‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

MENELIK

J'ai eu l'occasion de peindre ailleurs les rapports que Ménélik a entretenus avec les Puissances européennes (1). Je voudrais noter ici les aspects de caractère, les gestes instinctifs et voulus par lesquels ce Négus s'est révélé comme le con. tinuateur de la tradition, qui, à travers le cœur de Makeda, le rattachait au Temple.

Dans des contacts avec les publics européens, voire avec des chancelleries, j'ai eu l'occasion de constater que l'énumération des titres qui s'alignent au-dessous du sceau impérial d'Ethiopie et en tête des lettres officielles du Négus « Lion Vainqueur

(1) Ménélik et Nous, chez Per-Lamm, 1901.

de Juda, Élu du Seigneur, Roi des Rois » provoquent, chez des gens insuffisamment renseignés, un imperceptible sourire. Ce serait commettre une faute de goût que de hausser délibérément les épaules parce que ces dignités ont eu leur développement à l'écart de nos souvenirs et de nos propres grandeurs.

La tradition éthiopienne conte que, vingt années après la visite qu'il avait reçue de la Reine Makeda, Salomon vit entrer dans Jérusalem, un jeune homme accompli. Cet adolescent reflétait, trait pour trait, les apparences de son propre visage. Et c'était ce Baina-Lekhem que la Souveraine d'Ethiopie avait conçu de ses œuvres.

Le jeune prince venait aviser son père que, par la grâce du Très- Haut et par l'effet du zèle de Makeda, la doctrine du vrai Dieu s'était heureusement développée sur la montagne africaine. Afin d'interrompre les pratiques d'idolâtrie qui perpétuaient sur le trône d'Ethiopie les souvenirs égyptiaques de l'isis, ^Makeda était résolue à clore avec son règne la lignée des Femmes-Reines. Elle avait décidé d'abdiquer elle-même entre les mains de son fils.

Mais il convenait que ce fondateur d'une dynastie nouvelle fût un oint du Seigneur. Baina- Lekhem venait donc demander à son père la bénédiction qui, dans le Temple, descend des mains du Grand Prêtre.

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L'histoire éthiopienne veut que Salomon ne se soit point contenté d'exaucer un désir si pieux. Al'in de lier plus étroitement la fortune de son fils avec les destinées dlsraël, il aurait résolu d'élever avec des pompes de trônes et des titres de rois douze représentants des douze tribus jacobélites au-dessus des provinces d'Ethiopie. Il aurait complété l'organisation qu'il créait en plaçant son propre fils, Baina-Lekhem, oint de Juda, au sommet de cette hiérarchie. Il l'aurait honoré du titre de Négus des Négus, c'est-à-dire de Roi des llois.

Ainsi cette dénomination correspond en somme à celle de « comtes » et de « ducs », dans la hiérarchie d'un état féodal, dominé par un seigneur suzerain. L'équivalence est, dans l'occasion, si rigoureuse que la forme de commandement ici dépeinte a représenté pour l'établissement de l'unité éthiopienne les mêmes chances de progrès et de faiblesse que les luttes du Roi de l'Ile-de-France contre ses ducs d'Aquitaine, de Bourgogne et de Normandie.

Lorsque, d'autre part, on passe à vol d'oiseau par-dessus les convulsions de l'histoire d'Ethiopie, on constate que les heures de sa paix, de sa prospérité, coïncident avec les phases où la tradition salomonesque s'est tenue en équilibre. Ce sont les périodes où la dynastie des suzerains, — en l'espèce les Rois de Ghoa,' directs aïeux de Ménélik, — réussit à contenir et à dominer les puissants vassaux. Au contraire, l'anarchie, les invasions,

les guerres civiles, suivent toutes les usurpations des ducs ou comtes, qualifiés « rois » qui, à l'aide de leurs sièges d'administrateurs de provinces, escaladent pour un temps le trône du Roi des Rois.

ON peut juger par ià de l'importance que l'histoire générale d'Ethiopie attribuera au règne de Ménélik : il a été le restaurateur de la tradition écroulée. Par la persuasion comme par la force il l'a relevée sur son socle.

La veille de la bataille de ^latama, il n'est qu'un roi de Bourges; l'usurpateur Jean le traîne derrière soi à la croisade. Quelques semaines plus tard le dur maître qui l'a réduit au gouvernement du seul Choa est tombé lui-même sous les coups des musulmans. Brusquement ^Ménélik s'érige, la couronne impériale au front, au-dessus de l'Ethiopie. Il prête l'oreille. Il ne se trompe pas sur la qualité des acclamations dont on le salue. C'est bien la nation, qui, lasse de tant d'aventures, applaudit à la résurrection de sa lignée légitime.

Mais il faut solidifier ce bloc dont les parties s'ajustent mal.

La science de politique dont Ménélik a donné

CHEZ Là nEIXE DE S A P. A

des marques au cours de cette œuvre, le recommandera sûrement à l'estime de l'histoire plus que ses victoires elles-mêmes. Il sent qu'il ne peut renverser les trônes subalternes qui vivent dans son ombre sans ébranler le sien. Fidèle au statut salomonesquc qui l'élève au-dessus de ce vol de roitelets, après leur soumission il se garde de les anéantir. Toutes les fois que les circonstances le lui permettent, il les conserve comme ses mandataires, ses proconsuls, ses «ras». Il veut qu'on les voie gouverner en son nom là où, avec une liberté usurpée, ils ont exercé une autorité quasi royale. Il fait d'eux, si nettement, des fonctionnaires de la couronne, qu'il leur enlève le droit de transmettre leurs dignités à leurs fils par voie d'héritage. Il ne leur laisse plus la libre disposition des impôts. Partant de ce principe religieux que, du fait de son onction sacrée, tout lui appartient en Ethiopie, terres, bêtes et gens, il constitue pour ses Ras, à titre de traitements, toujours révocables, des revenus, calculés sur le brut des impôts, recueillis par eux, en son nom.

Afin d'occuper les colères que provoquent nécessairement de telles réformes, il mène sous sa bannière à la conquête des Gallas ces rois fraîchement châtiés.

Une telle campagne offre des avantages divers, tous excellents : elle assainit et recule les frontières de l'empire ; elle met à la disposition des Éthiopiens

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purs, de grandes ressources en céréales, en coton, en café, en pâturages, en troupeaux et en chevaux. Enl'in elle oblige le parti des prêtres et des moines à louer la conduite de ce nouvel « oint du Seigneur » qui, sans pousser sa croisade avec une aussi dangereuse témérité que le Négus Jean, s'attaque pourtant à l'idolâtrie de ses voisins.

Un dernier événement, qui rappelle sur l'Ethiopie oubliée l'attention du monde, finit de cimenter une cohésion dont les joints, ici, là, sont frais : la nation éthiopienne passe par l'épreuve d'une guerre étrangère. Dans la victoire elle juge les vertus de cette unité que [Nlénélik a restaurée.

Avait-il prévu un tel conflit ?Ses conseillers eul'opéens l'avaient-ils aperçu par-dessus son épaule ?

Tout se passe comme si, au début même de son règne, Ménélik s'était préparé à ce choc. En effet dès les premiers jours de sa puissance royale, dans le temps où il n'était encore que roi de Choa, on l'a vu venir à la civilisation la plus contemporaine avec une allure de foi, avec une passion d'amour pour la Vérité, qui, d'une manière vraiment frappante, rappelle le pèlerinage de son aïeule Makeda vers Jérusalem, Foyer de Science et de Sagesse.

CETTE « Vérité » que la Reine Makéda, son aïeule, chercha chez Salomon, Ménélik va la demander à l'Europe. Il le fait avec la persuasion intime qu'après les avènements du Mosaïsme et du Christianisme, la Science se lève à l'horizon des hommes comme une troisième religion.

Les formes mêmes que Ménélik donne à son souhait d'acclimater sur le Haut Plateau la religion de la Science, témoignent que, de ce chef, il n'a jamais pensé commettre une infidélité envers la religion de ses pères, mais seulement la perfectionner.

Douze apôtres n'ont-ils pas suffi au Christ pour faire rayonner sur le monde la doctrine évangélique ?

Dès 1867, Ménélik s'adresse à un marchand d'Aden qui lui vend des armes. Il le prie de faire venir d'Europe une compagnie de douze ingénieurs. Il croit fermement que ces nouveaux missionnaires lui apporteront la Science totale et

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