‹ Chez les anglaisChapitre 25 sur 29 · SUR JANE GREY · texte numérisé non relu

SUR JANE GREY

Les documents, manuscrits ou pittoresques occupent une place considérable dans la nouvelle œuvi’e de M. J.-M. Rargaud, auteur d’un Voyage en Danemark, d'une Histoire de la Liberté religieuse, en quatre volumes, et d’une Histoire de Marie Stuart, par laquelle il est surtout connu, et où il a mis beaucoup de sentiment et de chaleur poétique. Le même caractère distingue son dernier ouvrage ; Jane Grey n’y est pas un sujet, mais une héroïne, « belle, savante, modeste, et en tout, comme dit Platon, possédée d’un dieu», c’est l’épigraphe du livre. Mais l’auteur ne s’est pas fié aux seuls mouvements de sa sensibilité d’une admiration instinctive et d’une vive sympathie morale, pour entre-

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prendre cette histoire de Jane Grey, dont les deux tiers (ceci est un léger excès) sont consacrés à Henri VIII et aux origines de la Réformation anglaise. M. Dargaud a vécu familièrement avec les portraits d’Holbein, à Windsor, et à Hampton- Court; il a interrogé à son aise la galerie de M. Fourniols et les cartons de MM. Gigoux et Alfred Dumesnil. Ensuite, jaloux d’unir l’autorité intellectuelle à l’exactitude pittoresque, il a lu les Actes publics d’Angleterre, recueillis par Thomas Rymer ; Histoire du règne de Henri VIII, par messire François Bacon. Il a relu Bayle, Du Bellay, Brantôme, Bossuet, Burnet, Cavendish, Érasme, les dix-sept lettres de Henri VIII à Anne Boleyn, Gaillard, Godvvin, Gueudeville, Heylin, Daniel, Mézeray, Anquetil, Sismondi, Martin, Voltaire, Guizot, Rapin de Thoyras, Hume, Lingard, the journals of lhe house of Lords, le père d’Orléans, les papiers Granvelle, Roscoe, Strickland, Strype, deThou, Turner, les fragments littéraires de lady Jane Grey, Audin, Ascham, Fox, Holinslied, Noailles.

Il a lu trois tragédies :

Jane d’ Angleterre, par Gauthier de Costes, seigneur delà Calprenède ; Jane Grey, par Nicliolas Rowe; Jane Grey, par Mme de Staël. Toujours inassouvi, M. Dargaud a luencore : Edward Young, Alexander Chalmers, Bullinger, Doin et Harris Nicolas.

Ce serait faire un mauvais usage de la plume que de traiter sans grand respect et sans la franchise du vrai respect le courageux homme de

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bonne foi qui s’est plongé en de si profondes et souvent froides sources, par amour pour la vérité. Que M. Dargaud soit loué d’avoir osé donner cet exemple à une génération qui, après s’être effrayée des grands labeurs et des inquiètes désolations de la pensée, aujourd’hui ne veut plus qu’en rire.

L’historien actuel de Jane Grey est doublé d’un amant-poète qui a fait de son livre l’in memoriam d’un chevaleresque pèlerinage aux lieux où vécut sa dame, à Bradgate, proche de Charnwood, Bradgate, « dont l’herbe recouvre des médailles ». Jane Grey était de sang royal, elle était la petitefille de Marie d’Angleterre, sœur de Henri VIII et seconde femme de Louis XII. Louis XII mourut de la passion qu’alluma en lui cette Anglaise, qui soupirait pour Charles Brandon.

Malgré leur trop d’étendue, je fais grand cas des pages que l’auteur a . écrites sur Henri VIII, qu’il nous présente sous son aspect doublement sanguinaire de théologien et de voluptueux; il nous retrace tour à tour avec grâce et vérité la royale Catherine d’Aragon , la jolie Anne de Boleyn, l’ineffable Jeanne Seymour, la pure et correcte Allemande Anne de Clèves, la folle de son corps Catherine Howard, l’adroite Catherine Parr. Cette dernière sut éviter l’échafaud, mais non les infidélités de son second mari, Thomas Seymour, qui séduisit, dit-on, sous le toit conjugal, celle qui devait être la grande Élisabeth. C’est auprès de Catherine Parr, animée pour elle de la plus vive

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amitié, que Jane Grey, petite-fille de Marie d’Angleterre, passa quelques années de sa jeunesse à Wite-Hall, à Hampton-Court ou à Greenwich. Mais c’est à Bradgate que s’écoula la plus considérable et la meilleure partie de la vie de Jane Grey, « vie si courte et si pleine ». On pressent le martyre au terme prochain de cette austère jeunesse, si peu jalouse des splendeurs de la cour et toute possédée par l’étude.

M. Dargaud a déployé un art extrême en allumant en nous, comme ferait un éclair soudain, une absolue et tendre admiration pour Jane Grey, juste au moment où nous allions lui reprocher d’avoir donné toute son âme à Platon. Il était temps qu’on nous représentât cette jeune fille, oubliant ses livres, les dissertations d’Aylmer et d’Aschâm, les lettres de Bullinger, et « plaçant son bonheur dans le tourbillon de poussière qui enveloppait les rudes seigneurs, parmi lesquels elle devinait Guildford ». Celui-ci , qui devint son époux, était fils du duc de Northumberland et frère de ce Bobert Dudley, comte de Leicester, qui depuis... Le récit des intrigues de Northumberland, de la courte élévation de Jane Grey et de son trépas, que le mot héroïque ne louerait qu’imparfaitement, est des plus saisissants. A propos des réformateurs allemands, le lecteur remarquera une savante digression sur Leibnitz, Schelling, Ficlite, Hégel et Kant.

A la page 273, il s’est glissé une petite erreur.

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Il s’agit du comte de Surrey, fils du duc de Norfolk. « C’était, nous dit M. Dargaud, un brave lord et un poète éminent. Ses ballades, où il célébrait la fée Géraldine couchée parmi les fleurs, ses sonnets... étaient fort à la mode... » Géraldine embellissait très bien le monde réel de sa présence. Elle était la très vivante bien-aimée et la fidèle inspiratrice du noble Surrey, lequel 11e fut pas seulement un poète éminent, mais celui des poètes anglais (après Chaucer), à qui la littérature anglaise a le plus d’obligation; ainsi l’affirme Andersen. Surrey ne fut pas seulement auteur de sonnets tendres, il fut le premier qui écrivit des sonnets anglais ( Southey ). Géraldine 11e saurait être appelée une fée que métaphoriquement. 11 faut en croire le témoignage de Surrey lui-même, qui nous dit : « Sa noble race vient de Toscane... L’île occidentale, dont le doux rivage fait face au rocher de ' Camber, lui donna sa vive chaleur. Elle fut nourrie de lait d’un sein irlandais; sa figure est rayonnante, son nom est Géraldine. »

Pour conclure, nous applaudirions sans réserve cet honorable et scrupuleux travail, si une langue monotone, et fréquemment embarrassée d’images dans le goût suivant : Braclgate ou la Végétation des Décombres est l’emblème de l’espérance qui ne trompe point, ne laissait à désirer un écrivain aussi épris de la simplicité que l’historien l’est de l’exactitude.

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