Deuxième partie. — Jeux variés, concours pour filles et garçons
Délicieux, le coup d’œil de l’église absolument remplie de moutards. Au fond, un groupe de parents forme la haie, mais au centre un fouillis de minois de tout diamètre. Quantités de bébés perchés sur le dos ou dans les bras de leurs mamans. Aucun tumulte et pourtant défilé interminable. D’ailleurs on chante à tue-tête et c’est le meilleur moyen de faire taire ce petit monde.
A onze heures, la foule s’étire en deux longues rangées de spectateurs. De grandes branches d’eucalyptus forment barrière. Chaque village a sa place marquée par un écriteau. Les jeux commencent. Pour la description, je vous renvoie à Homère et à Virgile qui ont raconté ces choses-là il y a quelque deux ou trois mille ans. Cette fois-ci il y eut encore progrès.
Les vainqueurs eurent en récompense un petit livre, une image, une toupie, une trompette, etc. Chez nous comme dans la nature rien ne se crée, rien ne se perd. Rien ne se crée, c’est-à-dire que sans nos bienfaiteurs nous ne ferions rien; rien ne se perd : de toutes les menues choses que ceux-ci veulent bien nous envoyer nous tirons des ressources et des profits presque sans limites.
On se sépara à 3 heures seulement. Talata, resté seul, s’envole du côté d’Andakana pour procéder à un examen de pêches. « Allons voir si elles sont mûres. » Les pêches n’étaient pas encore à point, mais les Malgaches ont une manière expéditive d’accélérer la maturité qui, semble-t-il, n’a pas de conséquences trop sensibles pour les entrailles galvanisées de ces messieurs. Mûres ou pas mûres, quelques centaines de victimes y passèrent.
8 janvier 1906.
Nous avons eu notre « cortège des Rois », tout comme au vieux temps des bons collèges. Et notre roi, à nous, n’a pas besoin d’être
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barbouillé de soie ou bouchonné, pour avoir une tête d’africain. Donc nous avons pris un pain, nous l’avons sectionné, suivant les usages, en une cinquantaine de parts, les morceaux ont été mis dans un lamba. Un benjamin les a extraits un par un. Défense de regarder avant que tous soient servis. Dans un des morceaux, l’on trouve une médaille. Acclamations extra-bruyantes : Jean-Baptiste Railivao est proclamé : Jean- Baptiste Ier, roi de Talata.
Le cortège se forme, les uns prennent leurs longues bêches en guise de lance, les autres des drapeaux, plusieurs des trompettes d’un sou, qui font du tapage; le roi est hissé sur un brancard improvisé, il est couronné de feuillage ; un de ses suivants l’abrite d’un blanc parasol et l’on part au travers des grandes allées de nos plantations. Les bambins s’étranglent de fou rire, et les gens ahuris arrondissent désespérément leurs orbites à la vue de cette étrange procession.
Au retour, on s’arrête en face du petit escalier qui monte au clocher. Les soldats font demi-cercle, le roi et son héraut sont au milieu. Très gravement, je me tiens sur l’escalier comme sur un perron. Le héraut prend la parole pour louer Sa Majesté, et... pour demander en son nom qu’une faveur soit accordée à ses nombreux sujets. Je réponds en louant à mon tour « un si vertueux prince » — Bossuet n’aurait pas mieux dit, — et pour accorder une faveur : Louis XIV n’aurait pas été plus royal, car j’octroyai une seconde visite aux pêches, plat supplémentaire pour le dîner. Jean- Baptiste Ier, roi de Talata, daigna me remercier lui-même, et laisser tomber de ses lèvres augustes et proéminentes, l’expression d’une reconnaissance certainement sincère, quoique anticipée.
Après quoi le cortège se reforma pour reconduire Sa Majesté.
i5 janvier.
A vous raconter tous mes ennuis, je risquerais de devenir monotone. Cette premier quinzaine de janvier m’en a apporté un contingent extraordinaire.
Au sud, un maître d’école s’oublie jusqu’à prendre « simultanément » une seconde femme. Il fait mine de se convertir, demande même à quitter le pays pour s éloigner de la tentation. J’accepte. Je choisis un remplaçant. Le remplaçant n’est pas agréé par les « pères et mères » du village. Sans hésiter, je destitue mon instituteur. Le remplaçant est accepté tant bien que mal, mais les opposants manigancent avec sa femme. Elle s’enfuit. Et voilà le maître en fonctions qui cherche sa femme; le coupable, qui
malgré sa promesse de partir s’obstine à rester dans le pays, ce qui rend la situation plutôt trouble.
A l’est, c’étaient des maîtres qui me faisaient demander leur passeport. Chez moi, mon déca Jérôme qui a regagné ses pénates après dixhuit mois de patience réciproque.
Que faire sous pareille averse, sinon la recevoir philosophiquement , surnaturellement et raisonnablement? Ouvrir, comme on dit, le parapluie de l’indifférence, s’encapuchonner de patience et s’imperméabiliser d’amour de Dieu; puis, à la manière de l’araignée dont on a éventré la toile, reprendre un par un Chacun des fils endommagés.
Aujourd’hui déjà, grâce à Dieu, presque tous les dégâts sont réparés ; il ne nous reste plus que juste assez pour nous distraire et nous exercer jusqu’à la prochaine tourmente que la Providence voudra bien nous réserver.
Au fond, la croix, les difficultés ne sont-elles pas les conditions nécessaires et normales de l’apostolat catholique? La charrue qui glisse à la surface du champ ne fatigue pas l’attelage, mais plus le soc pénètre en terre, plus rude est le travail et plus sérieuse sera la moisson.
Nos voisins les protestants ont une manière plus expéditive, plus moderne de sauver les âmes. Il est temps de vous entretenir un peu de ce fameux Réveil spirituel qui les agite prodigieusement depuis près de six mois.
L’histoire en remonte à l’époque où l’on parlait des richesses inouïes de nos mines d’or et où les Anglais pullulaient sur la place de Fianarantsoa, à peu près comme les chiques dans mes bottes aux jours de pluie. Déjà des bruits circulaient, répandus, avec intention ou non, dans tous nos districts, que l’Angleterre allait être la maîtresse de Madagascar, qu’il fallait passer au protestantisme, sinon... Plusieurs se laissaient déjà ébranler, quelques-uns même passaient avec armes et bagages au parti; bref, le moment était des plus opportuns pour lancer des manifestations religieuses à effet, et pour appeler le Saint-Esprit au secours de la politique.
L’agitation protestante commença par Ambohimandroso. Le Saint- Esprit se répandit sur les fidèles de cette localité avec une abondance de dons à laquelle personne ne pouvait s’attendre. On multiplia les réunions du matin, les réunions du soir. Et bientôt ce ne furent que des gémissements, des sanglots, des larmes de repentir, des conversions inespérées, des confessions publiques de fautes honteuses, des promesses touchantes de vie désormais irréprochable, des dons entiers et sans retour de soimême au Seigneur Jésus. Un jour, aux pieds de Madame R..., la prêtresse du sanctuaire et l’initiatrice du mouvement, cinquante sorciers.
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notez bien, cinquante sorciers , s’en vinrent jeter leurs amulettes et renoncer aux idoles. Fianarantsoa en fut jaloux, Ambositra le devint à son tour, puis Tananarive. Il fut décidé que tout le monde aurait son Réveil , p l’Esprit fut requis de fournir à chaque capital de district un coefficient sérieux de manifestations impressionnantes.
Fianarantsoa n’eut pas longtemps à attendre. On s’y réunit pour la grande Assemblée annuelle. Je suppose que les privilégiés d’Ambohimandroso y apportèrent eux-mêmes l’étincelle sacrée, car le feu prit tout de suite.
A vrai dire, on ne s’apercevait guère qu’en dehors des temples l’action de l’Esprit transformât beaucoup nos bons illuminés. « Ces dames » se rendaient aux réunions en très élégantes toilettes; les pleurs se tarissaient à la porte de la nef; les restitutions cachées ou connues de vols non moins cachés ou non moins connus, n’ont pas produit encore grande sensation dans le public; il ne semble pas qu’on ait pensé à introduire la sainte humilité et la défiance de soi-même parmi ces Messieurs, dont les airs prétentieux et bouffis n’ont fait que croître. Personne n’a davantage entendu dire que l’Esprit de lumière ait éclairé les intelligences sur les différences de doctrine, ni qu’il soit sorti de ces conciles anglo-calvinonorwégiens un Credo à peu près clair et intelligible. Mais pourquoi tant d’exigences? Ne suffit-il pas qu’on ait pleuré, gémi, discouru pour pouvoir se dire qu’on a reçu l’Esprit ?
Pauvres aveugles! au lieu de cette confession publique vague et intimement orgueilleuse, acceptez donc la confession vraie, catholique, humiliée et d’autant plus sincère quelle est plus silencieuse, d’autant plus profonde quelle est cachée, d’autant plus durable quelle ne cherche pas à conquérir l’estime du monde. Souvenez-vous que Diogène, dans son tonneau, était plus orgueilleux qu’Alexandre dans sa gloire. A exprimer ainsi en plein air vos magnifiques résolutions, vous risquez de les éventer, de les laisser s’évaporer. Mettez-les au secret comme le meilleur de votre argent!
On poussa « la vague » jusqu’à Ambositra. Ambohimahasoa pleura sans se faire trop prier, mais Ambositra fut d’une autre composition. Les réunions se multipliaient, le zèle s’échauffait, les discours se succédaient; on priait, on suppliait pendant des jours et des jours, ce fut en vain..., personne n’arrivait à pleurer : or il paraît que les larmes sont la condition sine qua non de la manifestation de l’ Esprit. Enfin l’heure bénie sonna où, par suite de l’interpellation émouvante d’un père malheureux au compagnon de débauche de son fils, l’assemblée consentit à s’humecter des pleurs requis : Ambositra a reçu l’Esprit.
Voilà le a Réveil protestant » à Madagascar. Pour qui connaît tant soit peu 1 histoire des sectes séparées de l’Eglise, il n’y verra rien de bien nouveau; le diable et ses amis ont des crises nerveuses. Nous, catholiques, nous avons, pour apprécier et discerner ces manifestatious étranges, deux pierres de touche qui ne nous trompent jamais : la foi et l’humilité. Tout cela ne peut venir de Dieu parce que nulle part on n’y trouve la moindre trace de la vraie humilité qui en ce bas monde est le cachet obligatoire des interventions divines.
Combien de temps ces simagrées dureront-elles encore? Je ne sais. La haine de l’Eglise a des ressources d’énergie qui sont quelquefois de longue haleine; l’Angleterre n’a pas perdu toutes ses espérances sur la terre malgache, et le protestantisme ne se résigne pas à croire que nous échapperons entièrement à la persécution. En somme, comme partout, l’hérésie vit de son opposition à la vérité.
5 février.
Le P. du Coëtlosquet est venu donner la retraite à mes maîtres d’école, à mes élèves et à une soixantaine de catéchumènes. Dire que je lui ait fait bonne figure serait inexact. Je l’ai reçu en tremblant... la fièvre et avec des allures de déséquilibré. Il en profita pour se livrer entièrement à son zèle. Je n’eus pas un mot à dire et pas un geste à faire. Instructions claires, pratiques et vigoureuses. A midi et demi, histoire de réveiller son monde appesanti par la pâtée du riz, il avait porté sur le règlement : « Leçon de chant. » Et de ma chambre, je l’entendais tonitruerpendant une heure les chants les plus usités dans nos réunions, passant de la voix de fausset à la seconde partie, donnant dans un même cantique les répliques des sopranos et des ténors, rectifiant les notes endommagées ou les mesures disloquées, et pour conclusion il venait me retrouver en disant : « Voyez -vous, ça me fait du bien... et çà les empêche de dormir. » Une demi-heure après, c’était une instruction ou un exercice de catéchisme. De repos, pas question.
Les chrétiens de Talata se sont bien montrés à cette occasion. Plusieurs ont tenu à suivre complètement la retraite à laquelle rien ne les obligeait. Des soixante catéchumènes environ qui se sont présentés, cinquante-quatre, après force examens, ont été jugés dignes du baptême. Voilà qui console de toutes les misères suscitées par le diable et ses amis. Peu à peu nous gagnons du terrain et la paroisse se fonde.
Nous venons d’avoir, à Ranomena, un enterrement ab -dûment chrétien, sans ombre de scandales, inconvenances ou superstitions. Après cela, que les protestants continuent à se remuer, qu’ils recueillent des
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pauvres diables toujours bons à vendre et faciles à acheter, je ne m'en désole que relativement : je plains les pauvres petits baptisés que ces malheureux entraînent dans leur apostasie, mais je ne regrette nullement tous ces soi-disant adhérents qui ne mettaient jamais les pieds à l’église et qui ne s’étaient donnés au catholicisme, au moment de la conquête française, que par pure politique
23 février.
Nous avons des pluies torrentielles : les ponts s’en vont, le mien tient bon quoiqu’il boive plus que sa soif et que l’eau monte à la hauteur du tablier, mais... il ne faudrait pas que cela dure...
24 février.
L’inondation monte. Quelques dégâts à une corniche du clocher. Le pont faiblit.
25 février.
Il y avait hier près d’un mètre d’eau au-dessus du tablier de notre pont. Les herbes s’accumulaient sans qu’il fût possible de le débarrasser, mais vu le système d’assemblage des poutres, il ne pouvait céder que de deux façons : ou en partant tout d’une pièce, les deux berges ayant été creusées d’un mètre, ou en craquant, c’est-à-dire qu’il aurait fallu que des poutres de quinze centimètres d’épaisseur, enchevêtrées les unes dans les autres, cédassent comme de simples baguettes. Le Résident, de passage, est allé voir cette merveille. Je ne suis pas plus fier pour cela, car je ne suis pas encore payé.
Je puis maintenant me reposer des inquiétudes que m’a données ce fameux pont. « Je plie et ne romps point », pourrait-il dire. Et le principal c’est qu’il n’est pas rompu. Qu’il ait plié, ce n’est que trop explicable avec les torrents qui sont tombés pendant trois jours sans arrêt et qui ont inondé les rizières sur une largeur effrayante. Il y avait un demi-mètre d’eau au-dessus du tablier du pont. Lorsque l’infortuné réémergea, il n’était pas mort, mais son état n’était pas rassurant. Il se bombait en demi-cercle; mais heureusement, il n’avait rien de cassé : ce n’était qu’un fléchissement dû à l’accumulation invraisemblable de débris de toutes sortes contre les piliers de l’ouest.
26 février.
Il est six heures du soir; pluie à torrents; on frappe. « Qui vive? » Deux chrétiens qui viennent m’avertir... qu’ils ont entendu dire... que la femme d’un certain boucher de Talata est gravement malade. « Peut-elle
passer la nuit? — Oui et non », m’est-il répondu. Nous voilà renseignés. « Maintenant, où se trouve-t-elle? — A une heure et demie d’ici, du côté d’Âmpasiambe, à l’est. » Et moi qui croyais à une simple petite descente aux environs. Que faire? D’après la description anticipée qui m’est donnée du chemin, le cheval nous sera non seulement un meuble inutile, mais encombrant; la nuit tombe, le vent et la pluie font rage; les rizières sont inondées, les torrents débordés...; d’autre part, cette malheureuse a oublié depuis longtemps le chemin de l’église, encore plus oublié probablement ce que c’est qu’un acte de contrition. Il y a là une et peut-être deux âmes à sauver. Allons, qui les aime me suive !
Deux de mes excellents instituteurs s’offrent sans hésiter. Nous nous équipons, tenue aquatique, manteaux, parapluies, lanterne. Et nous partons.
Nous allons à l’est, ne l’oubliez pas. Or, ce malheureux et incessant vent d’est Betsiléo, chasse devant lui une pluie fine qui nous fouette sans rémission. Nous barbottons consciencieusement. A la sortie de Talata, rencontre d’un premier torrent. Une digue sert à le traverser à pied sec lorsqu'il ny a pas d'eau , mais dans ce pays-ci, les digues comme les ponts n’ont pas été construits pour les jours où on en aurait besoin. Premier bain de pieds qui n’aura pas de conséquences fâcheuses pour le dîner de midi qui est déjà loin, et encore moins pour mon souper qui m’attend à mon retour. Désormais plus de scrupules! mes chaussures ont tellement bu qu’il leur est impossible de boire davantage.
Nous ne sommes qu’à moitié chemin et déjà l’obscurité est parfaite. Ah! qu’il est précieux à ces moments-là d’avoir une bonne lanterne incassable, imperméable, inextinguible! Auparavant j’étais muni de je ne sais quel système à huile ou à pétrole qui me joua en route le tour pendable de s’éteindre obstinément durant l’une de mes pérégrinations nocturnes. J y gagnais sans doute une retraite aux torches de paille et trois quarts d’heure de poésie, mais aussi une envie très accentuée de ne plus m'y laisser prendre. On me conseilla alors un système merveilleux se repliant, au point de pouvoir s’insinuer dans une pochette, mince comme un carnet, extrêmement léger et où les verres sont remplacés par des plaques de mica. Gela coûtait onze francs; j’en ai frémi! mais depuis je ne regrette plus la dépense. Qui nous a guidés plus d’une fois en route de Tananarive? ma lanterne! Qui m'a sauvé dans mon équipée au retour de Sabotsy? ma lanterne! Qui va nous empêcher, tous trois que nous sommes, de nous enliser plus haut que la ceinture? ma lanterne. O bienheureux fanal ! Que tu t’appelles lanterne, quinquet, veilleuse ou bec de
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gaz, lampe à acétylène, arc électrique, ou encore lune ou soleil, n’est-ce pas toi qui dispenses aux infortunés mortels le plus précieux peut-être de tous les biens : la lumière!
Fermons la parenthèse. Mais sous peine de suivre les errements du singe qui montre la lanterne magique, il nous fallait arriver à l’allumer, la précieuse bougie appelée à nous guider dans les ténèbres de plus env plus épaisses et ruisselantes. Contre le vent nous formons « la tortue >» avec nos trois parapluies, et après plusieurs échecs trop naturels de la part d’allumettes de la régie, nous parvînmes à faire jaillir la lumière.
Nous sommes au bord d’un second torrent. De descendre au niveau de l’eau qui bouillonne dans le fond noir sur des rochers encore inentrevus, c’est déjà toute une opération. Cependant, grâce à mes deux compagnons, je conserve dans la dégringolade une allure modérée. Campé sur un promontoire incertain, j’interroge sur letat des lieux : « Où passe-t-on? demandai-je à mes hommes. — Sur ces pierres, » me répondon. Hum ! hum ! les pierres dont il s’agit sont cinq ou six blocs de rochers situés à des distances extrêmement diversifiées. Leurs aspects varient de l’arête vive en forme de coin, à la surface arrondie comme un front dégarni; leurs positions, de l’affleurement à l’émergement, de l’émergement à l’enfoncement complet sous les eaux. Mes hommes ont encore l’avantage et la ressource de s’y accrocher avec leurs doigts de pieds, mais en bon européen, je suis muni de robustes chaussures superbement rigides, et très opportunément cuirassées à leur surface inférieure d’une double rangée de clous. J’ai donc nouante probabilités sur cent de manquer au moins une des six enjambées et d’aller prendre un bain en amont ou en aval, ad libitum. C’est ce qui serait arrivé sans le secours intelligent de mes deux anges conducteurs, qui, plantés solidement sur les deux rives, parvinrent à me réduire des deux tiers les émotions d’une gymnastique solitaire. Nous voilà repartis à travers pluie et à travers champs. Le plateau d’Ampasimbe, deviné plutôt que reconnu, est franchi rapidement. Ce qui me rassure, c’est l’assurance de notre guide. Lorsque, muni de mon falot, je dévie tant soit peu, non pas de la route (il n’y en a plus) mais de la direction à suivre, je l’entends qui me rappelle à l’ordre. „« Au sud! plus au sud! » — Té, mon bon! tu m’amuses avec ton sud, il y a bel âge, depuis que nous pivotons dans l’obscurité la plus noire, que j’ai perdu toute notion même approximative des points cardinaux. 1
Cela descend d’abord lentement; puis un saut de loup : c'est la rizière. La lumière incertaine de la lanterne fait briller en traits lumineux les
gouttes de pluie qui tombent autour d’elle. A mes pieds la terre rougeâtre se creuse d’ombres changeantes et trompeuses. Les tiges vertes, aux soubresauts de notre fanal, se livrent à des danses fantastiques. La chaussée est moins large et presque plus dangereuse que le pont d'Arcole. Elle est déplus intermittente.
Le point critique est un peu plus loin. Toute grande rizière qui se respecte est traversée par un cours d’eau. En temps sec, ce sont des ruisseaux de peu d’importance, mais après une averse de plusieurs jours! Il ne s’agit pas de descendre dans le torrent. Qui sait jusqu’où nous enfoncerions? C’est un saut de cabri à exécuter, dont le point de départ est une bande de terre branlante et boueuse, le point d’arrivée une autre bande de terre dissimulée dans un fouillis de roseaux. Un de mes hommes saute avant moi. A mon tour. Je ramasse mes muscles fléchisseurs, et je bondis si fort et si bien que je prends exactement la place de mon guide en l’envoyant plonger lui-même dans le marais.
Ce fut mon salut et ce ne fut point sa perte: nous nous fîmes équilibre en nous raccrochant désespérément l’un à l’autre, et après quelques oscillations encore inquiétantes, nous nous retrouvâmes côte à côte sur le même talus. Quelques plongeons après, nous sommes sur la terre ferme. Terre ferme! simple manière de parler, car, ou bien nous glissons sur la terre détrempée, ou bien nous pétrissons désespérément les champs nouvellement labourés. A l’entrée du hameau, les détritus copieusement dilués par l’ondée nous font prendre un léger goût de fumier très avancé. Heureusement, on aura le temps de se laver au retour.
Glissant de case en case, nous arrivons enfin chez la malade. La maison est surélevée au-dessus du sol. On accède à la première porte par un escalier sans marches, ce qui nécessite encore quelques tours de gymnastique ascensionnelle. Comme toutes les portes betsiléotes, celle-ci est horriblement basse. Que de fois, sans mon grand chapeau colonial, je me serais outrageusement meurtri le front en pénétrant dans les cases surbaissées de mes paroissiens ! Je franchis une première chambrette noire d’obscurité, et que je soupçonne encore plus noire de monde. La fiévreuse est étendue au fond d’un second compartiment un peu plus spacieux, mais où bientôt s’entasse à ma suite une foule compacte de femmes, d’hommes et d’enfants. J’ai déjà eu, je crois, l’occasion de signaler chez nos Betsiléos cette singulière manière de témoigner leur sympathie au moribond, qui consiste à s’assembler aussi nombreux que possible autour de lui, de façon à lui enlever le peu d’air respirable qui peut trouver accès dans une case étroite et fermée de tous côtés.
Nous récriminerons plus tard contre cette manie; voyons la
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malade. « A-t-elle sa connaissance? — Pas trop. » Hélas! je crois bien quelle ne l’a pas du tout. Cependant quelques appels réitérés lui font entrouvrir les yeux. Je m’agenouille à ses côtés. A ma droite, accroupi près de la couche et impassible, se tient le mari. Un de mes maîtres est à ma gauche et à nous trois nous nous efforçons de faire entendre à la malheureuse que le Père est venu pour lui donner l’absolution et lui suggérer un bon acte de contrition. Puis, n’ayant aucun espoir prochain de réveil de la connaissance, je donne l’absolution sous condition et m’occupe surtout d’instruire les braves gens qui m’entourent sur ce qu’il y aura à faire en fait d’hygiène et de soins élémentaires.
Que dire du retour? Mêmes péripéties, mêmes émotions, mêmes ondées, avec un peu moins de culbutes, grâce à l’expérience acquise. Nous repataugeâmes pendant une heure et demie ; après quoi, délesté de mes souliers métamorphosés en réservoirs, de mes habits transformés en compresses, de mon chapeau devenu pomme d’arrosoir, je goûtai les délices d’une vigoureuse réaction hydrothérapique.
28 février.
Le récit de mes dernières émotions aquatiques m’amène à vous parler de la configuration et de la composition de nos postes dans le pays Betsiléo. Cette description est nécessaire pour que vous vous rendiez compte de certaines difficultés d’administration et d’apostolat dues à l’aspect du pays et à l’éparpillement indescriptibles de nos minuscules hameaux.
Ces hameaux, en langage du pays, s’appellent vala, terme impropre aux yeux des puristes malgaches. Un vala, à proprement parler, c’est un enclos, plus spécialement le parc à bœufs. Par extension, chaque groupe de maisons, ou à peu près, ayant son parc à bœufs, l’appellation est passée de l’enceinte semi-circulaire réservée aux bêtes, aux habitations qui l’avoisinent. Somme toute, le mot vala signifie chez les Betsiléos une agglomération de cases dont le nombre peut varier de deux à vingt. Passé ce nombre, on a déjà le droit de s’appeler tanana, ville ou village.
Quand, parvenu au sommet d’une montagne, vous jetez les yeux sur une plaine suffisamment peuplée, vous apercevez de tous côtés, piqués irrégulièrement sur le fond de la vallée, vert ou roux suivant les époques, ou répandus sur le flanc des collines, une quantité de taches verdâtres généralement rondes, éclairées au centre de points ou de surfaces rouges; ce sont les vala. — Les points rouges sont les maisons aux murs de terre;
le rond verdâtre n’est autre chose que la haie épaisse de cactus ou de buissons qui les entourent:
Parfois, dans les groupes plus importants, se dresse une maison à étage: c’est la demeure de quelque gros personnage, homme de l’administration actuelle ou ancien seigneur d’autrefois. Généralement, les cases des simples citoyens n'ont qu’un rez-de-chaussée ou tout au plus un grenier.
1e1' mars.
Une description topographique du Betsiléo, disions-nous, devient nécessaire. Mais, j’ai déjà eu l’occasion de le constater, quand il s’agit de donner un aperçu exact de la conformation du pays Betsiléo, l’imagination la plus inventive est déroutée, les comparaisons les plus approchantes laissent toujours à désirer, r
On dirait, écrit-on souvent, une mer immense aux vagues monstrueuses subitement figées. — Soit, c’est exact pour l’ensemble et cela donne assez bien l’idée de l’aspect tourmenté de ce pays vu du haut d’un ballon planant à mille mètres de hauteur. Pour qui circule dans les anfractuosités de ces roches et de ces monts, pour qui analyse, en les arpentant péniblement, les détails complexes des montées et des descentes, des ondulations sans nombre et sans fin, ce terme général de « vague pétrifiée » paraît insuffisant. Imaginez que, dans la forêt, on vienne d’abattre un vieil arbre; le tronc a été coupé un peu au-dessus du sol ; de la souche s’échappent, tordues en tous sens et courant à fleur de terre, les ramifications décroissantes et indéfiniment subdivisées d’énormes racines. Entre ces ramifications, voici des cavités à moitié garnies d’humus ou de mousse, où travaillent insectes et fourmis, La souche abandonnée et devenue stérile représente assez bien la roche immense qui se dresse presque à pic au-dessus des contrées environnantes. De ce massif rocheux, conique, circulaire, elliptique ou même allongé en longue muraille, se projettent de tous côtés des ramifications mamelonnées, subdivisées elles-mêmes et s’abaissant progressivement vers le fond de la vallée jusqu’au ravin principal qui sépare un rocher d’un autre rocher, un massif d’un autre massif de longues croupes arrondies et décroissantes, souvent aussi enchevêtrées que les racines dont je parlais tout à l’heure.
Entre ces croupes et ces subdivisions de croupes, des creux formant vallon, ravin ou fossé suivant l’importance; à l’intersection de deux de ces croupes, presque toujours une source abondante capable d’alimenter les hameaux ou les rizières. Si l’eau doit servir aux rizières, on la laisse tout
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simplement descendre dans le creux intermédiaire où ces rizières s’étagent magnifiquement en échelons; si on la destine aux habitants des valas, des rigoles pratiquées avec une sûreté de coup d’œil incroyable, la conduisent à longs circuits à n’importe quel endroit du mamelon. Car, — et c’est là que j’en veux venir, — le village autrefois perché par crainte des ennemis sur le roc central, s’est depuis divisé en vingt ou trente hameaux éparpillés sur toutes ces ramifications ou contreforts dont j’ai essayé de vous donner une idée. De ces hameaux, les uns logent en haut, presque au pied de la muraille granitique, les autres sont disposés irrégulièrement à peu près à mi-hauteur des mamelons, ce qui permet à leurs habitants d’être â portée de leurs rizières sans avoir trop à craindre des émanations humides du fond de la vallée.
La rizière est, des deux dépendances mentionnées plus haut, la plus importante pour nos Betsiléos. La vie du Betsiléo est dans sa rizière ; son activité, légèrement endormie, ne connaissait guère jadis d’autre culture, d’autre travail que la culture et le travail de sa rizière. Le riz pousse bien, le riz est abondant, le riz est bon marché, tout va bien. Dire du riz du Betsiléo qu’il est son pain quotidien, serait employer un terme faible; c’est plus que son pain, puisqu’à lui seul il est l’élément essentiel et suffisant de tous ses repas. Tout ce qui s’ajoute au riz a un nom générique. Viande, légumes, fruits, s'appellent laoka. Avoir du laoka , c’est déjà faire fête; n’avoir pas de riz, c’est être dans la misère. Sans doute les mœurs se modifient en beaucoup d’endroits, la conquête française a amené un bien-être inconnu jusque-là. Le laoka s’est multiplié : Talatatue des cochons tous les jours; d’aucuns prennent goût aux légumes, au lait, au vin ou aux produits d’Europe, mais, pour la masse, le riz reste et restera lqngtemps le sine qua non d’une existence supportable.
Un mot de ce que nous avons appelé la seconde dépendance du vala, c’est-à-dire des cultures de manioc, patates, maïs, pistaches, etc.
En règle presque générale, elles sont logées sur la pente du mamelon qui descend du hameau jusqu’à la rizière voisine. Leur aspect frappe l’Européerï, habitué aux lignes droites et bien tracées, par une irrégularité et une fantaisie de dessin déconcertantes. L’indigène, le Betsiléo surtout, semble ignorer absolument ce que c’est que de donner du coup d’œil à ses plantations. Lorsqu’il bêche, il bêche devant lui, selon l’inspiration du moment et le résultat de son labourage n’a aucun rapport avec aucune des formes géométriques déjà classées. Ce sont des caps invraisemblables de terrains incultes s’avançant au plein milieu d’un champ de manioc, des golfes de patates livrant place à des presqu’îles
désordonnées de maïs ou de pistaches; et, circulant à travers tout, aussi contourné que la corde détendue d’un violon, le sentier qui conduit jusqu’à la source.
D’ailleurs, pour ce qui regarde ces cultures, il existe ici la plus grande inégalité de répartition. Tel vala moins paresseux a des plantations presque alignées au cordeau, grandes, bien exposées, bien entretenues, agrémentées de quelques arbres, et, parfois, dans le bas, où la terre est plus meuble et plus fertile, bordée d’une ligne de bananiers ou de manguiers; tel autre, au contraire, semble avoir eu à peine le courage de défricher quelques mètres carrés et s’être tout juste résigné à planter quelques pieds de maïs dans le tas de fumier nécessairement accumulé aux environs des habitations. Hélas! le vala paresseux sera généralement pur Betsiléo; dans l’autre on peut affirmer qu’il se trouve quelque Hova plus actif et moins routinier.
2 mars.
Un des charmes de ce pays, c’est que l’on peut y jouir de ses plantations. Le vieux bonhomme de La Fontaine travaillait pour ses arrièreneveux. A Madagascar, pour peu que la Providence vous fasse un bail de dix ou vingt ans d’existence, on peut bénéficier personnellement et assez longtemps des semis forestiers qu’on aura faits.
Disons à ce propos, si vous le voulez bien, un mot sur les plantations.
Je suppose remplies les formalités d’acquisition. Le premier genre de plantation qui s’impose pour donner au terrain un air de propriété en exploitation, c’est l’eucalyptus.
Vers septembre ou octobre, on prépare quelques carrés suffisamment nettoyés et fumés, et l’on sème les petites graines rousses et noires recueillies sur quelque arbre voisin. Gela germe, et donne bientôt des folioles, des feuilles plantées sur de petites tiges rouges ou vertes ; en tout cela rien d’extraordinaire. Une planche de quelques mètres carrés vous en porte des milliers. Avec sept ou huit de ces rectangles, j’ai pu fournir au gouvernement douze mille pieds. La petite plante ainsi levée ne demande guère de soins, il n’y a plus qu’à attendre l’époque du repiquage dans les trous préparés pour les recevoir.'
En janvier ou février, le jeune plant est repiqué. On le couvre paternellement d’un petit abri pointu d’herbes sèches en forme de tente, ou d’un parasol gracieux de fougères mortes, précaution nullement superflue contre les ardeurs du soleil orageux de midi. Le pauvre transplanté, si bonne volonté qu’il ait, commence par se coucher lamentablement sur le
DERNIERS MOIS A TALATA.
sol. il perd ses quelques feuilles et présente bientôt l’aspect déconcertant d’une tige quelconque desséchée et brûlée. Si les pluies s’arrêtent cinq ou six jours de suite, comme il leur en prend quelquefois la fantaisie, nous sommes perdus et nous compterons les victimes par milliers. Que les pluies viennent régulièrement, ne nous désespérons pas : la tige se redresse et au bout d’une semaine ou deux, commencent à poindre deux minuscules excroissances rosées qui prennent peu à peu la tournure de petites feuilles. Tout est gagné! et nous n’aurons plus désormais qu’à laisser faire la bonne nature. De longs mois de sécheresse n’épouvanteront plus ce petit être enraciné fortement à l’existence et ancré à la terre malgache.
Haut de dix à quinze centimètres au moment de son déplacement, nous le verrons prendre rapidement des développements merveilleux. A la fin du premier hivernage, l’eucalyptus a la taille d’une plante ordinaire de jardin. La croissance se ralentit durant la saison sèche. La deuxième année n’est pas finie que nous en sommes à l’aspect buisson. Taillons, ébranchons, et l’eucalyptus qui ne demande qu’à monter, de buisson qu’il était prend une tournure d’arbre. Certains atteignent au bout de la troisième année, quatre à cinq mètres de hauteur.
Toute médaille, il est vrai, a son revers. L’eucalyptus ne fait pas des forêts de grand style ou de poésie intense. C’est un peu monotone, sec, et médiocrement ombreux. A cause même de cette croissance rapide, les poutres et les planchers qu’on en retirera, ne seront-ils pas de qualité et de force médiocre? C’est une question encore fort discutée. L’expérience seule peut donner la réponse, et elle est encore trop ieune pour avoir parié distinctement.
Lorsque, délivré du souci de l’immatriculation officielle, on n'a plus à se préoccuper de « garnir » son terrain en trois ans pour en justifier la mise en valeur réelle, on se tourne du côté des autres espèces, arbres fruitiers ou arbres d’ornement : quelques-unes se chargeront de vous exercer à une patience prolongée; tel le bibassier ; si l’on en obtient des fruits au bout de sept ans, on sera heureux. Le manguier, Y avocat, les oranges , les goyaviers vont les uns plus vite, les autres plus lentement. Trois ans d’attente pour le café, pour la vigne... trois ans, c’est long pour un pays où l’on voit tant de choses naître, germer, s’épanouir et fructifier en quelques mois
Au moins, tout cela vous fait-il deviner les transformations presque magiques qui sont possibles dans notre pays Betsiléo. Une montagne dénudée devient en quelques années un parc splendide. Au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest, il est merveilleux de voir l’envahissement
progressif des propriétés boisées sur ia brousse aride et désolée. Ici, ce sont des massifs profonds où se blottit une maison dont on aperçoit à peine le toit de tuiles; plus loin, des quinconces d’arbustes en boules encore séparés les uns des autres par des intervalles plus clairs de sol rouge ou d’herbe jaune, plus loin, des séries de troncs accompagnés d’un tumulus de terre rose où se trouve piquée, comme un point noir, la jeune plante qui y a été déposée l’an dernier; enfin, travail plus récent, des séries de fosses nouvelles qui attendent leur hôte.
Ces bois, ces forêts, ne sont-ils pas appelés à devenir une source sérieuse de revenus pour la contrée? C’est possible, mais il y faut bien des conditions qui ne se réaliseront pas toujours. Dans un moment difficile, la Mission dut faire, c’est le cas de le dire, flèche de tout bois. On tailla, on abattit de tous côtés. Comme à cette époque les fours à briques chauffaient dur et réclamaient un stock énorme de bois à brûler, nos fagots trouvèrent acquéreurs et se transformèrent en quelques billets destinés à atténuer un déficit inévitable. On en retira tout juste deux mille francs, et non pas quatre vingt mille, comme je ne sais qui se l’imagina en Europe et le cria sur les toits ! Et sur ces deux mille francs de recette brute, que de frais! Pourtant, si modeste qu’ait été le résultat, il fut appréciable. Malheureusement, des circonstances aussi favorables ont peu.de chances de se renouveler. On ne construit plus autant, et le bois à brûler, comme le bois de construction, étant moins demandés, ont vu du coup diminuer leur valeur marchande.
* Fianarantsoa, 27 juin (1).
Nous allions sortir de table — il était sept heures et demie du soir — lorsque précipitamment quelqu’un vient nous annoncer que le feu est en ville.
Dégringolant aussitôt vers l’Ecole : « Une douzaine d’hommes de bonne volonté », m’écriai-je. Les élèves étaient déjà sur le qui-vive. Le piquet de secours fut prêt en un tour de main, et nous voilà partis, haletant comme des soufflets de forge, arpentant avec frénésie la pente raide qui conduit à la haute ville. A notre grand étonnement, nous croisons d’autres groupes qui descendent en répétant : a Des branches! des branches! » Vous saurez bientôt pourquoi. i:'
La lueur est violente; sur le fond rouge de l’incendie, les bâtiments
(1) C’est à dessein que dans les passages qui suivent quelques dates ont été interverties. L’intérêt du récit n’en soutire pas. ( Note de l’éditeur ).
DERNIERS MOIS A TALATA. 283
qui nous en séparent se détachent en silhouettes d’un noir intense. Nous les tournons, et alors, sans transition, nous apparaît une scène des plus singulières et des plus pittoresques.
Sur les différents étages de talus qui forment comme les degrés de l’escalier géant où se perchent les bicoques du quartier malgache, une foule de monde s’est accrochée dans un pêle-mêle invraisemblable. Les éclats intermittents de la flamme jettent sur cette foule des reflets inégaux et fantastiques. Heureusement, la maison qui flamboie est presque isolée. Plus haut, se trouve une cabane dont le toit est couvert de Malgaches armés de ces longues branches que nous entendions réclamer tout à l’heure. En contre-bas une maisonnette dont la toiture est non moins écrasée de protecteurs, non moins armés de longs rameaux feuillus.
C’est qu’en effet, nous n’avons pas à espérer ici le secours de l’eau. La fontaine est à quatre ou cinq cents mètres et arrivât-on à faire la chaîne sur une pareille longueur, le débit de la source est trop faible pour arriver à remplir promptement les craches ou les seaux. La nécessité rend ingénieux. Ici on n’éteint pas le feu en l’arrosant : on l’étouffe ou pour mieux dire on l’écrase. La manœuvre est classique. Lorsque vient l’époque de brûler les herbes, veut-on arrêter l’incendie à un endroit déterminé de la brousse, on s’arme de branches et on frappe à tour de bras sur le foyer. Il fait parfois terriblement chaud à ce métier-là. Je me souviendrai longtemps d’un jour où j’avais mis le feu à une partie de terrain que je voulais planter. Je comptais sur les allées pour arrêter la flamme. Malheureusement, un peu de vent s’éleva durant l’opération, et je vis le moment où l’incendie, s’accrochant aux grandes herbes au-delà du chemin, allait provoquer un embrasement universel plutôt désagréable pour les maisons voisines. J’eus froid dans le dos (par métaphore) et terriblement chaud à la figure, car je me jetai au milieu de la flamme et de la fumée, armé d’une longue branche d’eucalyptus, tapant à droite, à gauche, vaincu par ici, vainqueur par là, respirant un air de fournaise, soumis à une fumigation désordonnée, pleurant toutes les larmes de mes yeux et au milieu même du feu, n’y voyant guère plus que dans un four éteint, jusqu’au moment où, à moitié roussi, aux trois quarts rôti et tout à fait flambé, je me fus rendu maître du brasier.
C’est pour pratiquer cette opération que nos gens étaient sur les toits avec leurs branches, soldats en veston sombre, indigènes en habits blancs.
Du rez-de-chaussée rien ne sortait. La plupart des maisons malgaches ayant leur étage « planchéié » en boue séchée ou en briques, il arrive souvent que l'incendie se localise dans le haut. A quoi se prendrait-il
d’ailleurs et comment descendrait-il par un escalier en terre? Par contre le chaume et les traverses du toit brûlaient à plaisir. Autour des bois noircis, les langues de feu couraient comme des folles et semblaient se poursuivre. De temps à autre, des paquets de paille, délivrés de leurs attaches, glissaient et tombaient en éclaboussant les environs de gerbes d’étincelles. Là était le danger. Peu à peu en effet, la flamme rongeait les liens des bottes de chaume et il était à craindre que la chute de paquets plus considérables ne provoquât un feu d’artifice trop communicatif.
Et de fait, près de la petite maison en contre-bas, tout à coup la paille se détache en bloc. Pouff! Une nuée d’étincelles éclate dans toutes les directions. Quand la trombe a passé, les défenseurs de la maisonnette ont décampé. La bouffée de chaleur avait été trop vive. M. G..., un ardent et un débrouillard se précipite et ramène ses troupes au combat. Ce fut un instant indescriptible. Hurlant, poussant des cris de bêtes féroces, nos malgaches se jettent sur la masse de paille enflammée. Ils frappent. Ce sont des ombres qui s’agitent confusément au milieu du foyer. De temps en temps, au-dessus des têtes, un bouquet retardataire glisse des solives, et alors, des fuites précipitées, des recrudescences de cris. Après une minute de ce combat échevelé, le feu cède sous les coups, la flamme se couche et s’éteint, une fumée épaisse monte du sol, striée d’étincelles, les lueurs de l’incendie dompté deviennent moins vives, plus inégales, les groupes des assistants se fondent dans l’obscurité croissante. Nous nous retirons en répétant comme César : « Veni, vidi, vici. »
19 mai.
Nous l’avons vu, notre « Souverain », M. Victor Augagneur, gouverneur-général, et je vous dois le récit de sa réception à Fianarantsoa.
Il était annoncé pour le 17 mai. Messieurs les Européens étaient invités à se rendre à la « Résidence » pour 10 heures afin « de rehausser par le lustre de leur présence l’éclat de la réception. » A dix heures moins un quart nous étions en vedette. On nous avait avantageusement disposés en croissant de lune dans ia cour. Un peu plus loin, massées en groupe très mêlé, se tenaient les autorités malgaches de tout calibre. Le temps était gris et le brouillard prit bientôt des apparences de pluie fine. A ce moment-là, heureusement pour nous distraire et nous faire prendre patience, arriva le long défilé des bagages de Son Excellence. Une cinquantaine de bourjanes attelés deux à deux, balançaient sous de gros bâtons, des caisses de toutes couleurs et des malles de toutes dimensions. Grave et majestueux, le dernier de la bande tenait en équilibre sur sa
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tête crépue... une très authentique baignoire. L’ustensile eut parmi l’assistance un succès de fou rire et ralluma le feu de la conversation presque éteint.
Cependant, comme la ps'uie devenait de plus en plus sensible, on eut pitié de nous, et on nous fit passer dans la grande salle de réception. Une fois là, on nous pria de patienter encore une demi-heure. Enfin le cortège apparut : chacun de se coller aux vitres pour dévisager le Maître, lorsque quelqu’un vint nous annoncer : « Messieurs, le Gouverneurgénéral ayant été trempé jusqu’aux os, ne pourra se présenter ici que dans vingt minutes. » Que dire? notre rôle était de nous résigner.
J’avoue que, dans ces circonstances, j’ai rarement l’occasion de m’ennuyer. Les sujets d’observation ne manquent pas. Voyez là-bas le petit bataillon des officiers et des personnages officiels : un brave capitaine, figure énergique, pose de vrai soldat, qui vient d’être décoré, type tout à fait martial et sympathique; son parler comme sa tenue est net, bref, expressif. A ses côtés, des lieutenants, dont un presque microscopique : circulant partout, souriant toujours, gesticulant dans toutes les directions, c’est l’homme important de la journée; il est quelque chose dans les bureaux. Voici les Révérends ministres anglais et norwégiens, graves, calmes, froids comme un bain dans le Néva en décembre. Puis ce sont les colons, commerçants, boutiquiers, chercheurs d’or, forgerons, fabricants de saucisses. Tout près de moi se tient en pardessus avec sa toque ronde, un espèce d’Arabe qui serait, paraît-il, le marabout de ses concitoyens. Les costumes sont d’ailleurs d’une amusante diversité. Côtoyant les uniformes sombres ou les soutanes noires, on trouve de jolis vestons blancs à boutons d’or, des complets fantaisie. Un de nos élégants s’est assis malencontreusement sur un lézard mort, et le malheureux cadavre s’est fixé artistement à la face postérieure de son pantalon. Plus loin' un de ces bons types qui feraient merveille dans la galerie des personnages de Labiche, s’est installé inamovible dans un fauteuil, et d’un ton inénarrable, il répète : « Je me suis mis là et je n’en bouge pas, parce que si je m’en allais, on me prendrait ma place. » Homme pratique. Le major de l’hôpital passe et salue son collègue, le P. Décès... (i) Toutes ces saynètes se suivent et m’occupent.
Mais la portière se soulève et M. Augagneur fait son entrée. A peine introduit, il entame un à parté avec un de ces Messieurs de l’Administration, puis il se décide à faire le tour de l’assemblée. Présentation : « M. A... », murmure un des acolytes. Coup de tête. — « M. B.... »
(1) Docteur en médecine, devenu religieux et missionnaire.
Coup de tête. — « Révérend M. H... » Coup de tête. — « M. le Supérieur de la Mission catholique. » Item. — « M. le Père Curé. » Item , item. La langue est muette, mais les petits yeux paraissent terriblement actifs au fond de la large et puissante physionomie.
De retour à sa place, le Gouverneur-général tousse une ou deux fois pour se rafraîchir le timbre : « Messieurs, si quelques-uns d’entre vous désiraient m’entretenir, je me ferais un devoir de les recevoir à 1 h. 1/2. » D’un geste on nous donne à entendre que la séance est levée. Nous pivotons sur nos talons, par file à droite. Pour un discours de réception, il faut avouer que c’était plutôt sobre. Tacite aurait été jaloux.
20 mai.
Le lendemain 18 mai, "au marché, il y eut grand kabary prononcé en français, mais traduit par le premier interprète du Gouvernement : « Si les fonctionnaires indigènes commettent à votre égard des » injustices, des exactions, ne craignez pas de vous plaindre au Gouver- » neur. Travaillez, travaillez, etc., etc. »
Excellentes paroles, mais qui n’ont dû être que médiocrement du goût de nos Betsiléos. La moindre diminution d’impôts ferait bien mieux leur affaire... que le travail. Et quant à aller porter en haut lieu des réclamations contre leurs chefs immédiats, ils savent bien ce qu’il leur en coûterait. Ce n’est pas médire de l’administration que de constater ce que répètent à satiété colons et journaux, savoir, que la plaie du pays, c’est la petite aristocratie des officiers indigènes chargés de distribuer les corvées et de faire payer l’impôt. Chefs de cent ou chefs de mille s’entendent pour la plupart merveilleusement à tondre leurs administrés. On trafique des exemptions de corvées, des délais de paiement d’impôt, etc. « Donnemoi o f. 60 et je te laisserai encore tranquille pendant ce mois. » On dit cela à cent ou deux cents individus à qui l’on a fait croire que le paiement devait avoir lieu immédiatement. Pour d’autres passe-droits réels ou fictifs, on prélève 1 f., 2 f., et la « pelote » du petit fonctionnaire s’arrondit rapidement : sur le terrain de son ancienne case malgache, Monsieur se construit une maison à étage ; en dehors de sa tenue officielle Monsieur a de beaux lambas. Madame de belles robes... On ne s’en, étonne pas, c’est l’usage. Le peuple se résigne, crainte de pire.
Pour tout ce monde de fonctionnnaires, vous le pensez bien, avec ces habitudes d’exactions, la religion catholique est bien difficile à pratiquer, et peu nombreux sont ceux qui ont le courage de l’embrasser. Il y en a cependant. Tel de nos principaux gouverneurs indigènes fait l’admiration de tous par sa droiture et sa piété. Mais c’est l’exception.
DERNIERS MOIS A TALATA.
25 avrih
Il semble que dans nos communautés chrétiennes la situation tende à se dessiner plus nette qu’auparavant. Jadis, en dehors du noyau de fervents chrétiens des baptisés, le fiangonana comprenait une quantité d’ « adhérents » païens qui s’attachaient au poste catholique comme d’autres se disaient anglais ou norwégiens. Après la guerre, ces adhérents devinrent foulej*par peur. « Les Français sont catholiques, se disaient-ils, gare à nous si nous ne le devenons pas. » Cette peur-là disparut vite quand le gouvernement se fut montré manifestement décidé à la neutralité. Quantité de ces adhérents retournèrent, aux temples ou aux sorciers. Cependant, soit dans l’espérance de certains avantages matériels, soit aussi, chez un certain nombre, par droiture de cœur et désir réel de s’instruire, les adhérents restèrent nombreux dans les postes catholiques et l’on peut dire qu’il y a quelques années encore, nous avions pour nous la majorité des campagnes betsiléotes. Ces adhérents donnaient leurs enfants à baptiser, les envoyaient plus tard à l’école, assistaient eux-mêmes aux grandes réunions, se tenaient en rapports avec le Père, apportaient à l’occasion la part de travail ou de ressources à la construction de la chapelle-école, et enfin fournissaient petit à petit les catéchumènes; beaucoup aussi recevaient le baptême à l’article de la mort. En somme, trop engagés dans l’inconduite ou la superstition pour avoir le courage de rompre avec des habitudes invétérées, ils avaient souvent assez de bonne volonté pour imiter le bon Larron et voler leur Paradis au dernier moment.
Depuis deux ou trois ans, les positions tendent à se modifier extraordinairement. La neutralité officielle fait place à d’autres procédés plus « modernes ». Le peuple, sans s’en rendre encore bien compte, s’aperçoit que le vent tourne. Un à un, on a enlevé aux missionnaires tous les petits moyens qu’ils pouvaient avoir d’aider matériellement leurs ouailles. Toute intervention, si motivée quelle soit, en faveur d’une cause juste, mais ressortissant à l’administration, est absolument interdite. Ne discutons pas cet état de choses. Constatons seulement.
Ces avantages disparaissant, nous voyons disparaître de plus en plus la catégorie des convertis intéressés. Est-ce un bien? est-ce un mal? Il est malaisé de se prononcer. f
D’une part, beaucoup de ces bons Betsiléos, entrés par la porte large de l’intérêt, finissaient par s’engager dans l’étroit couloir de la grâce divine. D’autre part, les hypocrisies ne manquaient pas, et la dignité de
l’Eglise catholique avait à en souffrir, en ayant plus ou moins l’air de se prêter à des apparences de marchandage.
Quoi qu’il en soit, bientôt on ne distinguera plus les chrétiens baptisés et les catéchumènes. L’immense masse païenne retourne et retournera de plus belle à ses horreurs. N ous devrons nous résigner à perdre des élèves et à voir diminuer les baptêmes. Par contre, nos communautés catholiques, tout permet de l’espérer, prendront de plus en plus une figure sérieusement catholique.
Cette nouvelle situation ne vaut-elle pas mieux que l’ancienne? Je laisse à de plus expérimentés le soin de le décider.
Il nous reste à améliorer ces champs que d’autres ont défrichés, Dieu sait au prix de quelles sueurs. Ce travail est suffisant pour demander tous nos efforts.
ig mars 1906.
Un ordre venu de mes chefs m’enlève à Talata et m’envoie à l’Ecole Normale de Fianarantsoa. Il va falloir faire des adieux et un déménagement, et laisser l’œuvre à laquelle je me donnais tout entier, où je croyais être pour de longs jours encore.
Quelles réflexions ferai-je? Aucune, car le Bon Dieu a parlé et cela me suffit. Suis-je triste? Pas du tout. Désolé? Encore moins.
Talata a pleuré car nos bons Betsiléos ont du cœur, mais Talata n’est pas orphelin. Le P. Boivin me remplace et il aura l’immense avantage de pouvoir circuler et visiter beaucoup plus que je ne pouvais, ce qui est capital en ce pays.
Je ne sais comment cela se produit, nos chrétiens savent ou « subodorent » les nouvelles bien avant leur apparition. Ils ont, pour deviner, un flair incroyable. Il est rare qu ils n’aient pas prévu, d’une façon ou d’une autre, tel ou tel changement. Est-ce logique de leur esprit? est-ce intuition naturelle? est-ce prescience instinctive comme chez les hirondelles ou les cigognes qui annoncent le printemps? Au fond, je crois plutôt qu’ils sont prophètes à la manière de certains qui, à force d’entasser prédictions sur prédictions, finissent un beau jour, et par hasard, par tomber juste et par avoir raison. ,
On dit ici tant de choses sur les Pères qu’il finit bien par y avoir du vrai dans ce qu’on dit. Combien de fois n’ont-ils pas annoncé mon départ de Talata!
En tout cas, cinq minutes après que fut prononcé mon changement, la nouvelle faisait le tour de la maison, puis de la place publique, puis de la ville, puis des campagnes environnantes. Les cancans, les on-dit, les
DERNIERS MOIS A TALATA.
interprétations diverses s'élevaient bientôt de toutes parts comme un véritable lâcher de pigeons.
Rien n’est bavard et cancanier comme un peuple qui n’a pas grand chose à faire. Nos Malgaches sont dans ce cas. Doublez-les d’un esprit hostile, c est-à-dire protestant ou païen, et vous aurez un déluge de faux bruits, de racontars intéressés et malveillants.
Or, j’avais eu maille à partir, dans les derniers temps, avec un certain apostat. Le drôle, à force de manœuvres et de mensonges, avait fini par exaspérer nos bons chrétiens, au point que je m’étais vu dans la nécessité d’intervenir personnellement. La lutte avait été très chaude. Pour me résister, ce personnage s’était appuyé sur tout le parti anglais. La bataille s’était néanmoins terminée à notre avantage.
Mon départ de Talata vint fournir à ces opposants l’occasion de rentrer sur le champ de bataille. Ils proclamèrent qu’ils étaient parvenus à me chasser, qu’ils étaient la cause de mon changement, etc.; et, afin de bien affirmer leur victoire, le chef de la bande reçut les visites, félicitations et cadeaux de ses amis. On immola un bœuf en signe de réjouissance, et il se tint des kabarys.
Tout cela vous tomberait sur le dos au début du ministère, que l’on se sentirait désagréablement surpris ; mais, après trois ans, l’estomac se fait à ces pilules et les absorbe très paisiblement. Il faut se blaser sur ce qu’on appelle, par ici, les tsaho ratsy, les faux bruits, et se résigner à en assaisonner son pain quotidien.
D'un côté donc, il y avait grande liesse chez mes ennemis ; mais, de l’autre, mes bons chrétiens ne se privaient pas de me témoigner leur affection et la tristesse que leur causait mon départ. Je n’étais pas rentré de cinq minutes à mon domicile, que l’on venait pleurer à chaudes larmes dans ma chambre.
Pendant deux jours, je dus m’acharner à ramener la confiance et la gaîté parmi ce petit monde. «Ne vous attristez pas, c’est la volonté du Bon Dieu, leur dis-je; je ne vous abandonne pas complètement; ne croyez pas que l’école disparaîtra comme le disent ceux qui ne vous aiment pas. Le P. Boivin va vous arriver bien vite, et il vous gardera comme je vous ai gardés... » Ce fut le thème invariable de mes conversations et de mes exhortations pendant le peu de temps que je séjournai encore dans mon ancienne cure. Ce fut aussi le canevas fourni par les circonstances que mes petits écoliers durent développer dans de belles lettres à leurs bienfaiteurs. Elles sont bien d’eux, ces lettres.
Je m’étais contenté de leur dire : « Ecrivez en France à vos père-etmère, que le Père s’en va, mais est remplacé; que les petits Talatains
2go
continueront à vivre comme autrefois et que je reviendrai prendre vos photographies. » Le style en est, dans la plupart, si sincère, si naïf, si joli parfois d’exotisme, si charmants sont les accrocs portés à la grammaire française, que je ne puis m’empêcher de terminer par là cette trop longue histoire.
Voici ce qu’écrit Paul Ravelo, un bon diable de Tanale qui n’a pas sa langue dans sa poche :
« Le Père d’Atalata est changé. C’est pour cela, il nous a dit : Mes chers » enfants, ne soyez pas tristes, car je peux vous visiter et je ne vous abandonnerai » pas, mes chers enfants, et votre école ne change pas de place, mais elle reste » comme autrefois. »
François-Xavier est plus homérique. Ecoutez plutôt :
« L’autre jour, il y avait un homme qui nous disait que le P. Dubois ne serait )> plus à Talata. Nous nous étonnâmes comme les poussins qu’on leur jette du riz » blanc, qui s’effraient, et en même temps, ils se réjouissent. Nous sommes tristes, » parce que le Père nous abandonne et nous sommes contents parce que c’est la » volonté de Dieu et nous avons un autre Père pour nous conserver et nous garder » aux (des) ennemis de notre âme qui sont les démons. »
Est-ce assez trouvé comme comparaison? Voyez-vous les petits poussins effrayés d’abord par le mouvement de la main qui jette le riz., puis, rassurés et picorant à qui mieux mieux?
Jean-de-Dieu, enfin, après avoir épanché sa tristesse et sa reconnaissance, signe :
« Jean-de-Dieu, votre pauvre enfant plaintif. »
16 avril 1906.
Je m’arrête sur ce joli mot.
Depuis, j’ai eu l’occasion d’aller rendre visite à Talata. J’ai trouvé grands et petits Talatains en bonnes dispositions. La transmission s’est effectuée sans tapage, sans accident, sans ennui. L’école est en bonnes mains et les petits Talatains n’ont pas envie de mourir.
Explication de quelques termes malgaches employés dans cet ouvrage.
— - -HOOOo.
(Dans tous ces mots, V o se prononce ou).
Âkanjo, blouse ou chemise.
Asa, je ne sais pas.
Boto, garçon, domestique.
Bourjane, porteur.
Bozaka, herbe sèche, chaume.
Béca, serviteur, aide, auxiliaire.
Fanafody, remède.
Fiandravanana, cérémonies païennes et superstitieuses des funérailles.
Fiangonana, chrétienté, le lieu de réunion, salle ou chapelle.
Filanjane, chaise suspendue et portée sur les épaules de quatre hommes.
Fody, petit oiseau rouge, moineau malgache.
Kabary, discours prononcé en public.
Kely, petit.
Kitay, combustible.
Lamba, grande pièce d’étoffe de couleur claire dont on s’enveloppe tout le corps; c’est le costume national.
Laoka, mets, assaisonnements.
Mipetraka, rester assis à ne rien faire. Mpampianatra, maître d’école, catéchiste.
Mpiadidy, chef de village ou de chrétienté.
Mpiasa, ouvrier.
Ody, amulette superstitieuse, ïtova, enceinte fortifiée.
Sakafo, repas.
Salaka, bande d’étoffe formant ceinture.
Talata, mardi, marché tenu le mardi.
Tanana, village.
Tokotany, enclos, cour, terrain.
Tsaho ratsy, faux bruits.
Vala, hameau, groupe d’habitations.
Vatsy, provisions de voyage.
Vazaha, étranger, européen, de race blanche.
Vita, fini.
Vckatra, offrande, contribution aux dépenses communes.
Zoma, vendredi, marché du vendredi.
Hovas, habitants du centre de l’île, où se trouve la capitale Tananarive.
Betsiléos, habitants des provinces situées plus au sud du massif central, et dont le chef-lieu est Fianarantsoa.
Bares, peuplades restées à moitié sauvages, habitant au sud des Betsiléos et se rattachant au type africain.
Tanales, habitants de la forêt, au sud-est de Fianarantsoa.
Une partie de ces récits avait été primitivement publiée dans le Bulletin des Missionnaires Jésuites Français , « Chine, Ceylan,
Madagascar » sous ce titre : « La Petite Quinzaine. »
Table des Matières
Préface 7