‹ Chez les anglaisChapitre 2 sur 29 · Molière? mourut à cinquante et un ans et un mois · texte numérisé non relu

Molière? mourut à cinquante et un ans et un mois

SHAKESPEARE

la place où il repose, et où sa femme l’alla rejoindre huit ans plus tard. Ses deux filles, l’une mariée au docteur Hall, médecin en réputation, l’autre à un certain Thomas Quincey, survécurent à leurs enfants, de sorte que la descendance directe de Shakespeare s’arrête à la seconde génération.

Par son testament, écrit un mois avant sa mort, et qui témoigne d’une parfaite présence d’esprit, Shakespeare lègue à mistress Hall la maison de New-Place. Dans cette même maison, mistress Hall, devenue veuve, donna l’hospitalité à la reine Henriette-Marie, femme de Charles Pr.

On a conclu à tort du médiocre legs fait par Shakespeare à sa femme (my second best bed) que leurs relations n’étaient point amicales. Le legs, pour dérisoire qu’il paraisse, témoigne au contraire d’un souvenir bienveillant, puisque Anne Hathaway n’avait que faire d’être mentionnée dans le testament, ayant strictement droit à une indemnité égale au tiers des revenus de son mari. Au surplus, la veuve de Shakespeare passa la fin de sa vie entre sa fille et son gendre, le docteur Hall. Celui-ci, que tout nous démontre avoir été un excellent homme, fit enterrer sa belle-mère à côté du grand William, et lui composa une louangeuse épitaphe.

C’est aussi le docteur Hall qui avait commandé à ses frais le monument et le buste de Shakespeare, que l’on voit dans l’église de Strattford. « Bien que le monument ait coûté cher, déclare ce

SHAKESPEARE

gendre modèle, il porte un nom qui l’orne plus que toutes les dépenses. » Nous dirons bientôt l’histoire de ce buste.

Nous ne possédons aucun portrait authentique de Shakespeare, et toutefois, dans les mille fêtes et cérémonies patronnées de ce grand nom, et en tête des innombrables éditions du poète, il y a trois types d’un visage shakespearien qui ont fini par se fondre dans ce que j’appellerai l 'optique populaire. Ils constituent cette unité d’impressions qui ne saurait être substituée à la véritable ressemblance, mais qui, dans son genre, est aussi une ressemblance. L’un de ces trois portraits, et le plus célèbre, s’appelle le portrait Chandos, du nom de la famille ducale à laquelle il appartient. Ce portrait Chandos jouit d’un crédit spécial en Angleterre, où il eut notamment le plus grand succès au festival de 1864 K II passe pour avoir été transmis des mains de Burbadge, le compatriote et l’acteur favori de Shakespeare, le créateur de Romeo, en celles de Davenant, le fils supposé du poète. On donne la tradition pour ce qu’elle vaut. Les Anglais, tout bonnement, octroient cette autorité au portrait Chandos, parce qu’il a une généalogie et qu’il appartient aux Buckingham.

Nous avons aussi le portrait qui figure en tête de la première édition de Shakespeare, l’historique

1. Rappelons, en passant, qu’en cette même année 1804, l’Angleterre perdit un de ses plus célèbres romanciers : William M. Tliackeray.

SHAKESPEARE

et introuvable édition in-folio de 1623. 11 fut pris, dit-on, sur nature par Droeshout, et il nous représente Shakespeare dans le rôle de Old Adam de As you like it. Ben Jonson, dont le témoignage a grand prix, loue chaleureusement ce portrait de Droeshout. Malone, lui, est enthousiaste, au contraire, du portrait Chandos.

Pour nous, nous n’hésitons pas à donner une haute supériorité envers tout autre portrait à celui que l’on a copié sur le buste de Strattford. Ce buste fut commandé et accepté par ce modèle des gendres affectueux et des admirateurs fidèles, qui s’appelle le docteur Hall. Primitivement, ce buste en bois portait, nous dit-on, les couleurs de la vie. Sur la fin du xvme siècle, l’intervention maladroite d’un commentateur déjà nommé, Malone, fit substituer à ce coloris une couche de plâtre. Ce changement absurde souleva de tels cris et de si amères allusions au travail de critique opéré par ledit Malone sur l’œuvre du poète, que le buste fut bientôt rendu à son ancien aspect.

L’on a parlé aussi d’un portrait de Shakespeare par Zucchero , le peintre d’Élisabeth et de Marie- Stuart. Or Zucchero, venu en Angleterre en 1574, en est reparti vers 1580. Shakespeare était alors aux prises avec les gardes-chasse de sir Lucy, et n’aVait rien pour tenter le pinceau d’un artiste en vogue auprès des reines.

Il existe bien cinq à six autres images de Shakespeare, mais beaucoup moins autorisées encore.

SHAKESPEARE

Cependant, parmi les rares vestiges matériels d'un si grand homme, gardons-nous d’oublier certain mûrier planté de sa main dans le jardin de New- Place, qu’il légua à sa fille mistress Hall. Cette propriété passa ensuite aux mains de la famille Clopton. Quand Horace Walpole visita Strattford, New-Place et le mûrier étaient encore debout. Sir Hugh, mort en 1751, était fier de montrer le mûrier de Shakespeare. Garrick fut hospitalièrement reçu sous son ombrage en 1742. Dix ans plus tard, le domaine passa, de la généreuse famille des Clopton, à un désagréable personnage appelé le Révérend Francis Gastrell, qui fit abattre le mûrier pour se soustraire aux visites trop nombreuses qu’il lui attirait.

Après sa mort, Shakespeare fut un assez long temps laissé dans le plus disgracieux oubli, pour des causes politiques et religieuses plus encore que littéraires. Dans cet intervalle, les grands poètes anglais, de Milton à Pope, ne manquèrent pas à saluer la gloire et le génie de leur sublime devancier. Mais il nous faut arriver jusqu’au docteur Johnson (car je ne m’arrêterai pas aux Warburton, aux Steevens, aux Reed, aux Malone et aux Drake) pour trouver un commentaire

SHAKESPEARE

d’importance. J’entends d’importance par le crédit fort peu mérité que la toute-puissante routine y a su attacher. A vrai dire, Shakespeare a rencontré peu d’interprètes et de critiques aussi médiocres que Samuel Johnson, ce dictateur de la langue anglaise au xvme siècle.

Lord Macaulay, l’illustre Essayist, donne une raison plus ou moins honorable de cette infériorité. Johnson, pressé d’argent, avait annoncé par souscription une édition nouvelle de Shakespeare, avec notes. Il oublia son engagement; on le lui rappela de façon brutale. Johnson, piqué dans son honneur, se mit à l’œuvre, et commit ce piètre ouvrage.

Après Johnson, les Hazzlitt, les Coleridge, les Charles Lamb, remirent à son vrai point la gloire shakespearienne dans des commentaires de la critique la plus élevée et la plus ingénieuse. De nos jours, un rare collectionneur qui s’est fait un nom par une très curieuse histoire du théâtre anglais, M. Payne Collier, publia des découvertes qui, par leur prétention de nous trop apprendre du nouveau sur un sujet consacré, se virent combattues et brutalement démenties. On citerait cent et mille éditeurs et historiens exégétiques, éclos de Londres à Édimbourg dans ces vingt dernières années. Revenons à Johnson; s’il eut des torts publics envers Shakespeare, il professait, dit-on, un grand culte personnel pour le poète. On raconte qu’aux approches de cette mort qui lui causait tant d’an-

SHAKESPEARE

goisses et d’horreur, Johnson déclara qu’il redoutait surtout « d’aller dans un inconnu où peut-être il n’y aurait pas Shakespeare ». Johnson racheta encore ses torts d’une autre manière, et dans la personne de son élève David Garrick, le plus grand acteur de la scène anglaise, et sur qui l’on a répandu tant de fables. Ce célèbre acteur est grotesquement surfait, lorsqu’on ose l’appeler l’astre jumeau de Shakespeare (Charles Lamb a écrit làdessus, après une visite aux tombes de Westminster, un morceau plein d’ironie et d’indignation), mais Garrick a mérité d’être à jamais rappelé comme interprète admirable de Shakespeare et prêtre fervent de sa gloire. Il est le véritable fondateur des anniversaires et jubilés, tels que nous les voyons aujourd’hui. Son enthousiasme ne le ruina pas, au contraire. Il me paraît plus juste de le féliciter de ce rare dénouement que d’en faire le thème d’une satire. Avant de se mettre à l’école littéraire de Johnson, Garrick avait été commisvoyageur. Il y a toujours un peu de Barnum dans ces natures-là, mais elles servent à secouer l’inertie des délicats et à mettre le monde en joie. On a reproché à Garrick de nombreuses libertés prises par lui avec le texte du maître, notamment dans le Roi Lear et dans Roméo. Nous ne voyons, nous, dans le grand acteur shakespearien que le fondateur des jubilés, celui qui remit en honneur un nom unique, juste orgueil du monde moderne.

SHAKESPEARE

Après sa visite au mûrier de New-Place, Garrick avait élevé dans sa propriété de Brompton une sorte de chapelle à Shakespeare où l’on allait en pèlerinage. Il y avait placé une statue du divin Will, par Roubilliac. Cette statue fut présentée depuis au British Muséum. Horace Walpole parle d’y aller faire ses dévotions. On conçoit que, dans un pareil milieu, Garrick ait caressé l’idée d’un jubilé shakespearien, à Strattford-sur-Avon. Antérieurement à cette conception de Garrick, Londres possédait un groupe respectable de dévots à Shakespeare, qui célébraient leurs rites dans un temple presque aussi digne que Strattford luimême, la ville natale du grand poète. Il y avait jadis à Londres, non loin de London-Bridge, à peu près à l’endroit où s’élève aujourd’hui la statue de William IV, une taverne, célèbre sous l’enseigne de Boar’s Head. Cette taverne remontait aux jours de Richard II. Un spirituel Américain, Washington-Irving, la décrit agréablement dans son Livre d’esquisses. Shakespeare y a placé les orgies de Falstaff, du prince Henri, et de leurs bruyants compagnons. Au xvine siècle, le Boar’s Head hébergeait une sorte de club shakespearien, dont chaque membre représentait un personnage du poète; l’un était le prince Henri, l’autre Falstaff, etc. Wilberforce, M. Pitt, Goldsmith, se réunissaient quelquefois pour passer la soirée dans cette taverne, en l’honneur de Shakespeare; le dernier dîner Shakespearien eut lieu en 1784.

SHAKESPEARE

Un portrait assez coté de Shakespeare, dit le portrait Felton, venait de Boar's I-Ieacl. On voit 'que sans perdre de ses titres à la reconnaissance de l’avenir, Garrick eut des devanciers... peut-être des inspirateurs. Le premier jubilé à Strattford eut lieu en 1769; il dura trois jours. On avait construit sur les bords de l’Avon un bâtiment orné de transparents, où l’on voyait le Temps conduisant Shakespeare à l’immortalité. La fête commença par force musique et processions. J’ai sous les yeux un bois très ancien, représentant Hanley-Street, et des groupes shakespeariens défilant devant la modeste maison natale du poète. Puis, il y eut un grand banquet, toujours aux sons de la musique, puis un bal. Les tisserands de Coventry avaient fabriqué des rubans spéciaux que tout le monde devait porter en ce grand jour. Garrick écrivit à cette occasion diverses chansons, puis une ode pour l’inauguration du nouvel hôtel de ville. Le lendemain, il y eut un pèlerinage aux diverses stations qui se recommandent par un souvenir de Shakespeare : Hanley-Street, où Shakespeare est né, New-Place, où il est mort, Shottery, où vécut sa femme Anne Hathaway, Charlecote, résidence de la famille Lucy, et où Washington-Irving, déjà nommé, fit une excursion, racontée dans un de ses meilleurs chapitres. Il y eut aussi des représentations dramatiques, des illuminations, des feux d’artifice, puis une mascarade à minuit où James Boswell, le mamelouck de Samuel Johnson

SHAKESPEARE

lut une adresse où il entremêlait les affaires de la Corse avec la cérémonie du jour.

Ceux qui ont lu le journal des premières années de Napoléon Ier, né justement en 1769, se rappelleront aisément quel brandon de discorde était alors l'île de la Corse entre la France et l’Angleterre, et quelles divisions l’agitaient à l’intérieur.

La pluie vint empêcher une magnifique procession en costumes shakespeariens, qui devait être la grande attraction du dernier jour du jubilé. Garrick transporta cette partie du programme sur la scène de Drury-Lane, où elle attira du monde, quatre-vingt-douze soirs consécutifs, au grand profit du directeur.

La répétition de ces fêtes, l’année suivante, n’eut pas grand succès et elles furent interrompues durant près d’un demi-siècle. En 1816 et en 1819, un nommé John Britton tenta de les reconstituer en vue d’ériger dans Londres un monument national à Shakespeare; d’autres tenaient pour Strattford : le projet n’aboutit pas. Mais ce même John Britton fut plus heureux en 1835, lorsqu'il essaya de faire restaurer, par voie de souscription, l’église de Strattford, sépulture du poète. Enfin, en 1824, le club de Shakespeare fut fondé et l’on décida qu’une célébration annuelle aurait lieu chaque 23 avril, à l’instar du jubilé de 1769. Il en fut ainsi, notamment en 1827, 1830, 1836 et 1837. Ces fêtes ne nuisirent pas à la prospérité de Stratt-

SHAKESPEARE

ford-sur-Avon, que, jusque-là, les témoignages de Garrick et de Walpole concordent à nous présenter comme un misérable trou. Mais toutes ces commémorations s’éclipsent devant le jubilé du troisième centenaire, devant les fêtes d’avril 1864. Elles furent précédées d’un signe, comme eussent dit les anciens, tout à l’honneur de l’Angleterre lettrée. Une statistique a démontré qu’à l’occasion du troisième centenaire, il parut plus d’éditions différentes de Shakespeare qu’il n’en avait été publié depuis deux siècles. Nous citerons entre autres l’excellente édition de Dyce, un excentrique ouvrage de Thomas de Quincey, et le volume d’un bishop un peu trop zélé à démontrer quand même que Shakespeare fut grand lecteur de la Bible.

Ces fêtes furent célébrées un peu partout, dans les pays où l’anglais se parle. En Angleterre même, elles le furent surtout à Liverpool, à Londres et à Strattford-sur-Avon. A Liverpool, le maire donna un magnifique bal travesti, à Saint-George’s Hall. Quinze cents personnes y parurent en costumes du théâtre de Shakespeare, où tout au moins de l’ère d’Élisabeth. En outre, ce généreux magistrat fit ouvrir à ses frais tous les théâtres de la ville, et l’on donna une soirée dansante avec tableaux

empruntés au répertoire shakespearien. A Londres, le Comité ouvrier planta un chêne au pied de Primrose-Hill, en l’honneur du grand poète anglais. M. Plielps, directeur du théâtre de Sad- Iers’s Well, et interprète shakespearien très-goûté du public de Londres, planta l’arbre au nom des ouvriers d’Angleterre. La reine avait fait gracieusement don pour cet objet d’un jeune chêne de Windsor-Park. On le baptisa avec de l’eau de la rivière d’Avon, et on l’appela le chêne de Shakespeare.

Le même jour, il y eut grande fête à l’Agricultural — Hall d’islington, avec séance de musique et de récitation dramatique, dont chaque morceau était emprunté à l’œuvre shakespearienne. A dix heures, un immense buste fut découvert aux acclamations enthousiastes de la foule, dont les mille voix s’unissaient au beau choral : England’s minstrel King. L’intérieur du Hall représentait différentes auberges du temps de Shakespeare, le Boar’s Ilead en tête. Le menu des victuailles et boissons rappelait le règne d’Élisabeth, les gens de service portaient les costumes du temps, la musique et les chœurs atteignaient le chiffre de deux mille personnes.

A Saint-Jame’s Hall, il y eut grand concert, où M0”* Tiejens chanta au bénéfice du Comité national shakespearien. Ce comité, qui a son siège dans Pall-Mall, prêta seulement un appui moral à ces diverses manifestations. Il entend appliquer les

SHAKESPEARE

3,000 livres sterling, qui composent son encaisse actuel, à l’érection d’un monument dans Green-Park.

La Compagnie du Palais de Cristal abaissa de moitié son prix d’entrée ordinaire et offrit au public la représentation exacte de la maison de Shakespeare, modelée sur l’original. Au club Urbain, à Freemason’s Hall, banquet shakespearien, et soupers de comédiens. A Drury-Lane, splendide représentation de Henri IV, où le tableau de la bataille de Shrewsbury dépassa tout ce que l’on avait vu jusque-là en fait d’illusion dramatique.

Avant Liverpool et avant Londres, Strattfordsur-Avon est la métropole de l’Angleterre shakespearienne, et c’est là que devaient éclater le plus vivement les pompes et les émotions de cette fête. On devait suivre strictement le programme tracé par Garrick, de 1769, sauf que la durée du jubilé serait portée de trois jours à six. Il y eut grand débit, à cette occasion, d’une médaille de Shakespeare, donnant un profil du poète, d’après le buste de Stratlford, et le portrait Chandos, avec un facsimilé de la signature, et les titres de ses trentesix pièces, entourant le profil. Au verso, l’apothéose de Shakespeare assis sur un nuage, et couronné par trois femmes représentant les trois siècles écoulés depuis sa naissance.

Dès l’aurore du samedi, 23 avril 1864, toutes les rues de Strattford, décorées de drapeaux et de bannières, contenaient à grand’peine la foule des

SHAKESPEARE

visiteurs et des indigènes, tous ornés de l'insigne shakespearien fabriqué à Coventry. Dans chaque bouffée d’air on respirait littéralement de la musique, qui n’arrêta point durant ces six jours. Une foule immense, arrivée par les trains de la veille ou du matin, se divisa en mille groupes qui allèrent contempler la vieille maison de Itanley- Street, les richesses du musée shakespearien, l’exposition à l’hôtel de ville d’une intéressante collection de peintures relatives à Shakespeare et à son théâtre, le cottage de Shottery et le parc de sir Lucy à Charlecote.

La municipalité de Strattford reçut des télégrammes de Russie et des lettres de France. Mais l’incident le plus significatif de cette glorieuse matinée fut une adresse de l’Institut libre des arts et des sciences de Francfort-sur-le-Mein au maire et au conseil municipal de Strattford-sur-Avon. L’adresse fut présentée par Max Muller, professeur à Oxford.

Ceux qui sont allés à Francfort n’ont point pénétré sans une émotion, qui est tout à l’honneur de la nature humaine, dans une maison d’apparence bourgeoise, où résidait la famille de Goethe et où naquit, dit-on, cet homme illustre. De bas en haut, la maison est rigoureusement meublée de tous objets ayant appartenu à Gœthe, ou le remettant lui-même sous les yeux du visiteur. L’illusion (est-il juste d’appeler illusion l’effet de tant d’harmonie, et une reproduction si fidèle de l’air contem-

SHAKESPEARE

porain? ) l’illusion est tellement complète, qu’à chaque porte ouverte parle gardien , vous vous atten dez à trouver Goethe assis devant sa table à écrire, sur quelqu’un de ces modestes fauteuils qui ont servi au conseiller son père. Je m’étonnais qu’une seule main eût pu former une si rare collection; on meréponditque toute l’Allemagne y avait contribué, que cette maison était le cercle del’lnstitut libre des sciences et arts et qu’il s’y tenait des cours et des conférences. C’est de cette maison, berceau de Gœthe, que l’Institut libre data son adresse à la municipalité de Strattford-sur-Avon. Après une dissertation sur la valeur comparée des deux littératures anglaise et allemande, l’adresse arrivait à cette conclusion, modeste pour l’Allemagne, que Shakespeare est le plus grand poète et le plus grand peintre du cœur humain, et Gœthe le plus grand des admirateurs de Shakespeare.

La présentation de cette adresse fut la première formalité du jour. Max Muller l’accompagna d’un discours que, malgré sa longueur, il faut reproduire en entier, pour notre plus grande édiücation à nous autres, Français, qui avons déjà payé si cher le tort de nous croire partout aimés et admirés.

« La ville de Francfort, berceau de Gœthe, envoie son salut à la ville de Strattford-sur-Avon, berceau de Shakespeare. La vieille ville libre de Francfort, qui depuis les jours de Frédéric Barberousse a vu les empereurs d’Allemagne couronnés dans ses murs, aurait eu en tout temps qualité

SHAKESPEARE

pour parler au nom de l’Allemagne, mais aujourd’hui, elle envoie son salut, non comme orgueilleuse mère des empereurs allemands, mais comme plus orgueilleuse mère encore du plus grand poète de l’Allemagne ; et c’est de la maison même où Goethe vécut, et qui est devenue depuis le siège de l’Institut libre allemand des sciences et arts, qu’est parti ce message des admirateurs allemands de Shakespeare, message que l’on nous a chargés de vous présenter, à vous maire et Conseil de Strattford. Quand il s’agit d’honorer la mémoire de Shakespeare, l’Allemagne ne pouvait être absente, car près de Goethe et de Schiller, nul poète ne nous est plus cher, n’est si bien nôtre, que votre Shakespeare.

« Ce n’est point un étranger pour nous, un simple classique tel qu’ Homère, ou Virgile, ou le Dante, ou Corneille, que nous lisons, admirons et oublions. Il est devenu un des nôtres, il a sa place dans l’histoire de notre littérature, applaudi dans nos théâtres, lu dans nos cottages, étudié, connu, aimé partout où résonne la langue allemande. Nombre d’étudiants allemands n’ont appris l’anglais qu’afm de pouvoir lire Shakespeare dans l’original. Et toutefois, nous possédons une traduction de Shakespeare dont la fidélité défie tout travail analogue dans quelque autre langue que ce soit. La dette de l’Allemagne envers Shakespeare estinscritedans l’histoire de notre littérature. Goethe était fier de s’appeler l’élève de Shakespeare. Je veux pour le moment signaler une de ces dettes de l’Allemagne envers le barde de Stratt-

SHAKESPEARE

ford-sur-Avon. Je ne parle pas du poète seulement et de son art si parfait, justement parce qu’il est sans art; je pense à l’homme avec son cœur vaste et chaleureux, avec sa sympathie pour ce qui est sincère, détaché de soi-même, beau et bon, avec son mépris pour tout ce qui est mesquin, vulgaire et faux. C'est dans ces pièces que les jeunes gens d’Allemagne se forment leurs premières idées sur l’Angleterre et la nation anglaise, et en l’aimant et l’admirant, nous avons appris à aimer et admirer la nation qui peut justement le revendiquer pour sien. Et il est juste qu’il en soit ainsi. De même que la hauteur des Alpes se mesure par le mont Blanc, de même la grandeur de l’Angleterre se mesure par la grandeur de Shakespeare. Les grandes nations font les grands poètes, et les grands poètes font les grandes nations. Heureuse la nation qui possède un poète comme Shakespeare ! Heureuse la jeunesse d’Angleterre qui puise dans ses pages les premières notions du monde où elle est appelée à vivre ! Le silencieux empire de la poésie shakespearienne sur des millions de jeunes cœurs, en Angleterre, en Allemagne et dans le reste du monde, montre le pouvoir presque surhumain du génie humain. Si l’on considère cette petite maison d'une étroite rue d’ une des moindres cités de cette petite île, et que l’on songe au génie dominateur et charmeur du monde issu de cette masure . . . Voilà une leçon qui vaut bien le pèlerinage, fut-il plus long ! Quoique les grands pèlerinages qui jadis faisaient affluer la foule de tous les coins de l’Europe

SHAKESPEARE

3St

aux autels de Canterbury aient cessé, espérons, pour l’Angleterre plus encore que pour Shakespeare, que ceci ne sera pas le dernier festival shakespearien dans les annales de Strattford-sur- Avon.

« Dans notre siècle froid et critique, le don d’honorer, d’admirer, et la passion d’aimer ce qui est beau et grand, disparaissent chaque jour. Que l’Angleterre ne rougisse jamais de montrer au monde qu’elle peut aimer, qu’elle peut admirer, qu’elle peut honorer le plus grand de ses poètes. Puisse Shakespeare vivre dans l’amour de chaque génération qui s’élève en Angleterre ! Puisse la jeunesse d’Angleterre continuer longtemps à être élevée, nourrie et jugée par son esprit ! Avec cette nation, cette nation vraiment anglaise, parce que vraiment shakespearienne, la nation allemande sera toujours unie par les plus fortes sympathies, parce que, en outre de leur communauté de sang, de religion, de batailles et de victoires communes, elles trouvent dans Shakespeare un maître, un bienfaiteur et un ami commun. »

Ce discours terminé, et accueilli avec le plus vif enthousiasme, le maire de Strattford-sur-Avon, assisté de lord Leigh, du vicaire de Strattford, et autres membres locaux du comité, reçurent leurs principaux hôtes, le Right honorable comte de Carlisle, président, le comte de Schrewsbury, les lords Littleton, Wrotlxesley et Haughton, l’archevêque de Dublin, l’évêque de Saint-André,

SHAKESPEARE

le lord-maire d’York, etc... A trois heures, un grand banquet eut lieu dans le Pavillon, construit de façon à pouvoir servir de salle de festin, de salle de bal, et de salle de spectacle. Environ sept cents personnes des deux sexes prirent place à table, les autres encombraient les galeries et se bornaient au rôle de spectateurs. Sur la scène, une toile de fond, représentant un paysage, donnaitau banquet l’aspect d’une fête champêtre. Ces tables étaient ornées de maints emblèmes, copies du buste de < Shakespeare, etc., et les murailles de citations conformes à la circonstance. Sur les menus du banquet, la mention de chaque plat était accompagnée d’un vers de Shakespeare, approprié aux mets, et produisant quelquefois un effet très comique.

Puis, le président du banquet, le comte de Carlisle, entouré de ses nobles invités, se leva au milieu d’un religieux silence, et après avoir porté le toast à la reine et au prince de Galles, en appliquant à l’une les éloges que le poète consacra à la reine Elisabeth, et à l’autre les touchantes paroles d’Ophélie sur le prince de Danemark, Sa Seigneurie porta ce qu’il appelle le toast de la soirée, le toast de l’année, le toast de sa vie...

« Je suis redevable, dit ce grand seigneur, de l’honneur qui m’est fait, à cette circonstance que j’étais chef-commissaire des bois et forêts à l’époque des négociations entamées concernant l’achat de la maison de Shakespeare dans cette ville. » Au cours de cette belle allocution, lord

SHAKESPEARE

Carliste, passant condamnation sur les plaisanteries de Voltaire, rend justice aux nobles témoignages des plus beaux esprits de la littérature française envers Shakespeare... et une allusion ironique au zèle exagéré de l’Allemagne causa ce que nous appelons une hilarité prolongée.

La partie la plus caractéristique de cette allocution, digne d’un critique et d’un orateur, est celle où lord Carlisle admet les inégalités de Shakespeare et se défend d’admirer au même titre les trente-six pièces du répertoire shakespearien ; il en déclare même quelques-unes tout à fait inférieures. « Mais là où Shakespeare est grand, dit-il, nul ne peut l’approcher. Macbeth, Hamlet, Lear et Othello, voilà un inexpugnable quadrilatère dans lequel nous pouvons défier le monde, sans parler de ses héros romains, de cette chevalerie groupée autour des rois Plantagenets, de l’esprit de Mercutio, de Beatrix et de Falstaff, de la grâce virginale d’Imogène et de Miranda, des féeries d’Ariel et d’Obéron. »

Ce discours fut suivi des toasts aux évêques, à l’armée et à la marine. L’archevêque de Dublin répondit au premier, le général Ainslie et le comte de Shrewsbury au second. Il y eut encore des toasts au drame, ^tux poètes, à la corporation de Strattford. A neuf heures, feu d’artifice. Le lendemain dimanche, l’archevêque de Dublin et l’évêque de Saint-André firent des sermons où Shakespeare n’est pas sanctifié, mais où Dieu est remercié

d’avoir donné Shakespeare à Angleterre. Puis il y eut une quête à l’effet de restaurer le clocher de l’église de Strattford. Le lundi fut entièrement consacré à la musique ; le mardi, excursion aux sites shakespariens, et, le soir, représentation de la Douzième Nuit par la troupe de Haymarket, renforcée de M. Sothern, le comique. Le mercredi, lectures de Shakespeare, et, le soir, représentation de Romeo et Juliette et de la Comédie des Erreurs par la troupe de Princess-Theatre. Une actrice française, MIle Stella Collas, jouait le rôle de Juliette. Le jeudi, concert instrumental et représentation de As y ou like it. Le vendredi, grand bal travesti au Pavillon. Pendant toutes ces fêtes, le comité de Strattford ne perdit pas de vue un seul instant son objet principal, qui est de réunir des fonds pour l’érection d’un monument à Shakespaere à l’extrémité de Hanley-Street, où il est né.

Je me suis, dès le début, proposé de terminer cette étude par un aperçu comparé de l’histoire shakespearienne en Allemagne et en France. J’y manquerais d’autant moins volontiers qu’il y a ici pour nous de quoi relever le front, sur le terrain de l’érudition et de la critique. Les Allemands, toujours heureux de nous ravaler, de nous réduire

SHAKESPEARE

au personnage équivoque et frivole, affectent de croire que nous en sommes restés sur Shakespeare aux sarcasmes de Voltaire. Ils savent bien le contraire ; les Anglais aussi le savent bien et tiennent en haute estime certains de nos travaux sur Shakespeare. Par contre, ils reprochent aux Allemands d’avoir trop cherché et trop vu de choses auxquelles leur William n’a jamais pensé. Le triomphe de Shakespeare en Allemagne y fut un trait d’animosité et de réaction contre nous. Aujourd’hui Shakespeare y est traité en dieu, mais il n’y a guère plus de cent ans que le précurseur de ce messie, Ephraïm Lessing, l’appelait à la rescousse pour combattre l’influence française.

A partir de Louis XIV, cette influence rayonnait sur toutes choses en Allemagne ; depuis les maisons de plaisance du moindre palatin jusqu’au parler des sommeliers, tout était à la française. Je relève, dans une étude récente sur Lessing, ce passage : « Quelques négociants de Hambourg voulurent fonder un théâtre permanent ils louèrent l’ancienne salle, se formèrent en comité, et réunirent des fonds pour engager des acteurs. Enfin, ils confièrent à Lessing la direction générale. Le théâtre, qui s’ouvrit le 23 avril 1747, ne put se soutenir longtemps. Une troupe française étant arrivée au commencement de l’hiver, les représentations allemandes furent abandonnées; reprises au printemps, elles tombèrent tout à fait au mois d’octobre. Lessing se plaignit amèrement

SHAKESPEARE

de la froideur du public : « Quelle singulière idée, s’écria-t-il dans sa feuille théâtrale, de vouloir donner aux Allemands un théâtre national, comme si les Allemands étaient une nation ! »

Je cite textuellement. Celui qui parle ainsi est un Allemand dont tous les Allemands sont fiers, et à qui ils ont élevé une statue. Nous n’oserions pas dire cela, nous, et cependant le carquois d’or de Henri Heine, Prussien libère, a d’autres flèches, encore plus aiguës, contre nos vainqueurs.

« Je ne parle pas, continue Lessing, de leur constitution politique, mais de leur caractère moral. On dirait que notre individualité est de n’en point avoir; nous sommes toujours les imitateurs jurés de l’étranger, les très-humbles admirateurs de la France. » A l’appel de Lessing répondirent successivement les traductions d’Eschenburg, de Wieland, et la meilleure de toutes, celle de Schlegel, qui a défini en quelques pages le génie de Shakespeare. — « Shakespeare eut ses Ducis en Allemagne », a dit un critique trop dédaigneux envers un brave homme qui ne fut pas un méchant poète. Lessing, du moins, n’est pas tout à sa passion antifrançaise ; sa dévotion shakespearienne est sincère, bien qu’elle ne s’exprime pas toujours aisément. « Shakespeare, dit-il, c’est la nature projetée sur un plan, comme les images dans la chambre obscure. »

Je l’aime mieux quand il dit :

« Shakespeare nous donne la peinture vivante

SHAKESPEARE

des artifices les plus minutieux et les plus secrets par où un sentiment se glisse dans nos cœurs, des stratagèmes par où toute autre passion se subordonne à celle qui devient le seul tyran de nos désirs et de nos aversions. Le théâtre de Shakespeare est le miroir de la nature. »

L’Allemagne, depuis un siècle et demi, après s’être servie de Shakespeare comme d’une arme de guerre contre nous, a vu se dépouiller sur le texte shakespearien le front de milliers de commentateurs. Il est devenu superflu de citer Gœthe et son étude d 'Hamlet dans Wilhelm Meister. Mais comment oublier le ravissant et poétique livre de Henri Heine sur les héroïnes de Shakespeare, et qui débute si plaisamment :

« Je connais un bon chrétien de Hambourg qui n’a jamais pu se faire à l’idée que Notre-Seigneur et Sauveur fût Juif de naissance. Le sentiment qu’éprouve cet excellent enfant d’Hammonia en songeant à Jésus-Christ, je l’éprouve, moi, en songeant à William Shakespeare. Cela m’écœure de penser qu’en fin de compte il est pourtant Anglais, et qu’il appartient au peuple le plus maussade que Dieu ait créé dans sa colère. »

Je relève dans les commentaires en quatre volumes de Gervinus, mort récemment, une remarque décisive sur la sincérité de Shakespeare. « Dans ses comédies, dit-il, il déclare la guerre aux fausses apparences sous lesquelles les hommes déguisent leurs actions mauvaises, pour mettre en

SHAKESPEARE

relief la vérité et la nature.» Si le culte shakespearien en Allemagne fut à l’origine une œuvre de guerre contre la France, nous aurions mauvaise grâce à le trouver étrange, puisque, soixante ans plus tard, dans notre propre pays, le nom de Shakespeare fut jeté comme un défi, et devint comme un mot d’ordre dans les premières mêlées romantiques.

Des sots (il y en a partout, il y en aura toujours, mais nous avons, nous, inventé le sot qui se fait excuser par je ne sais quel prétendu zèle et quelle fausse ardeur), des sots ont imaginé de ne pouvoir admirer Shakespeare, qu’ils ne connaissent pas, sans insulter Racine, qui, heureusement pour lui, ne les connaîtra jamais.

J’ai dit que c’est la France qui a élevé le plus beau monument littéraire à Shakespeare. Les métaphores et les axiomes shakespeariens sont entrés dans le courant de notre langage comme certains vers-proverbes de La Fontaine. On raconte qu’un Anglais, dans une discussion à propos des grands hommes produits par son pays et par le nôtre, refusa d’inscrire Molière à l’actif de la France, pour cette raison que l’universalité de ce génie en fait le concitoyen de l’humanité, bien plus qu’un produit spécial à Paris et au xvir siècle français.

Nous ne jugeons pas ainsi, nous autres, et, tout en prodiguant les couronnes à Shakespeare comme à l’un de nos propres aïeux, nous conve-

SHAKESPEARE

nons tout à fait qu’il est profondément Anglais, qu’il est l’Anglais par excellence, que nul autre climat que l’Angleterre n’eût pu le produire tel que nous le voyons. Nous admettons volontiers que le génie n’arrive au cosmopolitisme que par cette vigoureuse empreinte de nationalité, et qu’en offrant l’expression exacte et intense de la race et de l’époque.

De même que la sympathique France sut faire son unité avec les types les plus divers : le Provençal, le Normand , le Breton, le Dauphinois, l’Alsacien, le Flamand, de même Shakespeare a réuni chez nous les esprits les moins habitués à se rencontrer. Les Voltaire, les Ducis furent ses premiers propagandistes. Vinrent ensuite Chateaubriand, Stendhal, MM. Guizot, de Barante, Villemain, Victor Hugo, le sombre Berlioz, le joyeux Dumas, l’amer de Vigny, le révérencieux Deschamps, Philarète Chasles, frappé par le choléra dans une gondolesousle ciel de Titien, et M. Pichot, et MM. Taine et Montégut, et MM. JohnLemoinne et Mézières.

Entre la mort de Shakespeare, qui eut lieu le 23 avril 1616, et le premier accès de son nom en France, il s’écoula, dit-on, cent douze ans. Cependant, M. Émile Montégut, l’un des meilleurs interprètes français de Shakespeare, attira notre attention sur un fait pour nous inexpliqué. Il est admis que, jusqu’à Voltaire, le nom de Shakespeare et son œuvre étaient ignorés chez nous. Or, l’on

SHAKESPEARE

trouve dans l’historien Mézeray une page entière qui est la reproduction exacte d’une autre page de Shakespeare dans son Roi Jean. C’est le discours des citoyens d’Angers au monarque anglais, en compétition avec Philippe-Auguste sous les remparts de leur ville.

En 1729, Voltaire revenant de Londres, où il avait passé trois ans, entretint la France, avec ce don qu’il avait d’être vite compris et entendu loin, d’un barbare frotté de génie qu’il appelait Gilles Shakespeare. Plus tard, il devait se repentir de cette recommandation exiguë et fallacieuse, et c’est en pleine Académie qu’il aimait surtout à couvrir d’injures le barbare. La Harpe lui-même, dit spirituellement M. Villemain (qui, pour son époque, nous paraît être un des plus pénétrants et sagaces biographes que Shakespeare ait eus chez nous), La Harpe s’est emporté avec une colère longue et sérieuse contre les défauts et la réputation de Shakespeare, comme si son propre théâtre eût été menacé le moins du monde par cette renommée gigantesque. En 1733, naquit à Versailles le poète Ducis, que ses imitations, aujourd'hui démodées, n’empêchent pas d’avoir rendu les premiers et de très réels services à la cause. Ces adaptations françaises d'Hamlet, de Roméo, du Roi

SHAKESPEARE

Lear, de Macbeth et d’ Othello, furent successivement données en 1769, 72, 83, 91 et 1792. Talma eut de grands succès dans Othello et dans Hamlet... Hamlet, que Lekain avait refusé par ordre de Voltaire, et où il fut suppléé par Molé, qui y réussit brillamment. De 1776 à 1782, Letourneur publia sa traduction de Shakespeare en vingt volumes. Elle resta classique malgré ses défauts, parce qu’elle fut la première et longtemps l’unique. En 1707, la ville de Calais, où séjournèrent Sterne et Hogarth, donna le jour à un certain Pierre de Laplace, qui traduisait volontiers de l’anglais ; il publia un recueil de Pièces intéressantes en huit volumes, qui servirent aussi à nous faire connaître Shakespeare.

Mais, selon la juste expression d’un grand critique, cette gloire de Shakespeare, qui menace aujourd’hui la vieille renommée de notre théâtre, parut d’abord un sujet de paradoxe et de scandale. Voilà pour le xv ne siècle.

Le xixe fut plus hardi. C’est d’abord Chateaubriand, qui, dans son Essai sur la littérature anglaise, dit que l’Angleterre est toute Shakespeare. Il poursuit dans ces termes : « Shakespeare est un des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l’aliment de la pensée... Avec Homère, quia fécondé l’antiquité, avec le Dante, avec Cervantès... » Chateaubriand termine ainsi : « Shakespeare! que lui importe mon cantique d’admiration! » Cela est assez vif déjà.

SHAKESPEARE

Entre 1820 et 1823, parut le Racine et Shakespeare de Stendhal , qui fut un manifeste comme la préface de Cromwell; puis la traduction complète de Shakespeare par MM. Guizot et Pichot, publiée chez Ladvocat, et précédée d’une importante étude sur Shakespeare et son époque. Ce travail, tenu en haute estime par les Anglais, mêle à la biographie du poète et à l’histoire de son théâtre les considérations les plus élevées sur l’art dramatique. Bien que cette traduction, où chaque pièce est enrichie d’une préface et de notes, fût toute de MM. Guizot et Amédée Pichot, elle passa pour être celle de Letourneur, retouchée par une main moderne et plus sévère. Les nouvelles éditions ne laissent plus subsister aucun doute sur les titres de MM. Guizot et Pichot. Voilà donc, à l’entrée du siècle, Shakespeare présenté à la France par sa plume la plus éclatante, par son esprit le plus grave, et, en même temps, par ses plus hautes personnalités politiques et littéraires.

En 1827, M. Villemain publia, au tome III de ses Mélanges politiques et littéraires , une étude sur Shakespeare qui est véritablement l’un des morceaux remarquables de cet arbitre du goût. Nous rencontrerons sur ce terrain des extravagants... on aime à respirer cet air de bon sens. Le haut sens critique n’est en somme (plus le savoir) que le bon sens, le sens commun, appliqué à des œuvres, au lieu de l’être à des résolutions et à des actes... tous deux ont pour objet le vrai, et pour

SHAKESPEARE

instruments l’art de distinguer et de choisir. Avec Shakespeare, il ne saurait être question de nos fades théories sur le bourgeois et l’artiste. Shakespeare fut surtout un homme, le plus grand des hommes d’intelligence; ce n’est pas avec de plus ou moins sincères emportements, c’est avec l’intelligence qu’il convient de le juger.

Vers 1822, des Anglais vinrent jouer Shakespeare au théâtre de la Porte-Saint-Martîn. Soit l’effet de haines nationales mal assoupies, soit que les temps ne fussent pas encore tout à fait venus, le parterre français traita ces étrangers avec une odieuse brutalité. On parla d’actrices presque mortes de frayeur. La revanche ne devait pas tarder; je ne dirai pas qu’elle fut excessive, mais elle fut complète.

De 1825 à 1827, une autre troupe anglaise vint donner des représentations de Shakespeare à l’Odéon. L’effet en fut indicible. On était à l’aurore du romantisme. Les artistes s’appelaient miss Kemble, miss Smithson et Mac P»eady, celui-là même qui vient de mourir à un âge avancé, et que Dickens honorait de son amitié. On retrouve dans la mémoire et dans les Mémoires des contemporains un vibrant écho de ce prodigieux succès.

Au numéro 41 de la rue Blanche, on voyait naguère, chez Dantan jeune, se dresser, à l’entrée du jardin, une belle statue de marbre blanc, la statue de miss Kemble! Il y avait là-dessous je ne

SHAKESPEARE

sais quelle histoire de protecteur négligent et de marbre laissé pour compte.

Dans VHamlet, à I’Odéon, miss Smithson jouait Ophélia. Berlioz devint fou de cette folle. Il l’épousa longtemps après ; elle venait de se ruiner et de se casser la jambe. Ils ne furent pas heureux ensemble.

Voici comment Berlioz parle de cette représentation d ’Hamlet : « Shakespeare le foudroya, son éclair lui ouvrit le ciel de l’art avec un fracas sublime. Il trouva dans Shakespeare toute vraie grandeur, toute vraie beauté, toute vérité dramatique ; nos auteurs sont des continents, Shakespeare est un monde ! »

II résulta de ce bel enthousiasme un mariage, je l’ai dit... puis un Roméo et Juliette, puis la Tempête, fantaisie dramatique avec chœurs donnée à l’Opéra, sous la direction Lubbert. Après le désenchanté Berlioz, voici l’enchanteur Dumas : « Vers ce temps, les acteurs anglais arrivèrent à Paris. Ils annonçaient Hamlet. Supposez un aveugle-né auquel on rend la vue; supposez Adam s’éveillant après sa création. O Shakespeare, merci!... Merci! ô mon Dieu! »

J’abrège, ayant eu seulement pour objet de démontrer l’unité d’impressions chez les natures les plus opposées.

Ainsi donc ce Shakespeare, qui a comparé la femme à une onde, est lui-même un océan, et nous rencontrons sur ses rives tous nos beaux

SHAKESPEARE

esprits, tous nos beaux talents : Gounod, le musicien de Roméo; Ambroise Thomas, le musicien d 'Hamlet; Eugène Delacroix, le rêveur admirable de la scène des fossoyeurs et d’Ophélie emportée au cours de l’eau.

L "Othello d’Alfred de Vigny, joué au Théâtre- Français en 1829, réussit médiocrement devant le public, malgré certaines qualités; mais il eut l’honneur d’inspirer des articles à Armand Carrel et au feu duc de Broglie. Celui d’Armand Carrel porte tout sur la question de style, et si l’on voulait être cruel envers de Vigny, il suffirait de citer quelques vers de son Othello. Carrel était militairement classique. Il n’a l’air de parler de Shakespeare que pour saisir l’occasion de vanter Racine. Carrel était un homme : il savait ce qu’il voulait, et il savait le dii’e.

Un Macbeth de M. Émile Deschamps fut assez heureux à l’Odéon sous la direction Bocage. M. Émile Deschamps a également publié une traduction en vers de Roméo et Juliette. On ne peut omettre M. Philarète Chasles et ses études vivantes et colorées, M. Saint-Marc Girardin auteur d’un travail l'emarquable sur l’amour conjugal dans Shakespeare, M. Amédée Pichot et sa très intéressante galerie des personnages shakespeariens , M. Forgues, M. Mézièi'es et ses trois savants volumes sur les prédécesseurs et les successeurs de Shakespeare, M. Taine, et M. Émile Montégut, l’auteur d’une bonne traduction enrichie de préfaces

SHAKESPEARE

et de commentaires, et toute relevée des agréments d’un esprit fin et pénétrant.

Chose étrange, ce sont nos prosateurs qui ont le mieux saisi Shakespeare. De nos deux plus grands poètes, l’un n’a point parlé de Shakespeare, l’autre en a parlé à sa manière. Sauf cette réserve, la gloire de Shakespeare a conquis la France comme un rayon. Nous sommes bien près de dire de lui, avec ses compatriotes : « Ce fut un homme, en somme, dont on ne reverra plus le pareil... non-seulement d’ici à un siècle, mais d’ici à jamais. » Il a chez nous, comme chez eux, le privilège d’être toujours frais et d’arriver toujours à propos. Que de fois n’avons-nous pas entendu dire que Shakespeare est intraduisible en français, qu’il n’est même pas toujours d’un sens clair pour les Anglais euxmêmes. Cela a été répété de nos jours pour Dickens : Intraduisible ! Le mot serait exact s’il s’agissait de nous rendre les euphuismes, les allusions, les actualités à jamais disparues de railleries et de métaphores ou bien certains sens exclusifs produits par le heurt des mots. Mais, à prendre ainsi la chose, ce n’est point seulement d’une littérature à une autre qu’il faudrai t prononcer le mot A’ intraduisible : il serait tout aussi juste appliqué aux dialectes d’une même langue, et aux idiomes des classes différentes et des multiples professions d’un même pays. Dans ses grandes lignes, et sauf quelques vers qui délient l’art le plus subtil, le sens shakespearien passe en français presque intact. Au

SHAKESPEARE

surplus, il y a quelque analogie entre la traduction de l’anglais et sa prononciation. J’ai noté que le Français le mieux doué pour l’étude des langues ne saurait parvenir, après vingt ans de résidence, à prononcer l’anglais comme le premier Anglais venu, tout en le parlant mieux que la plupart des bourgeois de Londres. Appliquez cette nuance au moral, et, à la meilleure traduction, ne demandez que ce qu’elle a !

Nous avons insisté sur l’état de la question shakespearienne, chez trois grandes nations de l’Europe. Nous pourrions citer d’autres pays. Actuellement,il yadu Shakespeare dansl’airunpeu partout, et il y en aura aussi longtemps que le cœur des hommes sera sensibleau sublime etau vrai. Gepoète sans rival est entré désormais dans le patrimoine de la grande famillehumaine. C’est peut-êtreen France que l’on a écrit le plus de belles pages sur Shakespeare, et peut-être aussi les meilleures. Bien que nous soyons entre tous les hommes de glace aux vérités et de feu pour les mensonges, on peut dire que de durables monuments ont été élevés à Shakespeare par cette nation française, nation incompréhensible, délicieuse et irritante, qui se sauve par le goût et par l’intelligence de sa frivolité, de

SHAKESPEARE

sa jactance et de son antipathie contre le savoir. Nous avons retracé sommairement la conquête de la France par Shakespeare. C’est désormais un fait accompli ; Shakespeare est pour nous un ancêtre, tel que Moïse, Eschyle, Homère, tel que notre Molière lui-même.

Devant les hommages rendus au poète par l’Angleterre, l’Allemagne et la France, oublions que ces hommages ont une histoire, qui vient, à une certaine heure du siècle dernier, se confondre avec celle de nos rancunes internationales; ne voyons plus que l’émulation, noble dans ses résultats, sinon dans son origine, qui a eu pour objet d’honorer le plus dignement le génie. Il n’est pas sans intérêt d’examiner à présent l’attitude de quelques autres peuples des plus considérables, tels que la jeune Amérique et la vieille Moscovie, dans cette question de pensée et d’art. Voici comment s’exprime Tourgueneff, le grand conteur russe, au début de cette admirable nouvelle, le Roi Lear de la Steppe, dont nous avons parlé :

« Pendant une soirée d’hiver, nous étions une demi-douzaine d’amis réunis chez un ancien camarade de l’Université. On se mit à causer de Shakespeare, des personnages de ses pièces, de la façon profonde et puissante dont chaque type est saisi dans les entrailles de la nature humaine. Nousadmirions surtout leur étonnante vérité. Chacun de nous nommaitdes Othello, des Hamlet, des Falstalf, voire des Richard III et des Macbeth — ces derniers,

SHAKESPEARE

bien entendu, par simple hypothèse — parmi les personnes que le hasard lui avait fait connaître.

« Et moi , messieurs, s’écria notre hôte, j’ai connu un roi Lear.

— Comment cela ?

— Je vais vous le dire... Et il commença son récit. »

De la Russie, passons pour mémoire en Chine, où l’on va publier prochainement — s’il faut en croire notre Journal officiel — - une traduction de Shakespeare en chinois — travail préparé, dit-on, parle secrétaire de l’ambassade chinoise à Londres.

Nousavons donné, au cours de cette étude, quelques traits du sentiment filial de l’Amérique envers Shakespeare. Nous trouvons dans une correspondance remontant à 1872 ce curieux récit d’une noble cérémonie qui mit en émoi la grande république :

« Les citoyens de New-York viennent d’élever une statue à Shakespeare. La statue du grand poète anglais est placée à l’extrémité sud de la portion du Central-Park dite le Mail, au centre d’un berceau formé par plusieurs beaux arbres disposés en cercle. La cérémonie d’inauguration a été très belle. On avait construit un immense amphithéâtre de 120 pieds dediamètre, au milieu duquel un espace suffisant avait été réservé pour l’orchestre, composé de cent musiciens, et pour quatre-vingt-cinq membres de la société de l’Arion. Deux plates-formes s’élevaient à chaque extrémité pour les orateurs.

SHAKESPEARE

L’amphithéâtre était pavoisé aux drapeaux de toutes les nations. Ajoutons enfin que de nombreux sièges avaient été disposés sous les arbres, tout autour du monument, pour ceux des invités qui ne trouveraient pas place sur l’amphithéâtre. La cérémonie a commencé par l’ouverture du Roi Lear, de Berlioz. Puis, le juge Daly, au nom du comité exécutif, a présenté la statue aux commissaires du Parc, pendant que le voile qui l’avait recouverte jusque-là était enlevé par M. Ward, le sculpteur, et par M. Wrey Mould, l’architecte du piédestal. Après Y Invocation de Schiller aux artistes, de Liszt, exécutée parla société PArion, M. Henry Stebbins, président de la commission des parcs publics, a prononcé une allocution. A l’allocution de M. Stebbins a succédé l’exécution par l’orchestre de l’ouverture des Joyeuses Commères de Windsor, de Nicolaï, prélude de la pièce de résistance, c’est-à-dire du discours de M. William Cullen Bryant, qui était l 'orateur du jour, comme on dit ici. M. Bryant a commencé par comparer Shakespeare aux arbres géants que l’on voit sur certains points des Montagnes-Rocheuses, et auprès desquels les autres arbres paraissent tous des nains. Il continue en affirmant que le Créateur avait départi ses dons les plus précieux au grand poète, et qu’il ressort avec évidence de la lecture de ses ouvrages qu’il était non seulement le premier des auteurs dramatiques, mais un grand philosophe, un habile juriste, un législateur éminent, enfin qu’il eût pu être un

médecin aliéniste de premier ordre. Et pour preuve l’orateur cite les créations d'Hamlet, d ’Ophelia, du Roi Lear.

«Après avoir démontré que Shakespeare était un génie universel, M. Bryant, qui avait tout à l’heure comparé son héros à un arbre géant, déclare qu’il est parmi les poètes ce que la cataracte du Niagara est aux autres chutes d’eau. »

On ne nous reprochera pas, nous l’espérons, de n’avoir point mutilé cette relation originale, où quelque ironie se mêle au puffisme local.

L’Amérique ne devait point s’en tenir à ces ovations enthousiastes à l’adresse de Shakespeare. Ce ne serait point la peine de passer pour la nation la plus aventureuse du globe et d’avoir pour devise Go-a-head, si l’on faisait en tout comme les autres ou seulement un peu mieux. Aussi, l’Amérique vient-elle d’ajouter à l’histoire shakespearienne un chapitre de son cru qui sent bien le génie carré et toutd’une pièce de ceux qui l’ont inventé. Il faut dire leur fait, cependant, même aux Américains : ce qu’ils n’ont pas inventé, c’est cette classe de gens qui, désespérant de faire retourner le monde — en s’habillant avec plus ou moins d’élégance comme tout le monde — s’affublent de costumes extravagants, ni cette autre catégorie d’êtres qui, par horreur de n’être point remarqués

CO

en suivant l’appel du bon sens, se font, même contre leurs propres sentiments, les avocats intolérants des bourdes les plus ennuyeuses. Donc, certains Américains ont découvert qu’il était devenu difficile d’occuper l’attention en louant Shakespeare... et ils l’ont supprimé... du moins littérairement. Ils ont fait du glorieux Shakespeare le modeste prêtenom d’un de ses contemporains, qui serait, lui, le véritable auteur des trente-sept pièces attribuées à Shakespeare, lequel n’aurait été tout au plus qu’un porte-plume et un copiste. Le contemporain en question serait François Bacon, le Bacon de la Nouvelle- Atlantide et du Novum Organum, un esprit d’une hauteur admirable dans une âme d’une bassesse sans égale. C’est cela que l’on appelle depuis quelques années la théorie baconienne, à propos de Shakespeare. Il a paru dernièrement sur ce sujet, à New-York, un volume signé: George Wilkes, et intitulé : Shakespeare from an american point of view , including an inquiry as to his religions faith, and his knowledge of law, with the baconian theory, considered. C’est une miss Délia Bacon — heureuse sans doute de tirer profit de son nom — qui lança ladite théorie vers 1856. Comme toutes les énormes plaisanteries, celle-ci a rallié tous les mécontents de ce qui est... dans quelque ordre que ce soit., et parmi ces mécontents, il n’est point sans exemple que l’on rencontre des noms célèbres. On s’est cru permis d’inscrire lord Palmerston parmi les adhérents de la théorie baconienne. Une polé-

SHAKESPEARE

mique intéressante ou fastidieuse — selon les combattants — a été engagée autour de ce gros paradoxe. La lutte, des plus vives, n’est pas entièrement terminée. Des livres, des brochures, des articles sans nombre, ont été publiés de part et d’autre. Les partisans de Shakespeare ont montré la plus ardente vigueur. On a demandé des arguments, que l’on croit sans réplique, à la linguistique et aux vocabulaires locaux. Il ne nous semble pas que l’on ait assez fait valoir les preuves ou mieux, les raisons poétiques, philosophiques et morales.

Cette mystification nous en rappelle une autre, d’une intention toute contraire d’ailleurs, puisqu’au lieu de supprimer Shakespeare elle prétendait l’allonger et le continuer. Vers 1793, il existait à Londres un certain Ireland, marchand de soieries, appartenant à cette classe d’êtres qui font le mieux les affaires des loustics, et la joie des ignorants. C’était un collectionneur enragé d’autographes, et qui poussait jusqu’à l’idolâtrie le respect de Shakespeare . Il se mi t un j our en route pour Strattford , ave c son fils, adolescent très-éveillé, de seize à dix-sept ans. Ce jeune homme s’imagina remplir un devoir filial en procurant à son père de prétendus manuscrits de Shakespeare — actes judiciaires et pièces de poésie — qu’il déclarait tenir d’un gentleman qui en avait bien d’autres. Encouragé par l’extase et la jubilation paternelles, Ireland fils crut pouvoir risquer un pas plus décisif dans la voie des trouvailles. Il produisit un drame en vers, inédit, de

SHAKESPEARE

Shakespeare, intitulé : Vortigern. Dès lors, l’ivresse de Ireland père déborda tellement qu’il ne fut plus question dans Londres que de ses découvertes shakespeariennes. Le jeune faussaire avait réussi à merveille ses contrefaçons, avec l’aide de feuilles de papier très-vieux, enlevées aux gardes d’anciens bouquins, d’une encre spéciale qu’il se procurait chez les relieurs, avec l’aide surtout du génie de la fraude, triomphalement porté sur le courant de la bêtise humaine. L’élite du monde amateur et littéraire encombra la maison d’Ireland, Oxford- Street. Une souscription lancée à l’effet de publier ces trésors fut aussitôt couverte. Le bruit courut que le Parlement allait en devenir acquéreur à prix d’or. On vit l’exaltation gagner les têtes les plus froides, et des docteurs tels que Parr et Warton tomber à genoux devant les inestimables manuscrits. Sheridan offrit une prime de 600 livres sterling pour avoir le droit de jouer « Vortigern » sur le théâtre de Drury-Lane. C’est alors que certains jetèrent le premier cri d’alarme. Cependant une foule immense répondit à l’appel de Sheridan. Nombre de gens ne trouvèrent pas à se placer ; d’autres, mal casés, exprimèrent dès le début un mécontentement que la pièce ellemême et ses interprètes aggravèrent bientôt. II s’ensuivit une rixe entre les croyants et ceux qui se prétendaient mystifiés par un jongleur. La soirée se termina en débâcle, et la pièce fut retirée. Mauvaise affaire pour Ireland fils, qui avait encore

SHAKESPEARE

enportefeuille, outre son « Vortigern», un Henri II, dont il faisait également honneur à Shakespeare, et qui témoignait, à toutprendre, d’une rare facilité d 'invention et de travail, dans cette jeune tête de collégien ou de clerc d’avoué. Dès l’insuccès de Vortigern, Ireland fds comprit que son rôle était fini, que la déveine ne le lâcherait plus. Il se cacha d’abord, puis il avoua tout. Cet aveu, qui eut l’inconvénient de ruiner le père Ireland dans sa fortune, dans son crédit et dans sa santé, déshonora tout à fait le fils, qui n’avait jamais supposé qu’une plaisanterie l’aurait amené là. L’exaspération des graves personnages qui avaient baisé à genoux les compositions d’un farceur fut excessive comme l’avait été leur crédulité, que tous renièrent ensuite, ainsi que le veut l’usage. Sir Richard Philips a raconté tout au longla chose dans son Anecdote Library.he docteur Parr, qui avait été des plus exaltés, se venge dans son catalogue, en rencontrant sur les rayons de sa bibliothèque l’œuvre de Henry Ireland. Il l’appelle un impudent faussaire. Il rougit fort d’avoir à citer cet infâme tissu de fraudes qui s’intitule : Mélanges et actes légaux, de la main et avec le sceau de Shakespeare, 1796. « Ireland a menti, déclare le docteur Parr, en m’attribuant des propos tenus par Joseph Warton, le jour même où je fis une visite à Ireland père, et où j’exprimai quelque tendance à admettre la possibilité que ces manuscrits fussent authentiques. Dans une conversation ultérieure, je déclarai à

SHAKESPEARE

Ireland que j’avais entièrement changé d’avis. Mais je ne crus pas devoir discuter par la voie de la presse avec un misérable imposteur. »

Ireland père est mort vers 1802. Il n’y a pas longtemps que son fils est mort aussi, littérairement flétri — trop de chance d’abord, et trop de malheur ensuite — et dans une profonde misère.

Nous avons écrit ce qui précède, plus particu lièrement à l’usage de ceux qui, n’ayant ni le goû ni le loisir d’aller aux sources, se font un savoir pire que l’ignorance, avec toutes sortes de légendes ridicules. On composerait une anthologie des choses admirables que le génie, le talent et l’esprit ont dites par tous pays sur Shakespeare. Ces fleurs de la reconnaissance et de l’admiration de deux siècles se sont implantées dans tout l’univers. Elles représentent aujourd’hui la seule histoire de Shakespeare qui nous intéresse, puisque, en dehors des mystificateurs et des faussaires, il paraît établi que nous n’en saurons point sur Shakespeare, malgré nos efforts et nos recherches, plus que ce que savaient les pères de nos pères. Cela va faire bondir, je le crains, la tribu des rongeurs et des fureteurs qui font volontiers table rase de toutes les notions admises, pour un billet apocryphe, un acte

SHAKESPEARE

trouvé chez un notaire, une note d’aubergiste. Nos préférences vont du côté des écrivains moins impatients, qui prétendent à ne nous offrir que la vérité, dussent-ils passer pour moins originaux. Au fond, s’il n’est rien déplus malaisé, il n’est rien de plus facile non plus que d’écrire la vie de personnages tels que Shakespeare. Les esprits faux et fades, amoureux pour elles-mêmes des dissertations et des conjectures sans objet solide, n’ayant souci que de couvrir le papier blanc de lignes noires, vous raconteront ou vous inventeront Shakespeare, quand vous voudrez, à tant la ligne ou la feuille. Mais l’entreprise est plus grave pour les âmes sérieuses, ardentes, également ennemies de la banalité et du paradoxe, qui rêvent de tirer pour le lecteur de bonne foi une formule rapide et instructive de cet énorme amas de versions, de récits et de commentaires, accumulés sur l’œuvre, la personne et la vie de Shakespeare.

C’est dommage — et c’est dangereux aussi — qu’il faille lire, ne fût-ce que pour avoir le droit de les classer, ces deux ou trois cents volumes, lesquels n’ajoutent. rien au stock des notions acceptées et acceptables..., et d’autre part, ces lectures forcées altèrent cette idée première — fdle de la sympathie et de l’admiration — et qui en matière de poésie est la meilleure, comme en matière de générosité, le premier mouvement. La vraie, la seule histoire des poètes, c’est leur génie, autrement dit leurs ouvrages. Tout le reste n’est que purs, ou

SHAKESPEARE

plus souvent impurs commérages. Parfois l’on peut dire que l’on connaît d’autant moins un grand poète que nous en avons appris davantage sur lui. Nous sommes assuré d’avoir pour nous, malgré cet air de boutade, les peintres et la famille des observateurs. Trop voir et de trop près une figure empêche de la comprendre et de la posséder, et il est bon quelquefois de s’en abstraire. Au collège, ne nous rappelons-nous pas qu’à l’heure des leçons, nous étions parfois obligé de tenir le livre loin de nos yeux, pour retrouver dans notre mémoire son contenu?

Il y a deux façons, non pas de reconstituer, mais d’entreprendre pour soi-même et pour les autres la portraiture des grands poètes disparus. La première consacrée de temps immémorial par les chefs-d’œuvre de l’antiquité classique — et notamment par le bon Plutarque si cher au doux Shakespeare — procède par la foi et l’amour, ne vise que l’âme et n’emploie que les grandes lignes. Elle accepte volontiers la figure idéale, le type, ce qui seul importe en définitive à la moralité et à la civilisation. Elle ne s’irrite point contre les légendes, elle les tolère... elle conserve sans prétendre les changer, par d’autres — moins véridiques désormais — les traits que nous a légués

Cette ombre sur le mur

qu’on appelle l’homme, fût-ce le plus grand des hommes.

La seconde façon, plus moderne, renverse le vieux-jeu, crochète les tiroirs, fait parler les cuisinières et les huissiers, sous prétexte de replacer l’homme dans son cadre; au besoin elle interroge les fols et les muets, comme lit le bon Panurge à la veille de se marier.

L’effet assez ordinaire de ce second procédé, généralement poussé à l’outrance, est de nous rendre des personnages tout différents de ceux dont nous avions l’idée jusqu’alors, sans pour cela nous octroyer une science meilleure... car l’on n’a pas eu pour objet de nous instruire, mais de faire du bruit autour de son petit nom de trouveur.

Avec Shakespeare d’ailleurs, cette question de la tradition poétique, aux prises avec l’école documentaire — si respectable, vue à son rang... si puérile et quelquefois si périlleuse dans ses excès — se trouve admirablement simplifiée. Il serait difficile d’imaginer un plus grand poète, mais il serait impossible de trouver un homme plus secret et qui ait moins tendu la main à la postérité. Il ne s’est même pas occupé de l’impression d’aucune de ses pièces; cela a permis d’en contester — en tout ou partie — un nombre assez considérable. Celles qui ont été publiées de son vivant le furent sans sa participation, et pour l’unique profit des libraires.

Shakespeare ajoute lui-même — on dirait presque pour son plaisir — à l’incertitude qui règne

SHAKESPEARE

sur sa personnalité, et jusque sur la véritable or thographe de son nom. Les deux signatures de sa main — l’unique legs de cette main si fertile en merveilles — sont différentes. Ainsi la signature de l’exemplaire du Montaigne — un des auteurs favoris du poète de Romeo — est ainsi tracée : William Shakspere, tandis qu’au bas de son testament, qui porte la date de 1616, il signe Shakspeare.

L’orthographe qui prévaut aujourd’hui de par les commentateurs et l’usage universel est : Shakespeare.

C’est donc le mystère en personne qui monte ici la garde aux portes de la gloire. Nul n’a mieux réalisé cette devise d’un poète contemporain : Ami , cache ta vie et répands ton esprit.

Donc, en ce qui regarde Shakespeare, les plus zélés trouveurs ont été et en seront pour leur peine; ce que l’on a cru nous donner d’inédit sur sa personne n’empêche pas ses plus aventureux historiens d’aujourd’hui de vivre littéralement sur les anas devenus classiques des premiers mémorialistes. Je parle encore et seulement des écrivains honnêtes, des chercheurs bien intentionnés, et non de ces malfaiteurs de l’intelligence, ou des mauvais plaisants qui, par mot d’ordre de parti ou simplement pour faire sensation, ont inventé des théories et des épisodes également indigestes.

Le morceau correct, froid et impartial de M. Villemain écrit avant la révolution de Juillet, et à la

SHAKESPEARE

veille du grand éclat de la vogue shakespearienne, en dit tout autant sur le fond même de Shakespeare que les innombrables essais plus ardents, plus ambitieux, plus colorés, mais aussi plus systématiques dus à plusieurs Français, d’un mérite incontestable d’ailleurs, mais forcés de marcher ici en pays d’hypothèses. Au nom des principes mêmes que nous venons d’exprimer sur la vraie histoire des poètes, il nous est difficile de déplorer cette lacune. D’autre part, nous ne nous dissimulons pas le danger que l’on retrouve ici comme dans toutes les autres affaires humaines, c’est-àdire la porte ouverte aux romans, aux paradoxes et aux théories destructives de toute tradition, de tout idéal et de tout respect.

Le mal ne serait pas bien grand si un idéal de poète avait le privilège de s’imposer à l’humanité comme un type de vaillance, par la vertu seule du nom, comme Roland par exemple, sans avoir eu besoin d’exister et sans léguer d’œuvres. Aussi nous ne devons pas, de tout notre possible, laisser aucun jour dans l’esprit public pour ces inventions saugrenues que tant de cerveaux mal construits sont toujours prêts à accueillir. Une date, un document, un autographe, peuvent être agréés par l’histoire si cela lui plaît... mais ils ne sont pas l’histoire, et surtout ils n’ont pas qualité pour la changer ni pour la remplacer. Heureusement la foi de l’humanité tout entière a jeté l’ancre, malgré les tentations de la folie, dans de certains

SHAKESPEARE

ports ; et, malgré l’ignorance où nous sommes de détails biographiques sur deux admirables génies, nous ne verrons pas déposséder Homère de l’Iliade et de l’Odyssée , ni ravir des bras paternels de Shakespeare, lmogène, Ophélie, Lady Macbeth, Hamlet, Juliette et Desdemona!

L’année 1870, qui a produit de si vastes ruines et tant de publiques douleurs, n’en eut pas moins ses catastrophes isolées, c’est-à-dire indépendantes du grand désastre, il est aussi plusieurs de ces cas individuels, où ce que l’ancien appelait des signes a l’air de vouloir éclater, même au regard le moins superstitieux. Chacun de nous, dans le cercle où se meuvent ses prédilections d’art, de littérature ou de politique, peut citer une mort de ce temps-là qui lui apparaît aujourd’hui comme la préface de tant d’autres morts. La veille de ces effroyables hécatombes, l’année 1870 fut marquée par deux pertes que beaucoup d’entre nous ont ressenties au fond du cœur.

La guerre venait d’être déclarée, et nos poitrines étaient comme tendues vers le moindre souffle venu de la frontière. Au plus fort de ces anxiétés, le câble transatlantique qui, seulement

CHARLES DICKENS

la veille, annonçait la réception de notre nouveau ministre par le président des États-Unis, nous jeta en cinq mots cette nouvelle: « M. Prévost- Paradol est mort cette nuit. » La première version concluait à la rupture d’un anévrisme; on sut bientôt qu’il s’agissait d’un pistolet déchargé à minuit devant la glace d’une chambre de Washington. Pauvre et brillant Prévost-Paradol ! il venait de clore, par une tragédie aussi imprévue que brutale, sa vie douce et prospère, et la production la plus délicate dont se fût depuis longtemps enorgueillie notre littérature politique.

Cinq à six semaines avant ce coup de revolver qui sut retentir à travers l’Océan jusqu’au sein de la France hérissée de bataillons en marche, l’Angleterre marquait de noir le 9 juin 1870. Cette triste journée venait de priver le monde d’une personnalité autrement intéressante et considérable que celle de Prévost-Paradol, mais j’ai voulu saluer cette ombre amie avant d’évoquer l’ombre glorieuse de Charles Dickens.

J’ai connu, j’ai beaucoup aimé ce brave homme et ce grand homme. Charles Dickens est pour moi le plus beau génie qu’ait enfanté l’Angleterre, après Shakespeare. L’imagination qui crée, la sensibilité qui fait vivre, la sympathie qui fait aimer, la bonté, l’esprit de dévouement et de justice, tels sont les rayons d’en haut qui ont lui sur cette carrière exempte même d’une ligne que l’on en voulût retrancher.

CHARLES DICKENS

Ti

Ce fameux problème de la moralité dans l’art, obscurci ou rendu ridicule par tant de faux esprits, a été enfin résolu par un grand cœur.

Charles Dickens est né le 7 février 1812, à Portsmouth, où son père occupait un emploi dans les bureaux de la marine. Ainsi que le père de Shakespeare, celui de Dickens eut à lutter contre des embarras financiers, et, de plus, il connut et fit connaître à sa famille la prison pour dettes. Dickens emprunta, dit-on, à la physionomie paternelle quelques traits de son admirable création de Micawber, dans David Copperfield.

Ainsi que le père de Shakespeare, celui de Dickens vécut assez longtemps pour jouir de la gloire et de la fortune de son fils. Ainsi que le jeune Shakespeare, le jeune Dickens commença à travailler chez un homme de loi. On le devinerait à l’exactitude saisissante de ses intérieurs d’offices. Puis il devint sténographe-reporter d’un grand journal auprès des chambres. Il n’avait guère plus de vingt ans lorsqu’il publia ses premières pages sous le pseudonyme de Boz. Le succès de ces rapides esquisses (sketches) fut immense. Ensuite est venu Pickwick, qui plaça Dickens parmi les grands créateurs et en fit, à l’àge de ving-cinq ans, la

CHARLES' DICKENS

première figure littéraire de l’Angleterre contemporaine. Dickens n’a point surpassé ce chef-d’œuvre... il s’est tenu vingt-cinq ans sur cette cime, atteinte d’un seul bond.

L’intervalle qui sépare l’immortel Pickwick du roman interrompu d ’Edwin Drood est semé delivres qui ont fait les délices de l’univers. Tout le monde connaît l’histoire de Charles Dickens, puisque tout le monde connaît ses œuvres. Cette formule n’est pas neuve, mais elle est vraie à deux titres : d’abord parce que chaque date de la vie de Dickens correspond à un livre célèbre: Nickleby, Christrnas Carols, David Copperfield, Dombey et fils, Martin ChuzzlewiU , Barnabe Rudge, la Petite Doritl, etc. ; ensuite, parce que la personnalité de certains souvenirs et portraits y saute aux yeux.

Charles Dickens a beaucoup voyagé ; ses milliers de lettres écrites en route formeraient une série exquise. Dickens y déploie son naturel incomparable, c’est-à-dire son magique talent. Il a fait en Italie un assez long séjour qui nous a valu un volume de pictures (tableaux) pleins de vie et de charme. Il a aussi visité, à diverses reprises, la Suisse, l’Allemagne et l’Amérique. Son premier voyage en .Amérique avait en partie pour objet de régler aimablement, pour l’avenir, le droit des auteurs anglais, indignement lésés par les contrefaçons de frère Jonathan. Les Notes Américaines de 18/|2 fourmillent de traits satiriques dont l’Amérique se montra quelque temps offensée. La ran-

CHARLES DICKENS

cune ne dura point; Dickens redevint bientôt le favori et l’idole de ce grand peuple, et, à la dernière excursion de touriste et de lecturer que l’illustre Anglais, déjà très malade, fit en Amérique deux ans avant sa mort, les ovations qu’il reçut à chaque pas finirent par ressembler à une grande fête nationale. Dickens fut acclamé par la république entière. Ses bénéfices, presque invraisemblables, y atteignirent la somme de quatre cent mille francs en peu de mois. La mort de Dickens produisit en Amérique la même explosion de douleur qu’en Angleterre.

C’est, dit-on, à bord du bâtiment qui l’emportait pour la première fois aux États-Unis que Dickens révéla à un questionneur l’origine de son pseudonyme de Boz. Il avait eu un frère cadet qui ressemblait si fort au Mosès du Vicaire de Wakefield qu’il lui en avait donné le nom. Les autres enfants de la maison, de leur langue mal déliée, faisaient, avec Mosès, Bosès, Bozie ou Boz. Ce ressouvenir des premiers jours avait séduit Dickens comme un bon augure pour ses premiers livres.

Mais, avant tout autre pays qui ne fût pas le sien, Charles Dickens aimait la France. L’addition des semaines qu’il a passées à Paris formerait un total concluant, sans parler des saisons entières à Boulogne-sur-Mer. Il y habita plusieurs étés consécutifs la propriété d’un certain M. Beaucourt, dont il a tracé un portrait délicieux et qui nous paraît avoir été le meilleur des hommes. Dickens

CHARLES DICKENS

avait une prédilection enthousiaste pour Boulogne. Il a écrit de là à son meilleur ami, M. Forster, un grand nombre de lettres où. il narre le plus complaisamment du monde son installation. Il va jusqu’à comparer Boulogne à Naples. Il a écrit aussi de charmantes pages sur plusieurs de nos villes du Midi, en tête de ses Pictures from Ilaly.

Durant les nombreux séjours de Dickens à Paris, tout ce qui chez nous porte un nom célébré et représente une valeur intellectuelle lui faisait fête. Il s’y lia particulièrement avec Ary Scheffer. Il y noua des amitiés durables avec des comédiens distingués, tels que MM. Bégnier et Fechter. Il y a, dans ses lettres de ce temps-là, de justes et piquants aperçus sur les célébrités en tout genre de notre Paris : sur Scribe, sur Auber, sur Alexandre Dumas, George Sand, Émile de Girardin. A la scène, il admirait beaucoup Frédérick-Lemaître. Il exprime en passant un goût très vif pour une comédie : les Mémoires du Diable, où la plupart d’entre nous ont applaudi MIU Amédine Luther. On aime à le redire : Charles Dickens aimait cordialement la France. Pour apprécier à quel point voire article m:a été sensible, nous écrivait-il un jour, il vous faudrait savoir combien j’aime la France. Notre vie sociale était faite pour lui plaire. D’ailleurs, quel que soit l’état civil, cette sensibilité expansive, cette ironie sans venin, cette généreuse bonne humeur vous apparentent à la Seine.

CHARLES DICKENS

Thackeray, le brutal, nous méprisait, lui... Mais dans ses caricatures un peu vieillottes des mangeurs de grenouilles, digne pendant de nos Anglais du théâtre des Variétés, Thackeray ne cherchait-il pas l’occasion d’asséner à ses compatriotes de ces bleus visibles même sur les tons violents de ses personnages ?

Abstraction faite de son goût pour nous, Dickens était né armé et comme pétri d’un sens droit, qui l’a toujours préservé d’étourderies telles que celles de son ami Wilkie Collins, parlant des dramaturges épuisés de la vieille France. Depuis Sheridan, le théâtre anglais s’est assez reposé pour être indulgent envers la fatigue du voisin. Puisque j’ai prononcé le nom de l’auteur de la Femme en Blanc, qui eut tant d’obligations à Dickens, l’occasion est bonne pour signaler ce côté glorieux dans la vie du grand romancier, qu’il fut pour tous les jeunes talents le plus cordial des protecteurs (des milliers de témoignages l’affirmeraient), et pour ses confrères et émules du même âge, le pl us fraternel ami. Une réelle affection l’unissait à lord Buhver Litton et à Thackeray. A propos de ce dernier on a conté une historiette caractéristique. Thackeray avait débuté par être un dessinateur. On retrouverait, je crois, de son travail dans les premières éditions de Dickens, comme on retrouve le nom de Balzac dans quelques travaux d’imprimerie aux alentours de 1830. Or Thackeray, après avoir longtemps illustré les romans des autres, était devenu lui-même

CHARLES DICKENS

un illustre, romancier. Dans certains quartiers on l’opposait même à Dickens; mais les enfants de Thackeray, étant d’un autre avis, disaient souvent à l’auteur de Vanity Fair : « Père, faites-nous des contes comme ceux de Charles Dickens. »

Une autre raison, et qui apparaît à l’état de passion à travers toute la vie de Dickens, sert aussi à nous expliquer son grand amour pour la France.

Dickens raffolait des choses du théâtre, et Paris lui offrait à cet égard la plus large satisfaction. Dickens aimait le théâtre avec passion, jusque dans ses préparatifs matériels et ses détails mécaniques. Faute de mieux, il eût été souffleur avec délices. Ainsi que Balzac, son émule français, il eût peut-être donné ses meilleurs livres pour un succès à la scène; ses amitiés les plus vivaces, Mac-Ready et Fechter déjà nommé, étaient des gens de théâtre. Il aimait à jouer la comédie de société, et il fit même au profit de diverses bonnes œuvres de fructueuses tournées dramatiques . Dans ses diverses résidences on donna des représentations où figuraient des artistes de trois ans, héritiers de la maison. Gad’s Hill possédait un théâtre de famille où le maître remplissait les fonctions d’auteur, d’acteur, de metteur à la scène

CHARLES DICKENS

et de régisseur parlant au public. Dickens était un diseur admirable. Il gagna des sommes invraisemblables et une popularité personnelle que peut-être jamais humain n’atteignit avant lui à la lecture de ses contes, longtemps après leur publication en volumes que s’arrachaient les cinq parties du monde.

Ce goût naturel et ces aptitudes natives ne purent qu’être éperonnées par l’observation quotidienne d’un fait contre lequel nous protesterons toujours en vain. Aisément l’on admettra que, témoin assidu du regain de succès de ses romans portés à la scène par des mains étrangères, Dickens ait jugé que l’entreprise eût été plus légitimement et à meilleure tin conduite par lui-même.

Cette préoccupation du théâtre chez Dickens ne se trahit pas seulement par des collaborations avouées ou tacites dans plusieurs adaptations à la scène de ses romans. Elle s’affirmera plus nettement par sa recherche d’effets dramatiques, qui notamment, dans les Belles Espérances et notre Ami commun, relèguent parfois au second plan le merveilleux observateur des Esquisses, de Nickleby, de Copperfield et de cet immortel Pickwick, œuvre de génie, où Dickens, à vingt-cinq ans, atteignit en se jouant à la hauteur des grands maîtres de l’invention et du bon rire.

Peut-être aussi le grand Anglais, en rêvant le théâtre, obéissait-il à cette inquiétude de l’homme qui ne croit jamais avoir fini sa tâche, inquiétude

CHARLES DICKENS

qu’un poète admirable a exprimée ainsi dans la langue même de Dickens :

Avec quelque ardeur que nous travaillions,

Il reste toujours quelque chose de non fait;

Quelque chose d’inachevé Attend toujours le prochain réveil.

Auprès du lit, dans l’escalier, au seuil de notre porte, Menaçant ou suppliant,

Ce quelque chose d’inachevé Attend comme un mendiant ;

Il attend, et on ne le congédiera pas.

Pour les poètes, les inventeurs, éclate dans tout succès présent le germe d’une ambition nouvelle.

Le Vaudeville de Paris donna en juin 1868 la première représentation de l’Abîme, par Charles Dickens. Destiné primitivement à la Porte-Saint- Martin, le drame exotique allait disparaître dans le naufrage de ce bâtiment hasardeux, lorsqu’il fut recueilli par le théâtre de la Bourse. Contre l’usage, le nom de l’auteur flamboyait en caractères énormes sur l’affiche de la première représentation. Hommage délicat et signifiant que, cette fois, la soirée n’était point dans cet attrait tout parisien d’une 'première, mais dans le grand nom de Dickens. Le public, très respectueux et sympathique, réprima son étonnement devant certains procédés vulgaires et quelques bizarreries du dialogue. Il acclama avec enthousiasme les bons endroits, et son attitude fut des plus révérencieuses pour l’au-

CHARLES DICKENS

teur. On le croyait dans la salle. Tous les regards le cherchaient. Vingt amis nous avaient demandé de les lui présenter. Cependant le maître se promenait au bois de Boulogne, s’arrêtait chez un glacier, et dans la même nuit il reparlait pour l’Angleterre.

En somme, cette soirée put compter parmi les meilleurs des nombreux souvenirs excellents que Charles Dickensproclameavoiremportésde France. Notre public parut sentir qu’il n’avait pas seulement à saluerun prodigieux talent; il fêta le grand homme de cœur dévoué, depuis trente ans, à la solution de ces problèmes que les écrivains à succès sont accusés d’esquiver. Dans un entr’acte de cette première représentation de V Abîme, le plus dilettante, le plus coloriste de nos critiques nous dit: « Je n’aime pas beaucoup ce mélodrame, mais cela n’empêche pas Dickens d’être aussi grand que Balzac... et plus humain. »

Cela est vrai. La formule du talent de Dickens tient dans un mot : Sympathie... Sympathie intelligente qui a trouvé son expression dans cette ligne d’une de ses lettres: « Soyons indulgents pour ceux qui n’ont pas fait le mal délibérément et à froid. » Ainsi, ce beau génie s’incarne dans tout ce qui aime et dans tout ce qui souffre, dans un enfant pauvre, dans un chien, dans une vieille servante, dans les briques de la maison abandonnée :

Objets inanimés, vous avez donc une âme

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer !

CHARLES DICKENS

Jamais écrivain n’eut cet empire, parce que nul ne fut moins auteur, parce que nul ne donna de tels gages de la sincérité des émotions qui animent ses livres, et n’atteignit à la puissance créatrice qui faisait un personnage inoubliable de la plus vulgaire rencontre. Sur ce dernier point il y a même parfois excès de vie et tension de l’intérêt. Il ira jusqu’à prêter à un chapeau, à un nez, à un parapluie des attitudes, des tics, un rôle, une influence.

Ma grande admiration pour ce grand homme remonte à de purs souvenirs de jeunesse. J’allais partir pour l’Angleterre, et, dans le cours de mes visites d’adieux, je tombai chez un ami malade auquel sa fille lisait David Copperfield. A ma prière, la lecture ne fut pas interrompue. On était à ce délicieux chapitre où le maître d’études, qui a été prendre David à sa descente du coche, s’arrête en chemin dans un asile de vieilles femmes où est recueillie samère. La vieille infirme, qu’entourent plusieurs de ses pareilles, après avoir embrassé son fils, lui dit : — « Hé bien, Chariot, tu n’as pas ta flûte ?» — Alors le pauvre diable tire l’instrument de sa poche et en joue quelques airs à ces momies enchantées. Le jeune David, accablé de

CHARLES DICKENS

fatigue, s’endort aux sons de cette flûte, qui nous faisait tous pleurer, le malade, la lectrice et moi.

Aussitôt je me mis à la lecture de Dickens, et j’appris, en le lisant, sur lui-même, tout ce qu’il m’importait de savoir et ce que tout le monde peut en apprendre comme moi. L’admiration, l’amitié et la sympathie suffisent à ces pénétrations intimes. Plus tard un long séjour dans le pays du maître, plus tard encore sa connaissance personnelle, n’ont rien ajouté d’essentiel ni même d’intéressant à ce que je voulais savoir de Dickens. Je le vis tel que je l’avais deviné... tout le reste était de la vie privée ou du domaine des on dit et des commentaires. Bien entendu, je parle d’une époque antérieure à la publication de l’admirable livre de Porster, qui nous fait revivre Dickens.

Dans la maison où nous demeurions en Angleterre, nous avions coutume de nous retirer vers neuf heures et de laisser entre eux les membres de la famille qui nous avait accueilli. De dix heures à minuit nous entendions monter jusqu’à notre chambre un concert de rires que dominaient les notes entrecoupées d’un lecteur essayant lui-même inutilement d’achever sa phrase. Lorsque au lieu de ce bruit joyeux il y avait silence, nous aurions parié à coup sûr en gageant que les cœurs étaient oppressés et les yeux humides. C’est que l’un et l’autre soir on lisait Dickens en famille.

Ce n’est pas durant notre séjour en Angleterre que nous rencontrâmes Dickens. Cette année-là on

CHARLES DICKENS

le vit peu à Londres et davantage à Paris et à Boulogne. Vers le même temps il se préparait au changement de résidence qui allait bientôt faire du grand romancier un seigneur campagnard littéralement adoré de ses voisins. Il rêvait alors l’acquisition de Gad’s Hill. A cette époque aussi Dickens était tout en tier à ses séries mensuelles, à son Magazine, dont son nom représentait la gloire et la fortune, à ses lectures, à ses admirables romans, qui, dans un pays où l’on pourrait additionner par têtes d’hommes le nombre des romans, lui ont valu le premier rang. Mais, si nous n’avons pas vu Dickens chez lui, sept ans plus tard il nous fut donné d’avoir avec l’illustre Anglais un commerce de lettres remontant à une analyse détaillée que nous publiâmes, vers 1863, dans Y Illustration, du roman de Belles Espérances ( Gre'at expectations). L’ouvrage venait de paraître presque concurremment avec les Misérables. Les deux personnages principaux de ces deux grands récits étaient presque semblables, et je voisbien que le goût littéraire n’est plus aux parallèles, puisque celui-là n’a tenté personne.

Dickens voulut bien joindre à sa lettre de remerciements un portrait doublement précieux et par sa rareté et par l’intention du donateur. Ce portrait nous permit un jour de reconnaître l’original à Paris. C’était le jour même de cette fameuse première représentation de l’Abîme. Nous comprenne qui voudra, en nous croisant avec

CHARLES DICKENS

l’immortel auteur de Pickwick , aussi ému que s’il se fût agi de Shakespeare ou de Walter Scott, nous aimâmes mieux, osons l’avouer, le regarder et le suivre à notre aise, en enfant curieux, que de l’aborder du droit de notre vieille connaissance épistolaire. Nous pouvions serrer cette main féconde , nous préférâmes considérer ce front glorieux. Cette discrétion, d’ailleurs calculée, eut bientôt sa récompense. Nous trouvâmes en rentrant chez nous une lettre apportée par un garçon d’hôtel, et sur un coin de l’enveloppe, suivant l’usage anglais, le nom de l’expéditeur : Charles Dickens. C’était un fauteuil d’orchestre pour le soir, avec un mot gracieux. Le billet était daté de l’hôtel du Helder. Cette fois les convenances étaient sauves. Non-seulement elles autorisaient, mais elles exigeaient une visite, Nous allâmes surle-champ porter nos remerciements à l’hôtel du Helder. Nous eûmes la joie d’y trouver seul un des hommes qui par l’esprit nous aient été le plus chers. Il revenait justement de cette fructueuse tournée américaine où il accomplit sa quatrième série de lectures. Je lui trouvai un teint rouge de brique que j’attribuai au hâle de ce long voyage, et qui, très probablement, était l’une des indications du mal qui devait bientôt le terrasser. Il ne nous laissa point le quitter sans une promesse de l’aller voir à Gad’s Hilï l’hiver suivant. Un dernier mot sur ces fameuses lectures dont on a tant parlé.

CHARLES DICKENS

En 1863, Dickens délivra trois de ces lectures avec le plus éclatant succès, à l’ambassade anglaise, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Bientôt il en fit dans son propre pays, en Angleterre, en Écosse et en Irlande, trois séries de cinquante à soixante, qui le mettaient chaque fois en présence de trois à quatre mille auditeurs affolés de gaieté, d’attendrissement et d’enthousiasme. Le simple et sec bulletin de ces soirées donne une sorte de vertige. Ces lectures, qui duraient ordinaii’ement deux heures , étaient tirées des scènes principales de Pickwick, Copperfield, Dombey, Nickleby, Rudge, ou très souvent aussi des Contes de Noël. 11 n’est douteux pour personne que Dickens ait abrégé sa vie par ces fatigues et ces émotions multipliées. Les chiffres cités par M. Forster donneront une idée de la vogue énervante de ces séances. L’auteur, loin de perdre à cette vogue de lecture f, se voyait offrir (sans parler du regain de succès de ses premiers livres) jusqu’à vingt-cinq mille francs pour un conte de Noël de vingt pages. Nous n’avons pas les éblouissements de Balzac devant ces tas d’or, mais ce sont là des traits qu’il ne faut pas omettre dans un chapitre d’histoire littéraire.

Au retour de ces meurtrières excursions, Dickens rentrait dans son domaine de Gad’s Hill, le Gad’s Hill dont parle Shakespeare, Gad’s Hill, rêve de son enfance, réalisé par les romans de sa maturité. Bien aimé des siens, au faîte du succès, sa maison achevée... il était temps pour la mort.

CHARLES DICKENS

Que le vieux Christmas mette un crêpe à son bandeau de neige! Charles Dickens est mort. Un frisson de stupeur et de tristesse a parcouru les Trois-Royaumes, et tous les coins de la terre où l’anglais se parle, des promenades ensoleillées de Gibraltar aux bords sacrés où fleurit le lotus, des Halls blasonnés du Kent, aux comptoirs de Broad. way à New-York. Le Times , qui n’en a point dit autant de lord Palmerston, a dit excellemment en annonçant la mort de Charles Dickens : « Chacun sent qu’un grand maître de l’anglais vient de disparaître, qu’un centre de lumière et de vie n’est plus... Pour nous, Anglais d’aujourd’hui, cette perte est la plus grande. »

Le Times a bien compris et bien rendu le sentiment public en traitant Dickens sur le pied d’un Wellington. Pendant plusieurs jours ses colones, une des puissances de ce monde, ont appartenu à la couche mortuaire de Charles Dickens. Citons encore ces lignes pathétiques parues le lundi qui suivit la mort :

« Dans les heures paisibles d’hier, bien des pensées se seront tournées vers le grand auteur qui était encore parmi nous la semaine dernière et qui vient d’entrer dans les royaumes silencieux dont parle le dimanche. »

CHARLES DICKENS

Il est impossible de mieux dire une chose confusément éprouvée. C’est comme une strophe endormie qui s’éveillerait au fond du cœur. Qui a vu le dimanche à Londres et dans la campagne anglaise me comprendra, et qui sait pour combien d’Anglais le dimanche, consacré à Dieu, fut charmé par Dickens, verra un hommage légitime dans le rapprochement de ce jour et de ce nom. Le grand journal de la cité conclut en réclamant pour Charles Dickens la sépulture à Westminster comme la seule digne d’un tel mort.

L’impression produite en Amérique ne fut pas moins vive. Depuis la mort du président Lincoln, aucune mort n’y avait produit un pareil deuil. Au témoignage de Longfellow, toutes les villes furent frappées de douleur à cette nouvelle. A Londres même, le doyen de Westminster et l’évêque de Manchester prirent Dickens pour le thème d’admirables allocutions, appelant son œuvre un évangile de sympathie et de fraternité, et l’auteur un envoyé du ciel qui, sur des milliers de pages, n’en a pas écrit une dangereuse pour l’innocence d’un enfant, et déclarant que chaque foyer se sentait diminué par la mort de Dickens.

Une autre voix, des plus autorisées aussi, attesta que Charles Dickens était un deshommes les meilleurs et les plus éminents que l’Angleterre eût produits et dans lequel chaque Anglais a perdu un ami et un éducateur.

Coïncidence qui s’impose même au désarroi de

CHARLES DICKENS

ce coup foudroyant, il s’en était fallu de peu que cinq ans auparavant, jour pour jour, le nom glorieux de Dickens n’augmentât le chiffre lamentable des victimes de l’accident du South-Eastern-Railway. Son wagon resta penché, presque suspendu, au bord du viaduc écroulé sous les premières voitures. Dickens, miraculeusement épargné se signala parmi les plus intrépides à porter secours aux blessés et à tenter des sauvetages. Ce drame affreux l’avait profondément ébranlé, et il a consigné son émotion dans l’épilogue d’un de ses derniers romans. C’est le 8 juin 1870, vers six heures du soir, que Charles Dickens fut frappé d’apoplexie dans sa villa de Gad’s Hill. Cette mort ne fut subite que dans sa phase extrême, car, depuis plusieurs années, l’illustre romancier inspirait de graves inquiétudes à ses amis et aux médecins, et le récit du voyage en Amérique de 1868 est proprement le journal d’un martyr. Il avait passé les dernières heures de sa vie à ajouter quelques pages à son roman en cours d ’Edwin Drood, et il succomba comme il venait de se mettre à table.

Les dernières nouvelles directes que nous eûmes de Dickens nous furent données, dans l’été de 1869, par l’illustre Longfellovv, qui venait de passer avec sa famille quelques jours à Gad’s Hill. Dans son testament, Dickens avait exprimé le vœu d’être enterré dans la plus grande simplicité, au cimetière de Gad’s Hill. La famille ne crut pas devoir refuser l’inhumation à Westminster; mais

CHARLES DICKENS

la clause qui interdisait toute pompe fut strictement obéie. Un très petit nombre d’amis assistèrent à la funèbre cérémonie. Mais, dans la journée, plus de cent mille personnes vinrent s’incliner devant la fosse et littéralement l’assaillir de fleurs. Cette année même, le nombre des visiteurs a été considérable. Dickens repose dans le fameux coin des poètes , entre Sheridan, Macaulay, Thackeray et Garrick.

L’inscription est des plus simples :

Page 1