MON AMI HAILE-MARIAM
Mon compagnon, que cette viA^acité achevait de désorienter, susnrra, plus qu'il ne l'affirma, que le manuscrit était caché à Addis-Ababà même. 11 s'agissait seulement do manifester une volonté nette, de faire apporter le livre sur l'heure afin de ne point laisser le temps à ceux qui le gardaient de l'expédier tout doucement dans l'intérieur du pays, quitte à jurer ensuite, par les serments les plus sacrés, qu'ils ne l'avaient pas en leui' possession.
— JJioun ! dit l'Empereur.
C'est-à-dire :
« Que cela soit ! »
Les Négus d'Étliiopie trouvent dans les ressources de leur langue deux termes pour exprimer leur volonté et leur commandement : l'un est « JcJii », l'autre « îhoun ». Ils se traduisent littél'alement par « Ainsi soit-il ! » Mais, au point de VLie des résultats, ils ont une qualité bien différente : « Ichi », a, au fond, la valeur de notre « Parfaitement... Parfaitement... » C'est un petit mot dont on scande les dialogues que l'on poursuit avec des solliciteurs. Ce « parfaitement » n'engage à rien, c'est une virgule de politesse. (( Ihoun » a la valeur d'un ordre. Si la chose en vaut la peine il. est accompagné d'un froncement de sourcils. Et chacun sait que lorsque Jupiter plisse son front, la foudre n'est pas loin.
HUIT jours ne s'étaient pas écoulés quand je recueillis la preuve que Hailé-Mariani et moi nous avions obtenu à Addis-Alem un « Ihoun » de bonne qualité.
J'ai su depuis que les moines qui se sont constitués les gardiens du livre avaient été frappés de stupeur en recevant l'ordre de communiquer à un étranger cette relique à laquelle ils attachent un prix superstitieux. Ils essayèrent une dernière défense. Ils déclarèrent qu'ils étaient justement occupés à recopier le manuscrit. Quand ce travail serait achevé, ils me remettraient bien A^olontiers cet exemplaire tout frais. Mais l'Empereur répéta son ordre d'une façon qui ne permettait point de tergiversations :
— Vous ferez votre copie plus tard !
Et il fallut obéir.
Je vis donc arriver à mon enclos d'Addis-Ababà un haut fonctionnaire. 11 se présenta avec les déploiements de cortège qui convenaient à un en-
M0.\ AMI HAILÉ-MAP.ÎAM
voyé de l'Emperour. Les chevaux, les mulets et les fusils de son escorte encombraient la pelouse qui me servait de cour d'honneur.
J'accueillis ce messager dans les formes d'usage. Il était porteur d'un manuscrit qu'habillait entièrement une étoffe précieuse. Je le reçus de ses mains, non sans émotion.
Une percale à fond groseille, ramagée de fleurs jaunes, habillait la reliure, elle-même formée de deux planchettes en bois de cèdre recouvertes de maroquin rouge. 11 va de soi que le mot de « maroquin » est ici tout à fait impropre. Les Éthiopiens nomment « tambéné », du nom de la province tigréenne de Tambon où ces peaux sont spécialement travaillées, le cuir que j'avais sous les yeux. Le dos du volume ne portait aucune lettre indicatrice d'un titre. Le plat et le revers étaient ornés de façon identique. Je l'ouvris et je me trouvai en face d'un manuscrit de vingtsix centimètres de hauteur sur vingt-cinq de large et sept d'épaisseur. La matière était de peau do chèvre. Je comptai cent soixante-quatre feuillets, y compris la feuille de garde et le verso. Ces feuillets étaient écrits sur deux colonnes, de dixsept centimètres de hauteur et de huit de large. Il y avait régulièrement dix-neuf lignes par colonne, tracées d'une écriture régulière, un peu grosse. Les caractères atteignaient une hauteur moyenne de quatre à cinq millimètres. Les chan-
gements de chapitre étaient indiqués sans alinéa, par le t'ait que les deux premières lignes du chapitre nouveau avaient été, d'un bout à l'autre, écrites à l'encre rouge.
La feuille de titre portait l'indication suivante :
PHESENTED P,Y
THE SECRETARY OF Sï \TE