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tirez jamais à vous marier avec un Montguilhem !
— Mais ce serait faux I mon plus grand désir est de porter votre nom, Silvère l
. — Non, non I ne dites pas cela ! ne songez pas à cela ! Les Montguilhem sont indignes d'entrer dans la famille des Bordes, dans la famille des Roumigas. Venez, de grâce ! venez, oh ! venez donc !
— Pour dire à ce monsieur que je ne veux pas de vous ? Jamais, mon Silvère ! car je lui prouverais le lendemain que j'ai menti I
— Venez quand même I je vous en conjure ! Si vous saviez !
Il prenait la main de Jacqueline et se dirigeait vers la maison du sorcier.
Mais, devant une fenêtre, il s'arrêta ; il venait de voir les silhouettes de deux gendarmes, là-hajit, au milieu des sapins. L'un d'eux creusait le sol avec une bêche.
Silvère eut un frisson.
— Ah ! serait-ce trop tard ? pensa- t-il.
Et, glacé d'épouvante, il quitta Jacqueline, traversa le presbytère, le jardin, le village, puis courut vers le midi, vers la maison de Roumigas.
En ce moment, le père de Gaston confectionnait un épouvantail nouveau dans sa tonnelle. Celui-ci était le chef-d'œuvre du genre ; il consistait en un mannequin représentant M. Roumigas lui-même, grandeur nature. Le sorcier y travaillait depuis
deux jours ; il avait négligé plusieurs clients pour le parfaire. C'était criant de ressemblance. Il avait obtenu la tête avec un masque japonais, acheté récemment à Luchon, un masque glabre et grimaçant, qui avait terrifié Hilloune : « Hé ! c'est vous tout craché, homme du bon Dieu l Je vous ai vu cette figure-là, quand vous soufiriez de vos coliques néphrétiques ! » Rdumigas ne lut pas très flatté par cette appréciation de sa cuisinière, mais il parut enchanté quand même.
— Le visage sera réussi ! se dit-il. Tâchons d'imiter aussi bien les cheveux !
Il recourut à une peau de mouton pour cela ; il la tailla savamment et l'appliqua au-dessus du masque.
— C'est exactement ma chevelure frisée ! pensa Roumigas.
Et il surmonta le tout d'un vieux béret hors d'usage.
Le reste du corps n'était pas d'une exécution bien difficile ; un enfant s'en serait tiré. Le sorcier n'eut qu'à remplir de foin une de ses vestes et un de ses pantalons. A la taille, il noua une de ses ceintures rouges — ce qui suffisait à le faire reconnaître de loin — et il enfonça, dans une paire de vieilles bottes, les deux jambes de l'épouvantail.
— C'est magnifique ! se dit-il. Comme les oiseaux ont peur de moi, je les défie bien de s'approcher maintenant ! Les cerises pourront mûrir !
Pourtant, ce jour-là, son âme d'horticulteur était troublée par des soucis d'une autre nature. Le sorcier s'agitait diablement en lui; de temps en temps, Roumigas se levait, abandonnait son épouvantail et allait voir, au bout du jardin, s'il ne se passait rien d'insolite à Gargos.
— C'est étonnant ! pensait-il. Cette gendarmerie d'Aigues-Vives ne vaut paspne puce de chien, pardiette! ~"
En regardant ainsi du côté du village, il aperçut Silvère Montguilhem,tout à coup; Silvère Monguilhem qui arrivait en courant.
— Tiens, tiens ! se dit le sorcier.
Et il revint à sa tonnelle, dignement, pour donner un dernier coup de main à son épouvantail.
Silvère se hâtait. Il semblait bouleversé. Il ouvrit la barrière de fer qui clôturait le jardin de Roumigas du côté de Gargos, et continua sa course vers la maison.
— Hé, l'ami ! cria le sorcier en se montrant devant la tonnelle, où diantre vas-tu si vite ?
Silvère se retourna. 11 vit le père de Gaston et s'approcha de lui. Qu'allait-il dire pour émouvoir cet homme ? Quelle prière fallait-il lui adresser pour sauver Emile? Il ne savait pas, il hésitait, il tremblait et avait froid jusqu'à la racine des cheveux. - Il se découvrit avant d'arriver à la tonnelle, il courba la tête, bien humblement, et ses mains serrèrent le béret avec anxiété.
— Monsieur Roumigas, gémit-il, je venais vous demander pardon, pardon pour moi et pour M ,le Jacqueline. Nous n'avons jamais, eu l'intention de vous offenser, et nous vous prions de ne pas nous garder rancune.
— Rancune de quoi ? demanda le sorcier en jouant la surprise ; je ne suis pas du tout au courant, mon garçon ! Renseigne-moi donc, s'il te plaît?
— Monsieur Roumigas, reprit le guide, M. votre fils a peut-être cru que M Ue Marcadieu désirait se marier avec moi ; il s'est trompé : Mademoiselle ne pense pas du tout à me prendre pour mari, je vous assure ! et moi, je n'aurais jamais eu l'orgueil de demander sa main !
— Hé ! que veux-tu que ça me fasse, mon ami ? Que cette personne se marie avec Jean, Pierre ou Paul, ça m'est bien égal ! Mon fils a songé à l'épouser, je crois; mais il y a d'autres filles à marier sans doute ! Ça n'a aucune importance ! Gaston est reparti pour Toulouse.
Et, afin de pçouver la sérénité de son âme, il reprit :
— Tiens, petit, regarde un peu mon épouvantail ! Crois-tu que les oiseaux vont avoir une peur ! Dieu vivant, je veux bien être pendu s'ils refichent le bec dans mon jardin ! Je n'ai qu'à installer ça sur le cerisier.
Il s'extasiait devant son œuvre ; il manifestait
une profonde indifférence pour tout le reste. Que lui voulait-il donc, ce gamin, avec ses histoires à dormir debout ?
Pourtant, Silvère n'était pas rassuré.
— Monsieur Roumigas, continua-t-il d'une voix craintive, puisque je ne serai jamais le mari de votre petite cousine, M 1,e Marcadieu, j'espère que vous serez bon pour nous, que vous ne voudrez pas affliger mon père, que vous aurez pitié de mon...
Il s'interrompit. La honte l'empêchait de préciser.
— Que veux-tu dire, mon garçon ? demanda le sorcier, de l'air le plus intrigué du monde.
— Vous savez bien ce qu'a fait Emile, balbutia Silvère.
— Ah!... tiens, c'est vrai! Que je sois pendu si j'y pensais encore! Ce pauvre ami, comment va-t-il?
— Je le crois fort malade, monsieur Roumigas !
— Vraiment ?
— Et nous vous serions reconnaissants pour la vie, si vous consentiez... si vous daigniez encore... si vous pouviez continuer à garder... à garder ce secret qui...
Le père de Gaston eut un sursaut violent.
— J'espère que vous ne doutez pas de moi ? s'écriat-il. Ce serait me faire un affront que de croire !... Pardiette ! Moi, Roumigas? Allons donc ! Dites à votre frère de dormir tranquille ! Ce n'est pas moi
qui abuserais... Ah! non, Dieu merci ! Maintenant si, par hasard, il y avait eu d'autres témoins, si une accusation était portée, si on me faisait comparaître... vous comprenez... devant le Christ... ma conscience... Maiace sont là de pures hypothèses ! L'affaire est classée, pardiette l Vousl n'entendrez jamais parler de ça!
— Ce qui m'a effrayé, monsieur Roumigas, c'est que j'ai vu deux gendarmes, tantôt, sur la montagne...
— Ah ! bah ! dit le sorcier en rougissant malgré lui. Deux gendarmes, tu es sûr ?
— Oui, monsieur Roumigas ; l'un était en train de piocher au milieu des roches.
— De piocher, vraiment ? Sapristi ! Et de quel côté?
— Du côté des sapins, au bout du village.
Les mains de l'horticulteur eurent un frémissement sur l'épouvantail, et sa joue gauche fut tiraillée par le tic des fortes émotions.
— Du côté des sapins ? C'est bien ça, pardiette ! Qui diantre a pu dire?... Il y a donc eu quelque dénonciation ?
Mais ils se retournèrent tous deux : le brigadier d'Aigues-Vives pénétrait dans le jardin.
— Eh bien ! s'écria-t-il d'une voix gaillarde, en marchant vers Roumigas, nous le tenons, cette fois!
— Qui ça? demanda le sorcier.
— L'assassin de Laroque !
— Vous badinez, je pense ?
— Pas du tout ! Le parquet a reçu deux lettres anonymes depuis quarante-huit heures, et nous n'avons eu qu'à suivre les indications fournies. Nous avons trouvé l'arme qui a servi à commettre le crime, et en ce moment nos hommes sont en
' train de coffrer le criminel.
— Qui est-ce donc?
— Un nommé Montguilhem, Emile.
— Pas possible!
Et, se tournant vers Silvère, le père de Gaston ajouta :
— Toutes mes condoléances, mon petit!
— Lâche ! cria le montagnard dans une explosion de mépris. C'est vous qui l'avez dénoncé! Mais sachez une chose : si mon frère passe en cour d'assises, on vous verra à son côté, monsieur Roumigas !
Et Silvère Montguilhem reprit le chemin du hameau.
Il haletait, il courait, machinalement, porté par sa fureur. Il arriva devant les premières maisons deGargos. Les portes s'ouvraient toutes, et les gens se précipitaient, par bandes curieuses, vers l'extrémité du village. Il y avait déjà un rassemblement devant la cabane d'Emile. Un gendarme était sur le seuil, d'autres perquisitionnaient à l'intérieur. Silvère se dirigea vers le presbytère; il traversa
le jardin, entra dans la maison, ouvrit une porte et trouva l'abbé Bordes en train de causer avec Jacqueline. v
— Mademoiselle, dit-il brusquement, vous me demandiez pourquoi je ne voulais pas être- votre mari ; je peux vous répondre maintenant : c'est parce que je suis le frère d'un assassin. C'est Emile qui a tuéLaroque!
Et il s'en alla.
Jacqueline et l'abbé Bordes avaient écouté ces paroles avec stupeur. Tous deux restèrent immobiles et silencieux, comme s'ils avaient été frappés d'aphasie. Ils se regardèrent avec effroi pendant quelques secondes, puis, entendant les villageois courir dans l'unique rue de Cargos, ils se levèrent pour se mettre aux fenêtres. Jacqueline se pencha ; elle vit Emile au loin, entre deux hommes vêtus de bleu.
— Oh ! c'est vrai ! dit-elle, les gendarmes l'emmènent !
La nouvelle s'était vite répandue. Une trentaine de personnes stationnaient déjà devant la maison des Montguilhem \ d'autres arrivaient de toutes parts ; une curiosité contagieuse gagnait les habitants les plus paisibles.
— Je vais faire un tour! annonça l'abbé Bordes.
Et il partit, sans prendre le temps de chercher un chapeau.
Jacqueline le suivit. Ils se hâtèrent; ils arrivèrent devant la maison d'Emile : elle était vide; la porte ouverte formait un rectangle noir dans le mur de pierres. Les gens se précipitaient vers les lacets.
Jacqueline courut comme les autres. Elle aperçut de nouveau les képis des gendarmes par-dessus les têtes, et au détour du sentier, tout à coup, elle vit Emile.
— Oh I il a l'air d'un cadavre ! s'exclama-t-elle. Courbé, maigre, livide, le frère de Silvère
marchait vers la prison d'Aigues-Vives.
La jeune fille s'arrêta. Elle eut peur de s'évanouir, s'adossa contre un sapin et regarda les curieux qui escortaient les gendarmes. Ils parlaient tous des Montguilhem.
— Qui l'aurait cru?
— Bah ! il était tellement en dessous 1
— On ne peut se fier à personne !
— C'était pour le voler, bien sûr ?
— Oh ne sait pas ! Il était malin, sans en avoir l'air!
— Voyez comme il a dépisté longtemps la police !
— C'est à Aiguës- Vives qu'on le guillotinera ?
— Non ; à Tarbes.
L'abbé Bordes rejoignit sa filleule.
— Rentrons î lui dit-il ; ce spectacle ne te fait pas de bien.
Et ils remontèrent, côte à côte, le sentier qui menait au village.
Ils n'échangèrent pa9 une parole. L'abbé cheminait, la tête basse et les mains derrière le dos ; Jacqueline, rêveuse, ne semblait plus avoir conscience de ses pas.
Le jour finissait; le ciel était noir derrière le pic de Gargos ; tous les sommets visibles se couvraient lentement de nuages; aucun souffle de vent ne froissait les sapins.
Jacqueline et l'abbé rentrèrent chez eux. Quand ils furent dans le salon, ils se regardèrent un instant, puis la jeune fille tomba aux pieds de son tuteur. Elle eut un sanglot, joignit les mains et murmura, d'un ton suppliant;
— Oh ! parrain I L'abbé la releva.
— - Je te comprends, dit- il, mais tu devines que toutes les prières sont inutiles désormais. Je ne veux plus revoir Silvère chez moi, et je te défends de prononcer ce nom en ma présence.
Les sanglots de Jacqueline redoublèrent alors, ils retentirent si douloureusement, ils révélèrent une telle détresse, que l'abbé en fut ému. Il releva sa filleule, la fit asseoir à son côté et lui adressa des paroles affectueuses :
— Ne pleure pas ainsi, enfant ! Moi, je t'aime bien, et je souffre de te voir souffrir. Mais il faut être raisonnable ; tu appartiens à une famille res-
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pectée, aucun Bordes ni aucun Marcadieu n'a commis de crime, et nos parents ne nous pardonneraient jamais, ni à toi, ni à moi, si tu épousais le frère d'un assassin. Ce serait une mésalliance monstrueuse !
— Je le sais, parrain, je le sais ! répondit la jeune fille en pleurant toujours, et c'est pour ça que je me désole ! Il n'y a plus rien à faire, c'est fini ! Je ne serai jamais sa femme ! mon Dieu, que vais-je devenir à présent ?
Elle laissa tomber sa tête sur une table et donna libre cours à ses larmes.
L'abbé Bordes s'attendrissait, il essayait de la consoler, il lui disait des choses pleines de sens, certes ! Mais que peut la logique à ces heures-là ?
— Tu es jeune, tu as l'avenir devant toi, Jacqueline, et tout s'oublie en ce monde ! Nous voyagerons, nous ferons des connaissances nouvelles, tu trouveras facilement quelque beau garçon qui te plaise autant que ton petit montagnard ; tous les hommes à marier ne ressemblent pas à Gaston Roumigas, et puisque, décidément, tu ne veux pas de celui-ci, je vais chercher dans mes relations un brave jeune homme susceptible de te rendre heureuse. Tu verras : dans six mois, tu ne te rappelleras plus le nom de ton sauvage de la grotte.
Mais elle protestait avec passion :
— Ne parlez pas ainsi, parrain ! Vous ne savez pas comme je l'aime! Jamais je n'en épouserai
cPautre ! C'est la vérité i Ma vie est inutile désormais! Ramenez-moi au couvent, je n'en sortirai plus.
Elle s'attendait sans doute à voir l'abbé se récrier devant cette décision ; mais elle dut constater qu'il en prenait fort bien son parti.
— Mon enfant — b*albutia-t-il, dans son égoïsme de tuteur inquiet qui se voit brusquement débarrassé de soucis énormes — je n'osais pas te pousser dans cette voie ; mais, puisque tu y viens toute seule, j'approuve tes résolutions et je prie Dieu de te donner du courage.
Ces paroles affolèrent la jeune fille au lieu de la calmer ; elle se leva, sortit du salon, et alla s'enfermer dans sa chambre.
Elle sanglota pendant deux heures. Elle ne voulut pas dîner. Elle refusa d'ouvrir à son tuteur. Etendue sur son lit défait, sur son lit défait par Silvère, elle se tordait de douleur.
— Je mourrai donc religieuse? gémissait-elle, religieuse, moi ?
Et dans ce « moi », tout son corps jeune, ardent et beau, se révoltait.
— Religieuse, moi ? redisait-elle en frémis&ant. Non ! C'est impossible ! Silvère, que m'importe que tu sois le frère d'un assassin? Fusses-tu assassin toi-même que je te voudrais encore ! Qu'ai-je besoin de consulter mes parents ? Allons donc ! J'ai été trop naïve !
Elle se leva, ouvrit la fenêtre et sauta dans le jardin pour rejoindre son ami.
Il pouvait être huit heures. Un vent violent soufflait du sud ; des lueurs vives éclataient derrière le pic de Cargos, et montraient, une seconde, sur le fond clair du ciel, le profil déchiqueté de la montagne ; c'étaient les éclairs d'un orage lointain. Le tonnerre ne s'entendait pas encore.
Jacqueline traversa le jardin du presbytère et monta vers la grotte. Les ténèbres étaient affreuses. Impossible de rien voir à trois pas. La jeune fille dut tâtonner sur les marches de granit et attendre que les éclairs lui montrassent la route.
Parfois, une poussée de vent faisait glisser des pierres sur les pentes obscures.
Jacqueline arriva devant la grotte.
— Silvère ! appela-t-elle.
Aucune voix ne répondit. La porte paraissait entrouverte ; on n'entendait que les souffles de Moussu.
— Silvère ! appela de nouveau la jeune fille.
Elle entra ; elle tâta les parois invisibles, chercha dans tous les coins : le frère d'Emile n'était pas là.
— Où donc est-il allé ? se demanda-t-elle. Je ne l'ai pas vu tantôt parmi les gens de Gargos. S'est-il enfermé dans la maison de son père? Oui, il doit être là !
Elle reprit la direction du village. Les éclairs
l'aveuglaient et semblaient rendre la nuit plus noire; la Chevelure de Madeleine, éployée par le vent, envoyait des gerbes d'eau jusqu'au porche de l'église ; une de ces gerbes cingla Jacqueline et lui glaça la nuque. Le hameau dormait ; personne dans la rue, aucune lumière dans les cabanes ; seul, le presbytère montrait un rectangle jaune au rezde-chaussée : l'abbé veillait encore.
La jeune fille longea la rue et arriva devant la maison des Montguilhem ; la porte de la façade était close, mais, du côté d'Aigues-Vives, le portail de la bergerie était ouvert.
Elle entra et ne vit rien; tous les coins étaient noirs et silencieux.
Alors, elle erra autour de la cabane, espérant que François Monguilhem, sinon son fils, apparaîtrait bientôt.
Mais ni l'un ni l'autre n'arriva.
Jacqueline eut peur. Elle courut du côté des lacets, s'engagea sous les sapins, dont le vent fouettait les cimes, et soudain, à la lueur d'un éclair, elle aperçut Silvère, debout sur un rocher. C'avait été une image brusque, une silhouette dure comme une découpure de plomb sur le fond clair du ciel.
— Silvère ! cria la jeune fille en se dirigeant vers le rocher.
Et, quelques secondes après, elle fut aux pieds de son ami.
— Oh ! que vous m'avez alarmée ! voilà une
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demi-heure que je vous cherche. Que faites- vous ici?
— J'attends mon père.
— Où est-il ?
— Au pâturage. Il doit rentrer à Gargos, cette nuit, avec son troupeau, et je veux être auprès de lui avant qu'il ne connaisse l'arrestation d'Emile. Pourvu qu'il ne Tait pas apprise en route ! Que vat-il dire ? Ce coup va le tuer !
Et Silvère tendait l'oreille vers la montagne de Pradères.
— Écoutez, mademoiselle ; n'entendez-vous pas des sonnettes, les sonnettes du troupeau ? Tenez, cette grosse, n'est-ce pas celle de notre âne Bigorre?
Mais le vent menait trop de bruit dans les arbres pour qu'il fût possible de distinguer les tintements. Alors, le frère d'Emile demanda :
— Qu'êtes-vous venue faire ici, mademoiselle? Vous ne me haïssez donc pas ? Vous daignez donc vous approcher encore d'un Montguilhem ?
— Silvère, dit-elle en l'embrassant, je viens vous annoncer au contraire que je ne vous quitterai plus. Nous nous aimons, nos parents s'opposent à notre mariage ; passons-nous de leur permission et partons ensemble! Allons vivre loin d'ici, dans quelque village ignoré, où nous serons heureux. Quand j'aurai vingt ans, nous nous épouserons ! Viens, mon Silvère ! Viens, marchons à la rencontre de ton père, consolons-le, demandons-lui sa béné-
diction, et quittons le pays cette nuit même î Je suis à toi, entends-tu? toute à toi ! Viens, viens !...
Elle l'entraînait, elle nouait les bras autour de son cou, elle l'effleurait de son souffle odorant.
— Viens!
Et il alla doucement, en fermant les yeux dans la nuit sombre ; il alla, docile et charmé, enchaîné par ces bras de vierge aimante comme par une guirlande de roses.
— Oh non ! balbutia-t-il tout à coup, en arrivant aux lacets, en arrivant à la place où Emile avait tué Laroque. Non ! ce serait un autre crime ! Je ne veux pas î
— Silvère !
— Je ne veux pas ! allez-vous-en ! Si on nous retrouvait, j'irais en prison, moi aussi !... Je ne veux pas ! je ne dois pas ! Je vous aime trop pour vous donner un nom flétri, pour gâter toute votre existence ! Adieu !
Et il dénouait les bras de Jacqueline ; il repoussait les lèvres entrouvertes, au souffle grisant et parfumé.
— Silvère, il faut donc que je meure ?
— Vous ne mourrez pas ! Dieu permettra que vous soyez une épouse heureuse, une mère honorée, fière du nom de ses enfants ! Vous voyez bien que j'ai raison î Tenez, quand bien même vous seriez majeure, j'aurais la force de refuser votre main à présent ! Je ne dois plus l'accepter que si votre tu-