‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 6 sur 39 · MENEUR · texte numérisé non relu

MENEUR

que par leur intermédiaire il en fera bénéficier ses peuples.

« Il n'est pas juste, écrit-il dans sa lettre, que « nous continuions à être privés d'une Vérité « dont les autres nations tirent tant de profit. »

Dirai- je pour la confusion de nos civilisations européennes que ce petit-fils de Salomon demande tout d'abord à ceux qui, pense-t-il, lui apportent les vertus du progrès, s'il leur sera possible de de lui fabriquer, de toutes pièces, des fusils en Ethiopie ?

J'ai manié dans la collection d'armes de l'Empereur l'outil de guerre qu'il construisit lui-même, en ce temps-là, dans son Guébi d'Addis-Ababâ, afin de se prouver que, pour la défense de sa liberté, il pourrait au besoin se priver de la complaisance capricieuse de l'Europe.

De môme s'intéressa-t-il avec ardeur aux opérations chirurgicales dont lui donnaient le spectacle les médecins russes envoyés en mission auprès de lui par le Tzar Nicolas. Je l'ai vu, en tablier blanc, attentif à respecter les règles de l'antisepsie, mettant lui-même la main au bistouri. Son intelligence largement ouverte aux vérités d'ordre spirituel concevait avec clarté que l'art de guérir doit perfectionner ses ressources parallèlement à l'art de blesser, sous peine de détourner les découvertes de la Science vers le seul triomphe du Mal.

PERSUADÉ qu'au delà des violences que soulève toute évolution rapide le Progrès ne peut être finalement en contradiction avec le « Bien », ^lénélik a la suprême audace d'aller au-devant de nouveautés qui, pour lui et pour ses peuples, changeront toutes les conditions de la vie.

Il comprend que l'isolement où l'Ethiopie s'est étiolée entre la vallée du Nil et la vallée de la Mer Rouge, est pour elle une cause d'insécurité et d'infériorité. Il rêve de jeter par-dessus les déserts, commercialement infranchissables, des Danakils et des Issas, un pont qui relierait son royaume à la civilisation. Il veut que l'amorce de ce chemin de fer de paix et de progrès soit, non point en Angleterre dans le Somaliland, non point en Italie à Massaouah, mais en France à Djibouti. Pour atteindre un tel but il doit faire sentir sa force à tous ceux qui craignent de voir leurs privilèges emportés par ce fleuve de fer.

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Il m'a dit un jour:

— Les Éthiopiens et moi, nous aimons le progrès. L'Impératrice, mes Grands et mon Clergé nous font la guerre...

Ménélik souriait alors de son large et éblouissant sourire.

Avec l'éclat de sa légendaire bravoure il évoquait cette certitude, cent fois proclamée dans des appels à la Nation, qu'il vaut mieux mourir au service d'une idée juste que de vivre dans l'effroi de la Vérité.

ON devine de quelle ardeur uu tel Souverain a pu désirer de voir triompher dans le temps, par Tappui de sa lignée, les idées que lui-même soutenait si loyalement.

Les choses se sont passés pour lui comme dans ces contes orientaux où, par bassesse d'envie, un mauvais Génie se plaît à gâcher la félicité des rois. Et, sans doute, ni Pierre le Grand, ni Louis XIV, ni aucun de ces maîtres de la politique qui prolongèrent leur journée de royauté au delà des heures du crépuscule, n'ont eu la joie de voir un fils couronner la muraille dont ils avaient établi la fondation.

Le seul enfant mâle que Ménélik ait jamais engendré n'a pas vécu. Lidj-Lassou, qui, du fait de la disparition de son aïeul, apparaît dès aujourd'hui comme l'Élu de Juda, est le fils d'une fille du Négus. Les circonstances qui ont permis de lui ouvrir l'accès du Trône avec l'indispensable

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prestige qui s'attache aux descendants delà souche salomonesque, sont si particulières qu'il les faut expliquer par des usages locaux. Ces mœurs d'amour et d'hérédité participent encore des facilités de la vie patriarcale. Ils surprennent notre respect romain pour le mariage et pour les privilèges de la légitimité.

IL faut savoir qu'en Ethiopie la famille n'est point constituée avec la rigidité de la nôtre. C'est, en ce pays très chrétien, un fait exceptionnel que l'union de l'homme et de la femme soit considérée comme un engagement qui comporte quelque intervention du divin. Dans l'ordinaire aucune cérémonie, civile ou religieuse, n'accompagne la fête des épousailles. C'est l'occasion d'une suite de repas et de divertissements, accompagnés, si les fiancés ont de la fortune, d'un contrat d'argent.

Cette union, si aisée à nouer, se rompt sans effort. Une femme peut passer par une longue suite de mariages et de divorces sans que sa réputation en souffre. Le nombre des filles de bonne naissance est grand — on en a vu jusque sur les marches du trône, — qui se marient sans difficulté après que des naissances d'enfants sont venues attester l'indulgence de la morale éthiopienne pour les surprises du désir. De ce chef les

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bâtards jouissent à peu près de tous les droits concédés par l'usage aux héritiers légitimes.

Nous sommes loin, on le voit, de la sévérité sans rémission qu'appliquent aux défaillances des filles etdes femmes les peuples qui, comme les Arabes, les Danakils, les Issas, vivent de l'idéal de la race pure.

En fait, dans sa forme la plus répandue, le mariage n'est en Ethiopie qu'une sorte de volontariat où l'harmonie des conjoints fait la loi.

C'est seulement quand l'homme et la femme voient approcher la maturité de leur âge qu'ils songent à demander au prêtre une bénédiction. Alors ils sont certains que leurs esprits s'accordent et que le goût de la fidélité est dans leurs cœurs. Ils vont donc s'agenouiller devant un autel. Un prêtre donne à chacun d'eux la moitié d'une hostie. C'est ce que l'on nomme « le mariage à la communion ». Il est si indissoluble que la mort ne relève pas des engagements par où il lie. Si c'est la femme qui survit, presque toujours elle se retire dans un couvent. x\ supposer que l'homme n'entre point dans l'état religieux, il ne peut, en tout cas, se remarier.

Conformément à ces pratiques, Ménélik n'a été que le quatrième époux de cette Impératrice Taïtou qu'il fit d'abord asseoir à ses côtés comme reine de Choa, sans autre consécration que la volonté du Lion de Juda et sa tendresse persistante.

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