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teur venait me l'offrir ! C'est mon devoir, et, puiéque je suis le frère d'un assassin, le devoir doit tout primer dorénavant ! Adieu, mademoiselle Jacqueline ! Séparons-nous et ne me plaignez pas ! J'ai eu ma part de bonheur ; vous m'en avez donné cent fois plus que ne le méritait le triste garçon que je suis. Vous m'avez aimé trois mois, ce souvenir rayonnera sur ma vie entière.
Mais la jeune fille sanglotait. Elle s'écria :
— Pourquoi n'ai-je pas un nom déshonoré, moi aussi ? Tu ne me repousserais peut-être plus ! Oh I c'est affreux ! Tu me rends folle, tu me fais perdre le sens moral, jet il me semble que je voudrais être criminelle, puisque c'est le seul moyen de devenir digne de toi ! tu me donnes le remords d'avoir été vertueuse et honnête, de ne pas avoir volé et assassiné comme ton frère Emile !
— ■ Mon frère n'est pas aussi infâme que vous le croyez, mademoiselle ! Il n'est pas plus responsable que le couteau dont il s'est servi ; si c'est lui qui a frappé, c'est un autre qui a préparé le coup.
— Qui donc?
— M. Roumigas.
— M. Roumigas? Pourquoi?
, — Pour empêcher notre mariage.
— Vous m'épouvantez ! M. Roumigas aurait fait ça ?... Comment s'y serait-il pris ?
— 11 a dit à mon frère malade que c'était Laroque qui lui avait donné sa maladie, il lui a déclaré que
s'il voulait vivre, il fallait supprimer cet homme, et voilà pourquoi mon frère est dévenu assassin. Il n'a pas cru commettre un crime, le malheureux ! il s'est figuré qu'il rachetait son salut ! Le véritable criminel', c'est le sorcier, c'est le misérable qui devait être votre beau- père.
Jacqueline frissonnait.
— Pourriez-vous prouver cela? demanda-t-elle brusquement.
Silvère secoua la tête.
— Il est bien difficile de lutter avec ce finaud. Ces gens-là prévoient tout. J'ai essayé d'interroger mon frère sur ses entrevues avec Roumigas ; il s'est mis immédiatement en fureur, il m'a injurié, il m'a défendu de parler de ça, il m'a soupçonné de désirer sa mort, l'innocent ! et j'ai bien compris que le Sorcier lui avait imposé le secret sur toute cette histoire, sous peine des plus grandes calamités. Emile est un ignorant et un superstitieux, il ne dira rien aux juges, il ne dira rien même au confesseur : sous le couperet de la guillotine, il se taira encore ; et voilà pourquoi la preuve la plus convaincante ne pourra jamais être produite. Mais toutes les présomptions existent. Je sais que le sorcier a donné des consultations à mon frère malade et je sais qu'il prévoyait le crime, puisqu'il s'est arrangé de façon à le voir commettre.
— Comment ! M. Roumigas a vu...
— A vu mon frère tuer Laroque.
— En êtes- vous sûr ?
— Si j'en suis sûr ? Roumigas me Ta lui-même avoué, le lendemain.
— Est-ce possible ? Il vous a avoué ça ? Pourquoi donc ?
— Pour m'erapêcher de vous épouser. Il m'a prouyé qu'il avait vu accomplir le meurtre, qu'il savait où était l'arme dont le meurtrier s'était servi, et qu'il lui suffirait de dire une parole pour faire tomber la tête de mon frère ; alors, il m'a demandé de renoncer à vous, parce que vous étiez sa petite-cousine et qu'il ne pouvait pas permettre qu'un membre de sa famille s'alliât avec un assassin. Voilà le secret de ma conduite envers vous, mademoiselle. Voilà pourquoi je vous ai abandonnée après vous avoir demandée en mariage, pourquoi j'ai feint de ne plus vous aimer, pourquoi j'ai quitté Gargos. Si j'y suis revenu, c'est parce que je vous croyais mariée. Je vous avais vue, à Luchon, au bras de M. Gaston Roumigas... Voilà pourquoi enfin, tantôt, quand j'ai appris que vous aviez mis cet amoureux à la porte, je vous ai suppliée d'aller demander pardon à son père. Je pressentais que la vengeance du sorcier ne se ferait pas attendre, et vous avez vu comme il s'est 'dépêché de dénoncer Emile !..♦ Si nous avons tant souffert, vous et moi, c'est à cause de cet homme ; si Laroque est mort, c'est à cause de cet homme ; si mon frère est condamné, si mon père succombe de chagrin, si
nous sommes tous déshonorés ou malheureux, ce sera toujours à cause de M. Roumigas. Et on ne pourra rien lui faire, sans doute, rien I car Emile croirait redevenir la proie des démons en le compromettant. Ah ! le misérable ! il a mérité vingt fois la mort. Si on était juste, on l'écartèlerait.
Silvèpe se tut. Les sonnettes d'un troupeau tintaient en cadence sur la côte de Gargos.
— Mon père arrive ! il est là ! Ah ! comment lui apprendre...
Et il courut à la rencontre du vieux berger.
Jacqueline resta seule. Elle suffoquait d'indignation ; elle se rappelait toutes ses tortures, elle pensait à toutes les angoisses de ses amis. Elle revoyait le sang qui avait été répandu sur ces pierres, elle se représentait cet autre sang de malade qui pouvait rougir bientôt une place de Tarbes ; et ses dents grinçaient de haine.
— Quoi ! se dit-elle, celui qui a provoqué tout ça ne serait pas châtié ? Allons donc L
Elle s'élança vers le village ; elle avait besoin de vengeance; il fallait que justice fût faite.
— Je vais tuer Roumigas ! dit l'intrépide Jacqueline.
Elle revint au hameau, courut, rentra chez elle, pénétra dans la chambre de son oncle, et prit un revolver chargé, dans le tiroir de la table de nuit.
— Ah ! saints-Anges ! c'est vous, mademoiselle?
cria Poupotte. M. l'abbé vous cherche partout; je crois qu'il est à la grotte en ce moment.
Mais la jeune fille n'écoutait pas la servante. Elle était déjà repartie ; Poupotte l'entendit courir à travers le jardin.
— Où allez-vous, mademoiselle?...
Il n'y eut pas de réponse.
Jacqueline arrivait à l'église.
— Oui, je vais le tuer I se disait-elle avec conviction. Je vais le tuer I dans son lit! Qn m'ouvrira bienl
Elle ne sentait pas le sol sous ses pieds ; elle vibrait toute de fureur.
Le vent ne soufflait plus ; la cascade ne lui jeta qu'un brouillard de glace au front; mais les éclairs continuaient à sabrer l'ombre, et le tonnerre commençait à se faire entendre.
— Je vais le tuer I disait encore Jacqueline. Je vais devenir une criminelle, moi aussi ! et Silvère n'aura plus de raison pour refuser ma main! Il voudra de moi !
Elle ralentit sa course et arma le revolver.
Le froid du canon l'effraya Cependant, et, un éclair lui ayant montré le jardin de Roumigas tout proche, elle sentit faiblir son courage.
— Oh ! vais-je donc faire couler du sang, moi aussi ?
Ses jambes se paralysaient ; elle ne pouvait plus courir ; elle pensait à cette tête blanche qu'il f au*
drait viser, et ses mains frissonnantes voulaient rejeter le revolver.
— Pourquoi ne suis-je qu'une femme? murmurat-elle. Pourquoi m'a-t-on élevée dans l'horreur du crime?
Et une réflexion soudaine l'empêcha d'avancer.
— Mais si je tuais cet homme, on m'arrêterait, on me mettrait en prison, je ne pourrais plus revoir Silvère? Au lieu de nous réunir, ce meurtre mettrait une barrière entre nous !
Alors elle s'assit sur un bloc de rocher et pleura d'impuissance. Il n'y avait rien à faire ; il fallait renoncer à châtier Roumigas. Il vivrait, le monstre ! Il continuerait à surveiller ses cerises !
— Ah ! tes cerises l attends ! Je vais te les arranger, moi !
Et, dans le dépit de ne pouvoir tirer sur le propriétaire, Jacqueline déchargea son revolver sur le cerisier.
— Tiens ! tiens î tiens !
Tous les coups retentirent. Ce fut un beau feu de peloton, que le tonnerre sembla prolonger encore; et des branches craquèrent sous les balles.
Mais un éclair jaillit et Jacqueline recula d'horreur.
— Oh ! qu'ai- je vu ? se dit-elle. Qu'ai-je vu sous cet arbre?
Elle trembla, elle resta immobile, elle attendit avec anxiété un nouvel éclair ; et, quand la nuit
s'illumina sous la foudre, la jeune fille poussa un cri :
— Je Tai tué !
Elle avait vu Roumigas sous le cerisier, Roumigas gisant sur l'herbe.
— Je Tai tué! une de mes balles a dû l'atteindre!... Que faisait-il là? Oh! quel hasard affreux !
Le cœur de Jacqueline se serra ; elle crut s'évanouir ; elle voulut douter un instant, mais elle avait encore dans les yeux cette lugubre vision : un homme étendu sans mouvement au pied de l'arbre, un homme chaussé de bottes et portant une ceinture rouge.
Alors, elle s'affola, elle s'enfuit en criant, elle reprit la direction du village. Elle rencontra quelqu'un au bord de la cascade ; c'était l'abbé Bordes qui accourait.
— Ah ! c'est toi, Jacqueline? Enfin! Où étais-tu? Que faisais-tu ?
— Je l'ai tué ! répondit-elle avec exaltation.
— Qui?
— M. Roumigas ! Je l'ai tué dans son jardin ! Oh ! c'est horrible !
L'abbé fut ahuri.
— Que. racontes-tu là? Est-ce que tu as perdu la tète? Tu aurais tué Roumigas, toi?
— Oui, moi ! J'ai fait feu, j'ai envoyé toutes les balles, je l'ai atteint sans viser ! il ne bouge plus !
Venez voir vous-même, parrain ! Oh I si je pouvais m'être trompée, si Dieu voulait que ce fût une illusion !
Elle prit l'abbé par une main et l'entraîna vers le jardin du sorcier. Ils arrivèrent devant le portail.
— Attendons ! dit Jacqueline, attendons un éclair l Le cadavre est là, tout près de nous !
Ils restèrent immobiles, en se tenant toujours par la main, ils tremblaient l'un et l'autre, et leur respiration était suspendue.
— Ah I
Ils poussèrent un cri en reculant.
L'éclair venait de leur montrer le cadavre. C'était bien Roumigas I L'abbé reconnut son visage ridé. Comme il grimaçait ! Comme il avait dû souffrir !
— Ah I malheureuse, qu'as-tu fait ?
— Pardon, parrain !
— Et c'est toi, tu en es sûre ?
— C'est bien moi ! avec votre revolver ! Voyez-le : il est vide.
— Seigneur ! Quel événement !... Sauvons-nous! On a dû entendre les détonations ! Sauvons-nous vite I Dans quel abîme nous as-tu jetés !
Ils fuirent ensemble.
— Seigneur ! gémissait encore l'abbé Bordes, en relevant sa soutane pour ne pas tomber, Seigneur !" quelle souillure sur mes cheveux blancs !...
Mais sa voix s'affaiblissait ; il ne pouvait plus parler, il claquait des dents en arrivant au village. Il pensait aux gendarmes, à la prison, aux travaux forcés, au déshonneur de sa famille...
— Seigneur !
Il revint au presbytère, il s'affaissa sur le canapé du salon, et sa main chercha machinalement la tabatière au fond de la poche.
Mais il se redressa :
— Il faut partir! cria-t-il, partir tout de suite pour la frontière... Ah ! mon enfant ! je mourrais de honte si je te voyais entre deux gendarmes, comme j'ai vu Montguilhem, tantôt !... Partir! gagner immédiatement l'Espagne! Demain, le parquet saura tout !
Et recourant à la prise salutaire :
— Quelle aventure ! Quelle aventure !
Jacqueline s'était agenouillée devant son parrain, et elle lui demandait pardon , d'une voix éperdue.
: Mais l'abbé Bordes retrouvait toute sa lucidité :
— Tu me demanderas pardon une autre fois,malheureuse ! maintenant il ne faut songer qu'à fuir ! Prends ta toque ! passe ton manteau ! Je vais te confier à Silvère !
— A Silvère, parrain?
— Eh 1 oui I Lui seul est capable de te conduire à cette heure-ci en Espagne, par des chemins sûrs- D'ailleurs, vous vous valez maintenant. Vous pou?
vez vous marier ensemble si le cœur vous eu dit encore î... Seigneur, quelle aventure 1
Mais Jacqueline sautait de joie en passant son manteau, en mettant sa toque.
— Comment, c'est vrai? Vous consentez, parrain ?... Ah ! que vous êtes gentil !
Elle l'embrassait
Que lui importait le cadavre botté de Roumigas ? Elle n'y pensait plus ; elle ne pouvait pas avoir de remords pour une action qui avait eu un résultat si merveilleux.
— Vite, vite l dit-elle en se hâtant. Partons ! allons retrouver Silvère !
Ils s'en plièrent sans bruit.
— Par ici ! ordonna l'abbé, en tournant à gauche. Il est chez son père; je viens de l'y voir : je te croyais chez eux ! Chut î sois prudente ! Marche sur la pointe des pieds î...
Ils arrivèrent en quelques secondes à la cabane des Montguilhem.
Ce fut moins avec la terreur d'une criminelle qu'avec l'ivresse d'une épouse que Jacqueline retrouva, Silvère.
— J'ai tué Roumigas ! dit-elle en souriant. Venez vite ! Parrain consent à notre mariage. Mais il faut que nous quittions la France !
L'abbé confirma ces paroles, et Silvère montra un front radieux.
— C'est vrai ? murmura-t-il. Vous avez tué M. Rou-
migas ? Ohî que vous êtes bonnel... Embrassez mon père qui est si affligé et dites-lui que vous avez vengé Emile.
— Bonsoir, papa! balbutia la jeune fille en mettant un baiser au front du vieillard.
Mais l'abbé s'impatientait.
— Vous voulez donc vous faire arrêter à la frontière, enfants ? Partez vite, de grâce ! Il n'y a pas une minute à perdre! Prends ton mulet, Silvère. Jacqueline sera bientôt fatiguée ! Que Dieu vous accompagne !... Je devrais peut-être vous suivre, mais j'aurais l'air d'être complice, je reste ici ; il ne faut pas qu'un prêtre soit soupçonné.
Ah! quelle aventure, tout de même!. Voilà les Bordes déshonorés pour un coup de tête de cette gamine ! S'il n'y avait pas de témoins, encore ! si personne, à part nous, ne devait savoir qui a tiré sur Roumigas ! L'honneur de la famille resterait sauf!... Ne dites rien de ceci, Montguilhem ! Vous le jurez? Et vous, enfants, soyez muets; allez-vousen sans bruit ; ne passez pas par le village : ces coups de revolver ont dû réveiller les gens. Le cadavre est déjà découvert sans doute... Gagnez l'Espagne avant le jour; les postes ne sont pas encore prévenus, on vous laissera passer... Allons! il n'y a peut-être que ma filleule de perdue!... Rends-la heureuse, Silvère ! Tiens, voici ma bourse ! Je vous enverrai d'autre argent !... Écrivez-moi, et surtout pas d'imprudences!... J'irai vous marier en
Espagne, un de ces jours : tâchez de patienter un peu, mauvais drôles ! Àh ! Seigneur! ces émotions me brisent I... Acceptez-vous nue prise, papa François?.,.
Les amoureux étaient déjà loin,
JO
~**wrmn!mw
Les Éclairs devenaient rares; le tonnerre n'était plus qu'une lointaine rumeur ; le vent avait complètement cessé.
Silvère et Jacqueline gagnèrent la grotte en contournant le village; le mulet fut sellé en deux minutes; la jeune fille monta dessus; et le guide, couvert de sa cape, marcha devant, dans la direction de l'Espagne. Il ne prit pas le sentier ordinaire; il' évita le hameau et la maison de Roumigas; mais, quand il eut fait un kilomètre de chemin sur le versant oriental du Gargos, il redescendit brusquement vers la gauche, et rejoignit la route de mulets, le long du gave de Bibenac.
— Nous sommes sauvés! dit-il à Jacqueline.
Personne n'a pu nous voir ! Tenez-vous bien ; je vais faire trotter Moussu.
Il tapa légèrement, avec la corde du licol, les flancs de l'animal; celui-ci s'élança aussitôt et Silvère courut à son côté.
• Oh ! la belle nuit toute noire ! la bonne fuite si fatigante ! Silvère aurait voulu chanter. Jacqueline
était donc à lui, à lui pour toujours, et Roumigas n'y pouvait plus rien ?
Le bonheur le grisait.
— Nous irons nous établir à Panticosa, dit-il. C'est un joli centre d'excursions; j'y gagnerai facilement de quoi vivre avec mon métier de guide, et nous serons bien heureux. Oh ! Jacqueline !...
Et, sous prétexte d'une côte plus rude, Moussu s'arrêtait alors, tandis que les amoureux, celui-ci tout dçoit sur la pointe de ses chaussures, celle-là toute penchée sur sa selle, reprenaient quelques forces en joignant leurs lèvres.
Tantôt courant, tantôt s'embrassant, ils allèrent durant une heure.
Comme ils arrivaient dans la vallée d'Ossoue, quelques gouttes de pluie tombèrent.
— Pressons-nous! dit Silvère ; il faut encore uûe heure pour atteindre l'Espagne! Nous devons passer par un col de 2,600 mètres d'altitude, et s'il pleut ici, il peut neiger là-haut.
Moussu se remit à trotter. Bientôt la pluie parut plus froide ; un moment après ce fut du grésil, puis la neige silencieuse floconna.
— N'arriverons-nous jamais à ce col? demanda Jacqueline de sa voix alarmée.
— Pas encore ! hâtons-nous ! hâtons-nous !
Mais il eut beau frapper Moussu : la bète glissait
à chaque pas sur la neige.
Dix fois, la jeune fille crut tomber.
— mon Dieu ! il va falloir que vous descendiez î dit Silvère. Est-ce qu'il va neiger toute la nuit ?
Le mulet n'avançait plus. Jacqueline descendit, toute tremblante, et s'appuya sur l'épaule du guide, ils firent encore quelques pas, en se courbant sous les rafales de neige, et Moussu suivit de son mieux, les oreilles fort basses.
— Et pas une grange ! pas une grotte ! rien ! nous allons être bloqués ici î s'écria Silvère.
Un dernier -éclair flamboya, et, de tous côtés, apparurent des montagnes blanches.
Jacqueline grelottait sous son manteau. Ils marchèrent encore pendant cinq minutes, péniblement, dans le silence. Mais le guide ne reconnaissait plus son chemin ; tous les ravins étaient comblés ; à chaque pas, on pouvait s'engloutir dans une crevasse.
Ils aperçurent un roc penché à côté d'eux.
— Allons par là ! conseilla Silvère. Ce roc surplombe le sol de ce côté-ci ; nous pourrons nous abriter un moment.
Ils atteignirent ce refuge; et, quand elle vit, sous Ténorme rocher, un peu de terre noire où la neige ne parvenait point, Jacqueline s'y laissa tomber sans dire un mot.
Elle était engourdie par le froid ; elle ne sentait plus rien, ne pensait plus à rien ; la tête fléchie sur les genoux de Silvère, elle ne demandait qu'à dormir.
Le montagnard l'enveloppa dans sa cape de laine rousse et la serra contre lui.
— Ne vous endormez pas, Jacqueline ; ce serait dangereux. Donnez-moi vos mains pourque je les réchauffe, approchez-vous encore! encore ! Bientôt il fera jour, bientôt la neige fondra, je l'espère, et nous reprendrons notre chemin.
Il lui baisait les yeux, les joues, les oreilles, tout son visage pâle et glacé. Sous la chaleur naissante, la jeune fille se ranima un peu.
— Silvère î murmura-t-elle doucement, en s'approchant toute de son ami.
Moussu soufflait à côté d'eux, en faisant du brouillard par ses naseaux.
— Silvère ! murmurait encore Jacqueline avec tendresse.
Et, de ses lèvres froides, elle cherchait le front du jeune homme.
C'était un amour nouveau qu'ils ressentaient, un amour atténué, tout blanc et tout pur comme les montagnes voisines, un amour où le corps, déprimé par le froid des hautes régions, ne commandait plus en maître, où l'âme souveraine planait librement, dans l'air léger des cimes, sans nulle entrave terrestre à ses ailes immaculées.
— Silvère !
C'était la volupté des anges, c'était un apaisement profond dans tous les recoins de l'être, une extase recueillie d'anciens amants désincarnés.
330 I A CIIEVELUBE DE MADELEINE
Ils ne devaient guère songer à la mort, car la nature ne veut pas que les esprits sains y pensent, mais si la neige les avait recouverts sous ce roc solitaire, ils auraient expiré sans regrets, dans les bras l'un de l'autre, silencieux et chastes, heureux de disparaître dans toutes ces blancheurs, et de faire, à eux deux, un peu peu plus de poussière sur la montagne, après les dégels d'avril.
Leurs mains se serraient toujours, leurs têtes restaient proches, et leurs prunelles, avec une délicieuse mélancolie, regardaient le lever de l'aube blanche sur les montagnes blanches.
La neige ne tombait plus, le vent s'était calmé ; à peine voyaient-ils, de temps à autre, un souffle tourbillonnant soulever, sur le sol, quelques flocons légers, comme un vol de plumes fines.
Le silence était religieux ^toutes les sources dormaient sous la neige; nul être vivant : oiseau, insecte, larve, ne troublait l'immobilité sereine des monts ; Silvère et Jacqueline osaient à peine respirer.
Le soleil sembla se lever sur un pays mort. Il doit éclairer ainsi les planètes ruinées de l'espace. Les amoureux le regardèrent monter entre des cimes fantomatiques. Ils ne pensaient plus à fuir, ils ne bougeaient pas plus que les pierres d'aléatour. L'inertie des choses environnantes les gagnait peu à peu.
Mais Moussu, lui, oubliait moins facilement ses
fonctions d'animal ; il remuait presque autant qu'un mulet ordinaire, et la gravité du paysage ne lui en imposait pas.
A un moment donné, il pointa ses oreilles de façon singulière vers le nord-est, et même il poussa un hennissement irrespectueux, que les échos de cette solitude répétèrent avec stupeur.
Le mulet avait ses raisons pour agir de la sorte : il venait d'apercevoir une mule noire, dans tout ce blanc, une mule noire portant un homme noir ; devant ce groupe, marchaient deux individus plus ou moins roux. Moussu ne put contenir de nouveaux grognements joyeux, en voyant arriver cette petite caravane, et il voulut signifier à son maître que quelque événement extraordinaire allait se produire. Mais son maître semblait distrait et Moussu considéra le spectacle pour lui seul, avec ses gros yeux de bête pensive.
Le spectacle se compliqua bientôt d'une audition et les oreilles de l'animal se tendirent.
Une voix s'était élevée dans le désert blanc :
— Hep ! Jacqueline ! Es-tu là ?
Les échos déconcertés répétèrent cet appel à toutes les montagnes :
— Hep ! Jacqueline ! es-tu là ?
Alors, les amoureux tressaillirent.
— Écoutez ! dit Silvère.
Deux minutes après, la voix reprit, beaucoup plus distincte :
— Hep ! Jacqueline !... hep! Silvère ! m'entendezvous ?
— C'est M. l'abbé ! balbutia Silvère eu se levant. Que peut-il nous vouloir ?
— Hep ! hep !
— Par ici ! cria une autre voix que Silvère reconnut pour appartenir au guide Couquerot. Je vois leurs tracés dans la neige ; ils ne peuvent pas être bien loin !
— Pourvu qu'il ne vienne pas reprendre son consentement ! dit Silvère à son amie.
Mais la jeune fille ne semblait rien entendre. Indifférente à tout, elle continuait à regarder, de ses yeux vagues, le soleil pâle entre les cimes blanches.
— Hep ! Jacqueline !
Cette fois, la voix était fort proche, et Moussu crut devoir y répondre bruyamment, en levant sa tête avec énergie.
— Les voilà ! cria le Couquerot. Ils sont sous ce rocher ! Par ici !
Et les amoureux aperçurent l'abbé Bordes, qui, le cou perdu dans un cache-nez énorme, arrivait lourdement sur la mule Cadette. Il portait, au bout de sa main gauche, une lanterne puissante que, dans son émotion de touriste malgré lui, il avait oublié d'éteindre au lever du soleil, et il était flanqué de deux guides : le Couquerot et Léon Bielle.
— Hep ! Jacqueline ! Enfin, on te trouve 1 Tu ne
pouvais pas répondre plus tôt? Et toi aussi, Montguilhem, tu laisses les gens s'égosiller, sans leur donner signe de vie?... Ah ! j'aurai attrapé une extinction de voix, bien sûr !... Jacqueline, mon enfant, embrasse -moi ! Tu ne l'as pas tué, tu sais ! Ce n'était pas M. Roumigas, c'était son grand diable d'épouvantail ! un mannequin à bottes et à ceinture rouge qui lui ressemblait ! Le vent avait fait tomber cette machine du cerisier! Comprends-tu?... Dans mes bras, filleule ! et rentrons tranquillement chez nous ! Ah ! Seigneur ! ces émotions me tuent ! j'ai les pieds gelés !...
Et l'abbé sortit un flacon de sa poche, puis but, les yeux au ciel, quelques gorgées de vieux cognac.
Jacqueline avait entendu ces explications sans manifester beaucoup de surprise.
— Ah! vraiment? avait-elle dit d'une voix calme. C'était un mannequin? Alors, je n'ai tué personne ! Tant mieux I
— Hé! s'écria le parrain, dont le cognac avait réchauffé le cœur, ça ne t'étonne guère, il me semble ! Coquine ! Serait-ce un coup monté par hasard ? Est-ce qu'on aurait voulu se jouer de moi et m'extorquer le consentement?... Ah ! scélérats !
— Oh ! parrain, n'ayez pas de ces idées ! J'étais bien sincère, allez ! Demandez à Silvère !... N'est-ce pas, Silvère, que tu ne savais pas, toi non plus?. .
L'abbé bondit.
— Ah ! Seigneur ! ils se tutoient !
Il était pourtant bien innocent, le tutoiement de Jacqueline, mais l'abbé tirait des diagnostics exorbitants de ces symptômes anodins.
— Brigands ! dit-il en tournant bride, je vous ai donné mon consentement : je ne le retire pas ! La parole de l'abbé Bordes... D'ailleurs, il ne serait sans doute plus temps ! N'importe ! Vous avez eu de la chance qu'il ait fait du vent, hier soir !... Veux-tu du cognac, Jacqueline ? et toi, Silvère ? Eh ! vous avez l'air endormis, tous deux ; buvez : ça vous ravigotera !... Moi-même, je vais en reprendre une larme... Vous me tuez, mes enfants !
La caravane redescendit vers Cargos.
Sous le soleil radieux, toutes les montagnes, semblaient avoir des robes nuptiales.
. Emile Montguilhem mourut, quelques jours après son arrestation — des suites delà tuberculose, dirent les docteurs — des suites du maléfice que Laroque lui avait jeté, pensèrent les montagnards.
Ce deuil retarda de quelques mois le mariage de Silvère et de Jacqueline.
Mais au printemps, quand les avalanches annuelles du pic de Gargos eurent roulé à travers le village, l'abbé Jacques Bordes bénit Funion de sa filleule avec le propriétaire de la Chevelure de Madeleine, dans la petite église en ruines, aux brèches un peu plus larges, aux dalles un peu plus herbeuses. Poupotte sonna la cloche avec vigueur.
Auguste servit la messe avec éclat; il s'était préparé de longue date, et il ne se trompa, ni au Suscipiat ni à l'Élévation,
„ Derrière les époux, étaient quelques parents, parmi lesquels François Montguilhem, le vieux pasteur dont le troupeau marqué de bleu était revenu l'avant-veille de Pontacq, et le docteur Henri Bordes, le médecin bien connu d'Aigues- Vives-les-Bains. Après eux, s'alignaient, sous leurs costumes des grands jours, presque tous les habitants de Gargos. La chèvre de Cojola, une habituée du saint lieu, risqua elle-même sa tête curieuse par la brèche de la chapelle; mais, devant une assistance aussi brillante, elle se troubla fort et s'en alla, sans qu'on eût besoin de lui dire : « houch ! houch ! »
M. Àntonin Roumigas n'était pas du cortège. Il avait manifesté une indignation violente, en apprenant que l'abbé Bordes accordait la main de Jacqueline à Silvère Montguilhem.
— * Comment ! s'était-il écrié ; un membre du clergé qui s'allie avec le frère d'un assassin ? Ces gens-là déshonorent ma famille î
Et il s'était empressé de quitter Gargos, où il craignait du reste que les nouveaux époux, assistés de leur oncle, le docteur Henri Bordes, ne lui rendissent l'existence difficile, après l'affaire Laroque- Montguilhem. Il était retourné à Sauveterre-de- Béarn, son village natal, où un sénateur de la
:m LA CHEVELURE DE MADELEINE
région, qui avait peur des sorcières sans doute, lui avait fait obtenir un bureau de tabac.
Sur le pic de Gargos, au milieu des Pyrénées bleues et blanches, les touristes actuels remarquent une croix de marbre ; mais Jacqueline et Silvère n'en ont pas élevé sur les montagnes où ils se sont embrassés par la suite : leurs revenus n'y auraient pas suffi, quoique la Chevelure de Madeleine fît des recettes croissantes !
Quelques semaines après la noce, l'abbé apprit, de la bouche même des nouveaux mariés, l'histoire véridique de ce détournement de cascade, qui l'avait tant ému l'année précédente.
— Ah ! bandit ! cria-t-il en se tournant vers Silvère. C'était toi !
Il crut tomber sous une attaque d'apoplexie.
— Puisque nous vous l'avons rendue, mon oncle ! dit Jacqueline en souriant. Allons ! donnez l'absolution à votre neveu !
Ce fut la dernière émotion de l'abbé Bordes.
Désormais à l'abri des agitations de ce monde, il a remonté som tour hydraulique à côté de la nouvelle cascade, et il s'est remis à faire des coquetiers, au milieu de ses belles montagnes, qu'il ne regarde pas.