SCENE I
GASTON, VIVETTE, puis LE COLONEL à deux reprises
GASTON. — Quel jour sommes-nous ?
VIVETTE. — Samedi. Tu ne te rends même plus compte que tu n'es pas allé au bureau cet après-midi?
GASTON. — Quelle heure est-il ?
VIVETTE. — Bientôt cinq heures. (Elle l'observe un instant par dessus son journal puis elle éclate de rire.) Tu as l'air d'un fauve en cage !
GASTON. — Il n'y a pas de quoi rire. J'en ai assez moi, tu comprends ! Assez ! Assez ! Assez ! !
VIVETTE. — Bien, bien... j'ai compris ; ce n'est pas nécessaire de pousseï' des hurlements de sauvage.
GASTON. — Vivette, si demain, tu ne le mets i)as à la porte, c'est moi qui m'en irai !
VIVETTE. — Je ne vois pas pourquoi je le chasserais. Il ne m'a rien fait, cet homme, qui justifie...
GASTON. — Alors, c'est moi qui le ficherai dehors!
VIVETTE. — Tu serais assez mufle pour cela.
GASTON. — Mufle, moi ? Tu vas retirer ce mot illico !
VIVETTE. — Non.
GASTON, menaçant. — Tu ne veux pas ?
VIVETTE. - Non, te dis- je !
GASTON. — On ne te changera pas, tu as bien toujours la même tête de mule !
VIVETTE, piquée an vif. — Une tête de mule, moi? Répète un peu pour voir ? Tu vas retirer oe mot et tout de suite !
GASTON. — Non I
VIVETTE. - Tu ne veux pas ?
GASTON. -^ Je maintiens mule ! (A cet instant le colonel Patch en uniforme entre au fond sans être remarqué. Il demeure souriant près de la porte et écoute, tandis que le ton monte.)
VIVETTE. — Ah ! c'est ainsi ? Eh bien ! moi je redis mufle ! je triple mufLe ! je décuple mufle ! ! !
GASTON. — Prends garde, Vivelle. Je le supplie de le taire, sinon, je te gifle !
VIVETTE. — Tu es l)icn capable de te conduire comme une l)rule !
GASTON. — Et loi comme une gourgandine.
VIVETTE. —'Tu n'es qu'un gro.ssier personnage!
xT.P'^^7^^- ~ •^'*'" ^^ ^^^^^- ^^^ 'es airs de Sninle- Ni louche !
yiVETTE. — Et moi j'en ai plus qu'assez de ta vulgarité, de ton ingratitude, de tes affronLs...
GASTON. — Vas-tu te taii-e, chipie ?
VIVETTE. - Mal embouché !
GASTON, levant la main. — Répèle mal embouché?
LE COLONEL. — Aoh shoking ! (Ce disant il s'est brusquement interposé. Il leur met à chacun une tablette de chewing-gum dans la bouche en disant chaque fois.) Chewing-gum! (Gaston et Viuette se mettent machinalement à le mâcher. Le colonel sourit en disant :) It's very good. (Puis il va à la porte de sa chambre à cour, leur fait un salut amical et narquois de la main et dit:) Bve, ])ve (Qela en entrant dans sa chambre. Le tout est 1res rapide.)
GASTON, dont la colère est tombée. — Et voilà il se conduit comme s'il était chez lui ; l'animal ' Tout ce qu'il sait faire, c'est nous fourrer son chewing-gum dans la bouche.
VIVETTE. — Ça te la ferme un moment. C'est toujours ça de gagné sur tes grossièretés.
GASTON. — En fait de grossièretés, on bat tous les records avec ce caoutchouc dans la bouche.
VIVETTE, mâchant. — Monsieur est délicat En ce moment, toute l'Europe en mâche du chewing-gum.
GASTON. — Par snobisme. C'est comme une épidemie.
VIVETTE. — En fait de calamité... l'Europe ne ta pas attendu. Le chewing-gum, c'est...
GASTON. — C'est répugnant.
VIVETTE. — Moi je ne trouve pas cela désagréable.
GASTON. — Moi j'ai ce mastic en horreur ! (// l'ôte de sa bouche et le jette violemment à terre ) Pouah !
VIVETTE, riant. — Tu m'amuses !
GASTON. — Poui-quoi?
VIVETTE. — C'est au colonel Patch que tu en veux et tu te venges sur le chewing-gum.
GA5T0N, énervé. — Le colonel!... le coloinel!... Ah oui ! parlons-en de celui-là. Il faut qu'il s'en aille, tu m'entends !
VIVETTE. — Mais poui-quoi ? Il est poli, pas encombrant, discret...
GASTON. — Forcément qu'il est discret, il ne sais pas im mot de français.
VIVETTE. — Et puis, il ne nous gêne pas puisque personne n'occupait sa chambre. Il ne nous coûte rien, au contraire : il m'apporte des fleui^, des petits cadeaux... c'est un genUeman.
GASTON. — Tu ne veux pas comprendre.
VIVETTE. — Qu'est-ce que tu insinues ?
GASTON. — Voyons, Vivette, ne te fais pas plus gourde que tu n'es. De quoi ai- je l'air, moi, en tolérant cet Américain dans notre appartement ? Hein, peux-tu me répondre ?
VIVETTE. — De quelqu'un qui connaît les lois de l'hospitalité.
GASTON. — Les lois de l'hospitalité ? Je les connais mieux que quiconque, mais il y a des limites à tout.
VIVETTE. — La vérité, c'est que tu es jaloux.
GASTON. — On le serait à moins.
VIVETTE. — Tu sais très bien que ma conduite est irréprochable.
GASTON. — Comment le saurais-je ? Je suis toute la journée au bm'eau.
VIVETTE. — Merci pour la confiance que lu me témoignes.
GASTON. — Inutile de te vexer. J'ai décidé qu'il s'en irait : il s'en ù'a I
VIVETTE, vivement. — C'est bien, c'est bien ! Chasse-le et il ira raconter aux Etats-Unis comment on ivçoit les soldats américains chez nous... ils seront édifiés.
CIIEWING-GUM 9
GASTON. — Mais nom d'une pipe ! Il devrait comprendre qu'en s'incrustant ici, il te compromet ! Il devrait compi-endre qu'il me ridiculise et s'en aller de son propre chef !
VIVETTE. — Alors explique-lui tes raisons.
GASTON, (bourru.) — Comme c'est facile... je ne sais pas un mot d'anglais.
VIVETTE. — Prends des leçons.
GASTON. — C'est malin. (Un temps.) Tu as beau jouer l'indifférence. Je sais que lu désires sa présence. Mais je ne suis pas dupe. i
VIVETTE. — Tu es bête. Ce n'est pourtant pas moi qui l'ai inventé.
GASTON. — J'en conviens : c'est moi ! Mais j'avais trop bu... D'ailleurs il y a deux semaines de cela.
VIVETTE. — Onze jours.
GASTON. — Tu les comptes ? Soit : il y a onze jours je l'avais invité jxjur la nuit... parce que lui< aussi avait trop bu... Rappelle-toi, Pierre était avec nous ; c'est lui qui faisait l'interprète.
VIVETTE. — Ils se sont peut-être mal compris.
GASTON. — Tu veux rire. Pierre sait très bien l'anglais. Non, non, ce| n'est pas difficile à comprendre : s'il est encore ici, c'est parce que tu lui plais. Et comme tu n'es pas indifférente à ses avances, il insistera jusqu'à ce que tu cèdes.
VIVETTE. — Tu as de l'imagination.
GASTON. — Allons Vivette, reconnais loyalement que j'ai raison. Tout cela est tellement apparent. Tu n'es pas assez sotte pour ne pas saisir sa stratégie?...
VIVETTE, (pouffant). — Sa stratégie!...
GASTON. — Ou sa tactique si tu préfères. Elle est claire sa tactique, elle est transparente. Souviensloi comment les choses se sont passées : nous le remarquons en bas, devant notre porte... il te regarde d'une façon bizaiTC, presque indécente, hésite et nous suit...
VIVETTE. — Qu'en sais-tu ?
GASTON. — Ce n'est pas par hasard qu'il s'est trouvé ensuite au dancing, à la table à côté de la nôtre. Je continue : il t'invite à dansier, Pierre arrive. Ils échangent quelques propos... et nous fraternisons ; on boit toute la soirée... au moment de rentrer, il ne se souvient plus de l'adresse de son hôtel. Alors, je l'invite..
VIVETTE. — Parce qu'il avait réglé toute l'addition. Et quelle addition !
GASTON. — Il avait bien bu sa pai't. Nous finissons la soii'ée ici et... il s'endort à côté dans un de mes pyjamas. Or, il y a dix jours de c^la et il est encore là...
VIVETTE. — Non, je l'ai donné à la blanchisseuse.
GASTON. - Qui ?
VIVETTE. — Ton pyjama.
GASTON. — Il s'agit bien de mon pyjama ! C'est du colonel que je parle. C'est lui qui ne démarre plus d'ici.
VIVETTE. — Il a dit à Pierre qu'il avait perdu l'adresse de sou hôtel.
GASTON. — Plaisante maintenant. Il a bien su la retrouver celte adresse, le lendemain, puisqu'il a fait apporter ses bagages.
VIVETTE. — Il faut croire qu'il se plaît chez nous.
GASTON. — Beaucoup trop. Mais à moi, il me déplaît qu'il s'y plaise, lu m'entends. Je sens déjà entre vous toutes sortes de complicités, de choses troubles...
VIVETTE. — C'est toi qui les inventes ces choses tix)ubles. D'ailleurs, on ne le voit pas de toute la journée. Il mange dehors, et le soir tu es là.
GASTON. — Oui, mais le malin, je m'en vais avant lui... Et nous n'avons qu'une chambi-e de bain... Ce n'est pas difficile d'imaginer comment des frôlements peuvent se produii-e, comment des...
VIVETTE. — Gaston, tais-toi, tu m'insultes !
GASTON. — Non, je ne t'insulte pas. Mais je sais comment sont les l'emmes. El tu ne me feras jamais croire qu'il reste ici pour mes beaux yieuîx. Son objectif, c'est toi. Tout lui sera bon poiu- y parvenir.
VIVETTE. — La jalousie te fait dii-e des monstruosités. Il est très courtois, très correct. A moi, il ne m'inspire que de la sympathie.
GASTON. — De l'amour, ose dire le mot.
VIVETTE. — Tu es fou. Il a au moins vingt ans de plus que moi !
GASTON. — Qu'importe, je sais ce que je dis. Et lui ne se cache pas pour te regarder goulûment. Tiens, le premier soir' déjà, il t'a embrassée.
VIVETTE. — Toi aussi il t'a embrassé. De quoi te plains-tu ?
GASTON. — Oui... sm* le front, poui' rire.
VIVETTE. — Et moi, sur la joue pour s'amuser... C'était sous l'effet de l'alcool.
GASTON. — Ou du désir.
VIVETTE. — Il faut toujours que tu exagères.
GASTON. — Non, je vois juste. D'ailleurs, si ses intentions étaient pures, il n'aurait pas payé le loyer.
VIVETTE. — Quel loyer?
GASTON. — Le loyer de l'appartement.
VIVETTE. — Notre loyer ?
GASTON. — Oui. Quand j'ai passé à la gérance pour m'acquitter, on m'a répondu que je ne devais rien, que le loyer était payé d'avance pom' trois mois par le colonel Patch. C'est gai !
VIVETTE. — Tu trouves que c'est triste ?
GASTON. — Pas triste, dégoûtant.
VIVETTE. — C'est magnifique !
GASTON. — Ah ! tu crois ? Mais réfléchis un peu : cela montre qu'il entend rester trois mois chez nous, qu'il prétend acheter tes faveurs... ou ma compUcité... ou les deux ensemble.
VIVETTE. — Mon pauvre ami tu t'égares. C'est tout simplement une façon élégante de nous remercier pour les petits dérangements qu'il occasionne.
GASTON. — Quelle naïveté ! Drôle de façon élégante : c'est ainsi qu'on s'y prend quand on a affaire à une jDoule et à un gigolo — pour ne pas dire pirfe.
VIVETTE. — Gaston, tais-toi !
GASTON. — C'est ainsi. D'ailleurs, tu n'as rien fait pour le décourager, au contraire.
VIVETTE. — Je suis polie avec lui. C'est tout. Cela n'a rien d'immoral, je suppose ?
GASTON. — Oui... usie politesse enveloppante. Je connais ça.
VIVETTE. — Et quoi encore ? On ne peut pas sie faire comprendre avec toi. Tu vois du mal partout.
GASTON. — Oses-tu nier que liier soir encore, il t'a embrassée ?
VIVETTE. - Hier soir ?
GASTON. — Parfaitement, hier soir. Il t'a baragouiné quelques mots d'anglais et tu as répondu : yes.
VIVETTE. — C'est tout ce que je sais d'anglais.
GASTON. — Tu mens. Il t'a sûrement demandé s'il osait t'embrasser devant moi ; et ravie, madame a dit : yes.
VIVETTE. - Soit. J'ai dit : yes.
GASTON. — Tu as dit yes. Pom*quoi ?
VIVETTE. — J'ai dit yes pour répondre quelque chose... Mais je n'ai pas compris ce qu'il voulait.
GASTON. — Me prends-tu pour un imbécile ? Il y a longtemps que je le soupçonne de savoir l'anglais.
VIVETTE. — Serait-ce un crime ?
GASTON. — Non. Mais c'en est un de me le cacher.
VIVETTE. — Rassure-toi je n'y entends rien.
GASTON. — Menteuse !
VIVETTE. — Je te répète que je ne sais pas l'anglais. Je le regrette d'ailleurs.
GASTON. — Je sais que tu sais l'anglais.
VIVETTE, {ferme.) — Je ne sais pas î anglais!
GASTON. — En tout cas, tu le comprends.
VIVETTE. — Non te dis- je !
GASTON. — Si ! j'en suis certain ! (Dès cet instant le ton de la dispute monte jusqu'à l'interViention du colonel.)
VIVETTE. — Ce n'est pas vrai.
GASTON. — Yes. Et « yes » alors ? Ce n'est pas de l'anglais peut-être ?
VIVETTE, excédée. — Non, c'est du chinois ! Crétin, va ! (A ce moment, sans être vu, le colonel^ Patch entre, venant de sa ctiambr\e ; il neste sur le seuil et écoute., souriant. Le dialogue s'accélère, tandis que Patch tourne la tête à gauche et à droite, comme pour suivre une balle de tennis.)
GASTON. — Crétin ? Pas tant que loi, petite gourde !
VIVETTE. — Malappris !
GASTON. — Tu n'es qu'une bécasse !
VIVETTE. — Et loi qu'un âne !
GASTON. — Une pécore !
VIVETTE. — Un serin !
GASTON. — Une dinde !
VIVETTE. — Un pal troquet !
GASTON. — Une buse !
VIVETTE. — Un emplâtre !
GASTON. — Vas-tu te taire à la fin !
VIVETTE. — Non, je ne me tairai pas !
GASTON, levant la main. — Ah ! tu ne veux pas te taii-e ? . . .
LE COLONEL, intervenant vivement. — Aoh no I... (// s'est avancé et lui a brusquement introduit un morceau de chewing-gum dans la bouche en répétant :) Aoh no, Gaston. Ghewing-ginn ? (Cela doit être fait avec un mélange de bonne grâce et d'autorité qui laisse Gaston sans réaction, sinon qu'il .se met à mâcher rageusement en poussant deux ou trois sons inintelligibles.)
VIVETTE, encore dans le mouvement de colère. — Tu devrais avob honte de te conduire ainsi devant notre hôte ! Tu devrais...
LE COLONEL, même jeu avec Vivette. — Aoh non, little ladyl... Chewing-gum? (Puis, gentiment, après lui en avoir aussi placé un morceau dans la bouche.) Can I kiss y ou again ?...
VIVETTE, qui s'est mise à mâcher aussi fait signe qu'elle ne comprend pas, lève les épaules, regarde son mari, hésite et répond. — Je ne comprends pas.
LE COLONEL. — I should like very much to kiss you ? (Il se touche les deux joues de l'indetc pour montrer ce qu'il veut.)
VIVETTE, même jeu l'imitant, puis croyant comprendre. — Ah ! vous voulez vous raser ? Vous pouvez, la chambre de bain est libne.Yes, vous pouvez, yes, yes.
LE COLONEL. — Aoh thanks, you are very nice. (Et il l'embrasse posément sur les deux joues.) .
GASTON, éclatant. — Nom de nom de mille millions de nom de nom ! ! !
LE COLONEL. — What's the raatter ? Do you want me to kiss you too. (// va à Gaston, lui prend la tête entre les deux mains et l'embrasse comiqnement sur le front.) You arc good fellow. (Puis il va à la porte du fond, toujours souriant, fait un signe amical de la main et sort en disant : ) Byo bye, sce you soon. (Gaston et Vinette restent un instant médusés, mâchant leur chewing-gum.)