‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 23 sur 39 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

IL y avait un homme intelligent, Chef des Commerçants de Makeda, la Reine de Saba. Il s'appelait Tamrin. Il chargeait cinq cent Aingt chameaux et possédait soixante-quinze Loutres.

Quand Salomon, le Roi, voulut bâtir la Maison de Dieu, il envoya des messagers à tous les commerçants du monde, à ceux qui habitent en Orient ou en Occident, au Sud et au Nord, afin qu'on lui apportât ce qu'on avait. Et il promettait de payer double. Il avait entendu parler avec éloge de ce commerçant éthiopien, si riche. Il en-

(1) Extraits du Kebar ^ugasl ou la Gloire des Bois.

CHEZ LA BEiyE DE SABA

voya chez lui tout exprès pour Tinviter, car il voulait obtenir de lui de l'or rouge, pareil à celui des Arabes, des bois précieux et du marbre.

Ayant reçu cette invitation, le riche Tamrin, Chef des Commerçants de la Reine d'Ethiopie, alla chez Salomon. Le Roi prit de lui tout ce qu'il désirait et il paya double.

Après cela, ce commerçant intelligent resta auprès de Salomon pendant un long temps. Chaque jour, il voyait la Science de Salomon et il l'admirait. Il tâchait d'entendre sa voix de Justice. Il goûtait les douceurs de sa bouche et de sa parole lorsque le Roi allait et venait dans le travail. Tamrin s'émerveillait de l'amour que Salomon avait pour les siens et de sa loi et de son code. Quand le Roi commandait, c'était avec douceur et humilité. Il pardonnait à ceux qui commettaient des fautes; la sagesse et la crainte de Dieu gouvernaient sa Maison; le proverbe était dans sa bouche; sa voix était délicieuse comme le miel ; sa beauté dépassait celle des autres hommes, et tout, en lui, était surprenant.

Ayant vu toutes ces choses, l'Ethiopien admirait.

Le temps vint pourtant uù Tamrin dut retourner dans son pays. Il se présenta devant Salomon pour prendre congé. Il s'inclina, il le salua, il lui dit :

— Salut à Votre Grandeur. Donnez-moi congé pour que je retourne chez ma Maîtresse, dans ma

màkëda, reixe de saba

patrie. Je suis resté ici très longtemps à contempler votre gloire, votre sagesse, à recevoir beaucoup d'aliments, dont, chaque jour, vous me faisiez largesse. Et, certes, j'aurais préféré demeurer auprès de vous comme un de vos serviteurs I Car ils sont heureux ceux qui entendent vos paroles, ceux qui obéissent à vos commandements. Hélas î je ne puis rester à cause de la confiance de ma Maîtresse, la Reine Makeda et aussi à cause de son argent que j'ai sur moi. Et je suis son serviteur.

Ayant entendu ces paroles, Salomon entra dans son palais. Il ouvrit son Trésor, il donna à Tamrin des présents glorieux pour l'Ethiopie, et il le renvoya en paix.

L'Éthiopien s'inclina, puis il sortit et prit sa route.

Il arriva chez sa Maîtresse. Il lui présenta tout ce que Salomon lui avait confié pour elle. Il conta comment il était allé au Pays de Judée, à Jérusalem. Il dit ce qu'il avait vu et entendu de Salomon. Comment le Roi jugeait et qu'il parlait avec pureté, qu'il ordonnait ce qui est droit, qu'il répondait avec humilité quand on l'interrogeait, qu'il ignorait le mensonge, qu'il avait envoyé partout des messagers afin d'attirer chez lui les commerçants du monde, et, par eux, de posséder des bois précieux, de For pur, des pierres taillées. II en recevait chaque jour sept ou huit cents. Il pre-

CHEZ LA REl^E DE SABA

nait tout ce qu'on lui apportait, puis il payait le double. Et tout ce qu'il faisait était marqué des sceaux de la Science et de la Sagesse.

Tamrin contait ces choses à sa Reine chaque matin. Il expliquait l'organisation de la Maison de Salomon, la conduite de ses serviteurs et de ses servantes, les détails des invitations aux festins.

Après que la Reine Makeda eut entendu tous ces récits, son âme s'attacha à Salomon, et il ne lui resta aucun autre désir que d'aller saluer ce Roi. Elle commença de pleurer à cause de l'amour qu'elle avait pour Salomon. C'était maintenant à sontour d'appeler Tamrim, son favori, et de lui demander comment était Salomon. Donc elle fortifia son cœur et prit la résolution de partir. Mais, avant, il lui fallait organiser sa Maison. Elle donna des ordres et des conseils à ses serviteurs et ta ses servantes. Elle mit son Trésor en sûreté. Elle prépara tout ce qui était indispensable pour le voyage, et aussi des présents pour Salomon. Elle fit des largesses à ses officiers, à ses serviteurs, à ses servantes. Pour elle-même, elle rassembla un grand nombre d'animaux de transport, tels que mulets, chevaux et ânes, et des boutres, et, de plus, des courroies, des sacs, des vases pour l'eau, des bâts, des aliments. Elle pouvait partir.

Ses officiers avaient reçu Tordre de se tenir

MAKEDA, RELXE DE SABA

prêts au départ. Elle voulait que chacun laissât le bon ordre dans sa maison, car le voyage qu'ils allaient entreprendre avec elle serait long. Elle rassembla donc les siens et leur adressa ces paroles :

— Vous tous, les Miens, entendez ma voix. Je vais chercher la Science et la Sagesse. Mon cœur me force d'aller les trouver où elles sont, car je suis blessée p.ar l'amour de la Sagesse, je me sens tirée vers la Science comme par des traits. La Science vaut mieux que les trésors de l'argent, de l'or, mieux que tout ce qui a été créé sur la terre. Et ensuite rien ne vaut la Sagesse ici-bas. Elle est le délice du miel, le plaisir du vin.

Ses serviteurs, ses servantes, ses officiers lui répondirent d'une seule voix :

— 0 Notre Tout ! Cette Sagesse que vous désirez, il ne faut pas que vous en soyez privée. Si vous partez, nous partons avec vous. Si vous restez, nous restons. Si vous vivez, si vous mourez, nous vivons, nous mourons avec vous.

iVprès cela, la Reine se mit en route avec beaucoup d'apparat, de majesté et de bonheur, car, avec la volonté de Dieu, elle désirait dans son cœur faire ce voyage, et aller à Jérusalem pour y jouir de la Sagesse de Salomon.

On avait chargé sept cent quatre-vingt-sept boutres et des mulets sans nombre. Et la Reine prit sa route dans l'espérance de Dieu.

LA Reine Makeda arriva à Jérusalem et elle offrit au Roi en présents beaucoup de choses qu'il désirait. Et lui, de son côté, il Thonora. Et elle était contente.

Il lui donna un palais près du sien. Le matin et le soir il lui envoyait des aliments : quinze mesures de farine de froment, du beurre, des condiments de cuisine, et cinq cent cinquante pains avec du miel, comme des gâteaux, et cinq vaches,

cinquante taureaux, et cinquante moutons, sans compter les gazelles, les antilopes, les poules, vingt-cinq mesures de miel et d'huile, soixante jarres de vin, et trente de vin fin. En outre, il lui envoyait de sa table les plats que l'on avait préparés pour lui seul (ij. Et, chaque jour, il habillait quinze personnes de sa suite avec des vêtements qui éblouissaient les yeux.

(1) Voir ci-dessus, p. 109.

Il allait chez elle et se confessait. Et elle aussi, elle allait chez lui, et elle se confessait à lui. D'heure en heure elle connaissait mieux sa science, sa justice, sa gloire, sa beauté et sa douceur. Elle enfermait ces choses dans son cœur. Elle méditait dans sa pensée. Elle se disait :

— Est-ce une vision ou une créature vivante ? Elle levait les yeux : elle le voyait là qui lui

parlait.

Elle s'étonnait de ce qu'elle avait vu et de ce qu'elle avait entendu chez lui, car il était accompli.

Il était en train de bâtir la Maison de Dieu. Il se levait, il allait de droite et de gauche, en tous lieux. Il donnait les mesures à ses ouvriers. Il balançait les instruments. Il commandait à ses charpentiers, à ses marbriers, à ses orfèvres. Il leur enseignait l'angle et la volute. Tout passait par sa parole. Et son ordre était comme la lumière dans les ténèbres.

La Reine Makeda dit au Roi Salomon :

— Mon Seigneur, vous êtes heureux, car vous êtes doué de Science et de Sagesse. J'aurais désiré être dans votre palais la plus petite de vos servantes, afin d'y laver vos pieds, d'entendre votre parole et de vous obéir. Combien je suis heureuse quand vous m'interrogez , quand vous me répondez ! Mon cœur en est ému de plaisir, mes os en sont polis, mon âme en est rassasiée, mes lèvres fleurisp^nt, mes pieds ne risquent plus de buter. Je le

vois maintenant, votre intelligence est sans mesure et il ne manque rien à l'excellence de votre cœur. Je contemple la lumière dans les ténèbres, le grenadier dans les jardins, la perle dans la mer, l'étoile du matin au milieu des constellations, le rayon de lune à l'aurore. C'est pourquoi je glorifie Celui qui m'a amenée jusqu'ici, Celui qui a permis que Votre Majesté me i'iit révélée, Celui qui m'a fait marcher devant \'otre Maison et entendre votre voix.

Le Roi Salomon répondit :

— La Sagesse vient d'éclore en vous pour votre bonheur, et quant à la Science dont vous me parlez, je la tiens de Dieu à qui je l'ai demandée. Quant à vous, sans connaître le Dieu d'Israël, vous avez résolu dans votre cœur de me visiter, vous vouliez devenir Thumble servante de mon Dieu. Vous le voyez, je dresse ici la Tente de son Arche d'Alliance. Je me tiens debout devant elle. Je sers l'Arche d'iVUiance du Dieu d'Israël qui est Sion, la Sainte, la Céleste. Je suis le serviteur de mon Dieu. Je ne suis pas le maître; je n'existe pas par moi-même mais par sa volonté. C'est par lui que je parle, par lui que je marche et que je pense. ^la Sagesse lui appartient. J'étais poussière, il a formé mon corps et il m'a créé pareil à sa propre figure .

Pendant que Salomon disait ces paroles à la Reine, il vit un serviteur qui passait devant eux.

MAKEDA, REI.XE DE SABA

Cet homme portait du bois sur sa tête, sur son cou du foin, de l'eau et sa nourriture. Ses sandales étaient accrochées à ses reins ; ses mains élevées tenaient le bois; la sueur coulait de lui comme des gouttes de pluie ; et Peau qu'il portait pour sa soif ruisselait le long de ses jambes, jusque sur ses talons.

Le Roi dit à cet homme :

— Attends.

Et le serviteur s'arrêta.

Le Roi se tourna vers la Reine et il dit :

— Apercevez-vous quelque différence entre moi et celui-ci ?Ai-je quelque avantage sur lui ? Comme lui je suis homme et poussière, et, demain, je serai ver, moi, aujourd'hui si vivant ! Qui empêchait Dieu de donner ma gloire à cet homme, et de me mettre, moi, à sa place ? Tous les deux ne sommes-nous pas des fils de l'homme ? Je mourrai de la môme façon que celui-ci. Mais, à cette heure, il a plus de force que je n'en aurais pour accomplir son travail, car Dieu vient au secours du faible comme bon lui semble.

Après quoi il ordonna à l'homme :

— Va à ton travail.

Et il dit encore à la Reine :

— A quoi bon vivre avec des figures d'hommes si nous ne faisons pas notre salut en pratiquant le bien sur la terre ? Cependant nous vivons pour porter des vêtements magnifiques, pour manger

des mets délicieux, pour nous couvrir de parfums, pour nous réjouir. Etant vivants nous sommes des morts par le péché et par la corruption. L'homme n'est rien. S'il tombe en péché mortel, il devient pareil au Démon, qui, un jour, a dépassé l'ordre de son Dieu. Heureux au contraire celui qui fait pénitence et qui craint le Seigneur.

Ayant entendu ces paroles, la Reine Makeda dit à Salomon :

— Combien votre parole me donne de joie, comme votre bouche me verse la rosée ! Apprenez-moi qui je dois adorer. Quant à nous, nous adorons le Soleil, comme nous l'ont enseigné nos pères, car nous croyons que le Soleil est le Roi de tous les Dieux. Et les autres, qui sont sous nous, adorent les pierres, les arbres et les statues, des formes faites d'or et d'argent (i). Nous adorons le Soleil, car c'est lui qui fait mûrir nos aliments, et encore est-ce lui qui éclaircit les ténèbres et chasse la peur. Nous l'appelons notre Roi et notre Créateur. Nous l'adorons comme notre Dieu, car personne ne nous a dit l'existence d'un autre Dieu que lui. Seulement nous avons entendu conter, que, vous, les Israélites, vous adorez un autre

(1) Hailé Mariam me faisait remarquer avec quelle précision les origines égyptiaques de la primitive religion des Éthiopiens sont ici précisées. Voir ce qui a été dit des « Kemant » p. 23 et pp. liy-150.

MAKEDAy REINE DE SABA

Dieu que nous ne connaissons pas. On nous a affirmé qu'il a fait descendre pour vous son Arche d'Alliance du Ciel, qu'il vous a remis les Tables de sa Loi par les mains de Moïse, son prophète. Même on nous a dit que ce Dieu descend chez vous en personne, et que, de sa bouche, il vous parle, il vous enseigne sa volonté, son commandement.

Salomon répondit :

— En vérité, il faut adorer le Dieu qui a fait le Ciel et la Terre, la Mer, le Soleil, la Lune, les étoiles, les planètes, les éclairs, le tonnerre, les pierres, les arbres, les animaux, les hommes, les bons comme les méchants. C'est lui seul que nous prions, car il a créé l'Univers des Anges et des Hommes. Il est celui qui punit et qui pardonne, qui tue et qui donne la vie. Pour ce que vous dites de l'Arche d'Alliance, il est vrai qu'elle a été donnée à Israël par son Dieu. Elle était créée avant que le Monde fût. Il a fait descendre parmi nous les commandements qu'il a dictés sur la Sainte Montagne afin que nous connaissions sa justice et sa volonté.

La Reine dit :

— Maintenant je ne peux plus adorer le Soleil, mais je veux adorer le Créateur du Soleil, le Dieu d'Israël. Que son Arche d'iVUiance soit une patronne aimée de moi, de mes descendants, de tous ceux qui s'inclinent sous mon sceptre. Ainsi je

trouverai grâce devant vous et devant le Dieu d'Israël qui m'a créée. C'est lui qui m'a fait entendre votre voix et votre visage !

Sur ces mots, elle prit congé, mais il la suivit chez elle.

Chaque jour elle allait chez lui entendre le verbe de la Sagesse afin de le garder, ensuite, dans son cœur. Et lui, il allait chaque jour chez elle pour répondre à tout ce qu'elle demandait. Et elle, elle allait chaque jour chez lui.

APRÈS que la Reine Makeda fut restée six mois à Jérusalem, elle voulut repartir pour son pays.

Elle envoya à Salomon des messagers qui lui dirent :

« Mon désir serait de demeurer auprès devons; « mais, à cause de tout ce monde que j'ai avec moi, « il faut que je rentre dans mon Royaume. Dieu « permettra que tout ce que j'ai appris de vous « porte des fruits en mon àme et dans l'âme des « miens, qui, avec moi, vous ont entendu. »

Quand le Roi reçut ce message, il réfléchit dans son cœur et pensa :

— Cette femme pleine de beauté est venue vers moi de l'extrémité de la terre. Qui sait, si ce n'est pas la volonté de Dieu que j'aie un fruit en elle ?

Il envoya donc cette réponse à la Reine :

« Puisque vous avez tant fait que de venir jusce qu'ici, partirez-vous sans voir la gloire de mon

« Royaume, l'administration de mon État, sans (( admirer comment mes soldats manœuvrent (1), « comment j'honore les Dignitaires de mon (( Royaume ? Je les traite comme des saints dans « le Paradis ! En toutes ces choses vous trouverez « beaucoup de Science. Je vous prie donc de venir <( assister à ces spectacles. Vous resterez derrière « moi, cachée par un rideau. Je vous ferai voir ce (( qu'ici je vous annonce. Vous connaîtrez tous les « usages de mon Royaume et cette Science qui (( vous a plu habitera en vous jusqu'à votre der- (( nier jour. »

Makeda envoya un autre messager qui apportait cette réponse :

« J'étais ignorante, et, près de vous, j'ai appris « la Sagesse. J'étais détestable et je suis devenue (( une élue du Dieu d'Israël. Ce que vous désirez <x maintenant n'est que pour augmenter mon savoir (( et mon honneur. Je viendrai donc comme vous « le désirez. »

Alors le Roi Salomon fut satisfait. Il fit habiller tous ses Dignitaires magnifiquement. Il doubla la table. Il ordonna que Ton préparât avec splendeur la salle du repas et tout son palais.

Le souper du Roi était réglé comme la loi du Royaume. La Reine entra après le Roi, elle fut

(1) L'usage de faire assister à une revue les souverains que Ton reçoit est ancien.

placée derrière lui avec beaucoup d'honneur et d'apparat. Elle voyait tout ce qui se passait au cours du souper. Elle s'étonnait de ce qu'elle voyait et de ce qu'elle entendait, et, dans son cœur, elle rendait hommage au Dieu d'Israël.

Salomon avait dressé pour elle un trône recouvert de tapis de soie, ourlé de franges d'or, d'argent, de perles et de brillants. Il avait fait répandre en ce lieu toutes les espèces de parfums, c'est-àdire la myrrhe, le galbanum, l'encens. Quand on entrait là, on était rassasié sans manger à cause de l'odeur de ces parfums.

Or, Salomon fit servir à Makeda un repas préparé tout exprès pour elle afin de lui donner la soif. On y avait prodigué les épices. On ne lui avait servi qu'une boisson aigre. Elle mangea ce repas et quand Salomon eut présidé le banquet jusqu'au septième renouvellement des convives (1), les intendants, les conseillers, les grands chefs, les serviteurs étant partis, le Roi se leva.

Il entra chez la Reine, et, l'ayant trouvée seule, il lui dit :

— Reposez-vous ici jusqu'à demain, par amour pour moi.

Elle répondit :

— Jurez-moi, par votre Dieu, par le Dieu d'Is-

(1) Le Négus d'Ethiopie en use toujours de même. J'ai vu Ménélik, aux dates de fêtes, quand il traitait ses soldats, présider jusqu'à douze renouvellements de convives.

raël, que vous n'userez pas de votre force contre moi ? Si, en quoi que ce soit, je transgresse la loi de mon Pays, je descendrai dans la peine, la maladie et la tristesse...

Salomon répondit :

— Jejureque ma force n'entreprendra rien contre votre honneur. Mais maintenant vous allez jurer vous-même, que vous ne toucherez à quoi que ce soit dans ce Palais.

La Reine rit et dit :

— Intelligent comme vous êtes, pourquoi tenezvous le langage d'un ignorant ? Ai-je pillé ou dérobé dans le Palais du Pioi, sans que le Roi me donne ? Pensez-vous vraiment, mou Seigneur et Roi, que j'ai été attirée chez vous par l'amour de vos trésors ? Par la grâce de Dieu mon Royaume est assez riche pour me donner tout ce qu'il me faut ! C'est votre Sagesse que je suis venue chercher.

Il dit:

— Puisque vous avez voulu que je jure, il convient que, vous-même, vous juriez. Il faut qu'un serment réponde à un serment pour qu'il n'y ait pas de dupe.

Elle répondit :

— Jurez donc que vous ne prendrez pas mon honneur par la violence et moi je promettrai de bon cœur de ne toucher à rien de ce qui vous appartient.

11 jura et il la fit jurer.

F UOl

MAKEDA, UEINE DE SABA

Ensuite il monta sur son lit qui était dressé dans une pièce toute voisine, et, elle-même, elle resta où elle était.

Aussitôt il donna au serviteur de sa chambre l'ordre de laver un vase soigneusement, de le remplir d'une eau trùs pure, de le placer en évidence dans la chambre de la Reine. Ensuite l'homme devait fermer les portes et les fenêtres du dehors. Le serviteur en usa ainsi que Salomon lui en avait donné Tordre dans une langue que la Reine ne comprenait point.

Salomon ne s'endormit pas, mais il feignit d'être tombé dans un sommeil profond. Pour la Reine, elle s'assoupit un peu, puis elle s'éveilla, se leva et trouva sa bouche desséchée, car le Roi lui avait servi par malice les aliments qui altèrent. Elle était tourmentée par la soif. Elle essaya de faire monter sa salive à ses lèvres pour les rendre humides. Elle n'en trouva pas. Alors elle voulut boire l'eau qu'elle avait vue avant de s'endormir. Elle regarda vers Salomon et l'aperçut, car la Maison du Sage égale la beauté du jour, et par sa Science, avec des diamants, il a reproduit dans ses plafonds les figures du Soleil, de la Lune et des astres (i).

Le Roi feignait de dormir d'un grand sommeil,

(1) On sait que Salomon était considéré comme un magicien : voir plus bas (p. 144) les chars qu'il a construits et qui courent « avec l'aide du vent ».

mais il était éveillé, et il guettait que la Reine s'éveillât pour boire l'eau.

Elle descendit de son lit, elle marcha sans bruit, elle éleva dans ses mains le vase d'eau pure.

Mais, avant qu'elle eut commencé de boire, il l'avait saisie par le bras. Il dit :

— Pourquoi avez-vous manqué à votre serment ? Vous aviez promis que vous ne toucheriez à rien dans mon Palais.

Elle tremblait, elle répondit :

— Est-ce manquer à mon serment que boire un peu d'eau ?

— Et quel trésor plus précieux que l'eau avezvous connu sous le ciel ?

Elle dit :

— J'ai péché contre moi-même ! Mais vous, vous serez fidèle à votre serment... Et vous permettrez que je boive.

Il demanda :

— M'affranchissez-vous de la parole que j'ai donnée ?

Elle dit :

— Soyez-en délié, mais que je boive...

Il laissa tomber son bras, elle but. Et, après qu'elle eut bu, il fit sa volonté. Et ils dormirent ensemble.

Or, tandis que le Roi dormait, il eut une vision. Il vit un Soleil éclatant qui descendait du ciel et qui versait ses rayons sur Israël. Cette clarté dura

un certain temps, puis ce Soleil s'envola. Il alla s'arrêter sur l'Ethiopie et il parut qu'il y brillait pendant des siècles. Le Roi attendait le retour de cet astre sur Israël, mais il ne revint pas en arrière. Et ensuite Salomon vit un second Soleil qui descendait des cieux et qui éclairait la Judée. Il était plus clair que le Soleil qui l'avait précédé, mais les Israélites le blasphémaient à cause de son ardeur. Ils levaient contre lui leurs mains avec des bâtons et des sabres. Ils voulaient l'éteindre, de sorte que la terre trembla et que les nuages obscurcirent le monde. Ceux d'Israël croyaient que cet astre ne se lèverait pas une seconde fois. Ils avaient éteint la Lumière. Ils l'avaient enterrée. Ils la gardaient dans le tombeau. Mais, en dépit de cette vigilance, le Soleil enfoui se releva de nouveau. Il éclaira le monde. Sa lumière illumina la mer, les deux versants de l'Ethiopie, et l'Empire de Rome. Plus que jamais il s'éloigna d'Israël et il remonta sur son ancien Trône.

Tandis que cette vision descendait sur le Roi Salomon dans son sommeil, il avait l'âme troublée et sa pensée éclatait comme un éclair. Il s'éveilla tout tremblant. Alors il admira le courage, la force, la beauté, l'innocence et la virginité de la Reine, car elle gouvernait sa patrie depuis sa première jeunesse, et, pendant cette vie délicieuse, elle avait gardé son corps pur.

Ensuite la Reine Makeda dit au Roi Salomon :

— Renvoyez-moi dans mon pays.

Il entra dans son palais, il ouvrit son Trésor, il donna des présents glorieux pour l'Ethiopie, des richesses considérables, des vêtements qui éblouissaient, et tout ce qui est bon. Puis il organisa la caravane de la Reine : des chars, des animaux. Les chars étaient au nombre de six mille. Ils étaient chargés de choses précieuses. Il y en avait qui roulaient sur le sable, d'autres qui couraient avec l'aide du vent. Le Roi les avait construits par la Science que Dieu lui avait donnée.

La Reine s'en allait satisfaite. Elle partit et prit sa route. Or, Salomon l'accompagna avec beaucoup d'apparat et de majesté.

Quand on eut fait un peu de chemin, il prit à à part la Reine Makeda. Il sortit une bague de son doigt. Il la lui donna et il dit :

— Prends cet anneau et garde-le comme le signe de mon amour. Si jamais un fruit germe de toi, cette bague lui servira de reconnaissance. Envoiele moi si c'est un fils. Et, de toute manière, que la paix de Dieu soit avec toi. Tandis que je dormais à tes cotés, j'ai eu une vision. Le Soleil qui à mes yeux éclairait Israël s'est envolé. Il est allé planer au-dessus de l'Ethiopie. Il est resté làbas. Qui sait si ton Pays ne sera pas béni à cause de toi ! En tout cas, conserve la Vérité que je t'ai donnée. Adore Dieu de tout ton cœur. Fais sa volonté. C'est lui qui châtie les orgueilleux et qui

MAKEDA, REL\E DE SABA

protège les humbles, qui détruit le trône des puissants et qui honore les pauvres. Il dispose de la richesse et de la misère. La vie et la mort sont entre ses mains. Le Ciel et la Terre lui appartiennent. Rien n'échappe à son commandement. Que Dieu soit avec toi. Bon voyage.

LA Reine Makeda continua sa route. Elle arriva dans le pays de Bala Zadissaréya. Neuf mois et cinq jours après qu'elle eût quitté le roi Salomon, elle mit au monde un fils.

Elle le déposa entre les mains d'une nourrice avec beaucoup de biens et de grâce. Et elle resta là où elle était jusqu'au jour de sa purification. Ensuite elle reprit le chemin de son pays et elle y rentra avec beaucoup de grandeur.

Aussitôt ses dignitaires vinrent lui apporter des présents. Ils s'inclinèrent devant elle. Ils étaient prêts à lui obéir. Et, par elle, tous les grands des dépendances de son Royaume furent décorés de vêtements et de signes précieux. Il y en eut qui reçurent de l'or, d'autres de l'argent, d'autres des rubis, d'autres de la soie. Et la Reine distribuait ses biens entre ceux qui étaient dans le besoin.

La Reine Makeda administrait bien son

MAKEDA, REINE DE SÀBÀ

Royaume, aussi pas un de ses sujets n'osait outrepasser son ordre. Gomme elle avait désiré la Sagesse, Dieu consolidait sa force.

Son fils grandit. Elle l'avait appelé Baina- Lekliem, c'est-à-dire le Fils du Sage.

Quand il eut douze ans il demanda à ses camarades qui était son père. Il interrogea aussi ses précepteurs. Alors on lui répondit :

— C'est le Roi Salomon.

Il alla chez la Reine, sa mère, et lui demanda :

— Majesté, dites-moi cpd est mon père ?

Elle sentit la colère monter en elle, car elle avait peur qu'il ne désirât partir. Et elle dit :

— Pourquoi m 'interroges -tu sur ton père ? Ne cherche pas.

Il sortit de chez elle et il resta longtemps sans poser une nouvelle question, mais, à la fin, il renouvela sa demande, une deuxième fois, et puis une troisième. Il la tourmenta, il la fatigua. Un jour, elle lui répondit :

— Le pays est loin... La route est mauvaise... Ce n'est pas une terre désirable.

Quant àBaina-Lekhem, il était plein de beauté. Tout dans son apparence, ses membres, l'attache de son cou, rappelait le Roi Salomon.

Lorsqu'il eut atteint sa vingt-deuxième année, il avait appris la manœuvre de la guerre, l'exercice des chevaux, la chasse aux bétes féroces, toute la loi des jeunes gens. Il dit à la Reine :

— Je pars pour voir le visage de mon père. Je reviendrai par la grâce de Dieu, le Dieu d'Israël.

Alors la Reine appela Tamrin, le Chef de ses Commerçants, et elle ordonna :

— Prépare le vo^^age. Conduis mon fils, car il m\i fatiguée jours et nuits et c'est assez ! Tu le conduiras chez le Roi Salomon et tu le ramèneras ici en paix, si c'est la volonté de Dieu.

Donc on prépara la route, tout ce qui est indispensable et les présents que l'on apporterait au Roi. La Reine Makeda fit des largesses à tous les officiers qui allaient avec son fils. Elle ordonna qu'on ne le laissât pas là-bas, mais que l'on insistât auprès du Roi pour le ramener à elle. Elle recommanda encore qu'on le fit sacrer roi, à Jérusalem. Car ceci était la loi d'Ethiopie : une fille pouvait y être reine à condition qu'elle gardât sa

virgmité.

Elle recommanda donc que Ton dit à Salomon :

« Désormais, ce sera un mâle qui montera sur

« le Trône d'Ethiopie, ce ne sera plus jamais une

« fille, mais votre fils, et vos descendants dans les

« siècles des siècles. Il faut graver cet engagement

dans le Livre des Prophètes qui est en airain. Il

faut le garder dans la Maison de Dieu que vous

avez bâtie pour sa gloire et pour la prophétie des

derniers jours. Gravez également sur l'airain que

les Éthiopiens n'adorent plus ni le Soleil, ni les

vanités du Ciel, ni les trésors des montagnes, ni

MAKEDA, BEINE DE SABA

« les arbres, ni les pierres, ni les lacs, ni les sta- « tues, ni les simulacres d'or, ni les oiseaux. J'ai « voulu que cette Loi demeurât la nôtre pour Téter- « nité. Si, dans l'avenir, quelqu'un lui désobéit, il « sera châtié par votre descendance. Pour nous, « nous vous prions de nous donner, afin que nous (( soN^ons bénis, quelqu'un des vêtements sacrés « qui habillent l'Arche d'Alliance. Car Sion Gé- (( leste est la Table de la Loi de Dieu qui a con- « solide votre Royaume et qui vous a doué de votre « éclatante Sagesse. »

Après cela la Reine Makeda prit son fils à part ; elle lui confia l'anneau que le Roi Salomon lui avait donné, autrefois, pour qu'un jour, entre eux trois, il servit de signe de reconnaissance et qu'en même temps il scellât l'union que le Roi avait eue avec elle. Puis elle congédia son fils.

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