ET L’ORDRE DÉ LA JARRETIÈRE
La chapelle et la collégiale de Saint-Georges reconnaissentpour leur fondateur le roi Édouard III, aidé de Wykenham, évêque de Winchester, qui a attaché le nom de sa ville épiscopale à l’une des
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tours du château de Windsor. Déjà, depuis Henri Ier, dans le voisinage immédiat des appartements royaux, il existait une église placée sous l’invocation de la Vierge et de deux saints : Georges de Cappadoce et Édouard-le-Confesseur. Édouard III, dans la vingt -deuxième année de son règne, refonda la chapelle et le couvent, tripla le nombre des chanoines attachés au culte et institua une subvention annuelle destinée aux réparations et embellissements de l’édifice. L’employé chargé de surveiller les travaux de reconstruction, avait nom Geoffroy Chaucer. La poésie anglaise honore en lui son père, comme elle salue son roi dans Shakespeare.
Clément VI, alors exilé à Avignon, bénit et confirma par lettres patentes l’entreprise d’Édouard. D’après Holinshed, la restauration de Saint-Georges fut célébrée en 13à9 par une procession d’un éclat sans précédents des joutes, des banquets, des festivals sans nombre. Chaque point de la terre que je foule a été le témoin de grands coups d’épées et le confident de belles larmes. Après six cents ans, l’air qu’on y respire est encore imprégné de je ne sais quel parfum d’amour et de bravoure, et quand souffle la brise des soirs d’été, l’écho semble y murmurer des fragments de chants guerriers et de tendres romances.
Dans ce temps-là, les messircs passaient de longs jours à genoux aux pieds des belles dames, et lorsqu’ils s’en relevaient pour s’aller battre
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comme des lions, et jouer dix fois leur vie dans les tournois, la reine de beauté leur permettait quelquefois de lui baiser la main. Nous avons changé tout cela au grand plaisir des demoiselles bizarres que l’on aime aujourd’hui.
Peu de temps avant la confirmation solennelle, par bulle pontificale, de la nouvelle chapelle de Saint-Georges, le roi donna à ses chevaliers, à ses nobles et à leurs femmes, une grande fête qui se termina par un bal somptueux. La comtesse Jeanne de Salisbury, en dansant avec Édouard, qui ressentait pour elle un de ces amours respectueux inventés par la chevalerie, laissa, à sa grande confusion, tomber sa jarretière en velours bleu. Le roi s’empressa de la ramasser. La comtesse rougit, et le roi vit messieurs les courtisans occupés à sourire, de ce sourire de courtisan qu’on n’a jamais pu classer. « Messieurs, leur dit-il, honni soit qui moi y pense ! »
Voilà la tradition la plus répandue; elle n’est pas arrivée jusqu’à nous sans se grossir en chemin de quelques variantes. Selon plusieurs, le roi se serait abstenu de rendre la jarretière à la comtesse. Messieurs les courtisans ayant regardé comme une excellente facétie ce petit vol familier, le roi leur aurait dit la phrase célèbre déjà citée, en ajoutant que cette jarretière deviendrait bientôt un insigne de si grand honneur qu’il n’était personne autour de lui et ailleurs qui n’ambitionnât* avant toutes choses, d’en être décoré.
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Selon d’autres, l’ordre de la Jarretière tirerait son nom et son origine de ce fait que jarretière (. garter ) fut le mot d’ordre adopté par Édouard à la bataille de Crécy.
Enfin, d’autres encore, affirment qu’en Palestine Richard Cœur-de-Lion faisait porter à ses braves chevaliers, pour les distinguer, une petite bande de cuir autour de la jambe ; et dans la suite des âges, on aurait élevé à la hauteur d’une institution cette consigne royale.
Édouard III, le vaillant capitaine, et l’un des rois dont le cœur fut le plus fier et l’esprit le mieux nourri des traditions chevaleresques, aurait voulu à tout prix, paraît-il, faire revivre les jours d’Arthur et de ses chevaliers ; les mots de Merlin et Table-Ronde faisaient battre son cœur. De là à la tentation de créer autour de sa personne un ordre de chevaliers élus parmi les plus aventureux, il n’y avait qu’un pas, bientôt franchi.
Il reste des gens pour prétendre que le choix de la jarretière comme décoration de l’Ordre serait venu d’une franc-maçonnique analogie entre la forme d’une jarretière et celle de la Table-Ronde. Windsor fut le théâtre de l’institution de cet Ordre illustre et, pour en célébrer le premier jour, un tournoi magnifique, réunit dans celte ville, au retour de la fête de Saint-Georges, en l’an 1345, la fleur des chevaliers de tous les pays de l’Europe, hormis ceux de France, auxquels leur roi ne permit point d’y paraître.
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On y vit éclater à l’envi, pendant quelques semaines, les habits brillants des rois étrangers, les beaux yeux des dames anglaises et le rire sonore des preux.
C’est depuis cette époque qu’une devise française brille sur le blason d’Angleterre.
11 fut décidé, dès le principe, que le nombre des chevaliers ne s’élèverait pas à plus de vingtsix. La nouvelle chapelle Saint-Georges fut témoin de la première cérémonie, où l’on déploya un fort grand luxe; depuis ce temps, les destinées de la maison religieuse et celles du très noble ordre de la Jarretière n’ont pas cessé d'être étroitement unies. Les insignes des braves de très haut lignage admis à en faire partie ne se bornent pas à la jarretière de velours bleu avec agrafe d’or se portant sur la jambe gauche; un costume complet, spécialement réservé d’ailleurs aux solennités de l’Ordre, est de règle et fut exigé dès le début.
Henri VI donna une grande richesse à ce costume, qui se composait primitivement du manteau et du justaucorps, du chaperon, etc., auxquels Henri VIII ajouta plus tard le collier. Les rois les plus illustres de l’Europe ont porté la Jarretière, ainsi que les plus grands généraux, les cousins des rois d’Angleterre et les membres éminents du Conseil royal.
Franchissons d’un coup les règnes troublés de Richard II et d’Henri VI, les luttes, depuis tant poétisées, mais en leur temps si cruelles, des par-
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tisans de la rose blanche et de la rose rouge, le prosélytisme révolutionnaire des disciples de Wickleff, les guerres avec la France et l’épopée merveilleuse de Jeanne d’Arc ; arrêtons-nous au moment où la victoire de Towton a fait du vainqueur, le comte de la Marche, un roi d’Angleterre sous le nom d’Édouard IV (1461). Édouard IV régna vingtdeux ans. Il fit entièrement abattre et reconstruire la chapelle Saint-Georges, et c’est à lui que remonte, sinon la fondation, du moins en grande partie la splendeur de ce temple. Le monarque n’épargna rien pour ajouter à la beauté et à la richesse artistique de son édifice, et c’est sous son règne que fut commencée cette voûte, incomparable de richesse, que l’on a appelée le plus complet modèle de toit gothique. A peu d’années de là, le gouvernement d’Henri VII se montra favorable à l’achèvement des travaux entrepris; c’est à ce roi avare, dit-on, qu’est due la magnifique ornementation intérieure de la chapelle.
En 1642, elle fut pillée par ordre du Parlement, et dépouillée de ses richesses. Charles II; dans les premières années de la restauration, s’empressa de la dédommager de ses pertes. Si la chapelle Saint-Georges présente intérieurement les dimensions de nos plus vastes cathédrales françaises, vue à une assez grande distance et de haut, on la prendrait pour un fragment de la majestueuse façade des Chambres du Parlement, qui décorent une des rives de la Tamise ; c’est le même style
et le même air, la même exquise délicatesse d’accessoires unie à l’imposant ensemble! Elle est actuellement vouée au culte national, mais seulement pour la forme. En effet, bien qu’on y célèbre des offices et qu’on y chante des psaumes, il y a le long des murs et dans les vitraux de chaque fenêtre trop de cimiers, de glaives et d’armoiries pour qu’un bon protestant n’éprouve pas en sortant le besoin d’entendre un second office.
C’est un musée, un très riche musée, mais ce n’est pas une église. Elle est ouverte tous les jours, depuis dix heures du matin jusqu’au coucher du soleil, pour les gens munis d’une autorisation des vergers (massürs).
L’entrée de la chapelle est précédée d’une vaste salle, appelée Saint-Georges Hall. Je pénètre dans le saint lieu ; on y célèbre le service. Un gentleman m’offre de lire avec lui sur un livre de psaumes : je le remercie, et pendant qu’il me regarde d’un air intrigué, j’embrasse d’un long coup d’œil le plafond, le chœur, les suisses. Le vaisseau se divise en deux parties : les stalls, réservées au public et situées en gradins latéraux et le chœur (choir), une merveille. Les vitraux de chaque côté sont séparés par les insignes de l’Ordre et les bannières de ses membres ; sous les vitraux, de petits panneaux courant le long des parois en bois de chêne renferment le nom et les armes de tous les chevaliers vivants ou morts.
Sur ces mêmes vitraux, on voit flotter dans le
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vague du crépuscule, non loin de l’image pâle d’Édouard le Confesseur, celle d’Henri VIII... puis des anachorètes, des saints, des scènes de la Bible, entre autres celle de la naissance du Sauveur. Enfin, au nord, des peintures sur verre d’après les dessins de West. Les piliers qui soutiennent la voûte du comble (main vaulling), sont admirables.
Voici le chœur où a lieu l’installation des chevaliers de la Jarretière. Nouvelles bannières, nouveaux panneaux, abus d’armoiries, de vitraux, de ciselures, de pavés de marbre, et, pour comble, un orgue comme on n’en voit guère, payé trente mille francs par un amateur du nom de Georges III. Sous la galerie que domine cet orgue se trouve le banc de la royauté ; autour du chœur sont les stalls des chevaliers, et à la suite du banc royal les stalls des monarques étrangers, membres de l’Ordre. Chacune de ces stalls se distingue par une répétition de devises et de blasons. La reine d’Angleterre a, près de l’autel, un petit salon orné avec richesse et tout garni en étoffe bleue de la même nuance que celle des insignes de l’Ordre.
Sous l’appartement royal se trouve le tombeau du grand-père des infortunés enfants d’Édouard. Le demi-jour perpétuel qui règne dans cette vieille enceinte n’a point, autant qu’on le voudrait, l’influence mystérieuse des temples gothiques, et cela à cause de je ne sais quelle profusion de marbre blanc tout neuf et de velours rouge à glands d’or luisant. La poudreuse église de Saint-Germain-des-
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Prés nous émeut plus, au point de vue religieux, que Saint-Georges.
Pour qu’un vieux temple ait le prestige d’un vieux temple, il faut que chacune des dalles de son parvis dise aux neveux qu’ici leurs ancêtres se sont agenouillés devant Dieu; à Saint- Georges on ne s’est agenouillé que devant des rois et des reines.
Mais, si l’on se résigne à n’y voir que le reliquaire des traditions chevaleresques, on n’en rencontra jamais de plus éclatant et de plus abondant. Son ensemble gracieux et luxueux forme un admirable contraste avec le rude aspect du château. En sortant de ce temple, continuellement rajeuni, on est surpris d’être introduit dans de vulgaires, agrestes et antiques chapelles, où. gisent de vieux ossements. C’est ce que j’ai le plus remarqué après les sépultures royales. Saint-Georges partage avec Westminster le privilège d’abriter les rois morts, comme Windsor partage avec le palais de Buckingham l’honneur de les loger vivants. Édouard IV et Élisabeth Woodville, sa reine, sont enterrés près de l’autel et de l’autre côté dort Henri VI. Le caveau royal, situé dans le chœur, renferme les restes de Henri VIII, de Jeanne Seymour et le triste cadavre de Charles Ier.
C’est aussi dans l’enceinte de Saint-Georges qu’on a enterré le duc et la duchesse de Gloucester, Georges III , Georges IV et Guillaume IV, Charles Brandon, plusieurs princesses et, entre
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autres, l’aimable et bien aimée princesse Charlotte qui, par son mariage avec un jeune prince alors sans couronne, a fait du roi de Belgique, Léopold Itr, l’oncle de la reine Victoria.
Un magnifique monument en marbre blanc a été élevé à sa mémoire bénie du peuple. Elle est représentée sur son lit d’agonie; un ange emporte au ciel l’enfant qu’elle ne devait connaître que dans un meilleur monde, et l’âme de la mère le suit à travers les espaces, visibles seulement aux yeux des mourants.