WINTER JONES
Principal Librarian fl20j
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Il n'y avait plus de doute possible : le livre que je tenais dans mes mains était bien cette version de l'histoire do la Reine ,de Saba et de Salomon, que Négus et Prêtres d'Ethiopie considèrent comme la plus authentique de toutes celles qui circulent dans les bibliothèques européennes et dans les monastères abyssins. C'était le livre que Théodoros avait caché sous son oreiller, la nuit où il se suicida, celui que les soldats anglais avaient emporté à Londres, qu'un ambassadeur rendit à l'Empereur Jean, que ce même Jean feuilleta dans sa tente, le matin du jour où il tomba sous les cimeterres des Mahdistes, celui que les moines avaient dérobé.
Ménélik le rendait à la lumière.
XIIÏ
J'ai connu dans la jungle les joies du chasseur qui découvre les gibiers antédiluviens dont son enfance a rêvé. Ces ivresses sont violentes ; elles n'égalent pas la palpitation de cœur que l'on éprouve à feuilleter un vieux livre où un peuple songeur a enfermé, comme dans un vase précieux, le parfum de sa tradition.
Les heures, les semaines, les mois pendant lesquels avec mon érudit compagnon je vécus hors du temps et de l'espace, en compagnie delà Reine de Saba, de Salomon et de leurs Fils, demeurent pour moi un souvenir si unique, que je me demande parfois si je n'ai pas fait un songe.
Les nécessités de ma mission ne me permettaient pas de m'attabler comme un bénédictin dans la maison de bois de cèdre, de boue et de chaume» qui, à Addis-Ababà, me servait de quartier général. Il me fallait rayonner, suivre l'Empereur dans ses déplacements, m'éloigner moi-même pour
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aller dresser du côté du sud la carte des régions peu fréquentées que traverse le fleuve Aouache. J'étais préoccupé d'étudier cette partie de son cours, ses affluents, d'examiner dans quelle mesure on pourrait, à l'aide d'un léger barrage, l'obliger, à féconder le plateau, aujourd'hui désert, qui sépare son bassin du bassin du lac Zouaï.
L'obligation de ces perpétuels déplacements, les longues chevauchées, le souci de former et de reformer perpétuellement la troupe de soldats et de bêtes qui font cortège aux déplacements de la plus modeste tente, la nécessité de chasser quotidiennement pour nourrir mes gens aux dépens des pintades et des antilopes, le goût d'ajouter quelques paires de cornes rares à une collection déjà très complète, tout cela était autant d'obstacles à un travail régulier.
Certes, pour moi et pour mon compagnon il ne ressembla jamais aux besognes livresques que Ton accomplit dans une bibliothèque ou dans un cabinet de travail. Par contre, nous avions le bonheur d'être plongés dans la nature même qui a inspiré ce poème en prose. Tous les détails qui le rendent frémissant de vie apparaissaient à nos yeux, au toucher de nos mains.
Nous travaillions, le plus souvent, le livre ouvert sur nos genoux, après le rapide souper, pendant que les soldats, accroupis autour des feux, causaient un peu plus loin, cà voix basse.
CHEZ LA REIXE DE SiBA
Bien souvent les nocturnes clartés du ciel sufl'irent pour pousser notre lecture. Les petites bougies qui tremblent dans un globe de verre n'apparraissaient pour la prolonger un instant, que sur la fin de notre veillée.
Alors vraiment nous n'appartenions plus aux actuelles réalités de ce monde. Nous nous réfugiions dans ce beau poème comme dans une tente merveilleuse. Nous respirions les inépuisables arômes qui se dégagent de la sagesse d'un Salomon, et aussi le parfum de cette Reine, dont le spirituel amour continue d'embaumer un cbapitre de riiistoire des âmes.