PRÉFACE
peut-être, en le transformant tout entier, à en composer une sorte de livre sur la mission du Betsiléo à Madagascar.
Mais non, telle n’a pas été mon intention. Les fleurs que j’ai cueillies, l’ont été dans un petit coin bien restreint du champ immense de la mission Malgache : d'aucunes sont bien fluettes, d’autres paraîtront trop rustiques, ou trop communes, mais mon bouquet est fait, je te l’ai donné, il n’est plus temps de le reprendre; g retoucher, ce serait risquer de l’effeuiller.
Que son parfum un peu sauvage aille réjouir d’autres cœurs. Soit!
Oui, ces écrits que je traçais pour toi, tu veux bien par affection pour mes Malgaches, par délicatesse et par reconnaissance pour mes bienfaiteurs, les communiquer autour de loi, afin de faire participer à ta joie ceux qui par leurs secours, ont voulu partager avec toi, vis-à-vis de ton fils, ta tendresse et la sollicitude maternelles.
Que ces quelques pages aillent donc remercier tous ceux qui sont venus si généreusement en aide à mes grands enfants noirs de la Grande Ile Africaine.
Quelles aillent aussi consoler d'autres mères qui, bonnes et chrétiennes comme toi, ont donné leurs fils à l’apostolat des missions lointaines. Les vies des missionnaires se ressemblent beaucoup : ce Journal leur dira ce que leurs chers enfants n’ont pas eu le temps ou l’occasion de leur écrire.
Quelles aillent préparer d'autres cœurs maternels au grand sacrifice que le bon Dieu s'apprête à leur demander un jour, en leur faisant mieux comprendre, qu’à donner à Jésus ce que l’on a de plus cher, on ne perd rien ni du côté des vraies consolations de ce monde, ni du côté des affections avivées et agrandies par le sacrifice de soi au divin Maître; que se séparer de ses enfants pour en faire des apôtres, ce n’est pas perdre leur amour et leurs tendresses ici-bas, et que c’est encore le plus sûr moyen de les retrouver éternellement au Ciel.
Samedi 23 février 1907.
Henri DUBOIS, S. J.
De la côte à Fianarantsoa.
17 octobre 1902.
Tamatave! Tamatave !... Après nous être embarqués à Marseille le 25 septembre sur 1 ’Oxus, nous voici en présence de la « grande île. » il faut être prêt pour le débarquement. Chacun ramasse ses bagages, ficelle, inspecte, vérifie... Devant nous, la ville s’étale coquettement en demi cercle, on distingue facilement le clocher de la mission. A notre droite un grand bâtiment qui doit être un hôpital, puis le wharf métallique construit en vue de permettre aux navires de débarquer sans encombre leurs marchandises, mais dont il paraît qu’on ne peut pas se servir. La rade est trop agitée et en s’y amarrant on risquerait de s’y démolir. Encore quelques millions de perdus!
Nous attendons d’abord que le médecin ait passé sa visite sanitaire, ensuite que la chaloupe vienne nous recueillir.
L’embarquement sur cette petite chaloupe à vapeur, est peu banal, je vous assure. Il faut pour arriver au but sauter un ou deux grands chalands encombrés de bagages et qui dansent contre le paquebot immobile une sarabande de tous les diables. Quelle gymnastique ! Les poignets secourables d’un lieutenant nous raccrochent au moment plus critique. Nous y sommes! Rien de cassé qu’un verre de lorgnon.
ÎO
Sur le quai un missionnaire nous attend. La maison des Pères n’est pas loin, la table est prête, on dîne gaîment. Nous allons pouvoir jouir en paix de trois jours de repos. Le Pernambuco, vapeur qui doit nous mener aux rivages Betsiléos, notre destination dernière, ne nous prendra que lundi.
La soirée est vraiment calmante. Il fait bon se promener en rêvant dans le petit jardin. D'un côté les enfants des Frères épèlent leurs leçons, de l’autre les fillettes des sœurs chantent en ronde la « mère Grégoire » ou le « petit navire. » Sur le fond grisaille d’un ciel légèrement moutonné, Phébé se lève énorme et rayonnante, la mer, à quelques mètres de nous, s’en vient battre méthodiquement le quai en détonnant chaque fois comme un coup de grand vent. Sur le chemin macadamisé qui nous sépare du rivage, des ombres passent silencieuses car les langues se taisent, et les pieds nus sont muets; par intervalles un pousse-pousse ou un filanjane 1 qui trottent, la petite machine qui siffle en bousculant ses wagonnets derrière elle; au fond, l’immensité de l’Océan coupée çà et là de longues bandes de sable où la vague déferle en étalant ses flocons blancs, les goélettes qui balancent régulièrement les grandes antennes de leurs mâts et enfin debout, comme une muraille, YOxus, ce cher Oxus , qui n’emportera de nous ni regrets, ni amertumes, puisqu’il n’a rien fait pour nous donner le mal de mer et guère fait pour l’empêcher. Il a été cependant l’instrument du bon Dieu pour nous mener à la conquête des âmes. Sachons-lui-en gré et prions un peu pour les pauvres diables de chauffeurs arabes qui à deux sous par jour et à seize francs par mois se tuent à fond de cale pour aller cuire peut-être plus tard dans une autre cale plus méchante encore. Nous sommes les privilégiés du ciel.
Samedi 18 octobre.
La nuit a été bonne, les moustiques nous ont épargné leur chanson et leur poinçon. Le soleil s’empresse de glisser par toutes les fentes de nos cloisons son beau bonjour doré.
Dimanche 19 octobre.
J’ai l’honneur de dire la messe de 4 heures 1/2 du matin. L’église est presque remplie, ainsi qua la messe de 8 heures. Ici les cérémonies doivent être matinales à cause de la chaleur.
A l’école des Frères nous assistons à une répétition de musique : trente instruments à vent tempêtent dans une petite salle. Il faut avoir le
(1) Chaise à porteurs en usage à Madagascar.
DE LA CÔTE A FIANARaNTSOA.
tympan solide. L’accord et la mesure y sont. Un petit bout d’homme frappe dans un coin sur une grosse caisse plus haute que lui. C’est réjouissant.
Les Frères ont environ 3oo élèves.1 Les Sœurs de Saint- Joseph de Cluny ont une école similaire pour les petites filles.
Lundi 20 octobre.
Nous partons en excursion pour la campagne. Chemin faisant l’on traverse le bazar (marché), spectacle curieux et bariolé. Les marchands sont accroupis devant leurs victuailles. Ce sont de petits tas de salade, genre cresson, des crevettes minuscules, des fruits étrangers (pour nous) : mangues, bananes, papayes, etc., des collections de morceaux de viande découpée presque en bouchées, des bibelots de bambou ou de corail. Les acheteurs passent, regardent, s’arrêtent et palpent sans vergogne.
Le chemin nous conduit au cimetière. Sur les tombes indigènes nous remarquons des bouteilles, des chapeaux, des parapluies. Ce sont les objets qui appartenaient au mort. Nous traversons la ville malgache et nous sommes sur les bords du Mongonarèze, le fleuve de l’endroit. Des deux côtés, des arbres; nous voici dans la propriété des missionnaires. Il a fallu de la patience et du travail pour faire pousser un véritable bois sur ce sable deTamatave.
Au retour, dîner d’adieu. On nous fait goûter tous les fruits du pays. La banane ne me dit rien jusqu’ici, je lui préfère une petite noix qu’on appelle lecci. Sous une écorce rugueuse et assez mince, elle renferme une sorte de gélatine blanche un peu acide, figée autour d’un noyau central très dur qu’on n’est nullement obligé d’avaler.
Les porteurs de bagages sont raccolés, non sans peine. Nos soixante colis sont portés au quai, et nous-mêmes vers 4 heures, nous nous tenons prêts à enjamber le bastingage de la chaloupe qui nous conduira au Pernambuco.
C’est fait, et le Pernambuco ouvre ses flancs pour nous recevoir. En voilà pour deux nuits et un jour.
21 octobre.
Pour rouler et nous rouler, je ne connais pas mieux que ce bateau. Nous faisons autant de chemin à droite et à gauche qu’en avant. On souffre moins du mal de mer, mais on n’en est pas moins fatigué. La
(1) C’était en 1902. Depuis lors des mesures persécutrices ont frappé ces écoles comme celles de France.
mer fait pourtant tout ce qu’elle peut pour être sage. Nous stoppons une heure ou deux devant Andevorante et Mahanoro. Des chalands viennent prendre les colis. Chaque chaland porte trente à quarante nègres qui pagayent à tour de bras avec un ensemble magnifique. Nous remarquons que les costumes se simplifient à mesure que nous descendons. Du sac nous passons au pagne, du pagne à la ficelle et de la ficelle au rayon de soleil.
22 octobre.
Mananjary! Les chalands accostent. C’est à notre tour de débarquer. Il n’y a rien de banal du commencement à la fin.
Nous sommes d’abord invités à nous asseoir sur un palanquin aérien que le treuil enlève et dépose, après un court trajet, plus ou moins délicatement, sur le pont du chaland. Le point difficile est d’atteindre exactement le chaland pendant sa danse verticale. Il y a des contre-coups désagréables.
Sur le chaland on ne serait pas mal s’il y avait des sièges, un parapet et un peu plus de place. Nous sommes quatre à un des deux bouts, deux à l’autre bout. Entre ces deux groupes une trentaine de rameurs. On s’assied comme on peut et où l’on peut. Je m’accroche à mon voisin, et ce n’est pas du luxe, car il y a la fameuse barre et à certains moments la barque se couche sur le côté d’une façon plutôt désordonnée. Si l’on roule, on ne passe pas par-dessus bord, parce qu’il n’y a pas de bord, mais on tombe à l’eau, ce qui revient au même. La mer est heureusement fort aimable, la barre n’est pas méchante; une dernière bousculade, une dernière vague à franchir; un détroit à passer, et. nous glissons légèrement sur le Mananjary. >
L’entrée dans le lac est d’un pittoresque achevé. Nos rameurs se mettent à chanter. Les voix et les rames vont en cadence. Le pilote entonne le couplet et tous reprennent un refrain monotone, langoureux et pourtant plein de charme au milieu de cette nature toute nouvelle pour nous. Sur le bord, de petits négrillons prennent leur bain, des femmes lavent le pagne de la famille, les canards barbottent et nos hommes chantent toujours. Les crocrodiles n’osent se montrer :
— Partirons-nous sans en avoir vu?
Mgr Henri de Saune, coadjuteur de Mgr Cazet, se trouve à la mission. Quelle bonté et quelle simplicité! C’est lui qui nous reçoit. Toutes les constructions sans en excepter l’église, me font l’effet de paniers : des bambous, des joncs tressés, des feuilles couchées en font tous les frais. C’est pauvre, mais en somme c’est facilement propre. On
DE LA CÔTE A FIANARANTSOA
nous installe dans un magasin vide, gracieusement offert par un colon. Nous y sommes grandement logés.
Mardi 28 octobre.
Notre départ est fixé à 6 heures du matin, du moins c’est à ce moment que doivent se présenter les porteurs. En réalité nous quittons Mananjary à 2 heures de l’après-midi. C’est qu’il y a des cérémonies! Et puis, ne pas croire qu’organiser une procession de soixante-six porteurs soit petite affaire. Il y a d’abord l’appel nominal. On prend tous les noms. Ensuite la distribution des paquets respectifs. C’est là le diable.
Des caisses de vingt kilos sont préparées. Parfaitement, mais nos hommes n’acceptent que vingt-cinq à trente kilogrammes au lieu de quarante annoncés. On a gâté les gens et le métier. On ne peut pourtant pas couper les caisses en deux. C’est alors un méli-mélo de combinaisons invraisemblables. Nos hommes viennent tour à tour tâter les colis. Ils se retirent. On parlemente. Finalement on distribue ce que l’on peut aux mieux disposés et on fait mine d’envoyer promener tous les autres. C’est la comédie habituelle. Nos drôles reviennent quelque temps après et finissent par capituler. Iis acceptent même plus qu’on ne leur avait d’abord demandé. Vient alors la distribution du vatsy : sur la paye totale, (environ douze francs), on leur avance deux francs cinquante. Là encore des réclamations, des éclaircissements à demander ou à donner.
Enfin vers 2 heures, après nos dernières visites aux colons complaisants qui nous ont hébergés ou photographiés, nous montons en filanjanes et nous défilons.
Le filanjane m’a laissé un excellent souvenir. Je l’ai supporté sans \ aucune fatigue et je lui trouve de grands avantages. Nous prenons la route de terre et je crois que nous y avons gagné.
Mardi après-midi
Nous suivons le fleuve à distance et pour commencer nous pouvons nous payer toutes les émotions du voyage. La route passe du grave au doux, du plaisant au sévère avec une facilité étrange. Elle change de niveau subitement sans dire pourquoi; nous sautons des talus, dégringolons des pentes presque à pic, enjambons des fossés, etc... Je trouve tout cela fort intéressant. A Tsiatosika surtout, la descente jusqu’au fleuve est pour les bourjanes (porteurs) un véritable exercice de gymnastique et pour nous un exercice d’équilibre.
Une grande pirogue double recueille les bagages arrivés, une autre nous dépose sur l’autre berge, où semblent nous considérer deux ou trois
Européens. On paye le passage à raison d’un sou par personne non chargée, de deux sous pour les autres. Le gîte n’est pas loin.
C’est une case destinée aux passagers; celle-ci (située au milieu de Tsarafatra) a deux chambres. Nous nous installons dans l’une, et, après notre premier souper de voyageurs, nous nous étendons au plus vite sur nos lits de camp.
29 octobre.
Le départ doit avoir lieu à 4 heures du matin. On se lève vers 2 heures 1/2, messe, déjeuner. En route. C’est original ce départ dans la demi obscurité. Heureusement le chemin est sûr et le soleil ne tardera guère à se montrer. Peu à peu le paysage se dégage de la pénombre et de la brume, les ombres se précisent et se découpent en arbres, en feuilles, en branches, en herbes surtout. C’est la journée des mamelons et des grandes herbes. Les uns et les autres se succèdent d’une manière plutôt monotone. Le filanjane lui-même est plus régulier dans sa course. — Peu de sauts. — Vers 9 heures arrêt à Antanambo. — Dîner.
Après-midi, nouveaux mamelons plus accentués, et mêmes herbes sèches.
Gîte à Betsakay. Au sud on voit le Vatovary. C’est un énorme rocher à pic d’un aspect fantastique que nous ne perdons pas de vue de sitôt.
Jeudi 3o.
La route est plus accidentée. Nous traversons une rivière. Mes porteurs d’arrière font deux faux pas; mais ces bourjanes sont d’une vigueur étonnante : lorsque l’un d’eux vient à céder, son compagnon retient l’équipage à force de poignets. Il n’y a rien à craindre.
A Morarano nous atteignons la route qui doit relier Fianarantsoa à Mananjary. Trois cents ouvriers sont occupés à la route. C’est certainement un fort beau travail.
Le soir nous couchons à Âmbongo . La case des passagers est dans un état pitoyable. Les murs se composent surtout de trous. C’est presque une cage à serins. Au-dessous les « petits messieurs » circulent.
Nous nous endormons, doucement bercés par le chant de nos voisins. Il semblerait que le soir rende la vie à tous les habitants endormis pendant le jour. De tous côtés ce sont des cris, des mélopées, du mouvement, des piaillements de poules ou d’enfants.
Vendredi 3i.
Le paysage devient grandiose. Nous entrons dans la forêt.
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Je vais en chasse et je tire un gros oiseau bleu qui va s’abattre sournoisement dans un fourré inextricable.
A 5 heures, arrivée à Ranomafana ainsi nommé d’une source d’eau chaude 1 rano eau, mafana chaude). M. Besson, administrateur de Fianarantsoa a fait construire une petite maison dans laquelle se trouve une baignoire en pierre. Avis aux amateurs.
A Ranomafana comme partout, nous avions été en quête d’eau et d’œufs et nous préparions dans notre case notre repas du soir. Nos bourjanes étaient dispersés dans le village; la nuit commençait à tomber et notre souper était entamé, quand, pour une cause ou pour une autre, j’entr’ouvris la porte. Stupéfaction! Devant la case se tient un groupe silencieux. A mon apparition toutes les bouches s’ouvrent automatiquement pour dire : a Bonjour, mon Père. » Le bonjour est accompagné d’un profond salut. Faute de mieux, nous nous faisons réciproquement des gestes, des sourires et nous arrivons à comprendre de part et d’autre que si nous ne nous comprenons pas, nous sommes cependant bons amis. Ces braves gens finissent par se retirer en nous saluant et resaluant. Un quart d'heure après, nouvelle visite. Le plus âgé s’avance et nous présente un poulet vivant. Il faut l’accepter. Un peu plus tard, trois jeunes gens viennent à leur tour voir les « mon Père.1 » Est-ce tout? Oh! non, voici mieux encore :
L’obscurité était déjà complète, à peine pouvait-on distinguer les lambas blancs qui passaient dans l’ombre; il y avait des cris, des appels, des chants, comme d’ordinaire, quand tout à coup, au bout de la rangée des cases, un chœur de voix s’élève. Il se rapproche éclatant comme une fanfare. Il s’arrête à notre seuil ; ce n’est plus un chant, c’est une tempête. Nous reconnaissons la strophe du Stabat : Sancta Mater istud agas.
Elle finit ert crescendo par un fortissimo foudroyant. A la bonne heure!... c’est très bien, merci. Nous exprimons notre reconnaissance, à la lueur d’une bougie par tous les gestes en notre pouvoir. Nos choristes reprennent bientôt de plus belle. Cette fois, c’est l 'Ave Maris Stella; en parties, s’il vous plaît. Nous unissons nos faibles voix aux tonnerres malgaches. On a dû nous entendre à deux lieues à la ronde.
Ma bougie s’éteint sous le souffle de la brise du soir ou plutôt de toutes ces poitrines. Nos visiteurs prennent cette extinction subite pour le signal du départ et ils nous quittent avec force bonjours. Il est temps d’aller se reposer. Quels beaux rêves nous allons faire, et comme il est
(i) Les Malgaches appellent les missionnaires catholiques « Monpera #, mon Père, expression dont ils ont fait un nom commun.
bon de rencontrer ces braves cœurs, ces bons chrétiens au milieu de ces pauvres peuplades abandonnées!
Le seul malheureux, ce soir-là, ce fut le poulet à qui je coupai délicatement l’artère du cou. Puis « on vous le suspendit » pour le fricot du lendemain.
Pendant la nuit, quelques grognements que je pris d’abord pour des ronflements. Mais non. Les ronfleurs étaient sous la case : et c’étaient des ronfleurs à quatre pattes.
Samedi ier novembre.
Nous voilà en plein dans le pittoresque de la forêt vierge : des cascades, des torrents, des montagnes. On monte toujours. Dans les basfonds, l’eau chante en bondissant sur les rochers ; le grondement s’éteint ici pour recommencer plus loin. De temps en temps, d’énormes éboulis de pierres et de troncs d’arbres, enlacés de lianes desséchées et dentelées d’immenses fougères arborescentes. La vallée se creuse de plus en plus, nous sommes dans les nuages et devant nous les arbres gigantesques nous apparaissent indécis et vaporeux comme de gros flocons de fumée. Nous avons 400, 5oo, 600 mètres de dégringolade au choix avec un tapis de cailloux pour nous recevoir au bout de la culbute, mais le chemin est large et les bourjanes ont le pied sûr. Nous croisons des bandes de 10, 20 porteurs chargés de riz, de sucre, de farine et de peaux de bœufs. Quelques-uns nous saluent, les autres regardent passer le va^aha (blanc) sans que leurs grands yeux d’agate trahissent la moindre impression. Ce sont en général de beaux hommes fortement musclés et solidement campés sur deux jarrets d’acier.
Sur la tranchée taillée dans la terre rouge, les passants ont dessiné des oiseaux et des bœufs.
Pour me distraire, j’étudie mes bourjanes. Ce qui les habille, c’est bien un sac, un vrai sac, avec trois trous. Certains de ces sacs portent encore leur extrait de naissance. Sur le dos d’un de mes porteurs, je puis lire Postes-France. Une large pocne intérieure placée par derrière renferme toute la richesse du porteur. Elle peut recevoir le riz, les provisions, l’argent et prendre par suite les dimensions d’une bosse de chameau.
Au fond, ces bourjanes sont de grands enfants, rieurs, jaseurs, toujours contents. Ils sont très résistants; les nôtres ont fourni certaine journée de 45 kilomètres et nous n’avons pas quitté le filanjane, sauf à l’arrêt du déjeuner et aux deux petits arrêts intermédiaires. Dans les descentes, les quatre porteurs et le porté ne font plus qu’une pièce qui se
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déplace à petits pas comme une table que l’on roulerait sur un plan incliné. Les montées les plus rapides et les plus longues ne les effraient pas.
Le soir, nous sommes à Alakamisy . Nous y trouvons le P. Murat, curé de ce lieu, qui nous accueille fraternellement.
La forêt a cessé; ce sont de nouveaux mamelons et des pics rocailleux. Dans les vallées, les rizières arrosées ressemblent à d’immenses miroirs brisés où se reflète le soleil. 11 fait chaud. Les chrétiens nous saluent, de plus en plus nombreux. Bientôt, nous pouvons distinguer Fianarantsoa, notre capitale. Elle est là, telle que nous la connaissons par la photographie.
La route s’achève. Nous passons devant les villas qui avoisinent la ville, devant de belles constructions, casernes, hôpitaux, chapelles, temples et surtout, dominant par son élévation et son élégance, la magnifique cathédrale, don d’une anglaise convertie. C’est l’un des plus beaux monuments de File ; les catholiques en sont fiers.
La résidence des missionnaires est tout contre l’église. Tout y est parfaitement installé. Nous trouvons au débarqué les missionnaires qui nous attendent, et parmi eux le P. Beyzim, l’apôtre des lépreux.
Dès le soir, nous allons rendre visite à ces pauvres lépreux. Ils sont une cinquantaine, nichés dans quelques abris hors de la ville. Ils nous accueillent par le chant de : Reine de France. On leur dit quelques mots par interprète; on donne un morceau de sucre à un bébé, déjà victime du mal et l’on se retire, laissant ces pauvres gens tout consolés. Nous ne l’étions pas moins. ,
Premières visites. — Fêtes et séances.
i5 décembre.
Les boulevards de Fianarantsoa valent tous les boulevards du monde pittoresque. Nulle part en Europe on ne trouve cette féerie de couleurs et de lumière. Nos Malgaches avaient revêtu leurs plus beaux habits; le mélange des teintes roses, vertes, violettes, des vêtements unis au blanc éblouissant des lambas superbement drapés, au noir de ces têtes frisées, sur le fond sombre des cactus, des aloès, des arbres et des plantes de toutes espèces, le tout baigné dans une belle lumière d’or assez douce pour ne pas fatiguer et assez vive pour ciseler les moindres dentelures des feuillages, les moindres crevasses des roches et les moindres plis des vêtements : le silence aussi de la nature que ne trouble pas le piaillement des moineaux ni le son à peine perceptible des pieds nus glissants sur la route couleur orange ; que faut-il de plus pour reposer, pour charmer et pour élever la pensée vers le Créateur de toutes ces merveilles? Tout ce qui est nouveau est beau, dira-t-on. — Peut-être. La jouissance s’affaiblira avec le temps : profitons-en avant que nous ne soyons blasés.
18 décembre.
Nous avons assisté à un kabary spécial.1 Vingt-cinq jeunes filles ou femmes catholiques qui vont travailler tous les jeudis chez les Sœurs à des travaux de tapisserie ou de couture sont venues recevoir le prix de leurs
(i) Un kabary est une réunion où se tiennent des discours.
PREMIÈRES VISITES
FÊTES ET SÉANCES
chefs-d’œuvre. On vend en effet leur ouvrage et elles arrivent ainsi à se former un petit magot. Plusieurs ont reçu 7, 8 francs, ce qui est une somme dans le pays. La séance a revêtu un certain caractère de solennité. On entre dans la salle, on s’assied et les discours commencent. Les Malgaches ont autant de dispositions pour la parole que pour la musique. Priez en France un jeune homme quelconque de s’avancer en public et de faire un petit pathos sur un sujet facile, il rougira, balbutiera, pataugera, et finalement, s’il ne commence pas par là, se tiendra coi. Le Malgache, lui, n’a qu’à ouvrir le robinet et cela coule de source pendant une demi-heure ou une heure à volonté. « L’oratrice » du jour, après quelques tâtonnements au début, est bientôt partie pour la gloire. Les phrases se sont suivies avec une rapidité merveilleuse. Pendant vingt minutes, le flot n’a cessé de jaillir.
Monseigneur de Saune, qui termine en ce moment sa visite du Betsiléo, s’est déclaré émerveillé des résultats obtenus avec si peu d’hommes et si peu de ressources. Il a donné près de quatre mille confirmations dans sa tournée. On gagne du terrain en beaucoup d’endroits, on voudrait en gagner bien davantage.
La mission, en effet, qui s’étend fort en longueur du nord au sud, a une largeur relativement médiocre. A l’ouest, les Bares, les Sakalaves, n’ont pas été entamés; à l’est entre la côte et le Betsiléo, il y aurait à entreprendre la contrée des Tanales. Un de nos amis, qui connaît bien le pays, ne cesse de nous y pousser. « Envoyez là- un missionnaire, dit-il, vous aurez vite des écoles très fréquentées et 20.000 habitants à civiliser et à convertir. » Ces pauvres gens ne demandent qu’à nous recevoir. Ils ont été jusqu’à envoyer ici une députation pour obtenir un missionnaire. On leur répond : « Savez-vous ce que vous demandez? Savez-vous que si le Père vient, il faudra abandonner vos superstitions, supprimer la polygamie? — Nous ferons tout ce que le Père voudra », répondent-ils. 11 est à espérer que d’ici à peu de temps, si nous recevons du renfort, la mission pourra détacher quelqu’un pour demeurer à poste fixe parmi ce peuple si bien disposé.
19 décembre.
La léproserie catholique est située à Marana, près de Fianaranîsoa. Il n’y a encore qu’un embryon d’établissement, mais le P. Beyzim est en train de tout transformer et agrandir.
Cette léproserie est située sur le versant d’une montagne, avec des plantations au-dessus et au-dessous, eau suffisante, ce qui est un point capital pour le lavage des plaies et la propreté des malades.
CHU'* LES BETSILÉOS.
20 décembre.
Les anges du bon Dieu sont fort occupés à ce moment à jouer aux boules au-dessus de nos têtes sur le plancher d’un gros nuage. Le malheur est que les boules sortent de temps en temps du jeu et viennent s’abattre, avec un bruit épouvantable sur quelque coin de Fianarantsoa.
Les orages n’ont pas encore été bien terribles. Gela ne fait que de commencer. L’on s’y résigne, parce qu’ils sont la condition sine qua non du beau temps. Si la matinée est belle, le soleil brille, si le soleil brille, l’atmosphère s’échauffe, si l’atmosphère s’échauffe, elle se charge d’électricité et de pluie; et là où il y a de l’électricité et de la pluie, il y a de la foudre, c’est clair et irréfutable. Généralement, la bousculade a lieu dans l’après-midi vers les 4 ou 5 heures.
4 21 décembre.
Ma première chevauchée fut solennelle à tout point de vue. Elle eut un prologue, elle se fit avec Monseigneur, à l’occasion de la confirmation et de la première communion d’un prince. Le R. P. Supérieur ayant aperçu que je tripotais dans les objectifs et les bains de virage, eut une idée heureuse. Il m’invita à la cérémonie comme photographe. Le prince serait flatté de recevoir un artiste et je rapporterais des clichés. Ceci devait se passer à deux heures de la ville, sur la route d’Alakamisy.
Entendu, mais de crainte de compromettre la dignité de la caravane épiscopale, je résolus de me préparer sérieusement au grand évènement, et, la veille après-midi, je me fis mettre en présence d’une monture. C’était un mulet... On m’adjoignit trois compagnons pour me ramasser au besoin.
J’enfourche l’animal avec la légéreté d’un éléphant qui grimpe à un noisetier, et nous partons. J’avoue que je trouvais, pour commencer, le siège extrêmement mobile, et l’association que je venais de fonder avec ma bête trop facile à dissoudre. Enfin, je tâchais de me rendre compte de la direction qu’on devait suivre et de m’y maintenir simultanément avec mon âne.
Les premiers chemins, ironie du sort, furent des casse-cou. L’horizontale faisait totalement défaut. A droite, des cactus pour fouetter le sang, à gauche, une pente qui dévale jusqu’à de gros rochers narquois qui semblent nous attendre ; au centre, des trous cousus par dame nature à la suite d’autres trous. Nous parvenons cependant sans casse et sans dégâts visibles à la campagne. On se repose un peu, on visite la vigne, on rencontre un nuage de criquets et une nuée d’indigènes qui les
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES
récoltent pour le dîner, on boit un verre d’eau pour se rafraîchir et, derechef, on repart à l’aventure.
C’est alors que je fus ému ! Le cheval d’un de mes compagnons ne s’imagine-t-il pas de faire le fringant et de partir au galop, et mon serin de mulet, piqué d’émulation, de le suivre item au galop, sans me prévenir... Les colis à la gare, les bagages au treuil du navire, les œufs dans une omelette, sont moins secoués que je ne le fus alors. Je sentais les côtes de la bête à travers la selle, et surtout je prenais de plus en plus des positions désordonnées, dont l’ensemble tendait à une entière circonférence. Heureusement le cheval s’arrête, le baudet se calme. Je continuai seul à tempêter en jurant par tous les dieux de l’Olympe que je renonçais au galop pour jamais.
Ces serments-là n’engagent pas l’avenir. Le lendemain, rasséréné par une bonne nuit et par la constatation en me réveillant que je vivais encore, je me hâtai de me mettre à la disposition de Monseigneur, et à six heures je me hissai presque élégamment sur mon dada.
Au bout de deux heures, nous débouchons près de la chapelle du
village. Monseigneur salue ces braves gens çt va revêtir ses ornements
pontificaux. Une procession chantante le conduit au sanctuaire. Hommes
et femmes s’accroupissent sur le parvis et la messe commence. Le prince
Ramaharo et sa femme ont seuls des chaises. Ils reçoivent la confirma-
tion; une nouvelle procession reconduit Monseigneur au « château » du prince et l’on se dispose au dîner.
On s’y est disposé pendant plus d’une heure. Les Malgaches ne sont jamais pressés. On finit malgré tout par se trouver assis en face d’une table copieusement chargée, y compris vin de Bordeaux et de Champagne.
N’oublions pas que nous sommes chez un prince : le service se fait à l’européenne. Les plats sont européens. Ecrevisses, dindes, pommes de terre, etc. Ce qui l’est moins, c’est la foule de ces braves noirs qui entrent ici comme chez eux et nous observent par toutes les ouvertures disponibles. Ce qui ne l’est pas davantage, c’est la simplicité de tenue de notre hôte. Il eut bientôt sur ses genoux deux des plus petits de ses enfants (il en a douze) et les fit manger et boire presque à la manière des petits serins. Comme on parlait malgache, j’avais des loisirs, et rien ne m’amusait comme cette petite scène intime se passant auprès d'un évêque et comme les efforts désespérés des fillettes pour se servir utilement des couteaux et des fourchettes. A l’arrivée, le bon prince nous avait offert des rafraîchissements, et il avait un grand soin de laver et de rincer luimême les verres « parce que autrement on les casse ».
A la fin du dîner, on photographia. Le portrait du prince fut une de
mes mésaventures. La famille gigota tellement que j’eus un Ramaharo à trois têtes, une princesse percée à jour au travers de laquelle on voit la porte, des enfants en nuage et une fillette passée complètement à l’état de tourbillon.
La séance finie, il fallut se quitter. Notre excellent premier communiant, tout ému, ne savait comment témoigner sa reconnaissance à Monseigneur. Il se glissa à deux genoux pour recevoir sa bénédiction et lui remit son offrande.
En fait d’offrande : un poulet fut offert l’autre jour à un Père qui était allé dire la messe. Mais l’on n’ose le déranger tant qu’il a le dos tourné. Enfin, voici l’instant, Orate fratres. Le Père tend les mains, on lui glisse délicatement l’animal...
22 décembre.
L’église est, pour les enfants surtout, la maison du bon Dieu. Nos mamans n’ont pas de nounous. Si l’on va à la messe, il faut emporter le petit. On le campe sur le dos, dans le lamba, et l’on vient. Si le benjamin est assez grand pour se tenir debout, on le lâche, et alors vive la liberté ! Le petit drôle court d’un bout à l’autre du banc, va rendre visite à ses amis perchés comme lui, et ce sont des petits cris, des disputes ou des exubérances de gaieté, qui d’ailleurs ne dérangent personne. Ces courses, ces visites, ces exercices se font entre deux rangées de chrétiennes pieusement recueillies qui ne se troublent pas pour si peu. On ne se dérange que si le bambin s’en va audacieusement, les deux bras étendus et en trottant, jusqu’au sanctuaire.
Mêmes scènes au confessionnal et même à la sainte Table. La maman s’accuse, et le bébé pleure; contrition partagée.
23 décembre
Comment se croire raisonnablement au mois de décembre, lorsqu’en arrivant à l’autel de la Sainte Vierge, on trouve un beau bouquet de roses, de géraniums et de marguerites au pied de la statue? Il n’en faut pas plus pour dérouter l’imagination la plus complaisante.
On s’y fera peu à peu, et, après tout, je ne vois pas que nous ayons trop à nous plaindre jusqu’ici : les chaleurs sont fort modérées, les orages très pacifiques, les matinées sont presques fraîches, les soirées délicieuses, les arbres fleurissent continuellement, les rizières verdoient à plaisir, le soleil se lève dans le rose et se couche dans le bleu ou la pourpre, les montagnes passent par toutes les nuances de l’arc-en-ciel; c’est à croire que nous habitons le plus beau pays du monde. Les habi-
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tants eux-mêmes, n’étaient leur teint un peu trop foncé et leurs lèvres un peu trop saillantes, seraient les plus beaux hommes de la terre !
Ce qui est certain, c’est que leur costume est autrement esthétique que le tuyau de poêle européen et les deux fourreaux de parapluie où le blanc, soi-disant civilisé, glisse tous les matins ses deux jambes. Il y en a parmi ces Malgaches, grands ou petits, qui vous ont une manière de se draper dans leur lamba à faire pâmer d’admiration un statuaire de l’antiquité. Des moutards presque microscopiques vous prennent des poses et des allures de Platon devisant sous les portiques. Le lamba disparu, il est vrai, c’est autre chose, il ne reste plus que des guenilles ou une chemise sale, quelquefois moins encore.
24 décembre.
La mission possède, à une vingtaine de kilomètres d’ici, du côté de l’ouest, un immense terrain quelle essaie de défricher. Là, sous la direction d’un frère, un certain nombre de Malgaches et de Malgachines s’occupent des bœufs, des arbres, des rizières, de tout ce qui peut pousser ou courir dans ce coin perdu. Dire que la propriété a rapporté quelque chose jusqu’ici serait risqué. C’est à l’avenir et à l’expérience de décider ce point fort controversé. Les dépenses sont encore plus claires que les revenus. Rien d étonnant d’ailleurs, puisque tout est à faire.
Donc, pour distraire un peu le bon frère dans sa solitude et lui dire la sainte messe le dimanche, je me mis en route samedi matin, vers huit heures.
Le chemin ne manque pas de charmes et d’imprévus. On descend à travers la ville, on passe la rivière et l’on se trouve tout d’abord en face d’un immense rocher presque à pic, qu’il s’agit d’escalader. Mon mulet, qui s’y connaît, ne se fait pas prier, et nous voilà tous les deux inclinés l’un sur l’autre à 45 degrés, grimpant de caillou en caillou, de roc en roc, d’escalier en escalier, de talus en talus, jusqu’au sommet, terme de nos premiers efforts.
La vue est splendide, Fianarantsoa s’étale sur sa colline avec ses maisons rouge doré perdues dans des bouquets de verdure ou entassées par groupes irréguliers, sur toutes les pentes, dans toutes les directions. Par derrière, la grande ligne de montagnes bleuâtres que viennent caresser de légers nuages gris ou rosés; au fond, tout au fond, les rizières vert foncé, disposées en étage ou découpées en mosaïque; de tous côtés, des rochers couleur cendre qui percent çà et là le tapis roux des grandes herbes brûlées par le soleil; et à mes pieds, en haut de cette espèce de falaise, un joli petit étang encadré de roseaux et de nénuphars.
Lorsque je parvins à destination, il était plus de midi, le Frère commençait à désespérer, car il faut savoir que dans ce pays on déjeune à" onze heures; le sakafo (dîner) fut vite expédié, et nous partîmes en chasse et en visite dans la propriété. Visite aux plantations et chasse aux hérons, canards et autres gibiers qui foisonnent. Je m’en vais donc fier comme Artaban, avec un joli fusil. Nos compagnons nous signalent une bande de canards sauvages dans un des étangs. Nous y courons, ils sont bien une vingtaine, pas du tout effarouchés par notre présence. Malgré la distance je lâche le coup. Gris de joie d’un côté, battements d’ailes de l’autre. Deux des volatiles sont atteints. Les moutards se jettent à l’eau et se précipitent sur les victimes. Excellent pour le déjeuner de demain.
La nuit venue, « chacun s’en fut coucher ». Je commençais à m’abandonner paisiblement aux douceurs du sommeil malgré les roulements lointains de l’orage, lorsque, patatras, à quelque cent mètres de la maison, la foudre s’abat en pétaradant de la belle manière. C’est comme cela par ici. Mais le nuage soulagé s’en alla et le sommeil rentra au logis pour jusqu’au lendemain.
Le lendemain de ce samedi était, comme de juste un dimanche. On prévint le plus possible de chrétiens des environs, Pendant que je me promenais en attendant l’heure de la messe, j’entendis la trompe qui résonnait dans la montagne. C’était le signal qui annonçait aux catholiques la réuninn pour la prière. J’en eus une quarantaine environ. S’ils avaient été avertis plus tôt, ils seraient accourus, à plusieurs centaines, de deux et trois lieues à la ronde.
Je célébrai le saint Sacrifice dans une des petites salles de la ferme, sur une pauvre table soutenue par deux X en bois. Les chrétiens m’entouraient accroupis ou à genoux. Quelle consolation de prier au milieu de ces braves gens!
La messe terminée, nous partons de nouveau en chasse. Résultat médiocre. Un canard, deux kitsikitsika. Nos canards devenaient de plus en plus sauvages. Pour les approcher, il aurait fallu ôter son grand chapeau blanc, mais comme je ne me souciais en aucune façon d’attraper simultanément une volaille et un coup soleil, je dus me résigner à voir mes amis s’envoler à deux cents mètres devant moi. Je m’en consolai facilement en prenant de l’air et de l’appétit. Le déjeuner fut un festin. Grâce à mes prouesses, grâce aussi aux chrétiens, la table fut royaletnent servie : l’excellent Frère voulait me faire goûter non seulement de toutes les bêtes, mais aussi de toutes les herbes, salades ou soidisant légumes, qui croissent dans son royaume. L’un de ces légumes
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ressemblait à un grand nénuphar. La feuille était mise en purée, la tige devenait une sorte d’asperge, très appréciée de tel et tel. Malgré les autorités invoquées, j’éprouvai en le goûtant l’impression de gazon cuit. Je crois que le principe ici, en fait de légumes ou de salades, c’est que tout est bon, qui n’est pas mauvais, c’est-à-dire trop coriace, trop empoisonné, trop couvert de poils ou de picots. Mais assez sur ces détails culinaires.
25 décembre.
La fête de Noël a eu naturellement son contre-coup dans les écoles. C’est ainsi que nous sommes allés organiser une loterie chez nos bons normaliens. Rappelez-vous que ces « normaliens » sont pour la plupart des hommes mariés et pères de famille. Mais ils sont encore si simples qu’on peut les contenter à peu de frais.
Toutes les richesses de la loterie et de l’arbre de Noël consistaient en de pauvres images, de vieux chapelets, des scapulaires, quelques menus jouets d’un sou, des babioles, des riens, des moins que rien. Il faut sans doute au missionnaire autre chose que des bibelots, mais quelles bonnes aubaines pour nos fêtes scolaires, pour nos distributions de récompenses, si l’on glisse dans les recoins de quelques envois sérieux des nichées de ces bagatelles! Une remarque cependant : ces natures simples ne comprennent pas certaines de nos plaisanteries, et de petits chromos représentant des chats malades ou des caniches en goguette les ont laissés absolument indifférents. Ils n’y ont pas touché et ont préféré de vieilles gravures de piété : n’ont-ils pas raison?
Le lendemain, toujours pour fêter Noël, nous avons organisé des jeux parmi ces grands enfants. On a commencé par tirer sur une grosse corde en deux camps, successivement divisés jusqu’à extinction des combattants. Ensuite, course à la chandelle. Les dames y ont pris part ! Puis colin-maillard à la poursuite d’un vieux chaudron : voilà pour le matin.
Le soir, nouvelle édition de colin-maillard avec la variante des deux aveugles qui se poursuivent et dont l’un agite une sonnette. Nos artistes étaient d’une audace incroyable, couraient à l’aveuglette absolument comme s’ils y voyaient clair et finissaient par se rencontrer, dans une bousculade et des rires homériques. Course à la grenouille, jeux de cachecache, tout à eu un succès prodigieux. On les aurait laissés à eux-mêmes, nos hommes se seraient assis et auraient « mipatraqué » (traduisez : fait le lézard) toute la sainte journée, au détriment peut-être du bon esprit et de bien d’autres choses.
Mercredi 3i décembre 1902.
Ce matin, récompense spéciale et extraordinaire pour les tout à fait
bons élèves de l’Ecole normale : sept ou huit. Le Père directeur de l’école m’avait invité à leur donner une séance de tir. Mon excellent mousqueton ne demandait qu’à lancer des pruneaux ; je fus enchanté de la proposition. On agrémenterait la séance par des distributions de crêpes, de raisins et d’eau fraîche assaisonnée de coco. Je bourre mes cartouches, je dégraisse mon fusil, je graisse ma poêle, je bats mes œufs et nous partons vers une jolie petite vallée où nous serons à l’abri des curieux et où les curieux seront à l’abri des projectiles maladroits. Les provisions sont accumulées dans un arbuste, les cartouches tirées de la sacoche et la pétarade commence.
Le but se composait d'une vieille boîte en fer blanc devant laquelle 1 on fichait une vieille copie; chacun devait compter ses plombs.
Premier tir à une vingtaine de mètres : deuxième à 40 ; troisième à 5o ou 60.
Les résultats ont varié de o à 70.
Quand le fusil s’échauffait, on le laissait refroidir en réchauffant la poêle. Nos Malgaches n’ont pas fait la grimace et n’ont eu nullement l’air de dédaigner la cuisine va\aha (étrangère).
Au retour, je décrochai un joli petit fody ou menamena, oiseau rouge de la grosseur d’un moineau, perché sur un charmant arbuste vert ; faites-en autant en France à pareille époque!
Les chrétiens de la ville ont eu aussi leurs distractions.
Dans la grande salle de l’Ecole normale, à sept heures du soir, une multitude d’assistants s’étalent entassés pour une séance de projections. Un missionnaire passait les vues dans le cadre, un autre soufflait l’explication au Malgache chargé du boniment; pour moi, à cheval sur une grande table et penché sur quatre becs de pétrole, je rôtissais en dirigeant la lumière et en modérant la flamme. D’ailleurs tout le monde rôtissait aussi bien que moi. « Serrés comme des harengs dans une coque, » n’est plus une exagération quand il s’agit de nos Malgaches. Ils se mettent dix là où ne tiendraient pas quatre Européens et encore moins deux Européennes.
Les projections comprenaient des mystères de la vie de Notre-Seigneur, quelques sujets de voyage, des monuments et quelques drôleries qui ont eu grand succès. On a lieu de croire que les spectateurs ont été pleinement satisfaits.
ier janvier 1903.
De séance en séance, pour le jour de l’an cette fois. En grande pompe nous nous rendons d’abord chez les chers Frères. Leurs trois
Eglise de Fianarantsoa et résidence des Missionnaires.
Le Père Henri Dubois, sur son cheval Trésor ,
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cents élèves sont dans la grande salle. L’orchestre nous accueille à grands coups de piston et de grosse caisse, dirigé par un Frère Malgache fort occupé pour le moment à souffler dans un gros instrument en cuivre et à battre simultanément la mesure : les compliments se succèdent, les pôésies, les fables, les chants.
Un point à noter, qui donne une idée du caractère sérieux de nos Malgaches. 11 faut à toute histoire, à toute comédie, à toute fable, une morale. Sans la morale ils n’y comprennent rien, et bon gré mal gré, si on leur donne quelque récit à faire, ils voudront en extraire une conclusion, quand ils devraient la tirer par les cheveux.
Des Frères nous passons aux Sœurs. Au fond du local, une crèche très passable en papier découpé. C’est devant elle, sur un demi-cercle de chaises que nous nous installons gravement.
Bientôt défilent devant nous un tas de petites bambinettes, qui nous chantent toutes sortes de chansonnettes. Nous voyons apparaître la Foi, l’Espérance et la Charité, Papa Noël et toute sa cour, la Cigale et la Fourmi etc., etc. Rien de plus réjouissant et de plus folichon que certaines de ces petites mines enfumées, rayées de blanc par l’émail de leurs gros yeux et de leur grandes dents. Quel dommage que je ne puisse vous envoyer un exemplaire vivant de nos petites négresses! c’est à croquer.
En général, d’ailleurs, et je ne suis pas seul à l’avoir constaté, ces visages qu’on dirait vulgaires prennent une expression tout à fait vivante lorsqu’ils parlent ou qu’ils rient. Iis ne sont plus les mêmes et il n’est pas rare de rencontrer des types qui semblent, comme on dit, pétris de malice et d’intelligence.
2 janvier.
Les séances continuent; cette fois c’est du sérieux. En très grande pompe les missionnaires présents se sont rendus hier chez M. l’administrateur. Les Ministres protestants nous précédaient sur le chemin, vêtus de leur longue redingote noire. Nous sommes introduits. Ces Messieurs, luthériens, angélicans, quakers, calvinistes ou autres, se rangent à gauche, nous passons à droite. En face se tiennent quelques colons. Des miliciens distribuent des verres de champagne. M. l’Administrateur s’avance et y va de son petit discours.
Toast d’abord aux autorités de France et de Madagascar;
Toast aux colons;
Toast enfin à ces Messieurs des Missions Françaises (salut de notre côté) et étrangères (salut du côté des ministres). Sans le chercher, M. l’Administrateur a jeté une bien grosse pierre sur le dos de notre nouveau pasteur calviniste, en le mêlant sans distinction aux étrangers. Le
toast porté, l’Administrateur parcourt les rangs de l’assistance, très aimable pour tous comme il convient.
Le soir, il réciproquait la visite. On a causé beaucoup d’agriculture, terrain tout à fait neutre. Notre Administrateur est un homme de valeur, un travailleur, connaissant à fond la langue et le pays. Il se met au courant de tout et ne recule pas devant les explorations pour étudier et connaître sa province.
Malheureusement, dans cette réunion, il nous a été trop facile de nous apercevoir à combien peu de choses se réduit l’élément colon. Les derniers accidents survenus à la route ne sont pas faits pour faciliter le mouvement commercial. Dans les plantations, il n’y a guère que le missionnaire qui puisse arriver à un résultat. Le missionnaire a le temps, il n’est pas pressé de faire fortune, et quand il disparaît, il est remplacé. Le colon vient chercher, lui, une fortune rapide. Pour cela, ce n’est pas ici qu’il faut venir. Le soir, je suis sorti sur nos boulevards, histoire de jouir du coup d’œil que je vous ai déjà décrit, je n’y reviens pas. Prenez toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, faites-en un semis artistique sur un fond éblouissant de lumière dorée et vous aurez une petite idée de ce que nous admirons ici. Nous sommes entrés dans une sorte de jardin public. Verdures et fleurs, marguerites, géraniums, verveines ou roses, les allées ne sont faites que de cela, et je songeais qu’en France vous êtes dans la neige et dans, la boue, sur la même boule qui s’appelle la terre.
Sur l’une des feuilles, je cueillis au passage une vraie fleur vivante, un caméléon multicolore. Il semblait couvert de rangées parallèles de jolies perles violettes et rosées. Je le rapportai suspendu à l’extrémité de mon parasol. Hélas! il a vécu ce que vivent les rats... Le chat l’a massacré !
3 janvier.
Autre cueillette, celle d’une légende tanale à la foi naïve et spirituelle. La voici telle qu’elle nous a été contée :
Au commencement. Dieu créa la Va\aha (blanc), puis le Tanale, (puis sans doute le Betsiléo). Il leur fit à l’un et à l’autre cette double proposition :
« Voulez-vous être immortels... ou bien voulez-vous comme le bananier, grandir, produire des rejetons et mourir? »
Le Blanc demanda à Dieu du temps pour réfléchir.
Le Tanale, sans hésiter, s’enfuit à toutes jambes et vint habiter
îa forêt.
Le Tanale était immortel!
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Un jour, le fils de Dieu s’adressant à son Père lui tint ce discours :
« Voulez-vous que je descende sur la terre, que j’aille chez les Tanales et si vous me le permettez, j’en tuerai un, pour voir ce qu’ils diront. »
Le Père répondit à son fils :
« Je t’y autorise, je voudrais aussi voir l’effet que cette mort produira. »
Le fils descendit donc et tua un Tanale.
Ce fut une explosion de cris, de larmes, des désolations sans fin et sans nombre.
Le fils de Dieu eut pitié d’eux.
« Je vais, se dit-il, remonter chez mon Père et lui demander l’autorisation de ressusciter ce mort. Ces gens-là sont trop affligés. »
Ï1 repartit pour le ciel, et obtint l’autorisation désirée; mais le voyage avait duré un certain temps. Quand le fils de Dieu fut de retour chez les Tanales, il les trouva riant, chantant et buvant comme autrefois.
« Je vois, s’écria-t-il, que ces gens-là n’étaient que des hypocrites, leur douleur n’était pas sincère. A quoi bon ressusciter ma victime? Laissons les choses aller leur train. »
Il remonta près de son Père.
Et depuis ce temps-là, les Tanales autrefois immortels, meurent comme les Vazaha et comme tous les autres hommes.
Et maintenant veut-on savoir pourquoi les blancs sont plus intelligents que les Tanales? C’est que, ayant demandé du temps pour réfléchir, ils sont restés plus longtemps auprès de Dieu.
Le dernier trait est d’une profondeur étonnante.
Voici maintenant l’origine des montagnes :
« Un jour, la terre se mit dans l’idée d’atteindre le ciel, le soleil et les étoiles.
» Pour y arriver, elle s’enfla, se tuméfia tant qu’elle put.
» Elle n’atteignit pas le ciel, mais elle forma ainsi les montagnes. »
4 janvier.
Tout le pays est en remue-ménage, c’est aujourd’hui la grande foire.
Fianarantsoa a deux marchés : c’est au marché extérieur du bas de la ville que se tient cette foire. Toutes les industries du pays y sont représentées. Une armée d’hommes se tenant debout porte dressées d’immenses perches qui rappellent la forêt marchante de Macbeth. D’autres ont d’énormes planches amenées de la forêt. Ici des corbeilles et des nattes, là des cruches, des vases de terre pour porter l’eau. Plus loin, des régiments de poules et dindons, des escadrons de canards ; sur une émi-
nence, quelques représentants de la race bovine à bosse et de la race chevaline sans bosse, etc.
5 janvier.
J’avais été invité à une excursion jusqu’à la campagne des Chers Frères. Je devais cet honneur à mon titre de professeur à l’Ecole industrielle ! Saluez !
J’enfourche donc ma monture, mais mon cheval s’est mis dans la tête de ne pas marcher et de faire des bêtises. Pour comble d’infortune, nous devons passer dans le quartier de son ancien maître. Aussi, en face de son premier domicile, je dus engager une lutte homérique avec les caprices de mon animal. Lui, veut entrer dans la maison, moi, je veux poursuivre ma route : il tourne, il danse, je pressens que d’un moment à l’autre, un mouvement d’arrière terminera la bataille; en attendant, la selle va tourner aussi, le mors est déjà passé aux oreilles ; pas d’éperons, la situation devenait critique; tout se termina heureusement par l’apparition d’un ange sauveur sous la forme humaine du fils de l’inspecteur. Il prit mon dada par la bride et le força à franchir le Rubicon.
Les Chers Frères ont sur les flancs de la montagne une magnifique propriété plantée presque entièrement, avec jardin potager, sources et étangs où les élèves peuvent laver leurs lambas et prendre des bains, et maison d’habitation suffisante pour loger quelques Frères.
Tous les samedis, leurs pensionnaires s’y rendent pour les nettoyages précités. Quand nous arrivons, les lambas blancs sèchent sur les buissons, la toilette est terminée, on joue ou l’on « mipétraque. » Quelques enfants ont construit en branchages une petite crèche, garnie d’images de toutes sortes, que nous nous empressons d’admirer.
Puis on organise un steeple-chase . On n’a pas un cheval et une mule pour le roi de Prusse. Quelques audacieux ont la permission de grimper sur le dos des bêtes, et celles-ci prennent la liberté de les mettre rapidement par terre.
La séance s’achève par un concours de vitesse entre mule et cheval montés cette fois par des cavaliers plus sérieux.
Mais tandis que les enfants s’amusent, le Frère Directeur m’entraîne du côté de ses plantations.
Tout le monde en convient, c’est le missionnaire et ce n’est guère que lui qui arrive à un résultat dans l’exploitation agricole. Le colon n’a pas le temps d’attendre et n’a souvent personne pour lui succéder.
Ainsi, tandis que d’autres propriétés sont abandonnées, Ambohima la{a commence à donner de sérieuses espérances. Sept ou huit bœufs
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sont dressés à tirer la charme. Plusieurs hectares ont déjà été labourés et le bon Frère qui dirige le travail, a ensemencé le sol de toutes espèces de graines qui lèvent et fleurissent à merveille. Il est vrai qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Les fleurs ne sont pas synonymes de fruits, ni en Europe, ni encore moins à Madagascar. Les pommes de terre en particulier ont souvent à l’extérieur une végétation éblouissante ; en terre, rien ou presque rien : des noisettes. C’est que le terrain est trop fort et ces dames ne pouvant grossir par la base se rattrapent par le haut, c’est tout naturel. On en obtient cependant de fort respectables lorsqu’on a su choisir une terre plus légère. L’idéal, c’est de s’établir sur l’emplacement d’un ancien village. On profite alors des dépôts de fumiers variés déposés par des centaines de générations.
Derrière la campagne des Frères, la Mission possède une autre propriété appelée Marana. Là aussi tout est planté, défriché et embelli. C'est le séjour de nos quelques lépreux. Le P. Beyzim qui s’est constitué leur aumônier vient d’obtenir l’autorisation de construire une nouvelle léproserie beaucoup plus considérable, et capable de recevoir 200 malades. Les plans se font, l’argent se recueille depuis plusieurs années à cette intention. On va procéder au nivellement afin de commencer les constructions après la saison des pluies.
Justement, un malencontreux orage, qui venait de notre côté au triple galop, éclata lorsque j’étais à cent mètres de la maison. Mais en une minute, on a le temps d’être trempé. Si la foudre n’est pas méchante depuis un mois, et si nous n’avons pas fait grande collection de coups de tonnerre, nous n’avons pas perdu du côté de la pluie, ça nous tombe droit du ciel comme des baïonnettes et chaque goutte est un véritable jet d’eau. Les toits ainsi bombardés, pleurent à l’intérieur des maisons, les murs suent par tous les pores, les talus s’en vont à la dérive, les routes se creusent en ravins, et les beaux chemins carrossables, tirés au cordeau et tout frais de leur jeunesse, se rident en un jour comme de pauvres vieux, en attendant que la prochaine averse les coule doucement dans le tombeau tout préparé de la vallée voisine. Avec ce régime-là, je ne comprends vraiment pas comment il peut y avoir encore de la terre en haut des montagnes.
6 janvier.
Les bébés malgaches sont vraiment comiques. Il y en a deux ou trois surtout, à l’Ecole normale, qui sont absolument impayables. L’un d’eux rencontre un vieux soulier tout éculé. Sa petite tête d’un an et demi est en travail, et le voilà qui se met en devoir d’insinuer son pied dans cet
étrange instrument. Où donc en a-t-il appris l’usage? Ni lui, ni papa, ni maman, ni les voisins n’usent de cet ustensile. Est-ce de l’instinct?
Une seconde fois, notre bout d’homme se trouve en présence d’une chaussure, mais cette fois la chaussure est plus délicate, il parvient à s’y maintenir et le voilà parti triomphalement un pied chaussé et l’autre nu vers la classe où enseigne son papa. Entrée bruyante, le soulier traîne un peu fort, lui ne s’émeut pas : grave, impassible, il s’en va jusqu’à la chaire faire admirer son exploit. Fou rire général. Le père le prend par les épaules et lui fait faire demi-tour, et le bébé s’en va comme il était venu!
Un autre a trouvé un singulier divertissement. Ne s’avise-t-il pas de prendre le pied d’un petit ami assis sur les genoux de sa mère et d’en sucer les orteils! Shocking!
C’est celui-là, si je ne me trompe, qui pendant un discours du Père imitait sérieusement tous ses gestes. Petit singe! Il a vu aussi comment faisaient les mamans pour calmer les moutards. Le voilà en tournée passant dans les rangs, prenant tour à tour l’un ou l’autre mioche, le posant sur ses genoux et le faisant valser comme les nounous.
7 janvier.
Pour nous, le croissant de la lune est à l’envers, l’hiver est en été, l’été en hiver, l’ouest est le bon côté pour les portes et fenêtres, la vigne doit être abritée pour donner du raisin : toutes choses au rebours des choses de France, de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si l’on rencontre des corbeaux blancs, puisque les habitants se permettent bien d’être tout noirs.
« Tout noirs » n’est pas exact. On pourrait composer une véritable gamme de couleurs, une échelle chromatique, comme disent les savants avec les différents teints de nos compatriotes malgaches.
Nous allons du blanc presque Européen, jusqu’à la teinte ébène la plus obscure. A côté des bébés jaunâtres, capables de produire en pleine nuit des effets de neige, il y en a de si parfaitement noirs qu’on pourrait les rencontrer en plein jour sans les apercevoir s’il n’y avait au sommet de ce petit pot de cirage ambulant une paire de boules blanches qui roulent toujours. Heureusement tout ce monde s’habille de rose tendre et de vert pomme et les bains de soleil suppléent pour la propreté apparente aux bains de rivière qui font trop souvent défaut...
20 janvier.
J’aime beaucoup le soir à me promener sur la terrasse et à con-
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FÊTES ET SÉANCES
templer îa maison voisine, dont le toit n’arrive même pas à hauteur de notre parapet. Je cueille là, tout en admirant les dernières teintes du coucher du soleil, ou les dernières lueurs de l’orage qui s’endort, toute une collection de fleurettes malgaches. Les bébés sont revenus de l’école maternelle des sœurs, les plus grands même ont quitté la classe : ce sont des jeux, des cris, des chants alternés suivant la méthode sauvage. Quelquefois le coup d’œil est d’un pittoresque parfait. La maman pile du riz avec sa petite fille : c’est le dîner qui se prépare; la grande demoiselle vanne le riz pilé : c’est le dîner qui avance vers la perfection ; deux ou trois gamins jouent au dada, plusieurs autres grimpent sur la rampe de l’escalier et contre un arbre un écolier plus studieux repasse sa leçon.
Vous me direz : ça se voit partout. — Oui, mais d’abord chez vous la maîtresse de la maison ne pile pas le riz, ce qui vous représente une danse violente de quelque dix minutes autour d’une grosse bûche, avec un gros bâton comme cavalier; et puis vos moutards ne sont pas en chemise, pans et bannières volants, et votre maison ne fume pas comme un linge qui sort tout bouillant de la lessive.
La maison fume mais ne brûle pas. Elle fume parce qu’à l’intérieur on a allumé le kitay pour le sakafo, (ce qui se traduit : le bois pour le dîner), et parce que les cheminées faisant défaut, la fumée sort par les trous et entre chaque tuile. Et voyez comme tout se tient : les gens font la cuisine accroupis ou même étendus à terre, parce que la fumée monte et que c’est le seul moyen pour eux de ne pas être asphyxiés. Aussi, vous aurez beau faire, vous pourrez dresser dans votre cuisine tous les tabourets de la création, ériger toutes les tables du monde, planter toutes les cuisinières et tous les fourneaux. Vos marmitons feront la popote sur leur base, on relavera les assiettes par terre, on épluchera les salades par terre. La méthode a au moins cela de bon que les assiettes et les plats ont des chances de ne pas se casser en tombant.
25 janvier.
Je suis entré dernièrement dans une case et j’y ai trouvé dans plusieurs corbeilles, des vers à soie qui mangeaient ou filaient. Déjà quantité de cocons étaient accrochés dans un fouillis de feuilles de fougère desséchées. La matrone du lieu en avait dévidé quelques-uns. La soie est d’un beau jaune d’or, mais semble un peu raide. On se demande quelles occupations lucratives on pourrait fournir à toutes ces bonnes ménagères malgaches, qui ont tant de temps à perdre et si peu d’argent à gagner. L’idéal serait peut-être d’introduire ici le métier à tisser, l’ancien métier à main naturellement, mais... il y a bien des mais. Cependant, si la chose
était pratique il ne serait pas mauvais que l’initiative vînt des catholiques.
Les Malgaches (et en particulier les femmes malgaches) sont très imitateurs et certains fort adroits. Vous ne vous imaginez pas ce que nos ferblantiers arrivent à fabriquer avec les vieilles caisses d’expéditions. Gouttières, cruches, pots de toutes formes, arrosoirs, rien ne les arrête. Notre vaisselle de chambre sort de leurs ateliers. Nos menuisiers sont assez débrouillards pour construire de toutes pièces les grandes cuves à vin. Ils viennent de « créer » deux brouettes; dans deux ou trois générations ce seront des artistes.
Dans deux ou trois générations, il y aura aussi bien d’autres progrès moraux, intellectuels et religieux. A certains jours les administrateurs ou les missionnaires sont tentés de se demander s’ils ne travaillent pas en pure perte et si ce peuple est civilisable. Il l’est, et les changements opérés depuis vingt ans sont extraordinaires. C’est ce que me disait la Supérieure des Sœurs, une ancienne de la mission où elle a passé quinze ans : « Si vous aviez vu nos enfants au commencement, raconte-t-elle, quel costume! quelle tenue! quel caractère! On ne savait comment les prendre. Pas d’observation, sinon la gamine vous répondait : Puisque c’est ainsi, je vais chez les Anglais. — Et elle s’en allait. Pour les décider à écrire, on leur faisait dessiner des bonshommes. »> Et maintenant toutes ces fillettes travaillent fort bien, prient de même et chantent comme des rossignols. Que de patience il a fallu! On arrivera peut-être un jour à leur persuader qu’elles peuvent raccommoder leurs habits. Jusqu’à présent toute déchirure est sacrée, et je vois une petite dont les deux avant-manches sont complètement séparées de l’habit, ce qui ne l’empêche pas de les enfiler à ses poignets très religieusement. Pour cela encore elles sont excusables en partie, puisque pour raccommoder il faut des aiguilles.
3 février.
Le bon Dieu, qui fait des merveilles un peu partout, les prodigue ici peut-être plus qu’ailleurs. Il n’y a pas à protester, vous n’avez en Europe ni notre lumière si transparente et si chaude, ni le calme de ces paysages tropicaux qui, au crépuscule, semblent s’endormir si paisiblement dans un bain de lumière rose et de vapeurs tièdes.
Le soleil a disparu depuis longtemps derrière le grand écran de nos montagnes que ses rayons dorent encore le firmament. Au ciel les nuages violets, frangés de clartés multicolores, prennent des teintes de plus en plus foncées et dessinent, sur la voûte cristalline aux mille nuances, comme d’immenses continents fantastiques coupés de golfes et sillonnés de vallées. Les rochers, aux reliefs si énergiques et si bizarres, s’estompent
PREMIÈRES VISITES
FÊTES ET SÉANCES
peu à peu, se ramassent sur un même plan et tracent sur l’horizon une gigantesque barrière noirâtre, irrégulière et dentelée. Plus près, la colline moutonnée de verdure s’efface dans un fond de velours sombre avec des effets de moire, produits par les sommets des arbres encore légèrement éclairés des dernières lueurs du jour. Au fond de la vallée, le petit lac de Manrija, brillant comme un miroir, glisse doucement, à travers la dentelle des mimosas, ses rayons d’argent. Les étoiles, au clair scintillement d’acier, brillent de plus en plus de tous côtés, tandis que ça et là, dans les cases enveloppées d’une buée de fumée bleuâtre, s’allument les feux aux reflets rouges. Quelques lambas blancs disparaissent dans l’ombre et la vie s’éteint peu à peu avec le jour. Tout se fond dans la grisaille uniforme de la nuit.
Pourtant de ces ténèbres s’échappent encore quelques cris d’enfants qui jouent en attendant le repas, ou qui chantent en alternant, à la manière malgache. Derrière les murs, l’aboiement solitaire d’un chien qui vient de prendre la garde; le bêlement d’un mouton qui rêve déjà sans doute d’herbe fraîche; le dernier cliquetis de bec d’un oisillon qui se blottit sous les branches; un dernier courant de brise à travers la feuillée ; les derniers grondements d’un orage lointain qui s’enfuit, et, dominant tous les autres bruits, le trémolo métallique, le grelot, aigu et sonore à la fois, de centaines de grillons dont la sérénade infatigable et fatigante rappelle assez bien le bruissement des fils télégraphiques secoués par le grand vent.
> Rien du fracas de nos villes, pas de roulements sur le pavé (les voitures sont choses trop rares pour circuler à cette heure) ; rien même du martèlement sourd et confus du passant qui bat le trottoir de nos rues (les pieds noirs sont nus et silencieux sur la terre amollie par les pluies de l’après-midi) ; rien surtout de ces vilains ronflements de machines et de métiers qui roulent sans cesse leurs engrenages et leurs volants. Bientôt même les foyers s’éteignent tour à tour; pas de gaz, pas d’acétylène, pas d’électricité pour contrarier la nature endormie, plus de souffle, plus de mouvement, plus de lumière, c’est le calme absolu de tout un monde animal et végétal qui s’endort, épuisé sans doute par la vie intense et ardente de la journée.
On dit qu’il faut profiter des premières impressions, que l’on s’habitue à tout, et qu’il faut se hâter de décrire ce que l’on voit et ce que l’on ressent, car bientôt l’on ne verra plus rien et l’on ne ressentira plus grand’ chose. Pour mon compte, je ne m’aperçois nullement que je me blase sur le pays et sur ses curiosités.
Au contraire. Les habitants me paraissent de moins en moins noirs,
les enfants de plus en plus intelligents, les rochers de plus en plus pittoresques, le climat de plus en plus supportable, et la lumière qui enveloppe tout cela, de plus en plus belle.
Les Grecs n’avaient vraiment pas tort quand ils considéraient comme le plus grand de tous les maux d’être privé de la lumière du jour. Ils disaient cela en grec que j’ai eu soin d’oublier. Ici la lumière nous fait fête tous les matins. Voilà qui me console facilement de l’absence de tous les lampions, de tous les becs de gaz, de tous les arcs électriques de France et de Navarre.
Et je me disais intérieurement que les clartés du Paradis seront encore bien plus rayonnantes, plus douces et plus variées.
5 février.
Je viens de visiter l’établissement des chers Frères. Si grand que soit le bâtiment il est bien misérable... pour tant de monde. Songez qu’il y a plus de cent pensionnaires.
Les dortoirs sont fort curieux. Une série de piquets supportent des cadres auxquels sont fixées les nattes. C’est peu encombrant. Le lamba qui sert de tout, sert de couverture pendant la nuit. Décidément ce lamba est pour le malgache ce que la coquille est pour l’escargot.
Chez les petits les nattes sont même posées directement sur le plancher. Pas d’oreiller ou de traversin. Il paraît que l’horizontale absolue ne gêne pas nos moutards. Tout ce monde dort à poings fermés malgré l’entassement, malgré la chaleur, maigre les parasites. Les moins heureux, naturellement parlant, sont les bons Frères qui passent la nuit dans d’étroites cellules ressemblant plus à une boîte disloquée qu’à une chambrette. Comment respirent-ils là-dedans? je ne sais. Si encore le plafond se tenait à une distance raisonnable. Mais il suffit de lever le bras pour le toucher. A tout point de vue ce bâtiment est devenu insuffisant. On y loge tout ce qu’on peut et l’on a dû refuser dans le courant de l’année plus de cent pensionnaires.
i5 février.
Cette fois j’ai à vous parler d’autre chose que de négrillons, de cuisine, ou de photographies.
On causait en conversation, de certaine chapelle des environs dédiée à Notre-Dame de Lourdes. Et tout d’un coup : Pourquoi n’iriez- vous pas y dire la Sainte Messe un de ces dimanches? me dit le P. Supérieur. Je saisis la balle au fond, tout heureux de commencer mon ministère par un acte de dévotion à la Sainte Vierge.
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES
Vous croyez peut-être que pour pareille expédition il n’y a qu’à enfourcher un bidet quelconque, et à pousser sa bête dans la direction, quitte à l’arrêter à la distance voulue. C’est plus compliqué. Les petites chapelles des campagnes ne recevant que de temps en temps la visite du missionnaire ne sont guère pourvues de ce qui est nécessaire pour célébrer la Sainte Messe. Un autel en briques, quelquefois des chandeliers, plus rarement encore des bouquets de fleurs en papier défraichi, voilà ce qui vous attend !
Donc, il faut emporter ses ornements, ses cierges, son missel, etc... Total : un homme qui chargera le tout sur le sommet de sa tête et qui vous suivra, s’il le faut, jusqu’au bout du monde. C’est le déca.
Outre la messe, il faut prévoir les baptêmes. Encore quelques petits objets à réunir et à loger sur le dos de plus en plus complaisant du premier acolyte.
Je dis premier, souvent ce premier n’a pas de second quelquefois il a un second et un troisième. C’était le cas pour moi. Le second a son utilité lorsqu’on doit emporter, indépendamment de la nourriture spirituelle, quelques modestes provisions de bouche.
Le troisième, vous avez pu le deviner, c’était mon interprète. Ah ! celui-là, il était d’une indispensabilité absolue. Je commence seulement à étudier la langue malgache. Il s’en suit que pour le moment je patauge d’une façon désespérée dans les flots oratoires de ce bel idiome. Quand j’ai pu réunir deux mots, je triomphe, ni plus ni moins que Démosthène après ses beaux succès d’éloquence.
Pour en finir avec la question des dêcas , je vous dirai qu’ils ont des fouies de qualités. La première, c’est d’être Infatigables. Jarrets minces, nerveux, n’ayant rien de nos jarrets d’Europe, plus ou moins flasques et bouffis. Ils peuvent fournir des trottes invraisemblables ; des bambins vous enfilent les kilomètres les uns au bout des autres tout aussi facilement que d’autres enfilent les perles. Huit à dix lieues ne leur coûtent rien. Bref, j’ai beau faire comprendre à mon suivant qu’il peut aller son petit bonhomme de chemin et se contenter de me rejoindre pacifiquement au but, il s’obstine à trotter, si je trotte, à galoper, si je galope et à me déclarer au bout du compte qu’il n’est pas fatigué.
La seconde qualité du déca, c’est la sobriété. Elle lui est commune avec le reste des Malgaches. Une bonne assiette de riz bien campée dans le creux de l’estomac avant le départ, c’est tout ce qu'il faut pour alimenter la machine pendant un jour. Voilà des gens qui ne perdent pas leur temps à table.
J’ai assisté dernièrement à un déjeûner chez les chers Frères. Sous un grand hangar cent vingt enfants se pressent munis chacun d’une écuelle et d’une cuiller. L’écuelle est bien garnie de riz et le riz surmonté d’un modeste chaperon de viande pêché à la fortune du pot dans une marmite. Nos bonshommes en présence de leur écuelle, de leur riz et de leur morceau charnif engagent le combat classique des « Voraces » et des « Coriaces. » La bataille ne dure pas longtemps car on n’y va pas de main morte. Les cuillers prennent des charges pyramidales qui s’enfournent dans des bouches gargantuesques. Les petites bouchées ne sont pas encore entrées dans leur éducation. Lorsque tout a disparu, l’écuelle et la cueiller font une plongée extrêmement rapide dans une cuvette pleine d’eau... qui ne change pas(!) jusqu’à la fin de l’opération. Un point c’est tout.
La troisième qualité du déca , c’est la bonne humeur qu’il partage encore avec la plupart de ses compatriotes. Je n’ai encore aperçu qu’une dispute publique (je ne parle pas des querelles de ménage). Le plus curieux de la dispute, c’est qu’elle provoquait chez tous les assistants un rire inextinguible. Le Malgache a vraiment un heureux caractère. Si on ne le voit presque jamais en colère, on l’entend continuellement plaisanter. Un rien l’amuse. Grand enfant, mais bon enfant, d’humeur joyeuse, il ne comprend pas qu’on se fâche, et tout son mécontentement s’exhale dans une sorte de petit grognement significatif, sans que d’ailleurs sa figure fasse plus de grimaces ou que son regard soit plus vivant. Expressifs et vivants, figure et regards le sont quand il rit. Par bonheur, c’est l’ordinaire.
Le déca par-dessus le marché est cuisinier à condition que l’on ne soit pas trop difficile en fait de cuisine.
Le déca enfin a le précieux avantage de ne pas demander grand’chose pour son habillement. Un lamba de 2 fr. 5o renouvelé de temps en temps fait tous les frais de sa toilette. A vrai dire, ce dernier point est plutôt défectueux et je me souviens d’avoir été une fois accompagné par un pauvre diable littéralement vêtu de dentelles. Je n’en étais pas plus fier pour cela.
Tout ceci soit dit pour la mise en scène de mon expédition matinale.
A sept heures, fièrement juché sur mon Bucéphale et suivi à distance de ma nombreuse escorte, je franchissais le seuil de la résidence, traversant les groupes nombreux de nos bons chrétiens, accourus pour la première messe. Des « bonzours mon Père » me bombardaient continuelle-
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ment. Je ripostais de mon mieux tâchant de rendre coup pour coup, salut pour salut. Quelquefois, une bande moins sympathique passait silencieuse en me lorgnant avec curiosité.
J’enveloppe ma figure d’un masque d’indifférence, mais je plains au fond du cœur ces pauvres adeptes de l’anglicanisme, du norwégianisme, du quakérisme ou du calvinisme, moins heureux dans leurs beaux lambas bariolés que les braves campagnards qui m’attendent là-bas pour la Sainte Messe. Souvent aussi, je croise quelque bonne vieille païenne reconnaissable à l’amulette ronde et blanche piquée d’un point rouge quelle porte sur la poitrine. Pour celle-là aussi, une petite prière, qui lui obtienne la grâce de la vraie foi.
Tant que je reste dans la ville, la route est superbe, récemment empierrée par les soins d’une administration aussi... que... Cent mètres après l’octroi (s’il y en avait un), c’est une autre chanson; les cailloux et les rochers sortent de terre, les routes se gondolent, les collines se tortillent en escaliers invraisemblables, les ruisseaux se jettent à la traverse sans dire gare, les descentes ou les montées passent subitement de l’angle aigu à des inclinaisons qui se rapprochent de plus en plus de l'angle droit. Impossible de maintenir la verticale sur le dos de ma bête. Je me résigne à déserter la selle. Nous piquons une tête dans une sorte de vallée où coule un modeste ruisseau. Un ruisseau dans un paysage n’a rien de choquant ; sur une route, cela a des inconvénients quand le pont qui le traverse ne se compose que de deux poutres dont l’une se cache dans la vase et l’autre se fend par le milieu sans arriver à rejoindre les deux rives. Mais ces surprises-lâ ne surprennent plus surtout depuis la grande tempête d’il y a deux mois qui a fait une rafle complète de toutes les piles et pilotis de la contrée.
A ce propos, les Va^ahas feraient bien d’apprendre des indigènes qu’il n’est pas toujours bon d’établir des bacs, des pirogues ou des ponts sur n’importe quelle rivière sans avoir consulté les anciens. D’après ceux-ci, il y aurait un traité conclu de temps immémorial entre les habitants et messieurs les crocodiles. Ces derniers s’engagent à respecter la viande humaine noire ou blanche à une condition : c’est qu’on respectera leur domaine et qu’on ne viendra pas les troubler dans leur domicile par des constructions insolites. On viole le traité, pourquoi les caïmans se gêneraient-ils de leur côté? Tant pis pour les victimes.
Le passage du deuxième ruisseau fut un événement de même importance que les précédents.
Ici, c’est plus franc. Il n’y a même plus de simili-pont. Les deux
talus qui se donnaient autrefois la main, se regardent maintenant pardessus l’eau qui leur a joué le vilain tour de les séparer et qui se contente de chuchoter sournoisement à leurs pieds. Ma force en équitation ne me permettant pas un saut de plusieurs mètres, j’enfile un petit sentier pointu qui émerge tant bien que mal du marécage et qui doit me conduire au gué.
C'est le moment de songer à toutes les hypothèses possibles, car les gués de ce pays en admettent de toutes les sortes. Il y a l’hypothèse du crocodile... grâce à Dieu ce n’est pas le cas. Il y a l’hypothèse du gué qui ne l’est plus, parce qu’il est tombé une pluie torrentielle la veille au soir ou pendant la nuit, ce n’est pas le cas aujourd’hui, mais c’est le cas fréquent et trop fréquent. Il y a plusieurs autres hypothèses possibles comme celle du trou où l’on s’enfonce, de gros rochers sur lesquels le cheval se bute ou s’étale, mais il y a surtout l’hypothèse classique, et trop connue du cavalier novice, qui peut se résumer ainsi : le dada entre dans l’eau jusqu’au poitrail, s’arrête paisiblement au milieu du passage, penche gracieusement la tête jusqu’à l’onde limpide ou bourbeuse, tire la langue et pompe. Votre bon cœur le laisse faire. La pauvre bête, il fait si chaud! Malheureusement, en trouvant l’opération un peu longue, on donne le signal du départ. Le signal n’est pas compris. La bête renifle, relève un instant le naseau et se tient coi. On s'indigne, on réitère l’injonction. Mutisme, immobilité, à moins que ce ne soit hennissement et demi-tour. Quelquefois, c’est encore pis. Bucéphale a son idée à lui : il frappe le sol à coups redoublés, c’est sa manière de faire son lit et lorsqu’il juge l’opération suffisamment avancée, une, deux, il se couche tout joyeux dans l’eau, oubliant totalement qu’il a sur le dos une proéminence intelligente et raisonnable qui n’a nulle envie de prendre un bain.
Vous voyez d’ici la position du cavalier et du cheval pataugeant à qui mieux mieux au milieu de la mare et dans quel état ils pourront se présenter tout à l’heure aux populations empressées et ébahies.
N’avais-je pas raison de vous annoncer cette seconde traversée comme un évènement de grande importance? César n’était pas plus ému au passage du Rubicon. Dans la circonstance présente tout se fit correctement. Mon cheval but, mais ne me fit pas boire. Il s’arrêta bien au milieu du gué, mais le devoir l’emporta sur la tentation et il continua pédestrement son petit bonhomme de chemin.
De là, j’aperçois le but de mon pèlerinage : un gracieux bouquet d’arbres sur une légère éminence au milieu de la plaine ; dans le bosquet, un petit clocher qui campe modestement sur une tour de terre rouge sa pyramide de tuiles surmontée d’une croix : à droite et à gauche de
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FETES ET SÉANCES
l’église, quelques cases enfouies dans la verdure, et çà et là des lambas blancs qui se détachent sur les buissons au vert foncé comme les premières pâquerettes du printemps sur nos gazons de France !
Vous allez dire que je suis parti encore pour la poésie et pour la gloire. Avrai dire, je trouve tout beau ici, la lumière est si belle ; le bon roi Midas de mythologique mémoire était certainement moins habile que notre soleil à transformer tout en or.
En avançant, je constate de plus en plus que les pâquerettes ou lambas se multiplient d’une façon extraordinaire. C’est tout un peuple qui attend le Père ou plutôt l’envoyé du bon Dieu. Ils sont là i5o, 200, peut-être plus, formant la haie devant la porte de l’église des deux côtés du chemin.
Je salue tous ces braves gens de mon meilleur sourire, je descends de ma monture aussi dignement qu’il est possible et je pénètre dans la chapelle suivi de tout mon monde.
L’édifice est suffisamment propre, mais aussi magnifiquement pauvre. L’autel, comme presque partout, est en briques revêtues d'un crépi plus ou moins badigeonné. Tout le luxe est dans la statue de Notre-Dame de Lourdes qui domine l’autel.
Pendant qu’aidé d’un de mes décas, je prépare les ornements pour la Sainte Messe, les gens continuent à s’entasser. La chapelle a beau être petite, tout le monde arrivera à se caser. Il est vrai que les sièges ne tiennent pas de place, que les jambes des uns et des autres se croisent dans un fouillis invraisemblable (j’en suis à me demander comment à la fin, ils retrouveront celles qui leur appartiennent), et que les bébés n’occupent même pas demi-place, puisqu’ils logent sur les genoux de la maman ou dans son dos.
La messe commence, les cantiques s’entonnent coupés de prières. Il n’y a guère d’arrêt durant tout le Saint-Sacrifice et c’est vraiment le seul moyen d’occuper pieusement ces bons chrétiens, qui pour la plupart ne savent pas lire et encore moins méditer. La messe dite, je fais demander s’il y a des baptêmes.
C’est là que je reçus, pour ma part, mon premier baptême de patience apostolique.
Y a-t-il des baptêmes? Première réponse : non. C’est bien! je range mes affaires.
Tout à coup : « Si, il y a un baptême », et pour preuve, un gros bébé qui piaille à tour de gorge s’approche, gigotant comme un vrai diable dans les bras de sa maman.
Pas de doute, celui-là a encore le diable au corps. Par précaution, je réitère ma question en la modifiant légèrement ; y a-t-il d'autres baptêmes?
Réponse : non.
Je donne le baptême à mon négrillon qui me fait une vie durant toute la cérémonie, une vie... infernale. Quand je l’approche pour les onctions, ce sont des hurlements. Enfin, j’arrive au bout non sans avoir les oreilles écorchées.
J’allais me retourner vers l’autel :
« Mon Père, encore un baptême! »
Je fronce les sourcils, de manière à montrer que je ne suis pas content et reprenant mon calme :
« Est-ce bien sûr, dis-je, qu’il n’y en a plus d’autres? »
Réponse : c’est sûr !
Nouvelle cérémonie tout au long.
Vita (fini), pensais-je en achevant. Pas du tout! Un troisième se présente. Un premier exercice de patience m’ayant fortifié dans cette vertu, je ne bronche pas et je me dispose à aller ainsi jusqu’à la fin du jour. Après tout, je n’aurai pas perdu mon temps quand j’aurai chassé, même un par un, une trentaine de diablotins de chez ces petits Malgaches.
Le quatrième baptême cependant ne vint pas. Ma tâche est accomplie, je n’ai plus qu’à rentrer.
On vient me prévenir alors que l’on a préparé pour le Père un sakafo (repas). Dans une chambrette, on m’installe avec mon interprète et on nous met tête-à-tète, l’un et l’autre, avec une assiettée formidable de riz agrémentée d’une cuisse formidable de poulet et d’un vase rempli d’eau. Une autre fois, j’emporterai une fourchette, car ce n’est pas pratique de décarcasser, armé d’une simple cuiller en bois. Après tout, la poule au riz ce n’est pas mauvais, pourvu qu’elle ne revienne pas invariablement tous les jours.
i5 février.
Une pauvre petite fille que je rencontre, est fort absorbée dans l’extraction d’une chique logée malencontreusement à l’extrémité sud du gros orteil de son pied ouest.
Il faut savoir que dans ce pays, on ne dit pas gauche ou droite, devant ou derrière, mais sud , nord, est, ouest. Quelle dent vous fait mal? — La dent de l’est. — Où sont les surplis? demandait-on à notre Frère sacristain. — Au sud. Et le plus fort, c’est que personne ne s’y trompe. Le
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malgache a une orientation instructive, quelque chose comme de l’aimantation au bout du nez.
26 février.
Le travail abonde. Il est tel missionnaire qui a baptisé dans une journée plus de cent enfants. La fréquentation des sacrements est extraordinaire. On ne revient pas de la moindre tournée sans avoir recueilli des heures et des heures de confessions. Voilà la partie écrasante de la besogne que ne connaissent pas ministres et ministresses.
A ce propos, ne vous étonnez pas trop de voir souvent revenir les allusions à ces messieurs et à ces dames. Ici, le protestantisme fait partie de l’air qu’on respire. On le trouve partout, on le combat partout et grâce à Dieu, on le démolit partout. Il est pour nous ce que la politique est pour vous en France.
D’ailleurs, j’avoue qu’il est pour moi un sujet fort curieux d’étude et d’observations. Nos bons apôtres n’ont-ils pas l’idée en certains endroits de distribuer les Gendres tout comme les catholiques? Expliquez ce mélimélo de doctrines et de pratiques contradictoires. Le premier lundi de chaque mois, ils tiennent leur grande réunion de la manducation du pain. Le manioc et le jus d’ananas remplacent le pain et le vin pour ces fidèles et scrupuleux imitateurs de la première Cène. Ce serait risible si ce n’était si triste. Je n’ai point entendu dire qu’ils se soient mis à confesser. Il est douteux qu’ils s’y mettent, c’est un peu trop absorbant.
Mais laissons les Anglais pour revenir à nos chrétiens. Le sujet est bien plus consolant.
Le jour des Gendres, notre église était trop petite pour la foule qui cherchait à s’y introduire. C’est que les païens ont ce jour-ià l’occasion unique de s’approcher du chœur et de recevoir quelque chose de la main du Prêtre. Pour rien au monde, ces pauvres gens ne voudraient manquer la cérémonie. Quel sens y attachent-ils au juste? je ne sais. Donc, pendant quarante minutes, le prêtre a distribué les cendres et je vous assure qu’il passait rapidement. C’est là surtout qu’il y a eu floraison de bébés noirs dans le dos et explosions multipliées de cris de tout calibre. Entre autres, certain petit négrillon voyant approcher le prêtre le regardait d’abord curieusement par-dessus l’épaule sud de sa maman. Lorsque le Père voulut avancer la main de son côté, ce fut une volte-face instantanée, le bambin se rejeta sur l’épaule nord avec une telle rapidité et une telle grimace quil fallut tout le sérieux de l’endroit pour m’empêcher d’éclater.
i5 mars.
En attendant que j’aie à vous envoyer un morceau de style malgache, voici une lettre créole :
Ma bonne Sœur, t
Ah! bonjour donc ma vieille! Comment ça va hein!
Ah! mi (moi) dis à vous, donne à nous souplet (s. v. p.) in gros poignet de main.
Lé ti longtemps que moné l'a vè lenvi causé avec vous hein!
Ah! mon zamie, la ti longtemps aussi que moué mazine (pense) à vous va!
Quoi ça vous n’ana (avez) hein ?
Vous l’a fini mort (Etes-vous morte), que depi beaucoup banane (d’années), vous n’a pas sourment (seulement) crire in ptit mot, l’a pas vrir (ouvrir) in ptit brin vot li bec pour dire là à vot viée zamie que vous lé pas mort, que vous repose toujours en paix bien tranquille à Tamatave! ... Ah! bon Dié... Sainte Vierge Marie! Mon patron Saint Joseph!... ça lé pas ben ça, mon zamie, parce qué moué la fini loin de vot li zié (vos yeux), vot cœur n’a pi mazine (pensé) à moué. Pa faire ça, mon zamie; moué pourtant il aime à vous touzours, vous li camarade à moué, vous li touzours la parcelle de mon l’àme. Oui, mi aime à vous bien, gros comme tout le ciel de la carte de Madagascar. Crire souplé (s. v. p.) à vot zamie pour faire revenir son li car dans son assiette, son l’estomac.
Ma santé lé bien.
Vot zamie qui lé bien attassée à vous, fort comme le sien dent (chiendent).
En somme, le créole est une espèce de français simplifié à la malgache, qui ne manque pas de charmes.
20 mars.
Une curieuse scène de tribunal s’est passée à Fianarantsoa. Le plaignant était chinois, le témoin français, le juge malgache et un ami du plaignant savait un peu de latin. Le plaignant s’expliquait en chinois à son ami qui traduisait tant bien que mal en latin au témoin qui traduisait en français et qui aurait dû traduire en malgache si le juge n’avait été capable de comprendre notre belle langue.
21 mars.
J’ai donné pour la fête de saint Joseph, mon premier sermon malgache dont je suis très fier. C’est à Ilalazana que ce premier-né a vu le jour.
Je m’étais embarqué sur le dos du vieux Mouton. C’est un vétéran, une vénérable et antique bête qui a les dents tout usées par quatre ou
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cinq lustres de service et qui cependant conserve quelques caprices de la première enfance, avec une dureté de trot qui ne l’a jamais quittée. Peu importe, d’ailleurs les routes sont belles de ce côté, il n’y a qu’un gué très ordinaire, le pays n’est pas loin, le soleil brille, les alouettes chantent, tout est bien, inutile de courir.
Au sortir de la ville je côtoie des champs de bananiers, de manioc, de maïs et des rizières vertes de toute nuance, les unes en herbe à la teinte foncée, les autres déjà presque mûres et jaunissantes. La récolte du riz ne se fait pas à époque fixe, comme chez nous celle du seigle, de l’avoine ou du blé ; on plante et par suite on moissonne durant plusieurs mois.
Nous croisons continuellement de braves noirs écrasés et enfouis sous leur énorme botte de kitay (bois à brûler ou herbe sèche). Plus loin des porteurs sakaiaves chargés de lourds paquets enfermés dans des nattes, par ci, par là, une cruche qui revient de la rivière en équilibre sur une tête rieuse qui jase, remue, tourne et se retourne sans avoir l’air de se préoccuper de ce quelle porte. Les chrétiens me saluent profondément, les autres me regardent sans sourciller et je parviens presque sans m’en douter en vue de la petite église où je dois dire la messe.
On m’a vu : vite, tout le monde se range sur le côté droit de la route. Un vrai bataillon bien aligné. Gomme à un signal donné, les bouches se déclanchent, les poitrines s’abaissent et avec la précision d’un chœur allant en mesure, l’assemblée me salue d’un formidable : Bonjour , mon Père. Dès lors je puis me décider et répondre à mon tour, ce que je fais, vous pensez bien, avec l’amabilité qui me caractérise !
Dans l’église mes gens s’accroupissent et s’entassent comme toujours.
Ce fut alors!... que... je sortis... mon papier et mon premier discours . Ai-je été compris? C’est ce qu’on saura au jugement dernier lorsqu’il n’y aura plus de formules obligatoires de politesse. Evidemment, si j’avais posé la question à mes auditeurs, ils se seraient exclamé, et n’auraient su comment dépeindre la clarté éblouissante de mon sermon.
Lorsque je sors, tous sont en cercle pour me présenter leurs hommages. Ces hommages se traduisent de trois façons : i° des saluts jusqu’à terre; 2° une formule malgache qui veut dire qu’on vous fait ses compliments... Bien! je déclare à ma façon que je suis très, très content. Tous les adverbes superlatifs y passent; 3° trois superbes oies que l’instituteur vient déposer humblement à mes pieds, sans les lâcher, car elles sont vivantes.
J’eus un frisson. Trois oies, c’est bon. Merci! mais que vais- je en faire? Voilà une compagnie pour rentrer en ville! Heureusement, un
excellent jeune homme, ancien élève de la normale, s’en empare et s’offre à les porter à domicile. Enchanté. Mes oies le sont moins peut-être car elles ont l’air de protester. Malgré leurs cris et leurs gesticulations désespérées nous partons tous.
24 mars.
Voici deux jours que la tempête fait rage. Un vent à décorner les bœufs. Les toits s’en vont, les arbres se couchent, les paratonnerres dégringolent pour se ficher en terre; nos chambres s’inondent malgré fenêtres et volets, la maison tremble sur ses bases et au moment où je vous écris, ma table elle-même semble saisie d’un trémolo perpétuel.
Que de ruines encore pour ces pauvres Betsiléos! Nous saurons peut-être plus tard le nombre des ponts emportés et la quantité de kilomètres de routes anéanties par le cyclone. Ruines aussi pour la mission, car il y aura des chapelles à relever, des réparations à faire de tout côté.
On relèvera ce qui sera tombé, et l’on continuera avec la grâce de Dieu.
28 mars.
Je vous avais laissés en pleine tempête, ou plutôt c’est vous qui m’y aviez laissé.
Le cyclone ne s’est vraiment calmé qu’après deux jours et deux nuits. Quel vent! Les maisons en tremblaient sur leurs fondements. Quant aux arbres! quant aux toits! quant aux tuiles! c’était bien autre chose. L’un des trois arbres qui composent notre parc s’est couché de tout son long, rompu net à ras du sol. On a découronné ses deux compagnons pour leur éviter le même sort. Certains toits en zinc se sont tout simplement envolés à quelque cent mètres de leur domicile habituel. Un des auvents de nos clochers est venu tracer sa parabole à quelques pas du professeur de menuiserie lorsque celui-ci se rendait pacifiquement à sa classe. Un des paratonnerres a fait flèche au milieu de la place. Pendant ce temps les tuiles prenaient leur essor à tour de rôle, les gouttières dégringolaient le long de la charpente et la pluie chassée par le vent trouvait moyen de pénétrer, malgré volets et fenêtres coalisés, jusqu’au milieu des chambres. Chez les Chers Frères le dortoir était transformé en pomme d’arrosoir. Et dire que ni le sifflement de la tempête, ni la chute des tuiles et les douches multipliées ne parvenaient à troubler le sommeil de nos bons enfants malgaches. Oh! les belles âmes et les bonnes consciences!
Mais je ne vais pas prolonger outre mesure la description de cette
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES
nouvelle tempête. Les mêmes causes produisent les mêmes effets et vous pouvez vous faire une idée des dégâts occasionnés de tous côtés, aux ponts, aux routes, aux chapelles, aux plantations. Voilà des journées qui coûtent cher et qui creusent de fameux trous dans la caisse déjà fort transpercée de la mission. Pauvre caisse ! elle ressemble fort à une écumoire dont le métal se ronge jusqu’à ce que les petits trous réunis n’en fassent bientôt plus qu’un grand qu’il est bien difficile de boucher. Si la bonne Providence ne s’en mêlait ce ne serait pas toujours gai.
Une autre conséquence a été l’inondation des rizières. Tant que les tiges sont en herbe les plantations ne souffrent pas beaucoup d’un séjour plus ou moins prolongé sous l’eau. A l’époque de la maturité il y a plus d’inconvénients, car la moisson risque de pourrir dans la boue. Nos pauvres Betsiiéos n’avaient pas besoin de la ruine de leurs récoltes pour être dans la misère. Tout le monde s’accorde à penser (le gouvernement en tête) que la rentrée des impôts se fera très difficilement. Où trouver les 4 piastres demandées? (20 francs par an).
Et par-dessus tout, la fièvre se promène dans tous les villages. C’est l’époque sans doute, ce n’en est pas moins triste. D’autant plus que nos noirs ignorent totalement les moindres pratiques de la plus simple hygiène et en sont encore, en fait de soins à donner aux moribonds, à se tenir le plus nombreux possible autour de lui, de manière à l’étouffer. Lui offrir du lait, des œufs, de la tisane, ou ils n’en ont pas, ou ils n’y pensent pas. Tout au plus le bourreront-ils d’un riz indigeste qui hâtera le départ du malheureux pour l’autre monde.
Il y aurait certainement quelque chose à faire de ce côté. Ce ne serait pas du temps perdu que d’insinuer aux maîtres d’école actuels ou futurs quelques principes élémentaires de médecine pratique.
3 avril.
Qui ne verrait que la ville avec ses lambas roses et ses habits pimpants, se tromperait beaucoup sur la situation générale du Betsiléo. Ici tout comme en France on trouve moyen de s’amuser. Nous avons eu hier la Grande Fête des Enfants.
Dès le Dimanche précédent, l’école officielle s’y préparait en défilant dans les rues, tambour et trompette en tête. C’était d’ailleurs assez modeste. Quelques garçons, quelques grandes filles et une douzaine de petits drapeaux voltigeant au-dessus du groupe.
La fête elle-même heureusement comprenait d’autres éléments. En somme, comme spectacle curieux, c’est assez réussi.
Ne vous étonnez pas de voir des missionnaires au milieu de cette
CHEZ LES EETSILÉOS.
fête profane. Autre pays, autres mœurs. En notre qualité de « père et mère » de ces grands enfanfè noirs, il convient que nous montrions de l’intérêt à leurs plaisirs tout comme à leurs misères. Ces messieurs les Pasteurs, pour la même raison étaient là au complet avec leur frac, leurs dames et leurs enfants.
Voici le programme de la fête :