VIVETTE, GASTON
GASTON, s'affalant sur une chaise. — Ouf!... je renonce à comprendre... ma parole, il est fou !
VIVETTE. — C'est toi qui n'es pas nonnai.
GASTON, se redressant. — Ah !. je ne suis pas normal, moi ? Tu vas voir comment je m'en vaLs lui botter le derrière à ce... à ce...
VIVETTE, méprisante. — C'est cela : va lui botter le derrière... en anglais.
GASTON. — Et moi, je te conseille de te taire en français ! (5e surprenant à mâcher ncrucusement son chewing-gum il le jette à terrée.) Pouah ! Il m'empoisonne avec son chewing-gum ! Je ne comprends pas qu'une race soi-disant civilisée, ne trouve rien de plus esthétique que de mâchonner comme des ruminants, à longuem' de journée ? Des grands enfants mal élevés ! Voilà ce qu'ils sont !
VIVETTE. — Dans ce cas, je ne m'explique pas ta jalousie ?
GASTON. — Je ne peux pas me laisser ridiculiser plus longtemps par un yankee qui n'a aucun sens des convenances et une femme qui se pâme devant ses sourires de cow-boy à la manque !
VIVETTE, ostensiblement. — Hi ! hi ! hi !
GASTON. — Qu'est-ce que tu dis ?
VIVETTE. — Moi ? Rien. Tu m'amuses : je ris.
GASTON, furieux. — Ah ! je t'amuse ?... (Sonnerie du téléphone. Il va répondre.) Allô ?... Allô ?... Oui, c'est ici... Lui-même... Qui?... La gérance Bardet?... Non, monsieur il y a errem'. Comment ?... Mais je proteste... jamais de la vie!... jamais je n'ai loué de villa.. Hein ? La villa des Cèdres, douze pièces... Mais voyons monsieur, je n'ai pas d'enfants, je suis seul avec ma femmje, que voulez-vous que je fasse de douze pièces... Quoi ?... Comment, louée à mon nom, c'est un peu raide!... Qui?... Lie colonel Patch ?... Il n'y a qu'à passer pour signer le bail?... Mais de quoi est-ce qu'il se mêle encoi-e, cet indivi-
du ?... Ah oui ?... Eh bien ! mroi, je n'en yeux pas de cette villa, vous compreniez !... je n'en veux pas!... je me fiche de voliie appréciation !
VIVETTE, intervenant vivement. — Gaston, sois poli ! Ne refuse pas tout de suite !
GASTON. — C'est payé d'avance pour un an ?...
VIVETTE. — Tu vois bien !
GASTON. — Tais-toi ! (A» téléphone.) Je parle à ma femme... Quoi?... Je m'en moque, faites-en ce que vous voudrez ! . . .
VIVETTE. — Imbécile ! {Lui arrachant le cornet des mains, au téléphone.) Je parle à mon maiù. Mais non, monsieur, attendez... attendez encore, cela peut s'arranger... Comment ? C'est Mme Nerfin... C'est cela, nous passerons lundi... Entendu, au revoir, monsieur. (Elle raccroche.)
GASTON. — Et tu vas encore m'affirmer que tu n'es pas complice.
VIVETTE. — Complice, moi ? De quel crime ?
GASTON. — Tu le sais mieux que moi. Vous vous entendez tous les deux pour me rouler ! Ah ! vous ne manquez pas de culot ! Si vous croyez m'avoir par des amorces de ce genre et filer le parfait amour sous mes yeux, tu te trompes ! Ah ! je vous vois venir : dégageons le petit mari de ses soucis d'argent, étouffons-le sous le confort et il s'estimera satisfait, il s'effacera gentiment en applaudissant, il fumera des gros cigares, il bouffera du chewing-gum pendant qu'on se sucera la pomme !...
VIVETTE. — Tu as fini ?
GASTON, hurlant. — Non, mon petit, je commence! (// lui saisit les poignets.) D'abord, tu vas m'cxi)li(iuer à quoi rime cette histoire de villa !
VIVETTE. — Je te jure que je nien sais i)as plus que toi. Lâche-moi, tu me brutalises !
GASTON, la repoussant . — Tu ne mérites même pas ça.
VIVETTE. — MaintiMianl, calme-loi et écoule-moi.
GASTON. — Ah ! tu avoues !...
VIVETTE. — Non, je raisonne. S'il plaît au colonel Patch, en dehors de toute équivociue, de nous récompenser royalement : primo, c'est son droit ; secondo, nous serions bien bêtes de refuser.
GASTON. — Sans équivoque ?... Tu crois qu'on paie le loyer des gens et qu'on leur offre ainsi des châteaux, sans contre-partie ?
VIVETTE. — Il n'offre pas des châteaux, il a loué pour nous une villa...
GASTON. — Pour nous et poiu- lui, ne l'oublie pas.
VIVETTE. — Probablement, et après ? Il est sans doute très riche, cet Américain et ça l'amuse de nous faire plaisir !
GASTON. — De te faire plaisir, précisons.
VIVETTE. — Mais non, Gaston, à toi aussi. C'est peut-être une manie qu'il a d'être généreux. Alors, pourquoi n'en profiterions-nous pas ?
GASTON. — Toi, tu plaides trop bien sa cause pour ne pas êti'e du complot.
VIVETTE. — Décidément, tu es incurable. Ah ! si tu avais une situation de tout repos, avec des rentes, je comprendrais, que tu te vexes, mais, avec ce que tu gagnes, il n'y a vraiment pas die quoi faire le gourmand !
GASTON. — Le peu que je gagne, je le gagne honnêtement.
VIVETTE. — Ce que tu peux être buté ! Je te dis qu'il ne me fait pas la cour. Jusqu'à preuve du, contraire, c'est un homme sérieux, un soldat, qui s'est battu à la guei-re. C'est peut-être un héros.
GASTON. — Voilà le grand mot ! Ah ! je l'attendais ce mot qui vous fait frissonner, toutes, tant que vous êtes ! Et qui te prouve que ce n'est pas un gangster ? Hem ?
VIVETTE. — Un gangster, lui ? Tu ne l'as donc jamais regardé ? Il a un beau regard franc, des manières douces, mi source presque angéhque, il sue la délicatesse, il...
GASTON, surpris. — Et quoi encore ? Tu vois comment lu te trahis.
VIVETTE. — Moi ?
GASTON. — Parfaitement : (L'imitant.) un sourire angélique... il sue la délicatesse... Et toi, tu sues l'amour ! Tu es toute pantelante d'admiration ! Ose dire non ?
VIVETTE. — Il n'est pas question d'amom*. Mais je l'admire. C'est mon droit.
GASTON. — De l'admiration à l'amour, il n'y a qu'un faux-pas... et tu ne désires que trébucher !
VIVETTE. — En voilà assez ! Ta conduite est outrageante. Tes soupçons m'offensent et s'il faut continuer de vivre avec un quinteux et un jaloux de ton espèce... eh bien ! je le ferai, le faux-jias ! Tiens-le toi pour dit ! Au revoir. (Elle se dirige vers la porte de l'appartenwnt.)
GASTON. — Où vas-tu ?
VIVETTE. — Laver les chaussettes.
GASTON. — Mes chaussettes ? Pom'quoi mes chausseltes ?
VIVETTE. — Parce qu'elles sont sales, figures-toi ! Paie-moi une bonne, cela t'évitera de }>oser des questions aussi stupides ! (Elle sort en claquant la porte.)