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BOULEVARD SAINT -GERMAIN

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University of Illinois Urbana-Champaign Alternâtes

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Les Anglais prétendent que la journée du 23 avril 1564 vit s’accomplir l’événement le plus considérable peut-être de l’histoire littéraire du monde.

C’est le 23 avril 1564 que William Shakespeare est né, dans la petite ville de Strattford-sur-Avon, sise non loin du château maintenant en ruines de Kenilworth, où Walter Scott a placé la scène d’un de ses plus beaux romans, et très près de l’admi- ? rable forteresse de Warwick. Warwick est une li=sorte de nid d’aigle habité par Van Dyck, Rem- - brandt, Véronèse^flolbein, Velasquez... et où l’on oi accède par une avenue semi-circulaire taillée dans les rochers.

On sait que le château de Warwick brûla dernièrement, presque le même jour que l’Escurial. De même, Shakespeare mourut presque le même jour que Cervantes.

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Les Anglais ne se réclament point d’un légitime orgueil national pour justifier leur emphatique affirmation. La naissance de Shakespeare (abstraction faite de la grandeur incomparable de ce génie) mériterait d’être appelée le plus rare événement de l’histoire littéraire, par cette seule raison que l’on vit pour la première fois une grande nation appeler un grand homme son père, et pour la première fois un peuple de marchands, d’usiniers et de matelots, s’incarner dans un poète, le saluer le premier d’entre eux, leur homme représentatif, pour parler comme l’Américain Emerson.

Une des rares vérités positives que l’on arrive à extraire de l’étude des sentiments humains, c’est que la plus vaine chose du monde, c’est bien la chose appelée admiration, lorsque le cœur en est absent.

L’admiration sans l’amour est bien près de n’être qu’un mot. Parcourez le catalogue de ce qu’on nomme les gloires littéraires. C’est bien là que le terme plaisant d 'illustres inconnus trouve sa meilleure application. N’existe-t-il pas beaucoup d’écrivains célèbres qu’on ne lit point? Qui osera chiffrer le nombre de ces lumières sous le boisseau? Quel est celui que la vue d’une de nos bibliothèques, avec ses rayons poudreux, n’a jamais découragé?

L’admirable et admiré Shakespeare est individuellement cher à tout Anglais. Un seul homme de notre temps a presque atteint à cette popularité.

SHAKESPEARE

un homme dont il nous fut donné de serrer la main glorieuse et dont le foyer allait nous être ouvert pour une hospitalité de Noël, lorsque la mort, en abattant Charles Dickens, vint mettre un crêpe au bandeau neigeux du vieux Christmas.

Ce même Charles Dickens, écrivant un jour, près du Niagara, pour remercier un ami de lui avoir envoyé son Shakespeare, s’écriait : « Quelle ineffable source de joie est pour moi ce livre! »

Donc, l’on sent Shakespeare dans l’air anglais ; il a passé dans le sang de la race ; tout ce qui parle l’anglais le révère et le chérit, comme un grand aïeul, comme une divinité du foyer; l’archevêque de Dublin et le doyen de Westminster le célèbrent en chaire; les citoyens de New-York lui ont élevé, dans le Central-Park, une statue dont l’inauguration donna lieu à des discours, où Shakespeare est déclaré non-seulement le premier des auteurs dramatiques, mais encore grand philosophe, habile juriste, législateur éminent. Un jeune ménage américain voyageant en Europe écrira aux parents de Boston ou de Philadelphie : « Nous sommes allés à Strattford visiter le tombeau de notre père Shakespeare. »

Ainsi, dans toute l’étendue des Trois-Royaumes, et par tous les coins de la terre, de Douvres à Sid— ney, de Gibraltar à Baltimore, l’Anglais emporte son Shakespeare, comme un morceau de la terre natale, comme un résumé de la patrie.

Voilà le fait, il est matériel, constant et indé-

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niable. L’expliquer serait plus malaisé et moins bref que de le constater. Bien qu’il s’agisse de foi et d’amour, ce n’est point affaire de religion. Au temps de Shakespeare, l’Angleterre d’Élisabeth était en plein fanatisme de réforme, le bûcher des catholiques fumait et même flambait encore parfois, et d’une autre part, Shakespeare, s’il n’appartenait pas à la communion catholique — le fait est resté conjectural — faisait du moins profession de la plus courageuse et de la plus philosophique tolérance. On n’en exigera pas d’autre preuve que la célèbre tirade du père de Jessica dans le Marchand de Venise.

Il était, je crois, de l’école de Montaigne, dont le nom ne vient point ici par hasard. Shakespeare fit longtemps ses études favorites de notre Amyot et surtout de notre Montaigne. De ce dernier, il fut même quelquefois l’élève inspiré, et l’une des deux signatures authentiques, auxquelles se réduit tout ce qui nous reste de matériel de Shakespeare, orne un exemplaire de Montaigne acquis à prix d’or par le Bristish Muséum.

Cette immense popularité tient-elle davantage à ce qu’entre tous les grands poètes — à part Homère et Dante — Shakespeare est le seul qui ait exprimé dans des vers immortels la passion patriotique et les grands faits de l’histoire nationale? — Alors le culte shakespearien fût resté circonscrit au pays à ceinture de vagues; il n’eût pas gagné l’Allemagne et la France, où il existe une

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véritable religion shakespearienne ; il n’eût pas gagné la Russie1. Enfin, si le théâtre historique et national de Shakespeare compte pour beaucoup dans sa gloire... chez les Anglais aussi bien que chez nous, Shakespeare est surtout le grand poète des passions et des caractères, le grand poète de la nature, le grand poète d ’Hamlet, d 'Othello, de Roméo et Juliette. C’est comme interprète du cœur humain que Shakespeare tient le premier rang... « Nature! nature! tout est nature dans Shakespeare! » a dit un Allemand dont j’oublie le nom. Un autre Allemand dont le nom ne peut être oublié, Gœthe, qui dans ses vieux jours répétait en personne le Roi Jean sur les planches du théâtre ducal de Weimar, Gœthe, qui n’est pas toujours aussi clair, a dit : « Shakespeare est le poète complet qui a décrit tous les mouvements de l’âme et toutes les situations de la vie. »

Le même Gœthe écrit dans ses Mémoires : « Je ne me souviens pas qu’un livre, qu’un homme ou quelque circonstance de ma vie, aient produit sur moi un aussi grand effet que les drames de Shakespeare. »

On remplirait un intéressant volume avec les définitions et les analyses de ce génie, l’un des plus profonds que le monde ait vus. Nous y

1. Témoin le Roi Lear de la Steppe par M. Ivan Tourgueneff, l’un des premiers conteurs de notre époque, l’auteur de Fumées des Eaux printanières et des Terres vierges , pour ne citer que ses derniers mais non pas ses moindres ouvrages.

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reviendrons dans un rapide tableau de l’histoire shakespearienne en Angleterre, en France et en Allemagne.

D’autres ont été des hommes-siècle, d’autres des hommes-patrie, Shakespeare est l’ homme-nature ; d’autres ont été les disciples de la nature, ses copistes émus et fidèles; Shakespeare est son outil, son instrument et sa plume.

Le 23 avril dernier, l’anniversaire de Shakespeare fut célébré à Strattford- sur- Avon avec un grand éclat. Vers la même époque, à peu près, on entreprit à Paris un jubilé de Molière, dû à une initiative privée. Chacun de nous a pu voir ou lire les détails de cette fête manquée, dont le seul côté intéressant fut une exposition au foyer du Théâtre-Italien de toutes sortes d’objets : brochures de pièces, éditions contemporaines, portraits peints ou gravés se rattachant au nom de Molière. L’opération se solda, dit-on, par une perte pour l’entrepreneur. En même temps, on lisait dans la Gazette de Pall-Mall cette simple note :

«L’anniversaire de la naissance de Shakespeare a été célébré mercredi à Strattford-sur-Avon. Il y a eu suspension générale d’affaires. A une heure, miss Glyn a lu Hamlet dans le Corn-Exchange. Dans l’après-midi, il y eut un goûter public présidé par

SH AKE SPEARE.

le maire, qui proposa à miss Glyn de porter le toast de la soirée : A l’immortelle mémoire de Shakespeare! Le mayor proposa un toast au drame, regrettant, dit-il, qu’il n’existât pas à Stratlford un théâtre public où i’on pût représenter les œuvres de leur illustre compatriote; mais il avait l’assurance que prochainement on en élèverait un . qui serait un théâtre commémoratif, un monument à Shakespeare. »

Dans la même occasion, la Société shakespearienne fit don à l’Église de Strattford, où repose le grand poète, d’un très-beau vitrail ; la reine d’Angleterre commanda au sculpteur de la cour de tailler un buste de Shakespeare dans le bois légendaire de ce chêne de Herne, immortalisé par quelques vers des Joyeuses Commères de Windsor. Pendant un an, j’ai vu tous les jours ce chêne, et j’en ai autrefois conté l’histoire dans le Moniteur universel.

La lecture de ces choses, qui se sont passées il y a deux mois, a reporté mon esprit vers les pompes et les fêtes extraordinaires du troisième centenaire shakespearien, célébré, il y a neuf ans, en avril 1864, à Strattford, à Londres et par toutes les possessions britanniques. Puis, j’ai voulu remonter jusqu’à l’origine et aux premiers tâtonnements de ces nobles fêtes. Mais, arrivé là, comment résister à l’envie de redire sur quel sol a poussé cette magnifique fleur d’enthousiasme. . . et quel homme en est l’objet? De là, une pointe dans les

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domaines de l’histoire, de la biographie et de la critique. Un fait particulier saisit la pensée de quiconque traite de Shakespeare. II n’y eut jamais homme moins soucieux du bruit et de la gloire, plus honnêtement adonné à son travail et plus bourgeoisement en recueillant les fruits ; nulle trace, pas même l’ombre de ces journaux, de ces mémoires, de ces cahiers de notes chers à ses compatriotes, et que l’on payerait aujourd’hui au poids de l’or. En fait d’autographes : deux signatures ; de manuscrits dramatiques, néant absolu. La première édition de son théâtre, la célèbre édition in-folio, cauchemar des collectionneurs, remonte à 1623, sept ans après sa mort. Sur sa personne et sur sa vie, nous en sommes réduits à des anecdotes et à des légendes qui alimentent depuis trois siècles tout un peuple de biographes et de commentateurs. Que ne donnerions-nous pas pour avoir vu attaché à la personne de Shakespeare un de ces êtres importuns, bavards, et questionneurs, mais affectueux, tout faits de zèle et d’admiration et si utiles à l’avenir ! . . Tel fut par exemple l’avocat écossais James Boswell envers Samuel Johnson, qu’il nous importait moins de connaître, lui, et que nous pouvons suivre heure par heure, à table, dans son habit quotidien, à la taverne où il éclipsait Burke lui-même, ce foudre d’éloquence, à la brasserie Barclay, et dans les plus sinueux méandres de son humeur fantasque et maladive.

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Depuis les premiers historiens de Shakespeare, jusqu’à M. Taine, si le champ de la critique s’est élargi, le chiffre des données positives est resté le même, en dépit des tentatives. Cependant, telle est la force inéluctable de la vérité, que dans la pénombre de ces données naïves, l’homme, je ne dis pas la statue, surgit et domine, et qu’on croit l’embrasser.

Nous savons la date et le lieu de naissance du seul homme qui depuis l’ère chrétienne ait disputé à Homère cette universelle paternité du génie, sacre auguste et charmant de la plus grande gloire de poêle que le monde moderne ait vue.

Son père, John Shakespeare, se maria, dit-on, trois fois. Celle de ses trois femmes qui lui donna William s’appelait Mary Arden, et appartenait à la petite noblesse du voisinage. William fut le troisième fruit de cette union. John Shakespeare était, au dire des uns, gantier, et des autres, marchand de laines. La tradition qui en a fait un boucher ( et qui nous représente William annonçant sa vocation tragique par de solennelles harangues aux bestiaux qu’il allait immoler a été abandonnée.

John Shakespeare était un bourgeois honoré de sa ville natale, si l’on en doit juger par son élévation graduelle à la première dignité municipale de Strattford-sur-Avon. Une profonde décadence suivit de près cette splendeur. A quoi faut-il attribuer ces revers de fortune? A quelque catastrophe commerciale, aux charges d’une nom-

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breuse famille, au surcroît de dépenses où fut entraîné John Shakespeare, par les vanités aristocratiques, résultat de son mariage avec une fille titrée? Quoi qu’il en soit, il subsiste des traces presque officielles de la détresse du pauvre homme : d’abord dans l’exemption des taxes les plus modestes, accessoirement dans sa radiation des charges publiques, pour faits répétés d’incurie et d’absence, et positivement dans les hypothèques prises même sur les biens de sa femme Mary Arden. A ce propos, il ressortirait de témoignages acceptables que ni l’un ni l’autre de ces époux ne savait écrire. Ce John Shakespeare, qui mourut vers 1601, put jouir de la gloire et de la fortune de son fils. On a longtemps agité la question de savoir s’il n’appartenait pas au culte catholique. Cette question a été tranchée affirmativement par nombre de commentateurs, à la suite de la découverte faite au siècle dernier d’une pièce contenant les noms de plusieurs habitants de Strattford-sur- Avon, et entre autres, celui de John Shakespeare, cités pour n’aller point à l’Église établie, conformément aux lois de Sa Majesté, according to Her Majesty's Lavos.

Les premières classes de William Shakespeare se firent gratuitement, l’on suppose, dans une école libre, fondée à Strattford-sur-Avon, sous le règne d’Édouard IV. Les études grecques et latines du poète, d’après les noms des maîtres qui professaient dans ladite école, ne furent pas aussi

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élémentaires que pourraient le donner à croire divers libelles contemporains, et surtout les anachronismes si manifestement voulus du théâtre de Shakespeare. Nous avons toute raison de croire aux bonnes études de Shakespeare, sans aller pour cela aussi loin que les Allemands, et surtout que Schlegel. Celui-ci prône très haut la vaste science de Shakespeare, il n’en fait pas un simple savant, mais le savant universel, bien plus, une sorte de voyant et de prophète ; Shakespeare est dans tout, tout est dans Shakespeare... à leurs yeux, c’est presque un Prussien. J’ai cru voir que les Anglais n’aiment pas que l’on soit si shakespearien que cela, et plus qu’ils ne le sont eux- mêmes.

Rappelé bientôtau logis par la détressepaternelle, William entra, dit-on, dans un cabinet d'homme de lois. On a cru trouver la trace de cette éducation juridique dans l’emploi habile de termes techniques fait souvent par le poète et qui semblent attester une initiation professionnelle. D’autres racontent que William fut, de 1577 à 1580, sousmaître ou répétiteur dans le pensionnat où il avait fait ses classes.

Entre sa seizième et sa dix-neuvième année, le grand homme ne fournit à d'innombrables historiens que deux faits : sa prétendue équipée sur les domaines giboyeux du noble sir Lucy, seigneur de ce parc de Charlecote, qu’un daim volé devait transformer pendant des siècles en lieu de pèlerinage. Ah’ai ou faux, le fait aurait laissé

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dans la petite noblesse du pays un assez vif souvenir de rancune, puisque ses membres, au dire des journaux, s’abstiennent systématiquement de prendre part aux fêtes shakespeariennes.

L’autre fait est le mariage de William Shakespeare, âgé de dix-huit ans, avec une femme de huit ans son aînée, Anne Hathaway, qu’il épousa vers la fin de 1582. Celte femme lui donna en 1583 une fille, baptisée sous le nom de Suzanne, et un an plus tard deux enfants jumeaux: Hamnet et Judith.

Peu de temps après, Shakespeare quitta Strattford pour Londres. On a lancé mille conjectures sur le motif de ce départ. Ce ne fut, quoi qu’on ait dit, ni la misère, ni les ennuis d’une union mal assortie, ni la crainte de sir Lucy de Charlecote. Ce fut tout simplement l’espoir de faire fortune, le besoin naturel à tout homme de s’épanouir dans le climat de son intelligence, et enfin l’appel impérieux de la vocation. Or, il n’y eut jamais exemple d’une pareille vocation, éclose dans des circonstances plus congéniales.

Le génie n’est pas l’aérolithe que d’aucuns ont prétendu, mais une résultante et un résumé; dans tout chef-d’œuvre, il y a deux parts à faire : celle de l’auteur et celle du public ; deux agents : l’inspiration et le succès. Ces vérités naïves éclatent à chaque page de l’histoire des arts et des lettres.

La nature a fait Shakespeare grand poète, grand moraliste, peintre de caractères incomparable,

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avec la palette la plus riche et la plus diverse, mais, surtout, dans le siècle et dans la ville des spectacles, elle l’a fait l’auteur dramatique par excellence. Naturellement il voyait théâtre. Un grand Anglais l’a défini ainsi :

Il is a calm seeing eye.

C’est un œil calme, voyant bien.

Quel juste portrait en six mots !

Recourons à un exemple familier. Cinq ou six individus plus ou moins littéraires sont réunis; on conte devant eux une anecdote, un fait divers; celui-ci n’y voit que l’anecdote ou le fait divers, l’autre le roman qu’il agrémente en pensées de toutes les fioritures de la description, un autre le sonnet ; le dernier, lui, voit aussitôt des groupes de personnages qui vont, viennent, entrent, sortent, se perdent, se retrouvent. Cet homme-là peut savoir à peine écrire, mais il est né auteur dramatique; fût-il un simple manœuvre, il a la vocation, le don, et ce don ne s’acquiert pas, et les mieux doués d’autre part qui ne le possèdent point ne réussissent jamais à le contrefaire sans qu’on s’en aperçoive.

De l’homme, passons aux circonstances. L’Angleterre, et particulièrement le Londres d’Élisabeth, présentait un saisissant spectacle de grandeur, de force et de prospérité. Qui voudra s’en faire une juste idée doit lire la relation de l’ambas-

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sade de M. Hurault de Maisse, envoyé du roi Henri IV, en Angleterre, touchant la paix qui depuis fut conclue à Vervins. On en trouve le manuscrit aux archives du ministère des affaires étrangères. M. Hurault de Maisse est saisi d’admiration devant ces deux lieues de vaisseaux qu’il lui faut traverser pour arriver à Londres. Dans l’intérieur de la ville, c’est une animation dans toute les branches, une exubérance d’activité; c’est le merry England , malgré les épreuves et les tragédies récentes... c’est comme un passage éclatant de la triste Marie Tudor au sombre Olivier Cromwell. Il y avait surtout goût général pour le théâtre qui ressemblait à de l’emportement. De 1570 à 1629, dix-sept théâtres nouveaux furent construits à Londres, sous l’œil irrité des puritains , et malgré leurs oppositions. Le théâtre n’était pas une fureur, mais un besoin, comme l’est devenu le tabac, déjà à la mode, et dont les matelots du parterre envoyaient des bouffées aux petits maîtres de la galerie. Chaque corps d’état, collège, grande maison ou grand seigneur, avait sa troupe. Totus mundus agit histrionem, dit un adage contemporain. La pièce sifflée ne durait qu’un soir, elle était remplacée le lendemain. Les représentations avaient lieu de jour, dans des cirques en bois. Un poteau indiquait les changements de scène : « Ceci représente la chambre du roi, ceci représente un champ de bataille. » Tout dépendait de l’interprétation; l’auteur n’avait pas

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le recours du lendemain et de la brochure; aussi la plus grande importance était attachée à la personne de l’acteur et à son bon vouloir; assez souvent l’auteur tenait à jouer le principal rôle dans sa pièce. Des troupes nomades parcouraient sans cesse la province, et donnaient leurs représentations dans la grande salle des hôtels de ville. On n’avait que faire de savoir lire, point de débats parlementaires, on apprenait par les messageries l’exécution de Marie Stuart et la disgrâce de Leicester.

Comment celui qui portait dans son puissant cerveau tout un univers de bons et de méchants, de jaloux et d’amoureuses, de traîtres subtils et de soldats farouches, de valets et de tyrans, fût-il resté insensible à l’entraînement universel, et, au milieu de quelqu’une de ces représentations à Strattford, ne se fût-il pas dit comme l’Italien : Anch’io son? Comment n’eût-il pas senti le dieu, ou, puisqu’il s’agit de théâtre, le diable l’aiguillonner? Comment l’exemple, et sans doute l’appel de ses parents et voisins, les Burbadge et les Greene, occupés tous deux dans les théâtres de Londres, Peussent-ils trouvé aveugle et sourd !

Il n’en fut rien. Shakespeare partit pour Londres. La légende qui le représente tenant les chevaux à la porte du théâtre a le même prix que celle du garçon boucher ayant un veau pour auditoire. La vérité est que Shakespeare fut tout de suite employé, soit au Globe , soit au Blaefriars, et que sa

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fonction spéciale fut d’accommoder au goût du jour les vieilles pièces du répertoire. Il passa successivement par ces divers degrés : copiste, correcteur, acteur, auteur, grand actionnaire, et finalement directeur-propriétaire. Mais, avant d’arriver si haut, la vie de Shakespeare à Londres fut toute de travail. En dehors de ses occupations professionnelles (et il suffit d’avoir approché d’un théâtre pour savoir ce qu’elles ont de tyrannique et d’hébétant), Shakespeare se livra, on n’en peut point douter, à ces études multiples qui font admirer en lui toutes sortes de connaissances : celles du marin dans ses descriptions de tempêtes, celles du juriste, celles du médecin aliéniste dans ses portraits de fous : Ophèlie, Hamlet, le Roi Lear; celles du physiologiste dans cette admirable description de la mort de Glocester, dont l’exactitude étonne les médecins. ( Henri VI, acte III, scène n, 2e partie.)

La première percée de Shakespeare sur un avenir de fortune et de gloire fut la protection et l’amitié du jeune lord Southampton, auquel il dédia son poème de Vénus et Adonis. Ce grand seigneur y répondit par le cadeau de mille livres sterling. Gela permità Shakespeare de prendredans le théâtre des intérêts qui assurèrent sa double position d’acteur et d’auteur. Voilà de l’argent bien placé par le lord Southampton, et qui lui vaut, après trois siècles, l’alfectueuse estime du monde civilisé.

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Divers témoignages nous rendent Shakespeare sous son triple aspect d’auteur, d’acteur et d’homme privé. L’acteur ne paraît pas avoir marqué son passage par rien d’éclatant. On raconte seulement qu’il faisait beaucoup d’effet dans le rôle spectral du père d’Hamlet. L’auteur n’occupa longtemps que le sixième ou septième rang à la suite de Chapman, de Ben Jonson, de Fletcher et Beaumont, etc. Il ne fut guère mis à son vrai rang, c’est-à-dire le premier, qu’après la représentation de Henri IV, vers 1597. Le succès fut très vif, et la création magistrale de Falstaff décida l’attention et la protection de la reine Élisabeth. Comme homme privé, Shakespeare a laissé parmi ses contemporains le souvenir d’une aimable et engageante bonté. Le nom de gentle Shakespeare, doux Shakespeare, que lui donnèrent ceux qui l’approchaient, fut consacré par une poétique épitaphe du rival de gloire qui devait l’éclipser pendant un siècle, et dont il avait favorisé les débuts de sa toute-puissance directoriale : Ben Jonson. On a longtemps opposé Ben Jonson à Shakespeare, comme on opposerait l’érudition classique d’un lettré à l’inspiration fantasque d’un sauvage. Ben Jonson lui-même ne manqua pas d’arguer de sa supériorité scolaire et de ses avantages de latiniste; mais ces piques professionnelles, comme il arrive souvent , n’entamèrent pas l’affection privée. Shakespeare, non-seulement fit recevoir à son théâtre une pièce de Jonson, refusée partout ail-

SH A KESPEARE.

leurs, mais il y joua un rôle. Le seul libelle un peu haineux qu’aient valu à Shakespeare sa gloire et ses succès vint de Greene, bel esprit du temps, bohème alcoolisé. Greene était un compatriote de William ; il y avait entre eux ce que l’on pourrait appeler l’animosité naturelle de cousin sans vogue à cousin prospère, de fruit sec d’estaminet à talent producteur et ordonné. Greene procède par pamphlets anonymes; Ben Jonson, après mainte épigramme, se rachète par cette épitaphe :

« Ame du siècle,

« Orgueil, délice et merveille de la scène,

« Lève-toi, mon Shakespeare!

La production shakespearienne, de 1590 environ à 161Zt, embrasse trente-six ou trente-sept pièces. La Tempête, qui, dans la plupart des éditions ou traductions, ouvre le théâtre shakespearien, est la dernière ou tout au moins l’avantdernière œuvre du poète. Parmi ces trente-sept pièces, il en est d’apocryphes, d’autres d’une authenticité problématique, d’autres enfin où la collaboration a paru manifeste à un grand nombre de juges éclairés. Pour la satisfaction de ceux d’entre nous qui blâment Shakespeare d’avoir méconnu la mission et indignement traité la personne de Jeanne d’Arc, disons que la trilogie d'Henri VI est rangée dans ces trois catégories. N’en fût-il pas ainsi, la patrie de i’auteur de

SHAKESPEARE

la Pucelle doit pardonner à l’Anglais, qui peut donner une explication patriotique d’un méfait littéraire.

La reine Élisabeth et son successeur Jacques 1er étendirent sur le grand poète une protection qui ne fut pas vaine, contre l’hostilité et les réclamations renaissantes des protestants. Élisabeth, on le sait, avait singulièrement goûté le personnage de Falstaff; elle exprima le désir de voir ce sac à madère transformé en personnage d’amoureux; c’est à ce royal désir que nous devons la délicieuse comédie des Joyeuses Commères de Windsor, jouée de 1597 à 1600. Quelques années plus tard, — la date précise est un point débattu, — Shakespeare résolut victorieusement le plus redoutable problème qui eût jamais été offert au génie d’un poète protégé par une reine. Il mit en scène la personne, souvent abominable, et la souveraineté bizarre d’Henri VIII, père d’Élisabeth. L’histoire littéraire ne présente pas d’épisode plus digne de notre étonnement. De ces redoutables difficultés, le poète s’est tiré au plus grand honneur de son cœur, de son art et de son génie. L’action principale de Henri VIII est bien moins l’élévation et la chute du cardinal Wolsey, que la répudiation de Catherine d’Aragon au profit d’Anne de Boleyn, qui devait donner le jour à la reine régnante Élisabeth. Shakespeare choisit donc intrépidement, pour mettre en scène le père redoutable de Sa Majesté, l’époque du divorce avec Catherine d’Ara-

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gon. Il effleure à peine d’un trait banal le banal personnage de la jolie fille suivante, tandis qu’il verse tout son miel, tout le lait de la tendresse humaine sur la tête vénérable de Catherine répudiée. On voit les cohortes de la Jérusalem céleste .planer sur le lit de la mourante, et recueillir l’âme de cette sainte martyre du devoir conjugal, de la dignité de mère et de reine. La Légende Dorée n’a point d’apothéose plus vermeille. Dans cette pièce unique, l’art approche du génie, le génie monte à Dieu.

Dans notre France, on a beaucoup écrit sur Shakespeare, et toutefois la moyenne des Français en sont encore à la version ridicule d’un opéracomique où l’imaginaire Falstaff dialogue à son aise, et plaisamment, avec la grande Élisabeth ; où Shakespeare, troubadour bellâtre, ivrogne fanfaron et brutal, a comme des airs d’être aimé par la reine.

Pour nos figurants de théâtre, que ces sortes de choses n’étonnent pas, Shakespeare fut l’amant de la reine.

Il fut trop heureux d’être seulement son reconnaissant protégé, et de n’avoir à parler d’amour qu’aux marchandes de la Cité ou à quelque pre-

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mier rôle, ou bien encore à cette jolie aubergiste de Warwickshire, dont la chronique raconte qu’il eut un fils, relativement célèbre par la suite sous le nom de Davenant.

Les historiens de Shakespeare ont inscrit deux autres faits relatifs à sa vie privée : l’un serait la mort de son ûls Hamnet, survenue en 1596, l’autre un voyage en Italie, très contesté d’ailleurs, mais que certains portent à 1592, l'année de la grande peste de Londres. On ignore s’il est vrai que Shakespeare soit allé à Vérone et à Venise, mais nous défions tout être intelligent de mettre le pied à Venise et à Vérone sans penser d’abord à Shakespeare, sans évoquer Juliette, sans voir surgir Othello.

11 est à peu près certain que ce fut entre les années 1612 et 1613 que Shakespeare vendit ses actions, ses parts de direction, et se retira à Strattfordsur-Avon. Il y rentrait triomphalement, au titre de génie acclamé par toute l’Angleterre, et au titre plus précieux dans sa propre ville d’honnête homme qui a rétabli, avec son travail, le lustre du nom de famille, obscurci par la misère. Un proverbe chinois s’exprime ainsi : « Quel charme y a-t-il d’avoir de beaux habits, si vous ne pouvez pas aller les porter dans votre village? »

Shakespeare, ayant dégrevé de leurs hypothèques les biens de ses parents, possédait un revenu évalué à huit cents livres sterling. 11 avait acheté à la famille Underhill un domaine appelé

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New-Place , où la mort le vint prendre le 23 avril 1616, juste an cinquante-deuxième anniversaire de sa naissance1. La plupart des historiens, ceux du genre grave et ceux du mode lyrique, M. Guizot et M. Victor Hugo, ont répété, sur la foi de déclarations antérieures, que Shakespeare est mort exactement le même jour que l’auteur de Don Quichotte. Shakespeare et Cervantès sont morts tous deux, il est vrai, le 23 avril 1616, et cependant ils ne sont pas morts le même jour. L’Angleterre n’ayant pas adopté encore le calendrier grégorien, le 23 avril des Anglais se trouvait être le 5 ou 6 mai des Espagnols.

On ne sait point quelle maladie emporta si rapidement le grand poète, mais non pas si rapidement toutefois qu’il n’eût mis ordre à ses affaires par le moyen d’un testament deux fois précieux pour nous, car il porte une signature authentique de Shakespeare, et il est l’unique pièce où il nous parle, en son privé nom, de ses volontés personnelles, et sans l’intermédiaire de personnages historiques ou imaginaires. En 186/t, à l’occasion du troisième centenaire, le juge de Probate-Court autorisa les photographes à répandre par milliers des fac-similés de ce testament.

Le surlendemain de sa mort, Shakespeare fut enterré dans l’église de Strattford. Un monument et un buste, qui a lui-même son histoire, indiquent

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