PREMIÈRE PARTIE
A travers Petrograd et Moscou.
En rentrant de Russie.
Au seuil de cette première partie où j'ai résumé mes impressions générales, je reproduis, parce qu'il situera mon récit, V article que je publiais dans 1/ Humanité le 10 août 192 1, surlendemain de mon retour en France.
Voici bientôt trois mois que nous sommes partis, que nous avons quitté nos familles, nos amis, avec la crainte — qui ne devait que trop se vérifier — de n'en recevoir aucune nouvelle, que nous avons tout abandonné de notre existence pour aller en Russie.
En Russie? Seuls des camarades de pensée et de lutte peuvent comprendre l'attraction irrésistible de ces mots : en Russie ! Au pays où flotte le drapeau rouge, au pays où pour la première fois la classe ouvrière a conquis le pouvoir, où pour la première fois elle essaie d'appliquer les principes pour lesquels nous vivons! En Russie...
Certes, je n'y suis pas parti — mes compagnons non plus, je le crois bien — dans l'emballement sentimental qui fut à son heure légitime, maïs dont l'instant est maintenant passé.
Parmi les motifs qui m'animaient, et dont je retrouve la trace dans mes notes, il y avait sans doute encore au premier plan l'attirance passionnée du milieu communiste, l'ardent désir de vivre au milieu de la plus grande expérience sociale qui ait jamais été tentée.
Mais il y avait aussi, et presque aussi tenaces, un besoin de curiosité pure, une volonté aiguë de voir, de me documenter.
J'en atteste les conversations que nous eûmes, mes compagnons et moi, pendant nos cinq jours de bateau, entre Stettin et Réval. Nous comprenions que l'heure de la foi mystique était révolue, que celle de la discussion critique était arrivée. Et nous sentions, par là même, qu'une lourde responsabilité pesait sur nous, qui avions accepté la charge d'aller étudier pour nos camarades les raisons de penser ce qu'ils ont simplement cru jusqu'ici.
La foi mystique eut encore une heure, une heure splendide, complète, d'abandon absolu !
Nous roulions déjà depuis longtemps, entre Réval et Petrograd, et nous avions une première fois mal dormi. Qu'on excuse ces détails prosaïques, mais on s'imaginerait à tort qu'un voyage en Russie, à l'heure actuelle, ressemble en quoi que ce soit à une partie de plaisir.
Depuis l'aube, nous contemplions ce paysage septentrional si nouveau pour la plupart d'entre nous, ce défilé doux et mélancolique sous le ciel pâle de prairies, de bouleaux et de petits étangs. Nous nous exaspérions à dénombrer les trous d'obus, les arbres massacrés, les tombes dont Judenitch, un des derniers assassins de l'Entente, a jonché la route en 1919, dans son offensive sur Petrograd.
Brusquement surgit la frontière russe!
Elle surgit sous la forme d'une barrière devant laquelle le train stoppa. D'un côté, des soldats esthouiens, correctement vêtus d'uniformes anglais. De l'autre, deux sentinelles de l'armée des Soviets, en haillons magnifiques, pieds nus, le fusil maintenu en bandoulière par une corde, auprès d'un mât en haut duquel flottait une étoffe jadis rouge sans doute, mais depuis longtemps incolore.
D'un bond nous fûmes à terre, étreignant à tour de rôle les mains des deux soldats, qui nous rendaient nos effusions avec une calme satisfaction. Ah ! comme nous l'avions espérée, cette frontière, et quelle Internationale nous nous étions promis d'entonner en la franchissant ! Pauvre
Internationale... Elle fut, avouons-le, lamentable, tant nos cœurs et nos gorges étaient serrés !
Mais ce fut bien autre chose quand, la barrière passée, le train stoppa de nouveau, en territoire russe cette fois, et que le chef du convoi nous harangua du haut du talus.
C'était un vieil homme grisonnant, qu'une capote noire à parements rouges de cheminot engaînait jusqu'aux pieds. La casquette à la main, les yeux en terre, il nous dit avec une simple et religieuse émotion :
a Je ne suis pas Lénine pour vous faire un discours. Je parle avec mon cœur. Mais nous savons tous que si nous avons la paix maintenant et si nous pouvons travailler à reconstruire, c'est à nos frères les^ ouvriers du monde entier que nous le devons. Vous êtes leurs délégués et je vous salue. Soyez les bienvenus dans la première Républiqu-e de la Fraternité humaine. »
Une acclamation enthousiaste sortit de nos poitrines quand notre ami Glozman nous eut traduit la harangue de ce simple, la plus belle que j'aie jamais entendue. Et cette fois V Internationale jaillit haute et claire, tandis que les soldats de l'armée rouge saluaient.
Minute symbolique, inoubliable pour nous, dont nous n'avons jamais sans doute retrouvé, et dont nous ne pouvions pas retrouver avec une intensité pareille la franche et pleine spontanéité ! ^ Nous avons connu d'autres instants d'admiration ^ et d'enthousiasme. Chacun de nous dira ici ses imoressions.
... Aujourd'hui, nous voici revenus et je revis intensément, en jetant mes regards en arrière, ces deux mois et demi de lourdes fatigues matérielles, de tension nerveuse continue, que rachètent amplement tant de curiosités satisfaites, tant d'émotions diverses et de sensations neuves.
T'ai h conviction que notre vovage aura été utile, puisque nous oouvons maintenant expliquer à nos camarades les raisons profondes qui leur
commandent d'aimer la Révolution russe, qui leur font une obligation stricte de la défendre de tout leur cœur et de toutes leurs forces.
C'est un hommage de respect et de piété que nous devons avant tout rendre à ce peuple merveilleux qui se sacrifie pour le triomphe de notre cause et qui souffre silencieusement des crimes de nos gouvernants.
Le voici qui entre avec la famine dans le plus angoissant des drames, car la nature lui est aussi cruelle que l'Entente et nulle étape du calvaire ne lui sera épargnée.
Saluons-le bien bas et, dans la mesure de nos forces, aidons-le de tous nos moyens.
Travaillons plus que jamais à démolir ces barrières ineptes que la haine et l'égoïsme capitalistes multiplient entre les nations. Jamais, je crois, je n'en ai mieux compris l'incohérence que pendant ces cinq jours où, roulant sans arrêt, j'ai parcouru, suivant les détours qu'une diplomatie d'enfants impose à qui n'est pas orthodoxe, les 3.000 kilomètres qui séparent Moscou de Paris.
Des plaines aux bouleaux blancs aux prairies sans fin des anciens domaines teutoniques, des monotones étendues de la Prusse aux citadelles industrielles de Rhénanie, de la vallée de la Meuse à celle de l'Oise qui sourient même dans leurs ruines, quelle richesse et quelle variété de couleurs !
Russie mystérieuse et captivante, « sainte Russie » qui ne t'offres jamais, qui ne fais rien pour séduire, mais au charme de laquelle nulle âme un peu tendre ne saurait résister !
Allemagne brutale et revêche, tout au long de laquelle on demeure émerveillé de la méthode unique qu'un peuple a su l'appliquer pour faire de, toi le plus étonnant des mécanismes producteurs !
France, mon pays, terre de finesse aimable, terre de généreuse douceur, pays exquis qu'on ne saurait ne pas aimer, quelles que soient ses erreurs et ses sottises !
Est-ce que tous ces aspects de la beauté profonde ne se complètent pas comme les couleurs que décompose le prisme s'additionnent pour donner la blancheur immaculée?
Quand donc les peuples comprendront-ils qu'ils ont besoin les uns des autres et que la paix harmonieuse et sereine, qui naîtra du socialisme seul, est comme la pure blancheur qui ne s'obtient que des couleurs juxtaposées !
CH£Z LENINE ET TROTSKI
Premières impressions.
Mon intention n'est pas d'écrire un journal de voyage et je note simplement, pour la clarté de mes explications, que notre délégation (i), après avoir quitté Paris le 17 mai 1921, Berlin le 24 et Stettin le 25, a débarqué le 29 à Réval, le ier juin à Petrograd et le 2 à Moscou; que je suis revenu à Petrograd en juillet pendant une semaine avec plusieurs de mes compagnons; que j'ai quitté Moscou le ier août pour rentrer à Paris le 7 par Riga, Vilna, Kœnigsberg.
Ceci dit pour n'y plus revenir. Plutôt qu'un récit de nos étapes matérielles, qui sont négligeables, j'exposerai celles de mes impressions qui marquent une étape spirituelle vers l'établissement r!u jugement que je me suis formé.
L'impression la plus complète qu'on ressente au début, c'est d'être « noyé ».
Elle a persisté chez moi trois bonnes semaines. Lorsqu'on éprouve certains besoins de logique, lorsqu'on ne peut vivre sans classer, sans méthodiser, on en souffre très péniblement.
ix) La délégation du Parti communiste français au Congrès de la IIIe Internationale, se composait de : Lucie Colliard (déléguée à la propagande), Delagrange (adjoint au maire de Péiigueux), Gaye (Bordeaux), André Julien (délégué à la propagande en Algérie), Lucie Leiciague et Loriot (du Comité directeur), André Morizet (maire de Boulogne-sur-Seine), Naegelen (Belfort), Boris Souvarine et Tommasi (du Comité directeur) , Vaillant-Couturier (député) .
Lentement, difficilement, on revient à la surface. On commence à comprendre, à comprendre au moins pourquoi l'on ne comprend pas.
On se rend compte que rien ne correspond de ce qui se passe en Russie avec ce qui se passe chez nous, que les mots n'ont pas le même sens, que les gens ne raisonnent pas, ne pensent pas comme nous raisonnons et comme nous pensons.
Leur pays est si vaste qu'ils ne conçoivent pas la notion de distance. Que voulez-vous? De l'une à l'autre des deux capitales, on compte six cents verstes, un peu plus de 600 kilomètres; la distance de Paris à Bordeaux. Voilà le plus médiocre des trajets courants.
S'agit-il d'aller du nord au sud? Il faut une semaine d'Arkangel à Odessa. D'est en ouest? Il y a plusieurs semaines de chemin de fer pour se rendre de la Baltique au Pacifique.
Lorsqu'on ne saisit pas la notion de distance, on ne saisit pas davantage la notion de temps. Qu'importe, lorsqu'on voyage pendant des jours et des jours, qu'on arrive un peu plus tard, un peu plus tôt?
Supprimez cependant la notion de temps. Essayez de la rayer de votre existence. Je vous défie, Occidental que vous êtes, de vous imaginer ce que cela donnera. Toutes vos occupations, toutes vos préoccupations par suite, sont dominées par le souci de l'heure.
Le Russe n'en a cure. C'est un animal fantaisiste et fantascrae. Vous êtes un animal réglé par l'habitude. Cherchez donc la commune mesure? Nitchevo...
Dans cet océan d'imprécision que représente pour des latins le monde slave, je plains celui qui tombe sans avoir quelque vieux marin pour le repêcher.
Le Russe est un mystique, dit-on couramment. Oui. Je ne discute pas le « charme slave ». Nous
l'avons tous goûté en lisant Tourgueniev ou Dostoïevski, en écoutant Rimsky-Korsakov ou Borodine. Bien des fois je l'ai éprouvé en Russie chez les gens, dans les choses, en parcourant cette campagne pelée^ si prenante.
Mais dans la vie pratique, on préférerait quelque clarté.
Je croyais, en arrivant à Moscou, trouver mon vieil ami Sadoul. Mais Sadoul voyageait alors en mission lointaine et, de tout notre séjour, nous ne devions pas le rencontrer.
La Russie soviétique possède heureusement un groupe français d'une quinzaine de membres auxquels nous avons pu nous adresser.
Plusieurs sont des « marins de la mer Noire », de la lignée de Marty et de Badina (i). D'autres ont appartenu, comme Sadoul, à la mission militaire. Quand elle a regagné la France, ils ont, comme lui, opté pour la Russie de la Révolution. Et ce n'est pas un médiocre sujet d'admiration pour nos camarades de là-bas. Combien de fois ai- je entendu l'un ou l'autre d'entre eux dire avec ce vieux fond de tendresse que leur inspire, malgré sa politique présente, la France républicaine :
« Il y a eu ici pendant la guerre des missions de tous les pays alliés. Mais seule, celle de chez vous nous a laissé des hommes. Votre peuple est le seul où l'idéalisme fleurisse vraiment. »
De ceux qui sont demeurés à Moscou en 1918, un seul appartenait, avant la guerre, à notre Parti. Les autres ont été conquis par le milieu, contagionnês par l'enthousiasme ambiant. Et certains venaient de bien loin.
Pierre Pascal, « cacique » de Normale, premier d'agrégation, était un catholique pratiquant. René Marchand, neveu du trop fameux Calmette, repré-
(1) Deux marins de la Mer Noire, Durand et Irlandais, ont été tués à Kiev en 1919 dans les rangs de l'armée rouge. Un autre Français, Barberet, est tombé en combattant comme volontaire à Odessa.
sentait à Pétersbourg en 19 14 le très conservateur Figaro.
Si je cite ces deux-là plutôt que les autres, ce n'est pas que nous devions séparer aucun d'eux dans notre amitié. Tous les « Français de Moscou » méritent notre affection et notre admiration comme ils ont mérité celles des Moscovites qui savent leur désintéressement et leur dévouement absolu à la cause.
Mais Pascal et Marchand, comme Victor Serge — Russe lui, mais Russe entièrement francisé — se sont institués nos mentors infatigables.
Les heures que Pascal nous a consacrées dans sa chambrette, à Julien et à moi, entre deux traductions pour les Affaires Etrangères, celles que nous a données Marchand, à Naegelen et à moi, dans son logis de l'hôtel Métropole, entre deux séances de dépouillement aux Archives, valaient pour les écoliers que nous fûmes les plus précieuses des « répétitions », comme les promenades et les visites accomplies avec Serge, lorsque la rédaction des publications de l'Internationale le laissaient de loisir, valaient les plus utiles des « leçons de choses ».
Nous aurions en vain cherché des guides plus instruits de la langue et des institutions, plus avertis des êtres et du milieu, d'une culture plus affinée, d'un jugement plus sain. Si nous avons, en deux mois, compris quelque chose d'un monde si différent, nous le devons à ceux qui nous ont conduits et éclairés. Je doute qu'aucun étranger, débarquant comme nous, se puisse trouver par chance en posture aussi favorable et ce m'est une très douce tâche que d'envoyer ici à mes amis lointains le souvenir fraternel que je garde des heures lumineuses vécues en leur compagnie.
L'arrivée, là-bas, n'est pas banale.
On a roulé deux jours de Réval à Petrograd dans le wagon-lit où l'on habite depuis quatre. On s'est
nourri de conserves achetées au départ, abreuvé d'innombrables tasses de thé puisées au samovar qu'on remplit d'eau chaude à chaque station.
Trois heures d'attente en gare de la Baltique, jusqu'à l'apparition du camion qui doit emmener la délégation à l'hôtel. Une course éperdue, sur une pyramide de sacs et de valises, à travers des rues défoncées dont le chauffeur évite les trous avec une adresse de singe.
Toilette — enfin ! — Réfection. Promenade rapide au sinistre, à l'horrible Palais d'Hiver et le long des quais de la prestigieuse Neva.
Course nouvelle en camion-tobogan d'un bout à l'autre de la Perspective Nevski. Embarquement à la gare Nicolas.
Reprise du voyage monotone, coupé de tasses de thé, à la lenteur duquel on s'habitue en même temps qu'à la rêverie vague.
Moscou, tout de même ! Nouvelle attente, nouveau camion, nouvelles montagnes russes.
« Vous êtes logés à l'International, place de l'Opéra ». On y va. Mais l'hôtel International est en réparations. Ni lits, ni lavabos, rien.
De bureau en bureau, on court après les autorisations, les papiers. On fait connaissance avec les « propusks », c'est-à-dire les cartes d'identité qu'on vous réclamera constamment.
Dans la nuit, vous êtes installés, trois par trois, quatre par quatre. Et, dès le lendemain, vous n'avez plus qu'à recommencer.
« Les Français vont à l'hôtel Lux». Bon! Ce ne sera qu'un camion de plus pour gagner la Tverskaya. Les formalités recommencent. On finit par se caser.
« L'hôtel Lux, c'est le caravansérail cosmopolite où cantonnent la plupart des délégués aux congrès périodiques. L'Europe y coudoie l'Asie, le noir et le jaune s'y mêlent au blanc, les langues s'y heurtent comme à Babel.
Nous y avons campé tout notre séjour. Campé, c'est le mot. Sur trois planches dissimulées par une
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mince paillasse recouverte d'un drap et d'aune couverture, nous avons dormi pendant le silence relatif que, de quatre à onze heures du matin (i)> troublaient encore les croassements des choucas, les épais corbeaux moscovites. A la table d'hôte, vers onze, dix-sept et vingt-trois heures, nous avons mangé ce qui était mangeable des nourritures mal préparées que comportait notre régime de faveur.
De là, nous sommes partis chaque jour pour notre congrès, nos enquêtes, dans les tenues de plus en plus abandonnées que commande l'accablant été russe et que l'aimable laisser-aller des habitants autorise.
Après le Congrès, les mêmes moyens nous ont ramenés à Petrograd où, dans un autre grand hôtel, nous avons mené semblable vie.
L'existence matérielle en Russie m'a laissé cette impression d'ensemble qu'elle correspond à peu près comme confortable à celle que l'on menait pendant la guerre, non pas dans les tranchées sans doute, mais dans les cantonnements du front.
Comme niveau-moyen et — si l'on ose dire — comme bien-être, il y a sensiblement analogie de conditions.
(i) L'heure est légalement décalée de trois heures et ce n'est pas une des choses qui facilitent le plus l'accoutumance.
La rue.
Le spectacle de la rue est partout pittoresque et partout amusant. En Russie, comme ailleurs. Les gamins de Moscou peuvent s'aligner avec nos gavroches. Et tout ce peuple a dans son allure, dans son parler, tant de bonhomie souriante et affable !
On le sent profondément imprégné d'esprit égalitaire et de simplicité. Il a la démocratie dans le sang, à coup sûr, car la Révolution est de trop fraîche date pour qu'il ait acquis déjà des habitudes que les peuples d'occident possèdent encore si peu.
Chez nous, l'ouvrier vainqueur afficherait dans toute sa personne l'orgueil de son triomphe. Quand il entrerait au « Club de la Noblesse », où siègent maintenant les syndicats, à la Bourse où se tient le Soviet des Mines, dans n'importe quel édifice affecté aux besoins nouveaux, on sentirait forcément chez lui le besoin de faire comprendre que « c'est nous qui sont les princesses ».
I/instinct de classe domine trop nos vieilles sociétés hiérarchisées pour qu'on y perde vite la notion du sacrilège. Souvent, dans les grands meetings qui se tenaient à l'Opéra, nous avons observé, mes compagnons et moi, les spectateurs faubouriens, paisibles et comme indifférents, que le hasard asseyait dans la loge impériale. Quelle satisfaction bruyante eut agité à leur place des commères parisiennes !
En Russie, la classe dominante, peu nombreuse, a disparu tout de suite et le passage de l'un à l'autre régime ne semble pas avoir laissé de traces profondes. Il s'est accompli comme un phénomène naturel.
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La rue est calme et bon enfant.
En deux mois, après avoir couru de jour et de nuit en tous sens, nous avons le droit d'affirmer que nous n'avons jamais assisté ni à une rixe, ni même à une querelle et qu'en dépit des sottises que débitent nos journaux, Moscou comme Petrograd jouissent d'une tranquillité que notre capitale pourrait leur envier.
Nous devons également proclamer que nous n'avons jamais vu un ivrogne. On ne boit en Russie que de l'eau ou du thé. Ce que n'a jamais essayé le tsarisme, qui cultivait la dépravation du moujik et qui en vivait, ce que n'ont jamais osé les états d'Europe, le bolchevisme l'a réalisé. La Révolution a tué l'alcoolisme et ceux qui de très haut lui donnent des leçons chaque jour pourraient, à cet égard comme à pas mal d'autres, se mettre à son école.
Là rue est triste aussi. On y sent partout la misère extrême du pays.
Elle se manifeste moins qu'on ne s'y attendrait dans le costume. Nous pensions tous trouver là-bas des gens en guenilles et nous avons sous ce rapport constaté une exagération. Les vêtements ne brillent pas, c'est entendu, par leur fraîcheur et la joie que témoignent ceux à qui l'on peut offrir quelque rechange prouve mieux que tous les discours la difficulté qu'on éprouve à se procurer quoi que ce soit.
Cependant, tant bien que mal, et plutôt mal que bien assurément, chacun parvient à se maintenir une tenue décente. La blouse des hommes est ordinairement propre et la plupart chaussent toujours la haute botte classique. Les femmes demeurent, comme partout, coquettes et l'on se demande par quel mystère elles arrivent, en ce pays où le moindre morceau de savon représente un trésor, à arborer continuellement ces robes de toile blanche qui moulent si joliment leur grâce svelte.
Je ne me charge pas d'expliquer, je constate. Le dénuement n'apparaît pas particulièrement dans la mise des passants et Wells, qui insiste tant, dans sa
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correction britannique, sur l'absence générale de linge, ne s'est peut-être pas suffisamment demandé avant d'écrire si le peuple russe avait jamais eu l'habitude d'en porter.
Mais ce qui frappe péniblement, c'est l'aspect même des êtres. Sur les visages comme dans les corps, on lit la misère physiologique, la sous-alimentation prolongée.
La femme qui passe, courbée sous son paquet, l'homme qui s'arrête pour lire les Izviestia collées sur un panneau, le gosse qui vend des graines de tournesol à l'entrée de la Place Rouge, on se demande souvent s'ils tiennent bien sur leurs jambes et s'ils ne vont pas défaillir tout à coup.
Par quels truquages vivent-ils? Mystère. Quelques marchés fonctionnent par-ci par-là, dont on pourchassait jadis les vendeurs puisque le commerce libre était défendu, mais qu'on tolère depuis la nouvelle orientation. Un surtout, sur le boulevard du nord, à la place Trubnaya, s'ouvre tous les matins.
C'est un décrochez-moi çà lamentable où tous les pauvres diables déversent les restes de leur mobilier, de leur garde-robe, dans l'espoir de réaliser quelques milliers de roubles pour améliorer leur ordinaire.
En un immense espace» les tréteaux s'alignent sur six ou sept rangées. Le paysan, bénéficiaire de la révolution, lui, profitant de ce que le parcours en chemin de fer est gratuit jusqu'à cinquante verstes, y apporte son beurre et sa farine blanche. Les petits artisans, les kowstari, y étalent leurs produits: objets en bois sculpté, peints de couleurs crues.
Mais auprès d'eux, le boutiquier qui n'a plus de boutique cherche à placer des résidus étranges. Du maigre tas de vieux clous jusqu'aux lames de rasoir usagées, de la broderie ancienne jusqu'au microscope, le déballage le plus hétéroclite se rencontre en ses mains.
La gêne de tous les intérieurs s'inscrit là en lettres qui ne trompent guère. Dans la foule compacte,
on croise continuellement l'homme qui tend sur ses bras un pantalon hors d'usage, la femme qui offre sans un mot une montre de forme désuète, des boucles d'oreille sans valeur, qu'elle a dû condamner en pleurant.
Je ne sais rien de plus navrant que ce pandemonium de toutes les pauvretés moscovites, conclusion de tant de drames intimes qu'on peut aisément se figurer.
On songe devant lui à nos bons bourgeois égoïstes qui condamnent froidement à la famine ce peuple incapable encore de subvenir à tous ses besoins. On pense à nos journaux immondes qui entretiennent, moyennant finance, la sottise de tous nos Prudhommes, à nos politiciens bornés qui bâtissent des discours ronflants sur le blocus et le fil de fer barbelé...
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La disparition des boutiques.
Ce qui, plus que tout le reste, confère aux capitales russes — comme aux autres villes sans doute — leur aspect caractéristique, c'est la disparition du petit commerce.
Imaginez des cités sans boutiques. Représentezvous les vitrines vides, les magasins et les échoppes fermés, 1* absence d'étalages.
La voie publique ne sert qu'à circuler. Les pié tons passent sans s'arrêter parmi les autos soviétiques rapides et les isvostchiks lambins. Le trottoii a perdu son existence marchande et la rue le plus clair de son animation.
La perspective Nevski, à Petrograd, ressemblait, dit-on, à nos boulevards. Aujourd'hui, les devantures des grandes banques, transformées en librairies officielles, y donnent seules de loin en loin, avec leur parure d'affiches de propagande illustrées, une note de couleur. La Morskaya et les rues voisines, où fourmillaient les magasins élégants, ressemblent aux avenues du château de la Belle au bois dormant.
A quel point on en est surpris, il est difficile de le dire. Lorsque nous traversâmes Petrograd à notre arrivée en Russie, nous en ressentîmes une impression très forte, quoique aucun de nous n'eut connu la ville sous son aspect ancien. Impression que nous ne retrouvâmes pas d'ailleurs quelques semaines plus tard, soit que nous eussions déjà subi l'accoutumance, soit que l'évolution dont je parlerai tout à l'heure commençât à se faire sentir dès ce moment.
Moscou, qui a conservé plus d'habitants que Petrograd et qui abrite les ministères, est beaucoup plus vivant. Mais là aussi, avec la suppression du petit
commerce, tout ce qui n'est pas devenu magasin soviétique demeure fermé et comme à l'abandon.
Il faut se promener dans le quartier où se brassaient autrefois les affaires pour comprendre l'importance du trafiquant dans l'existence des villes.
Près du Kremlin, le Kitaï-Gorod (i), entouré de son enceinte ancienne, enfermait dans ses rues étroites la plupart des maisons de commerce. Dans l'Ilinka se trouvaient les banques, dans la Nikolskaya les innombrables marchands d'accessoires religieux. Le Gostini Dvor, la « Maison des Etrangers )) — qui a son pendant sur la Nevski à Petrograd — entassait en un vaste bazar les vendeurs de pierres fines, de fourrures, d'étoffes venus de toutes les régions de l'empire avec tous les petits mercantis juifs ou chrétiens. A ceux qui souhaitaient une installation plus moderne, les trois galeries vitrées construites il y a trente ans le long de la Place Rouge (2), véritable fourmilière à trois étages, offraient un millier de bureaux.
Le Kitaï-Gorod, aujourd'hui, est tombé dans une léthargie quasi totale. Le bazar est fermé. Dans quelques banques, à l'agence du Crédit Lyonnais par exemple, fonctionnent des administrations publiques. Le Commissariat du ravitaillement s'est installé dans une partie des galeries.
Le grouillement dont le seul aspect des lieux indique quelle devait être l'intensité s'est arrêté comme sous le coup d'une baguette magique et la vie s'est tout d'un coup figée.
Faut-ii s'en attrister ou s'en réjouir? Je n'examine
(1) « C'est-à-dire la ville chinoise. Les Russes appellent la Chine : Kitaî, centre; et la ville chinoise de Moscou, où jamais n'a habité un Chinois, n'est pas autre chose que la cité ou centre de la ville. » (Tissot, La Russie et les Russes.)
(2) Le nom de la Krasnaya — Place Rouge — ne lui vient pas dé la Révolution. Elle s'est toujours appelée ainsi, peutêtre parce qu'elle a vu s'accomplir plusieurs des événements sanglants de l'histoire russe, comme le massacre des Strelitz, ou bien tout simplement parce que le rouge était la couleur dont on badigeonnait les bâtiments officiels.
pas la question pour l'instant. Les bolcheviks, en adoptant la « politique nouvelle », semblent bien reconnaître qu'ils ont supprimé trop vite le petit commerce et la petite industrie, à l'activité desquels la grande production nationale ne peut suppléer dans l'actuelle désorganisation du pays.
Nous étudierons ce point avec eux. Je m'en tiens, en ce moment, à la description extérieure. A ce point de vue, il est impossible de ne pas le reconnaître, la disparition de la boutique enlève aux villes un élément important d'animation et de gaieté. On peut concevoir aisément pour les cités de l'avenir d'autres sources de joie que le mercantilisme. Mais tant qu'on ne l'a pas remplacé, sa mort laisse un vidé qu'on ressent tristement à Petrograd et à Moscou.
Les bolcheviks au reste ressuscitent son cadavre depuis leur nouvelle orientation. Nous étions en Russie à l'époque précise du tournant et j'ai pu assister aux premières manifestations du réveil du petit commerce.
Manifestations d'une faiblesse touchante, presque naïvement ridicule! En une vitrine longue de dix mètres, deux chapeaux de femme démodés se faisaient vis-à-vis. Ailleurs, une paire de souliers se battait en duel avec une paire de pantoufles. A la devanture d'un restaurant réouvert sur la Nevski, un hareng saur, pour mieux aguicher les gourmands, s'adjoignait un tube de saccharine.
Manifestations importantes néanmoins, car elles suffisaient à transformer le coup d'œil général et parce que leur soudaineté, leur multiplicité au lendemain des autorisations légales permettaient de orêvoir avec quelle rapidité renaîtrait la « petite bourgeoisie ».
Si j'en crois les on-dit, la résurrection, depuis l'été dernier, a été foudroyante et la cité endormie qu'il nous a été donné de contempler ne sera bientôt plus qu'un souvenir.
Comment la Révolution s'est accomplie.
En parcourant Moscou, comme nous le faisions, en tous sens, il nous arrivait fréquemment de découvrir sur les parois des maisons, sur les murs des édifices, les traces des combats de la Révolution.
Les portes du Kitaï-Gorod, l'enceinte du Kremlin sur la Place Rouge, sont criblées de trous qui ne trompent pas. Près de la porte Ilinskiya, une délicieuse église à la coupole bleue est toute mouchetée par les balles. Mêmes certaines façades, comme celles de la Douma ou de l'hôtel Métropole, ont été endommagées par des obus. Sur le boulevard Tverskoï, plusieurs maisons démolies par l'artillerie rappellent le triste paysage de nos villages du Nord.
(( Maintenant que je connais la topographie de la ville — dis- je un jour à l'un de nos camarades — expliquez -moi donc comment la Révolution s'est accomplie?
— Mais il n'y a pas eu de révolution — répondit-il — au sens où vous l'entendez du moins. On s'est battu, sans doute, mais peu. La lutte a été courte. Les bolcheviks ont recueilli, dans la dissolution générale, un pouvoir qu'on leur a à peine disputé.
« Vous vous souvenez que de premières émeutes s'étaient produites les 3 et 4 juillet 19 17, après la dernière offensive commandée par Kerenski. Notre parti ne s'y associa pas. Lunatcharski et Trotski furent emprisonnés, Lénine et Zinoviev durent se cacher, mais les ouvriers des usines de Pêtrograd avaient agi spontanément, sous l'impulsion peutêtre des anarchistes, le Comité Central restant à l'écart de la révolte qu'il trouvait prématurée.
(( A partir de cet instant, au contraire, il prépara l'insurrection, et de la manière la plus ouverte. Zinoviev, Kamenev, Rykov hésitaient encore, mais Lénine, Trotski, Bukharine prêchaient l'action et Lénine déclarait publiquement : l'heure est venue !
« Le 24 septembre, à l'élection des Doumas municipales de Moscou, le « parti de l'insurrection » obtenait la moitié des suffrages. A la fin du mois, dans une réunion du Comité Central qui se tint à Petrograd chez le menchevik Suklianov, on "décida de profiter de la première occasion. .
(( On se cachait si peu qu'une dizaine de jours avant le 25 octobre, dans une conférence du parti bolchevik à Moscou, Siemachko, Ossinski, Sinirnov, Lomov, Bukharine et Jakovleva démontrèrent scientifiquement à leur auditoire que, s'il ne se produisait pas un changement de régime, la Russie allait se trouver ruinée par l'arrêt des chemins de fer, par la famine, et, que l'assemblée vota dans le plus grand calme, à l'unanimité, le principe d'une insurrection qu'elle considérait comme fatale.
« Jamais révolution ne s'accomplit mieux à l'heure choisie d'avance et, pour ainsi dire, annoncée (1).
(( Kerenski exigeait le départ au front des régiments révolutionnaires. Ils refusaient de partir. Les élèves de l'école militaire d'Oranienbaum marchèrent sur Petrograd, mais leur troupe fondit en route. L'agitation grandissait dans la capitale.
(( Vous avez vu Petrograd? La Neva traverse là ville en arc de cercle, comme la Seine traverse Paris. Le Palais d'Hiver, où siégeait Kerenski est,
(1) « La date de la Révolution d'octobre avait, pour ainsi dire, été 'fixée à l'avance au 25 octobre (7 novembre nouveau style), non dans le secret, mais publiquement. Et la Révolution eut lieu à date fixée. L'histoire connaît un grand nombre de révolutions et d'insurrections, mais elle ne nous offre pas d'autre exemple d'une insurrection de classe opprimée se produisant à date fixée et victorieusement. L,a Révolution de novembre est unique. » (Trotski, Correspondance Internationale, 9 novembre 1921.)
comme les ministères* sur la rive gauche. Kerenski, pour isoler les faubourgs de la rive droite, imagina de faire lever les ponts.
« Il n'avait pas réfléchi qu'il permettait ainsi aux navires de remonter le fleuve. Les marins de la canonnière Aurora vinrent is'embosser idevant le Palais d'Hiver et lui envoyèrent une demi-douzaine d'obus. Cela suffit. Kerenski disparut sans insister. -Le Comité Central installé à Smolni et le Comité militaire révolutionnaire prirent le pouvoir, firent occuper la poste et le Palais, que gardait un bataillon de femmes.
« La Révolution i à Petrograd, s'est accomplie le 25 octobre en quelques heures, aussi simplement que je viens de vous le conter.
« A Moscou, la bataille a duré un peu plus longtemps.
(( Le Comité Central bolchevik disputait le pouvoir à la Douma municipale, où mencheviks et socialistes-révolutionnaires possédaient la majorité et que présidait le socialiste-révolutionnaire de droite Rudnev.
« Mais, dans les Doumas de quartier, les élections nouvelles avaient amené l'effondrement des partis du centre. Dans 14 sur 17 d'entre elles, bolcheviks et cadets se trouvaient face à face. Les bolcheviks réunirent le 23 les Doumas de quartiers et formèrent le Soviet des Doumas qui déclara dissoute la Douma municipale.
(( Rudnev répondit le 24 en constituant un Comité de salut public avec des socialistes-révolutionnaires et quelques cadets dont Astrov et Kichkine.
« Le 25, les deux Soviets des soldats et des ouvriers élurent un Comité révolutionnaire militaire; 394 voix désignèrent les bolcheviks Oussiévitch, Muralov, Smirnov et Lomov, 106 les mencheviks Nikolaiev et Teytelbaum et un délégué d'un groupe secondaire nommé l'Union, Konstantinov. Ces derniers devaient se retirer trois jours après.
« Telle était la situation lorsqu'on apprit le 26 les événements qui s'étaient déroulés la veille à Pe-
trograd. Les délégués du Soviet venaient de voir Rudnev, qui avait brutalement exigé la dissolution du Comité militaire et menacé de bombarder la maison où se tenait le Soviet, dans la Tverskaya, celle où se trouve aujourd'hui les services municipaux de Kamenev.
«.Une lutte armée devenait inévitable. Elle allait durer une semaine.
« Rudnev disposait d'une dizaine de mille hommes, commandés par le colonel Riabtsev, dont les junkers, c'est-à-dire les élèves des écoles militaires, troupe d'élite armée de mitrailleuses et possédant des autos blindées, formaient le noyau. Avec le peuple se trouvaient les régiments d'infanterie casernes à Moscou, la 1™ brigade d'artillerie avec six batteries légères et quelques grosses pièces, un bataillon cycliste et des soldats venus de Dvinsk, de Pavlosk et de Kostroma.
(( Les junkers manœuvrèrent pour entourer le Soviet et le séparer des faubourgs. Ils y arrivèrent presque le 29, mais furent repoussés le 30.
« On se battit surtout dans le Kremlin. Des soldats bolcheviks le gardaient, mais les junkers occupaient les portes de l'enceinte. Le 28, ils persuadèrent au commandant, le letton Berzine, qu'ils étaient maîtres de Moscou et lui donnèrent vingtcinq minutes pour capituler. Berzine, abusé, rendit la place.
« A leur tour, les junkers se virent assiégés. On hésita à bombarder le Kremlin. Finalement on s'y décida (1). Le 2 novembre, Rudnev sollicita un armistice et à 4 heures, ses troupes déposèrent les armes.
« La Révolution triomphait.
« Le peuple, comme toujours, montra trop de mansuétude.
« Il accorda la vie et la liberté aux junkers, qui
(1) Voir pour cet épisode le début du chapitre sur I^unatcharski.
en profitèrent pour aller fomenter des soulèvements à laroslav, dans le Donetz et sur la Volga (i).
« Tandis qu'il pratiquait une clémence systématique — ce qu'on a nommé la terreur rouge n'a commencé que bien plus tard, sous la pression de la nécessité — les bourgeois, les petits bourgeois, les étudiants s'étaient montré féroces. Les patrouilles blanches avaient massacré au hasard pour noyer la révolution dans le sang.
« Au Kremlin, après la capitulation de Berzine, les junkers avaient fusillé toute la garnison, composée d'hommes du 56e et du 193e d'infanterie. Même les ouvriers de l'arsenal, qui s'étaient tenus à l'écart de la bataille, avaient été massacrés par eux devant le monastère de Chudov, dont vous avez vu qu'on répare en ce moment la façade, que leurs mitrailleuses avaient fortement endommagée.
« Vous connaissez les tombes qui s'alignent sur la Place Rouge, le long du mur du Kremlin. Les victimes des blancs dorment là sous les fleurs que nous entretenons oieusement ».
(1) Voir sur ce point le chapitre : oc Quatre années de guerres civiles. »
La Dictature du Prolétariat.
La Tché-ka.
Depuis la Révolution d'octobre, depuis les événements que je viens de retracer, la Russie, s' acheminant vers l'établissement d'un régime communiste régulier, vit sous le régime de la « dictature du prolétariat » .
Dictature du prolétariat, voilà des mots qui ont fait couler des flots d'encre dans toutes les polémiques sur la Russie révolutionnaire !
Comme s'ils étaient nouveaux ! Comme si Marx et Engels, lorsqu'ils lançaient le « Manifeste Communiste », ne les avaient pas, dès 1848, prononcés! Comme si tous les partis qui, depuis soixante-dix ans, se sont proclamés marxistes, ne les avaient pas toujours inscrits dans leurs programmes !
Sérieusement, peut-on concevoir le passage d'un régime à un autre sans une période de gouvernement provisoire? Lorsqu'il s'agit surtout de changer, non plus un personnel politique, comme dans les révolutions du passé, mais les bases mêmes de l'ordre social, comme notre Parti se le propose, peut-on ne pas prévoir que la prise du pouvoir — ce que nous appelons la révolution — sera fatalement suivie d'une période de transition pendant laquelle des hommes investis de la confiance du prolétariat vainqueur exerceront le pouvoir avec des moyens dictatoriaux ?
On ne devrait pas avoir besoin de discuter cela. Je sais bien qu'on s'en prend moins au principe de la dictature, sauf dans quelques cercles anarchistes où l'on s'effraie de certains mots, qu'à l'application qu'on en aurait fait en Russie.
La .« terreur rouge » régnerait là-bas, d'après notre bonne presse. Les bolcheviks, depuis quatre
ails, inonderaient dé sang leur pays. La Tché-ka, l'effroyable Tché-ka, commettrait crime sur crime. Et, dans la République des Soviets, nul ne vivrait qu'en proie à l'angoisse, sous le coup de prochaines persécutions.
Tous les mouvements populaires, même les plus courts, même les plus calmes, ont été taxés de cruauté. Sur tous, les rédacteurs ont répandu la même légende. Des soldats de l'ordre sciés entre deux planches en 1848 jusqu'aux pétroleuses de la Commune, il n'y a pas. de calomnies que n'aient inventées ceux qui avaient à répondre pour leur compte des assassinats de juin ou des massacres de la semaine de mai.
Il ne faut pas s'étonner que la révolution bolchevik subisse les mêmes outrages que ses devancières. Les émigrés russes et les conservateurs de tous pays ont de l'argent pour payer les journaux et la haine du communisme prévient en faveur de leur thèse les nigauds du monde entier.
Les bolcheviks ont exécuté des gens. Parbleu ! Depuis quatre ans les complots succèdent aux complots^ les soulèvements aux soulèvements. A chaque tentative d'invasion, des mains se sont tendues de l'intérieur vers les aventuriers blancs. Il a bien fallu se défendre.
En juillet, j'ai vii moi-même, a Pierre et Paul, le jour où je visitais la sinistre forteresse où furent pendus les Décabristes, où tant de « nihilistes » moururent dans les cachots du râvelin d'Alexis, des soldats amener une douzaine d' hommes que venait d'arrêter la Tché-kà.
Et puis?
La question que doivent se poser les esprits sérieux, ce n'est pas de savoir sî le sang coule. Il en coule à la guerre, il en coule dans toute révolution. C'est de savoir s'il n'en coule pas inutilement, si l'inéluctable devoir de défense ne couvre pas d'abus, de vengeances ou d'exactions.
J'ai acquis la conviction, après m 'être informé auprès des hommes les plus dignes de foi, que l'Iris-
toire de la « terreur rouge » est un des bourrages de crâne les plus éhontés auxquels se soient livrés les adversaires du communisme et que les bolcheviks, en matière de répression comme en toute autre, ont accompli ce qu'il était possible d'accomplir avec les moyens et les éléments dont ils disposaient.
L'organisme qu'ils ont créé, la Tcherzvytchaïka ou Commission Extraordinaire, qu'on nomme par abréviation Tché-ka, porte exactement ce titre : Commission Extraordinaire pour la lutte contre la contre-révolution, la spéculation et les crimes commis par les fonctionnaires dans l'exercice de leurs fonctions.
Ses attributions ne se limitent pas, on le voit, à la répression des complots. La Tché-ka collabore activement à l'œuvre de reconstitution économique du pays. Elle recherche les stocks de matières premières ou de denrées dissimulés, veille à l'observation des règlements de travail, poursuit les fonctionnaires peu scrupuleux.
Ces besognes l'occupent de plus en plus, tandis que diminue d'importance la tâche de défense du régime. Et l'on pourra voir par l'exemple que je cite au chapitre sur « l'Electrincation » que ses interventions sont d'une utilité première.
Il existe une Commission Extraordinaire près le Conseil des Commissaires du peuple ; c'est celle qu'on nomme la Vé-Tché-ka. Il en existe également une près le Soviet de chaque Gouvernement.
Chacune a à sa tête un présidium plus ou moins nombreux, qui comprend pour la Vé-Tché-ka quinze membres, désignés pour celle-ci par le Conseil des Commissaires, pour les autres par le Comité exécutif du Soviet.
Le présidium juge lui-même les affaires que lui transmettent les juges d'instruction ou bien il les renvoie devant les tribunaux révolutionnaires lorsqu'il veut leur donner de la publicité.
Les membres des présidiums sont des militants connus et insoupçonnables. Le président de la Vé- Tché-ka, Djerzinski, est une sorte d'ascète dont
on conte que, lorsqu'il était prisonnier en Allemagne, il sollicitait les corvées les plus désagréables pour montrer que le rôle d'un communiste est de donner l'exemple partout où il se trouve.
Commissaire du peuple à l'Intérieur, président de la Commission du Donetz et chargé d'organiser les transports par eau, Djerzinski ne dirige plus la Vé-Tché-ka qu'en titre. Il y est suppléé par Unschlicht, auparavant membre du Conseil militaire du front ouest, ancien militant du Parti universellement estimé.
Pour les Tché-ka de gouvernement, voici des chiffres qui indiquent comment elles sont constituées : En IQ20, une conférence de leurs présidents et vice-présidents s'est tenue à Moscou. Sur 69 présents, on comptait 45 ouvriers, 13 paysans et 11 intellectuels. Tous appartenaient au Parti et 28 d'entre eux lui appartenaient déjà sous le tsarisme.
Ce n'est pas dans ce personnel de révolutionnaires dévoués à leurs idées qu'on peut rencontrer des éléments indésirables. Le personnel subalterne malheureusement ne se recrute pas avec autant de facilité. Il compte une forte proportion de communistes, mais il ne compte pas que des communistes.
On ne doit pas oublier que, comme Zinoviev l'a rappelé dans le discours qu'il prononça au congrès de Halle, avant la constitution du Parti Communiste Allemand, les bolcheviks ont perdu plus de 300.000 d'entre eux dans les guerres qu'ils ont dû soutenir et que leur vieille garde a disparu en grande partie ; qu'ils ne sont pas assez nombreux pour oourvoir eux-mêmes à tous les emplois et qu'ils ont dû recourir souvent à des communistes de fraîche date venus à eux pour profiter des avantages du pouvoir ou à d'anciens fonctionnaires du régime précédent.
Qu'il se trouve parmi ceux-ci, Juges d'instruction, agents secrets, employés de tous rangs, des personnages capables d'abuser parfois de leur puissance, c'est ce dont on ne saurait douter lorsqu'on sait que la Commission Extraordinaire elle-même a fait fusiller à maintes reprises des dizaines de ses agents.
30 CHEZ LENINE ET TRQTSKI
Malgré l'insuffisance de ses cadres, qui tient à l'infériorité générale de l'instruction populaire et à laquelle on doit reprocher ceux des abus qui se sont réellement produits, on ne saurait en bonne justice penser de l'action de la Tehé-ka tout ce qu'on en penserait si l'on ajoutait foi aux légendes colportées.
A croire les feuilles publiées en Europe par les blancs, on s'imaginerait que les bolcheviks ont, d'un bout à l'autre de la Russie, fusillé des gens par centaines de mille. De là à la réalité, il y a loin.
Pierre Pascal, dont j'ai déjà dit que sa haute intégrité était égale à son intelligence critique, a publié la statistique des exécutions capitales en 1918 et
IQIQ (1).
« A travers toute la Russie soviétiste — écritil — au cours de deux années de révolution, après presque cinq cents complots contre-révolutionnaires de toutes sortes et une cinquantaine de bandes de brigands découverts par les Commissions Extraordinaires, après les attentats systématiques de 19 18 contre les communistes les plus respectés (2), après les tentatives d'espionnage et de trahison de milliers d'anciens policiers, officiers, propriétaires, et cela en pleine guerre extérieure et intérieure, au milieu d'un perpétuel danger de mort pour la République soviétiste, les Commissions Extraordinaires ont exécuté 9.641 individus, les tribunaux révolutionnaires ont prononcé moins de 500 condamnations à mort en majorité conditionnelles et n'ayant jamais été suivies d'effet.
« Mais, pour pouvoir juger, il faut faire la philosophie de ces chiffres. Or, sur les 9.641 fusillés des Commissions Extraordinaires, il y a près de 2.600 criminels de droit commun, gros spéculateurs, fonc-
(1) En Russie Rouge, par .Pierre Pascal, brochure éditée par L'Humanité , iQ2ir
(2) Contre Lénine et Zinoviev, contre Ouritzki, président de la Vé-Tché-ka et Volodarski. Ces deux derniers ont été tués, Lénine grièvement blessé.
A TRAVERS PETROÇRAD ET MOSCOU 3l
tionnaires prévaricateurs et surtout bandits dangereux et incorrigibles, tristes produits d'une société mal organisée, plus dangereux que jamais en période troublée, dont l'ordre révolutionnaire exige l'impitoyable extermination.
« Reste exactement 7.068 conjurés, espions, organisateurs de soulèvements et autres contre-révolutionnaires actifs pris sur le fait, fusillés dans toute la Russie au cours de deux années de guerre civile.
« Sur ce nombre, 5.513 reviennent à l'année 1918 et seulement 1.555 à 1919 ».
Sept mille exécutions politiques en deux ans, alors que la Russie était assaillie de toutes parts !
J'ai tenté d'obtenir des chiffres analogues pour les deux années suivantes, sans pouvoir me les procurer exactement. Des évaluations approximatives m'ont été faites par des hommes que je crois dignes de toute confiance.
La plus pessimiste atteint le total de douze à quinze mille pour les quatre années de la Révolution.
On peut regretter certes même ce chiffre. On peut déplorer, c'est entendu, qu'il y ait eu même un individu fusillé. Mais si l'on s'efforce à quelque impartialité, il faudra mettre en regard que la Russie révolutionnaire n'avait le choix qu'entre vaincre et mourir et qu'elle compte une population de 130 millions d'habitants.
A ceux qui se refuseraient à faire cet effort d'impartialité, les bolcheviks pourront toujours opposer le chiffre des victimes massacrées par leurs ennemis.
J'en donnerai quelques aperçus dans le chapitre sur « La Guerre Civile ».
Pour mes compatriotes trop pressés de vitupérer les « Terreurs Rouges » et d'oublier les « Terreurs Blanches » qui les ont toujours dépassées de bien loin, je me bornerai à leur rappeler que si la Révolution soviétiste a fusillé en quatre ans de douze à quinze mille Russes, l'armée de Versailles en 1871 a couché en huit jours trente-cinq mille Communards sur le pavé de Paris.
Ce qu'était la police tsariste.
Je ne puis quitter le chapitre des Commissions Extraordinaires sans ouvrir, si rapidement que ce soit, celui de la police secrète du tsarisme, ni parler de la Tché-ka sans m'arrêter un seul instant sur l'Okhrana.
On a trop souvent eu à s'occuper de celle -ci dans les années qui précédèrent la guerre, l'attention publique a trop fréquemment été frappée par ses méfaits, par ses scandales, l'affaire Azev — entre tant d'autres — reste encore présente à trop de mémoires pour que je ne rapporte pas ce que j'ai pu apprendre sur cette question.
Un matin, pendant notre séjour à Pétrograd, nous avions fait l'ascension du dôme de Saint-Isaac, pour contempler dans son ensemble, sous un soleil de feu, l'immense panorama de la ville.
A nos pieds, entre l'église et la Neva, s'étendait le jardin où Catherine II a élevé à la gloire de Pierre le Grand la belle statue équestre que sculpta Falconet.
Serge (i), notre inlassable guide, nous expliquait : C'est dans ce jardin que se rassemblèrent en 1825 les Décabristes et que Nicolas I les fit prisonniers. Ici, c'est l'Amirauté ; là, le Saint-Synode, puis le Sénat...
« Tiens, le Sénat ! — fît-il — il faut que je vous y mène. C'est là qu'on a réuni les archives de la police tsariste ».
(1) Victor Serge a publié, dans les numéros du Bulletin Communiste des 10 et 17 novembre 1Q21, nne étude documentée sur Les méthodes et les procédés de la police russe.
Pensez si nous fûmes alléchés ! Nous nous y rendîmes, aussitôt redescendus sur terre.
Un vieux bâtiment sans style, comme la plupart des bâtisses officielles de l'ancien régime. Une salle des séances quelconque, avec des portraits de tsars et de tsarines couverts de journaux, conservés avec le soin qu'ont apporté les bolcheviks à préserver tout ce qui peut offrir un intérêt artistique ou historique. Peu de chose, somme toute, rien qui mérite la visite. Mais...
Mais, dans les bureaux, par derrière, lorsqu'un des conservateurs veut bien, comme l'aimable fonctionnaire à qui nous déclinâmes nos qualités, nous ouvrir les portes, armoires et tiroirs, quelles richesses documentaires, quel amoncellement de papiers prodigieux ! De quoi remplir de joie, pour des années et des années, des centaines d'âmes charmantes d'archivistes.
Toute l'histoire du mouvement révolutionnaire russe est là. L'Okhrana, la sinistre Okhrana l'a pieusement enregistrée jour par jour, mise sur fiches, rassemblée par registres, classée par dossiers, pour les besoins de la défense du régime.
Voici d'abord la « Chambre des Provocateurs », dont ceux-là mêmes qui en ont la garde ne prononcent le nom, aujourd'hui encore, qu'en baissant la voix.
Soixante tiroirs, pas un de moins, sont remplis de petits cartons, dont chacun porte le ou les sobriquets d'un homme avec son véritable nom. Les dossiers auxquels ils renvoient emplissent des armoires. On m'en ouvre, au hasard, quelques-uns. Je vois des papiers sur le pope-traître Gapone, sur Landesen, l'étonnant Landesen qui fomenta vers 1890 un complot en France, écopa deux ans de prison qu'il ne fit pas, regagna la Russie, puis... revint à Paris comme attaché d'ambassade se faire, sous le nom de Harting, décorer de la Légion d'honneur par je ne sais lequel de nos ministres.
Voici les dossiers des militants que les provocateurs surveillaient. Quelle superbe ordonnance.
quelle méthode ! Les lettres qu'échangeaient entre eux les suspects, interceptées, calquées, copiées, s'empilent chacune à sa place. Elles sont datées de Bâle, de Genève, de Munich, de partout. C'est à croire que les employés des postes du monde entier appartenaient à la police secrète. Recommandées, chiffrées, écrites à l'encre sympathique, n'importe ! Tout ce qui sortait des mains d'un révolutionnaire russe produisait aussitôt un double, rangé là.
On le lisait, dépouillait, analysait, annotait. Chaque dossier contient un schéma. D'un rond représentant l'intéressé partent des lignes conduisant à d'autres ronds, qui figurent ses correspondants. Dans chaque rond, un confetti, bleu, rouge ou jaune indique si le propriétaire est social-démocrate, socialiste-révolutionnaire, anarchiste. Un numéro inscrit sur chaque confetti permet de connaître illico tous les dossiers à consulter.
Le suspect se déplace-t-il ? Un trait l'indique : parti pour X... tel jour. Au bout du trait, un rond, avec un nom de pays. Autour du rond, des confettis multicolores indiquent les individus de telle ou telle fraction qu'il a visités.
Du premier coup d'œil, on peut suivre la viede l'homme et connaître ses relations. Et l'on cons-, ti tuait pour chaque parti, pour chaque ville, un dossier annuel avec d'analogues schémas. De sorte qu'on pouvait suivre aussi la vie des groupes, savoir leur composition, leurs réunions, en déduire leurs projets.
Un autre fichier, plus général, renvoie aux dossiers de tous les gens de tous pays et de tous ordres auxquels la police du tsar s'intéressait.
Celui-là est formidable et les petits cartons qui le composent emplissent des boîtes et des boîtes, des tiroirs et des tiroirs. Plusieurs pièces suffisent à peine à le contenir. Les tables sont chargées de liasses.
On y trouve de tout, me dit l'un de nos guides : de hauts fonctionnaires, des gens de la cour, voire
des membres de la famille impériale, des hommes politiques et des socialistes étrangers. « Regardezvous même au hasard, — ajoute-t-il — vous trouverez certainement des gens de connaissance ».
Naegelen, qui m'accompagnait, me dit en riant : « Regarde donc à ton nom, d'abord. On ne sait jamais !»
On ne sait jamais, bien sûr. Il y a neuf ou dix ans, je me suis fait délivrer un jour un passeport que désirait Roubanovitch pour un camarade russe qui voulait rentrer -au pays et qui a été pendu peu après, le malheureux. Pendu sous mon nom, peutêtre. Savoir si je retrouverai là la trace de « ma » pendaison ?
Nous cherchons... Cela y est! « Morizet, Paris ». Voilà ma fiche ! Mais il ne saurait s'agir de la même histoire, car on me traduit la suite : « Dossier ouvert en iSqS. Lettres 1903 ». Qu'est-ce que cela peut bien signifier ? 1898 ? J'appartenais au groupe des Etudiants Collectivistes, qui comptait nombre de Russes. L'Okhrana nous surveillait sans doute. 1903 ? J^i comme un souvenir d'avoir correspondu, avant le Congrès d'Amsterdam, avec Plekhanov. On va chercher le dossier. Nous verrons bien.
En attendant on nous montre la bibliothèque qui contient une précieuse collection de journaux et brochures subversifs. Certains, fort anciens, sont copiés à la main. Voici le fameux faux « Manifeste d'Alexandre II » de 1863, qui annonçait au peuple la suppression des impôts. Voici les proclamations qu'à l'occasion des premiers attentats lança le groupe héroïque de la « Narodnaïa Volia ».
Et voici, dans un autre meuble, le journal hebdomadaire et les résumés annuels que l'Okhrana rédigeait pour le tsar, en dehors de ses rapports particuliers. Aucun volume ne manque depuis le début : 1826. Tous s'alignent sur les rayons, dans de superbes reliures et l'on peut cueillir au hasard : tous sont annotés par les mains Impériales. Lorsque aucune observation ne figure en marge, un trait de crayon rouge entre deux points, visa traditionnel, témoigne
constamment de l'attention qu'un auguste imbécile apportait à l'étude des rapports policiers.
Que d'efforts perdus ! Et de temps ! Pourquoi faire ? Alexandre II, après s'être livré pendant vingt-six ans à ce travail stupide, n'en est pas moins tombé sous les coups de ceux qu'il traquait. Nicolas II, après vingt-trois années d'abrutissement semblable, n'en a pas moins perdu sa couronne et la vie. Plehve est mort, lui aussi. Et le grand duc Serge. Et combien d'autres ! Les poursuites et les exécutions ont-elles jamais empêché quoi que ce soit?
Ah ! si ceux' qui ont conçu, monté, entretenu le merveilleux mécanisme dont ces archives conservent le souvenir avaient employé au développement de leur pays la moindre parcelle de la méthode qu'ils appliquaient dans le fonctionnement de leur police, quelle nation serait aujourd'hui la Russie !
Nous nous communiquions ces réflexions les uns aux autres tout en descendant l'escalier. Et nous gagnions, en discutant, la place lorsqu'une voix me rappela : « Camarade, camarade, votre dossier... » C'est vrai, je l'oubliais, que diable! a II a été détruit, on n'en retrouve pas trace... »
Hélas î hélas! Je ne saurai jamais en quoi j'ai pu occuper l'Okhrana !
La vie matérielle. — Le « payoc ».
« Je vois bien — dis- je un jour à plusieurs de nos amis — comment fonctionne le régime politique. Le mécanisme soviétique n'offre pas de complications et il me paraît, somme toute, satisfaire tout le monde. J'ai causé avec des adversaires du régime. Ils ne l'attaquent pas sur ce point. Il semble que, politiquement, la question soit tranchée d'une façon définitive. En tous cas, je ne découvre plus, quant à moi, sur ce terrain, d'endroits obscurs où je doive vous prier de m'éclairer.
« Mais sur le terrain économique, il y a des choses encore que je ne saisis pas.
« En régime capitaliste, l'intérêt individuel préside aux rapports entre les hommes. En régime communiste, des règlements fondés sur l'intérêt, général et sur le sentiment d'une justice égalitaire assurent à chacun ce que l'initiative égoïste, ce que la pratique du système que les soldats de chez nous nomment le système D, ne doivent plus lui fournir.
« Or je vois l'argent conserver une valeur très diminuée certes, mais continuer à régler de.ô transactions. Je vois des marchés ouverts, de- petits commerçants qui négocient avec une libf té sans doute restreinte, mais qui trafiquent néanmoins. La Tché-ka poursuit les spéculateurs ; il en reste par conséquent. Les travailleurs touchent toujours un salaire, ou du moins un salaire d'appoint.
« Je sais bien que le communisme n'est pas encore assis, que vous vous efforcez seulement de l'établir et que vous proclamez les premiers que vous n'y réussirez qu'au bout d'un temps assez long.
(( Il y a là cependant des contradictions qui me
surprennent parce que je ne vois pas bien l'orientation et le plan d'action du gouvernement.
— Si vous ne voyez pas très clair — m'ont-ils répondu — ce n'est pas, rassurez-vous, que vous soyiez aveugle. C'est que la situation offre en effet quelque obscurité.
« Nous avons, jusqu'à la fin de 1920, marché d'un pas continu vers la réalisation du communisme. Des projets de suppression de l'argent ont été publiés. Les marchés libres étaient fermés dans les villes d'avant-garde comme Pétrograd. Là où on les tolérait, on y multipliait les rafles et les confiscations. Le salariat subsistait dans une mesure insignifiante si vous considérez le coût de la vie et l'on envisageait son remplacement par des primes en nature.
« Logement, éclairage, transports, produits alimentaires, théâtres même, étaient gratuits depuis longtemps. Nous étatisions plutôt que nous ne socialisions, mais l'évolution se poursuivait très nette et la route allait toute droite vers le but espéré.
« Le point culminant de l'orientation vers le communisme intégral se fixe en janvier-février 192 1.
« Depuis lors, il a fallu malheureusement stopper. La situation économique était peu brillante. À. l'époque difficile de la soudure, elle est devenue mauvaise et les rations, insuffisantes déjà, se sont réduites de plus en plus.
« Pour ne pas mourir de faim, l'ouvrier, le fonctionnaire ont dû se procurer clandestinement des denrées. Ils échangeaient avec les paysans ce qui leur restait de richesses échangeables, meubles, bibelots, vêtements. Ils spéculaient, comme nous disons, de toutes les manières. Quelques-uns - truquaient de façon fâcheuse. Le système D, dont vous parliez tout à l'heure, fleurissait de nouveau.
« Nécessité n'a pas de loi. Il a fallu autoriser les marchés, augmenter les salaires. Nous sommes revenus en arrière pour la première fois. C'est la fi nouvelle politique ». Nous subissons un temps
d'arrêt forcé, en attendant que nous puissions rebondir de plus belle.
« Voilà le secret des contradictions, trop certaines, que vous avez constatées.
— Bien — ai- je dit — je comprends. Entre vos désirs et vos possibilités, une marge importante existe. On est obligé d'en tenir compte. Mais j'aimerais à savoir de vous comment se passaient les choses avant la crise récente qui en a interrompu le cours.
« Supposons qu'un individu ait débarqué à Moscou voilà six mois. Voulez-vous me dire comment il aurait dû procéder pour satisfaire à ses besoins divers ?
— C'est facile. Voici les étapes qu'il aurait parcourues :
« D'abord, il se serait fait inscrire à la Bourse du Travail, puisqu'on est producteur, en Russie, avant d'être citoyen. La Bourse l'aurait adressé à une institution professionnelle où on l'aurait inscrit.
« Cette immatriculation terminée, il aurait trouvé le nécessaire.
« Pour manger, il aurait reçu de son institution un payoc. Je vous expliquerai tout à l'heure ce que cela signifie.
« Pour se loger, le service du logement — le Jilichnia Adiel — lui aurait fourni une habitation sur un bon de son institution. On a droit en principe à un local contenant un certain nombre de mètres cubes d'air, mais cela équivaut dans la pratique à une pièce par tête d'habitant.
« Pour se vêtir, il se serait rendu, toujours avec un bon, au Soviet communal, qui l'aurait envoyé à l'un de ses magasins. Pour les vêtements de travail et les outils, son syndicat les lui aurait remis.
« Pour se chauffer, son institution lui aurait procuré le combustible.
a Je vous ai parlé tout à l'heure du payoc, c'està-dire de la ration qu'on toucha en nature, lors-
qu'on ne préfère pas manger au. restaurant. Il en existe quatre sortes. Nous avons : le payoc diplomatique, que reçoivent les diplomates, les étrangers hôtes de la République et les chefs de service ; le payoc semi-diplomatique, attribué aux ouvriers dits responsables, c'est-à-dire exerçant une fonction, aux employés du gouvernement et aux travailleurs de certaines usines; le payoc ordinaire et celui des malades, qui n'est autre que le précédent additionné d'un supplément.
(( Voici ce dont le bénéficiaire de chacune de ces catégories devait disposer tous les mois, d'après le barème de Moscou pour mars 1921 :
Farine supérieure. ioiiv. (1)
Farine noire ... 35 —
Viande 3o —
Graisse 5 —
Millet ...... i5 —
Produits lactés
(fromage et beurre) 5 —
Sucre 5 —
Pâtes 5 —
Sel 1 - y2
Légumes 45 —
Condiments ... 2 —
Fruits secs .... 5 —
Thé % -
Café % —
Cacao o —
Œufs 60
Cigarettes .... y5o
Allumettes .... 10 boit.
Savon de toilette . 2 pains
Savon de lessive . 1 —
<( i/cs enfants bénéficiaient d'un régime particulier. Suivant qu'ils appartenaient à la catégorie des
10 iiv.
10 iiv.
2 — Yz
375 i suivant les
possibilités!
5 boit, (des coopératives d'usines!
1 pain
pain
(1) I^a livre russe vaut 410 grammes.
normaux ou des sous-alimentés, ils recevaient à Moscou en avril :
Pain 20 livres 20 livres
Viande 7 — 12 —
Millet. ........ 7 — Yz 10 —
Sucre 2 — 2 —
Fruits secs 2 — o —
Farines diverses. ... 3 — % 2 — yz
Sel 1 — 1 —
Beurre 1 — 1 liv., 8 lots (1)
Légumes secs 2 liv., i3 lots. 3 —
Café 3 lots % —
Œufs . 16 Zo —
« Ajoutez, si vous voulez être exactement renseigné, que chacun de ces payocs comportait des modalités variées.
(( Les soldats recevaient des suppléments. Aujourd'hui encore ils touchent chaque jour une livre de pain en plus et dans certains corps, comme l'artillerie ou l'automobile, une livre et demie.
« Chez les ouvriers aussi il existe des catégories privilégiées, comme les oudarni, les ouvriers de choc, ainsi qu'on les nomme d'un mot emprunté au jargon de la guerre. Parmi les oudarni eux-mêmes, il y a les obfatzovi, les travailleurs des usinesmodèles, rares à la vérité puisque une seule usine, à Moscou, ressortit à cette classe. Ils reçoivent chaque mois, en sus de leur payoc, 7 livres de viande ou de poisson, 30 à 40 livres de farine et 15 pour chacun de leurs enfants.
« Ajoutez encore que ceux qui travaillent de nuit gagnent un supplément d'une demi-livre de farine, de 5 zolotniki de graisse et de 15 cigarettes.
« Mais tout cela, malheureusement, est, dans la plupart des cas, demeuré théorique.
« Logement, vêtement, chauffage, n'ont jamais pu être assurés complètement. On a satisfait aux
(1) Un lot vaut 3 zolotniki et 1 zolotnik 4 gr. 26.
demandes dans une proportion relative, qui a diminué constamment.
a Quant aux payocs, ils ont varié suivant les approvisionnements. Tantôt la viande a manqué, tantôt un autre article. Des distributions de caviar, de sardines, de noisettes ou d'autres denrées ont remplacé, selon les arrivages, celles qui auraient dû être opérées régulièrement.
« Les quantités n'ont jamais été suffisantes et là est la grande raison du maintien des salaires et de la tolérance vis-à-vis des marchands. Nous avons dû fermer les yeux sur beaucoup d'abus, admettre que chacun se débrouille pour le mieux. Les excès seuls ont été réprimés. Songez que du 7 mai au 7 juin 192 1, en un mois, dans 282 institutions d'ordres divers, la Commission de révision des cartes alimentaires a trouvé, d'après les Izviestia du 16 juin, 34.395 cartes fictives, des cartes d'âmes mortes, comme nous disons en souvenir du roman fameux de Gogol.
(( Comprenez-vous, maintenant, la raison des contradictions qui vous étonnent?
« Vous allez entendre au Congrès, vous entendez depuis quelques semaines, parler de la « Politique Nouvelle ». La Politique Nouvelle, c'est le remède que nous allons essayer pour parer à la crise sociale que nous traversons, crise au milieu de laquelle toute tentative d'organisation rencontre des difficultés extrêmes, parce que cette crise est fonction de la crise agricole et de la crise industrielle, de la crise, en un mot, de toute la production. »
Sous l'œil de Moscou.
Le Congrès de l'Internationale.
Le Congrès de l'Internationale pour lequel nous nous étions rendus en Russie devait s'ouvrir au début de juin. Il a commencé dans les derniers jours du mois.
Exactitude russe? Hum ! Il y a de cela sans doute, mais il faut tenir compte aussi que réunir quinze cents personnes venues de tous les coins du monde n'est pas chose facile lorsque toutes les chancelleries et toutes les polices s'y opposent, ou s'y prêtent avec une mauvaise humeur hargneuse qui est souvent plus gênante encore qu'une hostilité marquée.
A tout prendre, nous n'avons pas eu à regretter ce retard. Nous savions que nous étions partis pour deux mois au moins. Nous pensions accomplir ensuite, à travers les steppes, un voyage comme celui que Cachin et Frossard avaient fait en 1920 sur la Volga. Les délais, après le Congrès, devenaient trop courts.
Mais les loisirs dont nous avons joui avant la réunion de l'Internationale nous ont permis de nous reconnaître d'abord, d'étudier ensuite bien des questions que nous aurions été forcés de négliger.
Notre Congrès, comme celui de l'année précédente, s'est réuni au Kremlin, dans cette petite ville de palais et d'églises dont tant de voyageurs ont décrit l'aspect curieusement vieillot.
Je ne pense pas que la physionomie en ait beaucoup varié. Sauf au moment des sacres et lors des rares visites que les tsars daignaient faire à Moscou, la cité enclose du Krem, comme on dit là-bas, a toujours dû être assez somnolente et la Révolution, en utilisant certains de ses bâtiments, a dû plutôt lui rendre un tantinet de vie.
44 CHEZ LENINE ET TROTSKl
La caserne devant laquelle, autour du Tsar- Canon, gisent les pièces d'artillerie de la Grande- Armée, renferme une école militaire. Lénine habite un appartement du Palais de Justice. Trotski loge dans une des dépendances du Palais impérial. Audessous de chez lui est le restaurant où se retrouvent les Commissaires du Peuple. Lunatcharski a son bureau en face. De-ci, de-là sont installés quelques fonctionnaires.
Peu d'animation somme toute. La vieille forteresse n'est pas, comme on pourrait se l'imaginer, le foyer central de la vie gouvernementale. Elle conserve ses souvenirs historiques dans le calme et le silence.
Au sud, le Palais impérial et les cathédrales célèbres d'Ivan Veliki, de l'archange Michel, de l'Assomption, de l'Annonciation, en constituent la partie morte.
Les églises, en Russie, restent consacrées au culte. La loi de séparation les a remises aux associations de fidèles, qui jouissent d'une liberté complète pour leurs exercices, et organisent même dans les rues toutes les processions qu'il leur convient. Les dimanches et les jours de fête, on en rencontre beaucoup.
Les chapelles sont ouvertes comme autrefois. Entre les deux portes qui donnent accès à la Place Rouge, la Vierge d'Ibérie, la plus révérée des vierges orthodoxes, reçoit dans son abri minuscule les génuflexions de passants qui s'inclinent souvent ensuite, avec un égal respect, devant une autre « icône » : l'inscription qu'on a placée dans un cadre sculpté sur le mur voisin de la Douma municipale et qui avertit son lecteur que la religion est l'opium du peuple (i).
Le bolchevisme témoigne en matière religieuse
(i) Ransome avait déjà noté cette observation, mais j'avais cru, je l'avoue, à une boutade, jusqu'au jour où j'ai pu observer moi-même un spectacle qui semble se renouveler fréquemment.
une indifférence parfaite. Krasnikov, membre du Collège du Commissariat de la Justice, avec qui j'ai eu l'occasion d'effleurer ce sujet, m'a déclare que le Parti communiste ne s'interdisait pas la propagande anticléricale, qu'il éditait même des journaux spéciaux comme La Révolution et VEglise, mais qu'il n'utilisait pas l'autorité gouvernementale pour contraindre les consciences et n'intervenait dans les affaires ecclésiastiques qu'en cas de complot avéré.
Si les églises du Kremlin sont fermées, ce n'est donc point que le régime veuille en écarter les fidèles. Seule s'y déroulait l'existence religieuse des tsars, de leur baptême à leur enterrement.
Sans destination aujourd'hui, elles ont clos leurs portes sur leurs trésors. Les pierres précieuses des sarcophages, l'or des iconostases ne brillent plus au grand jour que lorsqu'une troupe de mécréants comme la nôtre exprime le désir d'aller les contempler.
L'esplanade qui, devant elles, domine le cours âe> la Moskova, n'est traversée que par de rares, passants. De la statue d'Alexandre II, élevée jadis sur celui de ses côtés qui regarde la rivière, le socle demeure vide. Des élèves de l'école militaire, à l'époque où nous étions là-bas, jouaient au ballon et installaient un tennis où les pompes de la cour ont dû se dérouler.
Quant au Palais lui-même, centre de cette factice existence officielle d'antan, je crois bien qu'il ne sort de son sommeil ordinaire que pour le Congrès de l'Internationale, chaque été.
Il est laid. Les « terem », seule partie de la demeure des premiers Pomanov qui ait échappé à l'incendie de 1812, ont été défigurés au xrxe siècle par des badigeonnages honteux.
Les immenses salles de réception, rebâties vers 184.0, rivalisent de froideur oompeuse. Salle S-^int- Oeorges, blanche et or, qui nous servait de lieu de conversation, salle Saint- Alexandre Nevski, rose et or, où fonctionnaient les services dé presse, salle
Saint André, bleu ciel et or, où se tenaient les séances du Congrès , combien peu vous êtes sympathiques !
Il était amusant certes de voir les délégués de l'Internationale délibérer dans la salle où le plus autocrate des potentats donnait audience; symbolique à coup sûr d'entendre la parole communiste tomber d'une estrade posée à la place même où le trône du tsar était installé; cocasse évidemment de réunir nos commissions dans ces chambres, toujours garnies de leur mobilier de parade, d'où les souverains partaient se faire couronner.
Et n'ai-je pas découvert un jour, en errant à l'autre extrémité de la salle Saint- André, qu'audessus du large dais destiné à rabattre le son qui surmontait la tribune, un décorateur qui pressentait l'avenir avait plaqué sur le mur, au milieu d'un réseau de foudres dorées des plus rococo, un œil inscrit en un triangle?
L'œil de Moscou !
En dépit de ces rencontres joyeuses, malgré ces contrastes aigus dont un disciple du père Hugo tirerait de beaux effets lyriques, je ne saurais dire que le lieu m'ait ému.
Le Congrès, dont on n'attend pas sans doute que je retrace, en ce livre qui s'adresse au grand public, les discussions auxquelles les militants du Parti seul peuvent s'intéresser, nous a appris aux uns et aux autres beaucoup de choses passionnantes. Mais le Palais, chaque fois que je l'évoque, ne me laisse comme souvenir qu'une impression de tristesse glacée.
Il contient pourtant un endroit magnifique : cette terrasse sur laquelle donnent les salons et d'où l'on surplombe toute la rive droite de la Moskova, les faubourgs troués de jardins, parsemés des clochers bulbeux d'innombrables églises et terminés à l'horizon par la silhouette^ verdoyante du Mont des Oiseaux.
Nous y allions faire les cent pas lorsque s'éter-
nisaient les discussions entre les terribles fractions communistes allemandes, le K.P.D. et le V.K.P.D.
Que de connaissances se sont ébauchées, que de conversations ont commencé en ce lieu admirable ! Là et dans cette salle octogonale de Saint Vladimir où Ton prenait le thé et d'où nous chassait bientôt l'austère gardienne, débris du personnel ancien, qui n'admettait pas que la fumée d'une cigarette polluât son domaine sacré. « Ne sentez- vous donc pas que ces murs parlent? » nous répétait-elle avec véhémence. Digne femme pour qui le Krem rebâti restait toujours le Krem, centre vénéré de la Sainte Russie !
La plupart d'entre nous y ont pour la première fois approché ces chefs de ia Russie rouge dont le bourgeois occidental n'évoque pas les noms sans angoisse et qui ne possèdent pas, dans notre personnel politique, d'équivalents pour ' la simplicité bonhomme.
Lénine, Trotski, toujours pressés, n'apparaissaient guère au Congrès qu'à la tribune. On les voyait parfois à notre table — la France et l'Allemagne, côte à côte, siégeaient juste au pied du bureau — lorsqu'ils éprouvaient le besoin de causer ou quand Trotski, diplomate consommé, après un discours de Lénine sur un point où l'on pouvait soupçonner entre eux quelque discordance, venait nous dire en souriant de toutes ses dents : « C'est moi qui vais vous traduire ses paroles. »
Zinoviev, qui présidait d'ordinaire, ne fréquentait pas beaucoup non plus les « couloirs » du Congrès. Et nous n'y rencontrions qu'accidentellement Radek ou son fidèle Bêla Kun, avec qui nous avions eu quelques accrochages en séance, et qui semblaient se plaire davantage en la compagnie de nos camarades allemands-
Mais Bukharine, l'aimable Bukharine, directeur de la Pravda, mais Stieklov, directeur des Izviesta, se montraient toujours prêts à une conversation cordiale. Kamenev, lorsque la « mairie » de Moscou le laissait de loisir, mettait toujours à notre
service sa bonne grâce, surtout pour échanger avec nous quelques vieux souvenirs parisiens.
Losovski, secrétaire de la C. G. T. russe, controversait fougueusement dans tous les coins sur l'attitude des Syndicats français réfractaires à l'alliance avec le Parti communiste. Les leaders de (( l'opposition ouvrière », Chliapnikov et la citoyenne Kollontaï, nous démontraient que le bolchevisme ne tient pas suffisamment compte des volontés des organisations corporatives.
Rakovski, Manouilski, Siémachko, Karakhan, Lunatcharski, Kemmerer et combien d'autres ont subi avec le sourire le supplice de l'interview ! Supplice aimable qu'ils nous infligeaient à leur tour, car si notre fringale des choses russes était inapaisable, leur soif de nouvelles de France ne parvenait pas davantage à s'étancher.
J'ai retrouvé au Kremlin, les Russes à part, quel ques anciens, comme l'excellente camarade Roland- Holst, comme notre vénérée Clara Zetkin, que je rencontrais dans les Congrès de la IIe Internationale. J'y ai connu bien des nouveaux.
Tous venaient là, comme nous, poussés par la communauté de l'idéal, s'efforcer de résoudre les problèmes difficiles que l'angoissante situation du monde au lendemain de la guerre pose partout à notre Parti.
Les éléments les plus variés de ce jeune asiatisme que la IIIe Internationale a suscité, lancé dans le mouvement politique universel, ajoutaient aux types usuels des types d'un modernisme pittoresque.
Sur les uns, sur les autres, sur l'Internationale troisième, une étude consciencieuse ne serait pas superflue certes.
Mais je me suis surtout documenté sur les Russes et c'est aux hommes de Moscou, à leur œuvre, que je veux limiter mon enquête.
Les « bobards » de la presse française.
Tous ces hommes avec qui. nous avons vécu, toutes ces choses que nous avons observées, comme on les ignore chez nous !
De quelle série d'inepties est fabriquée l'opinion européenne et quelle mirifique collection de « bobards » il y aurait à faire si l'on voulait réunir les sottises qui s'impriment en France sur ce qui se passe en Russie !
Cela frappe moins ici. On est si peu renseigné sur ce qui se produit là-bas que l'énormité des nouvelles qu'on lui sert n'estomaque pas le lecteur du premier coup. Il lit. S'il est bête, il enregistre. S'il ne l'est pas, il sourit et se réserve. Mais il ne réagit pas avec la vigueur qu'il y mettrait s'il était à même de savoir.
Quand on est en Russie, c'est autre chose. On se trouve placé pour apprécier exactement comme le combattant se trouvait placé pour savourer la justesse des aperçus de MM. Barrés ou Cherfils sur la vie des tranchées, et les dépêches de Riga, d'Helsingfors ou de Varsovie qui documentent notre bonne presse sur l'existence de la République des Soviets vous font le même effet que produisaient sur le poilu les sensationnelles théories de M. Rousset sur l'attaque à la baïonnette ou les obus allemands qui n'éclataient pas.
Exemple : Nous étions à peine arrivés à Moscou que les journaux de Paris nous apprenaient, sur la foi de leurs correspondants de la Baltique : « Les délégués étrangers au Congrès de la IIIe Internationale ont eu le crâne mensuré. I^es bolcheviks ont tenu à les soumettre à cette épreuve pour connaître leur degré d'intelligence. »
Nos camarades, en France et ailleurs, ont accueilli cet intéressant canard comme il le méritait, j 'en suis sûr. Mais il s'est certainement trouvé bon nombre de niais pour le déguster. D'aucuns ont dû s'indigner de ces procédés « dignes de la barbarie ». Je ne jurerais pas que quelque Pécuchet, par contre, n'ait éprouvé une certaine admiration pour « ces esprits audacieux qui ne reculent devant aucune innovation scientifique ».
Nous, nous sommes tout simplement, comme on se l'imagine, bien amusé.
Ceci n'est que joyeux. Mais quelques jours plus tard, nous lisions dans le grave Journal des Débats cette dépêche d'Helsingfors, en date du 13 juin :
(( Par suite de la suppression des distributions de pain, il y a de grands troubles à Petrograd. Dans plusieurs endroits de la ville, il y a eu des émeutes sanglantes. Malgré le terrorisme des bolcheviks, les ouvriers organisent des meetings où les pouvoirs bolchevistes sont rudement malmenés. Le Soviet a donné l'ordre d'arrêter tous les leaders de ces mouvements antibolchevistes. La réalisation de cet ordre n'a pu être effectuée ; c'était impossible, les révoltés étaient en trop grand nombre. Les bolcheviks se sentent si peu à leur aise que les trains qui circulent de Moscou à Petrograd et vice- versa ont l'ordre de ne s'arrêter dans aucune station. Les trains sont accompagnés de détachements de mitrailleuses. »
13 juin? C'est à peu près le moment où nous voyagions de Petrograd à Moscou. Nous ne nous étions pas douté une seconde, en nous promenant sur les bords de la Neva, que nous vivions au milieu d' « émeutes sanglantes ». Encore moins, lorsque nous descendions aux stations pour aller prendre un verre de thé pendant la longue route qui unit les deux capitales, nous ne nous étions aperçu que notre train fût un express — un express chargé de mitrailleuses.
Pas un mot, pas un mot de vrai dans l'information des Débats! Pas une ombre d'exactitude! Mais
A TRAVERS PETROGRAD ET MOSCOU 5l
allez donc, de Paris, vérifier des plaisanteries comme celle-là !
Après tout, pourquoi Petrograd n'aurait-il pas été semé de cadavres puisque Moscou devait l'être quelques jours plus tard?
Le Temps, le Matin — mais pourquoi citer certains? Tous, tous! — ont annoncé en juin des troubles très sérieux à Moscou. Aucun de nous, ma foi, ne s'en est rendu compte. Mais « c'était imprimé », .comme disent nos grand'mères. Donc, exact. Et l'on ajoutait que la garde chinoise avait sévèrement fusillé.
Ah ! cette garde chinoise, cette terrible garde chinoise, que de sanglants exploits ne lui fait-on pas commettre chaque jour ! Et comme il est fâcheux pour notre douce presse qu'elle n'existe pas plus que les émeutes incessantes noyées par' ses «oins dans le sang !
J'ai cherché, par acquit de conscience, à savoir d'où nos bourreurs l'avaient tirée. Et j'ai trouvé ceci :
Lorsqu'au début de la guerre, l'achèvement du chemin de fer de Mourmansk a été décidé pour remplacer par une route nouvelle, passant par l'océan Arctique, la route de la Baltique que l'Allemagne commandait, on a recruté en Mandchourie plusieurs milliers de coolies. Ces pauvres diables ont travaillé comme on travaillait aux temps glorieux des tsars, sous le bâton et sous le fouet.
Ils ont conçu contre leurs maîtres tant de haine que, dès le début de la Révolution, lorsque se sont constituées les premières unités de volontaires, deux ou trois mille d'entre eux se sont engagés pour combattre leurs tortionnaires.
Ils ont marché d'un tel élan, avec une telle ardeur, que les quelques régiments qu'ils formaient ont été bientôt décimés. Tout ce qui reste d'eux, quelques douzaines d'hommes, m'a-t-on dit à l'étatmajor, est dispersé depuis longtemps à travers l'armée.
Mais cela n'empêchera pas qu'aussi longtemps
qu'il faudra des soldats à la République soviétique, ses troupes, pour notre presse « d'information », se recruteront en Chine.
Pas plus que les communiqués officiels du gouvernement moscovite, affirmant catégoriquement qu'aucun officier allemand ne figure sur les contrôles, n'empêcheront les journaux des « patriotes » russes de raconter que le grand état-major de Berlin fournit ses chefs à l'armée rouge.
On m'a montré le numéro 290 des Dernières Nouvelles, publié par M. Milioukov à Paris. Il contenait, parmi d'autres inventions, un télégramme de Réval, annonçant le passage à Narva de cinquante officiers prussiens avec leurs familles.
Bonnes gens ! Le numéro 287 du même canard ne publiait-il pas déjà que Trotski avait donné l'ordre de massacrer toute la population de Cronstadt, de six à soixante ans? Comme si le chiffre des mutins exécutés après l'insurrection de mars n'était pas exactement connu !
Sans compter l'indication que la garde chinoise — toujours ! — avait enlevé la forteresse dont je raconterai plus tard la triste aventure.
C'est à se demander pour quel genre d'imbéciles les feuilles d'Europe prennent leurs innocents lecteurs.
Elles se surpassent surtout lorsqu'elles s'occupent des affaires intérieures du parti bolchevik et des rivalités personnelles qui dressent, à les en croire, l'un contre l'autre, les Commissaires du peuple.
Le 14 juin, alors que Lénine et Trotski préparaient de conserve notre Congrès, qui devait s'ouvrir quelques jours après, alors que les échos nous revenaient quotidiennement de leur accord parfait sur les propositions qu'ils allaient lui soumettre, VEst-Europe amenait les Débats à prendre la responsabilité d'une dépêche de Riga que nous lûmes avec ravissement:
« On vient de recevoir ici la confirmation du fait qu'au cours des récentes discussions qui se sont élevées entre les deux fractions du parti communiste,
Trotski a fait appeler d'urgence à Moscou le célèbre médecin aliéniste Behtoref pour qu'il examine l'état mental de Lénine. C'est une nouvelle preuve de la lutte ardente qui se poursuit entre les deux leaders du bolchevisme. »
Lutte ardente, en effet! Le 27 juin, la veille du jour où ces deux hommes allaient travailler sous nos yeux dans la plus complète cordialité, Russunion, l'agence d'information — si j'ose dire — des contre-révolutionnaires à Berlin, transmettait à nos grands journaux, qui s'empressaient de publier :
« S'il faut en croire le Goloss Rossii, qui reçoit son information de Réval, Trotski aurait tenté, la veille du Congrès de la IIIe Internationale, de faire partir Lénine pour Ilyskoe, ancienne maison de campagne du grand-duc Serge, sous le prétexte d'y soigner ses nerfs.
« Trotski se serait présenté à la porte de Lénine en compagnie de dix tchekistes et de son escorte et aurait exigé qu'on le laissât passer, mais les gardiens refusèrent et firent appel au ier régiment communiste, cantonné au Kremlin. Une rencontre fut évitée grâce à Lénine, qui ordonna d'introduire Trotski. Après une conversation d'une heure et demie, celui-ci quitta avec sa famille et sa chancellerie particulière les appartements qu'il occupait au Kremlin. »
Par une contradiction fâcheuse d'ailleurs, le méchant Trotski, au moment même où il se livrait à ces exploits nocturnes, gisait en proie à une maladie qui ne pardonne guère.
« On mande de Moscou — annonçait-on le 10 juin d'Helsingfors — que Trotski est atteint d'un cancer au poumon et que son état est très grave. »
On exagérait bien certainement l'état de ce grand gaillard solide, puisqu'à la même époque où il se mourait, tout en essayant de faire enfermer Lénine, Lénine à son tour le faisait jeter en prison.
Une dér>êche de Varsovie au Temps en lançait le 7 juillet la nouvelle :
f( D'anrès des informations venues de Moscou, et
qui semblent de source sérieuse, Trotski aurait été arrêté sur l'ordre de Lénine au mois de juin dernier. »
Par quelle aberration nos journaux combattentils le régime soviétique en publiant ces niaiseries qui ne déshonorent qu'eux-mêmes? Je ne me charge pas de l'expliquer. Mais pendant tout le temps de notre séjour, nous en avons lu de semblables.
Le 27 juin, le Matin apprenait aux Français, d'après l'agence Havas, que Tehitchérine en disgrâce allait être remplacé par Litvinov. C'était l'époque où je demandais à Tehitchérine de me rédiger le message qu'il devait me remettre un mois plus tard et dont on trouvera le texte plus loin.
Le même jour, Russunion faisait connaître au monde : « Le choléra sévit depuis plusieurs semaines à Moscou. On compte jusqu'à 2.000 cas par jour. L'épidémie a déjà gagné Petrograd. Cependant la presse bolcheviste n'en souffle mot... » En effet, la presse bolcheviste, et pour cause, avait omis de parler d'un fléau dont personne ne soupçonnait, à Moscou l'existence.
Le 28 juin, d'après son correspondant d'Helsingfors, la même Russunion déclarait : « Les événements de Sibérie ont provoqué un grand désarroi dans les milieux bolchevistes. Le gouvernement vient d'ordonner la mobilisation de tous les hommes astreints au service militaire jusqu'à l'âge de quarante ans. )) Cependant, l'armée rouge rendait à la liberté les jeunes classes qui ont toujours suffi à ses besoins les plus impérieux. »
Et notre Congrès, quelles folies n'a-t-il pas suggéré à la presse française en délire?
Tandis qu'il se déroulait dans le calme le plus cordial et que la section russe s'y présentait, comme toujours, unanime, le Temps, le 28 juin, jurait que les luttes les plus violentes s'y livraient entre les bolcheviks :
« Suivant une dépêche d'Helsingfors, le troisième Congrès de la IIIe Internationale semble devoir se terminer par une victoire décisive de Lénine sur
ses adversaires, et notamment sur Trotsky et Bukarine. Ceux-ci ayant violemment attaqué Lénine en prétendant que la défaite du régime capitaliste dans le monde entier était assurée et que, d'autre part, le jeu de compromis avec les capitalistes étrangers devait cesser immédiatement, Lénine a répondu par un discours qui a duré deux heures, et dans lequel il a non seulement ^ réfuté l'argumentation de ses adversaires, mais encore convaincu le Congrès et surtout le parti communiste russe de la nécessité de créer un Comité exécutif qui soit, sous un certain rapport, indépendant de la IIIe Internationale.
« Radek a répliqué pour combattre violemment ce projet, mais la proposition de Lénine a obtenu ïa majorité. »
Les Débats, le 5 juillet, affirmaient à leur tour que Bukharine avait prononcé contre Lénine un réquisitoire accablant.
« Après ces rapports — disaient-ils — l'opposition blâma sévèrement Lénine et ses partisans, en les accusant de donner par leurs concessions plus de hardiesse à l'ennemi. L'assemblée dura 7 heures. La même nuit, l'opposition se rassembla pour élaborer un plan de salut et l'on commença par réclamer un système de répression impitoyable. »
Je ne cite pas davantage. On pourrait, de toutes ces proses, composer un florilège délicieux. N'ai-je pas lu, quelques semaines après mon retour, dans Le Temps, moi qui m'étais promené avec Trotski dans les rues de Moscou comme n'importe lequel de nous se promène à Paris, que cet effroyable tyran ne sortait jamais sans une escorte de Kirghizes et de Bachkirs dont le grave journal indiquait le nombre et détaillait abondamment l'uniforme?
Que voulez-vous? Il faut vivre. Pour gagner sa courtisane d'existence, la presse moderne est obligée d'insérer ce que lui indiquent ses bailleurs de fonds.
Autrefois, le tsarisme payait et l'on bourrait les crânes des lecteurs avec des boniments en son honneur qui n'offraient certainement pas plus- de sérieux.
Notre camarade René Marchand m'a remis la traduction de deux dépêches bien curieuses à cet égard, traduction qu'il avait lui-même faite aux Archives nationales sur les originaux. Chacun d'entre nous en a pris une copie, car nous tenions à ce que ces textes arrivassent sûrement en France. D'autres ont été mises à la poste et La Vie Ouvrière, puis l'Humanité ont reproduit les deux dépêches avant même que nous n'avions pu les donner à nos journaux.
Dans la première, M. Niératov, adjoint du ministre des Affaires Etrangères, invitait M. Isvolski, ambassadeur de Russie à Paris, à lui donner son avis sur une demande de subvention que le correspondant du Temps à Petrograd lui présentait en 1916, slvl nom de son journal.
Dans la seconde, ledit Isvolski fournissait audit Niératov la réponse réclamée.
Télégramme secret à l'Ambassadeur à Paris.
29 août 1916 Afa 3.934 chiffre 410/403.
Confidentîft , — Le correspondant à Petrograd du Temps, sur les instructions de sa rédaction, a soulevé la question de l'attribution à ce journal d'un subside de i5o.ooo fr. par an pour une durée de deux ans, en échange de quoi la rédaction s'engage à imprimer annuellement 72 télégrammes de Petrograd éclairant Tes questions de politique étrangère sous le jour pour nous désirable. La réalisation de cette proposition sera confiée à l'Agence télégraphique des Balkans qui doit ouvrir un bureau à Petrograd. En outre. Rivet a exprimé l'assurance que la rédaction consentirait à insérer des notes et correspondances sur la poUtique intérieure russe qui n'iraient pas directement à l'encontre de ses points de vue. Cette affaire pourrait être avantageuse pour nous, notamment lors de la discussion des conditions de paix. Il serait désirable de savoir dans quelle mesure est importante l'influence du Temps, vu que nous craignons que seul son crédit financier ébranlé
A TRAVERS PETROGRAD ET MOSCOU 5j
en France ait pu contraindre la rédaction à nous faire une pareille proposition et cela avec tant d'insistance. Veuillez nous communiquer votre conclusion à ce smjet sans perdre de vue que ledit journal est déjà indirectement subventionné par notre Ministère des Finances et que, en outre, les frais télégraphiques de Petrograd sont payés par nous.
Signé : Niératov.
Télégramme secret de l'Ambassadeur à Paris,
6/19 septembre 1916. N° 666.
Reçu votre télégramme 3.934. Depuis la mort du directeur du Temps, le sénateur Hébrard, qui est survenue il y a deux ans, ce journal traverse actuellement une crise. Son tirage, qui avait sensiblement monté au début de la guerre, est tombé considérablement depuis et voilà déjà quelque temps qu'il court ici des bruits relatifs à ses difficultés financières. Ses principaux collaborateurs se rendent déjà compte de cette situation. Ils ne se considèrent déjà plus comme liés ris-à-vis du journal et commencent à écrire dans d'autres organes de la presse. Du point de vue de la politique intérieure, ce journal s'est fait beaucoup de tort par sa résistance intransigeante à l'impôt sur le revenu. Malgré tout ce qui précède et bien que, de l'avis de beaucoup, la situation du journal soit irréparable, il n'y a cependant pas actuellement dans la presse quotidienne un organe qui puisse prendre sa place et il n'est guère probable qu'un pareil se rencontre et s'affirme d'une façon définitive avant la fin de la guerre et les pourparlers de paix. C'est un des organes les plus influents pour la politique étrangère et à ce point de vue l'affaire proposée peut le cas échéant être de quelque profit pour nos intérêts, mais seulement dans certaines questions. Mais, comme il est possible de conclure de votre télégramme même, il n'est guère possible d'escompter le concours du journal dans certaines questions dont le juste éclaircissement apparaît précisément à notre point de vue comme présentant le plus de valeur, comme la question polonaise et en particulier la question israélite. Vous ayant exposé la véritable situation de l'affaire, je me trouve, en ce qui me concerne,
embarrassé pour me prononcer en faveur de l'acceptation de la proposition faite par le journal Le Temps, d'autant plus qu'au cas où il se trouverait divulgué, le fait de l'achat par nous d'un journal dans un pays allié pourrait produire un effet défavorable sur le gouvernement et l'opinion publique français. Va cettedernière considération, j'estime en tout cas absolument nécessaire que l'Ambassade soit mise au courant de l'affaire.
Signé : Isvolski.
Le Temps a, naturellement démenti les faits que relatent ces dépêches. Il ne pouvait guère agir autrement. Une malchance fâcheuse fait que, chaque fois qu'un gouvernement disparaît quelque part, son successeur, empoignant ses archives, y découvre la trace de sommes que le malheureux journal aurait reçues.
Lorsque les Jeunes-Turcs détrônèrent par exemple Abdul-Hamid, ils trouvèrent dans les armoires d'Yldiz-Kiosk une liste de ce que le sultan rouge avait versé au grand organe de la bourgeoisie française. On y relevait :
« 6.000 francs pour des articles publiés huit fois au sujet de l'administration intègre du sultan de Turquie.
« 10.000 francs pour les articles écrits vingtquatre fois au cours d'une année contre les Jeunes- Turcs.
« 20.000 francs pour un article détaillé paru avant la proclamation de la Constitution, pour dire que le Comité Union et Progrès n'est qu'une association de brigandage. »
Etc., Etc.
Le Nêyir-I'Hakitat de Monastir et le Chourai- Ummet de Constantinople publièrent cette liste, fort longue, le 10 mars 1910, et quand Le Courrier Européen en donna la traduction à Paris, le Temps démentit nécessairement.
Cela ne trompa personne. La dénégation opposée aux deux textes ci-dessus était, elle aussi, trop obli-
gatoire pour qu'on lui ait accordé une autre valeur que celle qu'on attribue à un geste rituel.
Si le Temps refuse réellement d'accepter pour certains des documents puisés aux Archives nationales de Russie, c'est à Tchitchérine, leur gardien responsable, qu'il doit adresser ses réclamations.
Jusque-là, nous devons les tenir pour exacts et constater qu'ils éclairent de leur jour véritable les dessous de la campagne que la presse européenne poursuit contre la République des Soviets.
Si les bolcheviks avaient acheté quelques-uns des grands organes de nos diverses capitales, s'ils leur avaient fourni la manne que leur dispensait le tsarisme (i), il est probable que 1' « opinion » serait à l'égard du régime soviétique très différente de ce qu'elle est.
Ils ne l'ont point fait. Saluons cette honnêteté presque naïve dont les régimes populaires sont coutumiers. Et ne nous étonnons pas d'assister au développement de phénomènes qui devaient se produire fatalement.
La seule chose dont on puisse être surpris, c'est que la presse capitaliste, avec les moyens dont elle dispose, ne trouve pour alimenter sa campagne que les lamentables niaiseries dont j'ai cité quelques exemples.
Les correspondants de Riga, d'Helsingfors, de Varsovie ou de Réval, manquent vraiment d'imagination.
Mais leurs lecteurs sont si faciles à satisfaire!...
(i) Tandis que je corrigeais les épreuves de ce livre, la Librairie du Travail a mis en vente un Livre Noir, recueil de dépêches officielles antérieures à la guerre, extraites, comme les deux dépêches ci-dessus, des Archives nationales russes et traduites comme elles par René Marchand. Ce recueil contient des preuves nombreuses de la vénalité des journaux français.