FIN
CURRx\N
Nous devons à M. Charles Philipps un livre qui nous raconte l’histoire du barreau et du pays irlandais tout entier (lequel ne vivait alors que dans ses avocats) durant la seconde moitié du xvme siècle. Ce livre n’est pas connu en France, où le nom même de Curran ne l’est guère davantage. Notre ignorance est deux fois regrettable; il convient que l’on accorde bientôt à l’auteur et à son héros, ou, pour parler plus justement, au peintre et à son modèle, la double réparation à laquelle ils ont de grands droits.
Curran, qui mérita de son vivant le glorieux surnom d 'incorruptible, et dont la mort fut une si grande perte pour l’Irlande, naquit, dans le comté de Cork, en 1750, d’une famille obscure et pauvre. L’aide d’amis, qu’avaient frappés les aptitudes extraordinaires de son jeune esprit, lui permit, après avoir ébauché quelques études dans une école du voisinage, d’aller se former tout à fait à Londres. Il se destinait au barreau, qui ouvrait alors aux jeunes talents un horizon illimité de
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gloire et de fortune. «Plus d’un, remarque M. Philipps, revêtit l’hermine, dont le dos avait été jadis privé d’habits, et maintes fois la Jarretière brilla sur une jambe qui, dans son fumier natal, n’avait pas connu les inconvénients d’une paire de bas. » C’est à cette occasion que l’auteur trace un tableau piquant et saisissant de cette grotesque et sublime magistrature irlandaise de 1760 à 1790, à l’époque où débuta Curran. Les dix ou douze chapitres qu’il lui consacre forment un excellent panorama d’une phase très intéressante du xvme siècle. Nous avons laissé Curran à Londres ; on regrette de ne pouvoir vous donner quelques extraits des lettres délicieuses que le futur orateur écrivait alors de sa mansarde à ses amis de Dublin ; elles renferment de curieux détails, qui donneraient beaucoup de prix à une traduction française du livre de M. Philipps. A certains moments, le peintre abandonne la portraiture de son modèle, afin de nous laisser voir circuler dans le fond du tableau les Byron, les Emmett, les William Pitt, les Burke, les Flood, les Godwin, les Wellington, les Thomas Moore, les O’Connell, et vingt àutres qui valent tous l’honneur d’être nommés; quelques-uns de ces noms, après avoir tenu l’Europe attentive pendant un jour ou pendant un an, sont aussi profondément inconnus aujourd’hui, que celui du pâtre obscur dont ils voulurent revendiquer les droits et fonder l’indépendance.
Ce livre est encore une représentation exacte
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de i’état des esprits et des mœurs en Angleterre et en Irlande, il y a quatre-vingts ans.
Il ressort, des explications posées par son historien, que Curran appartient à la période militante par excellence du parlement de Dublin, où il signala son entrée par un admirable discours sur l’état de l’Irlande en 1794. Pour être fidèle à son titre, M. Philipps n’a laissé dans l’oubli aucun des contemporains illustres de Curran. Il a pris à part chacun d’eux, et l’a présenté sous le jour le plus lumineux. Après les pages qu’il consacre à celui dont le nom domine son livre, ses louanges les plus sympathiques sont offertes à la tombe prématurée de l’orateur admiré et aimé entre tous pour son talent et pour son caractère, de celui qui ne fit que briller et disparaître, de ce Walter Hussey Burgh, qui mourut à trente-neuf ans, et que le pays entier pleura.
Je ne fais qu’indiquer les humouristiques récils semés dans le cours de l’œuvre, sur les duels qui étaient alors de mode dans le barreau de Dublin, et même presque inséparables de la profession d’avocat dans ce temps-là. To.ut voyageur en Allemagne, de Cologne à Bonn et à Heidelberg, a vu sa curiosité éveillée à l’aspect, souvent renouvelé, de jeunes gens portant de petits képis, des cordons rouge et blanc en travers de la poitrine, et la figure sillonnée de bandelettes de diachylum. Ce sont des étudiants qui ont fait leurs preuves. La salle des Pas-Perdus de Dublin offrait, paraît-il, la
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même perspective vers 1780; rarement un procès, grand ou petit, se terminait sans que les organes des deux parties échangeassent un dernier argument... en plomb.
Le récit des retentissants conflits de Flood et de Grattan est d’un lamentable intérêt. On entendit, en pleine civilisation, un orateur, ivre de colère, appeler à la face du pays son adversaire un malhonnête homme, parce qu’il était son adversaire. Cette fois, le cas était trop grave... pour qu’on se battît. Grattan se rétracta à peu près devant la tombe de Flood. Curran aimait singulièrement Flood. C’est à ce dernier qu’on attribua longtemps la paternité des célèbres lettres de Junius, ce Masque de Fer de la littérature. Flood, coquetta, avec cette flatteuse imputation, jusqu’au jour où il fut prouvé par le moyen de chiffres qui s’appellent des- dates, que Flood n’était pas l’auteur des Lettres... comme on les appelait.
Ensuite M. Philipps revient à Curran. Curran apportait un immense dévouement au service des causes confiées à son zèle et à son éloquence. Sa défense du rebelle .Rowan lui fit courir un réel danger, et son abnégation trouva un digne écho dans le désintéressement des pauvres mariniers de Dublin, qui, dédaigneux des 50,000 francs promis à qui livrerait Rowan, aidèrent, au contraire, le proscrit à fuir sur leur barque. Rowan se réfugia en Amérique.
C’est ussi une histoire pleine de chevalerie et
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d’aventures que celle de ce Wolfe Tone, qui, sans autre appui que son indomptable énergie, passionna pour sa cause la France et l’Amérique, et étonna Napoléon. Il fut enfin arrêté, mis en jugement, défendu par Curran, et il s’empoisonna dans sa prison.
Le plus héros de roman de tous ceux-là est encore ce jeune Robert Emmett qui, éperdument amoureux de l’indépendance de son pays, tenta d’appliquer les principes excessifs, dans lesquels lui et ses frères avaient été élevés par un père digne des vieux Romains. Quand la justice se fut emparée d'Emmett, des raisons d’une extrême délicatesse empêchèrent Curran de plaider pour lui. L’accusé nourrissait une tendresse partagée pour la fille de l’illustre avocat, tendresse poétique, exaltée, et qui n’était un secret pour personne. Rien de plus digne et de plus ferme que le discours prononcé par Robert Emmett, la veille du supplice... Rien de plus navrant que le récit de la sombre journée où la loi reçut son cours. Le geôlier s’évanouit, et l’auteur, accablé sous le poids de souvenirs lugubres, se borne à dire qu’une heure après tout était fini.
Dans la seconde année qui suivit la mort de son chevaleresque amant, la fille de Curran se maria malgré son désespoir, sans que rien l’y forçât, et n’en mourut pas moins le cœur brisé (lieart broken). L’Irlande a de ces énigmes.
M. Philipps a vécu dans l’intimité d’O’Connell.
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Est-ce pour cette raison qu’il n’eu parle pas avec le même enthousiasme que M. de Cormenin dans son livre des Orateurs ? L’auteur anglais représente le sublime Daniel comme un type assez accompli d’intrigant, tout en le proclamant l’orateur-nè d'un meeting irlandais, et en ne niant pas qu’il fût magnifique à ses heures. Il déplore en fort beaux termes l’ingratitude de l’Irlande après la mort de son dernier défenseur, et le peu de prix que l’on fit de ce qui restait de lui. Ses livres, même annotés de sa main, se vendirent à l’encan et misérablement.
M. Pliilipps a joint à son histoire de Curran un admirable discours de celui-ci dans un cas d’adultère. Nous ne savons pas la date précise à laquelle il faut reporter l’action intentée par Curran contre noble lord Headfort pour séduction et enlèvement de femme mariée. Si les déductions de l’orateur sont exagérées et laissent un champ trop large aux spéculations des Marneffe à venir, jamais, du moins, l’avocat ne fut aussi foudroyant et plus convaincu. Toutefois , l’intérêt qu’il excite se déplace quand l’on vient à songer que l’avocat réclame, au nom de l’époux outragé, une indemnité de un million de francs. Le verdict réduisit ce chiffre à 250,000 francs-, cela est déjà payer assez cher un repentir, eût dit Démosthène.
J’emprunte à ce discours une belle image :
« Si l’on coupe le bras à un artisan, vous pouvez apprécier la perte qu’il a faite ; mais l’agonie mo-
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raie et la douleur poignante sont choses qui ne se peuvent fixer par aucune mesure que je sache. Et l’on vous triche (y ou are un fairly deall with) quand on vous appelle à juger des souffrances actuelles du mari par l’abjection actuelle de sa coupable épouse. Aussi bien pourrait-on, étant appelé à rendre justice à un homme pour le meurtre de son meilleur ami, proportionner son chagrin au poids des cendres du mort. Non, messieurs du jury, ce n’est pas en pesant les cendres d’un mort que vous obtiendrez une appréciation exacte de la perte éprouvée par le survivant. »
Curran porta la parole dans deux autres affaires qui donnent une triste idée de l’état social de l’Irlande à cette époque. C’est d’abord le cas d’un certain Hevey, emprisonné arbitrairement par le major Sirr, dont il s’était attiré la rancune, et insuffisamment protégé par l’autorité des lois, puisque après sa libération, il fut impunément ressaisi par son persécuteur et enfermé de nouveau dans un cachot. L’autre cas n’est pas moins horrible : un veuf, Henry Hayes, tenté par la fortune considérable d’une jeune héritière irlandaise, et ne pouvant gagner son cœur, l’enlève frauduleusement, espérant la réduire par la crainte d’un déshonneur public. Il la détient par force, jusqu’au jour d’une justice tardive qui se borne à rendre la liberté à la victime sans atteindre le coupable.
Un grand chapitre est consacré au général Wellington (il ne s’appelait pas encore : The Duke ) et à
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l’analyse de quelques-unes de ses dépêches, dont la lecture est du plus haut intérêt.
M. Philipps s’arrête longuement, et à de nombreuses reprises, sur le caractère de Curran et sur sa vie privée, dans laquelle il a pénétré souvent et longtemps. Il raconte les réunions délicieuses du Prieuré, la bienveillance du maître pour ses jeunes confrères, et les charmants entretiens qu’il alimentait de sa verve tour à tour bouffonne et inspirée. Il a connu à fond cette âme parfois triste jusqu’à la mort, et où de si profonds abattements succédaient à un enthousiasme fulgurant. Ce livre est un des mieux faits que nous ayons lus dans la catégorie à laquelle il appartient. Il est écrit d’une manière attachante et dans un beau style, par un homme qui a vécu dans l’intimité de son sujet, et qui, l’ayant reconnu digne d’être présenté à l’admiration et à l’amitié du lecteur, n’épargne rien pour nous communiquer la chaleur de sentiments dont il est lui-même animé. Il est assez bien informé d’ailleurs pour n’avoir point à craindre de rectification, et d’un accent qui délie tout reproche de compilation.
L’auteur raconte ainsi sa première visite à Curran :
« Je le vis pour la première fois à travers les perspectives de son jardin. A ma troisième visite, c’est encore là que je le vis dans un costume que vous auriez dit emprunté à son huissier, les deux mains dans les poches, la lèvre inférieure poussée en
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avant, la face presque parallèle à l'horizon, la démarche importante, et l’attitude invariable, sauf le moment d’arrêt durant lequel son œil allait de son invité à sa montre et de sa montre à la salle à manger, avec un air de reproche. C’était chez lui une singularité incorrigible : une seconde passé quatre heures, il n’eût pas attendu pour le viceroi. Dès qu’il m’aperçut, il me prit par la main, et me dit qu’il n’entendait pas que personne m’introduisît. Puis, d’un air que je trouvai quelquefois marqué proprement d’un charme, il bannit chez moi toute appréhension, et me mit tout à fait à mon aise au Prieuré. J’ai vu souvent Curran, je l’ai souvent entendu parler, je l’ai lu souvent ; cependant j’affirme qu’il était impossible de rien savoir de lui à qui ne l’avait pas vu à sa table dans la compagnie des rares amis de son choix. Il était dans son genre une divinité de la commensalité... il planait dans toutes les régions de la pensée, il était chez lui dans toutes... il abordait toute chose, et semblait avoir créé la question. Il se rendait le maître du cœur humain aussi aisément que de son violon. Il produisait en vous les larmes, le rire, l’émerveillement ; cependant l’être prodigieux qui vous soumettait ainsi à tous les caprices de sa volonté, ne témoignait jamais qu’il se regardât comme plus que votre égal, et il se faisait très volontiers votre auditeur, si vous en montriez l’envie. On raconte de Swift qu’il avait pris pour règle de s’arrêter une minute quand il avait fini, et si
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personne ne prenait la parole, de recommencer aussitôt. Curran n’avait de règle d’aucune sorte en conversation: il parlait d’inspiration, et il avait le talent de vous faire prendre part à l’entretien, et, Lien que cette part ne vous laissât pas aveugle sur votre infériorité, vous étiez content tout de même. Rien d’excellent comme l’urbanité de ses façons. Au temps dont je parle, il devait avoir soixante ans, et il avait conservé l’enjouement de la jeunesse. Les extrêmes de l’adolescence et de l’âge mûr se confondaient en lui : l’espérance de l’un et la simplicité de l’autre. »
Nous avons lu, je ne sais où, cet autre trait de de la vie de Curran. Cette fois, c’est lui-même qui parle :
« Permettez-moi, messieurs, dit un soir Curran, s’adressant à une nombreuse compagnie, de vous exprimer un sentiment. Comme j’étais encore un petit garçon, je jouais un jour aux billes dans le village de Ball-Alley... le cœur léger, la poche plus légère encore. Lardons et moqueries circulaient gaiement parmi nous, lorsque apparut soudain un étranger d’un aspectremarquableet des plus riants. Son intrusion n’apporta pas la moindre gêne dans les ébats de notre joyeuse petite troupe. C’était un personnage bienveillant, et les jours de l’enfance (après tout, les plus heureux qu’il nous soit donné de connaître) remontaient peut-être à sa mémoire. Dieu le bénisse ! Après un demi-siècle, je revois sa
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noble prestance, telle qu’elle m’apparut dans la petite Ball-Alley, aux jours de mon enfance. Il s’appelait Boyse, et il était le recteur de Newmarket. Il prit un goût particulier pour moi. J’étais d’un caractère liant, aimant le badinage à la passion, ne rêvant que choses excentriques, et prodigue de mes extravagances; chacun était le bienvenu à y participer, et il m’en restait encore un joli sac, après que j’avais défrayé la compagnie. Quelques gâteaux m’eurent bientôt décidé à suivre le recteur chez lui. C’est Boyse qui m’enseigna l’alphabet, la grammaire et les rudiments des classiques. Bref, il m’enseigna tout ce qu’il pouvait et ensuite il m’envoya à une école à Middleton. Eu un mot, il fit de moi un homme. Il me souvient que trente -cinq ans après cela, comme j’avais acquis une situation assez élevée au barreau et un siège au Parlement, un jour que je rentrais du Palais, je trouvai un vieillard solitairement installé dans mon salon. Les pieds confortablement posés de chaque côté du tableau de cheminée en marbre d’Italie, et dont tout l’individu exprimait le bienêtre d’un homme qui se sent tout à fait chez lui. Il se retourna à mon entrée... c’était mon ami de Ball- Alley. Instinctivement j’allai me jeter dans ses bras, et je fondis en larmes. Les paroles ne sauraient décrire la scène qui suivit. « Vous avez raison, monsieur, vous avez raison; la cheminée esta vous, les tableaux sont à vous, la maison est à vous. C’est de vous que je tiens tout ce que je
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possède... mon ami, mon bienfaiteur! » Il dîna avec moi, et, durant la soirée, je vis briller une larme dans ses beaux yeux bleus, à la vue du pauvre petit Jack, le produit de sa bonté, se levant à la Chambre des communes pour répondre à un Right- Honorable. Pauvre Boyse ! il n’est plus aujourd’hui... Nul n’a un plus ancien dépôt de charité pratique dans la cour de là-haut. « Ceci est son vin, messieurs, buvons à sa mémoire. »
Une mort subite, causée dit-on par une attaque d’apoplexie, emporta Curran en 1818.
W I L K I E COLLINS
Un écrivain de talent nous avouait un jour qu’il se serait bien mis à écrire des romans, mais il en avait sans cesse été retenu par son horreur pour le cadre banal et les petits moyens qui semblent être fatalement le partage de cette sorte d’écrits.
Il regrettait que les anciens conteurs français ne nous eussent pas laissé le secret de leur exposition rapide et comme entraînée par la vie du sujet; surtout il déplorait que les romanciers de la génération présente n’eussent pas su rendre la fraîcheur à un genre épuisé.
Il s’emportait, non sans raison, contre cette uniformité de mise en œuvre, d’artifices et de personnages, contre cette générale imitabilitè et contre cette fièvre d’imitation, qui livrent aux tentatives des plus lourds illettrés le moyen d’égaler les habiles et le droit de vexer les délicats. Il nous dit, à ce propos, beaucoup d’autres choses
WILKIE COLLINS
très sensées que nous nous abstenons de reproduire, parce qu’en somme elles touchent plutôt à la critique de la vie et de la destinée qu’à l’appréciation d’un genre littéraire.
Cet ami, si désireux d’assister à la révélation d’une individualité, n’avait pas lu, sans doute, le dernier roman de M. Wilkie Collins, la Femme en blanc; autrement il aurait été frappé de l’essai d’innovation qu’on y remarque dans l’ordre du récit et dans la présentation des personnages. Nous saurons plus tard quel degré d’importance il convient d’attacher à la tentative de M. Wilkie Collins, en attendant laissons-le nous en raconter luijij.ême l’origine :
« II y a quelques années, nous dit— il, je me trouvai faire partie de l’auditoire assemblé pour assister aux débats d’une affaire criminelle qui se jugeait à Londres. Pendant que j’écoulais la procédure, je fus frappé de la manière dramatique dont se déroulait l’histoire du crime alors soumis aux investigations de la magistrature, grâce aux dépositions successives des témoins entendus tour à tour. A mesure que chacun d’eux se levait pour fournir son fragment de relation personnelle, à mesure que, d’un bout à l’autre de l’instruction, chaque anneau séparé venait former avec les autres une chaîne continue d’irréfragable évidence, je sentais que mon attention était de plus en plus captivée ; je voyais qu’il en était de même chez les personnes qui m’entouraient; et ce phénomène
WILKIE COLLINS
prenait une intensité toujours croissante, à mesure que la chaîne s’allongeait, à mesure qu’elle se tendait, à mesure qu’elle se rapprochait de ce qui, dans tout récit, est le point culminant. Certainement, pensai-je, une série d’événements romanesques se prêterait fort bien à une exposition comme celle-ci; certainement, parles mêmes moyens que je vois employer ici, on ferait passer dans l’esprit du lecteur cette conviction, cette foi que je vois se produire, grâce à la succession des témoignages individuels, si variés de forme et pourtant si striciement unifiés, par leur marche constante, vers le même but. Plus j’y pensais, et plus un essai de ce genre m’apparaissait comme devant réussir; aussi, quand le procès fut terminé, je rentrai chez moi bien déterminé à tenter l’aventure. » Je ne sais rien de plus heureux pour la dîgnite-. de Pâme humaine que cet orgueilleux et suave émoi du cerveau qui trouve, ou croit trouver; certes, il a de grandes joies et de belles conquêtes, le jour où, à travers les évocations d’abord sombres du cabinet d’étude, ou de la rue obscure et déserte, il voit tout à coup resplendir Hélène! Il en fut ainsi pour notre romancier, au sortir de la salle d’audience. Newton, le fameux jour de la pomme, ne fut pas plus délicieusement bouleversé, M. Wilkie Collins voulut donner une forme définie au dessein qui l’occupait; alors ce ne sont point les difficultés de l’entreprise qui l’arrêtent, c’est la crainte de ne pas employer, à une œuvre suffisam-
WILKIE COLLINS
ment digne, l’instrument merveilleux qu’il croit tenir en main. Il veut le consacrer à l’œuvre capitale de sa vie, à l’achèvement de ce livre, que tout honnête écrivain rêve de léguer à ceux qui viendront après lui, comme la gloire de sa vocation et le testament de son génie. Il veut, il le dit luimême, « attendre qu’il ait acquis, à un degré supérieur, la pratique de son art, et que le temps et le hasard viennent lui offrir une chance nouvelle ».
Il n’est pas permis à la critique de passer sans la signaler, et même sans l’examiner sérieusement, à côté de cette œuvre, que son auteur n’a pas osé aborder avant de posséder, à un degré supérieur, la pratique de son art. C’est sous le patronage, à l’invitation et dans le journal même de Charles Dickens, que la Femme en blanc parut pour la première fois ; et l’occasion parut unique à M. Wilkie Collins pour réaliser son idée, en d’autres termes, pour faire raconter son roman par les personnages du roman eux-mêmes (comme les témoins qu’il avait entendus au tribunal) ; et il n’a pas à s’en plaindre, paraît-il, puisqu’à mesure qu’il avance dans son travail, il découvre que la substance même du roman, aussi bien que sa forme littéraire, tirent profit des nécessités nouvelles auxquelles il s’est astreint. L’expérience que je tentais dans ce roman, ajoute-t-il, me plaçait sous le joug le plus rigoureux de la discipline littéraire ; mon livre et moi ne pouvions qu’y gagner.
WILKIE COLLINS
C’est bien là le style d’un écrivain des plus estimables ; notre devoir est maintenant de soumettre au lecteur les pièces du procès, pour nous conformer au langage de M. Wilkie Collins, nous tâcherons d’être bref; le dossier comporte 820 pages.
La Femme en blanc se divise en trois époques. La première s’ouvre sur la déposition de Walter Hartright, de Clement’slnn; âge, vingt-huit ans; profession, maître de dessin. Grâce à la recommandation de son ami, l’Italien Pesca, il est invité à se rendre dans le Cumberland, à Limmeridge-House, chez sir Frédérick Fairlie pour y enseigner l’aquarelle aux nièces de ce dernier, miss Marian Halcombe et miss Laura Fairlie. Walter accepte et fait à pied le trajet de Hampstead, où réside sa mère, à Londres où il va prendre la voiture pour Cumberland. Tout à coup, à son indicible surprise, il sent une main se poser sur son épaule, et au milieu de la grande route large et lumineuse, comme si elle venait de jaillir de terre ou de tomber du ciel, il voit se dresser une femme toute vêtue de blanc, qui lui demande le chemin de Londres. Walter chemine avec elle jusqu’aux abords de la métropole. En apprenant que son compagnon se rend dans le Cumberland, celte bizarre personne s’allen-
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drit, s’agite, et parle de Limmeridge-House, comme si elle y était née, et de feue mistress Philipp Fairlie, comme d’une chère bienfaitrice. Ils se séparent et, à quelques instants de là, Walter rencontre près de Regent’s Parle, deux gentlemen en chaise découverte, demandant à un policeman s’ils n’ont pas vu passer de ce côté une femme en blanc, qui s’est échappée de l’hôpital d’aliénés, dirigé par l’un d’eux. Walter, frappé de cette révélation, poursuit néanmoins son voyage à Limmeridge- House, où il est reçu par miss Marian Halcorabe, âme vaillante et sympa thique. La cordialité un peu trop expansive de son accueil révèle tout de suite à Walter qu’elle n’est que la demi-sœur de Laura Fairlie, sa mère, mistress Philipp Fairlie ayant épousé, en premières noces, M. Halcombe. Cette miss Halcombe, avec son corps aux proportions si harmonieuses et sa laide figure, est une création charmante et profonde. Walter lui raconte son entrevue en plein air avec la Femme en blanc, et Marian non seulement reçoit sa confidence de l’air du plus vif intérêt, mais, sans plus tarder, elle dépouille les papiers et les correspondances de sa mère pour y trouver la clef du ténébreux mystère quienveloppe celte inconnue. Puis Walter fait connaissance avec Frédérick Fairlie, l’oncle de Marian et de Laura; le son même de la voix humaine fait éprouver toutes les angoisses de la névralgie à cette fleur, à ce souffle de soixante ans qui a nom, parmi les hommes, Frédérick Fairlie, et
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dont la vie se passe à épousseter des médailles et à classer des eaux-fortes. Enfin paraît Laura; Walter l’embellit de toutes les couleurs d’un pinceau amoureux. Tout de suite il l’aime, et elle-même ne tarde guère davantage à l’aimer aussi. Les pages consacrées à la relation de cet amour naissant reflètent le charme incomparable de leur divin sujet. Cependant Marian Ilalcombe trouve dans les papiers maternels une lettre adressée par mistress Philipp Faillie à son mari, alors éloigné d’elle, et par laquelle elle lui apprend qu’elle vient de recevoir dans l’école fondée par elle une petite fille du nom d’Anne Catherick, en faveur de laquelle elle s’est sentie puissamment émue, à cause de sa ressemblance extraordinaire avec Laura leur fille, plus jeune d’un an qu’Anne Catherick; celle-ci n’est autre, à dix-huit ans d’intervalle, que la Femme en blanc, rencontrée par Walter, à qui elle a parlé, avec toutes les marques de la plus grande terreur, d’un certain baronnet du Hampsliire dont elle n’a pas révélé le nom. Sa ressemblance avec Laura est extraordinaire en effet. Marian s’inquiète des progrès de l’affection mutuelle qu’elle surprend entre Laura sa sœur et Walter, et, s’adressant à la probité de ce dernier, elle le prie de quitter Limmeridge-House ; Laura n’est plus libre d’aimer ou de ne pas aimer : elle est fiancée à un baronnet du Hampshire; sir Percival Glyde. Walter est sûr que ce baronnet n’est pas un autre que celui-là dont la seule pensée
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animait naguère d’un tel accent de haine et de peur la voix vibrante de la Femme en blanc. Quant à Laura, c’est en vue d’obéir à la volonté de feu son père qu’elle épousera Percival Glyde, dont l’arrivée au château est attendue de jour en jour. Sur ces entrefaites, une lettre anonyme, adressée à Laura Fairlie, la conjure, dans les termes les plus vifs, de ne pas épouser sir Percival Glyde. Cette lettre, communiquée d’abord à Walter, puis encore à M. Gilmore, avocat de la famille et chargé delà rédaction du contrat, émane, à n’en pas douter, d’Anne Catherick, la Femme en blanc. La situation se complique de la présence d’Anne Catherick elle-même, qui a été vue aux environs de Lirnmeridge-House, et que Walter rencontre dans le cimetière où repose mistress Philipp Fairlie. Au moment où, dans l’intérêt de l’avenir de Laura, le solicitor Gilmore procède à une enquête sur le rôle qu’a pu jouer Percival Glyde dans l’incarcération d’Anne Catherick, cette dernière disparaît de Limmeridge- House, obéissant à Marian ; Walter aussi part pour Londres, emportant le meilleur de l’amour de Laura; et le récit est continué par Vincent Gilmore, de Chancery Lane, avocat. Sa déposition relate l’arrivée de sir Percival Glyde, et comment ce beau ravagé de quarante-cinq ans se tire à son honneur des accusations de la lettre anonyme, en faisant intervenir une attestation écrite et signée de mistress Catherick, mère de la Femme en blanc , certifiant que c’est à la connaissance et avec l’approba-
WILKIE COLLINS
lion de sa mère qu’Anne a été placée entre les mains des médecins, et que la participation de sir Perdrai Glyde à cette mesure a été honorable et digne de gratitude. M. Gilmore raconte la généalogie de la famille Fairlie et s’arrête à de longues histoires d’argent, d’où il résulte que Laura est une riche héritière, et que son père, Philipp Fairlie, a biffé de son testament une somme de dix mille livres sterling, léguée d’abord à sa sœur (la tante de Laura); il s’était, par la suite, brouillé avec cette sœur, à cause de son mariage avec un aventurier italien s’intitulant comte Fosco. Bref, le mariage est décidé, et le jour va en être fixé. La parole est à Marian Halcombe : elle raconte les tribulations du cœur de Laura, la comédie de désintéressement jouée par ce traître de Percival, qui feint d’abord de renoncer à la main de Laura, s’il ne l’obtient de son plein gré, et qui, en définitive, l’épouse presque de force, car il l’épouse. Dans l’intervalle, Walter s’est embarqué pour l’autre bout du monde. Après un séjour de six mois en Italie, les nouveaux époux reviennent à Blackwater-Park, domaine de sir Percival. Marian, invitée à vivre avec eux, les y attend. Sir et lady Glyde arrivent escortés du comte Fosco et de sa femme. Mmc Fosco est fascinée par son énorme mari, insondable personnage, qui exerce une influence inquiétante sur l’esprit de Percival. Ce dernier n’a pas tardé à jeter le masque et à révéler son odieux et brutal caractère. Le premier orage éclate à la suite du refus
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énergique, manifesté par Laura, de prêter sa signature aux exploitations conjugales de Percival, qui en conçoit un dépit mortel. Dans le fond noir de ce tableau, on 'voit circuler sans cesse le fantômeblanc d’Anne Catherick. Ce nom de Calherick a le don de troubler éperdument sir Percival, sans qu’on en devine la cause. Ce secret est celui du roman. Le trouble de Percival atteint son comble à la nouvelle qu’Anne est à Blackwater, et a des entrevues secrètes avec Laura. Un soir, au péril de sa propre vie, Marian surprend un entretien confidentiel de Fosco avec Percival. Un infâme complot menace les jours de Laura; mais Marian, soudainement terrassée par la fièvre typhoïde, ne peut prévenir sa sœur. Aux termes du complot, Fosco et sa femme vont s’installer à Londres. Laura Fairlie, à qui sa vie présente est devenue insupportable, veut retourner dans le Cumberland, mais invitée à se reposer quelques jours chez Fosco, elle y meurt de la rupture d’un anévrisme; on l’enterre dans le cimetière de Limmeridge-House, et l’on inscrit sur la pierre blanche : Ci-gît lady Glyde. C’est Anne Catherick qu’il fallait dire, car c’est elle la morte (pour plus de détails, voir le roman), et Laura et Marian sont rendues à Walter. Cette Anne Catherick est la fille naturelle de Philipp Fairlie, le père de Laura. Quant au lien ténébreux qui unit mistress Catherick à sir Percival Glyde, il consiste dans la connaissance qu’elle a obtenue, au moyen des registres
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de la paroisse, d’un grand et double crime de Percival Glyde, qu’elle pourrait d’un mot plonger dans la misère et l’infamie. Le père et la mère du faux baronnet n’ont jamais été mariés; pour hériter des titres et de la fortune de son père, le bâtard a contrefait sur les registres une déclaration de mariage. Walter en tient désormais la preuve. Percival meurt asphyxié dans l’incendie de la sacristie, où est renfermé le témoignage de son infamie; l’épouvantable Fosco, qui se trouve être un espion, est tué à Paris par un membre de la société secrète la Fraternité, dont ce faux gentilhomme a trahi les secrets, et Walter épouse Laura.
La libre Angleterre s’est passionnée pour l’œuvre estimable, mais un peu froide et enchevêtrée que nous venons d’analyser, d’après l’habile traduction deM. Forgues, que nul ne pouvait surpasser dans cette tâche. M. Willde Collins nous apprend qu’à mesure qu’il avançait dans son œuvre, il lui arrivait chaque jour, de tous les coins de l’Angleterre, des États-Unis, du Canada, et même de ces Backwood-Seltlcments, ces germes de villages futurs déposés sur l’extrême limite de la civilisation américaine, des lettres suppliant l’auteur de laisser vivre Marian Halcombe et Laura Fairlie.
WILKIE COLLINS
Ainsi l’on vit autrefois tout le personnel de la Porte-Saint-Martin implorer de M. Victor Hugo le pardon de Didier pour Marion. De tous les coins de la terre, M. Wilkie Collins fut prié de dire si Marian Halcombe était une création de sa plume ou bien était empruntée au monde réel, auquel cas on se proposait de demander sa main. Il advint aussi que l’auteur fut constitué l’arbitre d’un certain nombre de paris relatifs au secret de Percival; divers hommes très gras s’imaginèrent avoir posé pour Fosco.
La rêveuse Allemagne n’accueillit pas moins bien que l’Amérique la nouvelle œuvre de l’auteur de A [ter Dark, H ide and Seek, a Plot in 'privais Life, The Dead Secret. La suprême ambition (the last, not the least ) de M. Wilkie Collins était de rencontrer la même faveur chez les compatriotes de Balzac et de George Sand,
Il n’ignore plus aujourd’hui que la France lui est volontiers hospitalière. lia eu pour interprète, parmi nous, un savant et correct écrivain ; bien plus,, un grand journal français, à son début, n’a pas hésité à voir, dans la publication de l’œuvre étrangère, une chance de succès pour lui-même. M. Wilkie Collins doit donc être satisfait de la France aussi.
La manière de M. Wilkie Collins est un compromis entre les romanciers anglais du xvm' siècle (notamment Richardson) et les américains de celui-ci (Eclgard Poe et Hawthorne). Je ne m’op-
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pose pas à ce que ce mélange constitue une originalité, et j’ai hâte d’ajouter qu’il n’affaiblit aucune des rares et solides qualités de l’auteur de la Femme en blanc. 11 a un très doux et quelquefois très majestueux sentiment du paysage; sa rencontre de Walter avec Anne Calherick, au milieu de la grande route large et lumineuse, ne déparerait pas un chapitre de Guy Mannering.
Cependant cette femme en blanc n’intervient qu’épisodiquement dans l’œuvre et à l’état de pâle brume. Laura Fairlie ne ressort guère de l’essaim de colombes résignées du roman sentimental. Les trois créations féminines vraiment intéressantes du roman sont : la femme du comte Fosco, mistress Calherick, flétrie et affamée de considération (la scène où Walter la voit mettre le curate en demeure de la saluer, est vigoureuse et nouvelle); et enfin Marian Halcombe, loyale, intrépide et dévouée.
Percival est indécis ; il est chauve, il entre dans sa quarante-sixième année, ce louche fascinateur; et l’on ne peut excuser qu’en faveur du courant de fatalité sombre qui traverse le drame l’accomplissement du mariage de Laura Fairlie avec ce faux dandy, paré de la hauteur des baronets. Fosco n’est pas une mauvaise trouvaille, et l’auteur en a tiré bon et utile parti. Walter Hartright, jeune homme pauvre et vertueux, et M. Gilmore, notaire de l 'ancien régime, auraient pu devoir le jour à certain de nos auteurs à succès. Si je me permets de
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déplorer l’absence rigoureuse de tout personnage gai dans cetle nombreuse galerie, c’est la faute de Dickens. A ce propos, félicitons M. Wilkie Collins d’avoir saisi l’occasion de dire que M. Charles Dickens est le plus grand romancier de l’Angleterre moderne. Mais pourquoi l’auteur de la Femme en blanc, qui paraît familiarisé avec notre littérature, prête-t-il au comte Fosco un sarcasme intempestif sur les dramaturges épuisés de la belle France? Oublie-t-il que c’est encore à nos sources taries que viennent puiser sans relâche les jeunes dramaturges de l’Angleterre. Si le plagiat constituait une fatigue, les fournisseurs de l’Olympic-Theatre et de Drury Lane seraient juste autant épuisés que ceux de l’Ambigu et du Palais-Royal.
Le grand Dickens, aidé de M. Wilkie Collins lui-même, n’aboutit qu’à V Abîme, un mélodrame joué, il y a quatre ou cinq ans, au Vaudeville. Le sympathique respect des Français pour un beau génie empêcha seul cet Abîme d’engloutir ses auteurs.
Il faut bien le dire en finissant, le procédé employé par M. Wilkie Collins, dans sa dernière œuvre, n’est pas une découverte. On leur trouve toujours, à tous, une belle barbe blanche, derrière leur masque, à ces fameux procédés nouveaux. Ce moyen, en apparence original, de marquer le progrès de l’action et d’en distribuer les rôles, ces dépositions successives des personnages (à l’instar des appels de témoins dans une cause cri-
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minelle), transportés sur le terrain de la fiction romanesque , ne sont guère qu’une variété du roman épistolaire.
En somme, nous nous expliquons facilement le succès que la Femme, en blanc a obtenu en Angleterre, par le côté énigmatique de l’action, par ce je ne sais quoi d 'admis et de littérairement national qui saute aux yeux dans le groupement des personnages... Et puis, un roman qui fait surgir des paris, cela vous dit tout. Son succès, en d’autres pays, tient à des raisons et à des mérites plus vrais et plus durables, c’est-à-dire une forme expressive et savante, et des personnages qui saisissent notre esprit, plaisent à notre cœur et habitent notre mémoire.
J’ajoute un post-scriptum à cette étude écrite en 1863. Malgré la trop grande importance attachée par lui à cette prétendue découverte d’un procédé nouveau pour la fabrication des histoires à sensation, Wilkie Collins, l’ami et le collaborateur de Dickens, avait, en somme, produit dans la Femme en blanc, par où il se fit connaître en France, une œuvre remarquable dont le succès s’est soutenu. Depuis, M. Wilkie Collins est devenu un auteur en vogue chez nous, et, tout récemment, notre première librairie, si préoccupée de sa collection d’auteurs étrangers, lançait le même jour un volume de Longfellow et deux volumes nouveaux de M. Wilkie Collins : Mari et femme et Madame ou ma-
WILK1E COLLINS.
demoiselle ? Le premier de ces ouvrages, et de beaucoup le plus considérable, traite dans une action fort émouvante et pleine de surprises, d’un cas de mariage à l’écossaise. L’un des principaux personnages du récit, Geofïrey Delamayn, est, par certains endroits, une création très moderne et très remarquable. Au fait, je n’ai pas vu dans un autre livre la vraie jeunesse anglaise, et posée aussi courageusement. L’autre ouvrage : Madame ou mademoiselle ? suivie d 'Un drame dans la vie privée, se lira aussi avec plaisir. Même dans ce cadre étroit de la nouvelle, M. Wilkie Collins sait faire tenir l’intérêt, l’étonnement, et se mouvoir des êtres animés de passions diverses.
SUR L’ANGLETERRE
La vieille Angleterre, si éloignée de nous par quelques lieues seulement, produit une impression étrange, et grave une empreinte ineffaçable sur ceux qui l’ont, non pas traversée en courant, mais pratiquée dans son intimité. Nous ne serons pas démenti par un seul des Français qui ont, ainsi que nous l’avons fait nous-même, passé une année au sein de l’Angleterre , en communion avec ses mœurs et son âme, à son foyer, à sa table et dans son lit. En fait, nous nous intéressions principalement aux traits populaires et aux choses de la littérature. Et toutefois, la sensation première qui s’est prolongée chez nous jusqu’au delà de seize années, ce fut une joie, un bien-être de liberté, qui brille là-bas sur le front des citoyens comme une sorte de soleil intérieur, remplaçant l’autre soleil absent... tandis que chez nous, hélas! les choses les plus naturelles ont couleur de haine, se font devises de révolte, et se prononcent avec colère.
SUR L’ANGLETERRE
Un pareil sujet nous entraînerait trop loin si nous cédions à la tentation de le creuser, au lieu de nous borner à l’indiquer. D’ailleurs, l’impression dont nous parlions en commençant est aussi mêlée que le sujet est complexe dans son apparente unité, et cela est parfaitement exprimé dans la première ligne du volume que nous vous annonçons : « Les grandes nations naissent du mariage de plusieurs races, elles sont comme ces beaux bronzes où entrent beaucoup de métaux. » L’Angleterre a le don de déconcerter encore l’observateur le mieux instruit, par cette combinaison d’archaïsme et de progressivité, de pratique morne et dure et de rêveuse sentimentalité qui lui est propre, par son culte parfois routinier du passé et son amour des innovations... par son sentiment du home, et son goût proverbial pour les expéditions aventureuses. Cette nation de marchands de laine et de fabricants de machines s’est incarnée dans un poète, le plus grand poète du monde, il est vrai. Elle appelle Shakespeare le premier des Anglais. Elle vit par l’atelier, mais elle vit dans les forêts, sur la mer, sur les montagnes. Lorsqu’à l’entrée de la jeunesse, j’aperçus pour la première fois les fameuses côtes blanches, je fus envahi d’émotions inexprimables. Depuis, je me suis entretenu avec un nombre incalculable de voyageurs de mon pays, et j’ai pu reconnaître que, sauf l’Italie, nulle contrée ne lègue à ses visiteurs un souvenir plus opiniâtre. Aussi bien, le
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sombre Alfieri disait que l’on ne pouvait vivre qu’en deux pays : l’Angleterre et l’Italie.
C’est là une boutade d’ennemi affiché de la France, que je suis loin d’estimer. La France est exquise et gracieuse, policée et enthousiaste entre toutes les nations... mais, il y a de terribles mais qui sont comme la rançon de ces grandes qualités. Elle charme... mats il semble que l’on n’ait pas confiance en elle. Après ces explications, on admettra qu’un goût assez vif nous porte vers tout ouvrage destiné à nous exposer le mécanisme des institutions et des mœurs de l’Angleterre.
Au siècle dernier, le Français qui ait à notre gré le mieux parlé de nos voisins, c’est Montesquieu... Il l’a fait en notes rapides, aiguës et d’une parfaite justesse d’observation.
Un peu plus tard, le duc d’Orléans, grand-père du roi Louis-Philippe, introduisit dans le high lije du temps quelques façons rapportées d’outre- Manche...maisla chose resta sa ns nulleimportance, au point de vue de la connaissance plus intime de voisins objets d’une haine légendaire. Je ne parle pas de la période révolutionnaire. Chose étrange... la période de l’émigration, qui aurait dû nous léguer quantité de mémoires, est, à notre connaissance du moins et sauf quelques pages de Chateaubriand, sauf d’autres mémoires moins célèbres et des correspondances presque inédites, à peu pi’ès stérile.
Sous l’Empire, et durant vingt-cinq années au
SUR L'ANGLETERRE
delà... nous en sommes, et nous voulons nous en tenir à la perfide Albion. II y avait peut-être du bon dans cette note... mais rien ne dure de ce qui est exagéré.
De nos jours, un Américain, M. Emerson, le célèbre auteur de Représentative men et de Conduct of life, a écrit sous ce titre : English Traits, une série de chapitres pleins d’humour et de renseignements, et qui nous en apprennent beaucoup dans leur forme condensée, sur la terre et la race anglaises, sur ses aptitudes et ses façons, sur l’aristocratie, sur la richesse publique, sur la religion, la littérature et les universités en Angleterre
Plus près de nous encore et chez nous même, l’on peut citer un assez intéressant voyage en Angleterre de M. A. Michiels ; puis les Anglais chez eux, et Londres il y a cent ans, de Mi Francis Wey ; puis l’Angleterre et la vie anglaise, de M. Esquiros que j’aime décidément mieux en rédacteur de Revue qu’en préfet. M. Hector Malot a écrit, en 1862, un volume intitulé : la Vie moderne en Angleterre... Il y a deux ans, M. Taine a ajouté comme post-scriptum à sa belle histoire de la littérature anglaise un recueil de Notes sur l'Angleterre, qui ne seront pas un des moindres titres de cet éminent esprit.
Enfin, M. Auguste Laugel a fait paraître chez Hachette, sous ce titre : l’Angleterre politique et sociale, quelques-unes des belles études par lesquelles il s’est fait remarquer entre les rédacteurs
SUR L’ANGLETERRE
autorisés de notre principale Revue. M. Laugel, auteur des Grandes figures historiques, est le secrétaire d’un haut personnage, qui, dans une récente élection académique, a montré que les princes ne sont pas tous des ingrats.
Je ne suivrai point page par page M. Laugel dans ses observations sur les caractères de la race anglaise et du protestantisme, sur l’aristocratie anglaise, son origine et son caractère, sur la Chambre des communes et le gouvernement parlementaire, sur la formation des mœurs politiques, sur le peuple et les questions sociales, sur la politique coloniale...
Toutes ces observations, présentées dans un langage élégant, spirituellement imagé et d’une clarté parfaite, révèlent chez leur auteur, vis-à-vis de l’Angleterre politique et sociale qu’il nous expose, un penchant à la sympathie, voire même à l’admiration, qui n’est pointexempt de terreurs, s’il abandonne le présent pour interroger l’avenir. Les études spéciales de M. Laugel, ses alliances, ses amitiés, ses relations, donnent autant de saveur que d’autorité aux divers chapitres énumérés plus haut.
LORD BYRON
Le plus grand poète de la moderne Angleterre, celui qui, dans le glorieux chœur formé de Gœthe, de Walter Scott, de Hugo, Lamartine, Heine et Musset, chante d’une voix à part un air sinistre et amoureux, Byron a laissé jusqu’à l’heure où nous écrivons, c’est-à-dire plus de cinquante ans après sa mort, un nom et une œuvre (une œuvre encore vivante), double legs plus rare qu’on ne croit. Songez pour combien de livres les bibliothèques sont d’inviolables tombeaux ! C’est un peu grâce à la France et à l’Allemagne que l’illustre Anglais n’a point pour unique cortège chez les morts l’écho des mensongères histoires et les hypocrites répudiations de sa patrie. A la France qu’il aimait, Byron, gloire française , est redevable d’un culte fidèle, qui, inauguré quelques années avant le mouvement romantique, consacré par les beaux vers de Lamartine, entretenu par le lyrisme exalté et mélancolique de la génération de 1830, popularisé par l’adaptation plus ou moins habile au
LORD BYRON
théâtre de quelques-uns de ses poèmes, n’a pas dit aujourd’hui son dernier mot, témoin le livre qui nous occupe. Naguère encore, il s’est vu sous la plume de M. Taine l’objet d’une étude très noble, très hardie, extrêmement riche de citations textuelles, sobre et rapide dans la partie biographique, mais au total si complète, que toute autre histoire de la vie du poète, et surtout de son origine et de ses premières années, ne saurait que s’inspirer de ces quelques pages et en être la paraphrase.
Avant M. Taine, lord Byron avait eu parmi nous quantité de biographes, de traducteurs, de portraitistes dont les travaux ne sont pas à dédaigner, pour avoir précédé la notice très remarquable qui clôt le troisième volume de l 'Histoire de la Littérature anglaise.
M. Taine, si franc admirateur de la Chartreuse de Parme et des Promenades dans Rome, ne pardonnerait à personne de ne pas nommer Stendhal en tête de ceux qui ont le mieux parlé de lord Byron. Que serait-ce, si, aux témoignages que l’imprimerie sauvegarde, nous pouvions réunir tous ceux que la conversation a emportés... et quelle conversation! Celle de Mme de Staël qui entoura Byron désolé, de l’amitié de son grand cœur et des consolations de son admirable esprit, dans le temps même où l’Angleterre prodiguait d’étonnants outrages à l’un de ses plus illustres enfants. Injustice inouïe, brutalité sans pardon, qu’une nation
LORD BYRON
a cru effacer en essayant la conspiration de l’oubli autour du nom d’un homme!
Une question, en apparence impossible à résoudre, si l’on n’entre en de longues explications de climat et d’école, Gœthe semble l’avoir résolue par une image, dans cette seconde partie de Faust, qui occupa les dernières années de sa vie.
Les amours de Faust et d’Hélène viennent de donner naissance à Euphorion. A peine l’enfant est-il sorti du sein de sa mère, qu’à la vive et poignante inquiétude de ses parents, il saute, il s’envole, il gravit les rochers, il tend, selon ses propres paroles, à tous les vents... puis il se lance dans les airs... Ensuite, un beau jeunehomme, nouvel Icare, tombe aux pieds d’Hélène et de Faust, son visage rappelle des trails connus.
L’invocation directe qui suit rend encore plus clair ce symbolisme déjà fort transparent. Que l’ombre de Byron s’apaise ; nulle autre ombre ne fut jamais glorifiée par une plus haute louange. La renommée du poète est sous bonne garde. Jamais non plus la grande critique et le lyrisme épique de Goethe, avec un accent d’émotion inexprimablement rare chez ce froid génie, ne se sont fondus en une image plus juste et plus séduisante à la fois que celle de cet Euphorion.
Ce n’est pas le nouvel historien de Byron qui se plaindra de nous voir donner ces développements aux plus illustres et aux plus durables d'entre les hommages rendus à celui qu’il vient célébrer à
LORD BYRON
son tour avec un zèle communicatif. Sans déclamation ni paradoxe, il ne songe qu’à dorer s’il se peut d’un rayon nouveau le diadème déjà légendaire, de génie, de malheur, de souffrance et d’amour, fixé à ce front de poète maudit. Son récit manque un peu de largeur à la vérité, mais il est bien conduit, instructif et sympathique. Seulement il est regrettable que M. de Lescure n’ait point fait intervenir d’une manière plus révérencieuse dans son récit, et en la reproduisant in extenso, la belle épître de Lamartine qui échauffa Musset, et lui en inspira une autre également belle, adressée celle-ci à Lamartine. Je voudrais que les critiques s’habituassent à plus de respect envers les poètes. Quand tout le reste disparaît, se transforme ou s’oublie, la vraie poésie reste, et un beau vers règne toujours quelque part.
M. de Lescure prend lord Byrondèsses origines les plus reculées et ne remonte pas moins haut que Ralph de Burun pour expliquer le chantre de Lara. Ce n’est là qu’un acte de foi dans la fameuse théorie qui a privé M. Taine d’un prix académique. Puis il nous dit l’enfance du poète, son chagrin amer d’une infirmité à laquelle il doit en partie son douloureux prestige. On sait que le premier éveil du cœur ne fut pas moins précoce chez lui que le premier baiser de la Muse, et l’émouvante histoire de ses tristes amours a une chronologie comme la liste de ses œuvres. De 1809 à 1811, Byron quitte l’Angleterre et va séjourner
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tour à tour à Cadix, Séville, Malte, Janina, Athènes, Smyrne, Constantinople, qu’à peu près dans le même cercle d’années devaient aussi visiter Lamartine et Chateaubriand. Il était alors au faîte de sa gloire et de son prestige. On vit une pai.resse d’Angleterre, une des étoiles les plus radieuses du firmament aristocratique anglais, lady Caroline Lamb, braver et délier un irréparable scandale pour s’attacher au poète qu’elle devait bientôt par sa violence lasser jusqu’à l’horreur, jusqu’à la guerre déclarée, bien plus... jusqu’au mariage... avec une autre. Vautre fut cette lady Byron, à la renommée antipathique. Rigide et vertueuse, soit... mais elle honore peu l’honnêteté. Quelle fatalité entraîna Byron dans ce mesquin purgatoire! Mieux valait l’enfer où le consumaient ses colères contre lady Lamb ! Lady Byron vivait encore, il y a peu d’années; lady Lamb mourut de douleur, après avoir vu passer à travers les grilles de son parc le char funèbre qui rapportait, en Angleterre, les restes de lord Byron. Dans le chœur des amitiés historiques de lord Byron, outre Mme de Staël et lady Morgan, il faut citer lady Blessington (voir the Idler in Iialy). On doit passer sous silence Thomas Moore... mais non point Samuel Rogers, banquier-poète (mort le jour où nous mettions pour la première fois le pied à Londres), ni Walter Scott, ni surtout lord Macaulay, le grand artiste en essais.
C’est un regret pour nous de ne pouvoir analyser ici, dans le détail, la belle étude de Macaulay
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sur Byron, où brille parmi tant d’autres mérites une haute et définitive impartialité, qui vous frappe comme un arrêt de la grande histoire, sans entraver les allures libres, personnelles et même familières de l’article de Review. Tout Byron, avec la société contemporaine et l’air ambiant, tient là en trente pages. J’y ai relevé des morceaux de premier ordre sur la correction.
On dira de Byron, adamastorpoétique, que jamais la flamme sacrée ne s’alluma plus dévorante dans un sein plus prêt à en être brûlé. La Muse anglaise' qui aime dans Chaucer son père, qui salue dans Shakespeare son roi, pleure dans Byron l’enfant gâté, qui fut son plus bel amant; l’enfant prodigue qui la fit sa riche héritière.
Puis nous assistons aux débuts du poète à la Chambre haute. Il y prononça son premier discours (maiden speech), le 27 février 1812, dans la fameuse discussion * on the frame-ioork bill. Malgré son succès, il ne devait plus prendre la parole parmi ses pairs que deux fois, le 21 avril 1812, à propos de la motion du comte de Donoughmore, et le 1er juin 1813, sur la pétition du major Cartwright. Il est regrettable que le nouveau biographe du grand poète n’ait pas sacrifié une vingtaine d’anecdotes très connues et déjà publiées partout, à une traduction de ces trois discours; ils eussent tenu dans vingt pages et méritaient cet honneur. D’ailleurs, à cet endroit, le récit de M. de Lescure devient fort attachant. On
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voit, avec une étrange sollicitude et un anxieux étonnement, Byron tourner autour du mariage, puis le cercle de ses évolutions se resserrer... et la victime tomber dans le gouffre. La destinée de certains poètes est elle-même un drame aux péripéties plus imprévues que tout ce qu’ils ont pu rêver.
M. de Lescure esquisse avec l’art le plus discrètement timide un portrait réservé pour le pinceau de Sainte-Beuve, celui de la Béatrice, qui enchanta les dernières heures d’exil de cet autre Dante, nous voulons dire la comtesse Guiccioli, dont l’influence heureuse sur Byron est désormais une vérité historique ratifiée par des preuves immortelles, et contre-signée de l’affirmation du grand Walter Scott, dans un témoignage précieux, encore bien que la forme en soit indolente et bourgeoise.
Vers l’année 1867, nous étions en rapports d’amitié familière, avec une célébrité du corps médical parisien, demeurant rue de Londres. Chaque jour, après sa consultation, le docteur M... venait nous prendre, ou bien nous allions passer une heure chez lui. De son appartement, qui donnait sur la rue, on avait pour horizon les fenêtres ordinairement closes d’un hôtel situé de l’autre côté de la rue. Un jour, le docteur nous dit: « Si ces fenêtres s’ouvraient, vous auriez chance d’apercevoir une vieille dame bien inté-
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ressante. C’est la célèbre ex-comtesse Guiccioli, la muse de lord Byron expirant, présentement la marquise de B... »
Vers le même temps, il parut deux gros volumes intitulés : Lord Byron , dans le genre de Victor Hugo raconte par un témoin de sa vie, et que l’opinion attribua à la comtesse-marquise. D’ailleurs, le vent était alors au poète de Don Juan . En 1863, M. de Lescure avait publié un Lord Byron , histoire d'un homme dont nous avons assez longuement parlé dans la Revue de l'Instruction publique . Notre généreuse France a produit assez d’éloquents panégyristes de l’illustre Anglais pour qu’on ait le droit d’appeler Byron, dans ce sens du moins, une gloire française.
Un nouvel historien vient encore de naître chez nous du poète anglais. Une grande librairie a publié récemment un volume bien accueilli, sous ce titre : la Jeunesse de lord Byron , par l’auteur de Robert Emmett. Cette désignation à l'anglaise cacherait, nous dit-on, le nom de Mmela comtesse d’Haussonville, petite-fille de Mme de Staël. Si ce renseignement, que nous avons lieu de croire tout à fait exact, ne l’était qu’à demi, cela ne ferait de mal à personne et n’enlèverait rien au mérite d'un livre charmant, plus nourri de pensées fortes et justes que le grand nombre de nos publications, et tout éclairé des sympathies ingénieuses que le cœur et la plume d’une femme d’élite savent seuls éprouver et traduire. L’auteur de Robert Emmett a cultivé chez
LORD BYRON
nous avec succès un art tout à fait anglais, celui de ces biographies au jourle jour, où rien n’estoublié, sauf l’amorce du scandale et la curiosité honteuse. Hier encore, l’Angleterre nous envoyait un spécimen typique de cet art national pour elle, dans le volumineux travail où John Forster, suivant heure par heure Charles Dickens, nous fait voir clair dans l’homme, dans ses œuvres et dans son âme, comme à travers une pièce d’horlogerie savamment démontée. Le nouvel historien français de lord Byron n’est pas si minutieux. Toutefois, il ne nous laisse rien ignorer de l’enfance et de la jeunesse de son modèle. Nerveux, irritable, hautain, mais généreux, sensible à l’amitié, altéré d’amour... déjà tout éclairé de ce soleil de gloire, dont le premier nyon est si doux, a dit Vauvenargues, tel nous apparaît Byron dans ce remarquable volume d’un accent tout particulier, chaleureux et raisonnable à la fois.
HISTOIRES D’ANGLETERRE
Que M. Guizot eût qualité pour écrire l 'Histoire de France, cela nous paraîtrait (à défaut des autres témoignages qui sont abondants) suffisamment prouvé par le succès sans pareil d’une œuvre destinée au leçons fugitives et journalières de jeunes enfants, et qui va rester comme un livre durable à la portée de tous les âges et de toutes les classes. Antérieurement à celte publication, on déclarait que M. Guizot était mieux qu’aucun autre Français outillé, comme on dit, pour écrire Y Histoire d’ Angleterre. Il semblait également bien armé et préparé pour une telle œuvre, par la direction de ses études, la tournure naturelle de son esprit, les premiers travaux de sa plume, les préoccupations de toute son existence et les trésors de sa mémoire.
En outre, les grands emplois de sa vie politique, ses hautes relations, son nom mêlé chaque jour aux débats parlementaires et aux affaires diplomatiques de nos voisins, donnaient à M. Guizot pour écrire l 'Histoire d'Angleterre une autorité que nul n’aurait contestée, ni prétendu égaler parmi nous.
HISTOIRES D'ANGLETERRE
On peut dire qu’il avait annoncé et fait espérer cette histoire, non point tant par ses travaux sur Shakespeare, que par un grand nombre d’ouvrages dont le sujet était puisé aux annales anglaises et à la biographie de personnages célèbres de ce pays.
M. Guizot était exceptionnellement riche de souvenirs et de documents sur ce sujet. Aussi, lorsque M. Taine écrivit sa grande Histoire de la Littérature anglaise , il la dédia à M. Guizot, dont les entretiens, les conseils et la bibliothèque iul avaient été d’un grand secours.
Après leur propre histoire, et presque inséparablement d’elle, aucune histoire ne saurait égaler en intérêt pour nos Français celle d’Angleterre, non seulement à cause des relations qui, pendant la paix ou la guerre, ont, à travers les siècles, uni les deux pays, mais à cause aussi des sources singulièrement romanesques de cette histoire, qui ont permis à un Shakespeare, à un Walter Scott d’y tremper leurs génies profonds, fertiles et pittoresques. Richard Cœur-de-Lion est légendaire et sympathique chez nous comme une ligure nationale. Guillaume le Conquérant, Plantagenet, Tudor, Guerre des deux Roses, tous ces noms-là ont pour nous odeur et consonnance romantiques.
Certes et malgré tout, ce vieux levain de jalousie et de rancune existe encore, et il se traduit chez nos voisins en témoignages qui seraient odieux s’ils n’étaient puérils. Nous venons d’achever avec indignation le dixième volume d’un ouvrage
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anglais où un historien officiel de la guerre de Crimée prèle uniformément et avec une lourdeur cruelle à l’armée française un rôle effacé, gênant, presque honteux, tandis qu’il nous présente dans l’armée anglaise, depuis son chef jusqu’au dernier fifre, une légion de héros et de sages. Je ne reviens pas de ma surprise devant le silence de tout notre pays envers le condamnable pamphlet de M. Kinglake. Il n’y a point à craindre avec M. Guizot de ces grossièretés. C’est un esprit du genre grave avec sérénité et grandeur.
Cette Histoire d’Angleterre, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’avènement de la reine Victoria, a été, comme l’Histoire de France, racontée par M. Guizot à ses petits-enfants, et ces précieuses leçons ont été recueillies par Mm.e Cornélis de Wilt, née Guizot, la digne tille de l’auteur.
La première partie de l’ouvrage, depuis Jules César jusqu’à Édouard III, est d’une clarté grande et rare. Vient ensuite la période la plus tragique, la plus mouvementée et, si l’on peut dire, la plus romanesque et la plus théâtrale de cette histoire que Shakespeare a pu introduire dans son drame sublime sans rien changer parfois à la vérité brutale des faits, qu’il relève seulement de sa poésie grandiose et de sa philosophie incomparable.
La guerre de cent ans, les luttes de la rose blanche et de la rose rouge, les Tudor, Henri VIII et Wolsey, telle est la matière de ces chapitres émouvants.
HISTOIRES D’ANGLETERRE
Plus près de nous, on remarque des pages de premier ordre, consacrées à Jacques Ier, à Charles Ier et à la guerre civile, à Cromwell, à Charles II, à Jacques II, à la fondation du gouvernement parlementaire sous Guillaume et Marie, à la reine Anne et aux Quatre Georges, sur lesquels Thackeray a écrit une centaine de pages, d’une intensité de coloris extraordinaire.