OSMOND, DIGBY
DI G B Y, derrière la porte.
Moi, Digby, par l’ordre de mylord de Somerset, mon maître, et le tien, antique ivrogne !
OSMOND
A qui croit-il donc parler? Ah ! très-bien, j’y suis.
(Il ouvre tout d’un coup la porte, saisit Digby par l’oreille et le traîne ainsi jusque sur le devant de la scène.) Drôle !
DIGBY, hurlant.
Grâce! grâce! messire Osmond ! Je croyais que c’était le vieux Wedderburn ! Il est sourd, et me laisse dire tout ce que je veux sans se fâcher... On m’avait bien dit qu’il était malade... je n’en croyais rien, j’étais bête... (servilement.) Maintenant, je crois tout... tout, généreux messire Osmond... (S’emportant.) Allez-vous me lâcher, grand brutal? vous me faites mal.
OSMOND, l’envoyant rouler à dix pas.
Tiens! sois libre.
DIGBY, se rapprochant de lui.
Oh ! que ce nouvel habit vous va bien, monsieur Osmond! on jurerait qu’il a été taillé sur vous... et que vous avez bon air avec toutes ces clefs! Combien y en a-t-il? voyons : une, deux, trois, cinq, sept... Jésus! qu’en voici une grosse! c’est main-
JACQUES I«r.
tenant qu’on va vous donner du messire, et vous saluer jusqu’à terre, quand on saura que vous êtes fait gardien de la Tour-Ronde du château de Windsor! Vous aurez tout de même été mon égal...
OSMOND, lo menaçant.
Tu m’insultes!
DIGBY
Allez toujours! au fond vous n’êtes pas méchant. (a part.) Tu me payeras tout ça.
OSMOND
Que me veux- tu?
DIGBY
Je vous prie de me renseigner sur un point qui me touche au cœur. Voulez- vous me dire, magnanime Osmond, pourquoi... <s0 reprenant.) Procédons par ordre : Je dois épouser Mary.
OSMOND, se contenant avec peine.
Tais-toi, Digby, ou je t’étrangle!
DIGBY
Votre étonnement n’a rien de flatteur pour moi. Sans être un Richard Cœur-de-Lion, je ne suis pas non plus à mépriser. J'ai le teint frais, l’œil amoureux. Enfin, sans parler des qualités de l’âme, je suis très bien, et j’ai l’air de l’ignorer.
OSMOND, à part.
Voyons-le venir. (Haut.) Poursuis.
DIGBY, l’observant du coin do l’œil.
Je dois épouser Mary, et comme il est peu pro-
JACQUES Io\
bable qu’un seigneur comme vous ait affaire avec une si petite personne que la maîtresse cl’un nigaud comme moi, je me demande ce qui attire si fréquemment ici cette jeunesse naïve?
OSMOND, feignant l'indifférence.
Tu as rêvé tout cela, ou bien tes vilains yeux ont mal vu. (Avec hauteur.) Et puis, votre récit ne nous amuse guère, Digby...
DIGBY
C’est que je vous ai seulement parlé de ce que j'ai vu, et pas encore de ce qu’on dit. On dit que Mary ne vient jamais seule; on dit qu’une dame de haute naissance l’accompagne; on dit qu’il existe d’intimes rapports entre celte dame et votre prisonnier.
OSMOND
Digby, cela regarde mon honneur... Et tuas osé redire ce mensonge... prends bien garde, Digby! (Rêveur.) Le tuerai-je?
DIGBY^ reculant, à part.
Démon! (Haut.) Mais parlons d'autre chose ; que devient le prince Jacques?
OSMOND, à part.
Ne l’exaspérons pas. (Haut.) Le prince passe sa vie à étudier; depuis quatre heures, il est là-dedans, avec Morgan.
DIGBY
Quatre heures... sans boire? c’est ridicule!
JACQUES I»r.
OSMOND
J’ignore pourquoi on le garde, mais je boirai un fier coup d’hydromel à la santé de l’Angleterre, le jour où l’on rendra Jacques à la liberté ! Quel crime avait-il donc commis le jour où il fut emprisonné à Londres, tout enfant, pâle et maladif? Qu’avait-il fait pour n’avoir pas le droit de respirer le grand air, aussi bien que nos faucons, que nos chiens, que toi, Digby ? Mais je me trouve bien téméraire de parler ainsi devant toi, qui es homme, en sortant d’ici, à vendre ma tête pour trois livres.
DIGBY
C’est encore plus honnête que vous qui vendriez la mienne pour rien. Quant à cet Écossais, entre nous, il est bien où il est. La preuve, c’est qu’il est arrivé chez nous, pâle et maladif, et que maintenant on ne le reconnaîtrait plus !
OSMOND
Ane rusé ! il comptait six ans alors, et en a vingtcinq maintenant.
DIGBY
Soit ! mais, en attendant, nos affaires avec l’Écosse ne vont déjà pas si bien qu’il faille mettre à la tête de cette nation ennemie un chef irrité par de longues injures. Ensuite, on se passe très bien de lui... chez lui. Depuis la mort du roi Robert, qui donc a songé à réclamer le prince Jacques? les d’Albany père et fils ont suffi à l’Écosse en son absence.
JACQUES I«r.
OSMOND
Je ne te croyais pas si entendu en politique... Nous lisons donc les papiers d’État par-dessus l’épaule de mylord Somerset ? Je gage que sa seigneurie te consulte, affreux Digby !
Mon bel ami, mylord ne paraît jamais dans les cuisines, où je vis toujours. Ergo , nous nous rencontrons fort peu. Je m’apprends l’histoire à moimême.
OSMOND, aux écoutes.
Le prince Jacques se lève, et va venir ici. Quel ordre apportais-tu de la part de mylord? Passe donc devant, je sors avec toi.
DIGBY
Mylord commande que messire Morgan...
OSMOND, le jetant presque dehors.
PâSSO dOïlC ! (Ils sortent ensemble.)