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Le bon courtisan semblait si assuré de l'enthousiasme de ces corvéables, que le Négus ne voulut pas paraître moins optimiste que lui.
— Soit, répondit-il, fais ce que tu as dit et tâche de réussir.
Sur cet encouragement Serkis était parti pour TEurope, les poches lourdes d'or.
On était demeuré fort longtemps sans recevoir de ses nouvelles. Déjà cet inquiétant silence rendait courage aux rivaux que son coup d'audace aA^ait déconcertés. Mais de nouveau, les mines s'allongèrent. Un message venait d'arriver pour l'Empereur : il annonçait que Serkis, heureusement débarqué à Djibouti, en compagnie de la locomotive fatidique, se proposait d'entreprendre sans délai la deuxième moitié du voyage.
C'était évidemment à cette minute que les difficultés commençaient. On se gardait d'y penser. On allait, les yeux levés, vers la satisfaction de l'Empereur. De nouveau, le nom de Serkis circulait d'un groupe à l'autre, avec un tintement loyal, comme si jamais on ne l'avait connu fausse monnaie.
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SI je conte ici cette aventure de Serkis, c'est, d'abord, que, plus qu'un long chapitre de considérations variées, elle donne la couleur de ces cours ambulantes qu'un Négus éthiopien traîne après soi dans ses déplacements. C'est aussi parce que les moyens que cet Arménien avait mis en jeu pour se rendre agréable aux ^^eux du ^laitre me parurent un excellent exemple à suivre, au moins pour cette fois.
Je réfléchis que l'homme qui voulait obtenir de Ménélik la communication d'un manuscrit trois l'ois sacré était lui aussi un postulant; et je me mis en quête d'un moyen de faire ma cour au toutpuissant petit-fils de Salomon par un artifice qui provoquerait d'abord son sourire.
Une équipe d'ouvriers hindous, employés là la couverture de l'église d'Addis-Alem venait de se mettre en grève. C'étaient gens de mauvais vouloir. Ils faisaient grand bruit de la protection
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que leur devait le ministre de Sa Gracieuse Majesté Britannique.
Ménélik était venu à xA-ddis-Alem tout exprès pour surveiller la construction de cette église. Habitué à l'obéissance des petits et des grands, il avait, devant cette arrogance d'étrangers infimes, une colère de lion attaqué par des moucherons.
Je me rendis au lever du jour sur le chantier désert. Je ralliai quelques gens de bonne volonté qui se déclaraient ravis de faire plaisir à leur Empereur. 11 s'agissait en somme de marquer sur des tuiles de fibro-ciment qui portaient la firme de Poissy-sur-Seine les places précises où l'ouvrier devait enfoncer son clou, afin de fixer, dans les lattes du toit, deux ardoises en ce point superposées.
Gomme les Hindous avaient emporté leurs outils, avec eux je fabriquai des équerres en bois de cèdre. Elles nous servirent de règles pour figurer à l'intersection de deux lignes qui se coupent, l'endroit où il fallait donner du marteau.
Gette indication suppléa à notre inexpérience. Lorsque quelques centaines de tuiles furent ainsi balafrées, nous nous hissâmes sur le toit de l'église, et des flâneurs s'assemblèrent pour nous voir occupés — tels de bons disciples d'Hiram — à l'édification du Temple.
Au cours delà journée, Ménélik qui passait dans le voisinage entendit le bruit de nos maillets. Il se demanda si les Hindous avaient repris leur
travail et s'approcha pour inspecter leur ouvrage. Il m'aperçut sur le toit, mais je me gardai bien de le voir. J'étais trop occupé à diriger mon équipe. Et puis je voulais lui épargner la petite confusion d'avoir à remercier de son initiative un homme, même ami, qui venait de lui apporter de Paris une lettre de M. le Président de la Piépublique.
JE fus récompensé le même soir de cette discrétion.
Comme je m'asseyais devant ma tente pour le i-epasde la nuit, une cohorte d'écliansons, envo^^és par le Négus, vint m'apporter en pompe une suite de ragoûts et des beaux fruits qu'à la même minute on servait sur la table impériale.
Cette délicatesse d'hospitalité est en Ethiopie le signe de la plus haute faveur, aussi mon compagnon Hailé-Mariam devint-il tout pâle lorsque, après avoir déchiffré la lettre qui accompagnait l'envoi, je lui annonçai cette heureuse nouvelle :
— L'Empereur nous recevra demain.
DANS sa retraite d'Addis-Alem, TEmpereur était à la fois plus difficile avoir et plus accessible <{u'à Addis-Al)abà. Il Aenait là pour éviter les fâcheux et il leur fermait délibérémeut l'accès de son audience; par contre, c'était avec plus de loisir qu'il recevait ceux dont la visite l'intéressait ou lui donnait du divertissement.
Il me fit introduire à l'issue d'une petite cour de justice qu'il avait tenue pour régler luimême un différend survenu entre des paysans du lieu.
Selon l'usage, je le trouvai, assis en tailleur, les coudes soutenus par des coussins de pourpre, sur un divan que recouvraient des tapis de soie. Le bandeau blanc qui ceignait ses tempes, le sommet de son front, aggravait la couleur basanée de son masque. Les manches d'une petite tunique de soie blanche, serrée au poignet par une légère
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broderie d'or, sortirent de dessous sa pèlerine de satin noir, lorsqu'il me tendit la main.
Deux signes favorables indiquèrent que notre entrevue se passerait dans la bonne grâce.
Lorsque cette main, longue, fine, très soignée, qui volontiers caressait la barbe assez grêle et grisonnante, démasqua la bouche, le sourire m'apparut à pleines dents, ce sourire du Négus, encore surprenant de jeunesse, qui ne disait pas la sensualité, mais l'esprit, et dont la grâce bienveillante offrait un si vif contraste avec la puissance léonine du visage.
En second lieu, Ménélik donna Tordre que l'on nous laissât, Ilailé-Mariam et moi, seuls avec lui. Les affaires qui m'avaient amené à Addis-Ababà étaient réglées. Afin de ne point gâcher l'intimité de cette causerie, le Négus n'y voulait pas de témoins.
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DÈS que les officiers de garde se furent retirés, Ménéiik déclara :
— J'ai lu avec beaucoup de plaisir la lettre de M. le Président de la République que tu m'as apportée. Je suis content d'apprendre que la France désire autant que moi l'arrivée d'un chemin de fer à Addis-Ababâ. Ainsi les délais que je redoutais seront abrégés. Mais tout de même je n'ai pas voulu attendre la bonne volonté de tout le monde pour me faire plaisir. J'ai pris les devants. As-tu vu la route que je fais préparer pour me rendre à mon palais d'Addis-Alem ?
Cette route que des milliers de Chankallas assistés de Gouraguiés, de soldats appelés des provinces les plus lointaines, construisaient avec une imposante lenteur, était, à ce moment-là, la fable de l'Ethiopie. On disait que quand elle serait achevée, l'Empereur et l'Impératrice qui, en l'absence de tout chemin même médiocrement carrossable, étaient obligés de recourir à la monture de la mule pour
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se rendre à leurs habitations suburbaines, pourraient se faire conduire en voiture attelée, depuis la capitale jusqu'à Holota et à Addis-Aleri. Déjà les ambassadeurs avaient offert en concurrence des harnachements de gala et des landaus dont Tétat des pistes et les pentes ne permettaient pas encore de faire usage.
Les visites à la route en construction occupaient tout le temps que TEmpereur au cours de sa vacance, ne donnait pas à l'édification de l'église.
Je répondis, en bon 'courtisan, que je n'avais jamais vu une route dessinée dans des proportions plus triomphales.
Ménélik attendait cette réponse.
— Tous les étrangers, reprit-il, qui habitent Addis-Ababâ me parlent en effet de cette route comme d'une merveille. Je te permets de marcher dessus. Mais, puisque tu Tas visitée, tu as pu voir comme les cailloux que l'on accumule mettent du temps à s'enfoncer dans la terre ? Alors quelqu'un m'a parlé d'une locomotive routière et de l'usage que vous en faites en Europe. On m'a montré des dessins. J'ai beaucoup désiré en posséder une en attendant que l'autre m 'arrive sur des rails qui courront depuis Djibouti. ^lais comment hisser une pareille masse sur notre plateau ?
On ne peut imaginer sans en avoir soutenu Téclat quel était jusqu'aux dernières années de sa force, l'intensité de lumière, d'intelligence et de
CHEZ LA PxEL\E DE SABA
vie qui passait dans les yeux du Négus lorsque sa pensée, toujours profonde, venait à s'éclairer de gaieté.
Ménélik continua :
— Tu connais Scrkis ?
Et un mouvement de main indiqua qu'il pesait le personnage à son poids exact.
— ... Je l'ai envoyé chercher la locomotive routière. Il arrive avec elle à Djihouti. Je viens d'en être informé et moi je vais me rendre au-devant d'elle. Ce matin même, jai fait appeler cet officier que le Tsar de Russie a mis à ma disposition. Je lui donne autant de monde qu'il m'en demande. Mais je veux qu'il m'établisse une piste qui aille à la rencontre de la locomotive jusqu'à la gare de Diré-Daoua où le chemin de fer s'arrête. Il y a des ravins et des montagnes à franchir. Je le sais, mais nous les passerons sur des ouvrages d'art improvisés pour un jour. L'officier russe dit qu'il y en a pour quatre cent cinquante kilomètres. Soit. Je lui ai dit ma volonté : il est déjà au travail.
Puis, sans même me laisser le temps de lui dire que, décidément, l'Afrique sera toujours la terre des Pharaons et des miracles, le pays où les Pyramides sortiront de terre, où des homnK^s primitifs accompliront des œuvres devant lesquelles reculent la civilisation et ses ressources, Ménélik dit avec bienveillance :
— Mais parlons de toi.
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EVIDEMMENT quîincl il m'avait aperçu sur la toiture de son église, Ménélik avait deviné que je me préparais à lui présenter quelque requête. Il se souvenait de mes demandes d'autrefois, il pensait que je désirais reprendre au Dabous ma chasse aux éléphants, interrompue trois années plus tôt par la nécessité d'aller dresser pour lui la carte du pays des Beni-Ghangoul.
11 dit spontanément :
— Je te préviens que les éléphants deA'iennent tous les ans plus sauvages. Il te faudra pousser encore plus loin qu'à ton premier voyage si tu veux courir après eux.
Je provoquai chez l'Empereur un étonnement qu'il ne cacha point en lui disant que je ne songeais à poursuivre ni l'éléphant, ni le buffle, mais que j'étais sur la piste d'un livre que je désirais passionnément atteindre .
Le visage de Hailé-Mariam était presque décom-
posé par la peur tandis qu'il fournissait des indications sur le lieu où sans doute le manuscrit était tenu dans l'ombre, sur les personnes qui veillaient autour de ce secret.
Après avoir entendu nos explications, Ménélik réfléchit un peu de temps. Sa figure de lion pensif s'éclairait dans ces occasions d'une lumière qui imposait le respect. Il devenait un intéressant exemplaire d'attention et de force.
A la fin il dit :
— Je suis d'avis qu'un peuple ne se défend pas seulement avec ses armes, mais aA^ec ses livres. Celui dont vous parlez est la fierté de ce Royaume. Depuis moi, l'Empereur, jusqu'au plus pauvre soldat qui marche dans les chemins, tous les Lthiopiens seront heureux que ce livre soit traduit dans la langue française et porté à la connaissance des amis que nous avons dans le monde. Ainsi l'on verra clairement c[uels liens nous unissent avec le peuple de Dieu, quels trésors ont été confiés à notre garde. On comprendra mieux pourquoi le secours de Dieu ne nous a jamais manqué contre les ennemis qui nous attaquaient.
Là-dessus, il se tourna vers Hailé-Mariam et avec une impatience qui était fréquente chez lui et qui se faisait jour lorsque quelque délai apparaissait entre une chose qu'il venait de décider et l'exécution, il demanda :
— Mais es-tu bien sûr de ce que tu dis ?