LE PRINCE JACQUES, MORGAN
entrant par la gauche.
MORGAN
Bonne nuit, prince.
JACQUES, à lui-même
Écoute, loin d’ici, Jeanne mon bon génie,
Au bord des lacs profonds de la Calédonie...
JACQUES Ie .
MORGAN, insistant.
Bonne nuit!
JACQUES, le retenant.
Reste; laisse-moi te parler de joie. Apprends, Morgan, qu’au sein de mes tourments, un souffle d'espérance a passé sur mon front.
MORGAN, à part.
Que lui répondre? j’ai interrogé tous les astres... tous lui sont défavorables.
JACQUES
Depuis la date lugubre de 1406, n’ai-je pas payé assez cher le droit d’espérer?
MORGAN
Vous avez reçu de bons messages de l’Ecosse ?
JACQUES
Non. Depuis la mort de mon oncle d’Albany, c’est-à-dire depuis quatre ans, j’ignore comment se tient mon peuple envers ses maîtres. Seulement, il m’est revenu d’étranges rumeurs; l’héritier de l’usurpateur est en discorde mortelle avec ses propres fils. On m’a encore appris que l’Écossais révérait le nom du roi Robert, son glorieux chef et mon tendre père. Mais, enfin, ce n’est pas un cri d’amour, parti des rives de la patrie, qui cause mon bonheur.
MORGAN
Voire Honneur est joyeux d’avoir fini ce poème qui doit faire de vous le Chaucer de l’Écosse?
JACQUES Ier.
JACQUES
Ce n’est pas cela non plus. Pourtant mes vers ne sont pas tout à fait étrangers à cet heureux changement. Jusqu’à six ans, Morgan, bercé sur les genoux du héros paternel, je croyais que la vie signifiait gloire et tendresse. A cet âge, mon père, inquiet pour moi, m’envoya en France pour me soustraire au voisinage de son frère d’Albany, dont ma mort eût fait le seul héritier direct du trône de Robert Bruce. Malgré de récents traités, le navire qui me portait fut capturé par les Anglais et, depuis lors, je n’ai été qu’un prisonnier. Mes geôliers, il est vrai, ne m’ont pas traité en captif vulgaire, ils m’ont donné des maîtres tels que toi, cher Morgan ; mais, hélas ! le sort a fait de moi un poète, un poêle... un être qui ressent deux fois la douleur des autres hommes sans jamais connaître leur gaieté... plains-moi!
MORGAN
Non, je ne vous plaindrai pas, orphelin déshérité et proscrit, roi prisonnier, mais poète, car votre poème sera dans mille ans encore l’orgueil des orphelins et des prisonniers, et cette tour sombre verra un jour, à votre nom, accourir de tous les coins du monde les pèlerins de l’idéal. N’attendez donc pas que je vous plaigne d’être un poète au lieu d’un roi, moi vieillard penché vers la tombe, qui ai vu mourir tant de rois, et qui vois toujours vivre les poètes.
JACQUES Ier.
JACQUES
Oui ! mais sans cesse l’oubli, sans cesse l’abandon ! Ab ! vivent les tempêtes du ciel et les rages de la mer au prix de cet implacable silence! Hier encore, il s’y joignait d’autres tourments auxquels je ne pouvais donner un nom ; quel trouble m’étouffait à la naissance du printemps? Quel ressouvenir attendri, quel désir immense d’un bien inconnu! Je voulais mourir. 11 y a cinq mois, tristement appuyé sur cette fenêtre d’où l’œil embrasse des régions féeriques , je disais aux étoiles : Prenez-moi. La lune versait des flots d’argent sur les jeunes moissons, un repos divin embellissait la terre, et je brûlais de dire ces choses, en ces vers dont Chaucer m’a fait chérir la douceur et dont tu m’as expliqué le secret Soudain je vis apparaître au fond de celte avenue la plus belle des filles, droite et blanche comme la plus noble des fleurs. Ses regards aimèrent les miens, et je sais que ce fut pour moi seul qu’elle vint, depuis, confier son rêve au parc solitaire, à la nuit. Alors, tout ce que j’ignorais me fut révélé, j’eus le mot du grand mystère ; je compris à la fois l’ordre de la nature, la bonté du ciel, le tumulte de mon cœur. Une grande espérance descendit en moi... mon âme, en se donnant, venait de se découvrir libre...
MORGAN, à lui-même.
C’est bien toujours ainsi que cela commence.
JACQUES icr.
JACQUES
Morgan, tu as connu l’amour?
MORGAN, geste d’effroi.
Jamais ! mais j’ai entendu dire (Très sérieusement
et comme étant sûr de son fait.) par des Savants, que C’est
toujours ainsi que l’amour vous prenait, sans se faire annoncer ; et même de beaux génies en ont conclu que c’était un acte déraisonnable.
JACQUES
Puis un doux assoupissement s’empara de moi, et je poursuivis en rêve mon poème :
Écoute, loin d’ici, Jeanne mon bon génie...
MORGAN
Surtout soignez bien l’invocation aux muses !
JACQUES
A quelques semaines de là, une colombe, aussi bienvenue que celle de l’arche, déposa sur ma fenêtre une branche de saule avec celte prophétie :
Console-toi, roi captif, espérance!
Ce rameau vert, signal de délivrance,
Naquit sur l’arbre des amours,
De t’accabler la fortune est lassée,
Par de beaux jours est enfin remplacée La rigueur de tes anciens jours !
MORGAN, à part.
Il est fou !
JACQUES, surprenant son mouvement*
Puis le temps est venu confirmer ce que tu
JACQUES I«r.
crois être ma chimère, en une étonnante réalité... J’ai vu cette beauté, Morgan, je lui ai parlé, ...elle m’aime !
MORGAN
Et... son nom?
JAGQU ES.
Mylady Jeanne de Beaufort.
MORGAN, étourdi.
La pelite-fille d’Édouard III !
JACQUES
Sans doute !
MORGAN
La fille de mylord de Somerset, protecteur du royaume !
Elle-même.
JACQUES
MORGAN, à part.
Quelle fatalité s'attache à cet enfant !
JACQUES
Pourquoi as-tu pâli ?
MORGAN
Non... vous vous raillez de ma crédulité! Mylady Jeanne de Beaufort est promise; son fiancé est arrivé déjà sans doute, comme je vous parle ; personne dans le château n’ignore aujourd’hui que de hautes raisons de politique rendent ce mariage prochain et inévitable.
JACQUES 1"
JACQUES
J’ai mal entendu, vieux Morgan; est-ce qu’une femme oserait dire à un homme : Je vous aime, et se donner à un autre homme ?
MORGAN
Je ne me suis jamais marié, prince Jacques.., mais des savants, de beaux génies, prétendent que plusieurs femmes ont osé cela.
JACQUES, très triste.
Cela est aussi impie qu’un mensonge, et plus dur à mon cœur que la prison elle-même !