DEUXIÈME PARTIE
Les
Hommes et les Institutions.
Lénine et la « Nouvelle Politique »,
Un exposé de Bukharine.
En attendant que le Congrès s'ouvrît et que nous pussions entendre Lénine, qui s'était réservé le rapport sur la situation intérieure de la Russie, nous exposer lui-même les principes de la « nouvelle politique », pour nous faire prendre patience et nous fournir un fil conducteur dans les enquêtes que nous poursuivions, on nous a organisé une conférence Bukharine.
Bukharine est un garçon délicieux, qui du premier coup nous a conquis.
Petit et fluet sous sa blouse flottante, visage fin sous un front qui s'allonge tant qu'il peut vers un crâne fuyant, on dirait un jeune renard curieux et timide qui vient vous provoquer à jouer.
Il a la réputation d'un doctrinaire. On le donne en Russie comme le successeur éventuel de Lénine, simplement. Fils d'un conseiller à la cour, ancien étudiant de l'Université de Moscou, rédacteur en chef de la Pravda, journal officiel du Parti, c'est le plus pur « intellectuel » de l'état-major bolchevik, qui en compte beaucoup.
Dans le salon de l'hôtel International qui, sur la place de l'Opéra, fait face à l'ancien Club de la Noblesse, devenu Maison des Syndicats, il a essayé, sans cesser de sourire, de faire saisir à nos cerveaux occidentaux les problèmes complexes de la Russie actuelle.
« Pour comprendre notre changement d'orientation, il faut se rendre compte de la crise que nous avons traversée au printemps dernier.
« Les théoriciens marxistes croyaient qu'en prenant le pouvoir politique, on prendrait le pouvoir économique du même coup. Mais l'expérience a montré que la révolution entraînait une certaine destruction de la production. Chaque révolution est un processus de réorganisation. Il faut aménager la production sur de nouvelles bases et cela commande un temps d'arrêt.
« La hiérarchie économique est détruite. La lutte ne se passe pas seulement dans la rue, mais dans chaque usine, au cœur même du mécanisme. Le rendement diminue donc provisoirement. Bauer et Kautsky souhaitent la continuité du travail ; ce serait parfait, mais ils souhaitent malheureusement une ânerie — prononce avec douceur Bukharine.
a La chute de production se manifeste d'autant plus que la résistance est plus forte. Elle obtient par conséquent le maximum dans le pays où la révolution commence, puisqu'il a nécessairement à supporter la guerre extérieure en même temps que la guerre intérieure.
(( Nous avons éprouvé ce maximum de dépression dans la production. 75% de ce que nous produisions encore, tant que durait la guerre, s'en allait à l'armée rouge. Il ne restait rien, autant dire, pour subvenir aux besoins des habitants.
« Plus de production dans les villes, plus rien à fournir aux paysans contre leurs denrées. A la rupture entre les classes s'est ajoutée la rupture des liens qui unissaient le village et l'agglomération urbaine.
« Pourtant, il fallait bien nourrir celle-ci. A défaut de réserves, nous n'avions comme moyens que la violence ou la persuasion. Nous avons employé tantôt l'une tantôt l'autre. Tant qu'a duré la guerre, le paysan a compris, car nous lui avions remis 82% des terres. Il sentait le besoin de se défendre. Même lorsqu'il ne comprenait pas, il admettait dans une certaine mesure la violence.
« Aujourd'hui, la réquisition est devenue impos-
sible. Le paysan, que le retour du grand propriétaire ne menace plus, tend à ne plus produire que pour ses besoins propres. Nous avons vu le moment où le pain manquerait, où les villes mourraient de faim, où la reconstitution du pays deviendrait impossible.
« Voilà comment est née la crise de ce printemps.
a Ajoutez que la crise économique se doublait d'une crise sociale.
« L'ouvrier, à qui nous ne pouvions pas fournir une ration suffisante, fabriquait pour son compte à l'usine de petits objets d'échange, dont il trafiquait pour compléter ses moyens d'existence. Le prolétariat se déclassait. Le travailleur tendait à devenir petit-bourgeois, petit commerçant.
(( La classe ouvrière s'affaiblissait par conséquent. Elle avait été déjà fortement éprouvée par la guerre. L'émigration vers la campagne, où la vie est plus facile, la diminuait chaque jour. Pour remplacer dans les administrations les fonctionnaires disparus, il avait fallu prendre dans ses rangs.
« Toutes ces causes concouraient à la réduire. Il restait de moins en moins de monde dans les usines. Ht surtout il y restait les éléments les moins précieux.
«L'élément paysan, par contre, se renforçait constamment. La Révolution a donné aux ruraux la terre et le bétail. L'armée rouge a été l'école où ils se sont instruits et ont pris conscience de leurs intérêts. Ils réclament la liberté du commerce et la contrainte gouvernementale leur pèse.
« Une idéologie petite-bourgeoise s'est développée chez eux comme chez les ouvriers déclassés; idéologie qui s'exprime dans cette formule : Pour les soviets sans parti contre la dictature du parti communiste. Cette formule est devenue le mot d'ordre de l'insurrection de Cronstadt.
« Nous avons battu l'insurrection petite-bourgeoise de Cronstadt. Elle marque le maximum de- fe
crise. Il nous a fallu la réprimer, nous n'avons pas hésité. Mais ensuite? Ensuite, il fallait une solution. Sinon, nous serions tombés comme en Hongrie ou bien nous serions demeurés au pouvoir, mais dans un inextricable chaos.
« Pour conserver la direction du mouvement, il est essentiel de conserver d'abord l'appareil du pouvoir. Nous avons avant tout voulu garder la dictature du prolétariat. Et nous avons décidé de faire des concessions sur le terrain économique afin de n'en point faire sur le terrain politique, afin de demeurer un état prolétarien.
« Le stimulant nécessaire aux paysans, nous l'avons trouvé dans la substitution d'un prélèvement-fixe d'avance aux réquisitions arbitraires. Le résultat a suivi aussitôt, car la surface ensemencée, qui diminuait chaque année, est plus grande cette année dans certaines régions qu'elle n'était avant la Révolution. Le calme se rétablit. Les bandes d'Ukraine capitulent l'une après l'autre. Les décrets ont amélioré déjà, ils amélioreront ^encore la situation. L'avenir apparaît meilleur.
« Que nous reproche-t-on? D'avoir consenti une concession au capitalisme? Nous l'avons consentie, évidemment. Le capitalisme va renaître, puisque la liberté est rendue au petit commerce et à la petite industrie, mais sa croissance demandera du temps.
«Nous qui gardons en mains la grande industrie, les usines, les transports, la propriété immobilière, nous ne resterons pas sans rien faire en attendant. Nous remettrons la grande industrie en route, maintenant que le pain et le calme sont assurés.
« Entre la petite bourgeoisie et l'état prolétarien, une course commence. Si elle nous gagne de vitesse, si elle arrive à se reconstituer avant que nous soyons prêts, la Révolution est battue. Si la grande industrie au contraire se rétablit la première, nous pourrons échanger avec le paysan sans passer par'' le petit commerce et la petite industrie et la Révolution triomphe.
a Nous avons trop d'atouts dans notre jeu pour
ne pas compter sur la victoire. L'électrification, qui est en train, nous assurera un outillage moderne. Et puis, nous détenons la machine gouvernementale.
(( Ceux qui nous reprochent les concessions que nous faisons par force sont comme ceux qui nous reprochent d'avoir une armée, une police ainsi que les gouvernements bourgeois. Ils n'oublient qu'une chose : nous possédons le pouvoir politique.
« Tout est là ! »
Lénine et révolution du boîchevlsine.
Nous avons fini par le voir, Lénine.
On ne le voit pas comme les autres Commissaires du Peuple. Ce qui signifie pas qu'il se cache. Les histoires de garde kirghize, ou baschkire, ou chinoise, dont les journaux français font tant de bruit, sont aussi sottes pour lui que pour les autres. Mais tout de même, ses amis, sinon lui-même, maintiennent en ce qui le concerne certaines consignes.
Depuis qu'en 1918 une socialiste-révolutionnaire lui a envoyé une balle dont il a bien failli mourir et qu'il garde dans la peau, certaines précautions subsistent, fort naturelles. Lénine disparu, la Révolution continuerait évidemment. Mais tous le considèrent si bien comme le drapeau, il est si bien « le chef », qu'on tient à ne pas risquer la moindre aventure.
Lénine habite au Kremlin, dans l'ancien Palais de Justice, dont les murs criblés des balles d'octobre dominent l'enceinte du côté de la Place Rouge, un très modeste appartement.
Nous aurions pu l'y trouver facilement, mais pourquoi aurions-nous été déranger l'homme dont chacun ici dépeint le travail écrasant? Nous savions que nous le verrions au Congrès, nous avons attendu, quelle -que fut notre impatience.
Il y a paru le second ou le troisième jour et plusieurs fois ensuite. A différentes reprises, il y a discouru.
« Il entre. On ne Ta pas vu venir. On l'aperçoit à peine.
« Il est en embuscade derrière sa table.
« Seules les épaules et la tête dépassent.
u Un front chauve bombé en avant et qui domine tout.
« Un Asiate évidemment.
« Des pommettes et des yeux qui le dénoncent.
<( De petits yeux, fendus en amande, des sourcils mongols, une large place vide entre eux, le front et le nez.
(( Un nez plus gros qu'on ne pense, aux narines fortes, épatées, solidement attachées aux joues, un nez réaliste.
(( Au-dessous, dans les poils sans couleur de la moustache et de la barbe pauvre, ce qu'on appelle son sourire.
« I/énine ne sourit pas. Pas plus qu'il n'est borgne. Je pense bien qu'il cligne fréquemment d'un œil.
(( On n'est vraiment sûr qu'il a souri que lorsqu'il est secoué d'un petit rire.
« Trente sentiments différents s'expriment chez lui par un rictus qui n'est jamais tout à fait le même.
(( Sous le front, qui se plisse, tout est en mouvement. Lénine n'est vrai qu'au cinéma. Pas un seul de ses portraits ne lui ressemble.
« Allez donc faire le buste de Protée.
« Des yeux qui semblent faire effort pour s'ouvrir tout à fait, une bouche qui, volontiers, se campe de travers, dilate une narine au-dessus d'elle, fait saillir la pommette droite et laisse glisser un mot imperceptible entre les lèvres gouailleuses.
« Parfois, toute la face se contracte, les yeux se
ferment presque tout à fait, les pommettes tirent la barbe par en haut et la bouche charnue se fend...
« Les expressions successives d'étonnante jeunesse et de fatigue d'un homme qui porte sur ses épaules le monde nouveau. Une éloquence de grand mime...
« Et puis les mains.
« Des doigts assez longs coupent la face, l'index longe le nez, le médius touche les dents.
« Les mains ne sont pas un paravent. Elles ne cachent rien, elles participent au jeu de la physionomie. Elles le soulignent... »
Ce portrait, que Vaillant-Couturier, quelque temps après notre retour, a tracé dans L'Humanité, offre trop d'exactitude pour que je ne le reproduise pas.
Lénine n'est pas « statique », mais « dynamique » . -Les photographies de lui ne donnent de sa physionomie aucune idée quand il a posé devant l'objectif et je n'en vois qu'une qui lui ressemble, qui me le rappelle du moins : celle que je reproduis au début de ce volume. Un opérateur l'a pincé sans qu'il s'en doute, assis sur les marches de la tribune, écoutant parler Lazzari, le « dissident » italien, et prenant des notes pour lui répondre.
Cela, c'est Lénine. Mais Lénine au repos, ce n'est pas lui.
Longuement, je l'ai observé au Congrès. J'ai causé avec lui moins pour parler d'une chose ou d'une autre que pour le regarder de plus près. J?ai essayé d'analyser ses traits. Impossible. On ne saurait le peindre que par notations successives, à l'aiâe de touches impressionnistes, comme l'a fait Vaillant-Couturier.
Et son éloquence lui ressemble. On ne peut pas plus résumer ses discours que- les imiter. Aucune composition apparente. Ni exorde, ni péroraison. Lénine commence en plein, finit en plein.
Il prend deux ou trois idées, les tourne, les retourne, Les formules dans lesquelles il les enferme
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reparaissent chacune plusieurs fois. Pas' d'éclat de voix, pas d'effet de tribune. L'enfoncement de quelques clous. C'est fini.
Celui de ses exposés que j'attendais avec le plus de curiosité est celui qu'il a fait au Congrès pour présenter ses « thèses sur la tactique du Parti communiste russe ». Il y devait nécessairement analyser la situation intérieure de la Russie.
Lénine a parlé en allemand et Trotski à tenu à honneur de traduire lui-même pour les Français. Dois- je le dire? Ce discours de Lénine, même traduit par Trotski, m'a déçu.
Voici ce que j'en retrouve dans mes notes :
« Il est facile à une révolution de chasser la classe exploiteuse; moins facile d'empêcher celle-ci de se reformer. Deux millions et demi de Russes, qui vivent à l'étranger, se sont organisés pour nous renverser, sans savoir d'ailleurs ce qu'ils mettraient à notre place. Cela facilite notre propagande, mais nous crée des difficultés matérielles. La bourgeoisie a, plus vite que le prolétariat, développé sa conscience de classe. Elle a beaucoup appris depuis qu'elle est la classe opprimée.
(( La petite bourgeoisie paysanne se renforce progressivement. Nous avons exproprié les gros propriétaires, nous ne pouvions pas exproprier les petits. La lutte contre cette dernière couche de la bourgeoisie, qui représente chez nous l'immense majorité de la population, est très difficile. Nous avons commis des fautes, nécessairement.
« Les paysans seront toujours conduits par une classe, ils ne sauront jamais diriger. Seront-ils menés par le prolétariat ou la bourgeoisie? Voilà la question.
« Nous devons nous allier à eux. Nous l'avons fait au cours de la guerre. La chose était alors aisée, car ils comprenaient qu'ils avaient besoin de combattre les grands propriétaires. Les réquisitions ont dressé beaucoup d'entre eux contre nous, mais
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quand les blancs sont rentrés en Russie, ils sont revenus à nous. Aujourd'hui, pour eux comme pour nous, Constituante signifie : reprise du pouvoir par la bourgeoisie.
« A l'alliance militaire et économique que nous avions contractée avec eux pendant les hostilités, il nous faut maintenant en substituer une autre moins grossière. L'impôt en nature en est la base. Nous allons, sous le nouveau régime, chercher à passer de l'état de guerre civile au socialisme.
« Seulement, il y a un corollaire : le rétablissement de la liberté du commerce, c'est-à-dire la renaissance du capitalisme. Heureusement, ce capitalisme auquel nous lâchons la bride, c'est un capitalisme d'état, "qui sera contrôlé par le pouvoir prolétarien.
a Les concessions partent du même principe. Nous possédons des richesses immenses, sans moyen de les exploiter. Par les concessions, nous paierons un tribut au capital, un tribut sérieux, car il nous demandera du 20 %, au moins ! Mais quoi? C'est/ la rançon de notre ignorance et de notre incapacité technique. Nous devons vivre au milieu de pays capitalistes. Jusqu'au jour où leur révolution se produira, nous paierons le tribut.
« Il nous faut également reconstituer la grande industrie. Nous pensons y arriver par l'électrification du pays. C'est la route par laquelle nous sortirons de notre situation inférieure. Un pays comme l'Allemagne accomplirait le chemin en deux ou trois ans. La Russie aura besoin d'une dizaine d'années-
(( Nous avons attelé deux cents spécialistes à la tâche et engagé près des paysans une vaste campagne de propagande. Nous leur disons : Aideznous et quand la grande industrie sera électrifiée, nous recaù serons.
« L'essentiel, c'est de conserver la dictature du prolétariat dans son intégrité tout en posant les bases du système qui nous permettra de vivre jusqu'à la révolution mondiale »,
Je l'avoue, j'espérais autre chose que ces formules brèves, souvent expressives d'ailleurs. Je pensais que Lénine aurait voulu développer dans toute leur ampleur devant le Congrès les principes de la politique nouvelle. Il semble s'être dit au contraire qu'il n'y avait pas lieu de ressasser devant des initiés des démonstrations si souvent répétées. L'élève Bukharine, sans aucun doute, a plus brillamment que le maître Lénine « fait sa leçon », comme on dit en Sorbonne, devant l' Internationale assemblée.
Mais qu'est-ce qu'un discours de congrès? La pensée de Lénine, on peut la découvrir dans cent textes et nous n'aurons pas besoin d'aller loin pour retrouver les étapes qu'elle a parcourues avant d'aboutir à la conclusion présente.
C'est au VIIIe Congrès panrusse des Soviets — l'assemblée annuelle du « Parlement » — que, le 22 décembre 1920, il semble avoir pour la première fois concrétisé, sinon annoncé les principes nouveaux.
La guerre avec la Pologne avait pris fin depuis quelques mois et le dernier en date des aventuriers blancs, Vrangel, était déjà depuis un certain temps jeté à la mer. L'œuvre de reconstitution allait commencer.
Premier avant-coureur des décrets futurs, le décret autorisant l'attribution des concessions à des capitalistes étrangers avait paru le 23 novembre. Lénine devait le défendre contre ceux qui, troublés dans leur orthodoxie, craignaient de voir la Russie livrée à ses adversaires.
Il insista sur les difficultés de la période de transition entre la guerre et la reconstruction économique que la République allait avoir à traverser.
Réorganisation de l'industrie? Il annonçait le rapport sur l'électrification que Krijanovski devait présenter le lendemain et dont je parlerai dans un chapitre spécial.
Développement de l'agriculture? Il exposait le projet de loi présenté au Congrès par le Collège des
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Commissaires sur les encouragements à donner aux paysans; projet encore insuffisant pour rendre confiance aux petits propriétaires puisqu'il ne supprimait pas l'arbitraire des réquisitions, mais qui déjà établissait un plan national d'ensemencement, des comités locaux pour en surveiller l'exécution et édictait toutes sortes de mesures de détail pour assurer aux producteurs semences, main-d'œuvre, animaux de trait, réparation d'outils, etc (i)...
Trois mois se passent. Les idées se précisent et la nécessité d'une évolution radicale apparaît de plus en plus pressante lorsque, le 12 mars 1921, s'ouvre le Xe Congrès du Parti Communiste. On est depuis deux semaines en face de l'agitation des marins de Cronstadt, dont je parlerai plus loin. Depuis cinq jours l'armée rouge et les mutins se canonnent. La crise atteint son maximum d'acuité.
Lénine monte à la tribune pour faire le rapport du Comité Central et froidement, en homme d'Etat habitué à prendre ses responsabilités, il aborde sans précautions oratoires, selon son habitude, l'examen de la situation.
« Nous avons attendu jusqu'ici — dit-il — que la révolution sociale, éclatant en Europe, vienne nous soulager dans l'effort que nous supportons seuls depuis plus de trois ans. Nous nous sommes trompés.
« La Révolution internationale grandit et en même temps la crise économique s'accentue en occident. Mais si nous concluions de là que -le secours nous arrivera à bref délai sous la forme d'une solide révolution prolétarienne, nous serions tout simplement des fous et je pense que dans cette salle il n'y a pas de fous. Pendant ces trois ans, nous avons appris à comprendre que compter sur la
(1) L,e texte de cette loi a été publié en français avec une série d'articles d'Ossinski, Commissaire du Peuple à l'Agriculture, qui avaient paru dans la Pravda. Le tout est réuni en une brochure : La Crise Agricole et le Socialisme dans les campagnes, par Ossinski,
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Révolution internationale ne signifie pas y compter dans vin bref délai déterminé et que le développement des événements, de plus en plus rapide, peut aboutir à la Révolution au printemps prochain, mais peut aussi n'y pas aboutir.
« C'est pourquoi nous devons savoir adapter notre action à l'état social de notre pays et des autres pays, afin d'être en état de maintenir pendant un temps prolongé la dictature du prolétariat et de supporter progressivement toutes les calamités et les crises qui se précipitent sur nous. Voilà la seule façon juste et saine de poser la question ».
Elle est bien posée en effet, nettement, clairement. Il faut renoncer aux espoirs trop hâtivement conçus, s'arranger pour durer pendant une période qui peut être longue, sortir du provisoire. En un mot, il faut, comme dit Lénine, s'adapter.
De qui avons-nous besoin pour vivre? se demande-t-il. Des étrangers, pour nous procurer ce que notre industrie ne produit pas ou ne produit plus. Des paysans, pour avoir à manger.
Renouer avec l'étranger, cela se traduit dans la pratique par : donner des concessions. Le décret qui offre des concessions aux capitalistes du dehors est paru. La chose est décidée en principe. Nous vous demandons de ratifier nos actes. Le reste est affaire de négociations.
« Les concessions nous sont nécessaires parce que nous n'avons pas le moyen de restaurer notre économie ruinée avec nos seules forces, sans le matériel et les secours techniques de l'étranger. Il ne suffit pas d'importer ce matériel. On peut faire aux concessionnaires des conditions plus avantageuses, pour s'assurer la fourniture d'un matériel plus perfectionné. Mous pourrons ainsi rattraper au moins quelque peu, ne fût-ce que d'un quart eu de la moitié, les puissants trusts des autres pays. Sans cela nous sommes condamnés à demeurer dans une position difficile.
f( Sans une tension extrême de toutes nos forces,
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nous ne rattraperons jamais l'étranger, personne ne peut en douter dès qu'il considère avec un tant soit peu de bon sens la situation actuelle. Avec certains des pîus grands trusts internationaux, les pourparlers sont commencés. Il est bien certain que de leur part ce n'est pas un service gratuit qu'ils nous rendent. Ils recherchent uniquement d'immenses bénéfices. Naturellement la chose nous coûtera très cher, mais il nous faut monter notre appareil technique ».
Lénine insiste peu sur ce point, car il s'agit pour lui d'une affaire réglée, qu'il n'apporte au Congrès qu'aux fins de ratification.
Il insiste bien davantage sur l'autre, qui lui paraît beaucoup plus important. La question paysanne, les marins de Cronstadt la posent à coups de canon au moment où il parle et il examine longuement à travers l'histoire des années antérieures les causes profondes du mouvement dont ils sont l'expression présente.
« Nous devons considérer attentivement cette contre-révolution petite-bourgeoise qui réclame la liberté du commerce.
« Qu'est-ce que cette liberté du commerce? C'est la preuve que dans les rapports du prolétariat avec les petits cultivateurs, il subsiste des problèmes que nous n'avons pas résolus. Te veux parler de l'attitude du prolétariat victorieux à l'égard des petits patrons au moment où la Révolution prolétarienne se développe dans un pays où le prolétariat est une minorité, où la majorité est petite-bourgeoise.
« Le rôle du prolétariat dans un pareil pays est de diriger ces petits patrons dans le sens du travail collectif pour l'intérêt commun. La chose est certaine en théorie. Nous avons pris pour cela de nombreux décrets, mais nous savons qu'il ne s'agit pas de décrets, mais de réalisation pratique. Or en pratique le résultat n'est possible que si nous avons une grande industrie extrêmement puissante, pouvant fournir au petit producteur des avantages suf-
usants pour lui rendre évidents les avantages de cette grande production ».
J'élague dans une argumentation qui revient constamment sur elle-même pour convaincre par de continuelles répétitions. L'éloquence de Lénine évoque toujours l'image du serpent qui se mord la queue. Et j'arrive tout de suite à la conclusion :
(( Quand nous portons toute notre attention sur la restauration économique, nous devons savoir que nous avons devant nous le petit cultivateur, le petit patron, le petit producteur, qui travailleront pour le marché jusqu'à la pleine victoire de la grande production, victoire qui n'est possible que sur l'ancienne base. Ce sera l'affaire de longues années, de dix ans au moins et sans doute de plus, étant donné notre misère. Jusqu'alors, pendant de longues années, nous devrons avoir affaire aux petits producteurs comme tels et cette réclamation du commerce libre sera inévitable.
« Partant de là, le Comité Central a pris la décision et a voulu ouvrir la discussion concernant le remplacement des levées alimentaires par un impôt. Il a mis la question à l'ordre du jour du Congrès ».
Suppression des réquisitions ! Institution de l'impôt en nature ! Voilà les mots essentiels lancés.
Comme Lénine. le rappelle, l'idée n'est pas neuve. La loi sur l'impôt en nature a même été promulguée dès le 30 décembre 1918, mais on n'a jamais eu le temps de l'appliquer pendant la guerre. Il faut l'appliquer désormais.
' (( Nous devons faire le maximum dans ce sens. C'est là une chose indispensable. Il faut donner au paysan une certaine liberté de commerce local, changer la levée en un impôt permettant au cultivateur de régler sa production d'après le taux de cet impôt.
« Le gouvernement prolétarien, au moyen des concessions, peut s'assurer une alliance avec les états capitalistes les plus développés et par là ren-
forcer son industrie, sans laquelle nous ne pouvons pas faire de progrès vers le communisme.
« En même temps, dans un pays où la classe paysanne est dominante, nous devons savoir faire îe maximum pour renforcer économiquement la classe paysanne. Il faut lui donner la possibilité de développer librement son exploitation.
« J'estime que cette question est la plus importante dans le domaine économique et politique pour le pouvoir des Soviets à l'heure actuelle. J'estime que c'est elle qui marquera le résultat politique de notre travail au moment où nous avons terminé la période de guerre et où nous entrons dans l'état de paix ».
Ce discours capital fixe le point précis où l'évolution du régime commence. Quelques mesures, comme le décret sur les concessions, ont pu le précéder. C'est lui qui marque le tournant historique et on se représente facilement Lénine, lorsqu'on l'a entendu une fois, parcourant la tribune et martelant l'air de son poing : « Il faut... Il faut... C'est l'heure ! », enfonçant dans les cerveaux de ses camarades l'idée que l'instant décisif est arrivé.
Ayant prononcé son discours, il l'a fixé en une brochure que je ne citerai pas puisqu'elle ne fait que paraphraser ce que j'ai déjà cité (i).
Puis il a appliqué, dans le décret que les Izviestia ont publié le 22 avril, les règles que le Congrès avait adoptées après l'avoir entendu.
Ht il a développé dans une série de décrets les conséquences du principe d'adaptation posé par lui le 12 mars comme celui de l'inéluctable nécessité.
L'ensemble de ces décrets constitue ce qu'on a nommé « la nouvelle politique ».
Dans un des chapitres suivants, je résumerai les principaux ainsi que la loi sur l'impôt en nature.
(1) L'Impôt alimentaire, par N. Lénine, ^brochure de 56 pages achevée le 21 avril 1921.
y8 CHEZ LENINE ET TROTSKÎ
La mutinerie de Cronstadt.
Cronstadt ! Cronstadt ! qu'est-ce que c'est donc, enfin, que Cronstadt? Bukharine, Lénine, tout le monde parle de cette insurrection de mars comme d'un événement d'importance et tous évoquent ce soulèvement qu'ils ont dû réprimer comme avec une sorte de tendresse.
Qu'est-ce que cela veut dire? Je voudrais bien comprendre.
Les journaux de France, à l'époque, nous ont appris qu'il s'était produit dans le grand port de guerre une émeute et nous avons cru, nous autres, qu'il s'agissait d'une révolte fomentée par les blancs, comme il s'en est tant produit depuis quatre ans.
Dans le Bulletin hebdomadaire de la presse russe, qui publie des traductions, destinées à l'étranger, d'articles parus dans les journaux russes, bulletin dont j'ai pu obtenir la collection que je feuillette passionnément chaque soir, j'ai retrouvé cette thèse-là.
Articles de Radek, interview de Trotski, ordres du jour des soviets parus lors des événements de mars I921, s'intitulent à qui mieux mieux : « La dernière entreprise de l'Entente », « Le nouveau complot de l'Entente et des blancs ».
Radek, dans la Pravda, a démontré qu'après la débâcle de Vrangel les interventionnistes ont renoncé à agir de l'extérieur et que Lloyd George, Briand, Sforza ont décidé d'opérer à l'intérieur de la Russie. Les Izviestia ont imprimé que la presse bourgeoise de France avait annoncé quinze jours à l'avance des troubles et conclu que la révolte de Cronstadt avait été préparée à Paris.
Tout cela est possible, tout cela paraît logique. Les Gouvernements de l'Entente en ont tant fait à la Révolution russe depuis quatre ans qu'on peut tout admettre de leur part.
Cela ne me satisfait pas complètement cependant. S'il n'y avait à la base du soulèvement de Cronstadt qu'un complot de blancs et de leurs alliés d'occident, on en parlerait ici avec colère, comme on parle des entreprises de Koltchak ou de Dénikine. On n'y ferait pas toujours allusion avec ces réticences presque sympathiques qui m* étonnent et me troublent.
Un camarade a fini par me donner la clef de l'énigme. Il m'a dit :
a Cronstadt, soulèvement blanc? Non, ce n'est pas si simple. On l'a cru d'abord et cela était forcé. Il y' avait tant de précédents qu'on était tout naturellement amené à voir la main des contre-révolutionnaires en toute entreprise analogue. D'ailleurs, si la révolte avait réussi, ou même tout simplement duré quelques semaines, les blancs s'y seraient mêlés pour l'exploiter.
« Mais l'initiative n'est pas venue d'eux et ils n'ont joué dans les événements aucun rôle. Cronstadt est un de ces épisodes douloureux comme toutes les révolutions en connaissent, où, dans l'intérêt de l'Idée, pour sauver la Cause, on est obligé de réprimer par les armes un mouvement en armes lancé par des frères égarés.
« Les marins ne sauraient être considérés par nous comme des ennemis. La Révolution d'octobre 191 7 a triomphé grâce à eux et ils ont été depuis lors à la pointe de tous nos combats. Nous les aimons parce qu'ils sont notre sang et notre chair et voilà ce qui vous explique cette espèce de réserve que vous avez cru constater.
« La raison de leur révolte? Considérez qu'ils sont fils de paysans. Depuis qu'on a séparé de nous les provinces baltiques, les marins se recrutent principalement^ sur les côtes de la mer Noire, c'està-dire en Ukraine. Le mécontentement qu'ils traduisaient, c'est celui du paysan lui-même. Vous en avez assez entendu ces jours-ci sur le différend des villes et des campagnes pour comprendre ce qu'il y avait à la base de leur mouvement ».
Cette explication, évidemment, était l'explication véritable et comme la mutinerie des marins, envisagée sous cet angle, présente un intérêt pour l'étude de la (( nouvelle politique », j'ai continué à chercher pvès de divers camarades des renseignements sur ^on caractère et sur son développement.
L'un d'eux m'a remis quelques jours plus tard la traduction de la résolution votée le ier mars 192 1, donc avant tout acte d'hostilité, par l'assemblée des ire et 2e brigades de vaisseaux de ligne, c'est-à-dire par la garnison de Cronstadt.
En présence de Kalinine, président du Comité Central Exécutif — président de la République en d'autres termes — qui avait été délégué par le Gouvernement pour essayer d'apaiser les esprits, elle a été adoptée à l'unanimité moins deux voix : celle de Kalinine lui-même et celle du président du soviet local, Vassiliev.
C'est comme le manifeste des révoltés/ ou plutôt c'est l'ultimatum qu'avant d'engager la bataille, ils adressaient au pouvoir.
Je n'en publierai pas le texte. Comme tout document de cet ordre, il contient des violences injustes et, si j'ai le souci de ne rapporter que des faits exacts, je n'entends pas donner aux adversaires de la Révolution russe des armes empoisonnées que leur mauvaise foi habituelle empoignerait avec trop de joie. J'écris pour renseigner, non pour faire de l'histoire. Tant que durera la bataille, il n'en saurait être question. /
Aussi bien, la publication intégrale du manifeste de Cronstadt n'ajouterait rien d'essentiel à mes explications. Il suffit pour leur clarté que je prenne dans ses lignes ce qui constituait le programme des mutins.
Ce programme, comme on va le voir, c'est mot à mot celui des petits propriétaires paysans :
Dissolution des soviets en exercice. Election, non pas d'une Constituante comme les mencheviks l'ont toujours réclamé, mais de ces mêmes soviets par un scrutin secret, après une période électorale où
les libertés de parole et de presse seraient assurée? et après amnistie des ouvriers, paysans et soldats condamnés. — Voilà les revendications politiques.
Suppression des réquisitions. Egalisation des salaires en nature, sauf pour les travaux insalubres ou dangereux. Liberté laissée aux paysans de décider selon leur volonté dans toutes les questions relatives à la propriété des terres ou du bétail, pourvu qu'ils ne rétablissent pas le salariat. Liberté de la « fabrication non-industrielle » — Voilà les revendications économiques.
Qu'est-ce que cela signifie en définitive?
Cela signifie d'une part :. maintien du système soviétique, mais suppression de la « dictature du prolétariat » exercée par le parti communiste.
D'autre part : suppression des réquisitions d'abord; mais surtout: rétablissement du petit commerce, rétablissement de la petite industrie.
Bukharine ne nous a-t-il pas dit que le programme de la paysannerie se résumait dans cette formule saisissante : « Vivent les soviets, à bas les communistes? »
A bas les communistes ! c'est-à-dire à bas les lois qui empêchent le cultivateur, l'artisan, de disposer pleinement du produit de leur travail?
Ce programme de l'immense masse russe que le noyau communiste au pouvoir n'a pas encore conquise à son idéal, ce programme des « petits bourgeois » auxquels Lénine donne satisfaction en adoptant la a politique nouvelle », ce sont les insurgés de Cronstadt qui l'ont pour la première fois formulé.
a Ils l'ont — me dit un ami — formulé sous une forme inacceptable. Aucun gouvernement ne peut accepter des conditions qu'on soutient à couos de mitrailleuses. Mais qu'ils aient traduit les volontés obscures auxquelles la nouvelle politique à répondu. on ne saurait le nier lorsqu'on observe le synchronisme des événements de mars et des décrets qui constituent la première application de cette politique.
(( Suivez, en effet le développement de l'insurrection :
« 23 et 24 février. — La famine commence à Petrograd; les rations diminuent, le pain manque; on fait grève à Vassili Ostrov et le 26, après proclamation de l'état de siège, le brui£ court que la troupe a tiré sur les ouvriers.
« Ier mars. — Les marins de Cronstadt s'agitent à cette nouvelle et votent la résolution que vous savez. Le lendemain, on annonce à Petrograd que Cronstadt est au pouvoir du général blanc Koslovski. Des affiches dénoncent à la population le nouveau complot blanc.
« 3 mars. — Les marins nomment un Comité révolutionnaire de 9 membres puis de 15. Il existe bien un général Koslovski à Cronstadt, mais il ne joue aucun rôle, proteste de son innocence et... se sauve. Et le Comité se compose si peu de contrerévolutionnaires que quand Tchernov et ses amis, dont les manifestes circulent clandestinement à Petrograd, lui font offrir des secours s'il consent à se prononcer pour la Constituante, le Comité refuse de répondre à leur délégué.
« 5 mars. — Un ultimatum est envoyé aux mutins.
« 7 mars. — La canonnade commence de part et d'autre.
« 10 mars. - — . Une première attaque de l'armée rouge est repoussée.
«12 mars. — Le Xe Congrès du Parti Communiste s'ouvre et Lénine annonce la suppression des réquisitions et l'établissement de l'impôt alimentaire.
«17 mars. — L'armée rouge, à la tête de laquelle le Congrès a placé le tiers de ses délégués — 240 sur 700 — entre à Cronstadt. La ville tout entière est occupée le soir et le cuirassé Petropavlovsk, dernier refuge des insurgés, se rend dans la nuit. Les 160 communistes emprisonnés par les mutins sont libérés. On n'a touché à aucun d'eux.
« 18 mars. — La Pravda annonce la victoire, qui coïncide avec la signature de la paix avec la Pologne et le cinquantenaire de la Commune de Paris.
« 19 mars. — Lénine, dans un discours, annonce la liberté du commerce et l'application immédiate de l'impôt en nature, substitué aux réquisitions.
« 24 mars. — Un décret garantit aux paysans la jouissance de leurs biens.
a 29 mars. — Des décrets rétablissent la liberté du commerce du blé, de l'avoine et des pommes de terre. La réouverture des marchés est annoncée.
« i€r avril. — Le décret sur les marchés paraît.
« 2 avril. — Décret sur les primes en nature, les tarifs, les coopératives.
« 23 et 24 avril. — Décrets fixant les modalités de l'impôt en nature.
« Il y a là, vous le voyez, plus que des coïncidences. Entre les coups de canon de Cronstadt et les premières réalisations de la politique nouvelle, on pourrait presaue établir un rapport de cause à effet,
« Ce serait d'ailleurs inexact. Les décrets auraient été pris sans la mutinerie des marins. Ils correspondaient aux nécessités de l'heure et il n'est que juste de reconnaître que Lénine sentait depuis longtemps la nécessité d'une évolution.
« Tout au plus a-t-on le droit de dire que le geste de Cronstadt a hâté celui du Collège des Commissaires. Mais l'a précipité de peu.
« Les bolcheviks ne se piquent d'aucun entêtement aveugle. Notre parti a toujours, au contraire, reconnu l'obligation d'adapter la méthode révolutionnaire aux réalités du moment. »
Il m'a paru qu'il y avait quelque intérêt à fixer sur le papier les conversations que je rapporte, puisqu'elles permettent de mieux situer un épisode mal connu de cette grandiose histoire de quatre ans ; épisode douloureux sur lequel, en Russie même,
tout le monde n'est pas d'accord après plusieurs mois ; qui semble bien, cependant, ne pas devoir être confondu avec les événements fangeusement banals de la plus plate des conspirations d'émigrés; et qui paraît, au contraire, avoir sa place dans le vaste mouvement tournant où la République des Soviets lance ses destinées passionnantes à l'appel d'un chef prestigieux.
L'impôt alimentaire et les décrets de 1921,
L'impôt en nature.
J'ai exposé la genèse de l'impôt en nature et la façon dont le Xe Congrès du Parti communiste en avait adopté les bases en mars 192 1 sur la proposition de Lénine.
Il me semble utile de reproduire ici le texte de la résolution votée par le Congrès :
I. — Dans le but de permettre au cultivateur de conduire régulièrement et tranquillement son exploitation et de disposer plus librement de ses ressources, dans le but de renforcer la culture paysanne et d'augmenter son rendement, dans le but également de préciser les charges gouvernementales retombant sur le cultivateur, les levées alimentaires de denrées, matières premières et fourrage sont remplacées par un impôt en nature.
II. — Cet impôt doit être inférieur aux quantités qui étaient précédemment levées. Son total doit être calculé de façon à couvrir les besoins minima de l'armée, des ouvriers des villes et de la population agricole. Il doit diminuer constamment au fur et à mesure que le rétablissement des transports et de l'industrie permettra au Pouvoir des Soviets de rece-
voir les produits de la culture rurale parjta voie normale, c'est-à-dire en échange des produits manufacturés.
III. — L'impôt est perçu sous la forme d'une portion des produits agricoles, en tenant compte de la récolte, du nombre de bouches et du bétail existant dans l'exploitation.
IV. — L'impôt doit avoir un caractère progressif; la portion perçue sur les exploitations moyennes et pauvres, sur les exploitations des ouvriers des villes, etc., doit être moindre. Les exploitations des paysans les plus pauvres peuvent être exemptées de certaines formes, et même, dans des cas extrêmes, de toutes les formes de l'impôt en nature.
Les meilleurs cultivateurs, ceux qui augmentent leur surface ensemencée ou bien le rendement: de leur exploitation, sont récompensés par une diminution de l'impôt ou par un abaissement de son taux.
V. — La loi concernant P impôt en nature devra être faite de telle sorte et publiée dans un délai tel que les cultivateurs sachent le plus exactement possible avant le début des travaux des champs l'étendue des charges qui leur incomberont.
VI. — La remise des produits réclamés conformément à l'impôt devra être terminée à des dates exactement spécifiées par la loi.
VII. — La somme des produits à verser est fixée pour chaque communauté villageoise, et à l'intérieur de chacune elle est répartie entre les cultivateurs conformément aux règles générales du paragraphe III par leur propre décision.
Le contrôle de l'application des taux de l'impôt et de sa perception est confié à des organes élus par les paysans groupés selon le taux de l'impôt qu'ils paient.
VIII. — Toutes les réserves de denrées alimentaires, matières premières et fourrages restant au producteur après paiement de l'impôt demeurent à son entière disposition et peuvent être utilisées par lui pour améliorer et perfectionner son exploi- tation, pour augmenter sa consommation personnelle, pour échanger contre des produits manufacturés de la grande ou de la petite industrie ou contre des produits agricoles. Cet échange est permis dans les limites de la circulation économique locale.
IX. — - Afin d'assurer l'approvisionnement de la population pauvre et l'échange contre les excédents de denrées alimentaires, fourrages et matières premières, volontairement remis par la population à l'Etat après perception de l'impôt, il est constitué un fonds spécial de matériel agricole et d'objets de première nécessité. Ce fonds est formé des produits acquis à l'étranger en échange d'une partie dexla fabrication nationale et de ceux qui seront acquis à l'étranger en échange d'une partie de la réserve d'or de la République et des matières premières.
Le Congrès approuve la proposition présentée au Comité Central sur l'établissement de l'impôt en nature et charge le Comité Central d'élaborer les formes concrètes du projet de loi qui sera soumis au Comité Central Exécutif et au Conseil des Commissaires du Peuple.
Le texte du décret, publié le 22 avril, s'inspire exactement des principes fixés par le Congrès.
Le produit total de l'impôt pour les céréales est fixé à 240 millions de pouds (38 millions de quintaux), pour les pommes de teire à 60 millions, pour les graines oléagineuses à 12 millions.
Les quantités ainsi fixées représentent à peu près la moitié de celles qu'on considère comme nécessaires pour fournir leur ration à tous les individus à nourrir. Ainsi, pour donner à chacun 750 grammes de pain par jour, il faudrait 400 millions de pouds
de céréales. On compte sur l'échange pour se procurer l'autre moitié.
L'impôt est calculé pour chaque exploitation en tenant compte de la surface cultivée, du nombre de bouches et de la valeur de la récolte dans la localité. Il est établi à cet effet n catégories de récoltes allant de 25 à 70 pouds et plus par hectare et 7 groupes d'exploitations selon le nombre d'hectares cultivés par bouche. La valeur de la récolte est fixée pour chaque district par le Conseil des Commissaires du Peuple, et pour chaque canton par le Comité Exécutif de la province.
Le décret donne le barème du taux de l'impôt par hectare pour le seigle et le froment et pour tous les groupes de récoltes et d'exploitations.
L'impôt est progressif de telle sorte que, par exemple, pour une récolte de 45 à 50 pouds par hectare, ce qui est la moyenne, l'exploitation riche comptant 4 hectares et plus par bouche verse 9 pouds, tandis que l'exploitation pauvre n'ayant qu'un demi hectare par bouche verse seulement 1 poud 1/4.
Les rôles sont établis par les soviets de village, en multipliant pour chaque exploitation le chiffre du barème par le nombre d'hectares cultivés. Les exploitations d'un hectare de culture et au-dessous sont exemptées. L'impôt doit être versé aussitôt après la rentrée de la récolte et en tout cas avant le 15 décembre.
Pour les autres produits, le même barème est appliqué avec une table d'équivalences : 1 poud (40 livres) de froment ou de seigle vaut 35 livres de sarrazin, 26 livres de pois, haricots ou lentilles, 50 livres d'avoine, orge ou millet, 60 livres de maïs, 4 pouds de pommes de terre. Pour encourager telle ou telle plantation, les provinces peuvent proposer une modification ou un complément de ces équivalences.
Un second décret, paru en même temps que celui-ci, remplace la réquisition des œufs par un~
impôt en nature. Le taux est fixé, selon les provinces, à 2, 3, 5, 7 ou io œufs par hectare cultivé. Les éleveurs de volailles sans surface cultivée versent io œufs par poule, à partir de 20 poules.
Un troisième décret, publié le 24 avril, établit l'impôt sur les produits lactés d'après les mêmes principes que l'impôt sur les céréales et les œufs. Aux exploitations contenant une vache, il est demandé selon les provinces de 3 à 8 livres de beurrre fondu. Le taux est progressif : 4 à 10 livres pour les exploitations possédant 2 vaches, 5 à 12 et à 14 pour les exploitations possédant 3 et 4 vaches ou plus. Le beurre fondu, selon l'usage déjà établi par le Commissariat de l'Approvisionnement, est l'unité à. laquelle sont ramenés les divers produits lactés. Les trois quarts de l'impôt doivent être versés au Ier août et le reste pour le ier novembre.
Décrets sur les Primes en nature, sur la réglementation des Tarifs et sur les Coopératives.
En regard des décrets réglant les modalités de l'impôt en nature,, il faut placer, parce qu'ils constituent avec ceux-ci un tout, trois décrets qui avaient été promulgués quelques jours auparavant, le 9 avril.
Les deux premiers, le décret sur les primes en nature pour les ouvriers et le décret sur la réglementation des tarifs, rétablissent pour le prolétariat des villes la liberté du commerce. Le décret instituant l'impôt en nature autorise le paysan à disposer librement de ce que l'impôt ne lui prend pas. Ceux-ci permettent à l'ouvrier de donner des produits de sa fabrication contre ce surplus de produits agricoles.
Le décret sur les primes en nature décide qu'il
sera créé dans chaque entreprise un fonds de primes en nature avec une certaine partie des objets fabriqués. Ce fonds est destiné à l'échange. Son importance est proportionnelle au rendement de l'usine. Chaque ouvrier dispose de sa part propre.
Dans les industries dont les produits ne sauraient constituer de primes ni servir à l'échange, comme l'industrie des transports, les ouvriers sont autorisés à fabriquer, en dehors des heures de travail, des objets échangeables, du matériel agricole par exemple.
Le décret sur les tarifs abolit toute limitation des primes par rapport au salaire. L'ouvrier peut augmenter indéfiniment celui-ci en augmentant son rendement. En outre, les directions industrielles locales sont autorisées à faire des prix à forfait pour tel ou tel travail avec tel ou tel ouvrier ou tel ou tel groupe d'ouvriers.
Le troisième décret, relatif aux coopératives de consommation, a pour but d'organiser l'échange autorisé par les précédents.
Les coopératives, organes de liaison entre l'Etat et la campagne, deviennent en outre organe de liaison entre les travailleurs urbains et ruraux. Elles cessent d'être de simples organes de répartition, auxiliaires du Commissariat de l' Approvisionnement, pour devenir les instruments de l'échange entre les divers groupes de petits producteurs.
Chaque coopérative reçoit de ses membres sa part en argent ou en nature (fonds de primes), achète soit directement, soit par l'intermédiaire de la Ligue provinciale des Coopératives, les denrées agricoles et délivre à chacun la quantité de produits correspondant à ses versements.
Les coopératives reçoivent, en outre, le droit de conclure toutes les conventions qui ne contredisent pas la législation soviétique pour la fabrication, la transformation, la conservation des denrées. Elles sont autorisées à organiser des associations de production maraîchère, fermes laitières, etc.
90 CHEZ LENINE ET TR0TSK1
Perception de l'impôt.
Jusqu'à l'établissement de l'impôt en nature, le principe en vigueur se résumait ainsi : tout appartient à l'Etat, qui rend au paysan ce dont il a besoin pour vivre et pour ensemencer. Mais dans l'application, puisque la propriété individuelle subsistait, il fallait bien fixer à chacun le contingent qu'il devait fournir. L'Etat prélevait une partie des produits, dont la quotité était déterminée comme le serait un impôt de répartition.
On sait quelle est l'organisation administrative soviétique :
Au village, qui nomme obligatoirement un Soviet s'il a plus de 300 habitants, le président et le secrétaire constituent l'organisme exécutif.
Au canton, pas de soviet, mais un Comité Exécutif de canton. Ce Comité, élu, possède des sections déjà différenciées, dont le chef seul est un membre du Comité mais dont les employés sont des fonctionnaires : sections d'administration, d'instruction, de police (tché-ka), militaire, etc..
Au district, organisation semblable avec un plus grand nombre de sections.
A la province, de même, mais la différenciation des sections est plus marquée ; il en existe autant qu'il y a de Commissariats du Peuple.'
Ceci posé, il est facile de comprendre comment la répartition s'opérait aux différents échelons ; Le Conseil d'approvisionnement de Moscou fixait le' chiffre global des denrées à prélever et le contingent de chaque province ; le Conseil d'approvisionnement provincial fixait le contingent de chaque district ; la Section d'approvisionnement du district, celui de chaque canton ; le Comité Exécutif du canton, celui de chaque village ; le président du Soviet de village, celui de chaque feu.
LENINE ET LA « NOUVELLE POLITIQUE » ()î
Ive décret du 22 avril, en établissant l'impôt en nature, a supprimé ce mécanisme compliqué, qui n'a jamais fonctionné d'une façon satisfaisante et qu'on avait dû remplacer, devant la restriction des cultures, par le mécanisme de la réquisition.
Aujourd'hui, l'impôt est perçu de la manière la plus simple. Les soviets de village établissent les rôles d'après le barème légal en tenant compte des exemptions dont bénéficient les exploitations pauvres et en appliquant le tarif progressif.
Ives conférences de propagande organisées de tous côtés ont rapidement fait comprendre aux paysans cette procédure facile, si l'on en juge par la vélocité avec laquelle ils ont remis en culture les terres dont ils sont assurés désormais de conserver presque tous les produits.
Les autres décrets de la « Politique nouvelle».
Depuis les décrets fondamentaux dont j'ai indiqué la substance, bien d'autres ont été promulgués en application des principes de la « Politique nouvelle ».
J'en citerai quelques-uns spécialement parce qu'ils sent parus pendant mon séjour à Moscou et que j'en puis garantir, non seulement l'authenticité, mais pour le premier au moins, les termes.
Celui-ci, daté du 30 juin et publié le 6 juillet dans les Izviestia, concerne « la suppression des limitations à la circulation monétaire et le développement des opérations de dépôt et de transfert ».
Il est ainsi conçu :
(( A l'effet de supprimer les limitations qui entravent la circulation monétaire et d'assainir cette circulation par le développement des opérations de dépôt et de transfert, le Conseil des Commissaires du Peuple, abolissant les dispositions précédemment publiées, a décidé :
Q2 CHEZ LENINE ET TROTSKI
i°. — Toute limitation de somme des signes monétaires ayant cours dans la République socialiste fédérative des Soviets de Russie qui peuvent se trouver entre les mains des personnes ou des associations privées, est abolie.
2°. — Toutes les sommes versées par des individus ou des associations à titre de dépôt ou de compte-courant ou bien pour transfert ou virement dans les caisses du Commissariat des Finances et des organisations coopératives ne peuvent être soumises à confiscation que sur décision d'organes jouissant des droits judiciaires.
3°. — Toutes les sommes en argent comptant versées en dépôt ou compte-courant ainsi que pour transfert ou virement doivent être remises en espèces à leur possesseur sur première demande sans limitation des sommes.
4°. — Les renseignements concernant l'état des compte-courants, des dépôts ou des transferts ne sont donnés qu'aux possesseurs ou aux organes judiciaires ou d'enquête.
5°. — Les fonctionnaires qui violeraient le présent règlement seront poursuivis conformément aux lois ».
Un autre décret, paru dans les Izviestia du 12 juillet, autorise tout particulier âgé de 18 ans à fonder un établissement quelconque, destiné à la production, et d'y employer vingt salariés au maximum.
Les ateliers ainsi créés ne peuvent être nationalisés, municipalisés ou réquisitionnés que sur décision des tribunaux- Tous les décrets antérieurs, portant suppression du salariat, sont abrogés en ce qu'ils ont de contraire à celui-ci.
D'autres, publiés quelques semaines plus tard, ont rétabli le paiement sur les chemins de fer, où l'on voyageait jusqu'alors gratuitement sans aucune formalité jusqu'à 50 verstes et au-dessus
LENINE ET LA « NOUVELLE POLITIQUE » g3
de 50 verstes avec un billet délivré par- le groupement auquel on" ressortissait ; — le paiement sur les tramways, où Ton montait jusqu'alors sans débourser; — le paiement dans les théâtres, où l'on entrait avec des billets répartis par les syndicats.
Les journaux européens ont annoncé depuis que le loyer et l'éclairage avaient cessé d'être gratuits. Ils ont fait connaître le rétablissement de la Banque d'Etat et quantité d'autres mesures.
Je ne puis garantir comme exactes que celles dont j'ai eu directement connaissance. Elles sont déjà de nature à démontrer que Lénine poursuit avec continuité la politique d'adaptation qu'il définissait le 12 mars 192 1.
Le plan d'éleçtr ifjcation de Krijanovskit
Le 23 décembre 1920, Lénine, dans son discours d'ouverture du VIIIe Congrès panrusse des Soviets, a annoncé en ces termes le rapport sur l'électrification de la Russie qui allait être présenté :
« Je pense que nous assistons aujourd'hui à un tournant essentiel de notre histoire. Désormais on verra à la tribune de nos Congrès panrusses non seulement des administrateurs et des hommes d'Etat, mais des ingénieurs et des agronomes. C'est le commencement de l'ère heureuse où on parlera de moins en moins de la politique et où l'attention de tous sera fixée sur la réalisation économique et. sur l'enrichissement de la Russie Soviétiste. Ce tournant doit être senti partout, dans tous nos Soviets et toutes nos organisations.
« Vous verrez par le rapport de la Commission Nationale d'Electrification les énormes travaux accomplis dans ce domaine. Les meilleurs spécialistes du Conseil Supérieur d'Economie Nationale se sont consacrés à cette oeuvre et nous vous présen-
Q4 CHEZ LENINE ET TROTSKÏ
tons le volume imprimé contenant le fruit de leurs études. »
Et il a conclu par ces phrases d'un lyrisme qui a dû stupéfier certains de ses auditeurs, quelque habitude de ses boutades que Lénine aie pu leur donner ;
« Ce livre doit être à mes yeux un second programme pour notre Parti, car sans l'électrification, le communisme n'est pas réalisable. La restauration de la culture rurale, la restauration des transports et des autres branches essentielles de notre industrie ne sont possibles que si nous exécutons peu à peu tout le programme ici exposé.
« Le Communisme, c'est le Pouvoir des Soviets plus l'Eleetriflcation de tout le pays. »
L'homme qui s'est chargé d'appliquer ces' vues, Krijanovski, est un ancien membre du Parti Communiste, âgé de 49 ans aujourd'hui.
Tout jeune, il avait publié déjà quelques ouvrages scientifiques remarquables et lorsque, en 1895, le Ministre de l'Agriculture, Ermolov, se mit en tête de faire rechercher leur auteur, c'est à la prison ■préventive de Pétrograd qu'on dut aller le chercher. Le crime de propagande socialiste l'y avait déjà mené.
Déoorté trois ans en Sibérie, il entra ensuite dans les chemins de fer. Révoqué après la Révolution de 1905, il oassa au service de compagnies privées et se spécialisa dans l'électrotechnique.
Le ^ gouvernement des Soviets a placé Krijanovski à la présidence de la Commission du Plan Economique National, instituée au printemps de 1921, lorsqu'on a refondu et svstêmatisé les divers organismes chargés de dirisrer 1' « Economie Nationale ». pour seconder le Conseil du Travail et de la Défense que préside Lénine et que vice-préside Rikov.
Cette Commission, qui comprend 37 membres, doit dresser tout le plan d'organisation économique
de la Russie en s'inspirant des plans partiels présentés, chacun pour leur domaine, par les Commissariats de l'Agriculture, des Finances, de l'Approvisionnement, du Commerce extérieur, du Travail et par les représentants des républiques autonomes.
Elle a sous sa dépendance directe les sections économiques des différents Commissariats. Seule, la Commission d'Exploitation, qui répartit les matières premières, relève directement du Conseil de Défense.
C'est dire l'importance énorme des fonctions de Krijanovski.
Le rapport qu'il a présenté au Congrès de décembre 1920 résume comme suit le projet qu'annonçait Lénine pour l'électrifîcation de la Russie :
Il s'agit de construire 27 stations productrices de force réparties de manière à constituer un réseau qui s'étendra sur la plus grande partie du pays.
Le Donetz sera pourvu d'abord, car c'est la région minière et usinière essentielle. Quatre usines le desserviront, dont les unes utiliseront le charbon local, les autres les rapides du Dniepr, oui sera rendu navigable en même tenms. On travaille déjà activement, paraît- il, à réparer les dégâts des blancs et à construire les installations nouvelles.
Le Caucase, la Géorgie, le Kouban, le Terek, se serviront des chutes d'eau et du naphte pour mettre en marche leurs stations.
Sur la Volga, on emploiera l'anthracite à "Kalitva, le schiste à Samara, la tourbe et le bois à Kazan et Nijni-Novgorod.
La région industrielle du centre est riche en charbon et en tourbe. La station de Kachïra, oui alimente Moscou, a déjà été fort^ agrandie, celle de Soudakov près Toula également.
Quatre usines doivent fonctionner dans l'Oural à l'aide du charbon du pays. On espère que l'une (Telles sera terminée en 1922.
Dans le nord, de vastes travaux • — en cours nctnellernent — donneront sur le^ Svir des stations Vl-tT<irr>-f>1e>n+-nant*$ mit procureront à Petrograd un
milliard de kilowatts-heure, chaque année. L'usine d'Outkina Zavod aura une puissance de 10.000 kilowatts, celle des marais de Viaziev une puissance de 40.000. Jamburg utilisera les chutes de la Luga.
Des plans particuliers concernent, l'électrification de la ligne mourmane, la région de l'Altaï en Sibérie, d'autres encore.
Krijanovski espère que ses desseins grandioses seront, si l'Europe reprend rapidement ses fournitures, réalisés en l'espace de dix ans.
La Russie retirera de leur réalisation, dit-il, d'inappréciables avantages. Si les stations futures travaillent seulement huit heures, 15 millions d'ouvriers se trouveront lancés « sur le front du travail )>. Si elles travaillent 16 heures, 30 millions d'ouvriers seront économisés.
Que vaut sa conception? Des techniciens seuls en peuvent juger. Elle vaut incontestablement pour les régions riches en houille blanche et déjà, m'a-ton dit, sous le tsarisme, des projets avaient été étudiés, sans qu'aucune suite leur fut donnée d'ailleurs, pour la région des lacs septentrionaux et pour l'Oural. En ce qui concerne l'immense plaine du centre, où la tourbe, combustible médiocre, représente la principale source d'énergie, l'entreprise paraît évidemment plus discutable, et le plan de Krijanovski ne rencontre pas un assentiment unanime. Trotski, entre autres, aurait témoigné quelque scepticisme, assure-t-ôn.
Le manque de matériel et l'absence de personnel compétent rendent en tous cas l'entreprise assez délicate à l'heure actuelle. Mais le gouvernement des Soviets apporte à la réaliser un acharnement digne d'éloges.
Un grand nombre de villes et de villages sont dotés déjà de l'éclairage électrique et l'apparition de la « lumière surnaturelle », comme l'ont nommée les paysans, a plus fait -que tous les discours pour la nropagande communiste.
On m'a cité quelques douzaines de localités des districts d'Elabuga, de Simbirsk, de Nikoîaïev,
LENINE ET LA « NOUVELLE POTlTIQUE » 97
d'Elets, de Tchern entre autres, voire des villages du territoire tchérémisse, où la population a salué l'allumage des premières ampoules comme la révélation d'une religion nouvelle et montré des adresses comme celle-ci où l'on aurait tort de ne voir qu'une manifestation de commande :
« Ce 24 avril 1921, nous soussignés, citoyens des villages Tornovo et Gorki, canton de Iamsko-Slobodsk, du district de Kachira de la province de Toula, avons décidé à l'unanimité de témoigner de la profonde gratitude qui nous remplit l'âme.
« Maintenant nous en avons fini avec les veillées dans les ténèbres, nous avons tout loisir de travailler tard dans la soirée à la maison grâce à l'éclatante lumière. Jamais nous n'aurions pu rêver qu'un gouvernement, quel qu'il soit, puisse installer dans nos chaumières un si merveilleux éclairage.
« Nous n'avons plus à nous préoccuper de pétrole, ni de branches résineuses, nous attendons bien tranquillement le soir et le moment où nous savons que vont s'allumer les lumières qui dissiperont la nuit de nos demeures. La joie et le bienêtre montent à l'âme et on a envie de s'exclamer : (( Merveilleuses sont tes œuvres, ô pouvoir des Soviets ! » Nous souhaitons que l'électrification soit partout introduite dans les campagnes. Le paysan le rendra au centuple à la capitale. »
Les Soviets locaux poussent de tous leurs moyens les ruraux à seconder par leurs efforts celui du gouvernement. Le gouvernement a témoigné de son côté, par quelques exemples éclatants, qu'il userait de tous les moyens dont il dispose pour réussir.
Les 4, 5 et 6 juillet 192 1, pendant que nous étions à Moscou, le tribunal révolutionnaire a jugé treize fonctionnaires, dont certains haut placés, du centre d'électrification pour la campagne, qui, conformément aux meilleures traditions de l'administration tsariste, avaient exigé un pot-de-vin pour livrer £
deux villages de la province de Kostroma une dynamo, des isolateurs et des lampes que ceux-ciétaient autorisés à toucher.
Les ingénieurs Zelenski et Kalfirst, directeur et gérant du Centre, et trois de leurs subordonnés, ont été condamnés à mort. Quant aux autres, qui avaient connu leurs tripotages sans y participer, trois ont eu cinq ans de prison — maximum de la peine, — deux trois ans de travail obligatoire; trois deux ans de camp de concentration.
Bel exemple dont pourrait s'inspirer la justice occidentale, si indulgente à tous les mercantis !