Chez les Betsiléos
Malgré la distance qui nous séparait, j’éprouvais comme jadis, le besoin de venir souvent me refaire auprès de toi, et, sans effort, par conséquent sans fatigue, dans l’abandon d’un tête-à-tête maternel et filial, je me laissais aller à te dire les péripéties de ma nouvelle existence de missionnaire, les difficultés de ma vie devenue errante, les aventures de mes excursions, jusqu’aux détails intimes de mes installations rudimentaires, de mes mobiliers préhistoriques, de mes menus simplifiés.
Les grandes considérations, je ne les cherchais pas : dogmatise-t-on avec sa mère? Les études de caractère ou de mœurs, je ne m’y arrêtais qu autant que notre entretien m’y amenait naturellement : s’amuse-t-on à philosopher avec sa mère ? Pouvais-je m appesantir sur les peines nombreuses, mais nécessaires et fécondes, de l’apostolat : aurait-ce été délicat avec ma mère? Taire ce qui m’était personnel, le devais-je lorsque j’écrivais à ma mère? N’était-ce pas, au contraire, ce que tu me demandais sur tout, que je parle de moi, de mes succès, comme de mes ennuis et de ces mille riens, de ces bagatelles qui disent tant au cœur maternel, qui ont tant de prix et d’intérêt aux regards d’une mère?
Transitions, enchaînement des phrases ou liaison logique des idées, variété ou éclat du style, était-ce bien le lieu de s’en préoccuper dans une conversation, dont tout le charme pour nous deux était de nous laisser conduire par les fantaisies, les impressions, les souvenirs ou les mouvements du cœur?
Avais-je à être complet? cherchais-je à tout dire? Autrefois une allusion, un demi mot, un sourire nous suffisaient pour nous comprendre. Et maintenant, ne t’était-il pas facile encore de « lire entre les lignes » et de deviner que ton enfant ne parvenait à renouveler sa joie, son entrain et son courage que dans la pensée de ton affection, dans la conviction qu’en travaillant pour le bon Dieu, il méritait pour toi, en union avec toi et soutenu par tes bonnes prières?
Qui chercherait donc dans ce Journal autre chose qu’une conversation familière avec toi, qui en oublierait l’origine et le but, trouverait sans doute beaucoup à retrancher, beaucoup à ajouter, beaucoup à corriger et il arriverait