arrondis se tournèrent vers la porte ; mais le passant s'éloigna, on n'entendit plus que le murmure des sources, la plainte vague des sapins.
Le malade s'assit sur un escabeau, en regardant, autour de lui, les ténèbres mystérieuses.
Soudain, il entendit deux coups légers sur la porte.
Il crut que son cœur s'arrêtait.
Deux nouveaux coups retentirent.
— Montguilhem? C'est moi! dit une voix connue. Emile frissonna. Il se dirigea vers la porte et
resta dix secondes à trouver le loquet. Quand il eut ouvert, il vit la silhouette de Laroqu^ sur le seuil.
— Déjà couché, fils du diable? s'écria familièrement le contrebandier. Brr! qu'il fait noir chez toi!... Attends! j'allume !
Laroque frotta une allumette, et les ombres de la chambre flottèrent autour des deux hommes.
— J'ai du tabac excellent à t'oflrir, reprit le contrebandier en refermant la porte. Je vais te montrer ça. Où as-tu ta chandelle ?
Il aperçut une petite lampe à essence sur le manteau de la cheminée r il en approcha l'allumette, et une clarté plus vive brilla. Alors Laroque s'assit sur l'escabeau et déplia un foulard rouge sur ses genoux.
Adossé contre son lit, Monguilhem le regarda silencieusement, en cachant les mains derrière son dos, pour ne pas laisser voir les frissons qui l'agitaient.
— Sens-moi ça ! continua le contrebandier en mettant un paquet ouvert sous les narines, du malade. Et pas cher, tu sais î Je te le laisserai au prix de l'autre ! Allons, décide-toi ! Tu ne m'as acheté que des allumettes depuis deux mois et demi ! Combien en prends-tu? Deux paquets ?
Emile prit deux paquets et les serra dans un tiroir de sa commode. Puis, il compta des sous dans la main de Laroque.
— Diantre ! tu as attrapé froid ! s'écria le contrebandier, tes doigts ont la tremblotte î
— Ce n'est rien ! dit Emile. Ça va passer !
Il revint à son tiroir, en retira un couteau espagnol, l'ouvrit d'un geste rapide et le cacha dans la poche intérieure de sa veste.
— Allons, bonne nuit ! souhaita Laroque en repliant son foulard. Je viens de vendre quatre pa-
quets à Roumigas et je vais ea porter quatre autres à un buraliste d'Aiguës- Vives. Fume doue une cigarette de ce tabac avant de te coucher, et tu m'en donneras des nouvelles demain !
Montguilhem était pâle comme le mur, et ses yeux jetaient des flammes. Sa main droite se crispa dans la poche de sa veste.
Laroque sortit et voulut fermer la porte.
— Je sors aussi ! dit Emile en la retenant. Et il suivit le contrebandier dans la rue.
Il marcha sur ses talons, sans prononcer une parole ; sa respiration sifflait entre ses lèvres.
— Tu es singulier ce soir ! dit Laroque interloqué. Est-ce que tu vas me suivre longtemps comme ça?
Emile ne répondit rien. Il s'approcha davantage. Ils arrivèrent aux lacets.
— Ah çà, tu m'accompagnes donc ?
— Oui.
— Jusqu'à Aigues-Vives ?
— Non.
— Où diable as-tu affaire alors ?
-— Ici même ! répondit Montguilhem d'une voix sourde.
Et il se précipita sur Laroque.
De sa main gauche, il lui renversa la tête ; et, de sa droite, il lui plongea le couteau dans la gorge.
— Tiens, loup-garou! gronda-t-il. Tu mourras au moins avant moi !
Et, retirant son arme, il s'acharna sur le visage du contrebandier, perça les joues, chercha les yeux, férocement, en criant toujours :
— Tiens, loup-garou ! tiens, loup-garou i Laroque se défendait.
— Oh! Montguilhem! toi? toi*? voulut-il dire. Mais ce n'était que du sang qui sortait de sa
bouche. Il tomba sur le sentier. Quelques râles profonds sortirent de son cou. Quelques soubresauts agitèrent son corps. Puis Emile Montguilhem n'entendit que le ruissellement des eaux sur la montagne.
Il rentra, soulagé, en souriant aux étoiles.
Quand il fut devant sa lampe, il vit du sang sur sa veste, et il pensa qu'il venait de commettre ce que les gendarmes appellent un crime.
Alors, il changea d'habits, prit une pioche et alla creuser une fosse au loin, sur les escarpements du Gargos qui faisaient face à Aigues-Vives. Dans cette fosse, il mit son couteau et ses vêtements ensanglantés.
Comme il se retirait, sa pioche sur l'épaule, de l'air paisible d'un ouvrier qui a fini son travail, il crut entendre un froissement dans les broussailles. Est-ce qu'on l'avait vu?
Mais il ne s'en inquiéta pas. Il rentra dans sa cabane, ferma la porte et dormit jusqu'au jour.
Pendant ce temps-là, Silvère et Jacqueline étaient bien heureux.
Ce fut à midi et demi, le 6 juin, que l'abbé Bordes introduisit le petit montagnard dans le parloir du couvent.
Quand Jacqueline vit Silvère, elle pâlit de bonheur.
— Je t'amène ton fiancé! dit le parrain en poussant le jeune guide.
Les amoureux se regardèrent et ne purent prononcer un mot.
— Embrassez-vous au moins, si vous ne savez pas parler ! s'écria l'abbé Bordes.
Silvère et Jacqueline se regardaient toujours avec des yeux éblouis. Inconsciemment, leurs mains s'étaient prises.
— Est-ce donc vrai? demanda la jeune fille. C'est vous qui êtes mon fiancé, Silvère ? Et c'est vous qui le dites, parrain? Oh! j'ai peur de rêver!
— Ce n'est pas un rêve, Jacqueline, c'est bien la vérité ! Nous avons la permission de nous aimer maintenant !
Et, ce disant, le montagnard baisait la main de la jeune fille.
— Bien, bien ! la conversation s'anime. Continuez 1 Moi, je vais voir un instant la Mère supérieure!
Le tuteur souriant les laissa seuls dans le parloir.
Alors, Silvère raconta les événements à Jacqueline : il parla du détournement de la cascade, du désespoir de l'abbé Bordes, de la réconciliation qui avait suivi. Et la jeune fille, transfigurée, écouta le récit de ces belles aventures.
Qu'il, faisait bon se revoir après une si longue absence !
— Trente-quatre jours ! soupira-t-il.
— Sans compter les nuits! ajouta-t-elle. "
Et ils se regardaient de nouveau, silencieusement, comme si leurs yeux ravis voulaient prendre une revanche pour toutes les heures de la séparation.
Mais l'abbé reparut.
— Va mettre un chapeau sur ta tête ! dit il à sa filleule.
— J'ai congé ?
— Je crois bien !
— Jusqu'à ce soir ?
— Jusqu'à ce que tu n'en veuilles plus.
— Oh ! parrain ! que vous êtes devenu aimable depuis un mois! Je voudrais avoir un peu d'herb3
pour faire des cabrioles î Pardon! j'oubliais que je vais être une dame ! Tenons-nous bien !
Ils sortirent aussitôt et allèrent se promener sur la terrasse delà ville, ils ne regardèrent pas grand 'chose; le visage de Jacqueline cacha toutes les Pyrénées aux yeux de Silvère. Par contre, l'abbé Bordes dut admirer tout le temps les montagnes, pour laisser les amoureux en paix.
Bientôt, cependant, la jeune fille montra une cime bleue à son ami.
— C'est là que votre feu brillait ! lui annonçât-elle.
— Vous l'avez donc vu ?
— Presque tous les soirs pendant la première semaine ! Oh ! si vous saviez comme ça me faisait du bien ! Et une nuit , vous avez -allumé trois foyers ! Pourquoi ?
— Pour vous apprendre que j'étais heureux, Jacqueline, et que le lendemain j'aurais une cascade!
Mais ils se taisaient en se touchant du coude.
— Attention ! il pourrait nous entendre !
Ils riaient en regardant l'abbé Bordes, si malheureux là-bas, devant les montagnes biscornues.
— Pauvre homme! j'ai envie d'aller lui acheter un journal! disait Jacqueline.
Le lendemain, ils louèrent une voiture pour se rendre à Pontacq. Mais' ils ne trouvèrent pas François Montguilhem dans cette région. Le berger était reparti pour Gargos depuis plusieurs jours.
Ils le rattrapèrent vingt-quatre heures après, à l'extrémité méridionale de la vallée d'Argelez, au pied de la montagne de Soulom. Il était dix heures du matin, quand Silvère qui regardait constamment les pâturages par la portière de la voiture, aperçut des moutons marqués d'une croix bleue, paissant sur une pente voisine. Non loin de ces moutons, un berger revêtu d'une cape tricotait, & l'ombre d'un châtaignier.
— - C'est papa ! dit Silvère.
Ses yeux s'illuminaient.
— C'est papa ! Je reconnais le troupeau ! Voilà le chien Pigou et l'âne Bigorre ! Descendons vite !
On fit arrêter la voiture, on mit pied à terre et Ton se dirigea promptement, à travers des champs de maïs, vers le berger qui tricotait. Ils arrivèrent devant lui; Silvère et Jacqueline se donnaient la main ; l'abbé Bordes les suivait, un peu courbé, en s'éventant avec son chapeau, et le pasteur interrompit son tricot, en voyant venir ces trois personnes dans la vallée.
C'était un homme grand et brun, aux épaules tombantes et au visage rasé.
— A Dieu soyez-vous, papa! Vous ne me reconnaissez donc plus ?
— C'est toi, Silvère! s'écria le berger. Hé n-enni! je ne te reconnaissais pas sous ce costume de monsieur! Et quelle est donc cette belle demoiselle à. qui tu donnes la main ?
— C'est votre nouvelle fille, papa ! répondit Silvère. C'est M 1!o Jacqueline Marcadieu, la nièce de l'abbé Bordes ici présent, et qui sera ma femme, si vous le voulez bien.
Le berger resta interdit. Il considéra cette fille si fraîche, si jolie, si bien parée, qui donnait la main à Silvère, et ses yeux exprimèrent une grande confusion.
— Est-ce donc vrai? demanda-t-il à l'abbé qu'il venait de reconnaître, est-ce donc vrai ce que le petit me conte?
— Ce qu'il a de plus vrai, papa Montguilhem, et nous courons après vous, depuis deux jours, pour vous prier de consentir à ce mariage.
— Dieu en qui je crois ! dit le berger, est-ce que vous ne vous jouez pas de Montguilhem François, pasteur du pays de Bigorre? Mademoiselle, nenni, je ne saurai consentir! car je n'oserai appeler ma fille une personne que j'aurais prise pour une princesse !
— Oh ! vous vous y ferez, papa! dit Jacqueline. Et, voulant remercier le bonhomme pour une
galanterie aussi ingénue, elle l'embrassa sur les deux joues.
Sous ce baiser, les yeux du brave pasteur s'humectèrent.
— Alors, dit-il, puisque ceci n'est pas une illusion, laissez-moi être heureux à mon tour. Mes enfants, que votre union soit agréable à Dieu comme
à moi-même. Bénie soit l'heure où nous sommes et doux soit le ciel à tous ceux qui m'entourent !
François Montguilhem baissait la tête. Ses lèvres, tremblaient d'émotion. Ses mains voulurent reprendre le tricot et ne firent que fausses mailles. Pigou„ le chien du troupeau, venait de reconnaître Silvère, et il sautait autour de lui, en aboyant de joie, tandis que de jeunes agneaux, nés du printemps, s'approchaient un peu, flairaient la robe de la demoiselle, de loin, avec prudence, puis repartaient, sautillants et souples, pour se frotter au ventre des brebis.
L'abbé Bordes ne remettait pas son chapeau, il avait entendu quelques demandes en mariage dans des salons élégants, il avait consacré de nombreuses unions dans des églises solennelles; aucune de ces cérémonies n'avait produit sur lui plus d'impression que ces fiançailles rustiques, faites à l'ombre d'un châtaignier, par un pasteur au cœur simple, en face de ces belles montagnes où les villages, les prairies et les bois s'étageaient, avec des teintes harmonieuses, jusqu'à la neige fondante des cimes.
Silvère montra les moutons de son père à Jacqueline; il lui fit connaître Bigorre, l'âne vénérable, qui depuis bien des ans marchait en tête du "troupeau ou portait son maître fatigué sur les routes blanches de la plaine, sur les sentiers abrupts de la montagne. Et Jacqueline aima poser sa main
sur le dos des brebis marquées de bleu, sur les côtes du vénérable Bigorre, qui tournait vers elle ses longues oreilles intriguées.
— Et comme ça donc, papa, vous alliez revenir ce soir à Gargos ?
— Oui, petit; et si tu veux, nous continuerons la route ensemble.
— Et moi? demanda Jacqueline, ai-je la permis: sion de suivre?
— Oh î mademoiselle, vous vous fatigueriez trop!
— Je suis plus courageuse que vous ne croyez î D'ailleurs, n'aurai-je pas Bigorre pour me porter, si toutefois votre âne daigne me prendre sur son dos de temps en temps?
— Mademoiselle ma fille, Bigorre n'aura jamais été à pareille fête et, s'il est bien élevé, il en rêvera toute cette nuit I
Alors, Jacqueline sauta sur l'âne, sans façon; celui-ci, qui connaissait son devoir, prit aussitôt la direction de Gargos, et le troupeau, avec des bêlements de tous les tons, se rassembla pour marcher sur ses traces.
— Et moi? demanda l'abbé Bordes. Il me semble qu'on m'oublie un peu ?
Jacqueline et Silvère protestèrent comme de juste.
— Bon, bon! reprit le prêtre; rentrez comme il vous plaira ; moi, je retourne à Argelez avec la voiture; j'ai besoin de voir mon notaire pour le con-
trat, et de rassembler les pièces nécessaires à la publication des bans. Toi, Silvère, occupe-toi de faire dresser aussi tes certificats de naissance et de baptême. Il faut en finir vite !... Allons, bon voyage !
— Quand rentrez-vous, parrain ?
— Cette nuit; demain matin au plus tard. Nous déjeunerons tous ensemble au presbytère ! Je t'attends sans faute, Silvère! et vous aussi, papa Montguilhem ! Jacqueline, tu préviendras Poupotte! Dis-lui qu'elle fasse des artichauts farcis, comme le jour où Monseigneur est venu!... C'est son triomphe !... Dis-le-lui de ma part!... A demain!
L'abbé remonta dans la voiture, et les fiancés partirent avec les moutons à la croix bleue.
Que l'après-midi leur fut douce ! Ils arrivèrent au bord du Gave, dont les eaux jouaient avec les rochers de leur lit. La vallée se rétrécit peu à peu ; bientôt les montagnes s'élevèrent, plus sombres et plus arides, forçant la route à se plier à toutes leurs fantaisies; le soleil apparaissait ou disparaissait à chaque détour, comme s'il avait fait une partie de cache-cache avec les amoureux. Parfois un roc surplombant le chemin semblait agacer le troupeau, en lui montrant une touffe d'herbe verte entre deux pierres, et alors quelque mouton intrépide, relevant la gageure, grimpait sur le roc en quelques bonds, arrachait la touffe verte d'un museau avide, puis descendait à la hâte, pour éviter les remontrances du chien Pigou.
Silvère et François devisaient en cheminant. Le fils racontait au père les péripéties de l'amoureuse aventure, et il lui confiait son bonheur, le long des montagnes amies, dont les pentes tour à tour boisées ou rocailleuses envoyaient au Gave l'hommage harmonieux de mille cascatelles.
A midi, Ton déjeuna dans une cabane et Ton but du lait dans un gobelet d'étain. Ensuite Jacqueline força papa Montguilhem à monter sur Bigorre et Ton continua la route.
Deux heures après, la gorge du Gave s'élargit, les montagnes semblèrent se ranger pour laisser entrer le soleil dans un bassin verdoyant, la route se borda de sveltes peupliers, et le clocher d'Aigues- Vives surgit au loin, sur le fond noir du Hérisson. Le troupeau marchait plus vite ; les brebis bêlaient toutes devant leurs agneaux las; à la vue des prés de Cargos, Bigorre haussa la tête de plaisir, et ses oreilles semblèrent vouloir humilier le pic deMoûtmirailh ; le chien Pigou courait à droite et à gauche, faisait du zèle et avait des jappements bien tendre^, pour exprimer sa joie de bête à retrouver le pays natal. Aucun mouton ne paissait plus; tous se hâtaient en faisant tinter leurs sonnettes. Soudain, ils tournèrent à droite comme un bataillon qui manœuvre : ils prenaient le sentier deGargos.
— - Je vais chercher Moussu! dit Silvère à Jacqueline, je vous rattraperai aux lacets.
Il courut vers Aigues-Vives.
Chaque lois qu'il s'éloignait de Gargos, il conduisait son mulet chez un éleveur de la bourgade, qui gardait les bêtes et les nourrissait à raison de quelques sous par jour.
Silvère alla reprendre son mulet et monta dessus pour rejoindre le troupeau. Il le trouva au miHeu de la côte. Les brebis couraient, Jacqueline et François avaient de la peine à les suivre ; les vieux moutons s'engageaient sur des sentiers de traverse et bondissaient, au milieu des rochers, vers le hameau. Bigorre, oubliant sa gravité coutumière, crut devoir braire sur un ton des plus lyriques.
— Tu n'as pas honte de faire ça devant le monde ? lui cria Silvère.
Le pasteur Montguilhem portait sur son épaule un agneau blessé. Quelques brebis, dont les petits avaient également les pattes lasses, traînaient un peu derrière le troupeau; voyant leurs camarades courir, elles essayaient de les suivre parfois, elles partaient hardiment, en faisant sauter les frisons de laine sur leurs côtes, puis, entendant l'appel éploréde leurs agneaux qui étaient restés seuls làbas, elles redescendaient à leur rencontre, les rejoignaient, les encourageaient de quelques bêlements -attendris et consentaient à les attendre, renonçant à la joie d'arriver les premières devant la maison des Montguilhem !
Et Jacqueline souriait aux bons agneaux; elle aurait voulu les embrasser tous, leur parler de
mille choses confuses, en une langue imprécise et touchante comme leurs bêlements.
Cependant, on arrivait aux derniers lacets de Gargos ; en se retournant, la jeune fille reconnut la Goronade superbe, Pradères vêtue de prairies, le Hérisson couvert de sapins, le pic de Montmirailh au nord-ouest, les Tours neigeuses de Bille-de-Neou,, au sud-est, et enfin, au nord, par la vallée d'Argelez, la fuite des plaines bleuissantes, allant mourir à trente lieues, dans une ligne calme comme la mer.
Et alors, Jacqueline dit à Silvère :
— Que j'étais à plaindre la dernière fois que j'ai gravi cette côte ! je ne vous connaissais pas !... Il y a des gens qui sont bien malheureux sans le savoir !
En ce moment, n'était-elle pas un peu dans ce cas, la fiancée de Silvère Montguilhem ?...
— Tiens! dit le petit montagnard, qu'y a-t-il donc là-haut?
Jacqueline regarda le lacet supérieur et vit un attroupement considérable, au milieu des sapins.
— Pourquoi tant de monde? s'écria-t-elle à son tour.
— Approchons ! conseilla François Montguilhem . Et tous trois montèrent à la hâte.
Une trentaine de personnes stationnaient sur le sentier ; c'étaient des gens de Gargos et d'Aigues- Vives.
Jacqueline arriva la première auprès d'eux. Mais elle recula tout à coup.
— Oh ! du sang! dit-elle.
— Tiens! mais oui, c'est du sang! murmura Silvère, en découvrant une mare sombre au bord du chemin.
— Que s'est-il donc passé ? demanda le vieux berger en reposant l'agneau sur le sol.
Alors Auguste, l'enfant de chœur, qui était naturellement dans un groupe, leur apprit que Laroque avait été tué en cet endroit, la nuit précédente.
~ Laroque, le contrebandier? demanda Silvère. Ah I mon Dieu ! qui a fait ça?
— On n'en sait encore rien. Le parquet est làhaut, avec les gendarmes.
Mais Jacqueline pâlissait en voyant ce sang répandu.
— Allons nous-en ! j'ai peur! dit-elle à son ami.
— Peur de quoi?
— Je ne sais pas... J'ai le cœur dans un étau... Allons-nous-en vite !
Ses jambes fléchissaient. Il fallut la soutenir. Elle arriva devant la première maison de Gargos. C'était celle des Montguilhem.Près de la porte ouverte, le phtisique, hâve et souriant, regardait entrer les derniers moutons. ,
— Jacqueline, voici mon frère Emile! dit Silvère. Et la jeune fille tendit sa main froide à l'aîné des
Montguilhem.
Mais elle aperçut des gendarmes devant la porte d'une maison voisine.
— Allons-nous-en! reprit-elle, effrayée. Quittons ce quartier-ci !
Silvère l'entraîna vers le presbytère.
Devant la maison de l'abbé Bordes, ils trouvèrent M. Roumigas qui se promenait avec le brigadier de la gendarmerie.
— Allons plus loin ! balbutia Jacqueline; fuyons ces gens-là !
— Voulez- vous venir voir notre cascade?
— Oui, allons-y vite! Nous serons plus loin de ce sang !
Ils passèrent devant l'église. Silvère montra les embellissements du quartier à son amie. Il la mena devant la passerelle, devant les fondations de la buvette; il lui fit voir la clôture de bois installée par Artiguenabe; enfin, il la conduisit au pied de la cascade nouvelle, dont la nappe blanche se brisait dans un brouillard.
Mais Jacqueline était distraite; elle ne pouvait s'empêcher de penser à ce crime, à cause du brigadier de gendarmerie qui se promenait derrière elle avec Roumigas. Elle ne voyait rien, ni clôture, ni passerelle, ni cascade; il semblait que la mare de sang fût restée devant ses yeux.
— Je rentre à la maison, Silvère; j'ai besoin de me reposer! Vous me montrerez tout cela une autre fois. A tantôt! Reconduisez Moussu à son
domicile et donnez-lui une bonne brassée de foin dema'part.
Elle serra la main du jeune homme et s'en alla vers le presbytère.
Silvère mena Moussu à la grotte, puis redescendit. Il était quatre heures. Tandis qu'il passait devant l'église, il se trouva face à face avec Roumigas. En voyant le frère d'Emile Montguilhem, le sorcier tressaillit malgré lui.
— Hé ! te voilà donc revenu de Pau?
— Oui, monsieur Roumigas!
— Allons, tant mieux!... Tu sais ce qui est arrivé?
— On vient de nous l'apprendre.
Mais Silvère était peu troublé par le meurtre de Gargos. Pouvait-il songer à autre chose qu'à son bonheur? Il se souvint des recommandations que l'abbé Bordes lui avait faites, au pied de, la montagne de Soulom, et, comme il ne savait trop à qui s'adresser pour obtenir son extrait de. naissance, il recourut aux lumières de Roumigas.
— Monsieur, lui dit-il, permettez-moi de vous demander un renseignement.
— A ton service, mon garçon.
— Vous êtes adjoint au maire d'Aigues-Vives et en cette qualité, vous pouvez sans doute me donner un bon conseil : j'ai besoin de faire dresser mon extrait de naissance; à qui dois-je le demander?
— Je peux te le fournir moi-même, je dois voir demain le secrétaire de la mairie. Sur quel papier le veux-tu?
— Je ne sais trop, monsieur Roumigas.
— Pour quel usage te le faut-il ?
— Pour mon mariage.
Les yeux du sorcier flamboyèrent sous leurs sourcils broussailleux.
— Pour ton mariage?
Roumigas regarda le petit guide et sembla chercher un instant sa réponse. Mais il tourna brusquement le dos.
— Viens à la maison. Je vais te dire tout ça !
— Bien, monsieur Roumigas.
Et Silvère suivit le sorcier.
Ils marchèrent à grands pas ; ils arrivèrent au jardin, passèrent sous les pommiers défleuris et entrèrent dans la cuisine.
— Je n'y suis pour personne! signifia Roumigas à sa servante.
Et il poussa Silvère dans son cabinet, referma les portes, offrit une chaise, puis s'assit devant son bureau. Il rangea quelques papiers qui étaient endésordre, et tout à coup, se tournant vers le fiancé de Jacqueline :
— Sais-tu qui a tué Laroque? demanda-t-il avec dureté.
— Non, monsieur Roumigas.
— C'est ton frère.
Silvère. frémit. Il ne prononça pas une parole. Ses yeux regardèrent le sorcier avec terreur.
— Oh ! monsieur ! balbutia-t-il, après quelques secondes de stupéfaction . Qu'avez-vous dit? Mon frère? mon frère Emile...
— A tuéLaroque, hier soir, à dix heures, à coups de couteau.
— Oh ! ce n'est pas possible, monsieur Roumigas! Emile est incapable de commettre un crime! Si quelqu'un a assassiné Laroque, ce n'est pas mon frère, j'en suis bien sûr !
— C'est ton frère. Je l'ai vu.
-— Vous?
- —Moi.
— Ah ! mon Dieu !
Silvère s'était levé; son visage devenait livide, ses traits se bouleversaient d'horreur.
— Oh! rassure- toi! dit Roumigas. Il n'y a que moi qui le sache. Ton frère n'a pas été inquiété jus* qu'ici, et il se peut qu'il ne le soit jamais.
— C'est donc vrai? Ce n'est pas pour me faire peur que vous me racontez cela? Vous avez vu un homme tuer Laroque, et cet homme, c'était mon frère?... Oh ! monsieur Roumigas, à dix heures du soir, comment auriez-vous pu le reconnaître? Vous avezco&fbttdn, c'est évident! Il y a tant d'individus qui ressemblent à Emile î
— Puisque tu es incrédule» je vais te donner des preuves. Hier soir, je me promenais sur la mon-
tagne. A dix heures environ, j'entendis appeler au secours. Je me suis mis à courir vers l'endroit d'où partaient les cris; mais j'y arrivai trop tard. C'était à l'entrée du village, du côté des lacets ; je trouvai un homme étendu sur le sentier, il râlait dans une mare de sang; je me penchai et vis Laroque. Effrayé, je regardai autour de moi. En tendant l'oreille, je perçus un bruit de pas du côté de Gargos; c'était le meurtrier qui fuyait. Je me précipitai pour le rejoindre et je reconnus ton frère ; je le vis entrer dans sa maison ; je l'en vis sortir quelques' minutes après : il allait enterrer ses vêtements et son couteau dans la montagne. Je l'ai suivi sans qu'il s'en soit douté, de sorte que je sais l'endroit où il a creusé la fosse. Maintenant, pour te convaincre, je vais te donner le signalement de l'arme et des vêtements : l'arme, c'est la navaja dont tu te servais quelquefois toi-même pour fabriquer tes quenouilles; les vêtements sont ce pantalon et cette veste en coutil bleu que ton frère portait encore ces jours-ci. Tu comprends qu'il n'y a pas d'erreur et que je suis bien renseigné!
Silvère chancelait; des frissons progressifs agitaient son corps. Roumigas eut peur de le voir tomber sur les carreaux.
— Hé? mon garçon! pourquoi t'affecter tant que ça? Tu n'y es pour rien, que diantre! On n'est pas responsable des actes de son frère!
Il le poussa vers un fauteuil.
-^-Assieds- toi! Reprends tes esprits! Nous avons besoin de causer à présent !
Silvère se laissa faire comme un gamin. Il continuait à regarder Roumigas de.ses yeux épouvantés et il ne trouvait rien à dire, rien à faire. Il resta là, immobile, étourdi sous la violence du coup.
Cependant le sorcier s'était mis à marcher dans son cabinet, en tenant ses mains derrière son dos. Après quelques instants de silence, il prit une chaise et vint s'asseoir en face de Silvère.
— Mon garçon, dit-il, j'aurais voulu te cacher tout cela. Je sais que, si ton frère est un assassin, tu es un honnête homme, et j'ai pour toi la plus grande estime, la plus franche sympathie. J'aurais été fort heureux de t'épargner le chagrin où je te vois plongé, et tu devines sans doute que, pour te iaire une confidence de cette nature, j'avais des raisons très graves.
Silvère tressaillit, dans l'attente d'un malheur nouveau. Roumigas reprit alors :
. — Tu m'as dit tantôt que tu devais te marier. Je sais avec qui : l'abbé Bordes m'a prévenu. C'est avec M 11 ? Jacqueline Marcadieu. Eh bien, mon ami, tu comprends, n'est-ce pas, qu'il ne faut plus songer à ce mariage ?
Silvère ne répondit rien ; de ses yeux hagards, il considérait toujours le visage glabre de M. Roumigas.
— M l,e Jacqueline Marcadieu, continua le sorcier,
est une jeune fille des plus honorables ; son grandpère était petit-cousin de mon père à moi, et tu sens bien» que, malgré mes bonnes dispositions à ton égard, je ne dois pas permettre qu'une de mes parentes porte le nom d'un assassin. Si je devais être seul à connaître la vérité ; si je pouvais être convaincu que personne, jamais, ne soupçonnerait ton frère d'avoir tué Laroque ; si, en admettant qu'Emile dût échapper toujours aux recherches de la justice, j'étais certain qu'il ne commît plus de mauvaise action, je te jure, Silvère, que je ne ferais aucune opposition à ton mariage. Ton bonheur serait le mien. Mais qui peut répondre de l'aveniT? Ce qui est caché aujourd'hui risque d'être découvert demain. Quelque prudent qu'ait été un criminel, son crime est susceptible d'être connu un jour. Figure-toi que tu épouses Jacqueline dans trois semaines, et que dans trois ans, sinon dans trois mois, elle apprenne tout à coup qu'elle est la bellesœur d'un assassin. Vois-tu sa honte? Vois-tu son désespoir ? Entends-tu ses malédictions ?... Silvère, si tu l'aimes vraiment, tu n'as pas besoin de mes conseils et tu devines quel est ton devoir : tu dois oublier M lie Marcadieu. Sois brave, mon ami ! Je prends une part' bien vive à ta douleur et je regretterai toute ma vie d'avoir été dans l'obligatioa de te faire de la peine. Quoi qu'il arrive, sois persuadé de mon dévouement. Si tu réfléchissais un peu, tu .trouverais que je t'en ai déjà fourni des preuves
irréfutables. Le parquet est venu chez moi, ce matin ; tout à l'heure encore, le brigadier d'Aigues- Vives me demandait mon opinion sur cet assassinat; il m'a prié de le guider dans ses recherches : je n'aurais eu qu'à faire un signe, et ton frère était perdu::. Allons, courage, mon garçon ! Mes amitiés à ton père!
. Roumigas se tut et se leva. Silvére se leva comme lui. Ils sortirent tous deux du cabinet de consultations, traversèrent la salle d'attente, arrivèrent dans la cuisine. Le frère d'Emile marchait inconsciemment, sans savoir où il allait. Il vit une porte ouverte et se dirigea de ce côté ; il se sentit descendre des marches, puis, sous ses pas, il entendit crier du sable ; il se trouva dans une allée du jardin.
Le soir était doux, la neige commençait à jaunir sur les cimes lointaines. Silvère s'en alla vers le hameau. Il arriva devant sa cascade ; il s'en approcha lentement, d'un air fantomatique, et sur son visage il reçut le brouillard glacé de la chute d'eau. Il resta là quelques secondes, puis il frissonna légèrement en s'essuyant le front ; ses pensées se réveillèrent ; il put réfléchir alors, il put se souvenir de Roumigas, de ses révélations, de ses conseils ; et il balbutia :
— Je suis donc le frère d'un assassin ? Il faut que je renonce à Jacqueline? Oh ! n'est-ce pas un horrible cauchemar qui m'agite depuis une heure ?
Il fit quelques pas devant la cascade sonore et sentit des fourmillements de terreur sur ses tempes.
— Ah ! mais non ! dit-il. C'est trop affreux 1 Cet homme a dû mentir ! Mon frère n'a tué personne ! Je vais bien voir, je vais bien voir !
Il partit précipitamment, se dirigea vers l'église, traversa le village, passa devant la maison de Laroque, autour de laquelle des curieux stationnaient encore, et arriva chez son frère. Il poussa la porte et entra. Il n'y avait personne dans la chanibre. Il s'en alla vers la bergerie qui occupait le fond de la cabane, et là il trouva £mile en train de caresser ses moutons.
A la vue de son jeune frère, le malade se retourna lentement.
— C'est toi, Silvère? demanda-t-il. Tu cherches papa ? Il est allé voir des pâturages du côté de Pradères. II ne rentrera pas avant la nuit.
En disant ces paroles, Emile souriait à son frère ; il semblait moins courbé, moins abattu; ses yeux avaient de bonnes lueurs sur ses joues roses.
— Ce n'est pas mon père que je cherche ! dit Silvère à demi-voix, c'est toi, Emile.
— Que veux-tu donc ?
— Te demander quelque chose.
— Je t'écoute. ' — - Sommes-nous bien seuls ?
— Il n'y a que nos moutons.
— Le phtisique insoucieux prenait du sel dans
une poche, en remplissait les paumes de ses mains et l'offrait aux brebis, qui se bousculaient de convoitise, tendaient leurs museaux gourmands.
— Sont-elles drôles! disait Emile. Sont-elles drôles ! Vois donc ce petit-là ! Comme il demande ! 11 a une voix d'enfant, trouves-tu ?
Silvère hésita. Qu'était-il venu demander ? Comment soupçonner ce bon garçon qui s'amusait si paisiblement avec des agneaux, tandis que les gendarmes faisaient sonner leurs éperons devant sa porte ? Silvère pensa :
— Roumigas s'est trompé ! oh ! je le sens bien ! Il s'approcha de son frère et lui montra un visage
radieux.
— Emile, dit-il, je suis content de te voir en bonne santé, de te trouver insouciant au milieu du troupeau. Si tu savais ce qu'on m'a raconté, il y a une. heure !
— Quoi donc ?
— Des horreurs, mon pauvre frère !
— A propos de quoi ?
— A propos de l'assassinat de Laroque.
— Que dit-on ? demanda vivement le malade.
Et ses yeux brillèrent, interrogateurs.
Silvère ne put s'empêcher de regarder dans ces yeux-là, et il sentit une oppression soudaine sur son cœur. Il recula, lentement, en fixant toujours les prunelles de son frère, et poussa un faible cri.
— Malheureux ! est-ce donc vrai ?
— Quoi ?
Silvère essaya d'exprimer ses soupçons ; il ne put pas, les mots restaient dans sa gorge.
Le malade s'était remis à caresser les moutons. Alors, Silvère demanda, d'une voix craintive :
— Prête-moi ton couteau, Emile.
— Quel couteau?
— La navaja... Tu sais bien? je m'en servais quelquefois pour couper mes roseaux... Elle taillait tellement !
Les yeux d'Emile s'emplirent d'horreur.
— Je ne l'ai pas, répondit-il d'une voix assourdie.
— Ah! mon Dieu! balbutia Silvère. Tu ne l'as pas?... Et ton complet de coutil bleu, ne l'aurais tu pas non plus? Tu sais bien, cette veste et ce pantalon que tu portais la semaine dernière ?
Emile ne répondit rien. Il resta bouche béante devant Silvère.
— Ah ! misérable, c'est donc vrai ? c'est toi qui as tué Laroque ?
— Tais-toi! gronda Emile en lui fermant la bouche avec la main.
Et ils tremblèrent, face à face, les yeux dans les yeux.
Mais Silvère ne put soutenir le regard fanatique du malade ; il tourna la tête et balbutia :
— Oh! je voudrais être mort! Pourquoi ne m'astu pas tué plutôt?
H se retira dans un coin de la bergerie et sanglota dans ses mains.
Alors il sentit le souffle d'Emile sur son visage, et il entendit sa voix qui lui disait, avec une douceur profonde:
— Il ne faut pas m'en vouloir, frère ! Je ne suis pas méchant, j'ai fait œuvre de justice, j'ai tué qui me tuait, voilà tout!
— Que dis- tu?
— Je dis que j'ai tué Laroque, parce qu'il voulait ma mort.
. — Comment ça?
— Il m'avait jeté un sort, Silvère, et si je ne lui avais ôté la vie, il me l'aurait ôtée à moi.
— Pauvre innocent! tu. crois donc à ces choses?
— Il faut bien croire ce qu'on voit! Laroque cherchait à me détruire depuis deux ans : si je ne Pavais pas tué, c'en était fait de moi! Tu sais bien comme j'étais malade l'autre semaine? Regarde à présent comme je vais mieux! C'est parce que l'ennemi est mort! C'est parce que le persécuteur n'est plus! Dans huit jours, je pourrai chanter la messe à Aigues-Vives ; dans quinze, je pourrai reprendre mon travail à l'ardoisière ! Je suis délivré de l'Esprit du mal, je vais vivre !
Ses paroles vibraient de joie, ses bras gesticulaient avec frénésie. Il ajouta, en se promenant au milieu des moutons :
— Que m'importe qu'on le sache, après tout! Je
n'ai rien fait de mal! J'ai délivré le pays d'un loupgarou! Aucun juge ne pourra me condamner!
— Tais-toi, innocent! tais-toi! ne te vante pas de ce meurtre, on serait sans pitié ! On t'a vu tuer Laroque, on t'a vu enterrer les vêtements et le couteau. Tu peux être arrêté demain, ce soir, à toute heure du jour et de la nuit, et tu finiras au bagne, sinon sur l'échafaud!... Et ton père mourra de honte! Et nous serons tous déshonorés! Que faire, mon Dieu? rien! Il n'y a aucun parti à prendre, aucun effort à tenter! Passer en Espagne? ce serait donner l'éveil à la justice. Aller déterrer les vêtements? à quoi bon, puisqu'on t'a vu!
— Qui m'a vu?
— M. Roumigas.
— Ah!
Emile resta pensif. Silvère le dévisagea et devina ce qui se passait dans son âme de simple, limpide comme une âme d'enfant.
— Ah ! je comprends tout ! C'est lui ! C'est M. Roumigas qui est cause de ça! Il t'a fait' croire qu'on t'avait ensorcelé ! il t'a insinué que c'était Laroque?
— Ne parle pas ainsi ! cria Emile menaçant. C'est faux! Ce n'est pas M. Roumigas! Malheureux! ne dis pas un mot de ces choses ! Tu voudrais donc ma mort, toi aussi?
— Je ne veux pas ta mort, pauvre frère r je voudrais ton salut ! Avoue, je t'en supplie ! Avoue, au nom de notre mère défunte! Est-ce que tu -as ap-
proche M. Roumigas, ces jours derniers? est-ce que tu lui as demandé quelque consultation sur ta maladie! Oh! tiens, c'est à genoux que je te demande la vérité! à genoux, Emile! Parle! parle!
— Non ! va-t'en ! tu es un mauvais frère ! vat'en !
— Tu as vu le sorcier, malheureux ! Je le devine à ta voix!
— Non, tu as menti ! Roumigas ne m'a rien dit, je le jurerais devant l'enfer! Va-t'en! ne me pose plus jamais de ces questions, ou malheur à toi !
— Nous sommes perdus! s'écria Silvère en secouant la tête. Cet homme nous tient tous, toi, moi, notre père et Jacqueline! Nous sommes perdus! Ah ! mon Dieu !
Il chancela ; il marcha le long du mur ; il sortit de la bergerie, entra dans la chambre de son frère et se laissa tomber sur l'escabeau. Là, il pleura longtemps dans ses deux mains, en écoutant bêler les agneaux tendres, les brebis gloutonnes qui se serraient autour d'Emile pour avoir du sel.
La nuit arriva. Silvère leva la tête. Il vit le crépuscule pâle, derrière le pic de Gargos. Dans le village, nul autre bruit que le murmure des ^aux courantes.
Silvère s'en alla ; il marcha au hasard, entre les maisons paisibles. Bientôt il s'aperçut qu'il prenait le chemin de la grotte, et alors il changea de direction. Il ne voulait pas rentrer 14- haut : Jacqueline
l'y attendait peut-être ! Et maintenant, il ne fallait plus la revoir.
Il fallait s'éloigner d'elle ! il fallait ne plus l'aimer I Oh ! comment s'y prendre ? comment trouver la force d'accomplir ce sacrifice? Toute entrevue était dangereuse, la moindre explication pouvait faire éclater la vérité.
— Oui ! pensait-il, je dois la fuir ! Je n'aurais pas le courage de lui cacher ce qui se passe, je lui avouerais le crime qui me sépare d'elle et je mourrais de honte !... Il faut fuir ! Qu'adviendrait-il, si elle -apprenait que je suis le frère d'un assassin? Ou bien elle se mettrait à me haïr : et ce serait trop douloureux pour moi ; ou bien elle voudrait m'épouser quand même : et alors, M. Roumigas ferait arrêter mon frère !... Je dois la fuir pour toujours et me laisser prendre pour un oublieux, un infidèle ou un fou ! Oh ! après les fiançailles de ce matin, sous les châtaigniers de Soulomî... Ayez pitié de moi, mon Dieu !
Il sanglotait ; il se sentait perdu dans un abîme de douleur ; sa vie n'était plus qu'un sentier de désolation à travers un désert.
— Ayez pitié de moi, mon Dieu ! répétait-il, par intervalles, en joignant ses mains de détresse.
Il erra longtemps sur la montagne. Quand il se sentait las, il s'asseyait sur une pierre et mettait son front dans ses mains. La nuit était fraîche ; il
n'avait pas de cape ; ses épaules grelottaient parfois ; mais que lui importait le froid ? que lui faisait la fatigue ? Il ne rentra pas dans sa grotte de peur d'y trouver Jacqueline. Il passa une heure dans le couloir des avalanches, espérant un peu que le Gargos aurait pitié de lui et le pulvériserait avec un de ses rocs. Les étoiles tournaient lentement au ciel. Une sauterelle chantait sur un pin rouge. Oh ! ce pin rouge î Silvère le reconnut ; quelques branches mortes avaient servi naguère à faire du feu sur le sommet du Gargos ! Oh ! revenir à cette époque où il se croyait si malheureux! Alors, il pouvait espérer que Jacqueline lui 'serait rendue, au bout de quatre ans ; à présent, il fallait renoncer définitivement à elle.
Oh ! son baiser pourtant ! son baiser qu'il avait eu sur la bouche! Un autre que Silvère allait donc le connaître un jour ?
Cette pensée le cinglait comme une lanière ; il se levait en gémissant de douleur, ilmarchair vers la grotte ; il voulait revoir Jacqueline. La revoir, la reprendre, la garder à jamais ! Qu'importait Roumigas ? pourquoi s'inquiéter d'Emile? L'un dénoncerait l'autre, et un Montguilhem mourrait sur l'échafaud! Eh bien, après?
— Jacqueline m'aimera quand même, j'en suis sûr ! se disait Silvère. L'aimerais-je moins, moi, si elle était la sœur d'un forçat? Il faut tout lui dire ! Il faut la revoir immédiatement !
Il se hâtait, il courait vers la grotte ; puis ses jambes fléchissaient malgré tout, et il s'arrêtait en se tordant les mains.
— Mais l'abbé ne voudrait plus ! Jamais la famille Bordes ne permettra que Jacqueline épouse le frère d'un assassin. Et quand même Jacqueline demanderait à s'appeler madame Montguilhem, ne devrais-je pas, moi, avoir l'héroïsme de refuser? Oui ! je l'ai me trop pour la rendre si malheureuse ! je ne dois pas consentir à la prendre pour femme. Si son amour est assez fort actuellement pour lui faire oublier le crime de mon frère, il peut décroître un jour, et alors il se transformera certainement en mépris ! Elle aura le droit de haïr celui qui a donné un nom flétri à ses enfants. Oh ! non, Jacqueline, il ne faut plus nous aimer ! Vous souffrirez beaucoup sans doute,. mais cela passera, peu à peu, comme toutes choses ; vous oublierez le pauvre amoureux de la grotte plus tôt que vous ne pensez, peut-être avant que vous ne soyez majeure; vous trouverez quelque jeune homme dont la famille sera honorable, vous l'aimerez sans rougir, celui-là, vous deviendrez sa femme, et, si un jour vous apprenez pourquoi Silvère vous quitta, la veille des fiançailles, vous vous direz : « Il a bien fait tout de même ! c'était un brave garçon ! >
Il pleurait. Il se parlait ainsi à demi-voix, comme un fou, et bientôt il vit l'aube poindre, là-bas, derrière la Goronade. Alors, il se rappela cette
autre fin de nuit où Jacqueline avait eu tant de peine à sortir de ses bras.
— N'y pensons plus ! ça fait trop de niai ! dit-il en se secouant.
Il se remit en marche, il s'en alïa sur les pentes rocheuses, sans but, sans réflexion, heureux de monter, puis de descendre, de fatiguer ses jambes, d'exténuer son- corps, d'arriver à la souffrance physique pour oublier ses torture morales, de s'abrutir pour ne plus penser.
Il contourna le Gargos et, à dix heures du matin il entra dans la ferme où on l'hébergeait naguère, quand il travaillait au détournement de la cascade. Il y déjeuna de quelques pommes de terre cuites dans du lait, puis il regagna la montagne. Alors, il médita. Il se demanda un instant s'il devait rester à Gargos ; il comprit aisément qu'il serait périlleux d'habiter auprès de Jacqueline. Il fallait donc quitter le pays. Dans quelle région irait-il se fixer? * Que ferait-il pour gagner son existence ? Il passa en revue les villages pyrénéens qu'il avait visités dans ses excursions ; il se souvint d'un hameau appelé Goust, qui se trouvait au-dessus des Eaux- Chaudes, et qui ressemblait tant à celui de Gargos ! Là, on pouvait vivre simplement, loin des bruits de la vallée; pendant la saison, les baigneurs affluaient dans le voisinage, soit aux Eaux-Chaudes soit aux Eaux-Bonnes, et les touristes logeaient dans l'une de ces villes quand ils voulaient faire
l'ascension du Gourzy, du pic de Ger, du pic du Midi d'Ossau ou même du Balaïtous.
— J'irai demeurer là ! se dit Silvère, je m'y ferai accréditer en qualité de guide par le Club-Alpin, et je ne rentrerai à Gargos que lorsque Jacqueline sera mariée. Je partirai cette nuit avec mon mulet, j'irai prendre à Argelez la route des Eaux-Bonnes, et demain matin, je serai à 40 kilomètres de ma grotte. Nul ne saura ce que je suis devenu. Peutêtre, dans quelques jours, écrirai- je à Jacqueline. . Je lui dirai que j'ai fait un retour sur moi-même, que j'ai cru découvrir des scrupules en ma conscience, que d'ailleurs Je m'étais probablement trompé sur la nature de mes sentiments à son égard , et que j'avais eu peur de ne pas l'aimer suffisamment pour lui consacrer toute ma vie. Ce sera une lettre courte et froide qui l'empêchera de me regretter beaucoup, et je finirai en lui souhaitant du bonheur... Oui, tout est bien combiné; il n'y a pas d'autre parti à prendre.
Il continua de méditer, en errant sur les pentes de la montagne opposées à la grotte. Les heures passèrent. Le soir arriva. Quand le soleil déclina sur le Monné de Cauterets, Silvère se dirigea vers le sommet du Gargos. Il l'atteignit avant la fin du jour. Les pics du sud étaient voilés. La Vignemale transperçait de sa Pique un long nuage, ensanglanté par le soleil couchant. Les plaines du Béarn dormaient sous une brume rose. Silvère adressa de
plaintifs adieux aux montagnes du pays, puis, se mettant à genoux à l'endroit où Jacqueline lui avait dit son ambur y il récita sa prière du soir. Il ne plejira pas beaucoup; il n'avait plus dé larmes dans ses yeux rougis ; sa douleur semblait moins aiguë, un voile de mélancolie enveloppait doucement son cœur, comme cette huit silencieuse entourait peu à peu les cimes environnantes.
Quand les premières étoiles eurent pointé, il descendit lentement vers le village. Il pensa que Jacqueline dînait à cette heure et qu'il pouvait, sans crainte de la voir, rentrer chez lui pour y prendre Moussu.
Il arriva devant la grotte ; il tendit l'oreille avant d'y pénétrer, il n'entendit que le souffle du mulet impatient.
— Pauvre Moussu ! il n'a pas dû manger depuis vingt-quatre heures ! se dit-il. Je vais lui donner tout le foin qui me reste !
Il entra, il caressa la bête, et lui donna un souper copieux. Puis, ayant allumé une chandelle, il ouvrit son coffre et empaqueta quelques objets : des livres, un album de photographies, un monocle à lentille grossissante, tous les souvenirs des Pyrénées qui suffisaient autrefois à dissiper son chagrin. Ensuite, il roula ses vêtements de guide dans une courroie, mit dans un sac la meilleure partie de son linge, referma le coffre, balaya la grotte et décrocha son fusil.
Il fallait attendre que le mulet eût fini son foiu, et il ne semblait pas se presser, le brave Moussu. Après avoir englouti la moitié de sa part, il aimait faire durer le plaisir et plongeait ses naseaux dans l'herbe odorante, avec la volupté d'un vieux gourmand.
Alors, pour utiliser toutes les minutes, Silvère plaça la selle sur le dos du mulet, puis il y accrocha le sac à linge, la courroie aux vêtements, le paquet des livres et d£s albums.
Moussu avait fini ; son maître le détacha et le mena par le licol au bord du ruisseau voisin.
— Bois, Moussu ! bois pour toute ta soif d'hier et d'aujourd'hui ! Bois la bonne eau du Gargos ! Tu n'en reverras pas de longtemps !
Et Silvère se pencha, pour boire, lui aussi, dans le creux de sa main, l'eau pure de la montagne natale.
Mais il se retourna tout à coup : Jacqueline arrivait, Jacqueline vêtue de blanc, comme l'autre fois, pendant la douce nuit de lune.
Silvère se redressa, au bord du ruisseau, et il sentit un frisson glacé dans ses cheveux.
— Enfin, je vous trouve! s'écria la jeune fille. Silvère, qu'étiez-vous devenu? pourquoi nous aviez-vous abandonnés sans prévenir, personne ? Méchant ! Vous ne saviez donc pas que nous vous attendions à déjeuner aujourd'hui, et que nous avons passé l'après-midi à vous chercher partout ?
Oh ! méchant ! méchàût ! Je n'ai fait que pleurer depuis ce matin !
Elle s'était approchée, elle l'avait pris par le cou avec ses bras demi-nus, ses jolis bras qui sentaient le printemps, et, de ses lèvres heureuses, elle baisait les yeux, les joues, le front, tout le visage de son ami enfin retrouvé.
Silvère soupira; il voulut parler : sa bouche ne trouva pas de paroles ; il voulut éloigner Jacqueline : ses mains ne surent pas la repousser.
La jeune fille reprenait :
— Vous ne me dites rien ; pourquoi ? Vous ne m'embrassez pas; pourquoi? Est-ce de cette façon qu'on doit accueillir sa petite amie ? Silvère, mon Silvère, seriez-vous malade?
Elle s'était reculée pour mieux le voir ; et alors, ne sentant plus les bras frais autour de son cou, les lèvres tendres sur son visage, il retrouva la force d'accomplir son sacrifice.
— Mademoiselle, dit-il en baissant le front, pardonnez-moi si je dois vous faire du chagrin : je suis engagé par un touriste espagnol pour toute la durée de la saison qui commence, et, quand vous êtes arrivée, j'allais quitter Gargos.
Jacqueline resta d'abord silencieuse. Elle considéra le jeune homme avec des yeux affolés. Puis, sentant son cœur se rompre, elle demanda :
— Est-ce vous qui parlez ainsi, mon Silvère?
vous mon fiancé, vous que j'aime et qui m'aimiez encore hier?...
— Je vous aimais hier, mademoiselle, oh ï c'est bien vrai! Mais à présent... que j'ai réfléchi... je crois m'apercevoir...
11 ne pouvait dire cela ! Il sentait une douleur sourde en sa poitrine : c'était son cœur qui protestait, son cœur éperdu qui semblait monter vers ses lèvres.
Le montagnard se tut. Il s'éloigna du ruisseau, il ramena le mulet à la grotte, et il continua ses préparatifs de départ, en chancelant, sous la voûte irrégulière de granit, où la chandelle faisait trembler de grandes ombres. Il prit sa cape rousse, il passa son fusil sur l'épaule et se rapprocha de sa monture.
Mais alors, il sentit les bras de Jacqueline qui s'enroulaient à ses jambes; elle s'était mise à genoux, derrière lui, et elle le serrait de toutes ses forces, en disant :
— Silvère, suis-je donc folle? Ai-je bien entendu que vous ne m'aimiez pas ? ai-je bien compris que vous alliez partir ? Ah ! je ne le permettrai pas, non ! Je m'attacherai à vous, Silvère ! vous resterez ou nous partirons ensemble ! Je vous aime, moi, entendez-vous ? je vous aime, et tous aurez beau faire, il faudra que je vire avec vous, toujours, toujours î II faudra que vous me tuiez pour vous en -aller sans moi ! Non ! tu ne me quitteras pas, Sil-
vère ! Ah ! je le jure bien ! Je t'aime tant ! je t'aime tant!...
Elle lui retenait encore les jambes avec ses bras nerveux, et ses larmes tombaient sur les pieds du guide ; elle s'attachait à lui, désespérément, et luttait avec toute la jeunesse de son corps, toute la fougue de son premier amour.
— Je t'aime tant! je t'aime tant!... redisait-elle à travers ses sanglots.
Silvère tremblait. Il se retourna et ne put empêcher ses mains de caresser les cheveux de Jacqueline.
Elle releva le front alors, et trouva les yeux de son fiancé pleins de larmes.
— Ah ! tu vois bien ! dit-elle dans un cri de triomphe ; tu vois bien que tu m'aimes encore, toi aussi !
Elle se redressa pour l'embrasser, pour lui offrir toute son âme qui palpitait sur ses lèvres. Mais il écarta son visage.
— Non ! je ne vous aime pas ! répondit-il avec toute l'énergie dont il était capable. Je vous ai trompée, Jacqueline, et c'est pour cela que je pleure ! Je ne vous aime pas, je vous assure ! Si vous étiez plus calme, vous sauriez bien le voir ! Pourquoi voulez-vous que je parte, que je quitte le pays? C'est pourtant si simple! Un enfant comprendrait cela ! N'êtes-vous pas belle, riche, distinguée? Pourquoi ne vous épouserais-je pas,
si je tous aimais véritablement, puisque aujourd'hui tout le monde consent à ce mariage ; vous, votre parrain et mon père ? Jl faut se rendre à l'évidence, Jacqueline! Il faut bien croire que mon amour a cessé ! Certainement je vous ai trouvée jolie ; tous les hommes de mon âge auraient fait comme moi ! ils vous auraient courtisée, ils vous auraient exprimé les sentiments les plus tendres ; mais tous n'auraient pas été sincères. Moi, je veux l'être. Ce n'est qu'un caprice que j'ai eu pour vous, j'en suis sûr à présent ; et vous savez qu'un caprice n'a rien de commun avec l'amour. Est-ce qu'on épouse toutes les belles femmes qu'on rencontre? Ah ! je vois, vous êtes convaincue ! Oubliez le mal que je vous ai fait et ne pleurez plus, je vous en prie ! Ne m'accusez pas de cruauté ! Dans vingt ans, vous sentirez au contraire combien je fus bon, et vous me remercierez pour ce que j'ai fait aujourd'hui !... Laissez-moi vous serrer la main et vous dire adieu. Ne faites pas attention si je suis aussi triste que vous, et si mon cœur s'attendrit en vous quittant. Jacqueline, pensez à moi quand môme, si vous le pouvez encore ! Moi, je crois que j'aurai de la peine à vous oublier tout à fait ! Je m'en vais sans prévenir mes parents ; si vous voyez mon père, dites-lui que j'écrirai bientôt. Dites aussi tous mes regrets à M. l'abbé Bordes. Je lui laisse la cascade, je n'en ai plus besoin ; j'espère qu'il l'acceptera et qu'il prendra soin de mes parents si
le troupeau ne suffisait plus à les faire vivre... Dieu soit avec vous, Jacqueline, et qu'il vous garde d e tout mal !
- Ces dernières paroles furent à. peine perceptibles. Silvère était à bout de forces ; il avait peur de tomber, malgré lui, aux pieds de la jeune fille 'et de tout révéler dans un cri de désespoir. Jacqueline sanglotait. En le voyant se retourner vers Moussu, elle s'écria :
— Est-ce donc vrai?... est-ce donc vrai?... Que vais-je devenir à présent?
Silvère se hâta :
— Adieu ! lui dit-il. Ne me parlez plus, de grâce ! . . Adieu pour toujours !
Il reprit le licol de Moussu, et partit, tète baissée, à travers les roches.
— C'est donc vrai? tout est fini ? redemanda Jacqueline.
Et, d'une voix brisée, elle appela :
— Silvère! Silvère!...
Ses sanglots retentirent sur la montagne.
Il pressa le pas alors, il se dirigea vite vers la vallée. Là-bas, sous les sapins, il retrouverait les lacets qui mènent à Aiguës- Vives!...
Mais Jacqueline devait le suivre ; il entendit de nouveau son appel douloureux sur le Gargos.
— Silvère!... Silvère!
Oh ! cela lui déchirait le cœur pourtant !
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— Mon Dieu, soutenez-moi ! balbutia le frère d'Emile.
Et il continua sa route ; il arriva sous les sapins ; il atteignit le premier lacet ; il crut reconnaître une tache noire sur le sol : le sang de Laroque.
— Silvère ! disait toujours la voix lointaine de Jacqueline.
Il descendit, descendit sans tourner la tête... Pour aller plus vite, il monta sur Moussu et le fit trotter...
Deux ou trois fois encore, il crut entendre rappel de la jeune fille à travers la nuit, ce nom de Silvère si plaintivement jeté aux montagnes, et que les échos lui apportaient avec tant de tristesse ! Puis ce fut le gave d'Aigues-Vives, le torrent sonore, bouillonnant le long de la route, qui troubla seul le silence nocturne.
Silvère Montguilhem voyagea toute la nuit.
En quittant le bassin d'Aiguës- Vives, il ralentit son train pour ne pas fatiguer Moussu ; il lui fit continuer la route au pas. A une heure du matin, il arriva au village de Soulom ; il traversa Pierrefitte, côtoya Saint-Savin et atteignit Argelez avant deux heures. Là, il quitta la vallée pour remonter à gauche, le gave d'Azun.
A l'aube, il vit devant lui le bourg d'Arrens. Le montagnard était courbaturé; il dormait à demi sur le dos de Moussu. Alors, il s'arrêta devant une auberge, fit réveiller le garçon, et demanda un coin d'écurie pour son mulet.
Il ne s'était pas couché depuis deux jours ; il loua une chambre ; et, dès qu'il fut sur le lit, il céda au sommeil ; il dormit lourdement, sans rêves, jusqu'à midi. Il reprit sa route et arriva aux Eaux-Bonnes à six heures et demie. Une heure après il était au hameau de Goust. Il y trouva un vieillard qui voulut bien prêter un bout de grange pour la bête et un coin de grenier pour le chrétien.
Le lendemain, il descendit aux Eaux-Chaudes
244 Là CHEVELURE DE MADELEINE
afin d'y chercher du travail. Mais les touristes étaient encore rares. Les guides du pays ne lui permettaient pas de stationner aux bons endroits ; ils l'entouraient en l'accablant d'injures quand un étranger s'adressait à lui pour aller à la Grotte ou à Bious-Artigues ; et il dut rentrer à Goust sans avoir fait la moindre excursion. Les jours suivants, il ne fut pas plus heureux.
Il était parti avec une cinquantaine de francs : le reste d'un prêt de cent écus consenti par Artiguenabe, et il commençait à éprouver des inquiétudes. Faudrait-il donc retourner au pays, ou se laisser mourir de faim ? /
Il écrivit à son père et il lui demanda pardon pour son brusque départ. Comme à Jacqueline, il lui raconta qu'il ne se croyait pas suffisamment amoureux pour se marier. Il le pria d'aller à la grotte, d'y mettre un peu d'ordre, d'enlever la litière du mulet et de la porter à la bergerie, enfin de bien fermer les deux ouvertures avec des cadenas et de garder les clefs à la maison, pour que les voleurs ne pussent rien dérober. Il terminait en suppliant son père de lui envoyer des nouvelles de Gargos le plus souvent possible, par l'intermédiaire d'Artiguenabe qui savait écrire suffisamment. Et il donna son adresse : à Goust près des Eaux-Chaudes (Basses-Pyrénées). Silvère mit aussi une lettre à la poste pour son frère malade, lll'aasura de sa tendresse constante et lui souhaita une
prompte guérison. Il ne fit pas allusion à Laroque ; Emile étant illettré comme son père, un étranger, en décachetant la lettre pour lui en donner lecture, aurait pu découvrir l'affreux secret. D'ailleurs, au fond de sa conscience, il pardonnait à Emile. Pauvre garçon, qui tuait un homme et qui caressait des agneaux ! Était-il bien responsable de ses actes ? Ne croyait-il pas avoir le droit de poignarder un loup-garou qui l'avait ensorcelé, comme un voyageur a celui de tirer un coup de pistolet sur le brigand qui lui saute à la gorge ? N'était-ce pas de la légitime défense? Pauvre Emile, si superstitieux, si ignorant et si doux !
Silvère écrivit enfin à l'abbé Bordes. Ce fut une lettre bien humble, faite de phrases toutes simples Il expliqua sa conduite le mieux qu'il put. Il demanda pardon en termes respectueux. Il confirma ce qu'il avait dit à M Ue Jacqueline, touchant la cascade. Il faisait donation pure et entière de cette chute d'eau à M. l'abbé. Il le priait d'en tirer bon parti et de continuer les travaux en cours ; il ne gardait pour lui que la grotte et un bout de pré, afin de loger et de nourrir sa bête, le jour où il pourrait retourner à Gargos.
Il était relativement heureux en écrivant ces lettres ; il croyait revivre un peu de sa vie enchantée de naguère. Quand elles furent toutes expédiées, la tristesse des jours récents reprit possession de son cœur et il se trouva plus morne, plus désespéré,
plus seul que jamais. Les derniers liens qui le retenaient à ce passé si doux étaient rompus, il entrait, dans l'avenir ténébreux et froid.
Il ne lisait jamais de journal autrefois ; il s'était rarement demandé ce que ses contemporains pouvaient faire autour de lui ; mais, depuis qu'il habitait les Eaux-Chaudes, il achetait la Petite Gironde comme le plus banal des baigneurs. Il fut longtemps à déchiffrer cette gazette et à se reconnaître dans la nomenclature des événements. Il y trouvait des choses insoupçonnées : le Cours de la Bourse, les Travaux Parlementaires, le Sport Yélocipédique 7 Lui ne cherchait que le nom de Laroque là dedans, le nom de Laroque, et celui de Montguilhem. Deux jours après son arrivée aux Eaux-Chaudes, il trouva celui du contrebandier ; mais il ne vit jamais celui d'Emile. Le journal relata le crime de Gargos, mais il ne publia pas celui du criminel, « que la justice recherchait activement ».
— Dieu fasse qu'elle ne le trouve pas ! se disait le petit guide. J'ai bon espoir ! M. Roumigas a dû apprendre mon départ et il gardera son secret pour récompenser ma conduite.
Le mois de juin s'achevait. Silvère était toujours sans travail. Il n'avait pas de nouvelles de Gargos. Que de fois il eut la tentation de partir, de reprendre la route d'Argelez et d'aller voir ce qui se passait là-bas !
Pour se défendre contre ces idées périlleuses, il
gravissait les pics d'alentour et s'exténuait de fatigue. Il choisissait les rochers les plus difficiles et se risquait sur les corniches les plus étroites, pour se donner des distractions violentes et penser un peu moins à Jacqueline.
Un matin, il entreprit ainsi l'ascension du petit pic d'Ossau, l'un des plus dangereux de la chaîne, une aiguille vertigineuse, où ne se risquent guère que les gens en quête d'un suicide à sensation. Comme il en redescendait, il trouva quelques touristes arrêtés à la base du grand pic ; ils le considéraient avec surprise. L'un d'eux, après l'avoir dévisagé, s écria joyeusement :
— Mais c'est mon guide ! c'est Montguilhem !
Silvère se retourna pour voir la personne qui
parlait ainsi, et il reconnut un membre du Club- Alpin qu'il avait conduit, l'année précédente, à la Brèche de Roland et au Mont-Perdu.
— Bonjour, monsieur de Linville ! dit le montagnard en se découvrant-
— Bonjour, mon garçon ! Toujours intrépide, je vois ! Et c'est pour rien que vous allez là-haut ? pour le plaisir de vous rompre le cou? Tous mes compliments !
— Je voulais explorer le petit pic, dit Silvère avec confusion, il n'est pas aussi méchant qu'on suppose.
— Vous savez, reprit le touriste, que je ne suis pas content de vous ! Je vous ai écrit à Gargos, il y
a une quinzaine, et vous n'avez pas pris la peine de me répondre.
— Je n'ai pas reçu la lettre ! dit Silvère. J'ai quitté mon village le 9 juin. J'en suis désolé.
— Moi aussi. Je vous écrivais pour vous demander un service.
— Ne pourrais-je plus vous le rendre?
— Nous allons voir. Etes-vous libre pour toute la durée de la saison?
— Oui, monsieur !
— Vous pourriez m'accompagner avec votre mulet jusqu'au mois de septembre?
— Avec plaisir.
— Eh bien, venez ce soir à l'Hôtel de France, aux Eaux-Bonnes : nous causerons.
Silvère ne manqua pas d'aller à ce rejidez-vous, et il fut engagé immédiatement jusqu'au 18 septembre à d'excellentes conditions. Il s'agissait de conduire M. de Linville et deux de ses amis sur les sommets les plus réputés de la chaîne. On devait séjourner successivement aux Eaux-Bonnes, à Cauterets, à Gavarnie, à Barèges et à Luchon.
Silvère fut ravi. Voilà deux grands mois de distractions ! deux mois où il lui sera impossible d'aller à Gargos I En deux mois, le cœur ne peut-il pas guérir d'un mal attrapé en deux jours ?
— Le mien guérira, se dit Silvère ; il oubliera peu à peu ses peines devant les pics, les glaciers et
les torrents, Jacqueline oubliera aussi sans doute; nous redeviendrons totis heureux !
Les ascensions commencèrent le lendemain ; Silvère débuta par le Mont ScarpuL Trois jours après, il conduisit les touristes au sommet du Gabizos ; puis il gravit avec eux le Balaïtous escarpé.
Il essaya de se griser de paysages ; il voulut admirer les pitons arides, les glaciers crevassés, les goufïres vertigineux, les bleuissants lointains. Mais il rie trouvait point à ces visions les joies pures d'autrefois. Les montagnes les plus belles dressaient en vain, sous le soleil du Midi, leurs cimes les plus grandioses ou leurs dents les plus fantastiques; en vain leurs croupes fabuleuses s'alignaient sous ses regards comme une chevauchée de géants en déroute : toutes ces horreurs et toutes ces grâces mettaient une mélancolie de plus dans Tâme du montagnard.
— Oh ! si Jacqueline voyait ça ! se disait-il, à chaque heure du jour.
Il ne pensait qu'à elle, il se représentait le bon 4 heur qu'ils auraient eu ensemble en regardant toutes ces choses, et son imagination délirait. Oh ! les crêtes ourlées de neige, les précipices béants, les . jeux du soleil dans les nuages, l'allégresse des eaux bondissant des glaciers ! Oh I les apparitions de pics vagues et lointains, émergeant des vapeurs comme des châteaux aériens et féeriques, les tours en ruines, les dômes colossaux, les amphithéâtres
de dieux, à demi écroulés et alignant leurs gradins vides sous le silence du ciel \ merveilles toujours neuves, sources d'exaltations infinies, .Silvère ne vous montrera-t-il donc jamais à Jacqueline?
Chaque fois qu'il arrivait au sommet d'un mont, il se tournait vers Gargos et ses pensées allaient y chercher l'ancienne amie, elles l'enlevaient, l'emportaient par-dessus toutes les montagnes intermédiaires et Silvère se la mettait au bras ; c'était à elle et non à ses clients qu'il montrait les sites, c'était pour elle seule qu'il devenait expansif et joyeux.
— Prenez garde, Jacqueline ! disait-il mentalement dans les passages difficiles, donnez-moi la main ici !... Attendez-moi là I... Malheureuse ! ne vous penchez pas tant !... Ah I pour franchir cette crevasse, tenez-vous bien à moi !... Maintenant, sur cette pelouse, vous pouvez courir à votre aise !... Courons ensemble, voulez-vous ?
Et il se mettait à courir pour de bon, comme si Jacqueline l'avait vraiment accompagné.
Quel traitement désastreux pour soigner un mal d'amour ! Au lieu de se cicatriser, la blessure de son cœur semblait s'approfondir. Silvère maigrissait. Il rêvait continuellement de son village. Quand il fut à Cauterets, il se trouva le plus malheureux des hommes. Il n'avait qu'à grimper sur cette montagne noire de Peyraitte pour voir les contreforts du Gargos.
Une nuit, incapable de résister davantage, il partit seul, il courut vers la montagne natale, il atteignit un escarpement d'où l'on découvrait Aigues- Vives ; il aperçut quelques points jaunes au fond d'un entonnoir sombre : c'était là ! Jacqueline dormait là, tout près de ces lumières, si son tuteur ne l'avait pas ramenée au couvent ! C'était là !... Enveloppé de sa cape, il se coucha sur cet escarpement, et il y pleura jusqu'à l'aube, en respirant l'air de son pays.
Le pic d'Ardiden, le Vignemale, le Cylindre du Marboré, le Mont-Perdu, les cimes de Troumouse, furent gravis tour à tour. Mais, de tous ces sommets, on voyait les montagnes d'Aigues-Vives et Silvère sentait sa nostalgie s'accroître.
— Ce n'est pas tant Jacqueline, c'est surtout le pays que je regrette ! se disait-il pour se consoler. C'est la Coronadè, ce sont les trois pics de Billedeneou, le Montmirailh et le Hérisson ! C'est la grotte où j'ai vécu l Oh ! quand pourrai- je revoir tout cela ?
Alors, il essayait de prter Dieu pour que Jacqueline se mariât vite ; mais ses lèvres s'arrêtaient bientôt, et il disait :
— Non ! j'aime mieux abandonner le pays pour toujours I Pourrais-je vivre si je la savais mariée ?
Le 10 septembre, après avoir consacré trois semaines aux montagnes d'Oo, au Posets et au groupe des Monts-Maudits, Silvère prit congé de M. de Linville et passa une journée à Luchon.
Il était méconnaissable, il paraissait vieilli de dix ans. Ce jour-là, il faisait doux dans la vallée. Silvère s'assit sur un banc voisin de l'Etablissement thermal et il laissa une place libre à côté de lui, la meilleure, celle où il y avait un peu d'ombre, pour que son rêve pût y placer la Jacqueline idéale qui l'accompagnait, depuis deux mois et demi, dans toutes ses excursions.
Ces jours-ci, il aimait se la figurer vêtue de bleu, comme elle était en réalité, le jour où il l'avait conduite sur le Gargos, et il s'imaginait lui raconter toutes sortes de choses tendres, comme tes jeunes gens en disaient là-bas, sous les grands arbres de la promenade, aux jeunes filles qu'ils, avaient à leur côté.
— Oh ! Jacqueline ! Voyez donc le beau nuage qui s'est posé là-haut sur le port de Venasque ! Et les sapins de Superbagnères ! Ah ! ils ne sont pas aussi vigoureux que ceux de la forêt de Bibenac ! Mais les tilleuls sont charmants sur les allées d'Etigny, vous ne trouvez pas ?
Il conversait ainsi, mentalement, avec sa fiancée du printemps dernier, et les badauds qui passaient devant lui s'arrêtaient parfois, pour le voir sourire tout seul sur son banc, comme un enfant qui se fait de belles histoires,
— Oh ! Jacqueline, continuait-il, comme, cette demoiselle qui arrive là-bas vous ressemble L.. Vous ne trouvez pas?... Mais si ! mais* si î Elle a.
votre taille, votre démarche et même vos traits ! Oh ! c'est frappant ! Elle donne le bras à un jeune homme et elle est accompagnée par un prêtre, un prêtre assez gros, et un...
Mais Silvère interrompit son rêve. Il se leva et pâlit. La demoiselle qui arrivait là- bas, c'était la vraie Jacqueline ! Jacqueline bien vivante ! C'était M lle Marcadieu suivie de l'abbé Bordes et de Roumigas ! Mais, hélas i dans la réalité, elle marchait au bras de M. Gaston !
A cette vue, Silvère eut le vertige. Il s'éloigna lentement, s'en alla derrière un arbre, et, de ses yeux troublés, il regarda passer son ancienne amie.
Cette vision inattendue le bouleversa, il resta interdit pendant quelques minutes, et son cœur parut s'être brisé sous la commotion.
— C'est Jacqueline I c'est bien Jacqueline ! murmurait-il de ses lèvres pâles. Elle doit être mariée 1
Il la regarda longtemps ; elle se perdit au loin dans la cohue des promeneurs; et alors il s'en alla dans la direction opposée, à travers la foule bruyante sans rien voir, sans rien entendre, de l'air inconscient d'un somnambule.
— Elle doit être mariée ! se répétait-il de temps à autre.
Et son âme restait dans la stupeur.
Il continua sa promenade automatique, et bientôt il se trouva dans l'écurie où Moussu était logé. Il
put pleurer enfin, en revoyant son mulet amaigri, le vieux compagnon de sa tristesse.
— Oh ! Moussu ! te souviens-tu quand elle t'apportait des raves ?
11 sangla sa bête, régla sa dépense et quitta Luchon. Le mulet trotta librement, sans que son maître lui indiquât la moindre voie à suivre. Silvère n'avait jamais été plus abattu*
— Voilà donc ce qui arrive ! se disait-il, Jacque* Une se promène avec un autre ! Elle a pu m'oublier, elle!
Et tout son être se révoltait.
Il maudissait l'ingrate, il lui rappelait ses serments de la grotte, et il lui adressait les reproches les plus violents, à demi-voix, dans la solitude où Moussu le portait. Puis une lueur de bon sens venait illuminer son cerveau, et alors il se grondait luimême et demandait pardon à Jacqueline.
— Elle n'a fait que ce que j'ai voulu ! pensait-il. Pourquoi me serait-elle restée fidèle, puisque je lui ai juré que je ne l'aimais pas? Je mérite mon malheur ! Moi seul l'ai causé !
Le soleil était tombé derrière les montagnes. Le mulet trottait toujours. Silvère considéra le paysage autour de lui et reconnut le torrent de l'One qui mugissait à sa droite.
— Brave Moussu ! Il veut que nous rentrions à Gargos !
Cette route conduisait en eflet à Aiguës-Vives,
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par le col de Peyresoude, le Tourmalet et Barèges. Mais c'étaient quatre-vingt kilomètres à faire.
— Rentrons au pays, va ! dit Silvère à sa monture. Puisque Jacqueline est à Luchon avec son mari, nous n'avons plus rien à craindre. Rentrons à Gargos, reprenons tous deux la vie d'autrefois! Toi, tu vas retrouver l'herbe de ton pré, moi je referai des quenouilles ! Ah ! pauvre ami, pourquoi nous a-ton jeté des pierres un soir de printemps? Rien ne serait arrivé si un caillou lancé par une main de jeune fille avait dévié de cinq centimètres à gauche ou à droite ! Cest à des choses de cette importance que tient le bonheur d'un homme!
Ne pouvant plus évoquer l'image de Jacqueline, n'ayant plus le droit de la faire marcher à côté de lui, dans ses rêves d'enfant, il était bien forcé de s'épancher avec le digne Moussu. Celui-ci l'écouta patiemment le long de la route. Pendant les dix premiers kilomètres, le nom de Jacqueline retentit bien des fois dans ses longues oreilles ; puis, la nuit arrivant, les confidences devinrent plus rares, les soupirs plus apaisés.
Rien n'est stable en ce monde, pas môme la douleur, Quelle que soit l'horreur de notre infortune, nous sommes incapables de pleurer pendant trois heures consécutives.
Quand il arriva, le 12 septembre, devant la bourgade riante d'Aigues-Vives-les-Bains, Silvère fut bien triste sans doute, mais beaucoup moins que
le soir de juin où il l'avait quittée. La plaie de son cœur n'était plus à vif. Le désespoir faisait place à la résignation.
Moussu monta la côte de Gargos avec allégresse, Silvère ne trouva aucune trace du sang de Laroque sur le dernier lacet ; les sapins murmuraient en sourdine leur mélancolique chanson de tous les jours; les sommets environnants avaient moins de neige, les cascatelles étaient fort réduites; les montagnes, aussi oublieuses que les hommes, semblaient avoir perdu les souvenirs du printemps passé.
Le guide arriva au hameau. Il frappa contre la porte de la première maison. Emile Montguilhem vint lui ouvrir, et les deux frères s'embrassèrent en se retrouvant. Qu'il était maigre, qu'il était voûté, le pauvre tuberculeux ! Il pouvait à peine se tenir debout. Lui qui avait cru guérir en tuant Laroque !
Silvère laissa échapper un mouvement de surprise.
— Oui, oui, dit alors Emile ; les chaleurs m'ont fatigué énormément; nous avons eu une température insupportable à Gargos ! Mais à présent, je vais beaucoup mieux. Je crois que je pourrai reprendre mon travail à la fin de l'automne.
Il avait toujours confiance dans les paroles de RouAiigas, et puisque son ennemi était mort, il s'imaginait qu'il pouvait vivre.
Mais les deux frères ne firent aucune allusion à cela, au souvenir noir qui devait mettre de l'ombre
en eux jusqu'à l'extinction de leurs pensées, et Silvère demanda simplement des nouvelles de son père, François Montguilhem. Où était-il? Avait-il trouvé de bons pâturages ? A quel prix ? Le troupeau avait-il prospéré? Devait-il bientôt repartir pour la plaine ?
— Papa fait paître les moutons sur la montagne de Pradères, répondit Emile; il y a trouvé d'excellents pâturages à de bonnes conditions : il rentre ici chaque soir, à neuf heures. Trois brebis sont mortes, deux ont été perdues ; nous avons vendu vingt-huit têtes au boucher d'Aiguës- Vives. Quant au départ pour Pontacq, il ne s'effectuera qu'à la fin de septembre.
Ensuite Emile raconta divers événements survenus à Gargos : Artiguenabe avait un nouvel enfant; Poutoune laBarbude était morte; Bertrand Cojola vivait toujours ; le facteur Cambielle s'était marié.
Pendant ce récit, le guide baissait la tête ; il s'attendait continuellement à entendre le nom de M Ue Marcadieu ; mais le malade n'en parla pas.
Alors, ayant pris les clés de sa grotte qui pendaient à un clou, Silvère continua sa route vers le presbytère, l'église, la cascade. Le presbytère, il le considéra en passant, de ses yeux craintifs: tous les volets étaient clos. L'église, elle, n'avait reçu aucune tape du Gargos depuis le printemps ; sa brèche bâillait toujours dans la chapelle latérale. Quant à la cascade, il ne la vit pas d'abord, il
n'aperçut qu'une haute barrière de planches peintes en vert, qui encadrait une parcelle de terre, à droite, près du ravin des avalanches. Dans le pan coupé de cette barrière, s'ouvrait une porte surmontée de l'écriteau suivant :
Pour voir la magnifique cascade
S'adresser ici
C'était la vieille enseigne du presbytère. L'abbé n'avait eu qu'à la changer de place.
Silvère examina les environs. Il avait le cœur serré. Il craignait d'interroger les gens, de s'approcher des choses. Néanmoins, il poussa la porte qui se trouvait sous l'écriteau et avança, suivi par son mulet.
— Hep ! pardon 1 Les animaux n'entrent pas ! cria une voix énergique.
Et Poupotte, la servante de l'abbé Bordes, fit son apparition, devant une espèce de kiosque badigeonné de vert comme la barrière.
Mais elle leva les bras en reconnaissant le visiteur.
— Saints Anges ! C'est toi, Silvère ? Entre donc ! tu peux faire approcher ton mulet. Touton ratissera les allées pour une fois. Eh bien ! te voilà de retour ? Mâtin ! tu n'as pas engraissé ! Et autrement, quoi de neuf ?
— Pas grand* chose, Poupotte ! Et ici, que se passe-t-il ?
— Heu! rien d'extraordinaire non plus! Les étrangers s'en vont ! Nous ne ferons plus grand'chose, cette année !
— Les recettes, ont-elles été bonnes ?
— Comme ça, comme ça!... Nous manquons d'arbres, on voit trop la cascade, du bord de la route. Quand les hêtres que nous avons plantés làbas auront eu le temps de grandir, les promeneurs ^seront obligés d'entrer s'ils veulent voir quelque chose, et alors nous ferons de bonnes affaires!... Hé! saints Anges, votre mulet qui abîme notre pelouse !
Silvère alla chasser Moussu, qui avait le tort de vouloir reprendre possession de son pré. Poupotte se calma et se remit à bavarder devant son kiosque.
— Et à part ça, tu arrives pour voir la noce? Le petit guide tressaillit,
— Elle n'est pas encore mariée ! se dit -il. J'étais allé trop vite, moi ! oh ! que cela fait du bien !
Et un sourire illumina son visage.
— Hé ! il me semble que ça t'a donné un coup ! reprit Poupotte. C'est bien naturel aussi ! Je n'ai pas oublié que tu étais sur les rangs, il y a trois mois ! Mademoiselle avait même un faible pour toi, polisson!... Si, si!... Poupotte n'a pas les yeux dans sa poche, tiens ! Mais que veux-tu ? il est difficile de lutter avec un monsieur aussi calé que le
fils de Roumigas. La noce doit avoir lieu en octobre ; on t'invitera, j'espère ! M. l'abbé va faire venir un chef de Toulouse ! Nous aurons Monseigneur 1... Et autrement, tu ne les as pas rencontrés dans les montagnes ?
— Qui ça, Poupotte ?
— Les fiancés ! Ils sont à Luchon depuis quelques jours. Ah ! M. l'abbé s'est payé du bon temps cet été. Il est allé aussi aux Eaux-Bonnes avec M lle Jacqueline, puis à Cauterets !
— Aux Eaux-Bonnes? à Cauterets ? demanda Sil* vère avec surprise.
— Eh, oui I saints Anges ! toujours en routée C'est la petite qui a la rage de voyager !... Pardon I Voici des visiteurs, je crois : je m'en vais les recevoir.
Poupotte rentra dans son kiosque, encaissa la somme d'un franc, et fit les honneurs de la Chevelure de Madeleine à deux messieurs.
Silvère s'en alla ; il rejoignit Moussu et monta vers la grotte. Oh ! l'odeur de passé qu'il trouva là dedans ! Il déposa ses livres, ses vêtements, son fusil, il attacha le mulet à la place habituelle et, pensif, considéra sur le sol une empreinte de petit talon à demi effacée, que le pied de Jacqueline avait laissée là, le soir de la séparation.
Cinq jours après, comme il ornementait une que- . nouille en gardant son mulet sur les pentes herbeuses du Gargos, Silvère entendit marcher du
côté de la grotte. Il tourna la tête et aperçut l'abbé Bordes qui arrivait, suivi à distance par M 110 Jacqueline et M. Gaston.
— Vous voilà donc au pays ? demanda le prêtre assez froidement.
— Oui, monsieur l'abbé.
— C'est ce que Poupotte m'a dit. Nous autres, nous sommes rentrés hier soir, et je m'empresse de vous faire une visite. Nous avons à causer.
— Je suis à votre disposition, répondit Silvère avec trouble.
— C'est au sujet de la cascade. Vous m'avez écrit que vous m'en faisiez don ; c'est généreux de votre part, mais ça manque de correction : on ne donne pas -une propriété comme une prise de tabac ! Nous passerons donc, s'il vous plaît, un petit acte par-devant notaire, non pas un acte de donation, mais un contrat de vente. Je vous avais vendu ce terrain pour deux cents francs, il y a quelques années; je vous le rachète pour la même somme et je vous abandonne la grotte par-dessus le marché. Les bons comptes font les bons amis ! Ça vat-il?
— Si vous voulez, monsieur l'abbé !
— Alors, nous irons chez M e Laburthe un de ces jours. Si vous avez besoin d'argent tout de suite, ne vous gênez pas... Est-ce que vous prisez?
L'abbé présentait sa tabatière ouverte.
— Merci, monsieur ! je n'en prends pas .
— C'est un tort ! une pincée de tabac, de temps en temps, ça fait du bien au cerveau.
Il s'en administra une, pour joindre l'exemple au précepte, et il referma sa boîte d'un air enchanté.
— Allons, bonsoir! portez-vous bien !... Où donc sont allés ces enfants ? Ah ! les voici !
Et l'abbé rejoignit les deux amoureux qui passaient au loin, bras dessus, bras dessous.
Resté seul, Silvère se remit à décorer sa quenouille. Et il pensa :
t- Voilà donc comme on me traite maintenant ! Je suis redevenu le petit montagnard sans importance, le fils de goitreuse que tout le monde peut mépriser. L'abbé n'a pas jugé convenable de faire la moindre allusion à ce qui s'est passé entre nous. Maintenant que je lui ai donné la cascade, il ne pense guère qu'il a voulu me donner sa filleule en échange ! Et cette filleule, qui se promène là-bas, sans m'accorder le salut qu'on envoie aux mendiants, semble encore plus hautaine que lui !
Les doigts du guide tremblèrent un peu sur la quenouille de roseau. Il vit Jacqueline courir au milieu des rochers, en donnant la main à son amoureux. Comme elle riait, comme elle semblait heureuse I Elle passa tout près de Moussu ; elle ne lui dit rien; elle ne le regarda môme pas.
— Ça, c'est mal! pensa Silvère; mon mulet ne lui a rien fait, lui !
Et il baissa un peu plus la tête sur son roseau,
pour ne pas voir les ébats de l'oublieuse Jacqueline.
Mais il entendit les voix du jeune couple se rapprocher, et il put distinguer toutes les paroles.
— Comment ? s'écriait la filleule de l'abbé Bordes, vous n'êtes jamais allé sur le pic de Gargos, vous qui êtes né ici ?
— Eh non ! répondit la voix de Gaston Roumigas.
— C'est honteux !
— Vous y êtes donc allée, vous ?
— Je crois bien !
— Est-ce amusant ?
— Vous verrez ça demain ; car je veux que vous y montiez !
— Avec vous ?
— Naturellement! Nous partirons de bonne heure et nous déjeunerons là-haut.
— Vous reconnaîtrez la route, au moins ?
— Soyez sans crainte ; nous prendrons un guide !... Tenez, en voici un justement, devant nous. Venez ! nous pouvons le retenir pour cette ascension !
Comme Silvère rougit en entendant ces propos ! Etait-ce possible ? Jacqueline allait s'adresser à lui pour monter sur le Gargos? Elle voulait que le fiancé du printemps conduisît le fiancé de l'été sur te sommet inoubliable?
Il essaya de douter un instant. Mais les pas des promeneurs s'approchaient, c'étaient bien les pieds
de Jacqueline qui heurtaient les pierres. Silvère se sentit rougir de plus en plus, il n'interrompit pas son travail ; il ne releva pas la tête ; il resta penché sur sa quenouille et fit aller nerveusement son couteau ; mais il ne voyait rien de ce qu'il faisait.
— Bonsoir, monsieur ! lui dit la voix enjouée de la jeune fille, vous voilà donc revenu au pays?...
Et, sans attendre une réponse, la voix reprit, sur un ton indifférent :
— Êtes-vous libre demain ? Pourriez-vous nous conduire sur le Gargos ? %
C'était « non ! » que Silvère voulait répondre. Mais il craignit qu'on n'attribuât son refus à un reste d'amour et il tint à prouver que son cœur — précisément parce qu'il palpitait trop — était aussi calme que celui de Jacqueline.
— Mademoiselle, répondit-il en baissant toujours les yeux, je vous conduirai demain où vous voudrez.
— Bien I venez nous chercher à neuf heures, au presbytère ; ne l'oubliez pas !
— Il est entendu que nous n'avons pas besoin de mulet ! reprit Gaston.
Et tenant à prouver, apparemment, qu'il manquait d'éducation, le fils du sorcier ajouta, en présence de la jeune fille :
— Combien ça vaut-il cette ascension? Vous
ferez ça pour huit francs ? La saison est finie. Hein, huit francs ? huit francs cinquante ?
-— Nous nous arrangerons ! répondit Silvère d'une voix brève.
— Bah ! il vaut mieux faire les conditions à l'avance, pour éviter les surprises. Allons ! ce sera neuf francs, pourboire compris ?... A demain !... Venez-vous, Jacqueline ?
Silvère se dressa ; ses yeux eurent des lueurs de révolte ; il ouvrit la bouche pour envoyer à l'avocat de Toulouse quelque fière et violente riposte. Mais il pensa :
« C'est le fils de Roumigas, de Roumigas qui a vu tuer Laroque ! »
Et il se tut. Il se remit à travailler sur sa quenouille de roseau, fiévreusement, en dissimulant les larmes de honte qui montaient à ses yeux.
Jacqueline n'était pas intervenue dans cette scène ; elle n'avait pas cru devoir prononcer une parole pour ménager la dignité du guide. Comme elle se vengeait férocement! Comme elle cherchait toutes les occasions d'humilier à présent l'homme qu'elle avait tant exalté naguère! Qu'elle savait haïr, celle qui avait su si bien aimer !
Alors, Silvère se demanda si elle n'avait pas imaginé cette ascension du Gargos pour soumettre son ancien amoureux à une longue torture. Et il eut peur de la journée du lendemain.
A neuf heures précises, vêtu de son costume de guide, Silvère se présenta au presbytère.
— Entre donc ! s'écria Poupotte. Viens te chauffer dans la cuisine. M. l'abbé prend son chocolat dans la salle à manger. Le voyage lui a fait du bien ; j'ai dû lui rapporter des tartines!... Quanta mademoiselle, je crois qu'elle finit de s'habiller. Vous voulez donc passer la journée là-haut ? Drôle de goût, tout de même , quand on pourrait aller entendre la musique sur la place des Thermes !
Mais la porte s'ouvrit et l'abbé parut.
— Ah bien! vous êtes exact! s'écria-t-il sur un ton bourru, en essuyant une tache de chocolat sur sa soutane... Alors, vous croyez au beau temps, vous ? Sûr ? La saison est bien avancée pourtant ! Moi, j'aurais remis cette partie à l'année prochaine... Enfin, puisque c'est décidé...
Il revint dans la salle.
— Jacqueline ? appela-t-il. Es-tu prête?
— J'arrive ! répondit la voix lointaine de la filleule.
L'abbé marcha vers Poupotte:
— Et toi, as-tu tout préparé ?
— Voici les paquets ! dit la servante. Le café est dans cette bouteille, le sucre ici, les biscuits là. Prenez garde de renverser le pâté. Quant au rosbeef , vous lé trouverez dans ce papier, et la mayonnaise est dans ce pot.
— Et mon sel de Vichy? demanda l'abbé Bordes.
. — Ah ! saints Anges ! je Pavais oublié !
— Tu vieillis, Poupotte ! tu vieillis !...
Et le tuteur de Jacqueline eut un geste de mécontentement.
— Mais j'ai pensé à vous mettre un gilet de flanelle ! reprit la servante. Le voici. Il fera peutêtre chaud là-haut. Ne vous refroidissez pas !
— Bon ! bon ! dit le prêtre en se radoucissant... Placez tout ça dans le sac, Silvère !... Attention ! sapristi ! ne s,ecouez pas tant le bordeaux !
Jacqueline se présenta, toute vêtue de bleu, comme l'autre fois.
— Me voici ; je suis à vos ordres ! déclara-t-elle en passant ses gants.
Elle ne sembla pas voir le guide. Et Ton partit aussitôt pour aller chercher Gaston au bout du village.
— Prenez garde aux vipères ! cria Poupotte, qui abondait toujours en bonnes recommandations.
La jeune fille se hâtait.
— Nous traverserons la forêt de Bibenac, n'estce pas, monsieur? dit-elle à Silvère, d'une voix impérative.
— C'est bien fatigant, mademoiselle ! il vous faudra une heure de plus !
— Ça n'y fait rien ; je tiens à passer par là. Et elle prit les devants avec son oncle.
L'abbé semblait d'humeur exécrable .
— C'est bien la dernière fantaisie que je te per-
mets ! grommelait-il en marchant lourdement à côté de sa filleule. Si ce n'est pas pitoyable ! Forcer un pauvre vieux comme moi à s'éreinter là-haut !
Mais Jacqueline lui serrait le coude alors, pour lui signifier d'être plus discret avec les étrangers.
On arriva devant le jardin de Roumigas.
— Hé ! vous voilà donc ! s'écria le sorcier, en surgissant d'une tonnelle. Gaston vous attend.
On se salua, on parla de la santé. Silvère se tint à l'écart pour ne pas se mêler aux effusions de la famille.
L'abbé s'extasia sur les cerises de Roumigas, qui commençaient à mûrir.
— Oui, elles promettent, dit le sorcier. Mais ces brigands d'oiseaux me les volent tous les matins. J'ai beau multiplier les épouvantails dans le jardin : rien ne les effraye. '
— Ho ! ho ! ceci doit les faire fuir, par exemple î s'écria l'abbé Bordes, en montrant un mannequin sur le cerisier, un grand diable de personnage au corps bourré de son, et sur lequel flottait une vieille rpbe de Hilloune.
— Ça, les faire fuir? Pas du tout î Ils ne partent que lorsque je leur jette des pierres. Mais moi, ils me reconnaissent de loin, pardiette ! Ainsi, à présent, je suis signalé !... Pas de danger qu'ils s'approchent ! Ah ! les gueux ! ils veulent nous empêcher de manger des cerises à l'eau-de-vie, monsieur l'abbé I
S'entendaient-ils ! Faisaient-ils bon ménage I
Mais Gaston arrivait, un journal à la main.
Jacqueline courut vers lui ; les deux vieux échangèrent une prise de tabac, puis le pourchasseur de loups-garoua rentra dans sa tonnelle, d'un air idyllique, mais non sans avoir prouvé à Silvère, par un regard rapide comme un reflet de sabre, qu'il se souvenait encore de Laroque.
Alors la promenade commença.
Jacqueline marcha en tête, au bras de Gaston, et l'abbé suivit de son mieux, en soufflant.
On arriva au bord d'un gave: La jeune fille se tourna vers le guide :
— Monsieur ! Comment se nomme cette rivière ?
— Le gave de Bibenac, mademoiselle.
— Ah ! très bien !
Et elle montra longuement à Gaston les jeux de l'écume sur les rochers. Était-il joli, hein, ce torrent ? Avait-il l'air de s'amuser, en douchant ces .pauvres blocs à l'échiné lasse ? Quel folichon de gave ! Et ces hêtres, ces bons vieux aux grosses têtes qui semblaient se tordre à ce spectacle ! Et ces bouleaux aux branches pendantes qui essayaient de taquiner la rivière au passage !
Jacqueline s'était servie de ces mêmes expressions, autrefois, pour montrer ces mêmes choses à Silvère-; et à présent, chacune de ces paroles était un coup de poignard pour le cœur du guide. Mais elle ne paraissait guère s'en souvenir, l'ancienne
amie ; elle se serrait davantage contre Gaston et continuait à s'extasier sur le paysage.
— Par ici ! dit-elle, en prenant le sentier de droite, ce sentier étroit qu'avait indiqué naguère le bâton ferré du petit montagnard.
Et elle fit ses adieux au gave de Bibenac, qui s'enfonçait dans une gorge noire comme un tunnel.
— Hein ! regardez donc ces montagnes ! N'est-ce pas qu'elles ont l'air de vouloir escamoter le torrent sous leurs panses ? Et là-haut, ces roches qui surplombent en allongeant le cou ? En font-elles une tête ! Ce doit être pour voir ce que le gave est devenu.
Mais elle se retourna vers le guide.
— La forêt de Bibenac, c'est bien par ici, n'est-ce pas?
— Oui, mademoiselle.
Et cette dernière réponse fut à peine entendue.
Silvère fermait les yeux ; il ne voulait pas revoir la forêt solennelle qu'il avait traversée au mois de mai, en donnant la main à Jacqueline. Oh ! ces arbres gigantesques, aux troncs droits comme des colonnes de bronze : ces arbres voraces, dont les racines étreignaient les pierres comme des serres de vautour ; les sapins jeunes levant leurs branches vers le ciel, les sapins séculaires aux bras affaissés vers le sol ! Oh ! toute la forêt troublante comme une cathédrale de géants ! les rochers moussus, les
broussailles folles, les sources qui n'avaient jamais été troublées ruisselant sous des fleurs qui ne seraient jamais cueillies! Et ces troncs qui gisaient, grisâtres comme des squelettes, sur les pentes solitaires î Et ces patriarches végétaux, entourés de leurs tribus verdoyantes, ces colosses qui dominaient leurs rejetons, un siècle ou deux, puis s'écroulaient de vétusté sur la montagne natale!... Que de souvenirs tout cela évoquait dans l'âme de Silvère ! Avec quel recueillement Jacqueline et lui avaient regardé ces arbres au printemps dernier ! Oh ! la fille sacrilège qui osait retourner là au bras d'un autre! N'avait-elle donc plus de cœur? étaitelle donc morte à toute délicatesse comme à toute pitié?
t Bons arbres, disait Silvère mentalement, pardonnez-lui : elle doit être folle ! »
Et, les yeux pleins de larmes, il touchait un tronc de sapin, de temps à autre, comme pour le caresser.
— Ah çà ! tu veux donc attraper une bronchite? demandait l'abbé furieux à Jacqueline.
— Brr ! fit Gaston à son tour ; il est certain qu'il pleut des pneumonies par là-dessous ! Et moi qui n'ai pas de foulard !
Il relevait le col de son veston et marchait, en regardant la pointe de ses chaussures. De temps en temps, il suçait une pastille au goudron.
— Bravo ! c'est bien fait pour Jacqueline ! se dit Silvère; elle n'a que ce qu'elle mérite.
Et il cria, goguenard :
— Voulez-vous changer de flanelle, monsieur l'abbé?
Mais le tuteur ne comprit pas l'irrévérence, pas plus que M. Gaston, sans doute, car il clama :
— Ah î vous avez de la flanelle de rechange ? bonne idée, ça ! Si j'avais su !
Silvère était vengé.
— Ils n'ont plus qu'à se mettre à lire le journal ! pensa-t-il.
Effectivement, ils parlèrent bientôt de l'entente franco-russe.
— Et on dit que l'Angleterre est du côté de l'Allemagne ? s'éplora l'abbé, en relevant sa soutane, pour franchir un ruisseau allègre qui écumait sur des cailloux bleus.
— L'Angleterre nous jouera toujours de ces tours-là ! déclara M e Gaston Roumigas, en se baissant pour passer sous les branches d'un sapin grandiose, au tronc poli comme un pilier de marbre. Souvenez-vous de la guerre de Cent ans!
Ils échangèrent ensuite des vues sur les tarifs douaniers. L'abbé était protectionniste, l'avocat le convertit presque au libre-échange, entre deux rocs énormes, couverts de mousse verte comme d'un justaucorps de velours.
— Voilà des gens qui comprennent la Nature !
se dit Silvère avec admiration.
Jacqueline se tenait à l'écart; elle devait se
mordre les lèvres. Mais Gaston s'approcha d'elle tout à coup, et, sentant qu'il avait été trop prosaïque en parlant de pneumonies, il voulut se rattraper :
— Quels beaux arbres ! s'exclama-t-il avec lyrisme ! Quelles richesses forestières dans ce coin de France ! Ce sont des millions qui dorment là, faute de routes d'exploitation ! Avec un petit Decau ville...
La poésie remportait.
— Le misérable ! pensa Silvère.
Et il constata, non sans plaisir, que Jacqueline restait insensible à l'enthousiasme de son fiancé, car elle montait toute seule vers les pins rouges du Gargos, les arbres tragiques et dolents qui portent le plus haut dans le ciel les couleurs de la terre.
— Qu'est ce végétal ? demanda Gaston au guide.
— Un pin rouge, monsieur !
— Très drôle !... N'est-ce pas, Jacqueline ?
L'abbé aussi s'extasia. Il dit :
— Il faut que j'en emporte un bout pour faire des coquetiers !
Mais la jeune fille fuyait, en frappant nerveusement les pierres avec son bâton.
— Déjeunons ici ! dit-elle.
Et Silvère la vit s'asseoir à la même place qu'autrefois.
Elle ne respectait donc rien ? elle voulait donc
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profaner tous les endroits où elle était venue avec son premier amoureux?
Le guide n'eut pas faim. Il laissa manger les touristes et alla s'asseoir sous un pin rouge. Le déjeuner fut long. L'abbé sacra un peu, à cause du bordeaux qui avait été trop secoué. Mais les jeunes gens étaient d'une gaieté extraordinaire. Silvère entendit les rires clairs de Jacqueline, et, ayant tourné la tête malgré lui pour la regarder, il la vit qui s'allongeait sur l'herbe, souple et câline, sous les yeux ardents de Gaston...
Ob ! la morsure que le montagnard sentit au cœur ! Il ferma ses poings sous le pin rouge et serra ses mâchoires de rage.
Il tourna le dos aux convives et regarda un troupeau de moutons qui paissait librement, sans chien et sans berger, sur les pentes du Gargos.
Soudain, il entendit un choc de ce côté-là, un bruit sourd comme un coup de maillet sur un roc. Il se leva et aperçut deux béliers qui luttaient sur la montagne. C'étaient deux animaux puissants, au dos large, à l'encolure vigoureuse, aux cornes arrondies comme des couronnes doubles. Ils se battaient avec bravoure, non loin du troupeau paissant. Face à face, graves et haineux, ils se regardaient quelques secondes, puis, fondant l'un sur l'autre, ils heurtaient leurs fronts durs avec fracas. Après le choc, ils reculaient,' en se regardant toujours, ils reculaient pour mieux prendre leur élan,
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puis, ayant préparé leur coup, ils repartaient, plus intrépides, et Ton entendait craquer leurs cornes sous la rencontre. Vingt fois, ils rebondirent ainsi; sous un choc plus violent, un front s'ouvrit et le sang s'échappa dans une fusée vermeille. Mais qu'importait? Le combat continua, plus furieux et plus implacable. Le bélier blessé ne voulait pas se rendre ; aveuglé de sang, il partait encore ; tremblant du frisson de la mort, il luttait toujours - T écroulé sur ses jambes fléchies, il tendait obstinément son front rouge vers l'adversaire victorieux, vers le rival exécré, pendant que la brebis qui avait motivé la querelle continuait à paître, indifférente, les bonnes herbes de la montagne.
Et Silvère pensa :
— Braves béliers, heureux animaux qui peuvent s'entretuer loyalement pour la compagne convoitée î
Gaston et Jacqueline riaient toujours sur l'herbe*
Silvère se leva pour aller plus loin.
Mais les touristes le rejoignirent après quelques minutes de repos, et l'ascension continua.
Il guida ses clients sur un plateau dénudé, puis arriva sur les escarpements du pic.
A la vue de ces rochers énormes, qui semblaient former une vague haute de cinq cents mètres, l'abbé Bordes s'arrêta.
— Comment ! s'écria-t-il, vous voulez grimper làdessus ? Ne vous gênez pas î rompez-vous le cou tout à votre aise ! Moi, j'attends vos restes ici.
Et il s'affaissa sur une pente herbeuse.
— Mais, parrain !
— Inutile de prêcher ! Je ne bouge plus ! Vous me prendrez en revenant !
Il en avait assez. Certes, il avait fallu accompagner ces jeunes fous, pour empêcher les commères de Gargos de bavarder ; mais, puisqu'ils né devaient rencontrer personne là-haut, qu'ils allassent au diable si ça leur faisait plaisir !
Néanmoins, pour apaiser sa conscience de tuteur, le brave abbé tira Silvère par la manche et lui dit, à demi-voix :
— Surveille-les, n'est-ce pas, l'ami? Ne les quitte pas d'une semelle !
Puis, essoufflé, il se mit à lire son bréviaire à haute voix.
— Hep ! Montguilhem ! laisse-moi ma flanelle, cria-t-il en s'interrompaut... Merci! Dieu vous accompagne !
Alors, les jeunes gens montèrent plus vite. Silvère marcha devant, silencieux, le front baissé. Gomme les deux amoureux parlaient de choses troublantes sur ses talons, il oublia d'observer les règles élémentaires de l'ascensionnisme ; il alla au pas redoublé, au lieu de conserver une sage lenteur. Mais il se hâtait en vain, Jacqueline et Gaston étaient toujours à deux mètres de lui. Quand il se tournait sur un lacet nouveau, il les voyait qui se tenaient par la taille ; quand il s'arrêtait pour les
laisser souffler une minute, il les entendait chuchoter des paroles tendres. Il devinait les soupirs passionnés de l'un, les rougeurs muettes de l'autre, et son sang bouillonnait dans ses veines, sa chair frémissait toute de jalousie. Cette montagne était son calvaire, cette ascension devenait son chemin de la croix. Il voulut encore marcher plus vite, mais il eut peur de laisser les amoureux en route. Oh ! s'ils étaient restés derrière quelque roche ! Il continua sa montée douloureuse, à travers les blocs arides, le long des sentiers abrupts, sur les corniches désolées.
A une heure de l'après-midi, après avoir gravi un dernier escarpement, il vit s'abaisser les rocs, se rétrécir une crête, se niveler le sol, et, de toutes parts, les Pyrénées surgirent.. Ils étaient au sommet du Gargos.
Silvère s'arrêta. Il laissa les amoureux passer devant lui. La main dans la main, ils montèrent sur la pierre culminante du pic et regardèrent les cimes d'alentour.
Le guide ne disait rien. Il fermait les yeux ; il ne voulait pas voir ce jour-là les Pyrénées si chères, les bonnes amies au cœur de marbre et aux épaules neigeuses.
Mais Jacqueline l'obligea aussitôt à parler et à voir.
— Nommez-les-nous, monsieur ! Nommez-lesnous, s'il vous plaît ? demandait-elle, en montrant les montagnes de l'horizon.
Et Silvère dut dire, de sa voix tremblante et affaiblie :
— Voici, au levant, le Pic du Midi de Bigorre, les pointes ébréchées du Tourmalet, et à droite, tout au fond, les Monts Maudits. Voici au midi, le Dôme dû Mont-Perdu, et le Marboré surmonté de ses Tours ; dans cette montagne, le Cirque de Gavarnie avec ses amphithéâtres de quatre kilomètres de tour et sa cascade de quatre cent vingt-deux mètres de haut. Au sud-ouest, le Vîgnemale et sa Pique, le Balaïtous et son glacier...
Mais il se tut ; il ne pouvait plus continuer ; les pleurs étouffaient sa voix ; l'épreuve était trop cruelle. Il voyait Jacqueline à l'endroit même où elle lui avait avoué son amour, à l'endroit béni où il avait juré de planter une croix ; et, comme il baissait la tête pour cacher son trouble, il aperçut la jeune fille qui, à cette place, embrassait Gaston.
— Oh ! soupira-t-i.l.
Et sa main se posa sur son cœur, comme s'il avait . senti là une mortelle blessure, le coup de grâce qui foudroie.
Il s'en alla ; il descendit; il disparut derrière les rochers de la crête ; il laissa les amoureux sur le sommet du Gargos, il ne pensa plus qu'à fuir. Ses jambes tremblaient sous lui comme celles du bélier ensanglanté ; sa respiration sifflait entre ses lèvres comme un souffle d'agonisant ; plusieurs fois, il dut s'appuyer sur les rocs voisins pour conserver son
équilibre. Il entendit marcher derrière lui : c'étaient sans doute les amoureux qui le rattrapaient. Il ne se tourna point, il continua de descendre sur les corniches désolées, le long des sentiers abrupts, entre les blocs arides.
Il retrouva l'abbé Bordes et poursuivit sa route vers le hameau.
Il ne dit rien ; il avait peur de faiblir, de tomber avant d'arriver au but. Il se hâta, le long des sentiers roides; il alla machinalement comme une pierre qui roule. Il ne regardait rien. De temps en temps, pris d'un vertige inconnu, il s'arrêtait et passait la main sur ses yeux.
— Pourvu que je puisse marcher jusqu'à la grotte ! pensait-il avec anxiété.
Il ne voulait pas que Jacqueline vît sa douleur ; il ne voulait pas s'évanouir devant elle ! Il rassembla ses dernières forces et marcha plus vite.
— Hé ! mon garçon ! Qu'est-ce qui vous prend ? demandait l'abbé. Nous avons de la peine à vous suivre !
Les amoureux couraient, en se donnant la main.
En moins d'une heure on arriva en vue de la grotte.
Silvère s'épanouit. Les apparences étaient sauvées.
Mais Jacqueline s'approcha de lui.
— Monsieur, est-ce que vous auriez la clé de chez vous? Je voudrais bien, si vous le permettez,
montrer la grotte à M. Roumigas... Elte est très curieuse, vous allez voir ! ajouta-t-elle en se tournant du côté de Gaston. Il y a des coins si amu* sants !
Silvère s'arrêta. Il crut comprendre les intentions de Jacqueline ; elle désirait sans doute goûter un peu de solitude avec son amoureux, et c'était pour cette raison qu'elle demandait la clé de la grotte.
Le guide referma les yeux ; il hésita pendant deux secondes, puis se résigna silencieusement. Il chercha la clé dans sa poche; ses doigts tremblaient, ils ne pouvaient la prendre; enfin il la retira et l'offrit à Jacqueline.
— Merci ! nous allons vous la rendre dans un instant! dit la jeune fille.
• Et elle entraîna son amoureux vers la porte.
Depuis lors, Silvère n'eut plus conscience de ses actes. Il s'en alla vers le village, à la suite de l'abbé ; il chancela dans le ravin pierreux, il vit trouble sur les marches irrégulières du granit et, entendant le bruit de la serrure, il tomba, doucement, sans pousser une plainte. Son corps siabattit, quelques mètres plus bas, aux pieds de l'abbé Bordes.
— Ah ! Seigneur! Au secours ! voilà le guide qui s'est tué ! s'écria le prêtre avec effroi.
Jacqueline entendit cette clameur, et aussitôt elle courut vers le village.
— Silvère ! dit-elle, qu'avez -vous fait?
Elle arriva devant le corps du guide ; elle s'agenouilla près de lui ; elle mit sa main sur le cœur de l'ancien amoureux.
— Dieu soit loué ! s'écria-t-elle, il vit encore 1 il n'a dû se faire aucun mal ! D'où esWl tombé ?... Emportons-le, parrain ! Je vous en prie ! Aidezmoi, aidez-moi vite î
Elle prit Silvère sous les bras pour l'emporter au presbytère.
Mais, toup à coup, voyant qu'il rouvrait les yeux, ces yeux si tristes d'un bleu fané, Jacqueline fondit en larmes, laissa tomber sa tête sur le sein du petit montagnard et balbutia :
— Pardon, Silvère ! pardon !
Puis, sans faire attention à l'abbé, sans s'inquiéter du jeune Roumigas, elle baisa les yeux de l'an* cien ami, passionnément, de ses lèvres heureuses.
— Mais, Jacqueline !... murmura Gaston ; il me semble que votre conduite...
Elle ne l'écoutait pas.
— Pardon ! disait-elle toujours à Silvère évanoui. C'est vous que j'aime, entendez-vous ? et tout ce que j'ai fait aujourd'hui, c'était pour savoir si vous m'aimiez-encore !
L'abbé restait interdit devant ce spectacle ; M. Gaston devenait vert.
— C'est trop d'audace ! gronda- t-il. On ne se joue pas impunément du monde I
Et, regardant la jeune fille en face :
— Mademoiselle, cette scène n'a que trop duré, et je vous prie de choisir immédiatement entre ce guide et moi ; l'un de nous est de trop ici !
— En effet, monsieur ; vous pouvez vous retirer I dit la jeune fille avec indifférence*
L'abbé fit un bond en entendant ces paroles :
— Jacqueline ? cria-t-il. Ah l Seigneur 1... Et vous, monsieur Gaston ?... Ah ! par exemple l
Il ouvrait des yeux en boule, entre les deux amoureux de la veille, et il ne savait de quel côté se tourner.
Mais, sans perdre de temps, Jacqueline avait appelé le jardinier Touton, et, avec son assistance, elle portait au presbytère le petit montagnard évanoui.
* — Saints Anges I Qu'est-il arrivé ? s'écria Poupotte en ouvrant les portes de la maison. Une glissade sur la montagne, bien sûr 1 Quand je disais que vous feriez mieux d'aller à la musique ! Avaisje raison ?... Et vous, monsieur l'abbé, vous n'avez pien ? Vous êtes tout pâle !... je vais vous préparer une infusion de menthe !
Cependant Jacqueline et Touton portaient Silvère dans le couloir.
— Où le déposons-nous, mademoiselle ?
— N'importe où ; dans une chambre autant que possible.
— Au premier étage, alors ?
— Non, ce serait incommode. Tenez, par ici !" Et Silvère fut placé sur le lit de Jacqueline.
— Merci, Touton ! dit la jeune fille. Maintenant, si vous voulez être bien gentil, vous allez monter sur Cadette et vous rendre chez mon oncle, le docteur Henri Bordes, d'Aiguës- Vives. Vous le prierez de venir à Gargos le plus tôt possible, je l'attends ce soir.
— Bien, mademoiselle!
Et Touton partit.
Silvère avait toujours les yeux clos ; sa respiration s'entendait à peine. Jacqueline lui mit un second oreiller sous la tête, et elle demanda des sels à Poupotte.
Mais l'abbé entrait, une tasse fumante à la main.
— Comment! s'écria-t-il ; dans ta chambre?
— Il a bien fallu, puisqu'il ne s'en trouve pas d'autre au rez-de-chaussée!
— - Eh bien ! et la mienne ?
— Je n'ai pas osé, parrain ! Cela vous aurait dérangé probablement.
— Oh! J'espère bien que ce garçon ne va pas s'éterniser ici !
— Dieu le veuille! En attendant, il continue à rester sans connaissance.
L'abbé vida sa tasse et, la posant sur un guéridon :
— Quelle affaire, Seigneur ! quelle affaire ! s'exclama-t-il. Me voilà dans une jolie situation, moi !
M. Gaston est parti fâché. Que va-t-il penser de nous?... Et son père ? Et les gens de Gargos ! Ah ! Seigneur ! éclairez-moi !
Il s'affaissa sur un fauteuil et puisa désespérément dans sa tabatière de nacre.
Il se recueillit un instant et murmura, la tête
— Je suis fourbu! Cette montée, cette descente, ces glissades, et ces émotions de la fin ! C'est trop pour un seul homme ! Il y a de quoi attraper une maladie de cœur !... Suis fourbu!
Cinq minutes après, il s'endormit.
Silvère était encore évanoui. Ses yeux s'étaient ouverts pendant deux secondes quand Jacqueline avait pleuré sur son visage ; mais il n'avait rien compris. Sur le lit blanc de la jeune fille, il restait inerte, la poitrine soulevée à peine par un souffle court, un souffle léger d'enfant qui dort.
Un quart d'heure se passa ainsi. Puis l'âme de Silvère sembla s'éveiller. Il eut une sensation aiguë dans les narines, et il crut percevoir un remuement de ténèbres dans son cerveau. Il tourna péniblement la tête, pour échapper à cette sensation aiguë qui le poursuivait, et il lui sembla entendre un soupir d'espérance. Il rouvrit les yeux alors, et il vit distinctement le visage brun de Jacqueline penché sur lui. Mais il ne comprit pas encore, et ses paupières lasses retombèrent.
Cependant, un appel frappait son oreille, un appel triste et qui semblait lointain.
— Silvère?... Silvère?
Ne rêvait-il pas ? Ne retrouvait-il pas un écho de cette nuit affreuse où il avait abandonné Jacqueline sur la montagne ?
— Silvère?
N'était-ce pas ua souvenir de cette séparation déchirante qui venait émouvoir son cœur ?
— Silvère?
Mais la voix semblait s'approcher, elle devenait plus nette et plus troublante, le souffle qui l'apportait lui effleurait le front.
— Silvère ! C'est moi I C'est Jacqueline !... M'entendez-vous ?
Il rouvrit les yeux pour la troisième fois, il regarda autour de lui, et la lumière entra définitivement dans son cerveau.
Il se rappela tout, l'ascension sur le Gargos, la descente, la clé, la chute; il devina qu'on l'avait porté au presbytère, et que ces appels si émouvants venaient de M Ue Marcadieu, agenouillée à son côté.
— Ah ! vous m'entendez ! reprenait la voix de la jeune fille, vous m'entendez, Silvère ! Vous reconnaissez Jacqueline qui vous aime et qui n'a jamais aimé que vous !
Il écouta ces paroles, religieusement, sans respirer, comme s'il n'avait rien voulu perdre de leurs vibrations bénies, puis il se transfigura sous un sourire de félicité. Ses yeux ne se refermèrent pas, mais ils ne virent pas beaucoup davantage : ils se remplissaient lentement de larmes lumineuses.
— Je vous aime, Silvère ! je vous ai toujours
aimé ! continuait la jeune fille et je vois que vous m'aimez encore, vous aussi ! Âh ! que la vie est bonne !
"A voix basse, inconsciemment peut-être, il répondit :
— Oui, je vous aime, Jacqueline, et je n'ai jamais aimé que vous, moi non plus!
Il se tut ensuite. Les paroles ne pouvaient pas exprimer ce qu'il éprouvait en ce moment ; il continua de pleurer, et son âme épanouie rayonna sur son visage. Alors, il vit les lèvres de Jacqueline qui S'approchaient des siennes, et sous ce baiser, tout son être sembla s'anéantir, paisiblement, dans quelque chose de doux comme la mort.
Il n'avait pas encore assez de forces pour supporter de telles joies ; les objets s'effacèrent devant ses yeux, les bruits ^'atténuèrent dans ses oreilles, et les ténèbres, un instant dissipées, reprirent possession de son cerveau. Un frisson progressif l'agita tout entier, une chaleur croissante l'envahit peu à peu, et une robe de feu enveloppa son corps.
Il resta ainsi longtemps, avec une vague notion des choses extérieures. Il devina, plutôt qu'il ne les vit, la fin du jour, la lumière d'une lampe, l'arrivée d'un médecin, les allées et venues de Jacqueline, de l'abbé, de Poupotte, tandis que les heures s'enfuyaient, sombres et lourdes, sonnées au loin, par un timbre mélancolique de pendule.
La nuit s'écoula, le matin bleuâtre fit pâlir une veilleuse ; le malade sentit les doigts de Jacqueline qui lui donnaient à boire, et, en se retournant, il vit la masse noire de l'abbé Bordes effondrée sur un fauteuil.
La fièvre diminua dans la matinée, et bientôt les impressions de Silvère furent plus précises. Il devina qu'il se trouvait dans la chambre de la jeune fille, il reconnut son parfum — ce parfum si doux, qu'il appelait, faute de compétence, l'odeur de printemps — qui se dégageait de toutes choses autour de lui, et il se sentit heureux comme s'il faisait un beau rêve.
A midi, son mal lui sembla passé, il se trouvait aussi dispos que les jours précédents; et alors il voulut se lever, remercier l'abbé Bordes, regagner sa grotte.
Mais Jacqueline s'y opposa.
— Le docteur a prescrit un repos absolu!
déclara-t-elle. Défense de bouger ! Si c'est Moussu qui vous inquiète, sachez que Touton lui a porté du foin !.
Et, ce disant, elle redressait les couvertures sur lui, vigoureusement, de ses mains souveraines, surmontées de deux avant-bras nus, couleur d'églantine.
A deux heures, profitant de ce que l'abbé se délassait, dans son lit, des fatigues de la veille, Jacqueline fit des confidences bien tendres à Sil-
vère. EUe lui raconta tout ce qui s'était passé depuis leur séparation.
Elle lui parla de sa détresse, de son désespoir, de ses malédictions après cette affreuse nuit de juin.
— Ah I Silvère ! j'étais si furieuse I Vous m'aviez blessée si cruellement ! Je jurai de vous arracher les yeux si je vous retrouvais un jour!... (Vous voyez comme je tiens parole ! ajoutait-elle en les lui baisant.) Je vous ai cherché partout ; j'ai su par votre père que vous étiez parti pour les Eaux- Chaudes, et aussitôt, je me suis lancée à votre poursuite ! J'ai retrouvé vos traces dans plusieurs villes : aux Eaux-Bonnes, à Cauterets, à Luchon. Mais j'arrivais continuellement trop tard. Dieu ! que j'étais malheureuse ! Imaginez ce qu'il m'a fallu dire de mensonges et dresser de plans pour décider l'abbé, qui est si sédentaire et si grognon, à m'accompagner dans tous ces voyages ! Et cet imbécile d'avocat toulousain dont je devais paraître amoureuse, que je devais même épouser, uniquement pour vous rendre jaloux, le jour où vous seriez revenu ! Ah ! comme j'ai souffert à côté de ce nigaud ! Quel pantin crispant ! L'avez-vous entendu, hier, parler de libre-échange dans la forêt de Bibenac ? Le monstre ! Je l'aurais giflé ! Gomme il me donnait envie de vous sauter au cou, de vous embrasser de gré ou de force, et de crier : « Tant pis si vous ne m'aimez pas ! moi je vous adore ! »
mon Silvère, vous vous êtes figuré que je l'avais embrassé, là-haut, sur le Gargos ! C'est une erreur! J'ai fait semblant, pour me venger, pour vous faire bondir de rage, pour vous punir de m'avoir abandonnée, il y a trois mois, de m 'avoir repoussée vile* ment, sans raison, comme un lâche que vous avez été!... Oh! pardon! cela m'indigne encore! Moi, voyez-vous, je hais comme j aime : de toute mou âme!
Et, lui passant ses bras nus autour du cou :
— Dites-moi maintenant, dites-moi pourquoi vous êtes parti ! Avouez tout ! Oh ! je vous en supplie, mon Silvère ! Je vous pardonnerai ! je le jure sur la Croix !... Allons, faite vite : j'écoute.
Et, câline, elle appliquait son oreille contre les lèvres du montagnard.
Silvère fermait les yeux alors, il remuait légèrement, hésitait, cherchait une réponse convenable, puis, ne trouvant rien, il murmurait simplement, à voix basse :
— Jacqueline !
Et c'était fort doux, cela signifiait mille choses, comme ces mots d'enfants qui savent à peine parler.
— Oh ! je vous tourmente ! disait la jeune fille. Reposez-vous, Silvère ; vous me répondrez demain, quand vous serez tout à fait guéri !
Et elle le laissait, tirait les rideaux afin qu'il s'endormît, marchait sur la pointe des pieds dans
la chambre silencieuse, puis s'installait à son côté pour broder ou pour lire.
Que c'était bon, cette présence dé jeune fille! quelle joie de vivre dans l'air agité par elle ! Parfois, au mois de mai, Silvère avait senti des brises fraîches, saturées d'arômes d'acacias ; les souffles de Jacqueline lui arrivaient ainsi, par intervalles, à travers les rideaux blancs de ce lit de vierge, et ils faisaient fondre en son cœur toutes les neiges des mois passés.
Oh ! pouvoir ne pas guérir ! rester toujours malade en cette chambre close où flotte le parfum de l'amie ! Arrêter le cours des heures 1 s'éterniser dans ce présent délicieux ! ne jamais vivre l'avenir obscur !
— Mon Dieu ! pensait Silvère, si vous vous intéressez un peu à moi, vous devriez bien me faire mourir ici, aujourd'hui ou demain, avant que je redevienne malheureux 1
Il s'attristait en pensant à des choses noires qui le menaçaient de toutes parts, en se rappelant ces yeux gris de M. Roumigas qui devaient le guetter du fond de la ruelle.
— Oui, mon Dieu ! balbutait-il alors, il vaudrait mieux m'ôter la vie tout de suite ! Je vais bien vous prier pour que vous me fassiez cette grâce !
Et, dans cette intention, il se mettait à réciter des Ave Maria sous les couvertures.
Comme il n'avait pas de chapelet, il comptait
sur ses doigts, et quand il était arrivé deux fois au pouce, il disait un Pater. Il pria ainsi toute la journée, en simulant le sommeil. Quand Jacqueline sortait une minute, il se touchait la poitrine, les eûtes, le dos, et respirait fortement pour savoir s'il n'avait pas de lésion interne. Ne s'était-il rien cassé dans cette chute ? Devait-il s'en tirer avec un peu de fièvre? Est-ce qu'il n'y aurait pas bientôt un accès plus alarmant?
Il reprenait ses Ave Maria, pour appeler la Mère de Dieu à son secours, et il restait bien immobile, sur l'oreiller de son amie, en espérant la mort.
Il faisait des rêves tendres. Il imaginait son testament : il donnait Moussu à Jacqueline et lui recommandait d'en avoir bien soin ; il la priait de s'en servir, de temps en temps, pour aller se promener sur les montagnes d'Aiguës -Vives. Et Jacqueline le faisait volontiers, en souvenir du guide défunt. Ensuite, il songeait à ses bénéfices de Tannée, aux quelques billets que M. de Linville lui avait remis, et il les confiait au charpentier Artiguenabe pour régler la dette de cent écus d'abord, puis pour édifier, avec l'excédent, une croix modeste sur le Gargos, la croix qu'il avait promis d'y planter s'il épousait Jacqueline. Il ne l'épouserait jamais !... Qu'importe? il avait été bien heureux tout de même, et il désirait que la montague conservât longtemps la -trace de son bonheur. Sur cette croix, des amoureux vien-
«Iraient sans doute inscrire leurs noms, côte à côte, et cela ravira l'âme du défunt Silvère, l'âme du petit guide que Dieu enverra souvent sur ces montagnes aimées, pour qu'elle revoie les pics neigeux, les prairies verdoyantes, les sources claires pleurant sans fin autour de la grotte vide.
Et le malade s'imagina peu à peu que tout cela était réalisable ; c'était fort doux à sa pensée, il sentait des larmes tièdes emplir ses yeux, une béatitude profonde inondait sa poitrine. Oh ! que cette fin de vie était bonne ! elle ressemblait à un crépuscule calme, à un de ces soirs recueillis où les fleurs se penchent avec langueur et se ferment lentement sous le ciel rose pâle...
— Êtes-vous mieux, Silvère? Ah ! mais oui ! la fièvre a disparu complètement ! Je vais vous apporter deux œufs à la coque !
Ainsi s'écriait Jacqueline, et tous les beaux rêves s'écroulaient comme des capucins de cartes.
— Il faut donc guérir^mon Dieu ? se disait le montagnard. Quel dommage !
Et il constatait avec chagrin que les œufs à la coque lui redonnaient le goût de la vie.
— Je n'ai pas mis beaucoup de sel, faisait remarquer la jeune fille; vous n'en vouliez pas du tout, à la grotte. En désirez- vous davantage?
— Quelques grains, s'il vous plaît !
Et il déclara le vin exquis.
Adieu les lésions internes, le testament sentimental, la croix sur le Gargos i
— Allons, allons ! le traitement de ma filleule a du bon ! déclara l'abbé Bordes qui venait d'entrer. Vous aviez joliment besoin d'être malade, mon petit ! On ne vous a jamais vu si florissante mine !
C'était donc fini ; la guérison paraissait complète; il fallait quitter la douce chambre ; il fallait renoncer à se faire clore les yeux par la main de Jacqueline. Silvère fut bien forcé de se lever : son amie elle-même ne trouvait plus de prétexte pour le retenir. Il y avait à peine quarante-huit heures qu'il était au presbytère. Comme les jours de maladie passent vite !
Silvère demanda son sac et son bâton ferré. Il remercia l'abbé Bordes pour les bons soins reçus dans cette maison, puis il fit ses adieux à Jacque* Une.
Mais, profitant de ce que son parrain passait à Tatelier, la jeune fille retint le guide par la manche et le ramena chez elle.
— Vous ne sortirez pas d'ici, déclarait-elle, sans avoir fixé le jour où je pourrai vous revoir, monsieur ! Et puis, vous savez que j'attends toujours certaines explications...
Silvère baissa la tête.
— A quoi bon nous revoir? balbutia-t-il, et à quoi bon nous expliquer ?
» — Que dites-vous là ? Vous m'avez avoué que
vous m'aimiez encore, que vous m'avez aimée toujours ; eh bien, si vous m'aimez encore, je veux vous revoir, c'est bien naturel ; et si vous m'avez toujours aimée, je veux savoir pourquoi vous êtes parti au mois de juin. Vous avez un secret, Silvère : confiez-le-moi, je vous en prie! Si vous saviez tout ce que je me suis figuré 1 C'est épouvantable. J'ai fait d'affreuses suppositions ; je me suis demandé si vous n'aviez pas prononcé un vœu, si vous n'aviez pas pris d'autres engagements, s'il n'existait pas quelque part une femme qui eût reçu vos promesses et q»i eût le droit de vous les rappeler. Que sais-je encore l
— Ce n'était rien de cela, Jacqueline.
— Qu'était-ce donc ?
Silvère baissa les yeux.
— Je ne peux pas vous le dire.
— Oh ! Pourquoi? Je ne le raconterai à personne, je vous le jure, pas même à parrain ! Avouez tout!
— C'est impossible, je mourrais de honte; ne cherchez pas à savoir ; ne me parlez jamais de cela, je ne veux plus jamais penser à cela !
— Bien, Silvère ! Puisque je vous ferais de la peine, je ne vous le demanderai plus, même quand je serai votre femme.
Il tressaillit à ces paroles, et il rebaissa la tête. „ — Vous ne pouvez pas être ma femme, Jacqueline ! murmura-t-il.
— Ah ! mon Dieu ! pourquoi donc? puisique vous
m'aimez, puisque je vous aime! Parrain consentira ! Je l'y forcerai bien î Si, mon Silvère, si! Je serai votre femme , et avant longtemps ; que deviendrais- je moi, sans cette espérance? Je me serais faite religieuse, si je ne vous avais pas retrouvé, je n'aurais pas pu épouser M. Gaston, je le sens bien !
— Il faudrait pourtant l'épouser, Jacqueline. La jeune fille recula de stupeur.
— C'est vous qui me conseillez ça ? demandât-elle ; vous Silvère, vous qui m'aimez ? Est-ce que vous perdez la raison ?
— Ah ! plût à Dieu que je l'eusse perdue, la raisou ! que je n'eusse plus ni jugement ni mémoire! Mademoiselle, au nom de notre amour, je vous supplie d'accorder votre main à M. Gaston Roumigas.
— Mais je l'ai mis à la porte !
— Quand ça?
— Avant-hier, le jour où vous vous êtes évanoui.
— Vous avez fait ça ? bien vrai ? demanda Silvère avec terreur.
— Mais oui ! vous l'auriez entendu si vous aviez eu votre connaissance. Je l'ai mis à la porte, en présence de Touton, en présence de l'abbé, et je lui ai dit que je n'aimais que vous !
— Imprudente !
— Eh bien, quoi?
— Vous causez le malheur de ma vie, le malheur de toute ma famille. Nous sommes perdus !
Il tomba sur une chaise et prit son iront dans ses mains d'un air découragé. Jacqueline ouvrait des yeux ébahis, elle ne comprenait rien aux angoisses de Silvère. Elle se mit à genoux devant lui et balbutia :
— Votre malheur, je ferais votre malheur, moi ? Dieu sait pourtant que je vous suis toute dévouée, que c'est votre bonheur que j'ai cherché toujours. Si j'ai commis quelque faute, est-elle donc irréparable, mon Silvère?
— J'en ai peur. En deux jours, M. Roumigas a pu faire bien des choses !... N'avez- vous entendu parler de rien ? N'est-il survenu aucun événement extraordinaire, à Gargos, pendant que j'étais malade ?
— 'Mais non, pas que je sache !
— Il n'est rien arrivé de fâcheux ? Vous en êtes sûre ?
— Que pourrait-il être arrivé ? Vous m'effrayez, mon ami ; Et ce serait moi, la cause de tout ? Je tremble; rassurez-moi ! Pourquoi êtes-vous si pâle?
Silvère se leva vivement.
— Il faut aller chez M. Roumigas ! dit-il. Venez, venez 1 II peut être temps encore ! demandons-lui pardon ensemble !
— A M. Gaston ?
— A son père surtout ! Il faut lui jurer, que vous aimez son fils, que vous l'épouserez, que vous ne penserez plus à moi, que vous ne consen-