‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 37 sur 39 · JE SUIS BELLE SI JE SUIS NOIRE · texte numérisé non relu

JE SUIS BELLE SI JE SUIS NOIRE

SUR la fin du repas de gala qui, selon la coutume, couronnait les fêtes religieuses, le bruit courut nos tables que, par son téléphone de Diré-Daoua, l'Empereur venait de recevoir une nouvelle dont il était réjoui.

Au travers des fumées du banquet , j e le voyais clairement ce mystérieux fil téléphonique , qui , lors de ma première montée à Addis-Ababâ,fut mon réconfort et mon guide. Grâce à lui, j'avais trouvé mon chemin dans la forêt du Tchertcher, escaladé le plateau à la bonne place, échangé une première conversation avec l'Empereur invisible. Que de fois je l'avais relevé de terre, ce téléphone du Négus, et réparé

avant de m'en servir î En effet son fil est un perchoir qui tente les oiseaux de toutes couleurs, cacatoès, merles tricolores ; les singes eux-mêmes, totas, gourézas, aiment à se laisser, du haut d'un arbre, tomber sur son élasticité métallique. Et d'autre part, les supports mal équarris qui le soutiennent sont vite reconquis par les puissances de la forêt vierge. De-ci de-là, repoussent des branches malencontreuses, qu'il faut abattre. Enfin, péril plus grave, l'alignement, la régularité monotone des suites de potelets excitent chez les grandes bêtes sauvages une curiosité imprévue. Contre ces supports du téléphone impérial les sangliers phacochères aiguisent leurs défenses, les libres éléphants frottent leur dos rugueux. Sur quoi le poteau vacille, la parole qui volait tombe à terre : momentanément la communication est interrompue entre le Roi des Rois et le Vingtième Siècle.

Mais aujourd'hui rien de pareil ne s'était produit. Le téléphone avait fonctionné à miracle. Comme une ode au souverain il avait transmis cette nouvelle émouvante :

« Serkis vient de débarquer en gare de Diré- Daoua avec la locomotive et ses accessoires. »

UN mois plus tard je reçus l'incitation que Ménélik m'avait annoncée.

L'Empereur se mettait en route avec l'apparat et les déploiements d'une vraie partie de plaisir. Je ne me souvenais pas d'avoir vu tant de chevaux caparaçonnés d'argent, de mules couvertes de housses précieuses, de pèlerines de soie, de toges brodées de pourpre.

Tous les dignitaires soucieux de faire leur cour au Souverain, tous les princes, avaient tenu à honneur de figurer dans ce cortège. On contait que, tant à l'aller qu'au retour, on serait quatre ou cinq jours sur la route.

Il n'était pas question de faire subsister tant de gens sur le pays et tout le monde ne pouvait pas s'asseoir à la table du Négus. On amenait donc avec soi ses « services » et, comme on aurait dit au dix-huitième siècle, ses « maisons », au complet.

CHEZ LA BFjyE DE SÀBA

Ménélik, pour sa part, ne mobilisait pas moins de sept à huit cents cuisinières. Elles étaient en grand nombre jeunes et accortes, toutes pourvues d'un mulet fringant, et d'un soldat qui officiellement avait charge de conduire leurs mulets. En cours de route, les soldats montaient sur le mulet, en croupe derrière les cuisinières. Cela mettait tout le long du chemin de la gaieté et du pittoresque.

Le premier soir on campa au lieu dit « Ensalalé ». Le couvre- feu avait été sonné de bonne heure; mais, le camp ne dormait que d'un œil. En effet le Négus ne faisait jamais connaître à personne l'heure à laquelle le lendemain il comptait se mettre en selle. Et, malicieusement, il jouissait de la mine des courtisans levés, trop tôt, qui s'étaient engagés dans une direction fausse.

JE m'étais levé avec l'aurore, je chassais le canard au bord du lac Kilolé quand un cavalier accourut, bride abattue, m'avertirque l'Empereur levait son camp.

Ménélik venait de recevoir l'avis que la locomotive était proche.

Je passai par le faîte de la montagne, et, sur les neuf heures, je rejoignis Sa Majesté.

Déjà Elle était installée au sommet d'une côte qui dévalait vers une gorge assez profonde. Du côté opposé la pente remontait vivement dans la lumière levante, jusqu'au ras du ciel.

Sur cette terrasse, la foule s'était groupée en un immense fer à cheval : foule d'élite, certes, où fourmillaient les Ras, les Grazmatchs, les Dedjazmatchs, les Fitéoraris et ces personnages qui se nomment « Bouches du Négus », « Main du Négus ».

L'Empereur était assis au centre sur un petit pliant.

Il était coiffé de ce chapeau gris, large, en feutre rigide, aux rebords intérieurement doublés de vert, qu'il faisait fabriquer en Europe pour son usage exclusif. En tout pays du monde, le Souverain lance les modes. Les Grands du Royaume qui entouraient Ménélik s'étaient donc, eux aussi, coiffés de chapeaux gris. L'Empereur tenait à la main une lunette d'approche : de temps en temps il y mettait l'œil, et, aussitôt, tous les personnages de distinction qui possédaient des instruments analogues, de les braquer vers le fond de la gorge.

Ce fut à ce moment que le Négus m'aperçut et m'appela :

— J'espère, dit-il, que tu as apporté une jumelle photographique ? Personne ici n'en est pourvu et je voudrais garder un souvenir de cette rencontre. Je montrai le petit appareil que je portais en bandoulière et demandai la permission d'aller me placer, — contrairement à toute étiquette, — eu travers du rayon visuel de Sa Majesté, au milieu du chemin, afin, certes, de photographier la locomotive quand elle apparaîtrait au sommet de la côte, mais aussi pour saisir le mouvement que le Souverain ferait vers elle.

Déjà, arrivait jusqu'à nous le chant confus des

milliers d'hommes qui, dans la piste poudreuse,

traînaient le pesant engin. Déjà la tête du cortège

atteignait la terrasse où nous étions massés.

Ce qui passa d'abord, porté sur les épaules d'une

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