CE POÈTE L
Quel éblouissement que de vivre à l'époque où nous voici ! Le génie court positivement les rues. On n'entend partout que jugements instantanés sur l'ensemble des plus vastes événements, sentences sans appel touchant les situations les plus touffues, arrêts immédiats contre tel ou tel personnage dont les historiens n'auront pas encore achevé le procès dans cent ans, traits étincelants, éclairs, coups d'œil d'aigle !... Vous déjeunez en paix : soudain votre voisin vous annonce la révolution pour samedi prochain. Vous rêvez dans le métro : un ami monte à une station — et il vous dé-
clare que d'Aununzio est fou ! Il n'en dit même pas si long. « Eh bien ! fait-il, d'Annunzio !... » Sur quoi, il porte gravement son index à son front, qu'il frappe à deux reprises. Et allez, le cas est réglé !
C'est surmenant, une si foudroyante rapidité d'esprit, et l'auteur de ces lignes, qui ne veut engager que lui, déclare humblement ne pouvoir suivre le train dont on le mène.
Un petit jeune homme dansait, et d'ailleurs à ravir. Ramenant sa danseuse à sa place, ce gigolo hors ligne entend qu'on parle de l'entreprise de Gabriele d'Annunzio sur Fiume :
— Vous voulez dire sur Charenton..., corrige-t-il avec grâce.
Un autre, dessinateur du plus fin talent, trace en se jouant un croquis où l'on voit l'auteur des Laudi en officier, pinçant les cordes d'une l>Te, tandis qu'un clown de cinéma le contemple et déclare : « Ce que tu me fais rigoler !... »