NÜREMBERG
Dans la vallée de la Pegnitz, dans le pays où, sur de vastes prairies, se dressent les monts azurés de la Franconie, on aperçoit l’antique Nuremberg...
Étrange vieille cité de labeur et de trafic, étrange vieille cité d’art et de chanson...
Les souvenirs hantent tes toits pointus, aussi nombreux que les' corbeaux qui s’y rassemblent..,
Souvenirs du moyen âge, alors que les Césars grossiers et hardis avaient fixé leur séjour dans ton château séculaire et qui brave le temps...
Alors que tes vaillants et économes bourgeois se vantaient dans leurs rimes naïves...
Que leur grande cité impériale étendait sa main sous tous les climats.
Dans la cour d’honneur dù château, blindé de maint cercle de fer...
Se dresse le gros tilleul planté par la main de la reine Cunégonde. •
Sur la place, la fenêtre où, dans les vieux jours héroïques,
On vit le poète Melchior chantant les louanges de l’empereur Maximilien.
De toute part, je vois surgir autour de moi le monde prodigieux de l’art,
Et les fontaines ennoblies des plus splendides sculptures rafraîchissent les plus vulgaires marchés.
Sur le portail de la cathédrale, on voit sculptés en bois les saints et les évêques,
Délégués par les premiers âges, comme apôtres de notre temps .
LONGFELLOW
Dans l’église Saint-Sébald, la poussière vénérable du patron repose dans une châsse magnifique,
Et les douze apôtres en bronze montent, à traders les âges, la garde autour de ce précieux dépôt.
Dans l’église Sainte-Laurence, on admire un ciboire, œuvre de sculpture extraordinaire,
Figurant la gerbe écumeuse des fontaines, s’élançant dans un air en peinture.
Ici, dans le temps où l’art était encore la religion, d’un cœur simple et pieux,
Vivait et travaillait Albert Durer, l’évangéliste de l’Art.
C’est d’ici que dans le silence et le chagrin, mais la main toujours active au labeur,
Il partit comme un émigrant, à la recherche d’un monde meilleur.
Emigravit... telle est l’inscription qu’on lit sur la tombe où il repose.
Il n’est point mort, mais parti, car l’artiste ne meurt jamais.
L’ancienne cité parait plus belle et le soleil semble plus brillant
A celui qui a déjà foulé ses pavés et respiré son air.
A travers ces rues larges et imposantes, à travers ces ruelles obscures et sinistres...
Ont passé jadis les Master Singer s, chantant leurs grossiers poèmes...
Des pays lointains et privés de soleil, ils étaient venus au Guild hospitalier,
Bâtissant des nids dans le grand temple de la Renommée, comme les hirondelles bâtissent dans les gouttières.
Le tisserand, comme il poussait sa navette, tissait aussi des rimes mystiques
Et le forgeron martelait sa dure chanson au carillon de l’enclume,
Remerciant Dieu, dont la sagesse infinie a fait fleurir la fleur de poésie
Parmi les cendres de la forge et les déchets du métier.
LONGFELLO W.
C’est ici que Hans Sachs, le savetier-poète, lauréat du gentil-savoir,
Le plus habile des douze maîtres habiles, chanta et rit en larges in-folio.
Mais sa maison est maintenant un cabaret, au plancher proprement sablé...
La fenêtre est enguirlandée, et la figure du chanteur est sur la porte...
Peinte par quelque humble artiste comme dans la chanson d’Adam Puschman...
Douce comme le vieillard lui-même, avec sa longue barbe blanche.
A la nuit, l’artisan basané vient noyer ici ses soucis... Dans le pot d’étain écumant, qu’il vide, assis sur l'antique siège du maître.
La splendeur de jadis est évanouie, et devant mon œil songeur, ces formes et ces images confuses flottent comme une tapisserie fanée.
Ni tes Conciles, ni tes Kaysers n’attirent^sur toi le respect du monde...
Tu les dois à ton peintre Albert D tirer et à ton savetierpoète Hans Sachs.
C’est ainsi, oh! Nuremberg, qu 'un pèlerin des lointains pays ...
Comme il errait dans tes rues et tes places, chantait intérieurement sa chanson insouciante,
Cueillant entre les pavés, comme une fleurette du sol,
La noblesse du travail, la longue généalogie de l’effort.
Dans cette pièce, dïin jet moins heureux, mais intéressante parle détail, le poète a suivi le même plan que pour Bruges. Dansunesoixantaine de vers, il a enchâssé tous les souvenirs, la physionomie et les annales de Nuremberg. Ici, comme partout, Longfellow s’arrête effaré devant les mystères du
LONGFELLOW
temps et les abîmes de l’histoire. Il est étrange que nous devions à l’Amérique un si pénétrant poète du souvenir. Pour ce qui regarde Nuremberg, nous pouvons appuyer de notre témoignage personnel la justesse de l’impression. Mais il s’agit surtout du Nuremberg des poètes. Il en est un autre, peu poétiqueet peu rassurant, que M. Victor Tissot a bien exposé dans ses études allemandes dont le succès a fait date en librairie. Le Nuremberg des artistes et des philosophes a euson meilleur historien dans le volume remarquable consacré à Albert Durer, sa vie et ses œuvres, par M. Moriz Thausing, conservateur de l’Albertine.
Le hasard, qui se plaît à multiplier de bizarres rapprochements, réunira pour la seconde fois dans cette étude les noms de deux poètes forts différents: Gautier et Longfellow. Théophile Gautier a écrit une admirable pièce sur Nuremberg. Il est bon de donner quelques spécimens de sa manière pittoresque et précise, et de son esthétique brillante, en regard de la description sentimentale et un peu vague de Longfellow.
Auprès d’Albert Durer, Raphaël est païen...
Gothique Albert Durer !
Que de virginité, que d’onction divine,
Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine !
Comme on sent que la chair n’est qu’un voile à l’esprit!
... On ne dit pas, voyant aux galeries
LONGFELLOW
L’ovale gracieux de tes belles Maries,
Oh ! mon chaste poète, oh ! mon peintre chrétien, Gomme de Raphaël et comme de Titien :
Yoici la For narine, ou bien la Muranèse...
Comme dans tes tableaux, oh! vieil Albert Durer ! Nuremberg, sur le ciel, dresse ses mille flèches,
Et découpe ses toits aux silhouettes sèches!
Dans la même série nous trouvons le Baron Normand , avec cette épigraphe d’Augustin Thierry:
Dans les moments de la vie où la réflexion devient plus calme et plus profonde, où l’intérêt et l’avarice parlent moins haut que la raison, dans les instants de chagrin domestique, de maladie et de péril de mort, les nobles se repentirent de posséder des serfs, comme d’une chose peu agréable à Dieu, qui avait créé tous les hommes à son image.
Nous citerons aussi : la Pluie en ètè , A un enfant (Longfellow a parlé des enfants aussi souvent et aussi bien que Victor Hugo), Y Occultation d'Orion, puis un morceau d’une mélancolie exquise : le Pont , que nous regrettons sincèrement de ne pas pouvoir traduire ici ; ensuite des chansons à boire , puis la Vieille Horloge sur V escalier , portant en épigraphe la célèbre image de Bridaine: Toujours ! jamais ! jamais ! toujours!!! La littérature de Longfellow est immense, il ne sait point par cœur seulement l’Espagne, l’Allemagne et la Suède... mais la France aussi.
Voici venir d’autres sonnets, et d’autres traduc-
LON GFELLOW.
tions de l’allemand, parmi lesquelles nous retrouvons un nom agréable à la France, et l’on peut dire consacré par elle : Henri Heine! Nous avons omis d’indiquer plus haut que ces diverses translations de l’espagnol et du français remontent aux premiers voyages de Longfellow. Ces voyages ont fourni la matière d’un volume de souvenirs et de récits, publié en 1835, sous ce titre: Outre-Mer. On y rencontre, en outre, des impressions courantes un peu générales et sans grand caractère (Gautier — encore Gautier — nous a rendus si difficiles en matière de voyages !), des études littéraires sur les vieux trouvères français et sur les poètes espagnols. Longfellow nous paraît grand admirateur de celte littérature. N’eût-elle donné au monde que ce magnifique chef-d’œuvre : Don Quichotte, elle a le droit de se présenter devant l'avenir, entre la Grèce qui nous a donné Homère, l’Italie qui nous a donné Virgile, la France mère de Corneille, et l’Angleterre à qui nous devons Shakespeare. Nous reprocherons seulement à ces impressions de trop banales satires contre les couvents et les moines. Ces choses-là ne sont pas dans la tournure d’esprit du poète, ni dans le cadre du sujet ; ce sont de purs tributs à l’esprit de secte.
En 1847, Longfellow publia un de ses poèmes les plus considérables, et aussi les plus célèbres : Evangèline. Gœthe aurait signé avec orgueil cette idylle parée de noms français, et qui relate des épisodes français. Celte épopée familière est un des
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principaux ornements du premier volume, déjà si riche, qui contient un grand nombre de beaux poèmes, et l’Étudiant espagnol. L’idylle, nous répétons à dessein le mot, est encadrée dans la majesté séduisante du paysage américain. L’action se passe dans le village de Grand-Pré, dans la contrée acadienne, sur les bords du bassin de Minas. Allez pleurer, âmes tendres, à l’histoire touchante de Bénédict Bellefontaine, et de sa fille Évangéline. Ce livre est votre ami1.
Ce premier volume s’achève enfin sur les poèmes du Coin du feu, et les poèmes des Bords de la Mer, nouvelle série de morceaux détachés, qui porte la date de 1850. Dans les uns éclate ce sens de l’éternel et de l’infini, qui anime d’une puissante gravité toutes les inspirations du poète. Dans les autres, on retrouve entier le barde chrétien, tout brûlant de ces ardeurs du renoncement, de la résignation, du sacrifice du moi, qui, aux siècles des néophytes fervents, produisirent les martyrs, qui, plus tard, grâce à l’introduction de l’élément humain dans les forteresses religieuses, produisi. rent la chevalerie et la galanterie, et qui, de nos
jours, ne produisent plus rien : causâ ablata. Les
dernières pages du tome premier nous appartien-
1. Il a paru dernièrement, chez Hachette, une traduction d’ Évangéline, illustrée de vignettes charmantes et due à M. Charles Brunei. Le rapide débit de ce volume semblerait montrer que notre pays n’est plus sensible seulement à la gloire de Longfellow et qu’il le devient à ses œuvres.
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lient: c’est une traduction de la Jeune Aveugle de Caslel-Cuillè, du gascon de Jasmin, et d’un Noël bourguignon de Gui Barozai. Longfellow a fait suivre sa traduction de Jasmin, qu’il appelle : « le Burns du Midi de la France », d’un charmant morceau anecdotique, emprunté au Voyage dans les Pyrénées, de Louisa Sluart-Costello. Le deuxième tome est occupé entièrement par deux œuvres: la Légende dorée et le Chant de Hiawatha. Le contraste est saisissant. Avec la Légende dorée , nous sommes ramenés au fantastique des cloîtres. C’est une imitation de la Légende' des Saints, écrite en latin du xme siècle, par Jacob de Voragine. Le ton en est imposant et la fable grandiose comme celle de Faust. L’original de ce poème fut regardé comme le dernier mot de l'épopée légendaire et mystique au moyen âge, et lés contemporains émerveillés lui décernèrent le nom de Légende dorée.
Nous avons parlé plus haut du chant de Hiawatha. On recommande comme une sensation piquante pour l’esprit la lecture alternative de la légende monastique et du poème indien, où l’on trouve au plus poétique degré le sens intime des choses derrière les mirages du pittoresque.
Un intervalle de huit années sépare les tomes I et II du tome IIIe. Ces poésies nouvelles ne surpassent pas les anciennes, elles les égalent. Se maintenir dans l’excellent, cela n’est-il pas l’idéal du progrès? On admire la justesse et la variété de
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tons dans les pièces charmantes réunies sous ce titre : Taies of a Wayside Inn.
Par une nuit d’automne, dans une vieille auberge de Sudbury, sont réunis devant un vaste foyer dont la flamme fait resplendir le portrait de la princesse Marie: un musicien et son violon, l’aubergiste lui-même, puis un étudiant, un Sicilien, un juif espagnol d’Alicante, un théologien et un poète. Le musicien s’étant exécuté aux bravos de l’assistance, il est convenu que chacun des autres va dire une histoire. L’aubergiste ouvre le défilé avec, la Chevauchée de Paul Revere; l’étudiant conte à ravir: le Faucon de sir Federigo ; le juif espagnol dit l’aventure du Rabbi Ben Levi. Le musicien, qui aime à fixer l’attention, débite tout au long la Saga du roi Olaf , qui ne comprend pas moins de vingt-deux chants. Le Sicilien chante te Roi Robert de Sicile; le théologien relate Torquemada , ou l’épouvantable cruauté d’un père. Mais je crois que c’est le poète qui conquiert la palme avec la légende si douce des Oiseaux de Killingworlh. Si Platon l’eut connue, il y eût regardé à deux fois avant de proscrire les poètes, de peur d’encourir le sort des gens de Killingworth, lorsqu’ils tuèrent les oiseaux. Ces contes aimables sont précédés du portrait de chacun des conteurs, et séparés les uns des autres par un interlude original. Ensuite, dans un poème qui rappelle Evangèline par l’accent, les proportions et le lieu de la scène, Longfellow raconte la cour inutile faite par Miles Slandish, le
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vieux et farouche capitaine, à la belle vierge puritaine Priscilla. La scène se passe durant les jours anciens des colonies dans Plymouth, la terre des pèlerins, Au dur soldat, Priscilla préfère son ami et compagnon Alden. La fureur de Miles Standish , son départ pour la guerre, son retour imprévu, le jour même du mariage d’Alden et de Priscilla, et son acquiescement... tel est le thème de ces vers excellents. Le reste de ce tome IIIe comprend sous ce titre : les Oiseaux de passage , une trentaine de morceaux détachés, parmi lesquels nous citerons : Promèthèe, l'Échelle de saint Augustin , le Vaisseau-Fantôme, le Gardien des cinq-ports, et surtout les Maisons hantées.
Toute maison où les hommes ont vécu et sont morts est une maison hantée; à travers les portes ouvertes, d’inoffensifs spectres glissent d’un pied qui ne résonne pas sur le plancher.
Le monde-esprit, autour de ce monde-sens, flotte comme une atmosphère; et partout circule, à travers ces brumes et ces lourdes vapeurs terrestres, un souffle vital de l’essence la plus éthérée.
La donnée du Vaisseau-Fantôme repose sur le compte rendu détaillé de l’apparition d’un vaisseau dans Pair, fourni par Cotten Mather, au livre Ier, chapitre vi, de ses MagnaliaChristi, et emprunté à une lettre du révérend James Pierpont, pasteur de New-Haven.
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J’ai lu et relu aussi le Cimetière de Cambridge , le Nid d'oiseaux de V empereur, les Deux Anges , le Cimetière juif à Newport et de vives strophes sur notre Olivier Basselin :
Dans la vallée de la Vire,
On voit encore un vieux moulin,
Aux pignons bizarres et surannés.
Sous le châssis de la fenêtre,
Dans la pierre,
Ces seuls mots :
Olivier Basselin vécut ici.
Citons encore des strophes d’une tournure très militaire sur Victor Galbraith , volontaire fusillé au Mexique pour indiscipline. Le nom du personnage revient à chaque troisième vers comme un roulement de tambour voilé de crêpe funèbre. Voici une belle chanson à boire: le Vin deCatawba:
Cette chanson de moi est une chanson de vigne qu’il faut chanter près des tisons flamboyants des auberges de la route,
Quand la pluie vient assombrir encore le sombre décembre.
Il faut nommer aussi : Sainte Philomène, le Point du jour, les [Enfants, Épimèthèe , où je relève cette strophe :
Pandore, douce Pandore,
Pourquoi le puissant Jupiter te créa-t-il blonde comme Flore,
Belle comme la jeune Aurore,
Si te conquérir, c’est te haïr ?
LON GF EL LO W
Et les vers pour le Cinquantième anniversaire d'Agassiz, l’Heure des Enfants , Encelacle, le Cumberland, les Flocons de neige, un Jour de juin, Lassitude?.., N’exprimerons-nous pas au moins notre regret de ne rien emprunter à ces inspirations toujours sincères? Le volume s’achève sur une explosion de mélancolie : Ce qui reste inachevé:
Avec quelque ardeur que nous travaillions...
Il reste toujours quelque chose de non fait.
Quelque chose d’inachevé Attend toujours le prochain soleil.
Auprès du lit, dans l’escalier, au seuil de notre porte. Menaçant ou suppliant,
Ce quelque chose d’inachevé,
Comme un mendiant attend...
Il attend, et on ne le congédiera pas...
Par les soucis d’hier Aujourd’hui est sans trêve alourdi...
La poésie occupera toujours le premier rang parmi les dignités de l’esprit, et continuera, malgré mille épreuves, à enchanter le monde, aussi longtemps que le poète, né avec la flamme intérieure, se bornera à dire, en toute sincérité, mais avec le tour du génie, ce qu’il a vu, pensé, imaginé et senti, en n’oubliant pas qu’il parle à des hommes.
Le tome IV des œuvres en vers contient deux pièces dramatiques, parues en 1868 dans l’édition
L O N G F E L L O Vy".
Tauchnitz, sous le titre fie New England Tragédies. Il en a été publié une traduction chez Hachette. La première pièce s’appelle dans l’original : Endicott. Le savant traducteur, M. Marinier, ancien ami de Longfellow, l’intitule : Wenloch Christern, du nom <1 un personnage du drame. L’autre pièce, dont l’héroïne est une sorcière, s’appelle : Giles Gorrey. Il fut fait une vaste circulation, comme ils disent à Cambridge (Massachussets), à cet élégant volume d’un prix très modéré.
Nous regrettons que M. Xavier Marinier n’ait pas poursuivi cette heureuse tentative; nul n’avait plus que lui qualité pour traduire les poèmes de Longfellow. M. Marinier eût augmenté par là des titres déjà nombreux et incontestés. Personne n’ignore que M. Marmier futl’un de nos plus intelligents et passionnés voyageurs, dans un temps où voyager était le synonyme de difficultés, d’abnégation et quelquefois de péril. L’œuvre de ce galant homme est considérable. Ses récits de voyage et ses travaux de littérature étrangère, si goûtés cependant, n’ont pas nui à la fortune de ses romans et de ses contes. Antithèse charmante! l'auteur de tant de récits d excursions lointaines vient d’écrire, à la louange de la Maison, un petit volume qui est l’œuvre d’un poète, d’un érudit et d’un moraliste.
Tauchnitz a publié aussi, vers 1867, trois volumes: la Divine Comédie de Dante, traduite par Longfellow, avec notes, commentaires et citations qui en font une mine de précieux renseignements
ÙONGFELLOW.
à l’usage des lettrés, sans parler du mérite même de la traduction. M. Émile Montégut en a usé de même avec Shakespeare, et -son œuvre rend les plus éclatants services au public et .aux poètes.
Nous achèverons avec de simples dates cette liste rapide de l’œuvre considérable de Longfellow. L’année 1872, toujours d’après l’édition Tauchnitz, a vu paraître : la Divine Tragédie, poème évangélique, que le manque d’espace nous empêche d’analyser. Gela se recommande presque commeunelecturepieuse. Dans l’été decettemême année 1872, nous avons reçu de Londres, par l'intermédiaire des célèbres éditeurs Routledge et à l’indication précise de Longfellow, un charmant volume admirablement imprimé et intitulé: Three Books of Songs. Le premier Booli, ou livre, s’ouvre sur une nouvelle série des Contes de l’auberge. Nous retrouvons là : le Sicilien qui nous raconte : la Cloche d’Atri; le juif espagnol avec Kambalu ; l’étudiant avec le Savetier de Haguenau; le musicien avec la Ballade de Carmilhan; le poète avec Lady Wenworth; le théologien avec la Belle- Légende; et de rechef l’étudiant avec le Baron de Saint-Castine , dont l’action se passe dans un castel des Pyrénées.
Le second Book est rempli tout entier par des scènes bibliques sous ce titre : Judas Macchabée. Le livre troisième est intitulé : Une Poignée de traductions. On y retrouve des chansons tartares traduites deChodzko, des chansonsarméniennes traduites d’Alishan. Les célèbres stances de Malherbe à
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M. Duperrier et au cardinal de Richelieu ; l'Ange et l'Enfant de Jean Reboul, excellemment transportés en anglais, puis des extraits de Filiçaja, de Gœthe, d’Auguste Van Platen et de sainte Thérèse.
Un plus récent volume de poésies de Longfellow, portant la date de 1875, s’intitule: le Masque de Pandore et autres poèmes. Le Masque de Pandore est une suite de scènes mythologiques. Parmi les autres poèmes , nous avons remarqué deux pièces d’une tournure profondément mélancolique : la Pendaison de la crémaillère , et Morituri salutamus, composé à l’occasion du cinquantième anniversaire (1825) de la classe Baudouin-College. Le même volume renferme une troisième série des Contes de l'auberge , avec le prélude et les interludes accoutumés.
Le juif espagnol raconte Azraël; le poète raconte Charlemagne ; l’étudiant, Emma et Eginhard; le théologien, Elizabeth ; le Sicilien, le Moine de Catal - Maggiore; le juif espagnol déjà nommé reparaît avec Scanderberg ; le musicien raconte le Fantôme de la mère ; et l’aubergiste la Chanson de sir Christophe.
Puis voici deux autres séries des Oiseaux de passage , comprenant : Fata Morgana , la Chambre hantée , la Rencontre, Vox populi, le Défi, Charles Sum mer , Voyage au coin du feu , le Lac de Corne, le Mont- Cassin, Amalfi, le Sermon de saint François, Bélisaire, etc.
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La voix du poète est moins éclatante, mais le chant est toujours d’une extrême pureté, et l image, ce critérium de l’inspiration poétique, toujours abondante et claire. Ce volume s’achève sur quelques sonnets consacrés à Trois Amis, puis kChaucer, à Shakespeare , à Keati, à Milton , à une Tombe sans nom , au Sommeil , au Vieux Pont de Florence.
Citons celui qui est intitulé:
Une vision comme de rues de cité encombrées,
Roulant d’intarissables courants de vie humaine ; Grondement de tonnerre des carrefours, clairons qui appellent au combat... et dans des coins obscurs, clameurs des matelots débarqués de leurs flottes à l’ancre. Résonnement des cloches dans les clochers, et au-dessous, voix d’enfants, fleurs brillantes qui soufflent par-dessus les murs du jardin leurs parfums unis.
Cette vision m’arrive, quand j’ouvre Le livre du Poète-Roi,
Qui ne fut point chéri d'une seule muse, mais de toutes ensemble ;
Elles mirent dans ses mains la lyre d’or,
Et, couronné du laurier consacré à leur fontaine,
Elles le placèrent comme Musagètes sur leur trône.
Ce n’est point là le premier ni Punique hommage rendu par Longfellow à Shakespeare. Dans de précédents volumes, nous retrouvons un autre sonnet qu’il ne sera point sans intérêt de traduire
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en regard de celui-ci. Il est inspiré par les Lectures shakespeariennes de mistress Kemble:
Oh ! précieuses soirées, toutes trop vite enfuies,
Nous laissant légataires des plus généreux héritages De toutes les meilleures pensées des plus illustres sages, Elles ont rendu la voix aux morts silencieux! .
Comme nos cœurs se sont enflammés et ont battu quand
elle lisait;
Interprétant par ses intonations les pages merveilleuses Du grand poète, qui anticipe sur les âges futurs Et devance tout ce qui sera dit .
Oh! heureuse lectrice, qui as pour texte
Le livre magique, dont les feuilles sibyllines ont acquis
La plus rare essence de toute la pensée humaine!
Oh ! heureux poète, hors-critique,
Combien ton esprit attentif doit maintenant se réjouir D’être interprété par une telle voix !
L’œuvre poétique de Longfellow ne s’arrête pas à ce volume. Hier encore, nous recevions de Boston un charmant recueil intitulé : Keramos, du nom du principal morceau, consacré à l’industrie du potier. C’est un charmant poème, d’une mélancolie des plus originales, si l’on peut dire, et qui ne laisse pas d’être dans le mouvement, puisque, plus ou moins sincèrement, de l’un à l’autre pôle, nous avons l’air de nous pâmer, à propos de céramique.
Le même recueil comprend un cinquième Vol ( Flight the fifth) des oiseaux de passage. Nous y avons surtout remarqué : les Châteaux en Espagne, Vit toria Colonna, le Gant de V Empereur, le Czar blanc,
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et un délicieux sixain : Délia. Nous citerons encore un Livre de Sonnets, entre autres : Venise, Boston, Woodslok-Park, puis des translations de Virgile, d’Ovide, et même de Ducis, de Lefranc de Pompignan et... de Méry, et enfin sept Sonnets, et un Canzone traduit de l’italien de Michel-Ange.
Afin de ne point nuire à l’ordonnance de cette longue revue qui nous imposait de citer d’abord, suivant leur ordre chronologique, toutes les œuvres en vers de Longfellow, nous n’avons pas encore parlé de ses œuvres en prose ; par leur date, elles devaient cependant figurer avec les premières publications de l’auteur. L’éditeur Routledge, de Londres, en a donné une charmante édition complète en un volume illustré. Ce volume contient deux romans : Hyperion et Kavanagh. Hyperion est regardé comme le roman du poète lui-même. Aussi bien, tous deux sont d’incontestables romans de poète. Dans le même volume, on retrouve Outre-mer, qui est, nous l’avons déjà dit, un recueil de notes de voyage, prises en France, en Espagne et en Italie.
Après avoir parlé de Longfellow poète, il n’y a point lieu d’insister sur Longfellow romancier. L’un se rattache manifestement à l’autre ; il est de parfaite évidence que si Longfellow n’était pas le poète qu’il est, jamais il n’eût écrit ses romans, véritables poèmes, moins la rime et le rythme; donc, ce que nous pourrions dire du prosateur a
LONGFELLOW
déjà été exprimé dans nos considérations sur l’auteur d ’Évangëline et de V Étudiant espagnol.
En commençant cette étude, nous voulions seulement offrir à quelques passionnés amis de la véritable poésie divers extraits de Longfellow; puis, en louant cet excellent poète du souvenir, nous nous sommes senti nous-même assailli par le passé Pour dépeindre à merveille l’étrange émoi de notre cerveau, nous n’aurions eu que l’embarras du choix parmi les nombreuses peintures que Longfellow a faites d’un jeune homme à la mémoire très fidèle, au cœur trop sensible, qui rêve, les pieds au feu et le coude appuyé sur une table chargée de gravures, de lettres et de livres, aux jeunes filles et aux vieilles espérances d’il y a dix ans. A ce nom de Longfellow, nous voyons se dresser, dans le crépuscule matinal de notre dix-huitième année, la statue fantastique de la gloire littéraire. Nous avons déjà dit que nous devions à ce poète non seulement le bienfait opéré sur nous par ses vers, mais aussi quelque chose de notre premier orgueil et de notre meilleur étonnement d’écrivain. Qu’on nous permette de rappeler nos surprises à Londres en 1855. Car il s’agissait d’un peuple de marchands, et non
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d’artistes et de flâneurs. Peut-être objectera-t-on: « Cela ne signifie pas grand’ chose et ces gens-là font semblant d’aller demander aux livres les jouissances idéales qu’ils ne sauraient trouver audedans d’eux-mêmes. » L’erreur serait double, car la poésie vit seulement dans l’amour qu’elle inspire et par lui. D’autre part, c’est une des plus souhaitables races de lecteurs que ces Anglais. C’est merveille de les voir unir à leur instinct proverbial du calcul une religion poétique si naturelle, et faire dans leur vie si positive une part idéale à l’amour.
On a vu d’ailleurs que Longfellow justifiait sa gloire. Ce n’est pas une petite chose, en effet, que de savoir remuer l’âme humaine et d’être un grand poète, autrement que ne le furent Gœthe, Byron, Hugo, Lamartine, Musset, Gautier, Barbier et Henri Heine. La gloire propre de Longfellow, c’est d’avoir uni à la pénétration intime de toutes choses, de la nature et de l’âme, l’art de rendre leur véritable accent à toutes les voix qu’il fait parler. Nul ne prête une langue plus humainement attendrie à un aussi pur idéalisme. Sa poésie a courageusement bravé tous les périls, toutes les fatigues d’un précoce hymen avec le labeur du professorat, sans rien perdre de sa fraîcheur de vierge et de son originalité native.
Dans l’école anglaise proprement dite, depuis la mort du dernier lakisle, on ne vante plus guère que Tennyson, pour lequel nous professons une
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admiration sans enthousiasme. Il est, depuis quinze ans, le seul poète national honoré par l’Angleterre, et jusque par ce Londres si hostile encore à lord Byron. En France, à part quelques caprices, quelques bouffées d’engouement pour certains noms et pour certaines œuvres (caprices et engouements qui nous permettent ensuite de mépriser tout le reste), on n’aime guère les poésies.
On affirme pourtant que, dans notre France, jamais les versificateurs ne furent aussi nombreux, niaussi habiles qu’aujourd'hui. C’est une appréciation que je ne conteste pas ; je me borne à attribuer, en partie, aux stériles luttes de prétendues écoles, aux indignes critiques, à l’introduction violente dans l'art d’écrire, d’éléments et de conditions hostiles à cet art, à la mutuelle inimitié des écri— vains qui les a fait se jeter aux pieds des peintres et des musiciens, la responsabilité de la décadence de l’invention poétique et littéraire chez nous.
D’ailleurs, les théories ne prévaudront jamais contre le fait que voici: Il ya d’une part les poètes qui nous prennent dès le berceau, à l’entrée de la jeunesse, et que nous n’abandonnons jamais. La langue qu’ils parlent nous a soudainement saisis comme le chant d’aurore d’un monde qui sommeillait, muet jusque-là, dedans nous; ils nous ont paru eux-mêmes être la voix de ce qui n’avait jamais pari éavant eux... puisnousles avons aimés.
Ce qu’ils ont dit fait désormais partie des trésors
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inaliénables de notre à nie. ( Un trésor qui se compose de mots !... Voyez comme les gens d’affaires ont raison de ne pas se fier à nous.) Ces poètes-là, nous les récitons par cœur, à travers les rumeurs de la vie, malgré les chocs de la destinée, à la table de nos amis, à l’oreille de nos femmes.
D’autre part, il y a les prétendus poètes qui n’ont jamais eu le temps de connaître ceux dont je viens de parler... s’étant toujours admirés euxmêmes avec tentative de tapage, le plus souvent. Mais ce n’est point leur faute si les vitres qu’ils cassent vont choir sur des matelas, et s’ils ne réussissent pas même à faire savoir à personne qu’ils meurent d’envie d’être connus. Bref, il y a des poètes dont nous disons, [pour nous en débarrasser : Quel talent!... mais qui ne nous disent rien.
Or, de quelque façon que vous définissiez le poète, soit que vous donniez ce nom à l’homme qui revêt d’une forme plus ou moins savante, mais pratiquée avant lui, desaventures nouvelles, des idées et des sentiments individuels, ou que nul n’a mis plus hardiment en relief... soit que vous appeliez de ce nom l’homme qui réveillera aux échos sonores d’une diction toute personnelle, des idées et des sentiments endormis dans l’âme de ses semblables : à ce double titre, Longfellow est un vrai poète; son émotion, toujours sincère, dépasse de très haut le mérite d’un banal savoirfaire en matière de rimes et d’enjambements.
LO N GF EL LO W
J’ai toujours le même zèle à parler de ces choses; mon premier amour, amour plein de douleurs et d’irréparables sacrifices, a été la poésie. Aujourd’hui encore, je ne sépare point la poésie de l’amitié. Tous deux, non seulement composèrent mes songes de bonheur, mais encore ils sont demeurés les premières aspirations de ma vie réelle. Depuis mon enfance, jusqu’après le jour où, bachelier désœuvré, je me posai à moi-même la redoutable question ; «Que vas-tu faire maintenant? » j’ai écrit beaucoup de vers, avoués ou cachés, sur les mystères de la vie, sur les joies de la liberté, sur les yeux bleus des cousines de mes amis. Au lendemain assoupi et rêveur des bals nocturnes, j’épanchais mon émoi en strophes mélancoliques; je n’étais pas un ciseleur, cela est vrai, et peut-être me l’a-t-on reproché. Je me suis consolé avec les vers des autres. J’en avais toujours au bout des lèvres. Puis, chaque matin, je m’éveillais sur une strophe de telle pièce, non seulement de Hugo, de Lamartine, de Musset, de Gautier ou de lord Byron, mais de n’importe quel auteur moins illustre, et même d’un ami entièrement inconnu du public; et pour toute la journée j’appartenais à cette pièce ; elle était l’hôte de mon cœur.
Mais alors, je veux que chaque mot soit un monde; qu’il voltige autour du premier vers un souffle qui m’avertisse et m’échauffe, que je respire un air nouveau. C’est le triomphe de l’âme
LONGFELLOW
que je demande là, tout simplement, je le sais bien. La gloire propre de Longfellow est de réaliser pleinement ce triomphe. C’était aussi la gloire de Musset, malgré des airs et des cris de débauche. C’est ainsi qu’il nous est permis de rapprocher sans violence le poète de la désespérance et celui de la résignation, parce qu’avant tout l’un et l’autre sont poètes.
Sous un grand nombre d’autres aspects, Longfellow figurerait plus légitimement entre Lamartine et Victor de Laprade, lui aussi poète inspiré et professeur érudit. Je n’ose faire qu’à coup sûr de ces rapprochements contestables d’ordinaire. N’avons-nous pas vu, dans un recueil répandu, un critique, fort sévère et peu juste, comparer Eugène Sue à Charles Dickens? Il faut rester sur ce savoureux exemple.
On a dit qu’il y a d’aussi bons et d’aussi grands poètes en prose qu’en vers.
C’est peut-être vrai... mais c’est autre chose.
JACQUES 1er D’ÉCOSSE
Un des pins grands noms de l’histoire d'Écosse est celui de Jacques Ier, qui fut un vaillant homme, un illustre gouvernant, et qui brilla au premier rang parmi les chevaliers et les poètes de son siècle. Jacques Ie1' relève de l’histoire par sa naissance, et de la légende par ses aventures. Toutefois, l’histoire et la légende ne nous ont fourni que des renseignements généraux sur sa personne et sur sa vie. Quant à l’histoire littéraire, qui revendique avec tant de raison le nom de James tlie first of Scotland, elle a cru retrouver dans l’analyse de son œuvre tous les éléments de sa biographie, et s’est bornée à les fortifier de trois dates : celles de sa naissance, de sa libération et de sa fin tragique.
Pour ceux qui aiment les héros de roman, Jacques Ier veut être rappelé, car il en fut un, dans la plus intéressante acception du mot. Pour ceux
JACQUES !«'
qui ne méprisent pas les origines et les pères de la littérature moderne, le poète qui mérite d’être nommé le Chaucer de la Calédonie, l’auteur du King’s Quhair, veut être raconté. Un critique anglais a dit de lui : « L’histoire vraie de ce grand prince est plus étrange que la fiction. » Dans le dessein d’écrire cette histoire, nous avons remué des montagnes de chroniques. La cause de notre tendresse pour cette nohle figure, c’est que nous avons passé une année de notre vie au pied de la Tour- Ronde, où Jacques soupira pour lady Jeanne.
Walter Scott, de qui nous étions en droit d’attendre mieux et plus, n’a consacré au roi-poète qu’un alinéa de son histoire d’Écosse. Washington-Irving, dans son Livre d’Esquisses, analyse le poème de Jacques, sans se préoccuper de sa vie. Sur ce point important, nous sommes redevables du plus clair de notre savoir à une sorte de compilation, imprimée à Édimbourg, il y a environ quarante ans, sous ce titre : Les Gloires de l’ Écosse.
Voici la généalogie de Jacques Ifr : Robert III, petit-fils de Marjorie, laquelle était fille du chevaleresque et prestigieux Robert Bruce, succéda à son père Robert 1er, sur le trône d’Écosse, en l’an 1390. Cette Marjorie est la fondatrice de la dynastie des Stuarts, par le fait de son mariage avec Walter, lord High-Steward (ou grand intendant d’Écosse), charge héréditaire dont le titre resta à la famille. Robert III avait un frère, le déloyal duc d’Albany, qui fut la douleur et l’opprobre de son
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règne. D’Albany ne recula pas devant un premier et horrible crime, pour aplanir sous ses pas le chemin du trône, en cas de mort du souverain régnant. Il sema la haine entre Robert III et son fils aîné, le duc de Rothsay, héritier présomptif de la couronne, et réussit à faire jeter (par ordre royal) le prince dans un infâme cachot où on le laissa mourir de faim.
Cette atrocité abreuva d’amertume et de remords les dernières années du règne de Robert III, auquel il ne restait désormais qu’un fils : Jacques, un enfant de* six ans. Redoutant pour cet unique rejeton le voisinage d’Albany et le sort de Rothsay, Robert l’envoya en France pour y recevoir les leçons de la cour la plus policée de l'Europe. Malgré la foi des traités, le navire qui portait Jacques fut capturé par les Anglais, sur lesquels régnait alors Henri, quatrième du nom. Jacques, fait prisonnier, eut tour à tour pour geôles, pendant une captivité qui dura presque autant que sa jeunesse, Londres et Windsor.
Qu’il en a vu souffrir et pleurer de poètes, ce .vieux palais de Windsor, ainsi nommé parce qu’à cet endroit le cours de la Tamise rompt sa ligne droite, et que ses rives affectent de capricieux détours! L’histoire nomme jusqu’à sept poètes, dont le nom est à jamais lié à celui de l’illustre château. Sur les sept, Irois furent prisonniers à Windsor, et de ces trois, deux y laissèrent leur vie en holocauste aux 'passions royales. Les voici par
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rang d’âge : Chaucer, James tlie first of Scotland, Surrey, Wyatt, Shakespeare, Pope et Thomas Gray. C’est au centre de cet illustre cortège que figure aux yeux de la postérité le prince Jacques, héritier du trône de Robert III, et traîtreusement fait prisonnier par les Anglais, vers l’an 1403.
D’ailleurs Jacques fut toujours traité par ses geôliers avec les égards dus à la personne royale, et on lui fit donner l’instruction la plus étendue, vu le temps. Mais l’infortuné Robert III ne résista pas à ce dernier coup, et mourut. Alors d’Albany prit le gouvernement en qualité de régent d’Écosse. Ce traître mourut en 1419, et légua l’autorité à son fils, Murdac d’Albany, digne successeur d’un tel père. Cependant Jacques employait les longues heures de la captivité à acquérir, outre la science du gouvernement, celle qu’on puise dans les livres et la réflexion. Les vers surtout le charment, et c’est à la fin de son exil qu’il écrivit le célèbre poème du King’s Quhair, dont plusieurs portions sont aujourd’hui classiques dans les Trois- Royaumes. L’inspiration du poème est due à l’amour du nob!e prisonnier pour la belle lady Jeanne de Beaufort, dont il devait faire une reine. Jeanne de Beaufort était la fille du comte de Somerset, protecteur du royaume durant la minorité de Henri VI.
Voici l’analyse succincte de cette épopée amoureuse : lhe King’s Quhair, où l’on blâmera peut-être de longues digressions mythologiques, reprocha-
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blés plutôt au goût du temps qu’à celui du poète, mais d’ailleurs animé du véritable souffle sacré.
Une nuit, tourmenté par l’insomnie et les tristes pensées, le prisonnier quitte brusquement son lit, et veut demander au travail et à l’élude une distraction à ses maux. Comme il va s’accouder sur le rebord de la fenêtre et respirer la fraîche brise, l’aurore printanière s’en vient égayer la nature, et le poète consolé est plongé soudain dans l’extase par l’apparition d’une blanche et belle dame assise au pied de la tour... dès lors son cœur ne lui appartient plus. Cette sensibilité est bien naturelle chez un jeune captif. La délicieuse apparition est suivie, dans le cœur du poète, d’une vague rêverie, également naturelle chez un homme dont le cerveau est affaibli par les fatigues d’une nuit sans sommeil. A travers cette rêverie, Jacques se sent transporté, sur les ailes de l’Espérance, auprès du trône de Vénus. Vénus, touchée des transports de l’amoureux, le renvoie à Minerve. Si Vénus n’en faisait jamais d’autres, elle serait vénérable, mais elle ne serait plus Vénus; si l’Amour invoquait toujours la Sagesse... il s’en conduirait mieux, mais il ne serait plus l’Amour. Cependant Minerve à son tour dit au poète épris : « Mon bon ami, je vais vous donner un utile conseil (on ne saurait faire moins quand on s’appelle Minerve, et d’ailleurs le conseil est bon) allez trouver la Fortune. » Déité qui de nos jours a fait oublier les deux autres.
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« Je ne m’étonne pas, oh ! Lune ! s’écrie Charles Lamb, que les païens du vieux temps aient adoré ta Divinité, sous les noms de Cinthie, de Diane et d’Hécate. L’Europe chrétienne d’aujourd’hui ne t’adresse plus sous de tels noms ses prières, mais son idolâtrie porte une souillure plus noire : Déliai est son dieu, elle adore Mammon. »
Jacques reçoitde la Fortune (toujours enrêve)un accueil fort doux, et la belle dame lui enseigne la manière d’escalader le sommet de la roue, et ainsi d'atteindre le bonheur parfait. Dans le poème, la description de cette roue arrive à l’horreur et à la simplicité dantesques:
« Sous la roue je vis un gouffre affreux, aussi profond que l’enfer; rien qu’à le regarder, je tremblais d’effroi, et l’on me dit que ceux qui tombaient dans ce gouffre avaient rarement l’occasion d’en venir donner des nouvellesà leurs semblables. Rempli de stupeur à ce spectacle horrible, je ne savais que désirer, tant ma frayeur était grande.»
Le poème s’achève sur une combinaison d’odes et de dithyrambes en l’honneur de lady Jeanne de Beaufort. Le récit de la première rencontre du poète avec lady Jeanne n’est pas le seul modèle d’harmonie, de charme et de science rythmiques, par où brille surtout celte oeuvre, mais il en est le plus parfait.
Cependant Murdac d’Albany, régent d’Écosse, expiait par une impopularité chaque jour plus menaçante les vices de son pouvoir mal acquis.
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En outre, il souffrait des luttes domestiques soulevées autour de lui par ses fils. Le seul remède qu’il imagina, ce fut de rappeler sur le trône son maître légitime, et, dans ce but, il entra en composition avec le gouvernement anglais. « Or çà, dit-il à ses fils rebelles, puisque vous ne voulez point plier devant moi, je vais faire venir d’Angleterre quelqu’un à qui vous et moi nous devrons obéir. » Et, moyennant une forte rançon, Jacques fut envoyé dans son pays, emmenant avec lui lady- Jeanne de Beaufort, son épouse.
De retour parmi les Écossais, le roi-poète introduisit dans toutes les classes de la société de profondes réformes, et Dieu sait si le peuple affamé et la turbulente noblesse d’Édimbourg avaient besoin de l’initiative d’un maître à la fois prudent et résolu, pour reconquérir le nom de nation civilisée. Jacques 1er releva l’administration, encouragea l’agriculture, favorisa de tout son pouvoir l’extension des études littéraires, et prêta main-forte à l’action de la justice. Le temps seul lui a manqué pour être nommé parmi les plus grands rois. L’énergie et la sagesse de la belle reine Jeanne ne lui furent pas d’un médiocre secours dans l’accomplissement de cette grande oeuvre de régénération. Dans ses rares loisirs, Jacques continuait volontiers à cultiver la douce poésie, qui avait semé de si brillantes fleurs parmi les ruines de sa jeunesse. Les vers qu’il écrivit depuis le King’s Quhair sont un nouveau témoignage en faveur de
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cet ardent esprit patriotique dont la postérité a fait un de ses meilleurs titres de gloire, et sont tous consacrés aux usages et aux traditions de l’Écosse. Une fin des plus tragiques servit de couronnement à cette utile et noble vie. En 1437, Jacques Ier fut assassiné à Pertli, sous les yeux mêmes de la reine, et dans des circonstances atroces.
Des cinq rois qui gouvernèrent l’Écosse sous le nom de Jacques, tous périrent de mort violente, et leur descendante, la belle reine amoureuse Marie Stuart, n’évita point non plus cette fatalité sanglante. Cependant lady Jeanne de Beaufort , régente du royaume, ne laissa point son amère douleur la distraire des soins d’une vengeance terrible envers les lâches meurtriersdu roi, et elle fit éclater en cet événement le caractère inébranlable que lui prête l’histoire. Cet épisode est peu connu en France; d’ailleurs, à l’époque où il s’accomplit, la Finance n’avait pas trop de ses larmes pour pleurer sa propre disgrâce. Lady Jeanne de Beaufort est la contemporaine de Jeanne d’Arc, et Jacques Ier, roi d’Écosse, soupira dans les cachots de Londres, à côté de notre Charles d’Orléans.
Dans notre première jeunesse, nous avons essayé, surplace, d’une' petite élude dramatique relative à ces événements. Voici cet essai, tel que nous le retrouvons parmi les choses d’autrefois.
LADY JEANNE