SCENE III
GASTON, puis CLEMENCE (Gaston a fait un mouvement pour la suivre, en disant : « Vivette, je... » Mais elle lui a fermé la porte au nez. Alors, excédé, il crie à travers la porte.)
GASTON. — Oh!... 0...h ! 0..,h ! '! ! Je t'en donnerai moi, des bonnes, une demi-douzahie, pour que tu puisses te consacrer à ton colonel I... Tu vas voir de quelle... de quelles chaussettes je me chauffe! (Traversant la pièce, il butte sur une boulette de chewing-gum qu'il avait lancée à terre ; // trébuche mais la boulette .s'est collée à son soulier, il la prend et la rejette furieusement à terre.) Zut ! encoi-e cette
cochonnerie de chewing-gum ! Ah ! je lui en ficherai, moi, du chewing-gum sm- la figure ! Parfaitement, mon colon ! . . . sur la figure ! ! , ! (Ce jeu de scène peut naturellement se mimer sans chewing-gum. On frappe au fond.) Qu'est-ce que c'ast ? Entrez. (La porte s'ouvre et Clémence entre timidement.)
GASTON. — Eh bien ! ne vous gênez pas ! Et la sonnerie ?
CLEMENCE, elle mâche du chewing-gum. — Excusez-moi, monsieur... on ne répondait pas... alors...
GASTON. — Que désirez-vous ?
CLEMENCE. — Je suis la bonne.
GASTON. — QueUe bonne ?
CLEMENCE. — La bonne à tout faire.
GASTON. — Qu'est-ce que vous me chantez-là ?
CLEMENCE. — C'est bien chez M. Nerf in ici ?
GASTON. — Je commence à en douter, madame !
CLEMENCE. — Pourtant, c'est marqué sur la porte.
GASTON. — Possible, madame, mais je n'ai pas engagé de bonne à tout faire.
CLEMENCE. — Vous devez vous tromper... ou aloi^s c'est votre dame qui...
GASTON. — Ce n'est pas ma femme qui commande ici. Ni moi non plus, d'aillem*s.
CLEMENCE. — Ah ?... C'est ni vous, ni votre dame ? Alors qui c'est-y qui...
GASTON, brusque. — Qui c'est-y qui quoi ?
CLEMENCE. — Qui m'a payée d'avance pour travailler chez vous ?
GASTON. — Vous devez le savoir.
CLEMENCE. — Non, monsieur. On m'a seulement remis cette lettre pour vous au bureau de placement. (Elle lui donne la lettre.)
GASTON, lisanl. — « Madame Clémence Nicolm est engagée comme bonne à tout t'aii-e, cuisinière, cliez Monsieur Gaston Neri'in, 18, rue Saint- Jacques. Condilions : 6000 francs par mois, nourrie mais non logée. Entrée immédiate. Les gagies seront versés par le colonel Patch. La susnommée a déjà reçu à l'avance son traitement pour trois mois. Agence Nolos... » Et vous trouvez ça normal, vous ?
CLEMENCE. — Je ne me pose pas de question, monsieur.
GASTON. — Et pour cause... Qu'est-ce que vous avez dans la bouche !
CLEMENCE. — Du chewing-gum, monsiem*.
GASTON. — Du chewing-gum ? Vous n'avez pas honte, à votre âge !
CLEMENCE. — Il paraît que c'est bon pour les gencives.
GASTON, péremptoire. — C'est dangereux ! Pour tout ! D'abord ça donne le ver solitah'e.
CLEMENCE. — Monsieur veut rire...
GASTON. — En ai-je l'air ? Vous vous appelez Clémence Nicolin ?
CLEMENCE. — Oui, monsieui'. Jai de bons certificats.
GASTON. — Je m'en fous! Savez -vous 1 anglais?
CLEMENCE. — Non, mais je fais la cuisine française.
GASTON. — Ce n'est pas une cuisinière qu'il me faut, c'est une interprète.
CLEMENCE. — Excusez-moi, monsieur. Alors...
SCENE IV LES MEMES, LIL, puis VIVETTE (Clémence suivra celte scèiie l'air inquiet, retirée dans un coin, attendant que l'on fixe son sort.)
LIL, entrant brusquement. — Coucou ! On peut entrer ?... Bonjour, Gaston... Bonjoui-, madame.
GASTON. — Bon joui-, Lil.
LlL. — Je vous dérange ?
GASTON, bourru. — Non !
LIL. — On ne le dirait pas. Vivctle est ici ? (Mâchant du chewing-gum, elle porte un petit chapeau qui a tout du bonnet de police américain. Bref, un ensemble très sport, montre qu'elle veut se faire remarquer des permissionnaires. Elle peut avoir une jupe aux couleurs de l'oncle Sam et un lainage sur lequel est brodé un insigne de l'armée d'occupation.)
GASTON, môme jeu. — Naturellement qu'elle est ici. Elle ne bouge plus de la maison depuis dtx jours.
LIL, avidement. — Et lui ?
GASTON. - Qui, lui?
LIL, même jeu. — Le colonel, voyons !
GASTON. — Ah ! ça oui, il est ici. Il est tout ici ! Il est totalement ici. (Criant.) Il n'y a même que lui ! Lui toujours ! Lui partout ! !■ !
VIVETTE, entrant du jardin. — Qu'est-ce qui se passe ?... Ah ! c'est toi, Lil. (Un temps bref, durant lequel Gaston a successivement dévisagé les trois femmes qui mâchent du chewing-gum. Cela doit être très apparent.)
GASTON (mettez-vous à sa place). — II se passe que j'en ai par-dessus la tête ! Il se passe que la raison s'égare à voir le manège ridicule de toutes les femmes qui ne savent plus qu'inventer pour plaire aux soldats de la divine Amérique. (Le ton monte crescendo jusqu'à sa sortie.) Ce ne sont plus des hommes, mais des héros ! Que dis- je, des dieux ! Pâmez-vous, mesdames, à la vue de tout ces uniformes kakis ! Minaudez la bouche en cul de poule ! Collectionnez des souvenirs ! Parez- vous de trophées. Lil a son bonnet de police de fantassin et ses insisignes de parachutistes sm' le sein gauche ! Ma femme a des décorations de tankiste sur le cœur, des aiguillettes d'adjudaiit sur sa coiffeuse et un colonel dans l'appartement. Vivent les Américains ! On se dispute lem-s boutons de culottes, comme des étincelles
22 CllEWING-GUM
de gloire ! On trotte, on guette, on accoste, on chasse le yankee ! Ah ! teniez : vous nie faites pitié ! Vous vous imaginez déjà vedettes de cinéma ou star à Hollywood par la seule vertu du chewing-gum. Parlons-en de cette épidémie qui désarticule toutes les mâchoires. Non, mais, regardez-vous, mesdames ! Allez, sucez, mastiquez, salivez, triturez, broyez ! Ne vous gênez pas, tout le continent n'est bientôt plus qu'mie énorme bouche qui mâche, qui mâche, qui mâche sans trêve ! Une immense bouche hallucinante ! Une frénétique bacchanale de ruminants ! Un sabbat de mandibules ! Plus de repos, plus de détente ! C'est un cauchemar, un cauchemar infernal ; vous m'entendez ? (Un temps ; essouflé, chang^eant de ton.) Ouf!... Là-dessus, je te présente la bonne à tout faire que t'envoie ton colonel-providence. Elle a des certificats, du chewing-gum au bec et ne sait pas l'anglais. Fais-en ce que tu voudras. Mais moi, je l'ai déjà moralement foutue à- la porte. Et maintenant, le civil insignifiant va prendre l'air, le mari sans grade et sans gloire vous salue ! (// sort au fond. Les trois femmes ont écouté, de plus en plus ahuries. Elles n'auraient d'ailleurs pas pu placer un mot.)