CE POÈTE
Le trait est bien joli.
Mais il y a pis, hélas ! car tout le monde ne peut avoir tant d'esprit, et Gabriele d'Annunzio s'est fait par son ardeur de grands ennemis. Ceux-ci ne le renvoient pas négligemment à im asile d'aliénés, ils ne se touchent point le front, mi-sévères, mi-indulgents. Non, mais ils lui lancent l'opprobre, ils l'injurient. Et non pas pour rire, que diable ! Au contraire, ils cherchent l'insulte la plus choisie, la plus grave, la plus définitive, la plus méprisante et la plus venimeuse à leur gré : ils le traitent de « poète» !...
Ah ! ça, c'est leur dernier coup : un homme d'action, d'Annunzio?... Peuh !
un poète, rien qu'un poète !... Un animateur de foules, un tribun?... Un poète, vous dit-on !... Une intelligence, une âme, une volonté entièrement vouées à ce qu'elles croient l'avenir et la grandeur de l'Italie, un patriote avant tout?... Mais non : un poète encore une fois !... Un sol-
dat enfin, un soldat, au moins?... Bah !... oui... peut-être... on ne sait trop : un poète en tous cas, d'abord un poète ! Ils le décrètent de poésie, et qu'il crève sous cet écriteau-là ! Il est poète, et voilà tout, et poète il restera, le malheureux ! Il n'aura sa place ni au tapis vert des conférences, ni au fumoir des hommes sérieux, ni même — qui sait? — ^ ni même sous la tente des officiers : ce n'est qu'un poète...
Il eut pourtant sa place sur les avions de guerre, le lieutenant-colonel d'Annunzio, et presque chaque jour pendant des années ! Il eut sa place d'honneur et de commandement lors du vol sur Vienne. Il eut sa place à bord des sous-marins et des torpilleurs, chaque fois que ceux-ci tentaient des raids plus qu'audacieux ; et au milieu de ses fantassins, dans la tranchée, et aux postes les plus dangereux d'officier de liaison. Et c'est en ces placeslà qu'il a reçu ses blessures de guerre.
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perdu un œil, gagné un à un tous ses grades, et toutes ses croix. C'est en ces places-là, néanmoins, qu'il eût pu ne point se trouver, lui qui déjà savait Ere quand le vieux Garibaldi vint combattre pour la France à Dijon, en 70... Est-ce bien comme poète, oii comme soldat que Gabriele d'Annunzio manqua de devenir aveugle en 1916 ?
Si l'on tient toutefois à ce qu'il y ait surtout de la poésie à soulever un peuple et à le jeter vers la guerre en le haranguant — et en quel style ! — du haut du Capitole ou du balcon d'un hôtel ; si c'est faire œuvre lyrique que d'emmener des milliers d'hommes vers une ville contestée, que d'employer toute sa force et toute sa passion au service de son pays, que de ne même pas craindre, hélas ! de parler durement à ses plus chers amis — nous nous rappelons la Lettre aux Dalmates, expliquée et rachetée par les Aveux de l'Ingrat, tout brûlants d'un
amour tourmenté ! — si ce sont là les marques manifestes du délire sacré... eh bien ! soit, Gabriele d'Annunzio n'est ni un puissant tribun, ni un remarquable chef de parti, ni un patriote fervent, mais un poète uniquement. Soit. Veut-on que nous l'appelions même poète de café, ou poète de salon?... Nous ne demandons qu'à faire plaisir.
Cependant, nous ne pouvons laisser dire comme ça, nonchalamment, dédaigneusement, que Gabriele d'Annunzio est une sorte de grand enfant lunatique et prompt aux coups de tête, qui s'emballe brusquement et se lance à l'aveuglette en telle ou telle excentricité qu'il est irresponsable et exalté — un peu fou, quoi !
Oh, que non !
Quiconque a l'étonnement et le plaisir de bien connaître Gabriele d'Annunzio, sait que ce prince des hommes est un miracle de patience et de volonté. Notre