‹ Chez Lénine et Trotski, Moscou, 1921Chapitre 16 sur 18 · LES INSTITUTIONS COMMUNALES · texte numérisé non relu

LES INSTITUTIONS COMMUNALES

les premiers froids aux travailleurs pour éviter le gel et les difficultés des conserves en grande quantité.

« La récolte de blé dans toute la Russie a été de 2 milliards 250 millions de pouds. Il reste chez les paysans encore 2 milliards de pouds des récoltes passées. Il faut faire sortir ce blé. Une partie sera prélevée par l'impôt alimentaire, mais il faudra surtout procéder aux échanges par le moyen des coopératives.

« Les produits échangés par les fabriques de Moscou ont rapporté déjà plus de 200.000 pouds. Cela fait environ deux semaines de ravitaillement en pain. Les services publics étaient jusqu'ici gratuits pour toute la population. La nouvelle politique supprime la gratuité. La population devra payer pour les logements, le gaz, l'électricité, le tramway, le chemin de fer, etc. Seuls, les travailleurs des usines nationalisées, ceux qui travaillent pour la collectivité et non pour eux-mêmes, recevront encore gratuitement logement, gaz, électricité, tramway, etc.

(( Seuls, les tramways sont de nouveau payants à ce jour. Les recettes journalières s'élèvent à 120 millions de roubles à Moscou.

« Le commerce est frappé de lourdes taxes. Du 15 août au 10 septembre les patentes et les impôts sur le petit commerce ont rapporté au Soviet de Moscou 4 milliards et demi.

« Les perspectives de chauffage pour l'hiver sont bonnes aussi. Le ravitaillement en charbon et en bois est un peu inférieur à celui de l'année dernière. Mais par contre la tourbe et le pétrole seront beaucoup plus abondants (7 millions de pouds de pétrole contre 2 millions l'an dernier.) »

Le rapport de Kamenev, dit Humbert Droz, a été adopté à l'unanimité ainsi qu'une résolution invitant le Conseil Central à poursuivre l'application de la politique nouvelle.

Tout cela concorde avec ce qui nous a été dit, tout cela en est la suite logique.

Rétablissement provisoire de l'économie capitaliste pour la petite industrie et le petit commerce, établissement sur des bases plus solides de l'économie socialiste pour la grande industrie nationalisée, c'est bien la politique dont Lénine, dont Bukharine nous avaient esquissé les grandes lignes.

Les moyens de subsistance semblent s'améliorer à la suite des mesures prises. C'est bien là ce qu'on espérait.

Allons, allons ! Il faudra que le Temps prenne patience. Les communistes russes ne sont pas encore au bout de leur rouleau.

Lunatcharski. — L'Instruction publique «

L'héritage du tsarisme.

On peut penser tout ce que l'on voudra des chefs du bolchevisme. On peut critiquer leurs méthodes, condamner leurs actes en gros ou en détail. C'est affaire d'opinion ou de sentiment.

Mais il y a un point sur lequel il me parait impossible qu'on n'approuve pas unanimement leur effort, qu'on n'apprécie pas sans réserve les résultats déjà obtenus : c'est en matière d'instruction publique.

Danton disait : « Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple ». La Révolution russe qui, par tant de côtés, ressemble à notre Révolution de 1789, a repris ce mot pour en faire sa devise.

Devant son œuvre d'êducatrice, qu'on le veuille ou non, on est obligé de s'incliner — et d'admirer.

Nous avons peine, aujourd'hui encore, après tout ce que les romanciers russes nous ont appris de la condition lamentable des moujiks, après tant de récits parus en ces dernières années sur l'abjection du régime ras-poutiniem nous avons peine à nous figurer la médiocre Papouasie qui s'intitulait l'Empire des tsars.

Les descriptions pompeuses des parades de Tsarskoie-Selo, les auditions musicales et les exhibitions chorégraphiques auxquelles les théâtres parisiens nous ont permis d'assister, l'existence brillante que quelques milliers d'aristocrates frottés de culture française menaient en nos Palaces, tout cela nous a toujours illusionnés sur les tristes réalités d'un pavs que l'éloienement entourait de mirage.

Au vrai 3-a Russie tsariste ressemb'ait à cette

maison dont parle Pestalozzi, où l'étage supérieur abrite, dans une inondation de lumière et de chaleur, une poignée de gens heureux, tandis qu'en dessous, dans les ténèbres, fourmille une masse de pauvres diables privés de jour et de savoir.

A défaut de statistiques officielles, deux rapports que j'ai sous les yeux peuvent nous fournir quelques données sur l'état de l'instruction primaire sous le tsarisme. L'un, qui traite de l'Instruction publique à Petrograd, émane de la femme de Zinoviev, Lilina. L'autre, plus général, a été rédigé pour le Xe Congrès des Soviets par la femme de Lénine, Krupskaia. Tous deux datent de la fin de 1920.

D'après leurs auteurs, on comptait en 1886 22.770 écoles dans l'immense Russie, et une population scolaire de 1. 141. 915 enfants. Une école pour 14 villages, à peu près. 13% des garçons, 3% des fillettes recevaient alors quelque instruction.

En 191 7, à la veille de la Révolution, le nombre des écoles est montée à 38.387 — à peu près le nombre des communes françaises. — Il avait augmenté de 15.617, c'est-à-dire qu'au cours des trenteet-une dernières années, on en avait bâti moins de 504 chaque année, pour une population de 150 millions d'habitants.

Les résultats de ce beau système? Voici quelques chiffres de Krupskaia, qui me paraissent de nature à nous* les indiquer :

On a enregistré dans le gouvernement de Saratov 2.400.000 illettrés, à Viatka 2.000.000, à Gomel 1.500.000, à Riazan 1.200.000, à Penza 300.000, à Vologda 500.000, à Pskov 870.000, à Kazan 500.000, à Nijni-Novgorod 440.000. Une quantité particulièrement considérable se trouve dans l'est : dans les gouvernements d'Ouralsk 75%, d'Altaï 78%, de Simbirsk 80 %, de Tioumen et d'Astrakan 94%.

A Petrograd, on comptait au dernier recensement, en 1910, 31 % d'analphabets et 49 % de gens sachant à peine lire et écrire; 80% des habitants de la capitale même vivaient donc dans une ignorance quasitotale.

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La classe « intelligente » et « éclairée » qui gouvernait la Russie se satisfaisait d'un système qui plaçait son pays immédiatement au-dessus de celui des Botocudos. Que pouvait lui faire l'absence d'écoles primaires? Est-ce que ses enfants les auraient fréquentées? Que lui importait même la médiocrité en nombre et en qualité des établissements secondaires et des Universités? Quelques institutions privées, les précepteurs étrangers qui s'ajoutaient par tradition à la domesticité des familles riches ne suffisaient-ils pas pour munir les rejetons de l'aristocratie de la culture superficielle nécessaire à l'existence mondaine?

Je ne pense pas qu'on puisse découvrir au passif d'une classe quelque chose de plus lamentable que l'état d'abandon dans lequel les anciens maîtres de la Russie ont laissé le peuple dont ils vivaient et qu'ils prétendaient conduire. Que le budget de l'Instruction publique du tsarisme n'aie pas existé au regard du budget de la police (i), que le moujik, au jour de la liquidation révolutionnaire, se soit trouvé au niveau intellectuel et moral où il croupissait, c'est la condamnation la plus décisive, la plus infamante, de ses maîtres (2) .

(1) En 1903, le Canada dépensait poux l'Instruction publique 5 roubles 98 par tête d'habitant; la Russie, o rouble 44 (rapport de LÛina).

(2) M. Legras, professeur à l'Université de Dijon, a donné dans son livre Au Pays russe (1892) cette définition terrible des écoles primaires du tsarisme : « 11 serait téméraire d'affirmer que le but principal de ces écoles soit le désir d'arracher le peuple à l'ignorance; elles ont avant tout un caractère offensif; elles font partie d'une tactique gouvernementale; au lieu d'avoir été établies en faveur des pauvres, elles semblent bien avoir été surtout dirigées contre le mouvement libéral. » Et il cite ce fait caractéristique : « Il y a quelque temps un certain M. P..., noble seigneur et président de la noblesse dans un canton du gouvernement de Nijni-Novgorod, est devenu tristement célèbre par une lettre dans laquelle il déclarait à un ami que « grâce à ses efforts, dans l'école dont il était curateur, le nombre des élèves était tombé de 60 à 40, et qu'on finirait bien par n'en plus avoir ».

Lorsqu'on voit aujourd'hui encore, chez nous, ceux que les journalistes qu'ils entretiennent nomment sans rire les « patriotes russes » réclamer la direction de leur pays, on est en droit de se demander s'ils ont une conscience quelconque de la responsabilité qu'ont encourue en commun tous les éléments « civilisés » de la Russie tsariste. Lorsqu'on lit surtout les sottises qu'impriment quoti diennement leurs feuilles sur les événements moscovites, on est fondé à croire que leur égoïsme borné leur interdit jusqu'à la constatation de l'évidence.

Car l'évidence, ce n'est pas, comme ils l'affirment., que Lénine et Trotski ramènent la Russie à l'époque des jacqueries de Pougatchev ou de Stenka Razine; c'est aue la Russie, au contraire, a vécu à cette époaue jusqu'à la chute des tsars et de leurs soutiens; c'est qu'en 1917 seulement elle est sortie de la barbarie.

L'évidence, c'est que les bolcheviks ont pour la première fois tenté de tirer leur pays de la tombe; c'est que le peu/nie. maître pour la première fois avec eux de ses destinées propres, accomplit depuis quatre ans un effort prodigieux et magnifique pour sa libération morale.

Un Ktat socialiste dans "une nation d'illettrés ne se peut concevoir. La Russie soviétique -'acharne à transformer la masse, oui se -prête d'ailleurs avec enthotîsiasme r cette transformation.

Voilà ce au'il faut voir avant tout. Voilà ce qui dépasse de haut les quelques éoisodes malheureux, inséparables de toute Révolution, dont on nous rebat sans cesse les oreilles.

La civilisation, en Russie, c'est le bolchevisme. La sauvagerie, c'est tout ce qui l'a précédé.

L'homme à qui incombe depuis quatre ans la lourde tâche d'instruire ses compatriotes, Lunatcharski, est un des plus anciens membres de l'étatmajor communiste. Contemporain de Léinine et comme lui fils d'un conseiller d'état, à maintes re-

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prises inquiété par la police, il a vécu relégué à Viatka, à Kiev, puis à l'étranger depuis 1907.

Bien des fois, au Congrès, dans ses services à Narcomprost ou dans son grand bureau voûté de Potiechni DvoretZj l'antique maison peinte si curieuse du Kremlin, je l'ai interrogé sur son œuvre.

Son vieux dolman vert parsemé de taches, son poil roux inculte, son profil dont je n'ai jamais démêlé s'il tient plutôt du lapin ou de la chèvre, tout son extérieur, jusqu'à ce tic des jambes incessamment remuées, concourt si peu à composer un personnage représentatif qu'on à peine à attribuer dès l'abord à Lunatcharski la valeur qu'il possède.

Lorsqu'on a goûté son esprit si pénétrant et sa conversation si large, lorsqu'on connait les résultats formidables que cet homme sans dehors a obtenus, on ne fait plus aucune difficulté d'admettre qu'il peut s'aligner sans désavantage avec notre Lakanal ou notre Condorcet.

L'Organisation de l'Enseignement.

L'Ecole du Travail,

Quelles sont les bases de l'enseignement dans la République des Soviets?

Dès les premiers mois de 19 18, elle a posé le triple principe démocratique : laïcité, gratuité, obligation. Et elle a pris soin d'en ajouter deux autres : dans un régime fondé sur la suppression des classes, l'école doit être unique; dans une République de travailleurs, elle doit être une école du travail.

En conséquence, un décret du 2 février 19 18 a séparé de l'Eglise l'école, à laquelle le clergé fournissait le tiers de son personnel enseignant. Toutes les institutions privilégiées ont disparu pour faire place à une échelle d'institutions de type unique où, du haut en bas, les dépenses d'alimentation,

d'habillement, les fournitures scolaires sont à la charge de l'Etat.

De S à 16 ans, la fréquentation est obligatoire. L'instruction est générale, polytechnique dans le plein sens du mot. La spécialisation ne commence qu'ensuite.

L'enseignement se répartit en deux périodes, ou comme on dirait chez nous, deux cycles : le premier de cinq ans et le second de quatre.

A côté du travail pédagogique, il comporte du travail productif. Dans le premier cycle — de' 8 à 12 ans — il s'agit surtout de travail à l'intérieur de l'école. Pour les plus jeunes enfants, cela se réduit aux soins les plus faciles de propreté, d'ornementation de leur propre local, à la mise en ordre de collections, bibliothèques, jardins, à l'élevage d'animaux domestiques. Les élèves effectuent euxmêmes, dans la mesure de leurs forces, toutes les tâches nécessaires à la satisfaction des besoins de leur petite communauté.

Dans le second cycle — de 13 à 16 ans — on prépare l'entrée progressive des écoliers dans la vie active du pays en leur faisant prendre contact avec les principales branches de la production. Ils doivent visiter des usines, des gares, des bateaux, des hôpitaux et participer dans une mesure légère a» travail d'une entreprise collective.

L'essentiel — tous les programmes, toutes lediscussions des congrès le précisent — c'est de former chez l'enfant non seulement le citoyen, mais aussi le producteur. Et il s'agit moins de lui apprendre un métier à cet âge que de le familiariser avec les principes fondamentaux de la technique et du fonctionnement de l'industrie et de l'agriculture modernes.

Comme il est fatal que les écoles urbaines se préoccupent surtout de la vie des ateliers et les écoles rurales de la vie des champs, une circulation constante et méthodique doit exister entre les unes et les autres, pour que la vie économique toute entière

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du pays défile sous les yeux des enfants et que leur horizon s'élargisse en en contemplant tous les aspects.

Une fois fixé cet excellent programme dont les nations occidentales elles-mêmes pourraient s'inspirer avec fruit, ou pour parler plus exactement, en même temps que ce programme s'élaborait, son application commençait.

Le gouvernement la poursuit avec une ardeui que seconde, sur tous les points du pays, l'ardeuî des autorités locales.

En 1917» d'après Lilina, le budget de l'Instruction publique, qui se montait l'année d'avant à 195 millions de roubles, était passé à 940 millions. Les bolcheviks l'ont porté à 2.914.000 en 1918 et à dix milliards en 1919.

Les 38.387 écoles de 1917 sont devenues 52.274 en 1918 et 62.238 en 1919, c'est-à-dire que chacune des deux premières années révolutionnaires erf a vu éclore presque autant que les trente dernières années du tsarisme. Les classes abritaient alors plus de cinq millions d'élèves. Et la progression a continué.

« Et ce n'est pas seulement la situation scolaire qui a été largement améliorée... L'éducation préscolaire, considérée comme un luxe de fantaisie, était abandonnée exclusivement à l'initiative privée et l'Etat ne lui consacrait pas la moindre somme... Vers la fin de 1919, le nombre des jardins d'enfants et des garderies passa en Russie à 3.000, qui gardaient 200.000 enfants de 3 à 7 ans ». (1)

Oh ! sans doute, je sais tout ce qu'on peut dire

(1) D'après le dernier recensement, dont les résultats ont été publiés le 20 août 1921, le nombre des enfants nourris par l'Etat s'élève à : enfants de 1 à 3 ans (Commissariat de l'Hygiène publique) . 154.000; enfants de 4 à 7 ans (Commissariat de l'Instruction publique) : 411.300; enfants de moins de 16 ans dans les Maisons de repos du Commissariat de l'Instruction publique : 115.000; enfants des écoles du premier degré (Ukraine, Turkestan et Crimée non compris) : 6.434.000.

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de cette floraison hâtive d'institutions multiples, tout ce qu'on peut alléguer sur la distance qui existe entre les principes et les réalisations. On peut sourire des statistiques, supposer que le personnel enseignant est peu préparé à la tâche ardue qui lui incombe, que le matériel scolaire est insuffisant.

On peut croire tout cela, on n'a que trop de raisons de le croire. Nos camarades russes se sont assez plaint à nous de tout ce qui manque à leurs écoles, nous ne l'avons que trop constaté par nos propres yeux.

Il n'en reste pas moins qu'ils ont commencé et qu'ils poursuivent un effort merveilleux dans ce que Lunatcharski nommait un jour devant nous (( la lutte contre les ténèbres » et que la foi tenace qu'ils apportent dans leur œuvre donne chaque jour et donnera de plus en plus des résultats.

Des cours pédagogiques ont été créés partout pour former maîtres et maîtresses, cours que des membres du Conseil Central, comme Bukharine, ont tenu à professer. Les plus belles villas, les plus grands jardins ont été consacrés à l'enfance. Tout ce que la Révolution a recueilli de mieux lui a été réservé.

Les femmes qui faisaient partie de la délégation française en Russie, Lucie Leiciague et Lucie Colliard, ont dépeint dans leurs rapports et leurs articles l'émotion que leur a procurée la visite de certaines colonies de cinq cents enfants comme celle de Bolchovo, à quarante kilomètres de Moscou. Plusieurs des étrangers qui ont visité la République des Soviets ont décrit d'autres institutions analogues. Il me paraît donc inutile d'essayer d'en brosser à mon tour le tableau.

Aussi bien l'école du premier degré n'a-t-elle pas accaparé à elle seule l'attention passionnée du gouvernement.

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L' enseignement secondaire comme l'enseignement supérieur ont également reçu du bolchevisme une impulsion vigoureuse.

2.000 lycées et établissements secondaires de toute espèce lui avaient été laissés par le tsarisme, et plus de six millions d'enfants sont d'âge à y entrer. La Révolution a doublé le nombre de ces institutions. Elle en a maintenant 4.000 et 55.000 élèves y travaillaient dès 1919 (1). C'est peu, et le rapport du Commissaire du Peuple à l'Instruction présenté au X* Congrès des Soviets ne cherche pas à le cacher :

« Le nombre devrait atteindre, à peu près, celui des écoles du premier degré. Mais celles du second degré doivent être aménagées de façon beaucoup plus complète ; elles doivent posséder des laboratoires, des bibliothèques, des ateliers, avec un personnel pédagogique spécialisé. La construction de nouveaux bâtiments, la fourniture de tout le matériel nécessaire, la constitution d'un cadre suffisant sont des problèmes impossibles à réaliser dans un court délai ».

Pour narer dans une certaine mesure à l'absence des institutions nécessaires, de nombreux « Clubs pour adolescents » ont été créés autour des usines ou des organisations svndicales. Des « cours accélérés » d'enseignement général ou d'enseignement technique cherchent, un peu partout, à élever le niveau d'instruction des jeunes gens.

L'enseignement technique surtout se développe, autant que les moyens du pays le permettent. Un

(1) D'après le recensement dont les résultats ont été publiés le 20 août 1921, les écoles du 2e degré possèdent maintenant 415.000 élèves (Ukraine, Turkestan et Crimée non compris). Si l'on ajoute ce chiffre à celui que j'ai donné en note à la page 179, il y aurait donc dans l'ensemble des institutions pré -scolaires et scolaires des ier et 2» degrés 7.529.300 enfants, soit 16.2 % du nombre total des enfants.

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Comité central de l'Instruction professionnelle a été fondé en janvier 1920 près du Commissariat de I/unatcharski. Il dirigeait, en février 192 1, 3.758 établissements comptant 300.000 élèves ; établissements où les cours, très variés, durent de quelques mois jusqu'à quatre et six ans et s'adressent tantôt aux adolescents, tantôt aux adultes.

1.500 d'entre eux sont des écoles d'arts et métiers, un millier forment le personnel des transports, 170 celui des P. T. T., 400 se consacrent à l'agriculture.

Mais, comme l'indique le rapport de Lunatcharski que je citais il y a quelques instants, toutes les difficultés que rencontre le développement des écoles primaires se retrouvent, infiniment plus fortes, lorsqu'il s'agit des écoles secondaires. Toutes le^s critiques que j'énonçais à propos de l'enseignement du premier degré — critiques dont les bolcheviks reconnaissent les premiers la justesse — peuvent a fortiori être émises à propos de l'enseignement du second degré.

Elles se trouvent naturellement plus exactes encore lorsqu'on s'occupe de l'enseignement supérieur.

Aux rares Universités que possédait l'ancien régime, Universités anémiques où les étudiants payaient le traitement des professeurs, afin que les pauvres fussent autant que possible écartés, les Soviets locaux ont ajouté quantité de nouvelles. Il en existe aujourd'hui jusqu'à Smolensk, jusqu'à Kostroma, jusqu'à Astrakan, jusqu'à lekaterinenburg. Et chacun y peut fréquenter sans examen d'entrée ni diplôme.

Mais ces Universités représentent surtout, à l'heure actuelle, des promesses.

Dans une interview de L/Unatcharski que La Correspondance Internationale, organe officieux de la

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IIIe Internationale, a publiée au début de 1922, le Commissaire du Peuple à l'Instruction publique le constate avec regret.

« La plupart des efforts du Commissariat — dit-il — ont porté sur l'école populaire. Dans ce domaine la Révolution a été marquée par une augmentation considérable du nombre total des établissements et par un changement radical de méthode et d'esprit. De nouvelles écoles se sont ouvertes par milliers. Elles accueillent déjà plus d'un quart de million d'enfants naguère laissés à l'écart de l'enseignement. Des résultats plus décisifs encore auraient été atteints, n'était la crise du ravitaillement, le manque du matériel scolaire le plus simple et le manque de maîtres auquel il est impossible de remédier en quelques années. »

Mais, pour ce qui touche à l'enseignement supérieur, la République n'a pas eu le loisir de l'organiser beaucoup encore et ce qui a été entrepris jusqu'ici, sur des initiatives locales, nécessitera une révision.

« Dans le domaine de l'enseignement supérieur, nous avons conservé tous les établissements anciens utiles, et nous en avons créé au début un grand nombre de nouveaux. Après cette période de floraison exubérante, il convient aujourd'hui d'opérer une sélection et de fermer ou de transformer, par exemple, les Universités peu viables surgies dans des centres peu importants. Nous en grouperons le personnel dans celles qui ont le mieux réussi. Ainsi les Université nouvelles- d'Iekaterinburg et de Smolensk méritent vraiment leur titre, tandis que celles de Tambov et d'Orel ne justifient pas leur existence sous cette forme ».

Plus on s'élève de degré, plus l'improvisation évidemment est difficile. La bonne volonté du Gouvernement ne peut suppléer à des insuffisances aux quelles le temps seul permettra de remédier.

La liquidation de l'ignorance.

Là où l'œuvre éducatrice de la Révolution est vraiment admirable, c'est d'abord dans l'organisation, aue j'ai indiqué, des écoles du premier ^egré ; mais c'est aussi, c'est surtout peut-être, dans l'effort que les Soviets accomplissent pour dégrossir les adultes ignorants.

Instruire les enfants, ce n'est après tout que remnlir un des devoirs essentiels de -tout gouvernement digne de ce nom. Réparer dans les générations qui ont dépassé l'âge de la scolarité un peu du crime commis sur elles par le régime à qui le devoir de les éduquer incombait, c'est comprendre la responsabilité du chef dans le sens le plus large et la solidarité sociale dans le sens le plus profond.

Les bolcheviks ont senti qu'il ne suffisait pas de préparer les petits à jouer un jour leur rôle dans la collectivité, mais qu'il fallait aussi, en attendant l'avènement de ceux qui profiteront de la Révolution, faire quelque chose pour ceux qui l'ont accomplie.

Et comme il ne saurait, dans une société communiste, être question de charité, comme toute mesure doit être fondée sur l'intérêt général, ils ont conçu la « liquidation de l'ignorance » comme une obligation qui s'impose à la conscience de tous les citoyens.

(f Tous les habitants, de 8 a 50 ans, qui ne savent ni lire ni écrire, sont tenus d'aporendre à lire et à écrire, soit en russe, soit dans leur langue maternelle ». Le décret du 20 décembre iqiq, qui pose en ces termes le principe, prévoit des poursuites « contre les personnes qui chercheraient à échapper aux stipulations du présent décret ou qui empêcheraient les illettrés de fréquenter les écoles ».

Ecoles d'adultes, cercles, clubs, maisons du

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peuple ont surgi au premier appel. Toutes les provinces ont rivalisé de zèle et d'émulation.

« Suivant le compte-rendu donné par le gouvernement de Tambov, pendant trois mois de l'année 1920 — écrit Krupskaia — les écoles de liquidation ont instruit 48.000 personnes. Suivant un autre compte- rendu du gouvernement de Tchérépovietz, 57.807 personnes ont passé dans les écoles de liquidation. Selon les comptes-rendus du gouvernement d'Ivanovoé Voznesensk, 50.000 personnes ont passé dans ses écoles. A Novozybkov, toutes les personnes jusqu'à quarante ans ont reçu une certaine préparation. A Petrograd, 500 noyaux scolaires du premier et du second degré ont déjà préparé 9.000 personnes et ils en préparent encore 25.000. A Kaluga, 190 écoles ont été ouvertes ; dans le gouvernement de Saratov 1.000 écoles, à Tula et à Kozmodémiansk 13Q, à Gjatsk 40, à Jisdra 40, à Arkangel 180, à Omsk 190, à Elabouga 70, etc.. »

Le Commissariat de l'Instruction estime qu'au cours de l'année 1920, 2.700.000 illettrés ont appris les premiers éléments. Lunatcharski, au cours d'une interview du début de 1922, que j'ai déjà citée, déclare que jusqu'à présent « cinq millions d'illettrés ont appris les rudiments de la lecture et de l'écriture ».

Pour préparer le personnel nécessaire à l'enseignement des adultes, on a ouvert, dès la fin de 1919, 65 cours afin de former 6.200 élèves. Ht cela n'a pas suffi aux besoins.

Il s'est bien trouvé, nécessairement, des réfractaires et l'on a dû, dans certaines provinces, user des sanctions que prévoyait le décret de décembre 19 19. A Kazan, on a infligé aux récalcitrants des amendes et la privation, des cartes d'alimentation. A Petrograd, on' les a exclus des syndicats. A Tambov, on a décidé de refuser les signatures apposées pour les illettrés par des tiers. A Saratov^ usant du système contraire, on a donné aux écoliers volontaires de précieux avantages en nature :

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attribution des denrées hors tour, attribution des objets manufacturés au premier tour, etc..

Mais, en général, l'enthousiasme a été formidable et l'on n'a pas eu, loin de là, à pousser les ignorants vers les locaux scolaires.

Lilina estime qu'en août 1920 il ne restait déjà plus à Petrograd que 29.500 adultes analphabets et l'armée du Kouban a triomphalement annoncé en décembre 1920 à la Conférence de l'Instruction publique qui précéda le Congrès des Soviets, qu'elle ne comptait plus d'illettrés dans ses rangs.

Gorki, le 20 avril 1920, rendant compte au Soviet de Petrograd de ses inspections dans les écoles, pouvait dire :

« Camarades, l'attention passionnée avec laquelle des gens de quarante ans se mettent à apprendre m'émeut joyeusement. Il est frappant de voir jusqu'où va la soif de savoir de ces gens. Vous devez satisfaire par tous les moyens cette soif de savoir. Vous devez faire tout votre possible afin de transformer les illettrés en hommes cultivés. Le savoir est une force terrible qui vainc tout et, en étant armés, vous sortirez victorieux de cette dure situation dans laquelle vous vous trouvez actuellement ».

Lire et écrire ne suffisent pas sans doute. La Commission extraordinaire créée pour la liquidation de l'analphabétisme s'efforce aussi d'organiser des écoles pour adultes possédant déjà' les premiers éléments. On enseigne dans celles-ci: le calcul, l'histoire naturelle, la géographie économique et l'histoire du travail.

Chaque chef-lieu de gouvernement et bien des villes de moindre importance possèdent également leur Ecole du Parti. L'Université Sverdlov, dont les organisations moscovites sont fières, présente le type le plus complet de ces institutions.

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Le réseau des bibliothèques, d'autre part, s'accroît chaque jour. Petrograd n'en avait avant la Révolution que 23 avec 140.000 volumes. Elle en a maintenant 59 avec 365.000 volumes, bien qu'on ait sérieusement épuré les collections.

Dans 42 gouvernements, le nombre des bibliothèques a doublé en 1920 par rapport à 1919 ; dans 4, .'fi a triplé ; à Astrakan, Briansk, Perm, il a septuplé ; à Toula, il a décuplé.

Il ne s'agit ici que des bibliothèques fixes, des « isbas de lecture » locales où souvent ont lieu, comme dans les « maisons du paysan » en Ukraine, des lectures publiques. Il en existe aussi de circulantes, dont les plus curieuses sont celles que transportent les trains et les bateaux de propagande. Celles-ci sont destinées à ravitailler les autres en même temps qu'à pourvoir directement aux besoins des paysans isolés.

« Un train de propagande avec un dépôt de livres passe dans un village. Tout de suite une longue queue se range près du dépôt et augmente sans cesse. On voit des vieilles femmes, des vieillards, des jeunes gens avec des sacs. Il semble bien qu'on achèterait tout si c'était possible, mais le train n'accorde à ce village qu'une petite quantité de sa richesse ; il en faut aussi pour d'autres... » (Krupskaïa) .

J'ai vu deux de ces trains en station à Moscou. Entièrement peints à l'extérieur de devises et de scènes allégoriques, ils sont à l'intérieur merveilleusement aménagés pour le travail d'administration et d'éducation qu'ils effectuent. Section d'inspection, section d'information, section des plaintes trouvent place dans quelques-uns 'de leurs seize wagons. Mais, auprès d'elles, se trouvent la sec tion des publications, qui, dans le train même, imprime son journal et ses proclamations, la section cinématographique toujours prête à donner une séance, la section des expositions dont le matériel

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suffit à organiser immédiatement une démonstration, le magasin des livres.

Les cinq trains « Révolution d'octobre, Lénine, Cosaque rouge, Caucase soviétiste, Orient rouge » et le bateau « Etoile rouge », si j'en crois ce que m'a dit un de leurs occupants, ont séjourné en deux ans dans un millier de localités et leur personnel a donné près de 3.000 conférences.

Ils servent moins aujourd'hui, paraît-il. On les emploie toujours pour les grandes tournées administratives, comme celles que Kalinine effectue continuellement à travers la Russie. Mais pour la besogne d'éducation, on leur préfère ces petites camionnettes bariolées des mêmes devises qui circulent en tous sens et pénètrent partout où le train n'accède pas.

Le rendement est meilleur sans doute, mais au rvoint de vue pittoresque on ne saurait que regretter l'abandon des trains rouges.

Je ne puis terminer cette esquisse trop brève de l'œuvre accomplie par le bolchevisme pour l'instruction populaire sans signaler encore, en quelques mots, ce qu'il a fait pour ces allogènes que le tsarisme négligeait à peu près totalement. Quelques écoles russes, à destination des classes aisées, représentaient en son temps tout l'enseignement dans les provinces musulmanes. Certaines des cent et quelques nationalités qui peuplent la Russie .ne possédaient rien d'écrit dans leur langue.

La République des Soviets a constitué des commissions de traducteurs qui ont créé des alphabets nationaux pour les nationalités privées d'écriture. Pour les autres, elle, a fait imprimer des abécédaires. Deux écoles seulement formaient les instituteurs non-russes. Kn 1920, 37 étaient en plein fonctionnement.

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Il existe maintenant près de 3.000 établissements scolaires de tous ordres pour les diverses peuplades tatares et mongoles, autant pour les familles variées de race finnoise qui sont dispersées aux limites de l'Asie.

Le peuple russe, en brisant ses chaînes, a voulu briser du même coup celles des peuples « inférieurs » que l'histoire a liés à lui.

Il tâtonne depuis quatre ans, il cherche sa voix vers la lumière et il entraîne avec lui dans sa marche à l'étoile ceux qui ne songeraient pas, sans doute, à sortir de leurs ténèbres.

C'est un spectacle émouvant que l'éveil de ce grand enfant. On peut rire de ses maladresses, s'esclaffer devant ses faux pas. Je sais tout ce qu'on peut, ici encore, faire de réserves sur la valeur des connaissances qu'acquierrent en quelques mois tous ces écoliers arriérés, tout ce qui manque à ce corps d'instituteurs improvisés, à ces écoles écloses en serre chaude, où livres, crayons mêmes et jusqu'au papier manquent souvent.

Mais j'ai vu, assis à leurs petites tables, de grands diables de soldats s'essayer à faire des bâtons. J'ai vu des vieux et des vieilles ânonner le BA, BA. Si l'on a le droit de douter de certaines affirmations, si l'on a le droit de n'accepter les statistiques que sous bénéfice d'inventaire, des spectacles comme ceux-là, des spectacles de ferveur et de foi -comme ceux-là, vous remuent jusqu'au fond de l'âme.

Lunatcharski a été l'animateur de ce mouvement grandiose que rien désormais ne saurait arrêter. Avec ses lieutenants, Aleinikov, Kroupskaïa, Lilina et bien d'autres, il a traduit en actes l'unanime volonté des communistes de sortir la Russie du néant.

130 millions d'êtres naissent là-bas. Ils le doivent à la Révolution. Saluons-la ! Elle n'a pas seulement rendu le moujik citoyen libre. Elle le transforme peu à peu en homme en lui apprenant la dignité.

Les Arts et les Sciences. (*) Le vandalisme révolutionnaire.

Les scrupules d'un barbare.

Que deviennent, depuis la Révolution, les lettres et les sciences? Que deviennent l'art et les artistes?

Le bolchevisrne n'a-t-il pas détruit ou laissé disperser les trésors que renfermaient les musées et les palais nationaux?

Son règne n'est-il pas celui du plus grossier matérialisme? En admettant même que les communistes éprouvent quelques préoccupations d'ordre intellectuel, n'est-on pas fondé à croire que, constamment préoccupés de parer aux nécessités les plus urgentes, ils ont négligé ce qui devait leur apparaître secondaire?

Voilà des questions que, depuis mon retour, je me suis entendu poser bien souvent.

On a tant bourré le crâne aux Français !.

Leurs journaux leur ont fourni de si jolies histoires sur les bottes que se taillaient les Cosaques dans les Rembrandt de l'Ermitage, ou sur la vieille femme qui essuie ses casseroles avec une toile de Watteau !

Les débris parisiens de ce qu'on nommait à Petrograd « L'Intelligence », les Andreiev, les Merejkowski, les Hippius, n'ont-ils pas farci les cerveaux occidentaux de leurs appels « S. O. S. » en faveur de la Russie en détresse et de leurs imprécations contre « L'Antéchrist » ?

Comment s'étonner si les mensonges rétribués

(i) Jacques Mesnil a publié, dans l'Humanité et le Bulletin Communiste, à la fin de 1921, plusieurs études fort intéressantes sur l'Art et la Révolution russe.

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des uns et les jérémiades d'émigrés des autres ont fini par donner corps, en l'absence de renseignements certains, à la légende de la barbarie bolcheviste? Y "a-t-il si longtemps que le « vandalisme » de la Révolution française a cessé, en France même, de passer pour un article de foi?

Ce que j'ai rapporté des efforts accomplis pour dissiper l'ignorance des moujiks montre assez cependant que la préoccupation de la culture nationale ne se laisse dominer par aucune autre dans l'esprit des dirigeants de la Russie.

Je consignerai ici quelques faits précis de nature à dissiper les doutes.

Il ne s'agit pas de démontrer, évidemment, comme certains enfants qui se prennent pour des novateurs ont quelquefois prétendu le faire, que le communisme a substitué à l'art « bourgeois » un art « révolutionnaire ».

Les bustes de Garibaldi, de Blanqui, d'Henri Heine ou les toiles cubistes qu'il nous a été donné de contempler, n'offrent d'ailleurs rien de spécialement russe. On en peut voir d'analogues en tous pays, comme on peut entendre partout certains essais de poésie futuriste.

La Révolution laisse libre cours à toutes les fantaisies, voire à toutes les extravagances, en considérant avec Charles X que le souverain, au théâtre, ne dispose que de sa place au parterre. Mais elle ne les prend pas à son compte, et Lunatcharski l'a écrit :

« Le futurisme est la continuation de l'art bourgeois avec certaines attitudes révolutionnaires. Le prolétariat continuera aussi l'art du passé, mais en partant de la saine culture et peut-être directement de la Renaissance, et il le portera en avant, plus loin et plus haut que tous les futuristes et dans une direction tout à fait différente. » ^

La Révolution russe, en cette matière, n'a rien innové. Ce n'est pas son affaire. Il ne faut pas demander "à un pays en pleine fermentation de découvrir des formules d*art. S'il doit en élaborer,

ce sera après le calme établi et non au milieu du tumulte. Tant que la tourmente dure, le devoir des dirigeants se limite à préserver le patrimoine dont leur régime hérite, et à faire profiter dans la mesure du possible les masses des richesses dont ce patrimoine se compose.

Les bolcheviks, à ce double point de vue, ont rempli toutes leurs obligations.

Huit jours ne s'étaient pas encore écoulés depuis que L/unatcharski avait pris ses fonctions en même temps que ses collègues, lorsque le bruit parvint à Petrograd que les églises du Kremlin et la cathédrale Saint Basile avaient été bombardées et détruites par les révolutionnaires moscovites.

Lunatcharski, dans une lettre pathétique, protesta et donna sa démission. « Je ne puis supporter cela — écrivit-il — ma mesure est comble. Je suis dans l'impossibilité d'arrêter ces horreurs. Il est impossible de travailler sous l'impression de pensées qui rendent fou. Je connais tout le poids de ma décision. Mais je n'en puis plus. »

Les rumeurs étaient, comme toujours, excessives. Il avait bien fallu tirer sur le Kremlin, puisque les blancs s'y étaient retranchés. Mais les dommages se limitaient à peu de chose et Saint Basile, sur la Place Rouge, n'avait pas été touchée.

Lunatcharski retira sa démission, mais il adressa aux ouvriers, paysans et soldats, un appel magnifique :

« Le peuple des travailleurs est maintenant le maître absolu du pays. Outre les richesses naturelles, il a hérité d'énormes richesses culturelles : des édifices d'une grande beauté, des musées, des bibliothèques. Tout cela maintenant est le bien du peuple.

« Tout cela aidera le pauvre et ses enfants à devenir des hommes nouveaux.

« Vous criez : Honte au voleur qui s'approprie le bien d'autrui ! et vous le menacez des pires châtiments. Mais il est cent fois plus honteux d'être le

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voleur du peuple... Oui, vous êtes le jeune maître du pays et, quoique vous ayez maintenant beaucoup à penser et à travailler, vous saurez défendre vos richesses artistiques et. scientifiques...

« Il est particulièrement terrible, en ces jours de lutte violente, de guerre destructive, d'être Commissaire de l'Instruction publique. Seul l'espoir de la victoire du socialisme, source d'une nouvelle culture supérieure, nous apporte un réconfort. Sur moi pèse la responsabilité de la protection des richesses artistiques du peuple...

« Je vous en supplie, camarades, donnez-moi votre soutien, aidez-moi. Conservez pour vous et vos descendants la beauté de notre terre.

« Bientôt même les plus ignorants, qui ont été tenus si longtemps dans l'ignorance, se réveilleront et comprendront combien l'art est une source de joie, de force et de sagesse... (i) »

Un peuple aussi sensible, aussi instinctivement amoureux du beau que ie peuple russe, ne pouvait pas ne pas répondre à un langage comme celui-là.

La Révolution n'a rien détruit que quelques horreurs officielles. L,es statues d'Alexandre II et d'Alexandre III, qui s'élevaient, l'une sur l'esplanade du Kremlin, l'autre devant l'église du Rédempteur à Moscou, sont tombées. Mais on a respecté même les effigies tsaristes lorsqu'elles offraient un caractère artistique. Le Pierre le Grand de Falconet et te Nicolas Ier qui ornent à Petrograd les deux places entre lesquelles s'élève la cathédrale Saint Isaac, sont intacts.

Bien mieux ! On a, pour certaines images, éprouvé des scrupules. Des controverses se sont élevées, paraît-il, sur le point de savoir si elles valaient ou non d'être conservées. Alors, pour ne pas créer d'irréparable, on a réservé le jugement.

(i) Le texte intégral de cet appel, comme celui de la lettre de démission de I/unatcharski, se trouve dans La Russie bolcheviste, d'Antonelli (Paris, 1919, pages 50 et suiv.).

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Tel est le cas de l'Alexandre III du prince Trubetzkoï, érigé à Petrograd devant la gare Nicolas» Une palissade l'entoure depuis la Révolution d'octobre et il attend en boîte qu'on prononce sur ses mérites.

Le procédé peut paraître naïf. Il témoigne en tous cas de la conscience qu'apporte en son effort révolutionnaire le peuple qu'on veut à toute force nous représenter comme un peuple de sauvages affolés par l'instinct de la destruction.

Les éditions soviétiques.

Répandre dans la masse la connaissance et le goût des littératures russe et étrangère a été dès le premier jour l'une des préoccupations du Commissariat de l'Instruction publique.

La tâche offrait de grandes difficultés, car il fallait dans bien des cas publier tout à nouveau. A quel point la censure tsariste, plus exclusive et plus ridicule encore que toutes ses émules, avait passé au caviar des œuvres comme « Résurrection », de Tolstoï, il est facile de l'imaginer. Ce qui n'était pas supprimé était généralement transformé, et l'on m'a cité par exemple certain poème de ISTekrassov où la phrase : « il était pendu » avait cédé la place à celle-ci : « il était assis ».

Une commission littéraire formée des hommes de lettres disposés à collaborer avec le pouvoir, comme Brussov, Veressaïev et le poète Blok — mort récemment — reçut la mission de rétablir les textes exacts, ou de choisir, au moins, parmi les vieux clichés dont on disposait, ceux qui se rapprochaient le plus de l'exactitude.

On décida de réimprimer d'abord une quinzaine de classiques : Pouchkine, Lermontov, Gogol, Tolstoï, Tourguénev, Dostoïevski, Gontcharov, Grigorovitch, Ostrovski, Ryleiev, etc. Au cours des années 1918 et 19, leurs œuvres tirées de 25 à 100,000, ont paru.

LÙNAÎCHARSKI 10,5

Ont paru également des traductions d'Anatole France, de Zola, de Romain Rolland, de Mérimée, de Walter Scott etc.

Le roman n'a d'ailleurs pas seul eu sa part. On a publié des ouvrages d'art, choisis par une commission dont faisaient partie entre autres les historiens d'art Grabar et Benoit, des ouvrages de vulgarisation scientifique désignés par les professeurs Timiriazev, Walden, Blachkov, Wolf et Berg. Dans les travaux de toutes sortes répandus par les soins du Commissariat, on m'a cité au hasard des livres de Plekhanov, de Marx et d'Engels^ de Bebel et Kautsky, de Louis Blanc, de Pokrovski, de Jaurès, d'Aulard.

A côté du Commissariat de l'Instruction, le Comité Central Exécutif et le Comité Central du Parti ont, eux aussi, énormément publié, surtout pour la propagande. Mais au printemps de iqiq, tout a été réuni dans V « Edition d'Etat ».

D'après son rapport de janvier 1921, celle-ci avait livré à la curiosité publique 1.107 ouvrages à Petrograd et à peu près autant à Moscou. Ces livres, tirés à un nombre d'exemplaires très variable, atteignant jusqu'à un million et demi — c'est le tirage de L'A. B.C. du Communisme de Bukharine et Préobrajenski — traitent des sujets les plus divers, depuis l'idéalisme transcendental jusqu'à l'élevage du cochon.

Quels que soient les efforts accomplis en cette matière, il demeure au reste impossible de satisfaire aux besoins, car la soif de savoir du peuple russe semble aujourd'hui inapaisable.

La crise du papier ajoute encore aux difficultés. Dans l'état présent de la production industrielle, elle atteint à des hauteurs dont la librairie française, si embarrassée depuis la guerre, n'a jamais pu rêver. J'ai rapporté un exemplaire du journal corporatif Moriak - — Le Marin — tiré sur le verso de feuilles de la régie dont le recto porte, imprimées, les bandes destinées à entourer les paquets de cigarettes. Ce simple exemple montre à quels expédients

on a dû recourir à certaines heures. La plu# grande partie du papier dont dispose le Gouvernement aujourd'hui provient de la mise au pilon de vieux livres. Qu'il aie pu, dans ces conditions, réussir en une certaine mesure dans sa tâche d'éditeur, c'est une preuve de plus de sa volonté de fournir à la masse populaire le matériel d'instruction qu'elle réclame et dont elle a tant besoin.

Théâtres et Proletcult.

Le théâtre, en Russie, a toujours joui d'une faveur spéciale. Une nation de grands enfants passionnés comme celle-là est facilement accessible aux émotions de la scène. La tâche des bolcheviks a moins consisté à innover en une matière où le pays n'avait pas de retard à rattraper sur les autres — au contraire — qu'à démocratiser un plaisir réservé jadis aux privilégiés.

Les spectacles, lorsque nous étions à Moscou, étaient gratuits. On paie, je crois, maintenant pour y assister. Mais à ce moment encore, les billets étaient répartis par les syndicats.

D'ailleurs, lors de notre arrivée, tous les grands théâtres fermaient comme ils ferment chaque été, et nous n'avons pu assister à aucune de ces représentations dont la splendeur et la valeur artistique semblent, de l'avis général, s'être maintenues au niveau d'autrefois.

Quelques soirées passées en de petits théâtres qui ne chôment pas même dans la saison torride, nous ont permis d'entendre LJOiseau de feu, de Stravinski, La Kovantchina, de Moussorgski, La Puissance des Ténèbres, de Tolstoï et l'opéra que Tchaikovski a tiré de VEugène Onieguine, de Pouchkine.

Les concerts du Conservatoire de Moscou, un festival de Petrograd, où Glazounov lui-même dirigeait l'exécution de plusieurs de ses œuvres, nous ont montré que la tradition classique ne risquait point de se perdre sous le règne du bolchevisme.

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En écoutant Chaliapiue là-bas, devant des auditoires ouvriers, nous avons pu comprendre ce qu'on ne pouvait soupçonner lorsqu'on l'entendait à Paris : l'émotion « russe » que ce gavroche de génie reflète, émotion qu'on sent si profonde lorsqu'on le voit chanter avec la foule de vieux airs populaires, communier avec elle, l'animer de son souffle, la faire vibrer à son rythme.

Ah! quel artiste que ce cabot, et quel peuple musical que ce peuple ! Nous leur devons, mes compagnons et moi, des impressions ineffaçables, mais ce ne sont point celles que j'entends consigner ici . Dans ces notes objectives, je ne veux pas m'étendre sur un sujet où ma documentation trop fragmentaire ne me permet d'apporter nulle précision.

Je dirai seulement quelques mots du Proletcult, que nous avons été à même d'observer de plus près.

Le Proletcult — Comité de culture prolétarienne — est une création de la Révolution. Petrograd, dès 1917, en a possédé le premier exemplaire, mais avec une rapidité étonnante chaque gouvernement, chaque grande ville, chaque quartier et souvent chaque usine a constitué le sien.

Aujourd'hui, le Proletcult est une institution nationale qui fédère tous les petits Proletcults locaux, qui tient son Congrès annuel et que dirige un Comité central élu par celui-ci. On compte actuellement plus de -300 groupements.

La plupart sont des « studios » dramatiques, dont le répertoire éclectique ne comprend nas seulement des pièces russes, mais des œuvres de Verhaeren, de Jack London ou 'de Claudel.

Mais le Proletcult ne s'occupe pas que de théâtre. H a ses cercles d'art décoratif, de peinture, de musique, ses sections d'édition, de conférences Dans le studio central de Moscou, auquel se rattachent dans les divers quartiers 25 filiales, 160 de? ouvriers inscrits s'adonnent au théâtre, 80 à la musique chorale, 60 à îa musiaue d'orchestre, 80 aux arts plastiques, 40 à la littérature.

IQ8 CHEZ LÉNINE ET TROTSKI

On se tromperait en considérant ces groupes comme des réunions de gamins très pressés de monter sur les planches et de se produire en public. Lorsqu'on nous a invités, peu après notre arrivée, à aller entendre au petit théâtre de l'Ermitage un concert donné par le Prolétcult de Smolensk, nous nous y sommes rendus par politesse, avec l'empressement relatif de gens menacés d'ouïr quelques chansonnettes comiques du goût le plus fâcheux.

C'était mal connaître le sens artistique inné du peuple russe. Les trente ouvriers qui composaient l'orchestre, et dont plusieurs n'avaient pas quinze ans, ont joué avec une sûreté impeccable l'ouverture des Noces de Figaro , la Symphonie Inachevée de Schubert, du Glinka et cet admirable chœur des Hâlears de la Volga que Doyen et les musiciens de nos Fêtes du Peuple ont si heureusement popularisé à Paris.

Souvent nous sommes retournés aux auditions du Prolétcult, et chaque fois nous en sommes sortis remplis d'admiration et de joie; d'admiration, parce que si chez ces débutants dont l'éducation artistique remonte au maximum à quatre ans, nous avons relevé parfois quelque inexpérience, nous n'avons jamais constaté une faute de goût; de joie parce que la tentative qu'ils poursuivent semble bien devoir confirmer ce que nous avons toujours affirmé : que la réalisation du socialisme permettra l'éclosion de tous les jeunes talents aujourd'hui étouffés.

A l'heure actuelle, en Russie bolcheviste, quiconque croit posséder des aptitudes artistiques neut soumettre ses essais au Prolétcult local , demander à être examiné par lui.

Le Prolétcult, s'il reconnaît en lui des capacités, a le droit de dispenser un ouvrier d'une partie de son travail, afin de lui laisser le temps de se cultiver. Le syndicat fixe les heures de loisir. L'ouvrier peut, après certaines épreuves, quitter complètement l'usine et se consacrer entièrement à l'art aux frais de la collectivité,

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Que donnera dans l'application l'expérience commencée? Il est beaucoup trop tôt pour qu'on puisse répondre. Mais les promesses paraissent dès main-», tenant suffisantes pour qu'on fasse confiance à l'avenir.

Les Musées nationaux.

De toutes les besognes nombreuses autant que compliquées que le Commissariat de l'Instruction publique a eu à remplir, la plus facile était celle qui concernait les musées.

Ici, rien à improviser, pas de tâtonnements ni d'essais, puisqu'il ne s'agissait que de conserver. C'est, au cours d'une Révolution, assez difficile déjà. On l'a fait avec un succès complet. De toutes les légendes qui courent sur la Russie bolcheviste, la plus sotte est sans doute celle qui concerne la dispersion des collections des musées.

Elle s'est accréditée cependant chez nous, comme les autres. Quelques semaines après mon retour, j'ai stupéfait un de nos inspecteurs des beaux-arts, homme fort distingué pourtant, en lui racontant ce que je savais à cet égard. Il croyait, comme tout le monde, sur la foi des ragots répandus par une presse aux gages de tous les drôles, que les toiles et les statues avaient été volées, vendues, dispersées aux quatre vents.

Loin de diminuer de nombre, les musées se sont multipliés. Chaque ville prétend avoir le sien. Il en existait 31, il en existe plus d'une centaine. Partout, on a centralisé ce que contenaient de précieux les hôtels des bourgeois, les palais de la noblesse. « Les camarades — me disait un jour I/unatcharski — ont si peur de laisser se perdre quelque chose -qu'ils conservent tout, sans aucune critique. Ah î nous aurons un joli tri à faire ! »

Tant mieux ! Il sera toujours temps d'enlever, là où il s'en trouvera, les tiares de Saïtaphernès et le zèle des Soviets locaux ne saurait être trop encouragé.

200 CHEZ LENINE ET TROTSKT

Je n'ai visité que les musées des deux capitales.

A Moscou, Tretyakov, la vieille collection de peinture « moderne » russe, garde tous ses Verestchaguine, ses Ryepin, tous ses peintres d'histoire académiques. La foule les visite si pieusement qu'on a toutes les peines du monde, le dimanche, à circuler à travers les salles.

Deux galeries admirables ont été ouvertes au public, que d'intelligents millionnaires, Morosov et Shtchukin, avaient patiemment meublées. Ils avaient accumulé là, outre quelques très beaux portraits de Korovine et de Golovine, quantité de tableaux de peintres français contemporains et cela n'a pas été pour nous une médiocre surprise que de découvrir, à trois mille kilomètres de Paris, des chefsd'œuvre qui, pour avoir parfois figuré aux « Salons », n'en sont pas moins généralement insoupçonnés.

Sept Claude Monet, huit Renoir et autant de Sisley, vingt-cinq des toiles de Tahiti de Gauguin, les plus belles productions de Van Gogh — parmi lesquelles sa fameuse « Promenade des Prisonniers » — treize Marquet, quelques douzaines de Picasso d'avant et aussi hélas ! d'après le cubisme, trentesept Matisse, des Cézanne, des Van Donghen, des Guérin, des Cottet, des Signac et jusqu'à des Henri Rousseau, des Rodin, des Bourdelle, un salon tapissé des panneaux où Maurice Denis a conté le mythe d'Eros et de Psyché dans le décor du lac Majeur, voilà quelques-uns des trésors qu'on peut contempler à Moscou.

Le bolchevisme n'a rien changé dans la disposition qu'avaient adoptée leurs propriétaires. Il a laissé à ceux-ci, à titre de conservateurs, la garde de leurs galeries nationalisées, tout en remettant au peuple la jouissance des merveilles réservées jadis au -plaisir de quelques privilégiés.

Les églises du Kremlin — qu'on restaure actuellement, comme celles de Iaroslav — possèdent comme par îe passé les richesses somptueuses de leurs iconostases. On ne les visite qu'accompagné.

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comme ou visite, dans une aile du Palais, les collections d'objets historiques de l'Oruzhéinaya Palata. Des précautions évidemment sont nécessaires quand on songe à la valeur matérielle de ce qui y est déposé.

On ne montre même pas d'ordinaire la salle où s'alignent les trônes et les couronnes des tsars et ce n'est que par faveur spéciale que nous avons été admis à regarder à quelques-uns, sous la conduite d'un gardien dont les vêtements en loques paraissaient plus lamentablement touchants en cet endroit, un entassement de diamants qui fait évoquer les fabuleux trésors de Golconde.

A Petrograd, le musée de peinture russe Alexandre III est demeuré en son état ancien. L'Ermitage, lui, est en pleine réorganisation, car on avait dû, lors de l'avance de Iudénitch, évacuer son contenu sur Moscou. Les toiles ont aujourd'hui repris leur place et l'on réinstalle peu à peu les collections gréco-romaines et égyptiennes et les fameuses salles meublées du produit des fouilles de Kertch.

L'Ermitage s'est agrandi dans des proportions considérables et il doit s'étendre dans la partie du Palais d'Hiver que laissera libre le nouveau « Musée de la Révolution ». Les collections se sont augmentées en effet de quantité d'objets trouvés dans les. hôtels particuliers, d'autres que leurs anciens propriétaires ont volontairement déposés.

Elles se sont accrues surtout des richesses perdues oour le public qui meublaient les palais impériaux. Leur récupération, leur concentration représentaient un travail délicat que Nathalie Trotski a tenu à honneur de diriger elle-même. Il a produit d'importants résultats. L'aimable directeur de l'Ermitage, M. Trointski, nous a montré par exemple, avec une satisfaction manifeste, une « Madone » de Watteau probablement unique dans l'œuvre du peintre de « L'Embarquement nour Cvthère », qui pendait, autrefois, ignorée de tous, dans une

chambre de bonne de Gatchina, résidence de l'impératrice douairière (i).

La masse populaire, qui ne fréquentait guère les musées avant 191 7, profite de tout cela.

Plus de dix mille personnes par mois visitent, nous a-t-on dit, les salles de l'Ermitage. Nous y avons vu nous-mêmes des caravanes d'écoliers, écoutant les explications de leurs maîtres. Sur ce point comme sur les autres, l'effort éducateur s'accomplit.

Les Sciences.

J'en ai dit assez, je pense, pour qu'on soit fixé sur la « barbarie asiatique » dont le bolchevisme, paraît-il, donne au monde l'exemple honteux.

Les plaisanteries abominables, les mensonges payés que des journaux serviles ont répandus par tous pays, apparaissent sous leur véritable jour lorsqu'on sait exactement ce qui se passe en Russie.

On a bluffé, égaré, trompé l'opinion publique. Quand par hasard un rayon de lumière parvenait à traverser les nuées savamment amassées, on l'a intercepté et ceux-là mêmes qu'on devait croire le plus pénétrés d'un souci d'impartialité, n'ont pas trouvé le courage nécessaire pour accueillir la vérité qu'on leur apportait.

L'Académie des Sciences, en juillet 1920, par exemple, a enterré la note que M. Victor Henri, chargé de mission en Russie, lui avait communiquée sur l'activité scientifique russe.

« Les savants de ce pays — disait Henri — non seulement ont poursuivi leurs travaux, mais ont même considérablement accru leur activité et ont réussi à organiser toute une série d'instituts scien-

(1) Voir, pour plus de détails, l'article que mon compagnon André Julien a publié sous ce titre : Une visite récente aux musées de Moscou et de Pétrograd. dans l'Illustration du 27 août 1921-

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tifiques nouveaux : instituts de chimie-physique (directeur : M. Kournakov), du platine (M. Tehougaïov), des matériaux de construction (MM. Levinsen et Droujinine), du radium (M. Kolovrat), des rayons Rœntgen (M. Jofïé), d'optique (M. Samoilov), de cristallographie (M. Wolf), d'hydrologie (MM. Androussov Karpinki et Glouchkov), etc.. Il y aurait pour la France un grand intérêt à collaborer moralement avec les savants russes et à soutenir leur activité. »

Les savants français ont étouffé la voix qui parlait juste, comme auraient fait de simples politiciens.

Pourtant, de ces instituts si mal outillés, des travaux importants sont sortis déjà, si j'en crois une note de l'historien Pokrovski, que Lunatcharski a chargé de la direction de l'enseignement supérieur.

Pokrovski cite comme ayant un intérêt de premier ordre une étude de Rojdestvenski sur l'analyse spectrale et la structure des atomes, une autre d'un de ses collègues sur la dispersion des rayons X dans les cristaux, les recherches de Lazariev en biochimie et en biophysique, les découvertes astronomiques de Bilopolski.

Je n'ai aucune qualité pour émettre une appréciation quelconque en ces matières, mais j'ai entendu à Moscou des hommes, qui semblaient compétents, parler avec faveur des expériences de téléphonie sans fil que- le gouvernement russe a poussées très loin.

Au milieu des plus violents bouleversements sociaux, des savants ont pu poursuivre leurs taches dans une sérénité relative.

La Révolution, dans la mesure où elle le pouvait elle-même, les a encouragés, aidés et Gorki a installé à Petrograd une maison où de nombreux professeurs jouissent au moins d'une certaine tranquillité matérielle.

N'est-ce pas là un fait de nature à rassurer et à consoler les pessimistes les plus inquiets? N'y doivent-ils pas trouver l'indice que les jugements

qu'on leur a apportés sur la barbarie soviétique ont besoin d'être réformés?

Un agrégé de notre Université, ancien professeur à l'Institut français de Petrograd, André Pierre, qui toujours a combattu le bolchevisme, mais qui se refuse à le combattre par le mensonge et par le faux, rappelait dans une conférence donnée à Paris dans l'été de 1920, le message que, le 17 février précédent, lançait aux intellectuels de tous les pays « L'Union des travailleurs intellectuels » de Russie.

L'Union, qui compte parmi ses membres les académiciens Bekhlerer et Oldenbourg, Gorki, Voronov, d'anciens industriels, avocats et banquiers, disait dès ce moment :

« Il est indispensable que nos compatriotes émigrés de Russie depuis deux ans révisent leurs opinions et leurs convictions qui ne correspondent ni aux besoins actuels du pays, ni à la mentalité et aux convictions des masses populaires et, en particulier, des nombreux groupes d'intellectuels dont l'opinion s'est modifiée sensiblement au cours de ces derniers mois durant lesquels les jours et les heures ont semblé des années... »

Kn regard de ces mots d'une modération pleine de sagesse, Pierre plaçait cet exact jugement du professeur Timiriazev sur lfœuvre éducatrice entreprise par le bolchevisme :

« Ajoutez à la plus tragique situation où se soit jamais trouvé un peuple, le souci constant de l'instruction publique, la création d'innombrables écoles, de bibliothèques, de salles de conférences, les demandes de livres pour le peuple nue les institutions soviétistes réussissent à satisfaire, les rapides progrès de l'éducation esthétique du peuple grâce aux théâtres, aux concerts, à l'enseignement devenu, pour la première fois, vraiment accessible à tous. Faites le bilan de tout ceci et vous apprécierez comme elle le mérite la calomnie du vandalisme bolchevik répandue dans tous les pays par une presse vénale. >».

LUNAÏGHARSKI 2ô5

Puis, ayant reproduit ces citations, André Pierre concluait pour son propre compte :

« Je crois que l'histoire impartiale jugera le Gouvernement des Soviets comme elle a jugé la Convention.

a Quand la Convention disparut, ses ennemis eux-mêmes sentirent, selon l'expression d'un témoin, qu'il s'en allait quelque chose de grand et que la scène allait paraître vide.

« Personne ne peut prédire à coup sûr quand disparaîtra la République des Soviets. Mais il est permis de penser que le jour où elle disparaîtra, il s'en ira quelque chose de grand et que la scène russe paraîtra vide. »

Qu'ajouter à ce jugement d'un homme qui, par ailleurs, condamne le bolchevisme, mais qui se refuse à méconnaître ce que son action comporte d'incontestablement beau?

L'Ukraine. — Racovski.

L'odyssée d'un « citoyen du monde ».

Depuis notre arrivée à Moscou, je le demandais à tous les échos, ce Racovski que depuis vingt ans j'ai rencontré à Paris et dans nos Congrès internationaux et ailleurs; Raco, comme nous l'appelions tous, nous ses vieux camarades, qui le considérons autant comme un Français que comme un Roumain, un Bulgare ou un Russ*...

A quel pays appartient-il? On ne sait trop. Venu au jour dans la Dobroudja, il est né Bulgare, annexé Roumain. Mais sa qualité de révolutionnaire l'a fait renier- par ses deux patries. La Roumanie l'a trouvé bon pour lui faire accomplir son service militaire, puis elle l'a expulsé comme étranger, bien qu'il fût, si je ne me trompe, quelque chose comme conseiller général.

Plus tard, elle a voulu le fusiller parce qu'il organisait les paysans, parce qu'il avait recueilli les marins russes révoltés du Kniaz Potemkin, parce qu'il avait envoyé à V Humanité des informations passionnantes sur la première tentative de soulèvement des matelots. Et je me rappelle l'émotion qui nous étreignait alors et les dépêches indignées qu'envoyait Jaurès pour « réclamer » notre correspondant.

En France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Russie, il a vécu partout, apprenant toutes les langues, s'assimilant toutes les civilisations. De quel pays est-il, cet internationaliste-né? Bien mieux qu'Anacharsis Clotz, il peut se proclamer citoyen du monde.

Je l'ai retrouvé le premier jour du Congrès, dans

une des salles voisines de la grande salle du trône, où se tenaient nos assemblées. Sous ce tableau de Schvertschkov qui représente le second des Romanov, Alexis, entrant au Kremlin, il causait avec Bukharine. Combien changé, notre Raco ! Blouse et bottes naturellement. La face entièrement rasée, au lieu de ce poil effroyable qui montait jusque dans les yeux. Mais toujours le même bon sourire et la même accolade fraternelle.

« Ah ! te voilà toi ! Tu es resté avec nous, après la scission de Tours. C'est bien ça ! — Parbleu ! — Et un tel, et tel autre, et tel autre?... » Pendant longtemps, les questions se succèdent et j'essaie vainement d'apprendre de mon côté quelque chose de ce que je voudrais savoir. Ce Racovski connaît tous les socialistes de France ! D'ailleurs, on est dérangé sans cesse ici. Ne pourrait-on gagner un endroit plus tranquille?

« Mais si. Il est cinq heures. Nous allons aller dîner chez Trotski, qui me loge ».

Quelques minutes plus tard, dans une des quatre modestes pièces qu'habitent Trotski et sa famille, près du palais, nous étions attablés, Racovski et son aimable femme, son fidèle lieutenant Manouilski et moi-même, devant un repas monté du restaurant des Commissaires du Peuple, qui me permettait de juger qu'en dépit des légendes, les ministres de la Russie soviétique ne se nourrissent pas mieux que le commun des mortels. Et je pouvais enfin satisfaire ma curiosité.

« Alors, te voilà hetman de l'Ukraine?

— Pas tout à fait. Je suis président du collège des Commissaires, comme Lénine l'est ici, et Commissaire aux Affaires extérieures. Tu sais combien le gouvernement de ma douce Roumanie me chérissait. Il m'avait coffré avant même que d'entrer en guerre et je suis resté en prison, à Jassy, jusqu'au ier mai 1917.

« Ce jour-là, les soldats russes qui occupaient le front moldave ont forcé ma geôle et leur chef m'a dit : « Au nom de la Révolution russe, cama-

rade, nous te libérons ! » J'ai tenu avec eux, sur là Grande Place, un meeting auquel assistaient bien 20.000 personnes. Puis, dans un train spécial, on m'a emmené à Odessa.

« Nous y avons préparé la Révolution d'octobre, mais les fonctionnaires de Kerenski nous pourchassaient. J'ai dû partir en septembre à Stockholm, d'où je suis revenu en décembre en Russie avec le Roumtcherodj c'est-à-dire le Comité des ouvriers et soldats du front roumain.

« En janvier 18, après avoir assisté au Congrès des Soviets, à Petrograd, je suis parti pour Sébastopol, puis pour Odessa, avec une expédition de matelots. Mais à ce moment, ce sont les Allemands qui nous ont chassés !

a La République des Soviets m'a envoyé — ironie des choses ! — négocier un traité avec la Roumanie pour l'évacuation de la Bessarabie. Je l'ai signé, le 9 mars, avec mon ancien chef hiérarchique, le général Averescu. Elle m'a expédié près de Skoropadski, l'hetman allié de l'Allemagne, et, de mai à octobre, j'ai causé avec lui, sans succès. Entre temps, je m'étais rendu avec Joffé, ambassadeur officiel des Soviets, à Berlin, où nous n'avons rien obtenu non plus que de nous faire expulser.

— C'est pourquoi l'on vous traite en France de « pro-boches? »

— Probablement...

— Voyant qu'aucune conciliation n'était possible, un décret du collège des Commissaires avait créé le « Collège supérieur autonome pour l'organisation de la Révolution en Ukraine ». On m'avait mis à sa tête. Voilà comment, Skoropadski renversé, en janvier 19, j'ai pris la direction du gouvernement. J*avais encore, en novembre, fait partie d'une nouvelle mission en Allemagne, avec Joffé, Radek et Bukharine, pour me faire arrêter à Kovno et expulser de nouveau.

— Au moins, depuis janvier 19, tes aventures ont été finies?

— Tu ne voudrais pas ! Et Dénikine?

— C'est juste !

— En août, six mois après notre installation, nous avons dû partir, chassés par les blancs soudoyés par l'Entente. Nous avons quitté Kiev en bateau sous le bombardement, Sadoul, Manouilski et moi, et notre gouvernement s'est installé à Tchernigov, puis à Moscou. Il n'y avait plus d'Ukraine.

« Alors, pendant quatre mois, j'ai présidé la Direction politique du Conseil révolutionnaire de guerre, qui organisait l'armée sous l'autorité de Trotski. Ce n'est qu'en janvier 20 que, Dénikine abattu comme les autres, nous avons pu revenir en Ukraine, et que notre gouvernement s'est installé à Kharkov au lieu de Kiev, pour pouvoir travailler plus tranquillement, plus loin du front de Pologne, plus près du bassin du Donetz, qu'il s'agit de remettre en état.

— Cela, mon vieux, c'est une autre histoire : celle du rétablissement de l'Ukraine. Maintenant que tes aventures sont finies...

— Finies? Heu, heu... Il y a eu Vrangel !

— Oui! Enfin... mettons à peu près achevées... Je compte bien que tu me la raconteras aussi. »

La reconstitution des Régions libérées.

Ils me l'ont racontée en effet, lui et Manouilski, Commissaire du Peuple à l'Agriculture dans le pays de la « Terre Noire » , un autre vieux Parisien celuilà, ex-habitué, comme Tchitcherine, comme Karaenev, de notre XIVe section.

Nous comptions faire mieux. Notre délégation espérait bien visiter l'Ukraine et le Donetz, comme l'avaient fait l'an dernier Vergeat, Lepetit et Lefebvre, si tragiquement disparus à leur retour dans la Mer Glaciale. Nous espérions voir de nos proD*^

yeux le centre agricole et le centre industriel le plus important de la République des Soviets et déjà notre voyage était tracé par Kharkov, Kiev, Odessa, Bkaterinoslav, Rostov.

Hélas ! Quinze jours nous ont manqué.- Le retard du Congrès, ouvert trois semaines après la date fixée, nous a chambardé nos plans."

Les renseignements que je consigne ici, je ne les ai donc pas recueillis sur place. Je les sors de mes* notes, prises au cours de mes longues conversa tions avec nos deux camarades, et d'un mémoire que Manouilski a bien voulu rédiger lui-même à Moscou à mon intention. *

La production du bassin du Donetz représentait en 1914 les trois quarts de la production métallurgique russe. On extrayait alors des mines 300 millions de pouds de fer (1 poud = 16 kilos, %$). Le ■orogramme de TQ21 prévoit l'extraction de 25 millions de ponds. On en obtiendra probablement 20. Deux hauts- fourneaux, sur 65, sont en activité-. Le Donetz fournissait avant la guerre un milliard et demi de pouds de charbon, oui représentaient 60 à 6s % de la consommation totale de l'empire. Il a donné 260 millions l'année dernière et donnera 400 à 450 millions cette année.

Des tq7 sucreries ukrainiennes sortaient en tot4 86 millions de pouds de sucre, c'est-à-dire on % de la production nationale. Il en sort actuellement environ 5 millions.

Tel est. résumé en quelques chiffres, l'état lamentable de l'industrie.

Celui de F agriculture est moins fâcheux. Les T7 millions de déciatines cultivées en iqia (t dée'a* tine = 1 hectare 09) produisaient 1 milliard de pouds de céréales, le on art de la récolte russe. 16 millions sont aujourd'hui en culture, dont on retirera cette année, malgré la séch^e^0 r.^{ 3 p'^i surtout dans le sud-est, 800 millions de ponds environ.

l/uKRAINÉ 211

On n'accusera pas, je pense, nos camarades, de dissimuler la situation de leur pays. Ils m'ont prié de reproduire ces chiffres dans toute leur brutalité en indiquant simplement en regard — ce que nos adversaires s'abstiennent toujours de faire — les causes de la ruine provisoire de la plus riche partie de la Russie.

L'Ukraine a subi le sort de la région la plus éprouvée du front français.

Les Allemands en 1918. sous le gouvernement de Skoropadski, Dénikine en 1919, les Polonais et Vrangel en 1920, les bandes de Petliura à diverses reprises en ont fait le théâtre de leurs exploits Ci). Certaines de ses provinces ont changé vingt fois de maîtres. Telle de ses villes, comme Berdiansk, a éprouvé vingt-deux bombardements, dont plusieurs de la flotte française.

Les invasions ont naturellement amené leur sinistre cortège de dévastations. Si les bolcheviks se sont abstenus d'opérer, même lorsqu'elles étaient militairement utiles, des destructions dans leur pays, Dénikine a pour sa seule part démoli a?o ponts sur la rive gauche du Dniepr, tandis due les Polonais — commandés par des officiers français — en faisaient sauter autant sur la rive droite.

Certaines usines comme la grande fabrique Gretter, §, K1*çv, Oîlt été déménagées par les héros de

(1) Les cinémas -parisiens ont donné, en octobre 102T. un film intitulé : La F.ussie rouge, qui représentait divers Commissaires du Peuple : Lénine. Trotski, Racovski, etc.. ainsi qu'une manifestation de soldats et l'enlèvement de cadavres en mîtréf action. La première partie, intéressante malgré son évidente ancienneté, a été courbée dans un film bolchevik. La seconde, qu'on offrait au public sous le tifrse : « Atrocités bolcbevistes »-, reproduisait un cortège de soldats de Dénikine à Nicolaïev et V 'enterrement des 62 communistes que le pénéral blanc SJastchev fit fusiller sur la place des Cosaoues ^e Nieolaïev, où leurs corr>s restèrent exposés une semaine Ce faux caractérisé est. ie crois bien, le seul exemnle de « documentation » par l'image qui ait été tenté en France sur la "Révolution russe.

Pilsudski comme nos usines du Nord l'ont été par les agents de Rathenau. Celles qui ont conservé leur outillage sont arrêtées par force, faute de charbon ou de minerai, parce que les soudards de Dénikine ont systématiquement inondé ou saboté les mines du Donetz, comme l'ont fait les Allemands dans notre bassin flamand.

Ce n'est pas tout. Dans les pays occidentaux, la guerre finie, si le travail reprend plus ou moins bien, l'ordre en tout cas se rétablit. Là-bas, dans l'immensité d'un pays où les liens sociaux ont été toujours faibles, il ne s'établit pas. Nombre d'individus que des guerres incompréhensibles pour eux, des successions d'enrôlements forcés dans des armées opposées, ont habitués à la violence sans qu'aucun idéal ne tempère leurs instincts, ont trouvé très simple de continuer à vivre de pillage.

Des criminels de droit commun, comme Makhno, comme Antonov, pour ne citer que les plus connus, ont recruté des bandes dont le nombre a dépassé la cinquantaine et les effectifs totaux atteint jusqu'à 40.000 hommes. Vivant dans les bois et tenant la campagne, ils assaillaient les villages, attaquaient les trains, volaient, tuaient, incendiaient.

Allez donc vous étonner après cela de l'état de la production ukrainienne ! Si quelque chose doit surprendre, c'est qu'elle ne soit pas descendue tout à fait à zéro.

Une œuvre de patiente reconstitution a été entreprise depuis que les armées étrangères et les aventuriers blancs ont disparu.

Plus de 200 ponts ont été reconstruits. Les communications s'améliorent. Les écoles se rouvrent et le bolchevisme « russificateur » v enseigne maintenant l'ukrainien, selon le vœu des habitants.

Le typhus exanthémateux accomplissait d'effroyables ravages. Cent mille cas avaient été enregistrés sous Petliura dans les hôpitaux des villes, sans compter ceux des campagnes où nulle constatation ne se pouvait faire. A Nicopol. dans la nro-

vince d'Ekaterinoslav, les chiens en 19 19 et 1920 dévoraient dans les rues des cadavres. Des commissions sanitaires, coordonnant les efforts des autorités civiles et militaires, ont organisé des hôpitaux, des bains, des étuves dans les gares. L'hiver dernier, quelques milliers de cas ont été signalés. Une menace de choléra, venue de Rostov, a été arrêtée net. L'état sanitaire est devenu meilleur qu'il ne l'était sous le tsarisme.

Le brigandage disparaît peu à peu. L' « armée verte », comme l'appelle la presse soviétique, subsiste encore. Elle continue ses méfaits d'abord sur la frontière polonaise, où des bandes formées en territoire étranger se livrent à de continuelles incursions en territoire russe. Ceci durera tant que le gouvernement de Varsovie donnera asile aux étatsmajors de Savinkov et de Petliura. Et puis, au cœur du pays même, elle persiste et persistera longtemps encore peut-être, en dehors de toute politique. Le banditisme, né de la guerre, a poussé des racines profondes, qu'on n'extirpera pas de sitôt. Seulement, il diminuera constamment d'importance.

Makhno, qui commandait en 1919 une troupe considérable, qui s'alliait tantôt à l'un, tantôt à l'autre — il se soumit aux bolcheviks après les avoir combattus, puis « gagna le bois » de nouveau lorsqu'on voulut l'expédier de sa région d'Ekaterinoslav sur le front polonais — Makhno qui disposait encore de plusieurs milliers de sabres au début de 1921, a été écrasé en juillet par les troupes de Frunzé, le vainqueur de Vrangel, aujourd'hui gouverneur militaire d'Ukraine. Ses deux at amans j Zabutchko et Kurlenko, ont été tués et ses hommes dispersés (1).

"Toutes les bandes à gros contingents se dissolvent ou se rendent. Le brigandage prend la forme sporadique sous laquelle il devient plus difficilement

(1) Les journaux français ont annoncé, au mois d'octobre, qu'il venait de se réfugier lui-même en Roumanie.

atteignable et sous laquelle il existe encore dans certaines contrées d'occident.

La force du pouvoir central augmente.

En 1919, le gouvernement bolcheviste possédait de vives sympathies dans la masse paysanne, et cela se comprend : aux 20 millions de déciatines qui constituait sa propriété, il en avait ajouté 10, qui formaient les domaines seigneuriaux, 5 que détenaient l'Eglise ou l'Etat, doublant presque ainsi l'avoir des producteurs.

Il avait distribué le bétail, les chevaux des domaines seigneuriaux aux agriculteurs, dont 45%, dépourvus de bêtes de trait, se trouvaient dans l'impossibilité matérielle de labourer.

Cela ne l'empêchait pas de jouir d'un crédit assez mince, puisqu'au lieu des 100 millions de pouds &e blé dont il avait besoin, il n'en recueillait cette année là que 7.

Ce qui, mieux que tous les discours, prouve que son autorité grandit, c'est qu'en 1920 il a obtenu de la population 35 millions de pouds et qu'en août 1921, pour l'année courante, il en avait déjà, grâce à l'établissement du nouvel impôt alimentaire, rassemblé près de 70 millions.

La confiance est venue aux paysans à la suite d'une série de mesures décidées au printemps de 1920 par le IVe Congrès des Soviets de l'Ukraine et réalisées depuis la libération du pays.

Dans le sud de la' Russie, où ta régime soviétique est assis depuis moins longtemps que dans le reste du pays, une certaine inégalité demeurait entre les paysans. L'élimination des pomeschiki — les grands propriétaires — avait fait des koulaks — les paysans riches — l'élément dominant du pays.

Une sorte d'aristocratie paysanne avait remplacé l'autre et cette aristocratie travaillée par Petliura, par Dénikine, ne manifestait au gouvernement bolchevik qu'une amitié très relative. Elle s'inquiétait en particulier de le voir conserver des domaines soviétiques taillés dans les exploitations seigneti-

riales les mieux outillées : 400.000 déciatines qu'il faisait cultiver comme fermes modèles, pour servir d'exemple, 700.000 qu'il avait consacrées à la culture de la betterave, afin de pouvoir remettre en marche les sucreries. Le pouvoir central, en gardant par devers lui certaines des meilleures terres, préludait, d'après les koulaks, à la reprise de toutes celles que les circonstances l'avaient contraint de distribuer.

La loi du 15 mai 1920 a constitué les « comités de paysans pauvres », qui groupent tous ceux qui sont exempts de l'impôt alimentaire, c'est-à-dire les ménages qui possèdent moins de 3 déciatines, les familles nombreuses qui en possèdent moins de 5, les paysans qui n'ont ni chevaux, ni bétail, ni instruments.

Ces comités ont reçu le droit de reprendre aux koulaks une partie de leurs animaux et de leurs machines. Ils sont devenus rapidement une sorte de rouage administratif qui s'est substitué au soviet de village lorsqu'il n'a pu s'en emparer.

Des décrets postérieurs ont accru leur importance en leur réservant une part du produit de l'impôt alimentaire qui varie suivant les lieux de 10 à 25%, part dans laquelle les membres du comité ont le droit de prélever les semences dont ils manquent.

I/ensemble de ces mesures, en réalisant comme une seconde révolution agraire, a donné au gouvernement des Soviets de l'Ukraine une base populaire geaucoup plus large et lui a naturellement amené une popularité qui explique ses succès.

Il a d'ailleurs solennellement déclaré, dès la réoccupation du pays par l'armée rouge, que l'idéal communiste ne serait jamais imposé par la force et, pour couper court aux bruits répandus sur la reprise des terres, sur le rétablissement d'un esclavage nouveau sous le masque communiste, il a proclamé le 7 février 1920 que « nul n'est forcé d'entrei dans une commune agricole » et que « les communes agricoles ne seront organisées que dans les villages

2l6 CIÏE2 LÉNINE Et TROÎSïCt

dont les habitants exprimeront leur désir de travailler en commun ».

Les comités de paysans pauvres acceptent naturellement beaucoup mieux que les koulaks le principe du collectivisme et, dans un grand nombre de leurs congrès locaux, à Kiev, à Odessa, à Poltava par exemple, des motions ont été adoptées où l'on décide d'aider par tous les moyens au succès des communes agricoles.

Ces communes, néanmoins, sont très peu nombreuses jusqu'ici, parce que les circonstances économiques ne favorisent guère leur existence. Il faudrait qu'elles puissent prouver à la masse, par la supériorité de leurs moyens techniques, les avantages matériels du travail collectif. Or, dans l'état actuel de l'industrie russe, les moyens techniques manquent à l'agriculture. Le communisme ne peut triompher à la campagne tant que l'industrie n'aura pas à la ville repris un essor brillant.

Aussi est-ce plutôt vers une autre forme d'organisation du travail que se tournent les paysans. Ils constituent de plus en plus des artels, suivant une pratique d'ailleurs très ancienne en Russie.

Cartel a pour objet l'accomplissement d'une besogne déterminée. Cette besogne effectuée, les associés se répartissent les produits d'après les heures de travail accomplies par chacun d'eux. *

Dans les provinces, dévastées par la guerre surtout, en Volhynie par exemple, nombre à'artels ont été formés par les paysans pauvres pour le labourage des champs en commun. L'un n'a pas de cheval, l'autre pas de charrue. Chacun fournit ce qu'il possède.

Les communistes encouragent bien entendu ces associations. Pour combattre l'individualisme des paysans, ils emploient toutes sortes de moyens de propagande.

Les usines d'où sortent les machines agricoles étant nationalisées, l'Etat est le seul propriétaire de machines neuves. Un décret a suspendu la distribution aux agriculteurs et réservé toute la pro-

L UKRAINE ÎLÎJ

duction aux dépots communaux. Il existe dès maintenant 2.000 de ces dépôts dans les chefs-lieux de volost et c'est là seulement que les paysans peuvent emprunter les instruments dont ils ont besoin.

Dans les centres urbains, des « maisons du paysan » ont été créées pour recevoir les villageois lorsqu'ils vont à la ville. Ils y trouvent logement et nourriture, bibliothèque, théâtre populaire, souvent un petit musée agricole dont le conservateur peut leur fournir les renseignements qui leur font défaut. Une centaine de ces maisons sont ouvertes aujourd'hui.

Le «Parti des communistes bolcheviks d'Ukraine» — tel est le titre officiel de la fraction ukrainienne du parti bolcheviste — montre une fierté légitime de l'œuvre de reconstruction commencée et de l'élan donné au mouvement par ses dirigeants et ses propagandistes.

« On ne nous discute plus sérieusement — me disait Racovski — . Qui s'opposerait à nous du reste? Tous les anciens partis se sont décomposés. La Rada était formée de socialistes-révolutionnaires que dirigeait son président Gruchevski et de socialdémocrates qui marchaient derrière Petliura.

« Les premiers se sont divisés sous l'occupation allemande. Une partie d'entre eux nous a rejoints et a fusionné avec nous en 1920; l'autre admet maintenant officiellement le pouvoir des Soviets et m'a envoyé récemment l'ancien ministre de la guerre Jukovski pour demander sa légalisation, c'est-àdire le droit pour ses membres de rentrer au pays en se soumettant à ses lois.

« Quant aux seconds, la minorité de leur groupe, les indépendants comme ils s'intitulaient, avait pris les armes contre nous. Dénikine chassé, elle a demandé l'armistice en reconnaissant les Soviets. La majorité avait émigré avec Petliura et tenté, avec l'appui de la Pologne, de constituer une a République populaire ». Aujourd'hui, elle renie Petliura et son organe officiel, qui paraît à Lemberg, publie

2l8 TCHEZ LÉNINE ET TROTSKÏ .

des articles intitulés : La liquidation du Gouvernement de la République populaire.

« La même évolution s'est accomplie chez nous que dans le reste de la Russie : les meilleurs de nos adversaires se sont ralliés à nous; le reste ne compte plus.

a Qu'on nous laisse seulement travailler en paix. Et, surtout si nous arrivons à nous procurer rapidement de quoi remplacer l'outillage détruit par les guerres, il ne nous faudra pas beaucoup d'années pour restaurer l'Ukraine sous la bannière de notre Parti ».

La Famine.

[Comment vint la famine. — Suiderski.

Lorsque nous sommes arrivés en Russie, le ier juin, il n'était aucunement question de famine. La situation alimentaire n'était pas brillante sans doute, mais rien d'extraordinaire ne semblait devoir l'aggraver.

Je sais bien que le caractère russe est imprévoyant par essence et qu'on ne songe là-bas au péril qu'à l'instant même où il se présente menaçant. Que ne m'a-t-on pas raconté, par exemple, sur l'incurie qui préside à la constitution des stocks de combustibles, dont on ne s'occupe jamais sérieusement qu'à l'entrée de l'hiver?

Ce que je puis affirmer en tout cas, comme tous mes compagnons de voyage, c'est que pendant le premier mois de notre séjour, nous n'avons jamais entendu personne parler d'une famine imminente. La question, certainement, ne se posait pas.

Le printemps avait été sec (i), comme dans toute l'Europe et, dès le mois d'avril, la Russie avait connu les chaleurs d'un ordinaire juillet. Mais ce pays étonnant a tellement l'habitude des températures extrêmes, il est si accoutumé à subir, après un

(i) Nansen a dit à Genève, dans une conférence donnée à la salle de la Réformation le 25 janvier 1922; que la quantité d'eau tombée en 1921 n'avait pas atteint 8 millimètres, alors que îa moyenne des pluies est de 100 millimètres et qu'elle avait atteint 34 millimètres même en 1S91, l'année de la dernière grande famine.

% 20 CHEZ LÉNlfcE ET TRÔÎSKÎ

rigoureux hiver, un été sénégalien, que personne ne s'émotionnait.

La moisson s'annonçait belle. En de nombreux endroits, les paysans avaient ensemencé, après la suppression des réquisitions et l'instauration de l'impôt en nature, une surface pour la première fois égale à celle qu'ils ensemençaient en iyiô, l'année qui précéda la Révolution de Kerenski.

Pour que la récolte disparaisse brusquement, s'évanouisse totalement sur l'étendue de dix provinces, il a- fallu les chaleurs folles de juin, ces chaleurs effarantes que nous ne supportions à Moscou, mes camarades et moi, qu'en usant des tolé rances vestimentaires très libérales des Russes, en réduisant notre costume à l'indispensable pantalon de toile et à la chemise sans col, largement échancrée.

La vague étouffante a desséché, brûlé les céréales jusqu'à n'en rien laisser, ouvert dans la terre des crevasses de 70 à 80 centimètres de largeur. Et ses méfaits, accomplis en quinze jours ou trois semaines tout au plus, ont commencé à occuper l'attention de la capitale dans les premiers jours de juillet.

Alors, nous avons entendu parler, tout d'abord légèrement, comme on parle en Russie, de l'état fâcheux des récoltes dans deux ou trois provinces de la Volga. Puis, subitement, en moins d'une semaine, les gouvernements atteints se sont ajoutés les uns aux autres et la gravité des destructions s'est révélée.

Un beau matin, au congrès, Racovski, mon vieux camarade, et son lieutenant Manouilski, Commissaire du Peuple à l'agriculture en Ukraine, dont j'ai parlé dans un chapitre précédent, m'annoncèrent, le front soucieux, leur brusque départ pour Kharkov, où les événements les rappelaient.

Alors, à la pensée que l'Ukraine est le grenier naturel du pays, la Beauce russe, j'ai eu l'intuition du déeastre dont on ne connaît que trop aujourd'hui l'étendue.

Les Izviestia, d'ailleurs, multipliaient déjà les appels. Le 6 juillet, Gorki expédiait à l'Université Columbia et à Upton Sinclair, à Herbert Rait, x^natole France, Gerhardt Hauptmann, Blasco Ibanez, Massarik et Nansen l'adresse émouvante que voici :

« Les plaines fertiles dit sud-est de la Russie ont été frappées par la mauvaise récolte provenant d'une sécheresse inouïe. Cette calamité menace de mort par la famine des millions d'habitants. Je rappellerai que le peuple russe est déjà fortement épuisé par les suites de la guerre et de la révolution et que son degré de résistance à la maladie et son endurance physique sont sensiblement affaiblis. Pour le pays de Léon Tolstoï et de Dostoïevski, de Moussorgski, de Glinka et de nombre d'autres grands hommes universellement estimés, des jours menaçants sont venus et j'ose croire que les hommes cultivés d'Europe et d'Amérique, comprenant le tragique de la situation dans laquelle se trouve le peuple russe, lui enverront sans retard des secours en blé et en médicaments.

« Si les idées et les sentiments humanitaires dont le crédit social a été si profondément ébranlé par la guerre maudite et par la conduite impitoyable des vainqueurs envers les vaincus, si, dis-je, la foi dans la puissance créatrice de ces idées et de ces sentiments doit et peut être restaurée, le malheur qui frappe la Russie est pour les humanitaires une admirable occasion de montrer la vitalité de leur doctrine.

« Je pense que doivent prendre part avec une particulière ardeur à cette œuvre de secours au peuple russe ces gens qui Dendant la en erre honteuse ont excité les hommes les uns contre les Piitres, ruinant nar cette propagande l'influence éYaicatrice des belles idées élaborées nar l'humanité avec tant de mal et si facilement tuées r>sr la sottise et l'avidité. Les hommes qui sentent les convulsions doulou-

reuses de la souffrance du monde me pardonneront l'amertume involontaire de ces paroles.

« Je prie tous les honnêtes gens d'Europe et d'Amérique de venir immédiatement en aide au peuple russe.

a Donnez du pain et des médicaments. »

M, Gorki.

Quelques jours plus tard,, le 10, le patriarche Tikhon télégraphiait à son tour aux archevêques de New-York et de Canterbury ;

Monseigneur,

La famine règne en Russie. Une énorme partie de la population de ce pays est condamnée- à mourir de faim. Dans de nombreuses provinces qui étaient jadis le grenier de la Russie les blés ont été brûlés par la sécheresse. La famine a été accompagnée d'épidémies. Il faut immédiatement les plus larges secours. Toutes considérations d'un autre ordre doivent être laissées de côté. Un peuple meurt, perd son avenir, car la population abandonne ses de meures, ses champs, ses terres et se retire vers l'Est en criant : « Du pain » ! Un retard menace de calamités inouïes jusqu'à ce jour. Envoyez immédiatement du blé et des médicaments. Priez pour que la colère de Dieu se calme, qui s'avance sur nous,

Tikhon.

patriarche de Moscou et de toute la Russie,

Que se passait-il au juste? Qu'était-ce exactement que cette catastrophe brusquement révélée?

Notre ami Marchand, sur notre demande, nous emmena un matin, à quelques-uns, chercher des renseignements exacts au Commissariat du Ravitaillement, qui siège sur la Place Pouge, dans ces Galeries du Comîr-^ dont j'ai déjà eu l'occasion

de parler. Nous trouvâmes là SuiderskL l'un des membres du Collège, qui ne nous dissimula rien de la gravité des événements.

Dix provinces en état de disette : Astrakan, Tsaritzyne, Saratov, Commune allemande, Samara, Simbirsk, République tatare, Territoire tchouvache, Oufa, Viatka. Une vingtaine de millions d'habitants atteints.

« D'après nos calculs — nous dit- il — il nous faut d'abord 16 millions de quintaux de semences pour assurer les semailles d'automne dans les régions où il n'existe plus rien. Sinon, la famine n'y aura pas de terme. Il nous faut ensuite 28 millions de quintaux pour nourrir les habitants jusqu'à la prochaine récolte.

« C'est une quantité impossible à trouver. Nous allons hâter le recouvrement de l'impôt en nature. En Sibérie, dans le centre de la Russie, dans les gouvernements de l'ouest, du nord-ouest et du nord, la récolte dépasse la moyenne ordinaire, mais les provinces dévastées sont les plus riches. L'impôt pourrait rapporter 40 à 42 millions de quintaux, mais s'il donne 70%, c'est-à-dire une trentaine de millions, le résultat sera déjà beau. Il y a donc un déficit énorme.

« Dès maintenant, la campa ?ne de solidarité est commencée. Les Soviets de village, de volosts ramassent les dons en nature et en argent. Des unités de l'armée, des fabriques, les errmlovés des administrations décident tous les îours de prélever une part sur leurs rations. Les usines nui ne -peuvent rien donner votent des heures supplémentaires pour renforcer l'échanee avec les TMiv.sans. Le mouvement e?t lancé. Il s'annonce magnifique.

« Les régions atteintes nous envoient chaque iour des délégués. Les r>avsans déclarent qu'ils souffriront tout si on leur fournit des semences, et de nuoi nourrir les bestiaux. Nous les avons exemptés tout de suite, bien entendu, de la restitution des semences qui leur avaient été avancées pont les der-

224 CHEZ IENINE ET TROTSKT

nières semailles — 5 millions de pouds — et nous allons leur en procurer d'autres.

« Pour soulager leur misère, le Commissariat des Transports organise l'exode de ceux qui ne sont pas obligés de rester au travail des champs. Il va en diriger sur certaines usines qui ne fonctionnaient plus, sur la Sibérie, sur le Turkestan où de vastes travaux d'irrigation, arrêtés depuis la guerre, pourront être repris. On en occupera à la pêche, à la préparation du combustible dans divers endroits.

« C'est une organisation énorme à mettre sur pied. Et dès maintenant, nous savons qu'il nous sera absolument impossible de subvenir à tous les besoins par nos propres moyens. Il nous faudra du secours sur une très vaste échelle. Nous accepterons l'aide de tous et nous la solliciterons même.

« Hier, par exemple, un avocat dont le père et le frère ont été députés à la Douma, Akhtiamov Ibrahim, est venu nous offrir l'appui du Comité national musulman. Il y a de nombreux mulsumans parmi les éprouvés, des Bashkirs, des Kirghizes, des Tatars. L'aristocratie musulmane se déclare prête à agir à l'étranger si nous admettons le concours de ses organisations. Nous avons oublié que l'ambassadeur est menchevik et accepté ses propositions.

« Le Gouvernement ira bien plus loin. Que voulez -vous? C'est une question de vie ou de mort pour des millions d'hommes. L'aide de l'Europe est indispensable et nous donnerons pour l'obtenir toutes les garanties qu'on nous demandera pour contrôler les approvisionnements fournis.

« Nous venons de constituer un Comité contre la famine dont la composition, d'ailleurs, est de nature à satisfaire les plus difficiles, cpt on v trouve jusqu'à des représentants de nos adversaires les plus déterminés. Skobelev, Niekrassov. Prokopovitch et Kouskova, quatre anciens ministres de Kerenski, v entrent avec Kutîer et PokrovskL deux Hl anciens ministres du tc^r. Due peut-on -nous demander de plus? Le cadet Kisehkine en fait partie êga-

lement avec le prince Kougouchev, un ex-grand propriétaire du Gouvernement d'Oufa qui a joué un rôle dans le mouvement des zemstvos.

« A côté de ces Messieurs, nous avons mis Alexandra Tolstoï, fille de Tofetoï, l'écrivain 'Korolenko (i), un gros industriel nommé Burichkine, Gorki et nos propres représentants : Kamenev, Rykov, Theodorovitch, Siemachko, Lunatcharski , Smidovitch et moi-même.

« Le Comité agira à l'étranger surtout. Gorki en sera l'âme. Nous avons déjà reçu des offres des pays Scandinaves et nous avons bon espoir d'en recevoir de partout ».

Ces déclarations, tombant d'une bouche aussi autorisée que celle de Suiderski, satisfaisaient notre désir de savoir sans doute, mais elles n'étaient guère de nature à apaiser nos inquiétudes. Au contraire.

« En un mot — demandai- je à Marchand — c'est un désastre? » Il répondit : « Je crois que c'est pis : une catastrophe ».

« Dans quelle mesure y pourra-t-on parer? » repris- je. Il posa la question à Suiderski, qui expliqua que lors de la dernière famine, sous le tsarisme, en 1911, il avait participé à l'organisation des secours à Samara, où il était alors journaliste et que, sur cinq millions d'éprouvés, le Gouvernement était arrivé à en nourrir un million et demi.

« Que sont devenus les autres? » dis- je. Un geste me fit comprendre qu'ils étaient morts probablement.

« Cette fois ci — exposa Suiderski — la tâche du pouvoir est infiniment plus lourde, d'abord parce que les affamés sont beaucoup plus nombreux, aussi nombreux au moins qu'en 1891 où l'on en comptait environ 20 millions, et puis parce que le commerce libre étant supprimé, le Gouvernement doit sub-

(t1 Kornlenko e*t mort en décembre 1921,

22Ô CHEZ LÉNINE ET TROTSKf

venir à tous les besoins. Mais nous avons d'autres méthodes que le tsarisme, nous avons surtout une volonté d'agir qu'il ne possédait pas, et nous pouvons assurer que nous arriverons à nourrir au moins la moitié des malheureux éprouvés ».

Je n'osai pas demander : Que deviendra le reste? La réponse tragique s'imposait trop nécessairement.

J'emportai de cet entretien l'impression que j'avais eu souvent déjà : que les dirigeants accomplissaient tout ce qu'ils pouvaient accomplir, mais que les événements étaient terriblement plus forts que leur bonne volonté et que leur pouvoir.

Une fois de plus il m* apparut que l'énormité des phénomènes en Russie dépasse les possibilités humaines et qu'il fallait décidément s'abstenir de comparer avec ce que nous sommes habitués jà rencontrer. -

La Santé publique^et les Epidémies.

Siemachko*

Quelques jours plus tard, Siemachko, Commissaire du Peuple à l'Hygiène, présentait dans une institution soviétique un de ces films comme la République en a tourné des quantités, où l'on montre tout bêtement, mais si utilement, les avantages, de la propreté et les dangers de la crasse.

Je m'y rendis, moins pour voir défiler sur l'écran les différents insectes dont (D'individu malpropre est la proie que pour pouvoir causer avec le conférencier.

Siemachko compte en effet parmi les délégués du Parti Communiste au Comité de la Famine dont m'avait parlé Suiderski. De plus, ses fonctions font de lui le prénosé à la lutte contre les épidémies et j'entendais, hélas î des prédictions sinistres sur le choléra qui, chaque année, apparaît sur la Volga,

et qui, dans une population affamée, doit trouver un terrain tout préparé pour ses ravages.

Son exposé fini, je pus le prendre à part. Je lui racontai tout le bien que j'avais entendu dire de l'œuvre du Commissariat de l'Hygiène et lui fis t>art de la seule constatation que nous avions été à même de faire, mes compagnons et moi, à savoir que dans cette Russie où. d'après tous les vovageurs, on était jadis dévoré, même dans les hôtels les plus chic, nous avions vécu depuis six semaines presque constamment indemnes.

Ce témoignage spontané l'amusa. « Nous avons — dit-il modestement — fait ce que nous pouvions. Mais nos moyens sont bien pauvres. » Et il m'indicma grosso modo ce que ses camarades et lui avaient essayé de réaliser.

« Nous avons reçu du tsarisme un pays où l'on ignorait tout des mesures préventives. Aussi l'état sanitaire de la masse y était-il effravant. Plus d'un quart des nouveaux-nés mouraient régulièrement avant leurs douze premiers mois. Un million et demi à deux millions de cadavres d'enfants chaaue année, c'est un chiffre que ne connaissent nulle rjart les statistiques de mortalité infantile. C'était le chiffre ordinaire de ce régime merveilleux.

« L'organisation curative existait embryonnairement dans les villes, qui possédaient quelques hôpitaux, chers d'ailleurs lorsqu'ils étaient par hasard bons. Les -navsans, eux, devaient s'estimer heureux lorsqu'ils trouvaient à leur portée un officier de santé ou une sage-femme à peu près ignares.

a Nous avons, nous, mis au premier plan les mesures préventives. Le Commissariat et les Sections sanitaires nui le représentent près des Soviets locaux se sont efforcés de les développer.

a La nrotection du travail, qu'assurent partout les sections de -nrotection dirigées par les svndicats, appartient -plutôt au domaine de m^n camarade Schmidt, Commissaire du Peuple au Travail. Mais j'ai dans mon ressort les institutions créées pour la protection de la maternité et de l'enfance.

(( Cela représente, jusqu'ici, tant en crèches, gouttes de lait, maisons d'accouchement, consultations maternelles, etc. 1.400 établissements qui abritent 140.000 enfants et 14.000 mères. Il faut y ajouter une centaine de colonies pour les petits anormaux et les retardataires, autant d'écoles pour les sourds-muets et les aveugles et les écoles forestières pour les malingres, que nous multiplions autant que nous pouvons.

« En ce qui concerne les enfants, nous avons le droit de dire que nul pays au monde n'a fait pour leur bien-être autant que notre République ruinée.

(( Quant aux adultes, nous nous sommes attachés à desservir avant tout la population pauvre- Les visites gratuites à domicile ont été organisées partout dans la mesure du possible. Les cliniques privées sont nationalisées et nous possédons aujourd'hui un demi-million de lits, sans compter ceux des hôpitaux militaires qui se montaient à 400.000 au début de cette année, en augmentation d'un tiers sur 1914.

« Nous nous efforçons de créer des stations sanitaires dans nos villes d'eau du Caucase et de Sibérie, d'utiliser au profit des travailleurs les magnifiques villas que possédait l'ancienne aristocratie en Crimée ou sur les plages de la mer Noire, et dès maintenant vous pourriez voir dans les endroits où s'amusaient autrefois les inutiles des soldats, des invalides, des mineurs du Donetz, pansant les blessures reçues sur le front de guerre ou le front du travail.

(( Tout cela est bien peu de chose encore. Nous n'avons exécuté qu'une très faible partie de notre plan. Nous n'avons pas satisfait la centième partie des besoins en ce qui concerne, par exemple, la protection de la mère et de l'enfant ou la construction des hôpitaux dans les campagnes. Nous espérons faire passer cette année 250.000 malades dar^s les villes d'eaux. Pour une population épuisée par la faim, le froid, la guerre et le blocus, il faudrait au moins quintupler le chiffre.

LÀ FAMïNÈ 22§

« La démobilisation nous rend évidemment quelques ressources. Nous avions, au prix de lourds efforts, doté l'armée rouge d'un service de santé supérieur à celui qu'avait connu l'armée tsariste. Matériel et personnel — 40 % des médecins ont été mobilisés — tout retourne maintenant à la population.

« Mais que c'est médiocre ! Que c'est insuffisant au regard des besoins du pays!... »

Et Siemachko en vint à me parler du sujet qui m'avait amené : de l'épidémie de choléra et de typhus. Il me conta qu'en ces années dernières la République des Soviets a triomphé dans plusieurs crises sanitaires très graves malgré la modestie de ses moyens.

Vers la fin de 1919 surtout, elle a eu à combattre la plus forte épidémie de typhus exanthémateux qu'ait connue la Russie. En Sibérie, en Ukraine et dans le Donetz, les blancs, en se retirant, laissaient derrière eux des centaines de milliers de contagieux. Denikine, Koltchak et Iudenitch maintenaient le peuple dans la même saleté et la même ignorance que le tsar. Pas un des villages repris sur eux qui ne fut un foyer d'infection (1).

Le Gouvernement est venu à bout de la terrible maladie en installant des hôpitaux de fortune, en répartissant les médecins et les médicaments dont il disposait, en mobilisant toutes les bonnes volontés actives.

Commissions extraordinaires d'hygiène, semaines d'assainissement, compagnies de vaccination, on a employé tous les moyens en appliquant sous les formes les plus diverses la devise que le Commissariat de l'Hygiène a adoptée : La santé des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes.

L'effort collectif a produit de tels fruits que, pour la première fois en Russie, l'épidémie annu-

(1) Voir, sur cette épidémie, le chapitre sur l'Ukraine.

230 CHEZ LENINE ET TR0TSK1

elle de choléra a été prévenue en 1920. On pouvait espérer que le fléau qui, chaque été, arrive du Turkestan en remontant la Volga, était définitivement enrayé par les précautions prises. La famine qui sévit dans l'Orient russe remet tout en question.

A Voronèje, à Rostov, un peu de tous côtés, choléra et typhus reparaissent. On en aura raison dans les villes. Dans les campagnes, c'est plus compliqué. Quarante trains sanitaires de l'armée, des cuisines militaires en masse sont déjà sur les lieux. Mais comment atteindre les troupes énormes de fuyards qui se répandent en tous sens, affolés? On installe des crèches, des refuges pour enfants. L'expérience a prouvé que partout où l'aide extérieure se fait sentir, la population retrouve aussitôt son calme. Mais les territoires dévastés offrent une étendue formidable.

Et puis, le point délicat 'surtout, c'est le manque de médicaments. Siemachko ne m'en parlait guère, par un sentiment de délicatesse fort généreux. On a beau être dans son pays un homme au couteau dans les dents et ne posséder quelque accointance gouvernementale que ce soit, on n'en est pas moins, dans une certaine mesure, solidaire de ses compatriotes. Et l'absence de médicaments en Russie, c'est le résultat du blocus, la faute inexpiable et le crime de l'Entente.

Les produits pharmaceutiques, là-bas, sont toujours venus de l'Europe. S'il n'en existe plus, c'est qu'elle n'envoie plus rien depuis longtemps.

Bien des fois, en parcourant les rues, nous nous étions, mes camarades et moi, posé cette question angoissante : comment se fait-il qu'ici, après sept ans de guerre, on ne rencontre aucun mutilé? Faut-il en conclure que tous les blessés sont morts, faute de soins?

Cela ne paraît, hélas ! que trop vrai. La politique égoïste du capitalisme anglo-français a voué à la tombe tous les malades de Russie. Elle continue à les condamner. Dans les derniers jours de mon séjour à Moscou, j'ai appris que le dernier

hôpital pour les vénériens venait de fermer parce qu'il ne disposait plus d'aucun médicament. S'ils sont capables de réfléchir à quelque chose, nos petits rentiers, hypnotisés par leurs coupons russes impayés, feraient bien de méditer ce simple fait.

Siemachko, à ma prière, m'a remis une liste des produits pharmaceutiques dont son pays aurait surtout besoin : aspirine, atropine, bismuth, camphre, quinine, codéine, caféine, digitale, iode, morphine, bromure, néosalvarsan, ipecacuanha, pilocarpine.

Ce ne sont point là des raretés, il me semble, et l'Europe n'éprouverait pas grande difficulté à les fournir à la Russie.

Il m'a avoué ce que son pays possédait en juillet de quinine : cent cinquante kilos ! De quoi soigner quelques douzaines de fiévreux...

Ce chiffre, il me l'a donné en confidence en me priant de ne pas le publier. Je crois qu'il ressentait; à l'énoncer, quelque honte. La honte n'est pas pour lui, cependant, ni pour ses compatriotes-* La quinine vient des tropiques et les coupables sont ceuxlà seuls qui ne la laissent pas passer.

Je ne me sens pas le droit de garder par devers moi semblable aveu. L'Europe doit connaître ses responsabilités et savoir que les malades qui tombent là-bas, chaque jour, meurent assassinés par elle.

La Famine au temps des tsars*

Lorsque le souper, vers onze heures, nous ramenait la nuit à l'hôtel Lux, nous nous retrouvions, mes camarades et. moi, avec les délégués des autres pays qui habitaient là, comme nous, pour la plupart. Nous nous retrouvions aussi avec nos amis <( les Français de Moscou », qui prenaient leurs repas à l'hôtel.

Et l'on parlait, naturellement, de la famine.

Les renseignements de Suiderski, de Siemachko,

émurent tout notre petit cercle. Pascal, Serge, Marchand et leurs compagnons, plus « russifiés » que nous, envisageaient la situation avec un calme qui nous surprenait un peu. « Ce sera comme les autres fois — nous disaient-ils — . Un peu plus dur peutêtre... On a tellement l'habitude de souffrir ici... » Nous leur posâmes des questions sur les famines passées et cet universitaire de Pascal, hoanme de scrupuleuse méthode scientifique, nous apporta le livre qui devait nous documenter.

Je le connaissais, ce livre; j'en connaissais, du moins la couverture, car je le possédais sans l'avoir jamais lu. Est-ce qu'on lit des livres sur la Russie?

Au Pays russe, par Jules Legras, professeur à la Faculté des Lettres de Dijon; Colin, éditeur.

Le soir où il me fut remis, je l'ai dévoré d'une traite. Et je l'ai relu, depuis mon retour, plusieurs fois.

« Ce livre ne contient pas une ligne d'appréciation politique », déclare l'auteur en sa préface. Il exprime simplement, avec une sincérité évidente, la tendresse infinie qu'un jeune étudiant, lâché à travers le monde slave, a ressentie pour la grande plaine mélancolique et pour ses habitants : « peuple inachevé, indécis encore, enthousiaste et changeant, impatient et résigné, infatigable dans le dévouement comme parfois sans mesure dans l'égoïsme ».

Au Pays russe n'a pas seulement pour mérite d'être impartial et honnête. Il vaut surtout, à l'heure actuelle, parce qu'il a été écrit en 1892» l'année qui suivit la dernière grande famine et parce qu'il a enregistré, toutes fraîches, les impressions qu'un voyageur avait collectionnées en 1S91, en se promenant, pendant la crise même, par les champs de la Volga, alors comme maintenant dévastés.

M. Legras a vécu plusieurs semaines dans la province de Nijni-Novgorod et voici ce qu'il a constaté : « La terre seule est coupable, cette bonne terre noire si patiente d'ordinaire, si prompte à rendre les semences qu'on lui a confiées et qui brus-

LÀ FAMÏNÉ '233

quement s'y refuse, par un caprice de mauvaise mère...

« Partout la misère, la souffrance, la mort... Les typhiques gisent sur des peaux, devant leur porte, dans l'ombre tiède... Sans la farine qu'on leur distribue, ils n'ont rien à manger ; ni lait, ni choux, ni pommes de terre ; pas une racine, pas une herbe ».

Mais il existe un service de secours, sans doute? Le Gouvernement, la noblesse, ont organisé des hôpitaux ? Ecoutez !

« Dans cet ouiezde (département), qui compte 180.000 habitants répartis sur plusieurs centaines de villages, il n'y avait en tout, jusqu'à ces derniers mois, que deux médecins. Il faudrait que les paysans fassent 100 ou 150 kilomètres... Ils souffrent, voilà tout et, fréquemment, la mort les délivre ».

A Q pourtant, M. Legras a rencontré un

troisième médecin, un étudiant en médecine du moins. On l'avait exilé de Pétersbourg après une manifestation politique. Alors il était venu, comme volontaire, de lui-même, pour se rendre utile. Et la présence de cet homme qui, probablement, est aujourd'hui bolchevik, c'est la seule aide que le département ait reçue.

Voilà pour le typhus. Et pour la famine, voici :

Le Gouvernement, dans les dix-sept provinces atteintes, a fourni des semences — comme aujourd'hui. Il distribue du grain, de la farine — comme aujourd'hui. Des quêtes ont lieu en Russie — comme aujourd'hui — et en Europe — peut-on dire comme aujourd'hui? Hélas...

Comment la répartition s'opère-t-elle?

Par les soins des popes, probablement? demande M. Legras. « Nous avons voulu les employer — lui répond-on — Il a fallu y renoncer, car tout allait aux riches... » Les popes, n'est-ce pas, vivent d'aumônes. Et qui donne les aumônes? Les riches. Par conséquent. . .

« La noblesse d'ici trouve, en général, qu'on s'occupe trop des paysans. En leur témoignant une bienveillance si marquée, on risque, dit-elle, de

à §4 CHEZ LÉNINE ET TROTSkï

faire naître en eux d'insupportables prétentions. Les paysans, habitués à leur dure existence, ne souffrent pas autant que le croient les habitants des villes. Si vous subvenez à tous leurs besoins, ils cesseront de travailler et deviendront de plus en plus exigeants; familliers d'abord, bientôt arrogants. »

Tel est le doux esprit des hautes classes, dépeint par M. Legras. Se renferment-elles au moins dans leur indifférence égoïste? Non pas. Elles vont jusqu'à l'hostilité marquée pour les victimes.

A Loukoyanov, chef -lieu de district, les propriétaires nobles « estimèrent qu'il ne convenait pas de venir en aide aux paysans, d'installer des fourneaux pour les affamés et des ambulances pour les malades. Ils firent tous leurs efforts pour entraver l'organisation des secours ». Aux comités de secours, ils opposèrent un a Comité de résistance aux secours ».

L'opinion publique s'émut à l'appel de quelques hommes de cœur, parmi lesquels le grand romancier Korolenko. Une commission d'enquête fut envoyée. Elle découvrit que certains propriétaires nobles, chefs de districts, a refusaient en principe toute autorisation aux gens désireux d'ouvrir un fourneau pour les vieillards et les enfants. Vous ne pouvez les nourrir tous, répétaient-ils. Il vaut mieux n'en nourrir aucun... Presque partout la commission se heurtait au mauvais vouloir des gens influents, parfois même à leur manque d'honnêteté. Plusieurs fonctionnaires furent contraints de donner leur démission... »

Voilà dans quels termes M. Legras, dont l'impartialité n'est pas soupeonnable, retrace l'action des classes soi-disant éclairées dans la dernière grande famine.

Il faut lire et relire ce tableau, dont je ne reproduis que quelques touches. Chaque fois que je m'y suis reporté depuis mon retour, je me suis demandé si je rêvais. Ah ! si l'un de nous osait écrire sem-

Là famîne 2o y

blâblss choses, personne ne voudrait le croire. Et pourtant...

Comme on comprend que nos bons bourgeois se montrent aussi durs pour les bolcheviks, et que notre brave et honnête presse condamne avec une telle énergie ceux qui multiplient les efforts pour soulager les misères des paysans de la Volga !

On est fort, évidemment, pour donner des leçons au régime de la « barbarie asiatique » lorsqu'on peut lui opposer de tels exemples, empruntés à l'histoire du régime « civilisé » qui le précédait.

Le témoignage de M. Legras, d'ailleurs, n'est pas unique. Je l'ai cité d'abord, comme il le méritait. Mais on en pourrait citer d'autres.

Reportez-vous à la collection de l'Illustration de 191 1. Vous y trouverez, sur la famine de cette année là> des photographies qui ne le cèdent pas en horreur à celles que la même Illustration publie sur la famine d'aujourd'hui.

Consultez Les Lectures pour tous, publication qui ne passe pas plus pour révolutionnaire que la précédente. Elle a, elle aussi, publié dans son numéro du 15 mai 1913 des photographies terribles qu'accompagnait le commentaire suivant :

« Depuis quelques semaines, des navrantes nouvelles arrivent de Russie : une terrible famine s'est abattue sur toute la région sud- est de l'Empire, depuis le Don jusqu'à l'Oural, dans ces énormes régions de steppes que la neige, durant le long et rude hiver moscovite, ensevelit sous son linceul. D'après les statistiques officielles, par suite du manque de blé, trente-deux millions de paysans souffrent actuellement des tortures de la faim. Planant sur tous les villages, un silence de mort; personne hors des « isbas ». Les paysans qui disposent d'à peine 125 grammes de blé par tête et par jour sont claustrés à l'intérieur des chaumières. Les animaux privés de fourrage, jonchent de leurs cadavres amaigris les alentours des « isbas » : chairs corrompues dont se nourrissent les malheureux affamés.

« Un fléau en appelle un autre, et les plus r«dou tables maladies font un cortège sinistre à la famine, qui débilite les organismes et les met à ia merci de la contagion. Ici, c'est le scorbut qui, dans un seul village, celui de Stariatloeh (Gouvernement de Samara), fait 208 victimes, et dans un autre (Staraia- Belogorka), frappe le quart des enfants devenue d'un aspect navrant avec leurs petits visages enflés et livides. L,à, c'est la typhoïde; dans le district de «Belebeier (Gouvernement d'Oufa), 163 villages sont décimés, et dans leur délire les fiévreux réclament du pain avec des hurlements d'agonie ».

Mais est-il nécessaire même d'aller tant rechercher dans l'hisoire du tsarisme? N'avons-nous pas tout près de nous, chez nous, un exemple d'hier qui devrait, en bonne justice, contraindre ceux des Français qui prétendent accabler les Russes à la modestie, sinon au silence?

L'Algérie a souffert, en 1920, d'une famine effrayante. On en a, en France, parlé fort discrètement. Certaines révélations se sont produites tout de même, à la tribune de la Chambre d'abord, puis dans quelques publications.

A l'époque où j'étais en Russie, précisément, un universitaire — encore ! oui, comme M. Legras — M. Gautier, professeur à Alger, qui n'est point communiste, que je sache, mais qui fait autorité dans les choses de l'Afrique du Nord, écrivait un article sur ce sujet (1).

« Pire qu'en 1868 », dit-il, pire que sous l'empire ! Et il raconte qu'il a vu des cadavres le long des routes, qu'il a rencontré, par troupes, des « meskines », comme on les nomme d'un mot sabir dérivé du mot mesquin, « momies ambulantes... une tête de mort avec des yeux... on les renverse avec un doigt. »

(1) Revue de Paris, i^r juin 1921.

« Dans le cercle de D , sur une population de

87.000 habitants, 5.000 meskines ont été secourues. Il est vraisemblable, malheureusement, que beaucoup sont mortes, ou traînent entre vie et trépas... Le chiffre de 10 à 12.000 meskines serait un maximum. C'est le huitième de la population. Et quand on envisage cette proportion, assez faible après tout, on peut la trouver rassurante. Mais qu'il y ait dans une seule circonscription 10 à 12.000 individus morts ou menacés de mourir de faim, cela est simplement épouvantable ».

Epouvantable? Oui sans doute. D'autant que tout n'est pas fini. La récolte de 1921 est belle, mais les champs des meskines sont restés sans culture et leurs bestiaux ont disparu. « Si on ne les aide pas, les meskines semblent n'avoir devant eux qu'une perspective, qui est d'achever de mourir. »

Ceci se passe dans- un département français.

Ah, nous avons vraiment le droit de juger avec sévérité les Russes !

Chez Gorki.

La famine et l'avenir de la Russie.

Je ne songeais guère, en débarquant à Réval, que je serais amené à voir Gorki. Tant de problèmes en Russie, s'offraient à nos études ! Qu'était-ce, dans l'ensemble prodigieux de la Révolution soviétique, qu'un homme de lettres, même génial?

J'avais compté sans la famine. Du jour où l'événement nous obligea à nous en préoccuper, la visite à Gorki s'imposa bien vite.

Suiderski, lors de notre entrevue, me dit : Voyez donc Gorki ! Siemaçhko, à son tour, conclut : Gorki vous dirait bien des choses ! Et de tous les côtés des

amis nous répétaient : Allez chez Gorki, allez chez Gorki !

Gorki ! Gorki ! Cette insistance avait de quoi surprendre. Les communistes russes, qui vivent la Révolution, ne montrent naturellement -pas grande tendresse pour qui ne combat pas dans leurs rangs. Et Gorki, s'il est oVe cœur avec eux — l'admiration qu'il m'a témoignée pour Lénine le prouve — n'en vit pas moins en marée du Parti, dans une indépendance oui se manifeste parfois bruyamment.

Je ne l'ai saisi qu'ensuite : Gorki est au-dessus de la loi rouge et, même chez les plus sectaires des communistes, il v a r>our lui des grâces d'état.

Depuis la mort de Tolstoï, il a recueilli la magistrature morale qu'exerçait, sous le tsarisme, le grand solitaire d'Yasuaïa-Poliana. Peut-être son prestige a-t-il même des sources plus profondes, car loin de sortir de la haute aristocratie, il appartient, lui, au peuple jusqu'aux moelles. Vagabond, peintre des vagabonds, il demeure sous son auréole littéraire, le trimardeur qui parcourut la steppe ou le débardeur qui colins sur les quais de TCaznn.

C'est, me disait Victor Serge, qui voulut bien m'accomnacrner chez lui et me servir d'interprète, c'est a le Témoin » de notre épooue. Le Témoin, oui, c'est cela. Ou, comme on eut dit chez les Hébreux : le Juge !

Nous nous sommes rendus chez lui -par une de ces soirées de juillet où la nuit ne descend plus sur Petrograd. vSur la rive droite de la Neva, dans les jardins de la Persnective Kronverski, que dominent d'un côté les minarets bleus de la mosrmée. de l'autre les murs de la forteresse Pierre-et-Paul H: l'aiguille aiguë, toute dorée de sa cathédrale il habite un appartement d'une grande maison moderne, smz fenêtres curieusement frriànërulafrés.

TTn bureau, très ^etit, ou' encombrent d^ç casiers à "hououins. r>pral!è!es. et bien entend11 l'immense noêle en faïeuee laiteuse A.ux mn«= des paieries russes aux couleurs lourdes, aux plans accumulée des soies chinoises à grands personnages, un

LA FAMINE -^So,

bouddha d'ivoire devant lequel un portrait de Tolstoï repose entre les griffes de deux dragons chinois en argent.

Près de la fenêtre, devant la table surchargée de papiers, sous une plante verte, Gorki, très simple, nous sourit. Il est venu nous accueillir sur la porte, avec la politesse charmante de sa race. Grand, mince dans sa blouse de flanelle, le crâne rasé — sa tenue d'été, me dit-on — il m'apparaît très différent de ses photographies. Ses. yeux gris, qui animent d'une lueur pâle sa figure osseuse, expriment toute la douceur de son accueil.

Il sait ce qui nous amène. Sans paroles inutiles, tout de suite, à voix basse, avec de petits gestes courts, il entame ses explications :

« La situation est catastrophique. 30 à 35 millions d'individus sont ou seront atteints. Ce sera plus grave qu'en 01. Le Kouban, où ie travaillais chez un meunier, était alors indemne. Cette fois-ci, l'Ukraine même est touchée. La zone de la famine est plus vaste qu'elle ne fut jamais et le choléra, que nous connaissons toujours un peu chaque année., prendra des proportions énormes.

— 35 millions d'individus? dis-je. N'êtes-vous pas un peu -pessimiste? On compte à Moscou 20 à 25 millions d'affamés. »

Un geste me laisse entendre qu'on ne peut se livrer qu'à des estimations bien vagues et je demande des renseignements sur le Comité constitué.

Te cite les noms que je connais. Gorki confirme. Et nettement, il déclare :

<( C'est moi qui ai pris toute l'initiative, en dehors du Gouvernement. Vous avez vu mon apnel et celui du patri arche Tikhon. Il .craignait une iacouerie et j'ai obtenu de lui qu'il le lançât, J'agis de mon pronre chef, non pas que je veuille gêner ceux oui ont la charge du pavs; je sais qu'ils font et qu'ils feront tout le possible, mais je connais î'état de l'Europe et je veux réussir.

(( Pour les aliments, pour les médicaments, il nous faut le concours de tous. Nansen m'a promis l'aide Scandinave. Je sais qu'on peut compter sur sa promesse. D'Amérique, Hoover m'annonce que son comité se charge d'un million d'enfants. J'espère en Carnegie, dans les Russes riches du dehors.

« Il faudra un effort immense. »

J'interroge :

« Bien entendu, pour mener cette campagne, vous viendrez en Europe vous-même?

— Je ne sais — répond Gorki — je n'aime pas m'en aller quand les choses vont mal. Le Comité enverra ses délégués. En tous cas — ajoute-t-il — si je pars, ce sera sans mandat de personne. J'irai de moi-même, seul. »

Un moment la conversation cesse. J'explique à mon excellent guide que, puisque nous sommes chez Gorki, je voudrais bien en profiter pour connaître son opinion sur l'avenir de la Russie, sur les possibilités de reconstruction du pays.

Serge traduit et je vois notre interlocuteur tortiller nerveusement son papyros.

« Alexis Maximovitch répond — me dit mon interprète — qu'il lui est très pénible d'aborder ce sujet. Il le fera cependant, mais il tient à ce que vous déclariez, si vous publiez ses paroles, qu'il vous donne une opinion tout à fait personnelle. »

Je m'incline.

« La voici : L'avenir" de la Russie, c'est le régime des Soviets. On n'en peut imaginer d'autre. Il correspond à l'esprit démocratique des Russes, il garantit la terre à nos cent millions de paysans. Toute tentative contre lui les dressera comme cela s'est produit depuis trois ans. Chaque fois qve se manifestera un péril extérieur, leurs fils rejoindront l'armée rouge, comme ils l'ont f?it dans le passé.

« Mais que sera ce régime soviétique? Il constitue par lui-même une forme, un cadre, dont le contenu

peut varier. Jusqu'ici, les ouvriers dirigent, mais ils ne sont qu'une minorité infime dans notre pays; ils représentent à peine quelques millions. Les paysans au contraire sont légion. De la lutte qui, depuis le début de la Révolution, se déroule entre les uns et les autres, les seconds ont toutes les chances de sortir victorieux (1).

<( Voilà longtemps que je prévois l'issue. Un miracle peut se produire, mais les miracles sont improbables. Le prolétariat des villes diminue sans cesse depuis quatre ans. Les communistes ont constamment donné l'exemple aux armées. Beaucoup d'entre eux ont été tués. Les difficultés de l'existence urbaine en ont amené d'autres à gagner la campagne.

a L'immense marée paysanne finira par tout submerger.

« De la simple pression jusqu'à la jacquerie, la victoire des ruraux prendra toutes les formes. Voyez ce qui se passe avec la famine. Des milliers et des milliers de moujiks émigrent de la Volga vers l'Est. Sur leurs chevaux, sur leurs chariots, ils partent. Ils s'abattent sur les villes comme une nuée de sauterelles. Derrière eux, il ne reste rien. Tcheliabinsk a été ravagée; Orenbourg, cernée, partagera son sort (2). A Moscou, j'ai rencontré une bande de paysans polonais qui arrivait sur des charrettes. Ils étaient comme endormis par une sorte de maladie du sommeil que provoque la faim.

(1) D'après le recensement <lu 20 août 1921, la population totale de la R. S. F. S. R. (Caucase, Turkestan et Ukraine compris) est de 130.707. 600 habitants. La population urbaine entre dans ce chiffre pour 21.252.600, soit 16 % et la population rurale pour 109.455.000, soit 83 %.

Le nombre des ouvriers s'élève à 4.755.000, soit 3,9 %, dont 2.250.000 appartiennent à l'industrie, 1. 215. 000 aux transports 315.000 aux transports par eau, 517.400 à la petite industrie, le reste à l'agriculture.

(2) Les nouvelles tragiques qu'annonçait ce jour-là Gorki étaient heureusement inexactes.

(( Le moujik deviendra le maître de la Russie, puisqu'il est le nombre. Et ce sera terrible pour notre avenir.

« D'abord, avant d'installer sa domination, il égorgera pas mal de monde. Vous savez qu'il aime peu l'ouvrier, qui représente pour lui le Gouvernement, la contrainte. A Tambov, les bandes paysannes d'Antonov ont crucifié des communistes; elles les clouaient aux arbres par un bras et une jambe. En Sibérie, d'autres les attachaient aux poteaux télégraphiques, leur incisaient le ventre et leur chatouillaient les intestins pour les faire mourir dans un rire spasmodique.

ce Nous reverrons des scènes semblables avant que la masse ne soit dégrossie.

« Mais le plus grave, c'est qu'en s'installant, la démocratie paysanne risque d'installer la médiocrité générale. Lorsqu'elle aura assis sa domination au cri que vous connaissez : Vivent les Soviets, à bas les communistes! que fera-t-elle de l'industrie? Que fera-t-elle de la culture scientifique et de l'art?

« L'industrie n'intéresse pas le moujik. Il lui faut des marchés pour se procurer les produits manufacturés, mais peu lui importe l'origine de ces produits. Il ne peut se passer de l'échange, mais il ne se soucie pas de la fabrication.

« Quant aux besoins de l'esprit, il est loin, hélas ! de comprendre leur nécessité, »

Tandis qu'on me répète ces mots, Gorki rêve, tout en fumant. Dans ses yeux gris, presque incolores, je lis son inquiétude du futur. Certains développements de Wells, qui a surtout vu la Russie à travers Gorki, me reviennent en mémoire et je demande à savoir à mon tour ce que notre hôte pense de la politique de Lénine.

(( Lénine, je le respecte et l'admire — répônd-il — Lorsqu'il vivait à l'étranger, on pouvait lui reprocher d'être trop anglais, trop allemand ou trop français. On pourrait aujourd'hui trouver de même

qu'il est trop russe. C'est un homme qui voit par grandes masses, qui fait de vaste algèbre. Il s'est trompé lorsqu'il a cru à la Révolution mondiale. Maintenant, il croit aux techniciens, aux hommes d'affaires. Mais avons-nous des hommes d'affaires? Voilà !

« Il y a dans nos administrations beaucoup de malveillance intelligente, beaucoup de sabotage prémédité et je me rappelle avec crainte que les gens de Thermidor siégeaient à la Convention.

« J'ai peur aussi qu'il ne subisse lui-même la déformation paysanne du mouvement communiste. Pourvu qu'il ne se perde pas dans le grand marécage paysan !

« Voyez-vous — ajoute-t-il avec un accent convaincu — il faut avoir la grande admiration que m'inspire Lénine pour lui témoigner pleine confiance. Au Congrès d'où vous venez, il est arrivé à faire une scission morale avec lui-même. C'est beau. »

Neuf heures viennent de sonner. Derrière la haute silhouette de Gorki, le soleil brille toujours sur la flèche d'or de Pierre-et-Paul et j'admire le contraste qui s'étale sous mes yeux : la Russie de l'avenir devant la Russie du passé.

Comme s'il craignait de m'avoir donné des impressions trop sombres, Gorki se lève et, la main sur mon épaule, le regard droit : « Ayons confiance — dit-il. — Quoiqu'il doive arriver, ici nous aurons donné un grand exemple au monde. » Et, comme pour excuser ses prédictions, il ajoute : « Le moujik est plus attachant qu'on ne saurait croire, mais c'est une créature décevante... »

Gorki mJa remis deux manifestes, adressés, l'un « Aux ouvriers Français », l'autre « Aux Français ». Le premier a paru dans l'Humanité du

244 CHEZ LENINE ET TR0TSK1

6 août, le second dans les journaux parisiens du 14. Ils sont ainsi conçus :

Travailleurs Français.

Par l'inflexible volonté de l'histoire, les travailleurs russes accomplissent, en ce moment, une expérience sociale dont les enseignements seront extrêmement féconds pour la classe ouvrière du monde entier.

La Famine — conséquence d'une sécheresse sans précédent — menace d'interrompre cette grande expérience; la Famine risque d'anéantir les meilleures énergies du. pays, incarnées dans sa classe ouvrière et dans ses hommes de science; la Famine y tuera des milliers et des centaines de milliers d'enfants.

« Vous, les représentants de la nation qui, la première, tenta d'accomplir la grande œuvre de justice sociale, vous, les descendants des hommes de 1848, vous comprendrez la nécessité de venir, en ces jours redoutables, à l'aide du peuple russe.

Aidez -le !

Maxime Gorki.

Petrograd, 26 juillet 1921.

Aux Français.

On m'a demandé :

— Comptez-vous adresser aussi à la France un appel en faveur des affamés de Russie?

— Mais certainement !

— A cette France qui...?

Je ne m'adresse pas à cette France qui fait ellemême le mal, mais à la France qui sait oublier le mal qu'on lui a fait.

Citoyens français ! Une famine sans précédent sévit en Russie. Votre aide est nécessaire au peuple russe.

Je suis convaincu qu'il suffit de ces simples

paroles pour émouvoir profondément le cœur de tout honnête citoyen français.

Je crois aussi que, malgré l'impitoyable lutte des classes, les hommes gardent encore assez de folie sacrée pour ne point permettre d'anéantir complètement la grande idée — née du génie de la France — de la fraternité des peuples.

Aussi n'évoquerai- je pas les horreurs de la famine, et ne parlerai-je pas des souffrances du peuple russe. Quand on appelle au secours, on ne profère qu'un cri.

Et j'appelle au secours !

Maxime Gorki.

Petrograd, 25 juillet 1921.

L'Europe condamne les affamés*

Lorsque je suis rentré en France, l'opinion européenne était déjà au courant de la catastrophe qui s'abattait sur la Russie.

Elle était saisie depuis un mois par le manifeste de Gorki et par celui du patriarche. Elle l'était par Tehitohérine, qui venait précisément de remercier dans un radio officiel ceux qui, de tous les points du monde, témoignaient que les appels lancés étaient entendus. Ce radio se terminait ainsi :

« Les nouvelles reçues chaque jour et provenant de multiples organisations étrangères, nouvelles exprimant le désir de secourir la population affamée de Russie, correspondent aux vœux du peuple et du Gouvernement russes, ainsi qu'à l'urgent besoin de recevoir une aide de l'étranger.

« Le Gouvernement russe, s'adressant à ce sujet à tous les Gouvernements, se permet d'exprimer l'espoir que ces derniers n'entraveront en rien les organisations sociales et les particuliers de leurs pays

qui voudront secourir les citoyens affamés de Russie.

« Le Gouvernement russe accueillera toute aide de quelque source qu'elle vienne et fera abstraction de toutes les relations politiques existantes. Exprimant, au nom de tout le peuple de Russie, sa chaleureuse reconnaissance aux organisations et aux particuliers étrangers qui manifestent un si vif désir d'aider les citoyens russes souffrant de la faim, le Gouvernement russe estime qu'il est en droit d'attendre que les Gouvernements des autres pays ne mettent aux désirs de leurs ressortissants aucun obstacle ni aucune barrière. »

Dans les semaines qui suivirent, des précisions sur l'étendue de la famine arrivèrent peu à peu. Suiderski m'avait dit que le Gouvernement russe ne dissimulerait rien, qu'il ferait tenir à l'Europe tous les renseignements nécessaires dès qu'il les aurait lui-même recueillis.

Fidèle à ses engagements, il fit connaître dans le courant d'août que 21 gouvernements — toute la moyenne Volga, partie de la Volga supérieure et inférieure, Oural, Russie centrale, Ukraine méridionale, Crimée et Caucase du Nord — ne pouvaient suffire à leur subsistance; qu'une demi-douzaine — Viatka, Tambov, Kursk, Voronèje, Kouban — avaient de quoi subvenir à leur consommation, mais non aux ensemencements; que seuls les autres — Tcheliabinsk, Stavropol, Tsaritsyne, région du Don — possédaient un excédent qui ne dépasserait pas 30 millions de pouds.

La zone dévastée représentait, d'après ses constatations, une population de 33 millions d'habitants. Les deux zones à pourvoir de semences s'étendaient sur 22 millions de déciatines.

Des diverses évaluations provisoires qui nous avaient été fournies en juillet, c'étaient donc les plus pessimistes qui se trouvaient exactes.

Le nombre des affamés atteignait presque celui de la population totale de la France.

A mesure que se précisaient ces nouvelles, l'opinion européenne s'inquiétait. La Commission internationale des Croix-Rouges, qui se réunit à Genève au milieu d'août, exprima l'état d'âme moyen d'une bourgeoisie conservatrice mais accessible à la pitié en invitant les délégués de chaque pays à « faire tout ce qui est en leur pouvoir en vue d'encourager les diverses organisations charitables dans leurs pays respectifs aux fins de réunir les fonds et les produits nécessaires à la population russe atteinte par la famine. »

C'était compter sans les Gouvernements de l'Entente et spécialement sans le Gouvernement du Bloc National français.

Une Commission internationale de secours, désignée par les Alliés, s'assembla fin août. La France y était représentée par MM. Noulens, Paul Giraud et le général Pau. M. Noulens fut élu président.

Ces choix étaient significatifs. Le général Pau, qui commanda la mission militaire française jusqu'en 1916, a dû être remplacé par son collègue Janin, au vu et au su de tout Petrograd, pour raison de sénilité. M. Giraud, ancien président de la Chambre de Commerce française de Petrograd, est connu en Russie, a écrit Pierre Pascal, « comme le plus rapace exploiteur des travailleurs russes, l'homme qui se vantait devant moi d'avoir régulièrement contrevenu aux lois sur l'hvqiène ouvrière en corrompant la police tsariste ».

Désigner ces deux personnages, c'était déjà avertir les affamés qu'on ne ferait rien pour eux. Mais leur donner pour chef M. Noulens, l'investir de la -présidence de la Conférence, c'était aggraver l'indifférence à la souffrance d'un défi à l'adresse de Moscou.

M. Noulens, ambassadeur à Petrograd, ou plutôt à Helsingfors et à Vologda, où il s'était enfui, a assisté aux débuts de la Révolution* sans y rien comprendre. Avec la sottise étroite d'un politicien de sous-préfecture, il a cru, comme bien d'autres en France, que les « bolcheviks étaient une poignée

d'agitateurs audacieux à la solde du grand étatmajor allemand, que leur coup de force était un acte de brigandage contre le peuple russe et que, par conséquent, il était sans lendemain ». Par sa faute, aux yeux de ceux qui l' écoutaient chez nous, « un mouvement tumultueux, né de l'histoire et de la guerre, profond comme la mer et irrésistible comme elle, a été réduit à l'échelle d'une simple conspiration de quelques terroristes et d'une entreprise de débauchage de soldats » (1).

La responsabilité de M. Noulens dans la criminelle politique du fil de fer barbelé est de tout premier plan. Les Russes le savent mieux que personne. Ils lui conservent en outre une reconnaissance particulière pour divers forfaits dont il fut personnellement l'instigateur.

En 19 18, il a préparé et déclanché la révolte blanche de Iaroslav, point de jonction de la ligne d'Arkangel avec le réseau russe, qu'il était nécessaire de tenir pour envahir la Russie par le nord.

A la même époque, lorsque les Tchéco -Slovaques cantonnés sur la Volga, qui ne demandaient qu'à s'entendre avec les Soviets pour leur rapatriement, en sont venus à mener contre la République une guerre fratricide (2), ce sont les intrigues de M. Noulens, du consul anglais Lockart et de leurs sous-ordres, le ' lieutenant de Vertamont et M. 'R.sylay, qui les ont égarés.

Agents français, agents anglais, sur l'ordre de leurs chefs, rivalisèrent alors dans l'organisation d'attentats que n'expliquaient même pas la nécessité militaire, mais qui n'avaient pour but que de désorganiser le pays.

René Marchand qui, oas plus que Pascal, ne comptait avant la Révolution parmi les nôtres, Mar-

(i)M. Noulens tétait le politicien le moins qualifié pour présider la Commission de secours aux Russes, par Raoul Labry, agrégé de l'Université, ancien membre de l'Institut français de Petrograd, dans le Progrès Civique du 8 octobre 1921.

(i) Voir le chapitre : « Quatre années de guerres civiles s.

chanei, neveu de Calmette, correspondant du Figaro, antibolchevik décidé, se convertit au communisme dans le sursaut de sa conscience provoqué par ces agissements. Dans sa « Lettre à M. Raymond Poincaré » du 4 septembre 19 18, il a raconté comment il les apprit, au cours d'une réunion confidentielle tenue le 24 août au consulat général des Etats-Unis.

« Un agent anglais préparait la destruction du pont de chemin de fer sur la rivière Volkhov, non loin de Zvanka. Cette destruction équivalait à la condamnation de Petrograd à une famine complète; la ville se trouverait ainsi coupée de toutes communications du côté est, c'est-à-dire du côté d'où nous vient le blé, déjà insuffisant... Un agent français a ajouté qu'il avait déjà tenté de faire sauter le pont de Tcherepovetz, ce qui aurait pour le ravitaillement de Petrograd des conséquences aussi funestes... Il a été question ensuite de destructions de rails sur diverses lignes de chemins de fer. »

Certains des malfaiteurs aux ordres de M. Noulens, pris sur le fait, condamnés, n'ont dû leur salut qu'aux pressantes interventions de Sadoul. Euxmêmes l'ont déclaré à leur retour en France. Leurs tristes exploits ne sauraient être niés (1).

Choisir, après cela, M. Noulens comme plénipotentiaire pour conduire avec la Russie des négocia-

(1) L'inconscience de leur chef, leur propre inconscience, semblent n'avoir trouvé d'égale que l'inconscience de% ceux oui les recrutaient ici pour de tels travaux. Trotski m'a Taconté sa stupéfaction lorsqu'il apprit un jour de cette époque que le même commissaire qui l'avait expulsé de France, M. Faupas-Bidet, venait d'arriver en Russie officiellement accrédité.

« Celui-là à Moscou? Celui-là! C'était pour se payer ma tête. Je le fis venir et lui demandai s'il n'était pas fou. Mais il me témoigna tant de cynisme tranquille que je me sentis désarmé. Ainsi, finis-je par lui dire, Malvy a signé ma mise à la porte et le voilà en exil? Vous, vous avez exécuté sa sentence et vous voilà sous ma patte ? — C'est la marche des événements! me répondit-il en riant. » Ft Trotski ajoutait : « Il m'a tant dégoûté que je l'ai laissé aller. »

2 50 CHEZ LENINE ET TROTSKT

tions, c'était fermer la porte d'avance à quelque arrangement que ce soit.

Les hommes du quai d'Orsay, qui sont incapables de toute vue intelligente, s'entendent à merveille aux pratiques de l'hypocrisie diplomatique.

En refusant brutalement de s'intéresser aux misères des moujiks, ils auraient soulevé une. réprobation universelle. En chargeant de s'en occuper un intermédiaire impossible, ils conservaient le bénéfice du geste.

Le peuple français, l'Europe, qui ignorent le rôle joué par M. Noulens à -Vologda comme ils ont ignoré tout de ce qui s'eet passé en Russie depuis quatre ans, qui ne savent même pas aujourd'hui que M. Noulens est devenu, depuis son, retour, président grassement appointé d'une banque franco polonaise et président de la Commission des intérêts français en Russie, c'est-à-dire chef du consortium des financiers et des industriels intéressés dans le Donetz, le peuple français et l'Europe ont été, comme d'habitude, trompés, bernés, bafoués par leurs dirigeants.

Les bolcheviks, eux, ne pouvaient pas l'être en la circonstance. Ils ont réagi comme ils ne pouvaient pas ne pas réagir, comme on comptait bien qu'ils réagiraient.

Ils ont répondu comme répondrait l'Allemagne si M. Barrés devenait ambassadeur à Berlin, comme aurait répondu le pape si l'on avait accrédité près de lui M. Combes.

Un message indigné de Tchitchérine protesta contre la désignation de M. Noulens et rejeta les propositions télégraphiées par celui-ci le 2 septembre au nom de la Commission.

Ces propositions avaient d* ailleurs été soigneusement rédigées pour supprimer la dernière chance d'accord au cas où il en aurait subsisté quelqu'une.

La Commission demandait à envoyer une trentaine de délégués en Russie pour y mener une enquête sur l'étendue de la famine et du choléra, les possibilités d'ensemencement, les pertes en

bétail et les disponibilités de fourrage, sur l'état des transports, sur les mesures prises et les mesures à prendre pour l'organisation des secours, sur les ressources de la Russie, etc..

A un peuple en train de mourir et de crier au secours, on offrait une expédition de tourisme — ou d'espionnage — dont le prétexte le plus avouable était l'accomplissement d'un travail d'ores et déjà terminé.

La Commission éprouva- 1- elle quelque honte de ses décisions? Ou plus simplement craignit-elle d'avoir trop montré le bout de l'oreille réactionnaire?

Elle résolut le 15 septembre de s'élargir et de convoquer pour le 6 octobre, à Bruxelles, une Conférence à laquelle toutes les nations étrangères à l'Entente seraient appelées à participer. Notre bonne presse s'était hâtée d'annoncer que la Commission avait décidé de se dissoudre, faute de but à atteindre. Quelques journaux étrangers remirent les choses au point en expliquant que la motion votée sur la proposition des délégués anglais et italiens devait être interprétée, au contraire, comme un moyen de poursuivre les négociations tout en sauvant la face de la délégation française.

Trois semaines de plus s'écoulèrent donc.

Les feuilles françaises en profitèrent pour exploiter savamment la dissolution du Comité russe de secours contre la famine dont Suiderski m'avait indiqué en juillet la composition; dissolution à laquelle le Gouvernement des Soviets avait dû procéder après la découverte d'intrigues douteuses menées par certains de ses membres. 'Elles en profitèrent également pour répandre, suivant leur habitude, diverses fausses nouvelles, comme l'annonce du pillage à Iamburg du premier train de secours expédié par le comité Hoover; annonce que M. Hoover démentit au plus vite, sans que ses démentis fussent d'ailleurs reproduits.

La campagne abominable continuait sur les res~

ponsabilités des bolcheviks. On ne parlait point des responsabilités du tsarisme, qui n'a jamais essayé d'apprendre aux paysans à cultiver; pas davantage de la guerre et des pertes en hommes et en chevaux qu'elle a causées; du blocus, qui a réduit la Russie à la misère; de la guerre civile qui, sous les espèces tehéco-slovaque et koltehakienne, a ruiné les moyens de transport dans tout l'orient du pays; encore moins de l'effroyable sécheresse.

Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. Tous les jours, une presse aux gages de la finance internationale racontait aux lecteurs des deux mondes que Lénine et Trotski, par leurs folles expériences, ont affamé leurs malheureux compatriotes.

Ceux-ci cependant continuaient à tomber par centaines de mille, dans les circonstances les plus dramatiques.

La Commission américaine de secours télégraphiait de Samara à M. Hoover :

« La condition actuelle dans le bassin de la Volga n'est pas encore aussi mauvaise qu'en Arménie, mais il est incontestable qu'elle le sera avant l'hiver, et ceci sur une échelle infiniment plus vaste, à moins que des secours ne soient immédiatement envoyés. 15.500 réfugiés, sans asile, attendent maintenant à Samara des moyens de transport pour se rendre ailleurs. Toutes les routes conduisant à la ville sont encombrées par de longues files de charrettes portant des familles fugitives. Dans les villages que nous avons parcourus, il nous a été donné de constater que 40 % de la population a déjà émigré. Cette proportion implique que la province de Samara donnerait à elle seule 5 millions de réfugiés, .ço. 000 enfants se trouvent actuellement dans des institutions de Samara, dépendant uniquement du gouvernement pour les moyens d'existence. 588.000 adultes se trouvent dans une situation analogue, mais leur nombre, dans un mois, dépassera le million.

a Dans toute l'étendue des provinces de Samara

st de Simbirsk, les paysans mangent actuellement un mélange appelé pain composé de graines de tournesol, de glands, de faînes de bouleaux mêlés à de la paille de blé. Ce mélange, qui n'a presque aucune valeur nutritive, est vendu 1.600 roubles la livre. Les paysans commencent à l'abhorrer et sont décidés à confier au sol ce qui. leur reste de grains, c'est-à-dire environ 22.000 tonnes, restant de la sorte dépourvus devant l'hiver. Samara seule nécessite 400.000 tonnes de grains jusqu'à la moisson prochaine.

« Le Gouvernement fait des efforts désespérés pour obtenir des grains de Sibérie et du Turkestan. Mais il faut tenir compte que ce qui pourra venir de Sibérie arrivera trop tard et les réfugiés du Turkestan nous ont affirmé que dans leur région la récolte est déficitaire.

« Les dangers possibles de la situation sont épouvantables. La Russie devient rapidement une seconde et vaste Arménie, avec des populations affamées et désespérées qui errent de place en place, où il est impossible de les atteindre avec des secours à moins que l'aide de l'extérieur ne soit organisée de façon à pouvoir distribuer des grains en quantités suffisantes pour nourrir la population jusqu'à la prochaine moisson. »

Ransome, un des rares journalistes auxquels on puisse faire confiance, expédiait de son côté au Manchester Guardian , des dépêches comme celle-ci :

« A la station de Samara, les enfants se pressaient en foule autour du train, exhalant une longue plainte aussi rythmée et régulière que les cris des chats-huants dans les bois, chaque enfant parlant pour lui-même, individuellement : « Un petit morceau de pain, un petit morceau de pain, Oncle, petit Oncle, pour l'amour de Dieu, un petit morceau de pain. » Les pieds des enfants étaient noirs, ^marqués de grandes taches pourpres et bleues avec des parties claires où la lumière frappait des os saillants pareils à des plaques de lèpre. Leurs figures

254 chezJlénine et trotski

ressemblaient à celles d' animaux blessés, à des masques blancs illuminés, à tout ce que vous voudrez sinon à des figures d'enfant. Des gens leur passaient de petits bouts de nourriture par les fenêtres du train. Chaque brin entrait droit dans leur bouche, et toujours ces pauvres petites mains suppliantes continuaient à se tendre, demandant davantage. Les mères étaient là, à côté, pleurant faiblement, n'ayant plus la force de mendieç. L'une d'elles me dit qu'elle allait à pied d'Orenbourg à Minsk, c'est-à-dire d'un bout à l'autre de la Russie d'Europe. Ils étaient partis avec des chariots et des bêtes. Huit membres de la famille étaient morts, ainsi que tous les animaux. Elle avait dans les bras un petit squelette qui se remuait à peine et deux autres petits faméliques étaient pendus à ses jupes. Un petit garçon, les pieds en sang, cherchait dans la poussière des pelures de graines de soleil et lorsqu'il en trouvait par-ci par-là, une qui n'avait été mâchée qu'incomplètement, il la suçait avidement. »

A ces descriptions effroyables, Ransome donnait cette juste conclusion :

« Avec ces visions dans l'esprit, on comprendra que je ne puisse m 'empêcher d'être pris d'un sentiment de colère contre ceux qui retardent les secours ou qui les offrent sous une forme qui ne doit et ne peut être que refusée, de peur de voir de nouveaux conflits intérieurs naître en Russie. Je voudrais que M. Noulens, par la bonne volonté duquel les Tchéco-Slovaques purent prendre la ville de Samara et commencer par là la guerre civile de ïColtehak, qui fit du district le théâtre de constants mouvements d'armées, puisse être amené pendant quelque temps dans la gare de Samara et rester pendant trois ou quatre semaines parmi ces enfants affamés,, soumis au même régime qu'eux. On verrait alors s'il préférerait que les Alliés, au lieu d'envoyerdes secours immédiats, nomment une commission chargée d'examiner sur les lieux, par des méthodes scientifiques, quel est le degré exact de sa faim. »

Là famine • 255

Hélas ! Les hommes de bonne volonté pouvaient écrire ! Ils pouvaient, lorsque leur personnalité leur permettait par hasard de se faire entendre, multiplier d'inutiles adjurations!

Nansen, dont la gloire scientifique pâlit aujourd'hui près de l'impérissable gloire qu'il accumule au service des affamés de la Russie, pouvait, avec sa haute autorité morale, placer la bourgeoisie internationale en face de sa terrible responsabilité !

L'Assemblée de la Société des Nations, réunie le 30 septembre à Genève, invitée par lui à faire une démarche auprès des Gouvernements pour qu'ils accordent les crédits nécessaires à l'organisation des secours, avait déclaré qu'elle se lavait les mains de cette affaire qui regardait la Conférence des Etats.

Il lui exposa le texte des accords passés par lui le 27 août avec le Gouvernement des Soviets, et montra que ces accords donnaient toutes garanties aux plus difficiles : liberté entière d'entrée, de circulation, de sortie pour le personnel étranger du service des secours; aide pour le recrutement en Russie; fourniture gratuite de locaux; usage libre et gratuit des postes, télégraphes et téléphones.

Que voulez- vous de plus? dit-il. Tout le monde maintenant devrait nous aider. Mais non !

(( Notre campagne de charité est gênée par la campagne de presse qui s'organise aujourd'hui dans le monde, par cette campagne de mensonges de toutes sortes "qu'on répand et qui font le plus grand tort au succès de notre œuvre.

« Il est évident qu'il y a quelque part, je ne sais où, un centre d'où ces mensonges sont répandus dans un but déterminé. Il existe quelqu'un qui ne veut pas qu'on sauve la Russie.

(( La pensée qui dirige cette campagne est certainement que notre action charitable aidera le Gouvernement des Soviets à se maintenir. Je ne crois pas que ce soit intervenir en faveur du maintien du Gouvernement des Soviets que de lui montrer qu'il y a en Europe des cœurs charitables qui savent s'élever au-dessus des considérations politiques.

Mais alors même qu'où favoriserait aiusi son maiu= tien, ce ne serait pas une raison suffisante pour condamner à mort 20 millions d'innocents!...

« Au Canada, cette année, la moisson a été si belle que ce pays peut exporter trois fois plus qu'il n'en faut pour sauver la Russie de la famine; aux Etats-Unis, la récolte pourrit dans les greniers et en Argentine on a tellement de maïs qu'on s'en sert pour chauffer les locomotives. Entre l'Amérique et l'Europe, des bateaux sont là, vides et inemployés dans les ports, pendant qu'à l'Est 20 à 30 millions d'hommes et de femmes sont en train de mourir de faim. Jugez vous-même de cette situation!...

a Voyons les faits : vos Gouvernements ne peuvent pas, paraît-il, donner les cent millions de francs suisses immédiatement nécessaires, c'est-àdire la moitié du prix d'un dreadnought... Eh bien ! qu'ils le disent donc carrément ! Ne continuons pas à convoquer des conférences, à instituer de nouvelles discussions, à rédiger des rapports, pendant que l'on meurt de faim en Russie !

« La Conférence de Genève m'a donné pour mandat de faire appel aux Gouvernements et aux peuples du monde entier pour collaborer à cette grande œuvre. Il faut réussir. Hâtons-nous. La course est tragique. Le froid de l'hiver descend du Nord vers les plaines du Sud. Déjà les principaux fleuves du Nord sont pris par les glaces. Permettrons-nous à l'hiver de descendre de jour en jour et quand il se sera étendu sur la région de famine, d'étouffer pour toujours ces millions de voix humaines?... Imaginez ce que sera la misère de ces populations dans ces plaines glacées : hommes, femmes, enfants, épuisés par la faim, agonisant sur les routes couvertes de neige. Représentez -vous la faim et le froid forçant les portes de vos foyers et décimant vos propres familles et vous ne pourrez plus résister à l'appel que je vous adresse.

« Au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, à vous hommes et femmes d'Europe, je vous demande de songer à vos propres familles, à vos propres

enfants : pourriez-vous les voir mourir dan* vos bras? Du haut de cette tribune, j'adresse encore un appel aux Gouvernements et aux peuples. Je les supplie de secourir la Russie affamée avant qu'il soit trop tard, pour qu'ils n'aient pas à se repentir ! »

Cet appel émouvant, qui aurait dû, semble-t-il, entraîner toutes les adhésions, est resté à peu près ignoré de l'opinion publique. En France, les journaux, fidèles à leur consigne de silence, l'ont soigneusement étouffé (i).

Mais les Gouvernements, eux, étaient saisis. Ils ne pouvaient se dispenser de répondre. Leur décision fut prise le 6 octobre à Bruxelles, à la Conférence Internationale que composaient les délégués de vingt- trois Etats.

La Conférence n'osa pas prendre à son compte, sans doute, la thèse sauvage du délégué yougo-slave à Genève, M. Spalaïkovitch, qui, parlant après Nansen, avait déclaré qu'en secourant les affamés, on soutiendrait le Gouvernement des Soviets et qu'entre les deux fléaux du bolchevisme et de la famine, le principal était le premier.

Elle n'osa pas endosser non plus la plaisanterie sinistre de la Commission d'enquête inquisitoriale lancée par la Commission Noulens.

Mais elle témoigna à son tour, par ses revendications impérieuses à propos de la reconnaissance des dettes tsaristes, que la question d'humanité n'était pas primordiale à ses yeux.

Il était depuis longtemps évident, il devint alors officiel, qu'il ne fallait compter sur aucun secours sérieux des Gouvernements d'Occident ou de leurs clients.

Les misérables subsides que les Parlements votèrent de-ci de-là, ne pouvaient donner le change. Les Chambres françaises décidèrent le 25 octobre une aumône de 6 millions qui n'était pas encore versée

(1) La Vie Ouvrière en a reproduit le texte complet d'après La Coopération de Bâle, numéro du 2© octobre.

trois mois plus tard, parce qu'on ignorait, paraît-il, à quel nom elle pouvait être ordonnancée.

L'hypocrisie du geste ne trompa personne.

La Conférence des Etats, comme l'empereur romain aux jeux du cirque, avait fait le geste du pouce qui commande d'achever les blessés.

Les Gouvernements d'Occident condamnaient les affamés de H Russie rouge.

Le «J'accuse » de Nansen.

La République des Soviets, heureusement, n'avait pas attendu l'aide de ses adversaires. Elle savait qu'elle ne pouvait compter vraiment que sur ellemême et sur l'appui que lui apporteraient de tous les pays les organisations ouvrières et la charité privée.

La magnifique campagne commencée dès les premières nouvelles de la famine, en juillet, s'est poursuivie là-bas sans relâche.

Pour combattre les épidémies, le Commissariat de l'Hygiène a multiplié les postes de secours et de vaccination, établi des quarantaines sévères. Le choléra, qui s'était répandu d'abord avec rapidité — 2 à 300 cas par jour à Rostov — se voyait presque enrayé dès la fin de 192 1. Le typhus, la dysenterie et le scorbut continuent malheureusement des ravages qui ne cesseront qu'avec la disette.

Pour porter secours aux provinces dévastées, les semences et les vivres, rassemblés dans les régions de l'Ouest, partent continuellement vers l'Est, qui d'ordinaire approvisionnait le reste du pays.

Le ier septembre, 12 millions de pouds de céréales avaient été expédiés, dont 11 ont été employés aux semailles d'automne. 3 millions et demi de déciatines sont de ce fait en culture et les trois quarts de la surface précédemment ensemencée produiront une récolte.

LA FAMINE 25o,

D'après le plan que le Gouvernement s'était tracé, 2 millions de pouds de denrées devaient être envoyés chaque mois. Il en a été envoyé 2.400.000 en octobre et 1 million et demi dans les dix premiers jours de novembre. C'est de quoi nourrir 10 % de la population adulte et 17 % des enfants en leur donnant des rations équivalentes au tiers des rations normales !

Dès le 15 septembre, les chemins de fer délabrés de la République avaient évacué 475.000 personnes des pays dévastés. 27 trains sanitaires, auxquels 13 ont été ajoutés en octobre, étaient spécialement affectés à l'exode des enfants.

J'emprunte ces chiffres au rapport présenté par Kalinine au IXe Congrès des Soviets, qui s'est réuni à la fin de décembre. Kalinine estime que l'aide apportée par le Gouvernement aux affamés, calculée en or, représenterait un milliard de francs français : « somme tout à fait insuffisante — dit-il — mais somme énorme pour notre République ruinée i »

Tous ceux qui ont pu voir les bolcheviks à l'œuvre leur rendent au reste l'hommage qui leur est dû.

Nansen, le 13 novembre, a déclaré à Genève à l'Office International du travail :

« Je dois ajouter pour être équitable que l'action du pouvoir des Soviets a dépassé 'de loin tout ce qu'il s'était promis par rapport à ses forces. Je n'ai pas besoin de rappeler qu'aucun motif politique ne me détermine à lui rendre cet hommage qui lui revient de droit. Les représentants, assez nombreux à cette heure, des organisations travaillant en Russie au secours des affamés, sont unanimes à reconnaître que l'énergie et la fermeté des membres du Gouvernement russe dans la lutte contre la famine ont dépassé de beaucoup tous les espoirs et toutes les attentes. »

A la Conférence Internationale des Comités de secours, tenue à Berlin le 4 décembre, M. Corterell,

délégué de l'Union des Quakers anglais, qui revenait de la Volga, a dit :

(( Les autorités soviétistes font tout ce qui est en leur pouvoir et même plus qu'elles ne peuvent humainement. »

Le 25 janvier 1922, à Genève, l'un des lieutenants de Nansen, M. Frick, a protesté avec indignation contre les assertions calomnieuses d'un délégué de l'ancienne Croix-Rouge tsariste, qui affirmait contre toute exactitude que des trains de secours avaient été pillés.

<( Je ne comprends pas — a ajouté Nansen . — comment il est possible que des hommes osent employer des moyens pareils, au risque d'avoir sur leurs consciences les responsabilités de millions de morts par le tort qu'ils font ainsi à l'humanité ! »

Est-il nécessaire de défendre d'ailleurs des gens qui paient tous les jours, non seulement de leur dévouement, mais de leur existence même? L'un des représentants du Commissariat de l'hygiène, Lazarov, n'est-il pas mort du typhus, après bien d'autres, en organisant les secours sur la Volga?

Si le Gouvernement russe accomplit son devoir dans toute sa rigueur, les organisations ouvrières du monde entier, partis politiques, syndicats, coopératives, ont rempli le leur également.

Souscriptions, prélèvements sur les salaires, subventions des municipalités, tous les moyens ont été mis en œuvre pour recueillir de l'argent.

Le Comité de secours prolétarien international, dont le siège est à Berlin, avait centralisé au début de 1922 150 millions de marks, dont 20 millions venaient de France. Ces fonds ont permis d'expédier 18 vapeurs chargés de vivres.

Des collectes de vêtements, de chaussures, de denrées ont en outre été organisées partout. La France a, pour sa part, fait partir de Metz plusieurs trains complets.

Tout cela, sans doute, est appréciable, et la elasse

ouvrière, elle, aura témoigné sa solidarité fraternelle aux misérables qui meurent dans les steppes de Russie. Mais tout cela est d'une effroyable insuffisance au regard du cataclysme dont les échos parviennent de loin en loin jusqu'à nous.

Le 4 décembre, une Conférence a réuni à Berlin les délégués des comités d'assistance. Mme Magdeleine Marx y a recueilli des témoignages desquels il ressort que les horreurs décrites quelques mois plus tôt par Ransome n'étaient rien auprès de celles qu'on a dû constater depuis.

(( Je reviens de Samara — lui a dit M. Spasski, délégué de la Croix-Rouge russe. — Raconter? Décrire? Il n'y a pas de paroles pour dire ce que j'ai vu. Horreur? Cauchemar? Ces mots sont bien trop faibles ! Je suis arrivé à midi dans la campagne Semelkino. Le village était à moitié vide, les paysans étaient partis. Où? N'importe où, à l'aventure. Je suis entré dans la première maison venue et j'ai parlé à la maîtresse de la maison. « Regardez mon enfant », me dit-elle. Je regardai : c'était horrible à voir ! Horrible? Ah ! il devrait y avoir un autre mot, mais le langage humain n'en a pas de semblable. Le ventre était énorme, les pieds étaient deux coussinets, et dans la toute petite figure, ridée, bleue, déjà morte, deux petits yeux enflés, bordés de rouge, coulaient, coulaient... Il paraissait n'avoir pas de poitrine, n'être qu'un ventre monstrueux. Trois ans et demi. Je le pris dans mes bras : Il ne pesait certainement pas dix livres.

(( Les deux aînés sont morts, dit tranquillement la paysanne. Et celui-ci... Je ne sais pas ce qu'il faut en faire : Il ne meurt pas ! Il faudra peut-être que je le tue...

« Jamais, jamais, je n'oublierai comment ces paroles furent prononcées. Elles furent dites avec une simplicité et une tranquillité extraordinaires.

« Dans une isba voisine, une femme avait coupé la tête de son enfant à coups de hache. « On l'a enterré hier », me dit, du même ton tranquille, une

vieille femme, et, comme je semblais ne pas comprendre : (( Mais que voulez-vous donc que nous en fassions, de nos enfants? De toute façon, nous savons qu'ils mourront. Nous le savons. Il n'y a pas longtemps, il y avait le choléra. Au moins, avec le choléra, cela va vite, on ne les voit pas souffrir pendant des semaines... Mais à présent, on dit qu'il n'y a plus de choléra !... » Elle abattit ses bras d'un grand geste impuissant.

M. Corterell, délégué des organisations des Quakers, a raconté sa visite dans la région de Buzuluk :

« Ici, c'est un petit village de 40 familles. 400 habitants en tout. Lorsque je suis parti, 320 étaient morts. A l'heure qu'il est, le village doit être vide. Cinquante-cinq verstes plus loin se trouve un bourg de g. 000 habitants. 150 sont morts en septembre, 1.000 en octobre, 1.500 en novembre et presque autant depuis le début de décembre. Combien sontils à l'heure qu'il est?

« Tout autour de Buzuluk, les morts de froid, les morts de faim sont étendus par terre. On peut marcher dessus. Ils sont dépouillés de leurs vêtements, car les vivants s'en sont couverts. De temps en temps passe une charrette qui les ramasse pour les déverser pêle-mêle dans un énorme trou creusé au milieu du cimetière.

« Dans la crèche de la bourgade, où 700 enfants se trouvent entassés, 35 meurent par jour. Les vivants et les morts restent pendant des jours et des nuits dans le même lit, jusqu'à ce que la gardienne vienne faire son tour, tâtant les petits corps, enlevant les cadavres, laissant derrière elle les pauvres petits autres, attendre docilement la mort. »

Mme Marx résume ainsi ce qu'elle a entendu :

« Tous les témoins — et aucun n'est suspect de sympathie communiste — s'accordent à reconnaître le formidable effort fourni par le Gouvernement soviétique dans la lutte contre la famine. Aucun Gouvernement n'eût pu faire plus, dédlarent-ils

tous; certains ajoutent même : aucun Gouvernement n'aurait pu faire autant.

« Les descriptions qu'ils font de la situation des enfants, eux qui ont vu, il est impossible de les rendre. Cinq millions de petits qui s'en vont lentement, innocemment, vers une mort épouvantable. Dans les rues des villes dépeuplées, sur les routes, dans les forêts, par centaines de milliers, de misérables gosses abandonnés par leurs parents, à peine vêtus, marchant pieds nus, à la recherche de bouts d'orties, de bouts d'écorce et de brins d'herbe, et se cachant à la vue des grandes personnes comme de petits animaux sauvages. Les asiles tellement pleins que les enfants doivent s'y relayer pour dormir et qu'on est obligé de les réveiller après 3 ou 4 heures de sommeil afin qu'ils fassent place à d'autres. Pas de savon et pas de linge pour les laver, de petits corps dévorés par la vermine. Des asiles où la mortalité atteint 100 %, où elle est telle que les directeurs n'ont ni la possibilité, ni le temps d'inscrire les noms de ceux qui entrent et meurent au bout de quelques jours. Des régions entières (celles des Tchouvaches et des Kirghizes) où les mères, en masse, noient leurs enfants pour ne pas les voir souffrir trop longtemps et abréger leur agonie (1). »

A quoi bon d'ailleurs multiplier ces tableaux effroyables? Tout le monde n'a-t-il pas lu dans les dépêches de presse les récits répétés de scènes d'anthropophagie qui prouvent que dans l'Orient russe, la population réduite par la nécessité au cannibalisme retourne aux mœurs sauvages d'une humanité primitive?

Je cherche moins à émouvoir les nerfs de mes lecteurs qu'à persuader leur cerveau. Et les chiffres qu'apporte Nansen sont pour cela supérieurs à tout.

Le grand Norvégien est revenu en Occident à la

(1) Clarté, numéro du. 4 janvier 1922.

fin de janvier 1922. Un Congrès a réuni le 25, à Genève, des délégués des Croix-Rouges de tous les pays, à l'exception d'une seule, qui manquait comme dans toutes les Conférences précédentes : la Croix-Rouge française (1).

A la première séance, Nansen a rendu compte de son activité.

Nous nourrissons aujourd'hui, a-t-il dit, 3 millions 300.000 individus. Mais ceux qui souffrent de la faim sont au nombre de 32 à 33 millions, ceux qui sont menacés de mort au nombre de 19 millions.

Pour en sauver le plus possible, que faire?

Les neuves sont bloqués maintenant et le seront jusqu'en avril. La population, trop affaiblie, ne peut plus déblayer les routes couvertes de neige et les chevaux d'ailleurs sont morts. Deux lignes de chemins de fer peuvent transporter ensemble 150.000 tonnes de blé par mois, soit 600.000 tonnes jusqu'en mai (2).

Ces 600.000 tonnes sauveraient 6 à 7 millions d'hommes. Le reste est perdu, irrémédiablement. Mais, de ces 600.000 tonnes mêmes, 400.000 sont nécessaires pour les semailles de printemps. Ou nous les emploierons à nourrir les individus et la

(1) M. Ferdinand Buisson a posé, le 16 février, à la Chambre, une question à M. Poincaré, président du Conseil, sur l'utilisation des 6 millions votés par le Parlement et remis par le Gouvernement au comité Noulens. Et il a pu dire que le Comité international des Croix-Rouges avait, à trois reprises, en août, octobre et décembre, invité la Croix-Rouge française à se joindre à lui, sans recevoir d'autre réponse que ces mots stupéfiants : « I,a Croix-Rouge française déclare qu'elle n'est que mandataire de son gouvernement et ne peut qu'attendre des ordres officiels au sujet d'une action en Russie. » (/. off., 17 février 1922).

(2) 8 millions de pouds de céréales de l'Altaï auraient pu être amenés de Sibérie si le transsibérien n'avait pas été, en grande partie, détruit sur l'ordre des missions française, anglaise et américaine près de Koltchak. 167 ponts, dont trois très importants sur l'Irtich, le Tobol et l'Ichim, 67 châteaux d'eau, quantité de stations ont été démolis. (Rapport de Kalinine au IX* Congrès.)

famine continuera un autre hiver, ou nous les donnerons à la terre pour que le cataclysme finisse.

De toutes façons, une dizaine de millions d'hommes mourront de faim.

Tous, a catégoriquement affirmé Nansen, tous auraient pu être sauvés, si les Gouvernements Pavaient voulu. Ils l'auraient été jusqu'au dernier, si l'on nous avait entendus en septembre, si l'on nous avait alors donné les cinq millions de livres que je réclamais. Les fleuves n'étaient pas gelés, les transports étaient possibles. Maintenant, il est trop tard. On ne peut plus qu'atténuer faiblement le désastre.

Il faut réunir tout ce qu'on peut transporter de blé et pour réunir une quantité pareille, il faut de l'argent, beaucoup d'argent.

Toutes les souscriptions sont utiles. Avec une tonne de blé, on préserve douze existences. Avec 80 kilos, on assure la vie d'un homme pendant cinq mois. Une tonne valant 33 dollars, une existence est sauvée chaque fois que nous recueillons 24 francs.

Mais les dons individuels ne sauraient suffire. 3 millions de livres sterling sont nécessaires immédiatement. Les Gouvernements seuls peuvent les assurer.

Puisqu'ils n'ont pas compris, puisqu'ils ne comprennent pas encore leur devoir, c'est aux peuples à leur imposer leurs volontés.

Nansen, au début de février, est allé tenir ce langage dans plusieurs grandes villes d'Angleterre. ' Il est venu le tenir à Paris. Il est parti de là pour le tenir à La Haye; à Copenhague, à Stockholm.

Une foule serrée l'a entendu chez nous au Trocadéro. Elle a vu passer sur l'écran des films angoissants et les cris d'épouvante montaient dans l'ombre de la salle devant cet effroyable acte d'accusation.

Les Gouvernements d'Europe entendront-ils? Les hommes, les femmes, les enfants continuent à mourir, là-bas...

Conclusion

Le IXe Congrès panrusse des Soviets.

{Décembre ig2i)

Tandis que j 'écrivais les chapitres de ce livre, classant mes notes, étudiant mes documents, rédigeant avec une ferveur joyeuse que je ne crois pas avoir jamais apportée au même degré à un autre travail, le IXe Congrès panrusse des Soviets s'est réuni.

Selon la tradition établie depuis que l'existence extérieure de la République est devenue plus calme, il s'est assemblé dans les derniers jours de l'année (i).

J'attendais avec une certaine émotion le compte rendu de ses séances. Six mois ont passé depuis mon retour de Russie. L'évolution aux débuts de laquelle j'ai assisté s'est pousuivie là-bas, sans que beaucoup de renseignements précis nous parviennent. Mion étude allait-elle se trouver d'accord

(i) Ier Congrès : 13-24 juillet 1917 (La guerre et l'attitude à observer vis-à-vis du Gouvernement provisoire).

IIe Congrès : 26-27 octobre (Prise du pouvoir. I,a paix. Socialisation des terres).

III* Congrès : 10 janvier 1918 (Dissolution de la Constituante).

IVe Congrès : 14 mars (Ratification du traité de Brest- Iitovsk).

Ve Congrès : 4-10 juillet (Insurrections socialistes révolutionnaires. Organisation de l'armée. Constitution).

Vie Congrès : 6-9 novembre (Proposition de paix à l'Entente. Création^ des Comités de paysans pauvres).

VIIe Congrès : 5-10 décembre 1919 (Victoire sur tous les fronts).

Ville Congrès : 22-29 décembre 1920 (Démobilisation, Acheminement vers la « politique nouvelle »).

IXe Congrès : 24-28 décembre 1921.

avec les conclusions du Congrès? Serait-elle en quelque point contredite par telle ou telle de ses résolutions?

Les nouvelles de Moscou devaient être pour moi comme une épreuve et me permettre de me rendre compte si j'avais bien compris Ce qu'il m'a été donné de voir, si j'avais fidèlement reproduit ce qu'il m'a été donné d'écouter.

Après les avoir lues, je n'ai pas constaté qu'il y eût rien à modifier dans mon texte. Il me paraît que j'ai rempli la seule tâche que j'avais ambitionné d'accomplir : celle d'un observateur scrupuleux.

Le IXe Congrès a examiné le bilan de la « Politique Nouvelle ». Et, l'ayant attentivement détaillé, il a unanimement décidé qu'il y avait lieu de persévérer dans l'orientation prise depuis le mois de mars 1921.

Lénine, Kalinine, Kamenev, Racovski ont défini les bases nouvelles de la vie économique telles que je les ai définies d'après leurs propres déclarations. Et je pourrais placer leurs, discours comme une conclusion logique au bout de chacun des chapitres où j'ai rapporté leurs propos.

Pour restaurer l'agriculture, inspirons confiance aux paysans ! Confirmons l'impôt en nature, donnons toutes facilités pour le payer. Encourageons les coopératives agricoles, créons une banque spéciale qui fournira des avances. Autorisons les déplacements d'une commune à l'autre, organisons renseignement technique. Développons le petit commerce et la petite industrie.

Pour restaurer l'industrie, inspirons confiance à l'étranger ! Renouons les rapports internationaux au plus vite, faisons revenir les spécialistes, attirons les capitaux, réalisons le plan d'électrification.

Tels ont été les thèmes incessamment repris par tous les dirigeants de la République, thèmes que, dans les pages de ce livre, on les a vus l'un après l'autre exposer.

Ils ne se sont pas bornés à préciser les directives

de la politique nouvelle. Certains ont insisté sur les réformes récemment réalisées dans leur département.

Krestinski, Commissaire du Peuple aux Finances (1), a retracé les efforts accomplis en ces derniers mois pour assainir la situation financière : établissement d'un budget en roubles or, qui se monte en dépenses pour les dix premiers mois de 1922 — l'année budgétaire ira du Ier octobre au Ier octobre — à 1.877. 117. 837 roubles or et ne présente plus qu'un déficit de 300 millions de roubles or qu'on devra couvrir encore par une émission de papier.

Il a montré que la rentrée régulière des impôts, les économies effectuées sur les dépenses des Commissariats, les bénéfices des services publics dont la gratuité a cessé, le fonctionnement satisfaisant de la nouvelle Banque d'Etat, permettent d'escompter un retour à l'équilibre financier sans lequel la reprise des rapports internationaux serait bien difficile.

Trotski a fait, sur la démobilisation, des déclarations très nettes qui indiquent le chemin parcouru depuis l'époque où il me parlait du licenciement graduel de l'armée rouge.

« L'armée rouge, — a-t-il dit, — comptait 5.300.000 hommes pendant la guerre. Elle est maintenant de 1.300.000 hommes.

« Pourquoi ne pouvons-nous pas pousser plus loin la démobilisation? Parce qu'il se trouve encore, sur les bords de la mer Noire, de nouveaux « sauveurs » de la Russie qui, avec le concours élu capital des rois du naphte anglais et des industriels du manganèse italien, veulent organiser la classe paysanne de la Russie du Sud pour une nouvelle

(1) Depuis quelque temps, représentant de la République des Soviets en Allemagne.

lutte contre la Russie des Soviets. Parce qu'en Extrême-Orient, le Japon s'arme et attaque la République d'Extrême-Orient. Parce que le 6 octobre, le gouvernement des Soviets recevait une nouvelle de son représentant Karakhan annonçant que le gouvernement polonais voulait conserver la paix avec la Russie, mais que le 26 du même mois, nous recevions la nouvelle qu'une attaque importante avait eu lieu à la frontière polonaise. Parce que nos négociations avec la Roumanie ont été rompues, la Roumanie voulant se réserver au cas d'une attaque quelconque contre nous. »

Ayant examiné longuement les dangers qui restent de toutes parts menaçants, Trotski a conclu en ces termes catégoriques :

(( Il est inutile de dire que nous ne voulons annexer aucun territoire. Il faut posséder la dose de stupidité des journaux européens et des ministres pour prétendre que nous voulons attaquer quelqu'un, des affirmations sont des mensonges et des calomnies. Nous entretenons une armée de 1.300.000 hommes qui, si l'on considère notre territoire, est dix-huit fois plus petite que l'armée française. »

(( Notre seule force est 'notre volonté unanime. Personne de nous ne veut la guerre, nous voulons tous la paix, mais on ne nous donne pas cette paix. Le danger n'est pas exclu et il vaut mieux le regarder en face et le voir plus grand qu'il n'est en réalité. »

Enfin, au-dessus de tous les discours, au-dessus de toutes les déclarations, un acte décisif a été accompli : la suppression de la Tché-ka.

Lénine, comprenant, comme il l'a dit lui-même au Congrès, que « toute l'organisation du pays doit être adaptée aux besoins de la nouvelle politique économique », avait proposé la limitation des pouvoirs des Commissions Extraordinaires et fait adopter la résolution que voici :

« Le IX* Congre? panruss« des Soviets se rend

compte du travail héroïque accompli par la Commission Extraordinaire panrusse dans les périodes les plus critiques de la guerre civile; il reconnaît également que cette Commission a rendu de grands services à la consolidation des conquêtes de la Révolution d'octobre.

« Estimant qu'à l'heure actuelle la stabilité acquise par le pouvoir soviétique, aussi bien à l'intérieur du pays que dans le domaine international, permet de limiter le champ d'action de la Commission Extraordinaire, en ne lui confiant que la surveillance sur l'exécution des lois de la République des Soviets, le IXe Congrès panrusse des Soviets charge le bureau du Comité exécutif Central de réviser, dans le plus bref délai, tous les décrets relatifs à la Commission Extraordinaire et de procéder à la réorganisation de cet organe dans le sens d'une limitation de ses fonctions et de sa compétence. »

Le Comité Central exécutif a dépassé la décision du congrès. Il n'a pas réorganisé, il a supprimé l'institution dont l'existence a fait couler tant d'encre.

Le 10 février, il a promulgué un décret dont une dépêche de l'agence soviétique Rosta nous a transmis l'essentiel sous cette forme :

« Le Comité Central exécutif panrusse a ordonné à la Commission Extraordinaire panrusse de dissoudre ses organes locaux, et de transmettre au Commissariat du Peuple à l'Intérieur les affaires concernant la répression des conspirations contrerévolutionnaires et du banditisme. En outre, le Commissariat du Peuple à l'Intérieur se chargera des affaires suivantes : lutte contre l'espionnage, protection des voies de communication, protection des frontières de la R. S. F. S. R. Il devra constituer une Direction politique centrale qui sera présidée soit par le Commissaire du Peuple à l'Intérieur, soit par un fonctionnaire nommé par le Conseil des Commissaires du Peuole. En province, on constituera des sections politiques auprès des comités exécutifs. »

La Tché-ka, la fameuse Tché-ka dont l'Internationale conservatrice a tant exploité les actes, dont les bonnes langues disaient à Moscou même qu'elle était au-dessus du gouvernement et plus forte que lui, la Tché-ka a vécu. Et la Russie ne possède plus comme police politique que ce que possèdent tous les autres états.

S'il faut en croire des dépêches publiées par l'agence L'Information, le décret d'abolition aurait établi en même temps pour la liberté individuelle des garanties légales dont les citoyens français sont encore dépourvus :

« Aucune personne arrêtée sur territoire russe ne peut être détenue en prison plus de deux semaines sans que la raison pour laquelle elle a été arrêtée lui soit communiquée et sans qu'une aousation définie lui soit présentée.

« Aucune personne ne peut être détenue en prison plus de deux mois, sauf sur arrêt d'un tribunal. »

De plus le IVe Congrès panrusse des juristes aurait décidé la rédaction d'un nouveau Code pénal et d'un nouveau Code civil pour protéger l'existence et assurer les droits des Russes et des étrangers.

Que demeure-t-il, après cela; de la « Terreur RoUge »? Que reste-t-il du monstre horrible sous" lequel on s'est acharné à nous représenter la République des Soviets?

Le processus d' « adaptation », pour reprendre le mot qu'employait Lénine au Congrès de mars 1921, n'est sans doute pas achevé. Ou commencent, où finisent les évolutions des régimes? Il se poursuit et se poursuivra longtemps encore peut-être, mais il s'est développé avec Une rapidité et avec une ampleur qui dépassent les prévisions des plus audacieux.

La « politique nouvelle », inaugurée depuis un an, aboutit déjà à une étape marquée. La Russie bolcheviste va entrer dans le concert des Etats, obtenir sa reconnaissance officielle.

Sera-ce demain ou après- demain? A Gênes ou bien ailleurs? Il n'importe.

Que le parti des émigrés s'agite pour retarder l'instant, qu'il trouve chez tel ou tel gouvernement, français ou autre, des associés pour tergiverser, ergoter, retarder de quelques semaines ou de quelques mois l'heure de la rencontre, cela n'empêchera rien.

Le 8 janvier 1922, la Conférence de Cannes a invité la Russie soviétique à envoyer ses représentants causer avec ceux des puissances capitalistes. Tout est là.

Depuis ce jour, Tehitcnérine a gain de cause. Depuis ce jour, son but est atteint.

Il y tendait par principe, sans grande chance de succès, depuis son arrivée au pouvoir. Il y a tendu depuis son message de juillet avec l'effort de l'homme qui peut et qui veut aboutir.

Aujourd'hui, la victoire lui appartient. 1^ République Socialiste Fédéra tive des Soviets de Russie se voit reconnue par l'Europe, reconnue virtuellement, bientôt effectivement.

J'arrête à ce tournant décisif mon étude. Un chapitre est clos de l'histoire de la Révolution russe. Un autre va commencer.

Le jugement de Lénine sur la Révolution.

Je ne puis cependant tirer le trait final au bas de mon livre sans ajouter, en manière de conclusion, quelques pages où, selon la coutume de nos pères, la a philosophie » du sujet que j'ai traité sera esquissée.

Efc pour demeurer jusqu'au bout aussi objectif que possible, j'emprunterai d'abord au chef de la Révolution lui-même son propre jugement sur la Révolution qu'il a dirigée.

L'autorité de Lénine est plus incontestée que jamais. Le Comité Central Exécutif issu du L2£" Congrès l'a confirmé dans ses fonctions ainsi que les autres Commissaires du Peuple. La presque unar imité de son bureau, que continue à présider Kalinine, se compose d'hommes acquis aux principes nouveaux (i).

Or Lénine, le 17 octobre 1921» jour anniversaire de la Révolution, a prononcé à Moscou, au Congrès des comités d'éducation politique, un discours où il a cherché à synthétiser l'œuvre accomplie par ses camarades et lui depuis quatre ans.

Ce discours est parvenu jusqu'en France dans son texte intégral. Puisons-y pour y trouver la pensée « officielle ». Elle s'y exprime, comme d'ordinaire,

(1) Kalinine, Kamenev, Racovski, Staline, Tomski, Rikov, Smidovitch, Ienukidze, Rudzutak, Tsurupa, Petirovski, Kurski, Kutuzov, Zalutski et Iokovenko. Tous étaient membres du bureau précédent, à l'exception de Racovski, de Tsurupa, Commissaire du Peuple au Ravitaillement et de Iakovenk», paysan sans parti de la province de Ienisseï.

avec une franchise rude, sans le moindre souci de rien dissimuler.

La première partie résume avec allégresse l'oeuvre de libération politique accomplie par la Révolution :

« La tâche la plus impérieuse de la Révolution fut en Russie de nature bourgeoise et démocratique. Ce fut de détruire dans le pays les survivances du Moyen-Age, d'en écarter inlassablement la honte, la barbarie, l'entrave à toute culture et à tout progrès. Et nous avons le droit de nous enorgueillir d'y avoir réussi auprès des masses de façon beaucoup plus décisive, plus effective et plus profonde que la Révolution Française, grâce à l'emploi de moyens beaucoup plus énergiques que ceux dont elle disposait.

ce Les anarchistes et les démocrates petits-bourgeois — dont le type social est représenté en Russie par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires — n'ont pas cessé d'épilogue* sur le9 rapports de la révolution démocratique avec la révolution sociale prolétarienne. Mais quatre années de lutte ont prouvé la justesse 4e notre conception marxiste et de notre appréciation des révolutions antérieures. Nous avons poussé la révolution bourgeoise et démocratique jusqu'au bout.

« Inflexibles et conscients, nous allons vers la révolution sociale, sachant bien que nulle muraille infranchissable ne la sépare de la révolution bourgeoise démocratique. L'ampleur de nos progrès dépend de nos efforts : la lutte déterminera demain lesquelles de nos conquêtes demeureront à jamais assurées. »

Considérons quelques exemples :

« Quelles étaient en 191 7 les survivances les plus importantes du servage féodal? L'autocratie, la noblesse, la propriété foncière, l'exploitation du paysan, l'infériorité sociale de la femme, l'orthodoxie, l'oppression des nationalités. Tandis que

dans tons les états civilisés, les révolutions d'il y a plus d'un siècle et la Révolution anglaise de 1649 n'ont aboli toutes ces survivances médiévales que de façon très incomplète, nous avons, en Russie, nettoyé à fond nos écuries d'Augias. En dix semaines, du 7 novembre 191 7 à la dissolution de la Constituante, nous avons fait mille fois plus en cette matière que les démocrates bourgeois et petits-bourgeois cadets, mencheviks et socialistes-révolutionnaires pendant les trois mois de leur gouvernement.

« Bavards et couards, ces faux Hamlets et ces Narcisses épris d'eux-mêmes brandissaient un glaive de carton, mais n'osaient pas abolir la monarchie. Nous avons balayé, nous, toutes les ordures monarchiques et ce avec un succès sans égal. L'édifice séculaire du vieil ordre social, nous l'avons démoli on ne peut plus complètement. Tandis qu'en Allemagne, en France et en Angleterre, pays de haute culture, des vestiges du plus lointain passé subsistent, rien ne reste en Russie de la féodalité et du servage.

ce On peut douter — nous laissons aux lettrés mencheviks et socialistes-révolutionnaires de l'étranger le soin d'étudier la question — des résultats de la réforme agraire de la Révolution d'Octobre. Nous ne perdrons pas notre temps à épiloguer sur des problèmes qui se résolvent par l'action. Ce qui demeure incontestable, c'est que les démocrates petits-bourgeois avaient négocié pendant huit mois avec les propriétaires fonciers et que c'est nous qui avons chassé de Russie les hobereaux, les propriétaires fonciers et leurs traditions.

(( Passons à la religion, à l'asservissement de la femme et des nationalités allogènes. Là aussi la révolution démocratique aurait dû apporter ses solutions. Sur ces sujets aussi les imbéciles de la démocratie petite-bourgeoise avaient pendant huit mois palabré à loisir. Au sens démocratique et bourgeois du mot, aucun des pays civilisés du monde n'a

encore résolu ces problèmes dans leur totalité. Nous l'avons fait.

«Nous combattons la religion. A toutes les nationalités allogènes nous avons accordé l'autonomie ou l'indépendance. La Russie n'est plus déshonorée par le déni des droits de la femme ou par son infériorité légale, ignominieuse survivance du Moyen-Age et du servage que maintient encore dans tous les pays du monde une bourgeoisie avide et une petite bourgeoisie faible et stupide.

« Depuis 150 ou 250 ans les promoteurs de la révolution bourgeoise et démocratique, dont toutes les expériences ne furent que des variétés nationales d'un type unique et commun, promettaient de débarrasser l'humanité des privilèges, de la suprématie d'un culte sur les autres ou de la religion en général, de l'asservissement de la femme et des nationalités. Ces promesses, ils ne pouvaient pas les tenir, car leur respect superstitieux de la propriété privée les en empêchait. Par bonheur, notre révolution prolétarienne ignora tout de ce respect. »

Ces tâches de la révolution démocratique, . constate Lénine, nous les avons accomplies incidemment, <( comme des tâches secondaires découlant de notre tâche principale, qui était avant tout prolétarienne et socialiste. »

Notre révolution propre, nous l'avons faite en même temps que la première, dont elle est la continuation naturelle.

D'abord, nous avons créé un nouveau type d'état en créant le régime soviétique.

« Il servira de modèle à la démocratie des ouvriers et des paysans. Il signifie à la fois la rupture avec la démocratie bourgeoise et la naissance d'un type de démocratie sans précédent dans l'histoire mondiale : la démocratie prolétarienne, formée par la dictature du prolétariat.

(( Les chiens et les pourceaux de la bourgeoisie

moribonde et de la démocratie ;petite-hourgeoise qui végète encore peuvent nous insulter et se rire de nos erreurs et de nos insuccès dans notre œuvre de création du régime des Soviets. Certes, nous avons commis des erreurs et subi des échecs, et beaucoup même. Mais pouvait-on, sans fautes et sans échecs, réaliser dans l'histoire un nouveau type d'état? Nous ne cesserons pas de corriger nos fautes et de poursuivre une meilleure application des principes soviétistes à la réalité. Nous sommes encore loin de la perfection. Mais nous sommes légitimement fiers d'avoir fondé l'état soviétiste et ouvert ainsi une ère nouvelle dans l'histoire, celle de la domination de la classe jusqu'alors partout opprimée. »

Ensuite, en libérant ainsi les travailleurs, nous avons aboli la guerre pour la partie du monde qui dépend de nous.

« Les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, la petite-bourgeoisie à prétentions socialistes, en réalité à la dévotion de la bourgeoisie, ont pauvrement ironisé sur notre mot d'ordre : transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. C'était pourtant là la seule chose réelle, d'une réalité cruelle, âpre, douloureuse, mais d'une réalité incontestable parmi les nuées, aujourd'hui dissipées, du chauvinisme et du pacifisme.

« On sait ce que fut la paix de Brest-Litovsk. Chaque jour nous révèle l'essence d'une paix pire encore, celle de Versailles. Et des millions d'hommes, désireux de comprendre les causes de la guerre d'hier et de celle de demain, entrevoient déjà cette vérité évidente et inexorable. On ne pourra éviter le déchaînement infernal d'une nouvelle guerre impérialiste, on ne pourra détruire l'impérialisme que par la révolution bolchevique.

« Ni les calomnies, ni les mensonges ne peuvent rien contre ce fait : pour la première fois, dans l'histoire du monde, après des millénaires d'escla-

CONCLUSION 28l

vages, les esclaves dont les maîtres veulent la guerre leur répondent : Votre guerre pour le butin, nous en ferons la guerre de tous les esclaves contre tous les maîtres.

<( Pour la première fois, au cours des siècles, cette idée, cette espérance vague est devenue un programme politique clair et précis, déterminant l'action de millions d'opprimés, guidés par le prolétariat. Pour la première fois, elle s'est affirmée par une victoire du prolétariat sur la bourgeoisie internationale coalisée, habituée à faire la guerre et la paix au détriment des travailleurs.

« Mais cette première victoire n'est pas encore décisive. Notre Révolution d'Octobre n'y est arrivée qu'au prix de souffrances incommensurables, après bien des tâtonnements et des insuccès. Etait-il possible à un peuple arriéré, abandonné à lui-même, de résister, sans commettre des erreurs graves, aux agressions impérialistes des plus puissants pays civilisés? Encore une fois, nous ne craignons pas d'avouer et d'étudier nos fautes pour mieux les réparer.

« Il n'en est pas moins vrai que, pour la première fois dans l'histoire, la menace de transformer la guerre pour le compte des maîtres en une guerre des esclaves unis contre tous les maîtres a pris corps en dépit de tout.

« Nous avons commencé cette oeuvre. Quand, où, dans quel délai les prolétaires réussiront-ils à l'amener à bonne fin? La question, est secondaire. Ea voie est ouverte. Ee chemin est tracé, voilà l'essentiel.

<( Ea première révolution communiste a arraché une première centaine de millions d'hommes à l'horreur des guerres impérialistes et à la vilenie du régime dont elles découlent. Ees révolutions suivantes libéreront le reste de l'humanité. »

Après ce long hymne de joie en l'honneur de l'œuvre politique accomplie par la Révolution d'Oc-

tobre, Lénine, sur tm mode plus grave, a examiné, dans la seconde partie de son discours, l'œuvre économique du régime sans rien cacher des échecs survenus :

« Notre dernière tâche, la plus importante et la plus difficile, jusqu'ici loin d'être accomplie, c'est de jeter les fondements économiques de la nouvelle société socialiste qui succédera à la société féodale détruite et à la société capitaliste ébranlée.

(( Dans ce travail, le plus important, le plus difficile, nous avons commis le plus de fautes, éprouvé le plus de déconvenues. Il ne pouvait en être autrement. Mais nous sommes à l'œuvre. Notre nouvelle politique économique répare déjà quelques-unes de nos fautes. Nous apprenons à construire, sans erreur, l 'édifice socialiste, dans 'un pays où prédomine la petite propriété paysanne.

« Encouragés par l'enthousiasme suscité tout d'abord dans les masses par nos buts politiques et entretenu ensuite par nos victoires militaires, nous avions cru pouvoir en tirer parti pour atteindre tout aussi bien nos objectifs économiques. Nous avons pensé — ou, pour mieux dire, nous avons voulu sans y bien penser — introduire par la législation de l'état prolétarien dans un pays de petite propriété paysanne l'industrie et la répartition communistes.

« La vie nous a révélé nos erreurs.

« Pour préparer la voie du communisme, il eût fallu passer par diverses périodes de transition, telles que le capitalisme d'état et le collectivisme. L'enthousiasme seul ne suffit pas. Le pont qui, dans un pays de petite propriété paysanne, conduit du capitalisme d'état au socialisme, ne pourra être construit que grâce à l'enthousiasme suscité par la grande révolution, grâce à l'intérêt personnel, grâce â bien des recherches économiques préalables. La vie même nous impose cette voie.

(( Nous avons dû, au cours des dernières années,

changer plusieurs fois de chemin, non sans nous instruire. Nous étudions aujourd'hui les voies de notre nouvelle- politique économique avec la circonspection, la patience, l'application lia plus grande.

« L'état prolétarien doit devenir un propriétaire attentif, expérimenté, prévoyant. Il doit faire du commerce de gros, sous peine de ne jamais rétablir la prospérité économique. En présence d'un Occident capitaliste, nous n'avons pas d'autres voies vers le communisme. Le négociant en gros semble aussi éloigné que possible de l'idéal communiste. Mais ce n'est là qu'un des paradoxes qui, dans la réalité, nous conduiront au socialisme, en passant par l'économie rurale d'un peuple de petits propriétaires paysans et par le capitalisme d'état. La participation des travailleurs aux bénéfices intensifie la production, ce qui est précisément le but que nous devons atteindre à tout prix. Le commerce en gros associe économiquement des millions de petits paysans, les intéresse, les rapproche les uns des autres, les achemine vers l'association de production.

« La transformation nécessaire de notre politique économique est déjà commencée. Déjà elle nous a permis d'obtenir quelques succès incontestables bien que partiels. Nous terminons dans cette science nouvelle notre classe préparatoire. Nous allons passer aux classes suivantes, en vérifiant à chaque pas la théorie par la pratique, sans craindre de recommencer souvent le même devoir et en nous efforçant de nous corriger nous-mêmes par l'analyse minutieuse de nos fautes.

« Nous poursuivrons notre" œuvre jusqu'au bout, bien que la situation économique et politique du monde nous rende cette tâche plus difficile que nous ne le pensions. Mais quoi qu'il nous en coûte, quelles que soient les souffrances de la période de transition, quelle que soit la misère, la ruine, la famine, nous ne nous laisserons décourager par rien et nous saurons assurer le triomphe de notre cause. »

J'ai tenu à donner de longs extraits de ce discours, car il me paraît capital.

Qu'on le juge comme on voudra. On ne repro chera pas à Lénine, je pense, d'avoir voulu farder la vérité.

Il proclame, net et cru, le résultat de ces quatre années de gouvernement bolchevik, dans ce qu'il a de grandiose, dans ce qu'il a de triste. Ht nous n'aurons, si nous voulons, à notre tour, esquisser un jugement d'ensemble, qu'à reproduire son tableau en y ajoutant quelques touches.

Le bolchevisme a commis des erreurs.

Ma conclusion à moi, je le déclare de suite, sera moins sévère au bolchevisme que celle de Lénine. Je n'ai pas d'examen de conscience à passer, pas de mea culpa à faire et l'impartialité m'est plus permise qu'à ceux qui ont à prononcer sur leurs actes personnels.

Oui, la situation économique de la Russie est lamentable, mais ce n'est que dans une bien faible mesure la faute de ses dirigeants.

Ils ont commis des erreurs, eux-mêmes les premiers le reconnaissent. Elles se résument surtout en cette phrase du discours de Lénine : « Nous avons voulu introduire par la législation de l'état prolétarien dans un pays de petite propriété paysanne l'industrie et la répartition communistes. »

Ils ont cru que la possession du pouvoir permettait de résoudre tous les problèmes et qu'on pouvait établir le régime socialiste par décret.

Pénétrés de conceptions purement « politiques » plutôt que d'un esprit véritablement « ouvrier », ils ont opéré comme l'auraient fait chez nous, si l'occasion leur en avait été offerte, les hommes qui fondèrent notre parti dans les vingt dernières années du siècle précédent.

Pour qui connaît l'histoire de nos doctrines, je dirai qu'ils ont fait du « guesdisme » et cela ne surprendra aucun de ceux qui savent que Plekhanov, cet autre Guesde, fut l'éducateur des social-démocrates dont les bolcheviks constituaient la fraction avancée.

Il n'entre, à aucun degré, dans ma pensée de formuler quoi que ce soit d'irrespectueux à l'adresse de Plekhanov ou de Guesde, ni de méconnaître leur rôle glorieux dans la formation de nos idées. Mais chaque génération possède ses caractéristiques et,

lorsqu'on veut essayer de comprendre son action, il faut commencer par définir ses conceptions.

Le socialisme de nos aînés réduisait à la conquête du pouvoir le but qu'il poursuivait. Lorsqu'il prêchait l'organisation du prolétariat, il n'envisageait pour le présent que les luttes électorales, et pour l'avenir le coup de force qui changerait le régime.

Syndicat, coopérative, ce n'étaient pour lui que des mots qui définissaient des cadres. Il les recommandait aux travailleurs, se réjouissait de les leur voir adopter parce que toute espèce d'embrïgadement, toute habitude de discipline accroissent la force d'attaque de la classe ouvrière.

Mais, à ses yeux, l'importance des institutions ouvrières restait toute relative.

Il ne leur attribuait pas une valeur propre. Elles n'étaient destinées qu'à jouer un rôle secondaire dans la préparation comme dans l'accomplissement de la révolution sociale.

Qu'on ne prenne pas trop strictement ce que j'énonce. On est toujours injuste lorsqu'on cherche à définir en quelques phrases. Guesde n'a jamais formulé sa conception avec la sécheresse étroite que je lui prête et je suis assurément injuste envers lui.

Je cherche seulement à dégager une idée générale. Dans l'ensemble, l'attention des anciens chefs du socialisme se concentrait surtout sur le côté purement politique — je ne dis pas politicien — du mouvement.

Ceci est vrai même pour Jaurès, dont l'ample génie se trouvait toujours étreint dans la pratique quotidienne par la préoccupation parlementaire. Même pour Vaillant, dans une moindre mesure, car son vieux blanquisme a toujours concilié avec la tradition barricadière l'instinct grève-généraliste de l'ouvrier parisien.

Les syndicats ont commencé à réagir entre 1890 et îçoo sous l'influence de Pelloutier. Les coopératives, à mesure qu'elles .grandissaient et se reliaient entre elles, acquéraient à leur tour une personnalité'

Dans le parti lui-même, les hommes de ma gêné-

ration, entrant dans la vie publique à l'époque de ^affaire Dreyfus, aux environs de 1900, furent profondément impressionnés par les écrits où Georges Sorel synthétisait et précisait les idées nouvelles.

Le « syndicalisme », la u coopération » prirent corps. On s'aperçut que la bataille menée par le syndicat dépassait le cadre corporatif et préparait le prolétariat à sa tâche essentielle : la direction de la production au lendemain de la révolution. On se rendit compte que la coopérative, au liëù de se limiter au rôle de « vache à lait » du parti, devait être l'école d'administration des travailleurs en attendant qu'elle assume, dans la société future, le rôle d'organisme de répartition.

Le parti n'a pas diminué d'importance à mesure que « l'électoralisme » cessait d'apparaître comme la préoccupation essentielle. Il reste le groupement d'agitation, le recruteur de consciences. Il conserve sa mission particulière, qui consiste à préparer le coup de force révolutionnaire par lequel le prolétariat s'emparera du pouvoir.

Mais l'expérience de la vie et le développement des événements ont créé près de lui d'autres rouages et différencié leurs fonctions. Ils ont fait naître un réseau d'institutions propres à la classe ouvrière où son éducation se poursuit souvent plus utilement que dans les groupes politiques et dont l'existence, en tous cas, facilitera grandement la mise en route d'une machinerie sociale nouvelle.

La Révolution russe s'est accomplie sans que le peuple ouvrier eut eu le temps de se doter de ces institutions.

Elle a été dirigée par une petite troupe dont la valeur, l'héroïsme, le désintéressement, la cohésion incomparables ne pouvaient suppléer à toutes les lacunes qui résultaient de l'absence de préparation.

j'ai dit quelle était la formation socialiste des bolcheviks, Peut-être n'ont-ils pas saisi eux-mêmes la source de leur faiblesse. Peut-être n'ont-ils pas compris cequi manquait à la basede leur mouvement.

Il n'existait pas de syndicats, autant dire, en

Russie il y a quatre ans. Ceux qui s'étaient formés pendant la révolution de 1905 avaient été traqués et dispersés par les policiers tsaristes aussitôt l'absolutisme rétabli. Il s'était constitué par contre des coopératives importantes.

Les bolcheviks n'ont pas essayé de développer les uns et d'utiliser les autres.

En rendant l'affiliation au syndicat obligatoire, ils ont annihilé l'esprit syndicaliste qui aurait probablement, au souffle des événements, merveilleusement fleuri pour le plus grand profit de la restauration industrielle. Quant aux coopératives, ils les ont négligées par défiance d'un personnel dirigeant dans lequel il n'aurait, sans doute, pas été impossible d'obtenir des changements.

J'incline à croire, étant donné les hommes, qu'ils n'ont pas senti la nécessité qui s'imposait, pour que le régime communiste fonctionnât au plus vite, de l'étayer sur le roc inébranlable d'un mouvement ouvrier conscient. ,

Presque tous sont des « intellectuels » dressés surtout au travail spéculatif. Tous ont vécu par la force des choses en conspirateurs et en exilés. Imbus de conceptions trop uniquement politiques, ils ont pensé que l'exercice jacobin de l'autorité suffirait pour fonder le socialisme. Us ont cru que, des décrets déterminant les principes, des administrations d'état, même composées en partie d'adversaires, pourraient assurer militairement l'application des volontés des dirigeants.

Erreur manifeste, dont j'ai eu plus d'une fois l'intuition en écoutant Btfkharine, Lénine, bien d'autres, insister à satiété sur la nécessité de détenir avant tout le pouvoir politique, nécessité trop certaine pour qu'on la conteste, mais qu'il ne faut pas mettre au premier plan de cette manière exclusive si l'on possède vraiment une vision du problème d'ensemble.

Il me semblait, en les écoutant, réentendre l'âpre voix de Guesde clamer son mot d'ordre habituel dans les congrès d'autrefois : « Prenez le pouvoir,

prenez le pouvoir ! » Et chaque fois s'imposait à mon esprit la conclusion à laquelle, mes compagnons et moi, en nos controverses d'alors, nous aboutissions nécessairement :

Prendre le pouvoir? Oui, sans doute, c'-est le premier point. Mais ensuite? Comment utiliser le pouvoir si l'on ne dispose pas de fédérations de métiers et d'industries entraînées, si l'on ne possède pas une C. G. T. toute prête à assumer la direction de la production, si l'on n'a pas derrière soi des cadres ouvriers assez avertis et solides pour que le succès économique suive le succès politique?

Chiapnikov, le leader de 1' « opposition ouvrière », est, dans l'état-major bolchevik, le seul homme chez qui j'ai rencontré des préoccupations semblables à celles que j'énonce. Il s'est assimilé en France les conceptions de notre syndicalisme et, plus d'une fois, je lui ai entendu exprimer le regret clairvoyant que les groupements professionnels ne jouent pas un plus grand rôle dans l'organisation du travail. Alexandra Kollontaï partage ce point de vue. Mais il ne compte pas beaucoup d'autres défenseurs.

Je crois bien que la faute doctrinale la plus grave du bolchevisme se trouve ici et que les erreurs pratiques reconnues par Lénine découlent surtout de ce que lui et ses camarades ont méconnu, sous-estimé au moins, l'importance et la valeur des institutions prolétariennes sans lesquelles le mécanisme socialiste ne saurait fonctionner.

Kn même temps qu'ils régularisaient dans la campagne, pour s'assurer les sympathies de la masse rurale, l'établissement provisoire de la propriété individuelle, ils installaient dans les villes le régime communiste. La difficulté des échanges qui résulte de cette situation contradictoire ne pouvait être vaincue que par une abondance de production industrielle qui aurait eu raison des résistances paysannes et cette abondance ne pouvait être espérée que grâce au concours d'un mouvement ouvrier puissant.

2gO CHEZ LÉNINE ET TROTSKI

La grandeur de l'œuvre accomplie,

Même avec ce concours, la Russie d'après-guerre pouvait-elle connaître une ère de prospérité?

C'est une autre question et c'est sans doute la question fondamentale.

Il est clair que les fautes qu'avouent les bolcheviks ont pesé d'un bien faible poids dans un résultat qu'il convient d'attribuer avant tout à la situation matérielle de la Russie.

La Russie, de par sa constitution historique, ne peut être comparée aux autres nations européennes. Elle s'apparente de près au contraire aux pays asiatiques.

Elle s'accordait avant la guerre 150 millrions d'habitants, en gros. Après l'amputation des provinces baltiques et de la Pologne, elle s'en compte 130 environ.

' Sur ces 130 millions, 30 au moins, Bachkirs, Kirghizes, Tatars, Turkmènes, etc., n'ont pas encore dépassé le stade de l'existence patriarcale. Ils vivent dans l'indifférence musulmane, en proie à toutes les calamités naturelles : famines périodiques, épidémies annuelles. ,

Sur les 100 millions de Grands, Petits et Blancs- Russiens, de Juifs ou d'Arméniens qui composent le reste, je ne sais et personne ne sait au juste combien ont reçu les premiers éléments de l'instruction la plus rudimentaire. On a pu voir au chapitre intitulé « L'héritage du tsarisme » ce qu'il faut penser à ce sujet.

Le niveau général de cette masse primitive ou attardée révèle ce que peut être sa moyenne de rendement.

Le paysan ignore la culture. Il travaille suivant des méthodes moyennageuses, grattant la terre avec des outils désuets, ne la fumant d'aucun engrais, la laissant fréquemment en friche, ne lui faisant produire que ce qu'elle ne peut ne pas donner.

L'ouvrier n'en sait guère davantage. La Russie possède un nombre infime de ceux qu'on dénomme qualifiés. Le reste, qui s'occupe tantôt aux champs et tantôt à la ville, ressortit à la catégorie des manœuvres. Ce n'est un mystère pour personne que, de l'ingénieur au contre-maître, les fabriques marchaient en 1914 avec un personnel technique en majorité étranger.

Un long tassement réparti sur des années, sur des siècles, avait permis à un équilibre relatif de s'établir sur ces conditions de pauvreté. La Russie vivait, vivotait sous les tsars. Au prix de l'effroyable dénuement où croupissaient cent cinquante millions d'hommes, quelques milliers de profiteurs faisaient figure dans le monde.

Le pays avait même réussi à exporter parfois et à donner ainsi l'apparence de la prospérité. On ne réfléchissait pas, lorsque le blé des terres noires arrivait en Europe, que le paysan qui l'avait semé se nourrissait de pain noir et de sel et buvait sans le sucrer son thé.

Tant bien que mal, le système social fonctionnait. L'alcoolisme officiel et la nagaïka cosaque le maintenaient sur l'océan de misère bestiale dont les romanciers classiques nous ont donné une faible idée (1).

Le moindre accroc devait déterminer un effondrement. Et ce qui survint fut l'effroyable cata-

(1) Pour trouveT une description réaliste de l'existence du peuple des champs et des villes, ce n'est pas dans Tolstoï ou dans Tourguenev qu'il faut chercher, mais bien plutôt dans le premier volume des mémoires de Kropotkine : Autour d'une vie, ou dans les livres de Gorki, entTe autres : Ma vie d'enfant.

2Q2 CHEZ LENINE ET TROTSKI

clysme d'une guerre étrangère et de guerres civiles prolongées pendant plus de six ans.

Quand la succession du capitalisme s'est ouverte, tout s'en allait en pleine dissolution.

L'outillage public? Pour savoir à quel point il a toujours été dérisoire, il faut avoir vu ces lignes de chemins de fer où les rails sont maintenus par les têtes de deux gros clous sur des traverses qu'aucun ballast ne recouvre. Le manque d'entretien, qui, en occident même, a entraîné une situation désastreuse, a achevé là-bas de détériorer le peu qui existait.

L'agriculture? Aux raisons générales, que j'ai indiquées déjà, de son infériorité, joignez les raisons spéciales de sa décadence actuelle.

En bien des endroits, elle manque de bras, pour employer une formule célèbre. Cela arrive, hélas ! même dans un pays de 130 millions d'hommes quand la guerre en a tué des millions. Plus que les humains encore, elle a dévoré les chevaux, le bétail. Les machines ont toujours fait défaut, mais jamais à ce point, car celles nui existaient sont usées ou détruites. Pour onze provinces de la zone affamée, Mûnzenberg, secrétaire du Comité prolétarien de secours aux affamés, estime qu'il faudrait 700.000 charrues, go. 000 semeuses, 60.000 moissonneuses, simplement.

L'industrie? Si j'en crois les chiffres que nous a fournis, à Moscou, l'un des membres du Conseil de l'Economie Nationale, le Donetz produit 10 °/n du charbon qu'il produisait en igi4. le bassin r!e Bakou, 20 % du pétrole qu'on en attendait jadis et l'ensemble des usines 5 % de ce qu'elles donnaient, à peu près.

C'est l'arrêt presque complet. Pourquoi? Parce que le technicien étranger a quitté la Russie depuis la guerre et que l'ouvrier russe ne oeut travailler . sans^ lui. Parce que, sur 200.000 mineurs du Don mobilisés, 50.000 sont morts, que les soudards de Dénildne ont saboté de nombreux puits et que l'eau a nové les autres...

Reprendre un pays dans cet état, s'entêter à le faire vivre, c'est comme un paradoxe.

On ne peut rien faire avec rien. Et la succession du tsarisme ne comprenait que des dettes.

Les bolcheviks l'ont recueillie. Le choix de l'heure ne leur appartenait pas. Ils ne pouvaient qu'accepter le pouvoir qui s'offrait ou faire faillite à leur doctrine. Ils ont choisi en hommes et endossé les responsabilités.

Qu'elles les accablent parfois, nul n'en doute. Mais qui donc à leur place serait certain d'avoir agi mieux qu'eux?

Supposez que vous héritiez d'une usine dont le personnel serait composé d'apprentis, dont les machines seraient incapables de tourner. Que tenezvous?

Vous essaieriez de maintenir l'entreprise en marche tant bien que mal. Ensuite, si vous avez souci de l'avenir, vous reprendriez les choses par la base, vous éduqueriez vos ouvriers, vous remplaceriez votre matériel.

Ainsi ont fait les bolcheviks. Ils ont vécu comme ils ont pu, au milieu de difficultés quasi inextricables que multipliaient encore les criminelles agressions des alliés. Puis ils ont ouvert des écoles pour les enfants, pour les soldats, pour les adultes, créé des cours professionnels, des cours d'agriculture, répandu par tous les moyens l'instruction. En même temps, ils achetaient des charrues, des rails, des locomotives, ils commençaient à exécuter leur plan d ' électrincation .

Vous vous étonnez que tout n'aille pas pour le mieux dans la meilleure des républiques soviétiques?

Mais il faudra dix ans, vingt ans et plus peut-être pour que soit réalisé le programme dont l'exécution commence seulement.

Il ne s'agit pas en vérité de restaurer un pays dévasté par une série de calamités, mais de bâtir de toutes pièces un pays nouveau.

La Russie aux trois quarts sauvages du tsarisme n'est plus en cause. Elle a disparu avec son cortège

d'horreurs, sombré dans sa pourriture. Entre cet état asiatique et l'état à fonder, nul lien de continuité n'existe. Il faut tout construire en commençant par les fondations.

La question qui se pose, c'est de faire entrer dans le cercle du monde civilisé une centaine de millions d'individus à peu près incultes, qui vivaient hors de ses frontières jusqu'ici.

C'est un accouchement formidable, tel que l'histoire n'en a pas encore connu. Il sera d'ailleurs suivi d'autres. On peut prévoir sans être grand clerc que de nouvelles masses qui s'éveillent vers l'orient réclameront bientôt, derrière les Russes, leur place dans le concert universel (i).

La crise russe, pour n'envisager qu'elle, sera longue certainement. Et pénible. On se figure à tort chez nous qu'un excès de souffrance peut l'arrêter. Un phénomène historique ne s'interrompt pas, quoiqu'il coûte. Et puis, des siècles de misère, l'habitude du malheur ont imprimé dans le caractère de ce peuple des sentiments de résignation que nous ne pouvons plus concevoir. Ce n'est pas le fatalisme musulman, c'est l'acceptation mystique sur laquelle Tolstoï a essayé d'édifier une morale. La capacité de souffrir semble bien là-bas illimitée.

La création ébauchée continuera, sans aucun doute. Les bolcheviks y présideront, comme ils l'ont fait jusqu'ici. Qu'on l'approuve ou qu'on le déplore, l'événement leur a remis les destinées de la nation et nulle lorgnette, si fine soit-elle, ne permet de découvrir un autre groupe qui puisse leur disputer leur mission.

Ils conduiront, qu'on le veuille ou non, l'évolution de leur pays. Ils ajusteront sa structure

(i) I*e compte rendu sténographique du ief Congrès des Peuples de l'Orient, tenu à Bakou en 1920, est un livre que tout « Européen » fera bien de méditer le jour où les p :blications de l'Internationale Communiste auront cours en Europe.

moderne et dirigeront son économie nationale vers des fins socialistes.

Dans l'ampleur du problème posé, devant la grandeur du but poursuivi, que comptent les erreurs reconnues par les bolcheviks eux-mêmes et sur lesquelles les conservateurs d'occident s'hypnotisent sottement?

S'ils étaient capables de quelque réflexion impartiale, s'ils pouvaient juger avec une certaine objectivité, ils ne s'étonneraient que d'une chose : c'est que la Russie, dans la situation matérielle où elle se trouve, ne se soit pas abîmée dans une -léthargie complète et qu'elle garde assez de ressort pour réagir contre ses maux.

Elle possède des ressources d'énergie qui paraissent inépuisables. Ses nerfs ne sont pas suffisamment affinés par la pratique de la civilisation pour qu'elle s'émotionne outre mesure des sacrifices qu'elle devra consentir encore longtemps.

Elle supportera tout ce qu'il lui faudra supporter avant d'avoir achevé sa croissance et terminé son éducation.

Que le capitalisme des deux mondes se résigne ! Il n'est pas en son pouvoir de changer le sort du peuple russe. Il a tout juste celui de prolonger ou d'abréger sa misère.

Jusqu?ici, son hostilité hargneuse s'est employée à l'aggraver. Il a galvaudé des milliards, sacrifié on ne sait combien d'existences dans des entreprises de brigand.

La famine ne le touche même pas. Il assiste, presque impassible, à des hécatombes lugubres qu'il dépendait de lui d'empêcher.

Pourtant, il serait facile de concevoir une politique à la fois plus perspicace et plus humaine.

Les bolcheviks ont suffisamment montré leur souplesse habile, ils ont assez prouvé leurs facultés d'adaptation pour que la bourgeoisie puisse sans crainte conclure avec eux des accords dont les conséquences seraient avantageuses à tous.

Wells a marqué, dans la conclusion de La Russie telle que je viens de la voir, les effets réciproques que la reprise de rapports loyaux ne manquerait pas de produire. L,e communisme russe s'adoucirait, dit-il, et les nations, à son contact, hâteraient sans précipitation la marche qu'elles doivent inéluctablement poursuivre vers la démocratie.

Ainsi, le monde rétablirait progressivement son équilibre.

Cette leçon de sagesse peut encore être entendue. Des signes précurseurs paraissent indiquer qu'elle doit l'être. Trop -de ruines, trop de deuils se sont accumulés sur le monde pour qu'on ne souhaite pas d'un cœur fervent que les ennemis de la Russie comprennent ^enfin.

Que la bourgeoisie française surtout ouvre les yeux ! Qu'elle y songe bien ! Si elle s'obstine, cela ne changera rien, finalement.

De nouveaux cadavres iront grossir un monceau qu'on ne mesure plus. Voilà tout.

he principal résultat de son entêtement, ce sera de modifier, au détriment d'une classe qui a eu sa grandeur, mais que l'égoïsme caractéristique des décadences aveugle, le jugement que porteront sur elle les générations futures.

Pour les bolcheviks, l'avenir reconnaîtra ce qu'ils ont accompli de solide et de beau.

Il dira qu'ils ont pris en charge un pays que ses maîtres indignes avaient amené à une déliquescence complète et que, comme les tsars du xvie siècle, ils se sont fait les rudes rassembleurs des territoires que se disputaient les aventuriers.

Il dira qu'ils ont tué la féodalité terrienne et détruit la suprématie d'une caste privilégiée méprisable entre toutes.

Il dira qu'ils ont libéré le prolétariat des champs et des villes et qu'après avoir brisé ses chaînes, ils l'ont affranchi de l'alcoolisme, ils ont commencé à l'instruire pour l'émanciper spirituellement.

Il dira qu'une Russie d'esclaves est devenue par

eux une Russie d'hommes, debout, comme la France de la Révolution, contre les tyrans.

Puis il examinera leurs erreurs, qu'ils auront eux-mêmes signalées. Il jugera la part qui leur incombe et celle qui ne leur revient pas.

Quand il aura pesé le tout dans une balance exacte, au-dessus des préoccupations dont les spectateurs actuels sont assaillis, il décidera que les bolcheviks ont été les bons serviteurs de leur pays et du progrès humain.

Paris, 18 février 1922.

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