‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 38 sur 39 · JE SUIS BELLE SI JE SUS NOIRE · texte numérisé non relu

JE SUIS BELLE SI JE SUS NOIRE

tourbe d'esclaves, ce furent deux selles d'éléphants, magnifiquement cloutées d'argent. De son gouvernement de l'Inde l'Angleterre les envoyait en présent au Roi des Rois. Les harnais des bêtes formidables qu'Alexandre le Grand monta dans son raid à travers l'Asie, reparaissaient ici fort à propos en avant-garde de ce monstre moderne qui marche à la conquête du total Univers, Puis ce furent deux wagonnets tirés à bras. Puis des roues de rechange. En apercevant leur Empereur les hommes qui étaient dans les traits chantaient et dansaient par milliers. Ils voulaient exprimer leur joie d'obéir. Ils semblaient enivrés d'une exaltation sacrée.

Chaque contrée, chaque province traversée, avait fourni son contingent de convoyeurs. Leur corvée finie, ces gens étaient libres de retourner en arrière, mais, une fois sortis du harnais, le plus grand nombre d'entre eux s'étaient joints aux porteurs. Ainsi c'étaient des échantillons de toutes les races échelonnées sur les contreforts de TÉthiopie orientale qui défilaient là.

Cependant, au-dessus de cette armée grouillante, au-dessus de ces chants et de ces gesticulations, nous voyions monter, disparaître, selon les tangages de la route, un large drapeau éthiopien. Sa hampe était plantée dans le corps même de la locomotive routière.

Quand elle parut enfin, la dernière, au sommet

CHEZ LA REiyE DE SABA

de la côte, une acclamation immense éclata. Ce fut un tumulte d'élément, comme lorsque la mer crève une digue, reprend sa vague, et la relance à l'assaut.

Cette fois, Ménélik s'était levé. Au-devant de cette messagère de tous les progrès qu'il avait tant désiré contempler en face, et que sa volonté hissait enfin au sommet de la montagne, il fit un pas.

On m'a dit qu'à cette minute le Négus avait murmuré :

— J'aurais cru qu'elle serait plus grande...

Il s'étonnait qu'au garrot cette machine miraculeuse ne fût guère plus haute que les éléphants qu'au temps de sa jeunesse il avait fait crouler sous ses balles. Puis, comme sa puissante cervelle était pleine de réflexions lentes et solides, après la surprise première, il admira le génie de l'homme qui recourt à des moyens si^modestes pour développer des progrès infinis.

MAIS déjà la foule s'ouvrait. Elle faisait place à un homme que l'on entourait, que l'on poussait, que l'on soulevait presque, au triomphateur du jour, l'audacieux Serkis.

L'officier russe que Ménélik avait chargé d'improviser une piste entre Diré-Daoua et Addis-Ababâ venait de me confier à l'oreille que la gloire de Serkis serait de peu de durée.

A Diré-Daoua on avait vainement essayé de mettre en marche la locomotive routière. Les ingénieurs du chemin de fer avaient épuisé leur mathématique, les mécaniciens leur huile. Il était probable qu'elle ne roulerait jamais et que l'Empereur en serait réduit à construire une remise pour lui donner ses invalides.

Mais Serkis n'était pas l'homme des lendemains. Le succès du jour suffisait à sa philosophie ; et il comptait ne pas ajourner l'heure de la rétribution-

Aussi bien, avait-il présentement le droit de

s'enfler de sa réussite. Grâce au peuple de haleurs que la volonté souveraine avait mis à sa disposition, il ne lui avait pas fallu plus de vingt-huit jours pour hisser à cette altitude de deux mille cinq cents mètres cette locomotive de dix tonnes, ces selles à éléphant qui pesaient, chacune, trois cents kilogrammes. On avait passé les torrents et les fleuves au-dessus du vide, sur des câbles, tendus d'une berge à l'autre, comme des rails.

Je ne l'ai pas oubliée non plus cette minute qui mit en présence le Roi des Rois et le courtier marron de la Méditerranée. C'était bien la première fois de sa vie que Serkis touchait la main du Maître. A cette minute les nuances compliquées de son âme orientale remontaient à la surface de son large visage ruisselant de joie et de sueur.

Et aussi bien ce que nous avions là sous les yeux, c'était la vivante illustration de cette fable, vieille comme la sagesse des hommes : Le Lion et le Renard.

DANS la confusion de peuple, de soldats, de chevaux, de mules qui s'étaient jetés derrière la machine, et qui maintenant l'accompagnaient jusqu'à l'étape du camp, le cortège impérial avait perdu sa solennité réglée. Je me trouvai auprès du ras Makonnen que des remous de foule avaient séparé de l'Empereur.

Malgré sa faiblesse chaque jour aggravée, le Ras avait voulu se rendre à l'invitation de son Souverain.

Il me sourit avec une lassitude qui dépassait l'usure de ses forces et découvrait le détachement de son âme.

— Eh bien ! dit-il, nous venons d'assister à un spectacle qui aura sa date dans l'histoire de l'Ethiopie (1). L'Empereur n'ignore pas, croyez-le bien, que cette vieille routière n'est que le fantôme

(1) Le 18 mai 1904. Voir à la fin du volume note D. [295 1

de la locomotive qui siffle encore au bas de la montagne. Il l'accueille avec une joie sans ombre. L'Empereur n'a pas vu, comme moi, les royaumes d'Europe ! Il n'a pas frissonné au contact de la civilisation. C'est lui qui est le Fils du Sage î Sans doute Dieu lui prodigue des clartés qui, à nous autres, nous manquent. Dieu le conduit vers sa destinée. Pour moi, tout à l'heure, lorsque l'Élu de Juda a fait un pas pour se rapprocher de cette Reine de la Force, j'ai eu une vision. Il m'a semblé que les temps recommençaient. Je la revoyais, l'heure où Salomon se leva de son Trône pour aller au-devant de cette Reine, qui, elle-même, venait vers lui à travers tant de mers et de déserts.

Tandis que le Ras parlait, ses yeux étaient pleins de lumière. A demi- voix il murmura cette louange du psaume :

— Je suis belle si je suis noire...

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