‹ Chez les BetsiléosChapitre 4 sur 5 · SS · texte numérisé non relu

SS

Installations et progrès.

ier septembre 1903.

Qu’est-ce que Talata?

A deux heures de Fianarantsoa, vers le sud, s’élève dans la vallée du Mandranofotsy (1 rivière blanche ) un village auquel ses maisons en briques rouges, entourées de vérandas, donnent un aspect peu banal. C’est Talata.

La petite ville est sillonnée presque continuellement de caravanes de porteurs. Les Rares aux cheveux disposés en macarons y passent de plus en plus nombreux. Sur le pas de leur porte se tiennent accroupis les marchands de savon, de sel, d’allumettes et de bibelots. Plus graves, les vendeurs d’étoffes et de lambas attendent la pratique derrière leurs comptoirs. Les vendeurs de viande s’abritent sous de minuscules cases en terre et débitent à trois ou quatre sous la part, le porc tué la veille ou le matin. Les morceaux sont taillés d’avance avec une exactitude scrupuleuse et souvent enfilés bout à bout à de longues herbes, prêts à être emportés.

C’est devant l’étal de ces boucheries en miniature que se tient l’assemblée perpétuelle des sages, des oisifs du pays. Là se rédige la gazette vivante de la ville et des environs. On y parle de tout, voire même de religion. Aussi presque tous les soirs vais-je leur rédiger à ma laçon un petit article supplémentaire. Au milieu de causeries indifférentes ou de plaisanteries à gros calibre, je leur glisse quelques réflexions sur la prière ou les vérités religieuses. Manière de prêcher qui nous ramène quelque peu aux usages de l’ancien temps; manière fort pratiqué et même unique moyen de faire parvenir la vérité à certaines oreilles.

Hors de la ville proprement dite, la mission est située au nord, un

peu à l’écart de la route, à quelques mètres d’un petit bois d’eucalyptus.

Les bâtiments ont été commencés en l’année 1902.

En quelques mois la première maison, celle du Père, était terminée, mais les pluies qui survinrent surprirent la seconde, celle des auxiliaires, sans son toit. On peut encore résister sans toit même à nos ondées : un peu de chaume au-dessus de murs inachevés et un peu de bonne volonté suffisent... quelquefois, mais que faire contre un cyclone qui trouve moyen de renverser des maisons parfaitement finies et entièrement couvertes et surtout s’avise d’appeler à la rescousse pour achever son œuvre de destruction un second cyclone encore plus humide et par conséquent plus perfide que lui? Lorsque la deuxième trombe se retira, Talata-ville comptait six maisons par terre et Talata-Notre-Dame ne se composait plus que d’une bâtisse et d’une ruine.

Il ne s’agissait pas de se décourager. L’hiver amena la sécheresse, et dès le mois de mai l’on reprenait en sous-œuvre les travaux détruits ou endommagés avec la ferme intention de les conduire à terme.

Dire que nous arrivâmes au faîte sans encombre, serait inexact. Malgré tout, nos grands toits semi-chaume semi-tuiles font triomphante figure, et il n’est pas de Malgache qui ne se soit arrêté devant les maisons sans s’exclamer : « Tsar a loatra. Que c’est beau ! »

Après la maison des auxiliaires on attaqua l'école : 12 mètres de long, 4 mètres de large.

On la crépit, on la blanchît; en même temps qu’école elle devint chapelle. Les murs se garnirent de tableaux et d’images. Quelques brimborions de clinquant, quelques bouts de lustrine garnirent l’autel, l’une des fenêtres vitrées devint niche lumineuse pour une jolie statuette du Sacré-Cœur. C’est là que se font les deux classes quotidiennes, là que je célèbre la sainte messe en semaine.

L’école finie, on passera à un quatrième bâtiment devenu indispensable par la création d’une école régionale.

C’est le moyen surtout de préparer à chaque poste des chefs de famille plus instruits et par suite plus influents, des recrues pour l’école normale et le professorat.

De 3 à 400 enfants examinés, on prit la « fine fleur » et de cette fine fleur on forma le noyau de la nouvelle école supérieure.

Pour cette école comme pour toute bonne œuvre, il y eut des moments difficiles. J’ai cru un instant que ma petite école en formation allait fondre comme un morceau de glace au soleil. Je m’absente deux jours; résultat : deux fuyards. Pourquoi? Pas de raison. L’un d’eux a rêvé que son père était malade. Les autres oiseaux ont des airs d’avoir

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une patte levée. Il faut couper les ailes aux fugitifs et couper court aux velléités de fuite. Injonction est faite aux déserteurs de réintégrer sinon... Suivait un chapitre de menaces abracadabrantes destinées à frapper les imaginations les plus récalcitrantes. De fait on s'exécute, mais une demijournée ne s’écoule pas qu’un de mes moineaux récidive!... Qu’on selle le cheval! Nous piquons en ligne directe vers le hameau du fugitif. On me l’amène et de force plutôt que de gré il reprend avec nous le chemin de Talata. Premier kilomètre : pleurs et grincements de dents. Deuxième kilomètre : les yeux se sèchent. Troisième kilomètre : calme absolu. Quatrième kilomètre : gaieté relative. Au retour, l’oiseau est de toute la volière le plus joyeux, le plus babillard et le plus chanteur. Le lendemain il s’offrait (merveille d’initiative en ce pays) à se charger d’un petit sac dont j’étais embarrassé. O reconnaissance!

Aussi, plus de fuite, régularité d’un collège européen : classes, jeux, travaux se suivent ponctuellement, sauf le samedi, jour où on lave le lamba et le dimanche où l’on passe la journée à prier et à chanter.

La présence de ce petit monde nous a obligés à construire un mur de clôture. Grâce à ce mur, mes écoliers sont à l’abri des invasions étrangères de toutes sortes et des visiteurs plus ou moins bien intentionnés.

10 septembre.

Personnellement, je ne suis pas encore mort. J’ai couru toute la semaine, mais c’est mon cheval qui est fatigué. Pauvre Trésor! Tous les jours, sans arrêter, il a fait plusieurs heures « de cheval. » Dans ces visites, j’ai fait une bonne récolte de petits anges. J’en suis au deux cent dixième pour le moment.

i5 septembre.

Ces feuilles de mon journal devraient être encadrées de noir. La terrible fièvre qui décime depuis six mois les districts de l’Est gagne peu à peu mon territoire. On m’appelle ici ou là pour de pauvres petits enfants que je trouve affolés, et comme écrasés entre les bras de leur maman. Ils font pitié à voir, avec leurs grands yeux brillants et leur air de souffrance angoissée. On dirait qu’ils cherchent à se raccrocher à la vie en étreignant tant qu’ils peuvent les mains de leur père ou de leur mère. Quelquefois ils sont encore capables de comprendre et de parler. J’en profite pour leur administrer les remèdes de l’âme avec ceux du corps.

Assez sur ce chapitre funèbre. Les beaux jours vont revenir qui ramèneront la santé en chassant la maudite fièvre.

19 septembre.

Le soir, comme cela devient de plus en plus mon habitude, je vais faire mon petit tour de boulevard. Histoire d’apprivoiser ma paroisse. Il y avait une sorte d’ostrogoth qui s’était permis à mon égard une attitude peu civile. Il est sur son balcon. Attends un peu, je démasque une pièce d'artillerie, mon vérascope; je le braque sur l’individu agreste et je fais mine de prendre son portrait. C’est ainsi que sera puni tout individu insolent ou malappris. Si je ne me trompe, mon bonhomme m’a salué profondément ce matin. A-t-il entendu répéter que j’allais faire paraître son minois dans les journaux illustrés d’Europe sous la rubrique : « Dernier sauvage de Madagascar? »

20 septembre.

Je n’ai pas été content des premiers arrangements de ma fontaine publique. Je l’ai transformée, embellie, encadrée. Une immense marmite en terre et enterrée, sert de réservoir supérieur; cinquante briques cuites font un cadre qui serait monumental si les proportions étaient agrandies; un canal souterrain évite aux gens un barbotage exagéré; le tout, avec quatre journées d’ouvriers, a coûté 3 francs et quelques sous; mais en revanche j’ai pour 200 francs de popularité.

Le sentier qui conduisait à la source était trop raide ; il a été transformé en escalier. Du coup toutes les cruches qui y passent, jusque-là indifférentes ou hostiles, s’abaissent dans un profond enclin tout pétri de reconnaissance.

Je médite un pont-passerelle. Eh! pourquoi?... parce que, en réfléchissant, j’ai constaté que toute ma paroisse, sans exception, était de l’autre côté de l’eau, ce qui ne gêne pas quand il n’y a pas d’eau, mais gênera beaucoup quand la saison des pluies sera venue. Voyez d’ici les ouailles et le pasteur se regardant béats et désolés d’une rive à l’autre sans pouvoir communiquer! En outre, je cherche de l’eau au sommet de ma colline. Un puits à cet endroit rendrait service à tout le monde; et comme ce sont mes aides qui le creusent au lieu de flâner, c’est déjà un puits de moralité.

J’ai bâti là un autel en briques de terre, style « briques sèches, » qui sera un chef-d’œuvre, avec lucarnes, effet de jour, statue du Sacré-Cœur dans les reflets rouges, ni plus ni moins qu’à Saint-Sulpice de Paris. J’ai taillé ma vigne, je surveille mon veau, je soigne ma vache, j’ai coupé la crinière de Trésor , j’ai semé les graines envoyées de France et bouturé des sarments. La prospérité matérielle s’est élevée au niveau de la tasse de café au lait quotidienne. J’ai tous les éléments du bonheur parfait, à

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condition de savoir me passer de ceux qui me manquent, ce à quoi vous pourvoirez par vos bonnes prières.

27 septembre.

On donne un coup de collier formidable à tous les travaux. Tout marche de front : les toits, le chaume, les tuiles, le crépissage, les charpentes.

Remarquez simplement le génie de mes couvreurs qui commencent leur toit de tuiles par le haut! Jugez quelle rapidité de travail, lorsqu’il faut soulever chaque tuile pour y insinuer la suivante. Pour le chaume, c’est autre chose, ils y sont passés maîtres. Aussi n’ai-je garde d’aller mettre mon nez dans leur travail, si ce n’est pour constater qu’ils ne dorment pas tous ensemble.

Ce chaume du toit m’amène à vous parler des grands feux qui commencent à illuminer la campagne chaque soir et qui promettent des spectacles merveilleux pour un nouveau venu. A part les rizières et quelques maigres plantations, tout le pays n’est pouvert que de ce chaume, actuellement passé à l’état de grande herbe jaunâtre, malpropre et parfaitement desséchée. Chaque année au mois de septembre, nos indigènes ont l’habitude de brûler tout ce qu’ont épargné les troupeaux de bœufs. Quand ils ont la bonne idée d’attendre la nuit pour mettre le leu, c’est tout simplement superbe. Il semble que leur méthode soit d’allumer simultanément deux lignes parallèles, à moins que ce ne soit simplement une conséquence de la flamme se propageant dans les deux sens. Si le feu est assez rapproché, on a absolument l’illusion de l’éclairage d'une rue de grande ville prolongé indéfiniment. Mais les plus beaux effets sont produits surtout par les feux plus éloignés ou caché ; derrière les grands rochers. Ceux-ci alors se détachent en masses noires monstrueuses et fantastiques sur un ciel embrasé de lueurs rouges. Il y a incendie de différents côtés : toute la campagne s’éclaire plus ou moins, et l’ensemble est un mélange étrange d’ombres heurtées et de lumières vives. Avec un peu d’imagination on peut y voir du sinistre ou du grandiose.

Pour hâter la fécondité du jardin, j’ai envoyé une douzaine d’hommes chercher des bananiers en certains pays voisins, où, m’a-t-on dit, il y en a toute une collection, vacante de propriétaire. Il faut prendre les occasions par les cheveux dès que ceux-ci commencent à pousser. Mes porteurs m’ont ramené plus de cinquante bananiers que nous nous sommes empressés de dresser le long d’une grande allée. Transformation à vue.

10 octobre.

Le bon Dieu veut y mettre du sien dans la fondation de Talata. L’épreuve y tombe drue comme grêle depuis un mois. Voici la plus terrible. Mon pauvre inspecteur perd ses deux bébés, à deux heures d’intervalle, de diarrhée infantile.

Depuis assez longtemps l’excellent homme se plaignait de la santé de ses enfants. Ils ont toujours la fièvre, me répétait-il. Et moi de lui répondre en lui fournissant la quinine et autres remèdes nécessaires. De visiter mes petits voisins, je n’avais cure, les rencontrant ici ou là dans le lamba maternel. Gela m’empêchait de m’apercevoir de leur dépérissement. Or, il y a quelques jours, mon bon Florent m’avoue que son benjamin souffre de diarrhée perpétuelle. Je visite le malade. Je fus littéralement épouvanté. En écartant les nattes et les lambas qui les couvraient, j’aperçus deux squelettes. Les os faisaient saillie d’une façon effrayante. Dès ce moment, je pensai qu’à moins d’un miracle les deux enfants étaient perdus. Cependant je résolus d’employer tous les moyens pour les sauver : courrier sur courrier au docteur pour avoir des remèdes; achat d’une seconde vache pour avoir du lait en abondance, etc.

Sur ce je fus appelé à Fianarantsoa. Je ne partis qu’en faisant promettre à Florent de m’envoyer des nouvelles quotidiennes. Le premier bulletin m’inquiéta, et le lendemain, sans attendre mon cheval, je pris, après la messe, la route de Talata. Chemin faisant, je rencontre l’un de mes aides avec ma monture. Je compris : c’était l’annonce de la mort. Je continuai ma route. Je venais de traverser la rivière, lorsque m’aborde le maître d’école d’un village voisin : « Mort », me répète-t-il. « Oui, je le sais, mais comment va Joseph, l’aîné? » car dans ma pensée, la victime, c’était le plus jeune, Jean- Baptiste, que j’avais trouvé plus atteint. Silence! Je répète ma question. « Morts tous les deux », fut la réponse. Je reprends mon chemin écrasé par ce double malheur, et je gagne l’habitation où sont couchés les deux petits cadavres. Beaucoup de monde aux alentours. La nouvelle a déjà couru tout le pays. C’est à peine si je puis pénétrer dans la case. Là, quelle scène navrante! Ce ne sont que gémissements, mélopées plaintives et cadencées, sorte de poésie lugubre, qui jaillit naturellement de ces cœurs brisés. Le père fait peine à voir. Suffoqué de larmes, il gémit, appelant ses enfants et redisant sa tristesse. Mon arrivée provoque un redoublement de plaintes lamentables. Je laisse mes pauvres gens se soulager et glisse, tout érnu moi-même, quelques mots de consolation. Florent se calme un peu, nous commençons le chapelet. Il faut l’interrompre bientôt au

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milieu des sanglots. Je reste un certain temps dans la case et me retire tout bouleversé par ce spectacle de désolation...

Il me semble que le bon Dieu veut bâtir grand et solide, puisqu’il jette dans les fondations de si belles pierres et de si terribles épreuves. Lorsque tout va mal, c’est alors qu’il faut surtout espérer pour l’avenir.

1 1 octobre.

Nous avons enterré les deux petits. J’ai prononcé quelques mots avant la messe au milieu des larmes de toute l'assistance. Les deux enfants reposaient sur une sorte d’estrade que j’avais ornée de mon mieux et encadrée de roses. Au pied se tenait le pauvre père en habits de deuil (vêtement violet) et les parents, leurs cheveux en désordre.

Après la messe, un chrétien de Talata prend la parole. Un vrai discours, et un discours de vrai Malgache. D’ailleurs fort juste, comme pensée dominante : « Dieu est le maître. » Vous n’avez peut-être jamais vu deux enfants frappés du même coup, ne cherchez pas d’autre explication : Dieu est le maître. Suivait un rapprochement qui nous fait sourire, mais qui n’en est pas moins vrai. Notre-Seigneur ayant besoin d’un ânon dit simplement à ses apôtres : « Allez à la ville, vous trouverez un ânon, déliez-le. Et si quelqu’un vous demande : que faites-vous? dites que le Seigneur en a besoin. » Pourquoi? parce qu’il est le maître.

Point de cris, point de lamentations! Tout s’est passé simplement et chrétiennement.

Pour mon école, je suis en quête d’images, cartes murales, planisphères, collections scientifiques, toutes choses qu’on peut exhiber ou afficher. En ce moment, je rajeunis quelques vieilleries avec du papier d’affiches. Dès demain, ma petite école sera, pour mes concitoyens, une merveille.

Ici rien n’est perdu, et tôt ou tard vous apprendrez les prodiges enfantés par les plus minimes cadeaux. Ainsi, j’ai une grosse poupée qui ? va se métamorphoser en un ravissant Enfant Jésus. Les cheveux ramenés sur le front, une crèche en terre glaise, et c’est fait.

22 octobre.

Un certain samedi, comme mes pauvres gens étaient sur le point de « cracher » leur quatrième piastre (5 francs) au gouvernement, je pensais qu’ils ne seraient pas fâchés de régler leurs comptes avec moi, et je les convoquai. Ma salle de réception est envahie. Ma liste préparée porte une soixantaine de noms. C’est effrayant sur le papier, plus effrayant

encore quand j’ai devant moi l’assemblée noire accroupie en rangs pressés et dévorant de ses gros yeux blancs les piles de sous et de piécettes accumulées sur ma table.

L’appel commence : « Un tel! Combien de jours de travail? — Onze. — Ma liste n’en porte que neuf. — Oui, mais l’inspecteur a oublié de me marquer tel jour. » L’inspecteur fronce les sourcils et recueille ses souvenirs, puis s’adressant au réclamant : « Quel jour as-tu commencé? — Mardi. » Silence. — Tous les deux comptent sur leurs doigts. — Total dix. — Ce n’est ni neuf, ni onze. — Nouveaux efforts de mémoire. « Ah! c’est quand j’ai porté une caisse à Fianarantsoa. — Quel jour? — Jeudi. — C’est vrai ! s’écrie l’inspecteur. Je me suis trompé, c’est bien onze jours. » Je n’ai qu’à m’exécuter et à payer les onze jours. D’ailleurs pour cela mes gens sont la probité même. La présence de leurs compagnons est là aussi pour les retenir dans les sentiers de la vérité.

Quelquefois j’interviens dans la discussion. « Tu prétends avoir travaillé six jours. Comptons : Mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi. Halte-là! mon gaillard; ce samedi-là tu as passé la moitié de la journée à te disputer avec moi à l’occasion d’un autre paiement. » Mon bonhomme baisse la tête.

23 octobre.

Le règne des chiques et des orages est revenu. Avant-hier on a retiré quinze petites bêtes de mes deux pieds, cinq aujourd’hui, la proportion est suffisante. — Quant à la foudre elle s’est mise en mouvement depuis deux jours. Hier soir elle dégringolait prosaïquement à cent mètres d’ici sur quelques malheureux eucalyptus. Au point de vue esthétique, le soir surtout, c’est splendide. Les éclairs ne discontinuent pas, et les grondements du tonnerre prennent dans le creux de nos rochers une intensité et une profondeur extraordinaires.

Ayant dû m’absenter deux jours, quand je rentrai, j’appris qu’un voleur avait cherché à pénétrer dans la chapelle. Mes aides avaient été réveillés par le bruit de la porte que l’on déplaçait. Tout effrayés qu’ils étaient eux-mêmes, ils avaient mis en fuite le voleur plus effrayé qu’eux.

Vu les circonstances et les interrogations faites, je suis persuadé que le voleur n’est autre qu’un de mes travailleurs. Eux seuls pouvaient savoir ce que j’avais laissé ce jour-là dans la chapelle. Il n’y avait guère qu’eux aussi qui pouvaient savoir que je venais de m’absenter. Aussi dans un kabary général, leur ai-je déclaré qu’il y avait parmi eux un brigand, et que j’invitais le drôle à ne pas s’y frotter une deuxième fois.

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24 octobre.

La persécution religieuse est à l’horizon et se rapproche de plus en plus. Différents bruits circulent qui ne sont rien moins que rassurants. Les journaux de la colonie protestent, mais à quoi servent les protestations? Si on nous frappe, et si l’on nous chasse en gardant les étrangers, l’influence française baissera singulièrement. Et pourtant nous n’avons pas besoin de cela pour être dans le pétrin.

25 octobre.

Depuis longtemps le désir de voir Tandrokazo et ses habitants mijotait en moi. Ce que j’avais entendu dire des plantations, des vignes, des pêchers, des cerisiers, de toutes les richesses de l’endroit, était bien fait pour m’allécher. Un premier essai de visite avait manqué. Le temps, les constructions, et « quelque brin de fièvre aussi s’en mêlant », m’avaient empêché de connaître la huitième merveille de ce pays-ci. Mais voici que de ce district un fiangonana, celui de Maneva, est détaché pour m’être confié. Il devient nécessaire d'aller régler les questions d’héritage et de recueillir de vive voix les renseignements indispensables.

Donc, par un beau matin, Trésor et son cavalier prenaient une direction toute nouvelle, celle du Sud-Est. Trésor semblait poser à chaque pas, des points d’interrogation multipliés. « Ah! ça, se disait-il, sans doute mon maître perd la tête ! Nous a-t-on jamais vu errer dans ces contrées?... il se trompe. » Il faut vous dire que mon animal a une mémoire prodigieuse et une connaissance des chemins absolument merveilleuse. Si, comme cela peut arriver, je me laisse aller à la rêverie en passant près d’un poste, mon dada ne manquera pas d’enfiler de luimême la direction convenable.

Me voici arrivé dans ma seconde capitale.

Maneva , après tout, ne manque pas de charmes. Sa petite maisonnette blanchie à la chaux, son modeste fiangonana abrite de grands lilas en fleurs, son tokotany (terrain) planté d’eucalyptus et de bibassiers aux feuilles lancéolées, tout cela vous a un petit air de presbytère rural, qui ne déplaît pas. La maison n’a pas d’étage. 11 y a un semblant de grenier, quartier réservé aux rats. Mes appartements se composent d’une salle unique où je lirai, prierai, mangerai, dormirai, et surtout recevrai sans fin de sempiternels visiteurs.

Pour aujourd’hui, je n’ai que le temps de jeter un coup d’œil de propriétaire satisfait sur l’ensemble, donner une bonne parole au maître d’école qui me reçoit aimablement, et aiguiller Trésor de plus en plus désorienté vers l’horizon sud-sud-est.

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On sort de Maneva en grimpant à la montagne voisine, en haut de laquelle, suivant l’ancien usage, nichait jadis l’ancienne ville. A mesure que l’on s’élève, les hameaux se font plus rares. A droite du sentier, tout à coup j’aperçois un tombeau en construction. Quoi détonnant? L’étonnant, c’est que ce tombeau n’est pas constitué comme presque tous les autres, de pierres plus ou moins plates entassées en quadrilatère plus ou moins élevé. Celui-ci est bâti en belles pierres parfaitement taillées. Et ce fait qui, en France, m’aurait laissé tout à fait indifférent, me jeta presque dans la stupeur. En haut de ce rocher sauvage, je venais de découvrir un artiste. Il était-là. Je l’interrogeai. Il me répondit avec la modestie d’un homme qui se sent admiré; de mon côté j'avais comme une apparition lointaine et radieuse d’un autel en pierres taillées pour mon futur sanctuaire de Notre-Dame. Châteaux en Espagne, peut-être!

La civilisation et la vie s’éteignirent pour moi près de ce tombeau. Dès lors, pendant plus d’une heure, nous sommes dans le désert. Le sentier s’en va capricieux et désordonné à travers les mamelons dénudés et les ravins encombrés de broussailles. De temps en temps, rompant la monotonie, un ruisselet s’en vient en chantonnant à ma rencontre. Il saute! nous le sautons! C’est la seule distraction du chemin, partout l’herbe jaunie et desséchée, plaquée çà et là de larges taches noirâtres, suite des grandes flambées du soir.

On éprouve une certaine jouissance au sortir de cette solitude naturelle, c’est une dégringolade qui nous attend, mais l’immense vallée avec ses nombreux hameaux, ses chapelles clairsemées, ses quelques touffes de verdure, a plus d’attraits que le désert. Nous cherchons des yeux Tandrokazo. Ah! bien oui, pas encore visible. Il faudra traverser la plaine, « pratiquer une nouvelle ascension », et escalader le fameux Midongy qui dresse là-bas ses énormes cornes. Voilà ce qu’on nous apprend très obligeamment à la première case que nous abordons.

C’est encore loin en ligne droite, mais combien plus en suivant la route! Cette impertinente ne s’imagine-t-elle pas d’épouser successivement les moindres contours de la montagne! Quelle polygamie! Résignonsnous à la suivre pourtant, si nous ne voulons pas nous casser la jambe dans les rochers, ou nous embourber dans les rizières. Cest que, lorsqu’on s'embourbe ici, c’est sérieux.

Le cheval a encore ici le don d’émerveiller les moutards. Ce sont des cris de frayeur et de joie. Les plus audacieux s’approchent, mais pour se sauver rapidement et s’abriter prudemment derrière les épines d'un buisson ou le lamba de la maman.

Dans ces rizières quel tapage et quels cris! Un grand troupeau de

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bœufs patauge et repatauge, pourchassé, excité et contenu en même temps, sur un petit espace, par une troupe de vrais diables noirs qui sautent, frappent et hurlent comme des forcenés. Le but de cette opération, c’est de réduire la terre bêchée et couverte d’eau en une boue bien délayée. Comme leurs bêtes, les gens sont dans un état indescriptible, d’autant plus hideux quelquefois, qu’ils s’imaginent, sans doute pour mieux effrayer leurs bœufs, de se hérisser d’accoutrements herbacés et grotesques. L’un d’eux, phénomène singulier, est devenu presque blanc, simplement, parce qu’après s’être bien barbouillé de boue dans la rizière, il vient de s’oublier quelques instants en plein soleil.

La plaine franchie, il nous reste le Midongy à digérer. Ce n’est pas un petit morceau. Mes décas reprennent courage dans un bain de pieds. Je me rafraîchis sur ma selle, dans un bain d’espérance, car il commence à faire chaud. Et silencieux, nous nous remettons à grimper. Une demiheure de cet exercice, persévérant ment continué, nous amène au sommet. Le plateau, à cet endroit, n’est pas large, nous sommes vite sur l’autre versant, et sans dire gare, subito, là-bas, très au fond, Tandrokazo nous apparaît dans toute sa splendeur.

Pour un joli coup d’œil, c’est un joli coup d’œil. Une photographie même ne vous en donnerait qu’une idée incomplète, car les charmes du tableau, ce sont surtout les couleurs et les lointains. L’église, toute blanche, avec son toit de tuiles rouges, se détache merveilleusement sur le fond vert du petit bois voisin. Autour de l’église, des huttes en bois gris, des maisons en terre rougeâtre, de jolis fouillis d'arbustes, des rangées de vignes parfaitement alignées, une longue ceinture d’eucalyptus pointus, piqués à intervalles bien réguliers, qui montent la garde autour des champs de manioc. Plus près serpente entre les rizières la rivière étincelant sous les rayons du plein soleil. Enfin, à nos côtés, plantés en vedettes, couronnés de verdure, deux ou trois hameaux pittoresquement perchés au flanc de la grande montagne noire. — Voilà Tandrokazo.

L’église est grande, peinte dans les parties principales, avec large tribune et minuscule harmonium. Le chœur serait convenable, si la voûte était finie.

Derrière, il y a une foule de dépendances pour les ouvriers, pour les poules, pour les lapins et pour un certain nombre d’autres bêtes de l’arche de Noé; il y a un bois fort agréable ; il y a une fontaine dont l’eau est amenée par un canal couvert, de plusieurs centaines de mètres de longueur. Le missionnaire de l’endroit était même en train de capter une seconde source plus éloignée pour augmenter le débit de sa fontaine.

Dans le jardin il y a de tout; mais la vigne a la première et belle

place. Disposée en étages, arrosée par des canaux, ouverts ou fermés à volonté d’un coup de bêche, étagée de treillis soigneusement montés, elle était, au moment de ma visite, déjà chargée de grappes en miniature. Le potager lui-même n’est pas à dédaigner. Réalité et promesses sérieuses de choux, oignons, carottes, radis, salades, navets, etc. Qui saura ce qu’il a fallu de soins, de patience, de travail, pour arriver à ces résultats? Soins, travail et patience qui ne sont pas perdus, puisqu’ils créent sur place quelques ressources à la mission, et ne sont pas sans donner un peu plus de goût au travail, un peu plus de civilisation à nos pauvres indigènes trop disposés à ne rien voir en dehors de leurs bœufs et leurs rizières.

Tout contre la propriété se trouve accolé une sorte de petit village. Là, beaucoup de huttes sont en bois, grâce au voisinage de la forêt. Le chef de mille se fait construire une énorme maison qui écrase de toute sa hauteur son ancienne cabane. Le chef de cinq cents aménage un vaste grenier à riz. Il paraît que ces messieurs veulent se mettre bien.

Le cuisinier de céans, Félix, c’est son nom, mériterait de faire fortune. Ma cuisine à moi oscille invariablement du poulet bouilli au porc non moins bouilli, du riz au lait aux pommes de terre frites, des œufs sur le plat à l’omelette la plus vulgaire. Ici, les poulets sont rôtis et même désossés, les petits pois sont cuits (ce que je n’ai pas encore vu chez moi), les côtelettes sont pannées, et les sauces parfaitement tournées. Séduit par cet ensemble, j’ai vite insinué à mes aides de prendre des leçons d’art culinaire pendant leur trop court séjour à Tandrokazo. Ils m’ont écouté, à preuve le poulet qu’ils m’ont servi dimanche dernier. Ils en avaient enlevé les os, c’est positif, mais j’ai trouvé à la place quelques bonnes épines de cactus. Je me suis consolé en pensant au chirurgien qui avait quelquefois la distraction d’oublier ses instruments dans le ventre recousu de ses opérés.

Le lendemain matin, on rendit visite aux travaux de canalisation récemment entrepris. Pour ces travaux, les Malgaches ont un véritable instinct qui tient du prodige. Là où nos géomètres et arpenteurs se fourvoieraient avec toutes leurs lunettes et leurs viseurs, l’indigène ne se trompe pas, il vous conduit l’eau en pente douce à travers tous les obstacles, en côtoyant toutes les ondulations, depuis la source jusqu’au point d’arrivée, sans erreur. Le Malgache sent à la marche si le terrain monte ou descend si peu que ce soit.

3o octobre.

Tombons comme un boulet sur deux ou trois écoles. Dare, dare, au passage, cinq minutes d’arrêt! appel des présents et des absents! Un

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peu partout, je dois l’avouer, les absences sont nombreuses. Faut-il se fâcher? Non. Rappelons-nous que nous sommes au moment psychologique du repiquage du riz. Peu d’ouvriers pour les travaux, peu d’enfants pour les classes. L’année prochaine, j’aurai bien soin d’attendre ce moment-là pour donner les vacances.

D’Ambohijanakova, point terminus de ma promenade, je pique droit sur la plus haute montagne de ce pays. J’en sue encore et j’ai récolté au sommet une vigoureuse résolution de ne plus recommencer. Une ascension de quelque quatre cents mètres, juste au moment de la belle chaleur, cela méritait un peu de fièvre comme salaire. La bonne Providence me l’a épargnée.

itr novembre.

Un de mes maîtres d’école me prévient que X... et Y... désirent se marier. Excellente pensée. « Amène-les-moi », lui dis-je.

Or, en débouchant sur la grand'rue, j’aperçois tout pimpants, roses et bleus sur toutes les coutures, peignés de frais, et gentils comme des cœurs, tous les paroissiens du poste où il était question de mariage. Hum! Qu’est-ceci? — Un certain petit bonhomme, élève des Frères, était au milieu du groupe. — « Pourquoi es-tu ici? — Je suis venu, m’avoue-t-il ingénument, pour le mariage. »

Et j’apprends que tous ces gens en grande toilette sont venus pour le mariage qui doit se faire aujourd’hui : X... est soldat, il a demandé une permission, il est pressé, les écritures sont faites devant le gouvernement. Bref, le Père, pensent-ils, n’a qu’à s’exécuter.

Le Père ne put s’empêcher de leur dire qu’ils avaient tous perdu la tête. Un mariage ne se bâcle pas en un jour.

« Vous êtes, leur dis-je, dans la condition de tous les autres chrétiens. Je vous examinerai, et vous attendrez le temps prescrit. »

Ce fut le signal de nouveaux discours. « Mais X... va être envoyé fort loin! il est soldat, etc. — Suffit ! je ne puis pas faire un mariage avant que toutes les formalités soient remplies. »

Je comprends que l’infortuné pioupiou a dû rentrer au quartier penaud et vexé, sans sa promise. Mais ceci prouve comment, avec la meilleure volonté du monde, on peut se mettre à dos tout un clan, grâce à la naïveté des uns et à la sottise des autres. Au fond ce qu’ils voulaient tous, c’était enlever la position d’assaut. Cela devait nécessairement échouer.

20 novembre.

Représentez-vous, comme dit Bossuet, une salle de 4 mètres de large sur 5 de long : dans un coin une table chargée de papiers, logée contre une étagère, chargée elle-même de livres et de cahiers; au centre, une autre table chargée de crayons et d’ardoises; derrière la première table, votre serviteur qui griffonne, et autour de la seconde, sept ou huit bons jeunes gens qui étudient de leur mieux simultanément et à haute voix, la table de multiplication ou le verbe être , et vous aurez une légère idée de la situation et de la facilité avec laquelle je puis surveiller la liaison de mes idées et la correction de mes phrases... Ceci dit pour m’excuser un peu de mes divagations et de l’absence des points et virgules...

En attendant que j’aie un instituteur breveté, un jeune normalien fait l’intérim, et aide mon maître d’école. J’attends les réponses du gouvernement, à qui j’ai communiqué mon projet de classe supérieure. Dès que j’aurai l’approbation et le maître breveté, je marcherai hardiment de l’avant. Vous jugez l’effet produit sur les Talatains, avides d’instruction. Pour me tirer d’affaire pécuniairement, comme il reste à organiser ici une quantité de travaux d’aménagement, d’organisation, de plantation, je les réserve à mes petits hommes. En travaillant trois heures par jour, ils gagnent environ i5 centimes. Sur ce salaire, je retiens 9 ou 10 centimes pour leur nourriture et leur entretien. Restent cependant encore à ma charge pas mal de petits frais, sans compter le traitement du futur breveté qui sera nécessairement élevé. Je dois m’attendre pour ce dernier à un salaire de 20 à 3o francs par mois. Il y aura en outre des dépenses d’installation. Je sonnerai à la porte des subventions gouvernementales;

je crierai misère sur tous les toits, et surtout j’appellerai à mon secours le bon saint Joseph, jadis directeur d’école professionnelle au pays de Nazareth.

Notre école, si elle marche bien, sera un stimulant perpétuel pour tous les élèves intelligents et zélés de toutes les écoles. A chaque demande d’admission (et elles pleuvent) je réponds invariablement : « Si tu es zélé ! si tu sais! si tu apprends bien le catéchisme, la lecture et la division! » Car j’ai remarqué que la division était la pierre d’achoppement pour tous mes bambins. Et les voilà repartis chez eux avec cette idée bien ancrée, qu’il faut étudier dur et ferme.

Je suis obligé de supprimer deux centres de réunion; un troisième est menacé du même sort! La raison? toujours la même : supprimer les dépenses qui ne sont pas absolument indispensables pour fortifier les positions qui en valent la peine. N’empêche, cela fait mal au cœur.

Normalienrres pilant du riz.

Les Sœurs enseignant à broder

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Voilà trois groupes désormais sans école, sans instituteur et probablement sans réunion du dimanche. Sera-ce pour les protestants ou pour le diable?

Tandis que j’écris, mes élèves baragouinent le français auprès de moi. Leur professeur s’échine à leur faire prononcer, sans plus de respect humain, le mot (. shocking !) « cochon. » Et pendant un quart d’heure mes oreilles tintent de toutes les formes que peut prendre dans la bouche d’un Malgache le nom de ce joli petit animal : cojon, coson, goson , cossion. Grave difficulté en effet que le ch. Ce qui sort de leur gosier c’est un intermédiaire indéfinissable qui n’est ni 5 ni ch. Autre obstacle non moins difficile à franchir, ce sont les u. J’entends toujours appeler mon célèbre Jules : Ziles. Devant le /, c’est la pleine déroute. Je crois qu’il faut renoncer à la prononciation exacte.

A propos de Jules, savez-vous qu’il est revenu pour la troisième fois? La faim chasse le loup des bois, et ramène Jules au bercail hospitalier. Nous l’avions bien prévu. Sa blouse a plus de trous que de fils, son lamba devenu gris s’effiloche au nord et au sud, et je crois que son estomac s’est creusé de l’est à l’ouest dans toute la longueur. Aussi est-il rentré pour chercher du riz au bout de sa bêche sur le terrain de Talata.

J’oublie cependant un détail. Il s’est présenté avec un antique mais immense panama , qui ajoute à ses avantages. Ses bonnes grosses lèvres sont presque seules à sortir de dessous ce pavillon ambulant. Comme il se tient droit, à l’instar d’une perche, et qu’il n’est pas plus gros que de raison, il me fait l’effet d’un gros champignon qui se déplace lentement.

25 novembre.

Nous avons reçu la visite du Résident.

Dès six heures et demie j’achevais mon déjeuner, quand on m’annonce que son escorte est en vue. Dévalant de la colline voisine, un flot de bourjanes emportait avec une vitesse étonnante trois filanjanes. Je monte à cheval, et nous partons à leur rencontre. Avec moi se trouvaient tous les gros bonnets de la localité. Un chœur de chanteuses martelait en cadence un de ces chants betsiléos de bienvenue qui peuvent se prolonger pendant toute une journée, sans grands frais de musique. A l’approche des autorités, je quitte Trésor , le Résident a l’amabilité de descendre de filanjane et, simplement, sans dépenses extraordinaires de politesse, nous prenons tous à pied, la route qui conduit à mes constructions. Chemin faisant, l’on cause cordialement. Notre visiteur connaît parfaitement le pays et les habitants. Il jette un coup d’œil sur les différents bâtiments, car il est très pressé et nous redescendons ensemble vers la ville.

Ah! les jolis paysages! et les belles couleurs! éteintes ou noyées dans

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les brumes de l’hiver, elles commencent à renaître. L’avenue de Talata est propre comme un sou neuf; les habitants ont mis leurs beaux habits et drapé leurs blancs lambas. Ça et là se détache une matrone en robe rose, un enfant en blouse écarlate. Le soleil déjà éclatant, mais encore fortement incliné sur l’horizon, détaille, en les ombrant largement, les moindres reliefs des maisons, les moindres plis des vêtements. Les groupes sont dispersés gracieusement et irrégulièrement sur les deux côtés du chemin. L’effet d’ensemble est ravissant, si séduisant que M. le Résident ne put s’empêcher de dire et de redire que la ville était très coquette, fort propre et bien entretenue.

3o novembre.

En ce pays les écoles comme les maisons ne sont guère sûres du lendemain. La constance est une vertu encore ignorée des bâtisses et des individus. Cependant, actuellement, c’est visible, il y a une école à Taiata, une école qui sera supérieure, si Dieu lui prête vie, et qui, pour le moment, compte une douzaine d’élèves triés sur le volet, choisis parmi la fine fleur des petits pois scolaires environnants. Nous sommes allés les récolter, Trésor et moi, dans tout le district, un par un, s’il vous plaît. La proposition de venir à Talata, pour y apprendrefle français, le calcul et les sciences transcendentales, fut accueillie partout avec enthousiasme. C’était à qui solliciterait la faveur d’être reçu. Beau mouvement! Quelles en seront les réelles conséquences? C’est ce que je suis encore en train de me demander.

Donc, au jour convenu, mes brebis choisies se présentent. Accueil paternel et aussi aimable que possible. Le professeur, le règlement, le riz, tout est prêt. Un solennel premier coup de cloche! et Ton commence. Les deux premières journées furent une aurore perpétuelle. On ne rencontrait, plantés sur les talus, juchés dans les embrasures des fenêtres, ou accroupis contre un mur, qu’écoliers rabâchant avec un zèle extraordinaire leurs premières leçons de français et de calcul. Sur ce, tout bourgeonnant moi-même d’espérance, je fais une courte absence. Au retour, selon mon habitude et suivant le conseil de Molière, je me préparais à toutes les misères, à une quinzaine de difficultés et à une cinquantaine de kabarys. Gela n’alla pas si loin, mais j’appris que deux de mes moineaux avaient quitté la cage dorée où on leur apprenait à roucouler, et il ne fallut pas un long examen pour deviner que les autres avaient déjà une patte en l’air et l’aile à demi déployée.

Il fallait à tout prix couper court à pareille désertion. Je résolus donc d’être impitoyable. Ordre est donné à deux de mes aides d’aller à

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ia poursuite des fugitifs et de leur tenir le petit discours suivant : « Le Père vous ordonne de revenir. Si vous refusez de rentrer comme écoliers, le Père exige que vous veniez' du moins comme manœuvres. Vous travaillerez trois jours pour payer le riz que vous avez digéré, les livres que vous avez gâtés, et le professeur que l’on a fait venir exprès pour vous... sinon gare à vous. » Suivent quelques menaces selon les âges et les individus.

L'objurgation produisit son effet. Au retour des fugitifs, grand kabary , réitérant les mêmes menaces à l’adresse des futurs délinquants : « D’ailleurs, ajoutai-je, pourquoi vous sauver sans dire gare? Si vous êtes tristes, si vous avez quelque motif sérieux de partir, venez causer avec moi et nous arrangerons le tout pour le mieux. Z’avez compris? — Oui. » Hum! hum! on verra.

Aujourd’hui, billet d’un troisième. « Pas apprivoisé! » Pourquoi? Impossible d’en dénicher la raison. L’un des précédents ne s’était -il pas sauvé, parce qu’il avait rêvé que sa mère était malade? Nos Betsiléos ont souvent des idées singulières à propos de rêves. Je me contentai donc de répondre à l’auteur du billet que rien ne pressait, qu’en tous cas, il ne pouvait être reçu maintenant à l’école normale, et que de plus il n’y avait pas de raison pour qu’il pût s’habituer davantage à la normale puisque nous avons ici le même règlement. « Tu as saisi? — Oui. »

Compris ou pas compris, je tiendrai ferme et me suis promis d’être presque cruel envers mes écoliers déserteurs. Si vous saviez quelles misères ces échappées et ces fuites incessantes causent dans toutes les grandes écoles! Les classes sont démontées, l’enseignement avance cahincaha, on piétine sur place, bref on obtient en fait de travail et de succès le quart de ce que l’on aurait avec une classe régulièrement suivie. Seraije plus heureux que d’autres et pourrai-je former un noyau d’élèves sérieux et constants? C’est ce que le bon Dieu sait et ce que l’avenir nous dira petit à petit.

ier décembre.

Le gros événement, le clou de cette journée pourtant déjà si hérissée d’aventures piquantes, ce fut le combat homérique et prolongé de messire Trésor avec la jument du pasteur protestant anglais. Comment celui-là s’est-il échappé des mains de son conducteur, et comment celle-ci l’a-t-elle rejoint? peu importe! Toujours est-il que j’étais à ma table, me reposant des émotions précédentes, lorsque j’entends tout à coup un bruit confus de voix. Qu’y a-t-il? Je mets le nez à la porte et je vois nos deux animaux se jetant l’un sur l’autre, hennissant, ruant, piaffant, se dressant de toute

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leur hauteur, bondissant par-dessus tout, et tenant à distance respectueuse une foule déjà considérable. J’essaie d’empoigner ma bête. Juste le temps d’esquiver une maîtresse ruade. Je ne m’y suis pas frotté une seconde fois.

Justement M. le Pasteur en personne montait l’avenue. Je m’avance; nous nous saluons ; on se serre la main ; et je l’invite, puisqu’il est près de la maison, à venir attendre le résultat de la poursuite. « Nous ne pouvons décemment courir à travers champs. On est allé chercher une grande corde; venez vous reposer chez moi. » Le pauvre pasteur fut-il estomaqué de ma proposition? il ne sut que me répondre : « Merci, » et il continua à suivre du regard et des jambes la course échevelée de nos deux bidets. Ceux-ci ne se firent pas faute de rendre visite aux quatre points cardinaux. Une manœuvre habile mit pourtant fin au combat et à la poursuite. On me ramena en grand cortège mon animal pas trop endommagé.

2 décembre.

Dans ma petite promenade du soir, j’ai assisté à la confection des cuillers en bois si en usage dans ce pays. Un groupe de Tanales s’était arrêté pour le dîner et deux d’entre eux étaient en train de confectionner leur couvert. Cela se fabrique très sommairement et très habilement avec une hache et un vieux couteau. Le premier opérateur saisit une bûche et l’équarrit. Peu à peu dans le morceau de bois informe se taille une tête, une collerette, un corps, une jambe. C’est encore grossier, mais le second avec son couteau, conduit l’ustensile jusqu’aux confins du domaine de Fart. Tout est fini en un quart d’heure ou une demi-heure au plus.

4 décembre.

Je me trouve ici, comme Notre-Seigneur en Judée, en face de deux catégories d’hommes bien distinctes. Les uns, et grâce à Dieu, c’est la majorité, ne demandent qu’à vivre en paix avec moi. A ceux-là je ferai tout le bien possible. Les autres, en petit nombre, appartiennent à la classe de ces oiseaux nocturnes que blesse la lumière. Ceux que je cherche à gagner, ce ne sont pas tant ces marchands sans conviction, qui n’ont d’autre souci que d’amasser de l’argent, et qui viendraient à moi si je pouvais et si je voulais les acheter; mais ces pauvres petits enfants, engagés dans les chemins de l’erreur, sans connaissance et sans responsabilité. Nous sommes déjà bons amis. Lorsque je passe, ils me saluent gentiment, et c’est à qui répétera : « Bonjour, mon Père. » Et

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les parents de dire : « Ce sont vos enfants. » A quoi je réponds moitié souriant, moitié triste : « Pas encore. » Sous-entendu bien compris de tous, qui finira, avec la grâce de Dieu, par produire son effet.

5 décembre.

Il y a quelques jours, je recevais aussi, non pas un gros personnage, mais un honnête soldat devenu colon, forgeron de son métier, cultivateur par occasion et implanté pour la vie dans le terrain malgache. Dans son jeune temps, il fut apprenti chez la mère du R. P. Supérieur de la mission. Gibelin, c’est le nom de mon soldat, a gardé de sa patronne un souvenir attendri : « Le dimanche, me raconte-t-il, elle m’appelait et me glissait une pièce blanche pour que je pusse m’amuser avec mes camarades. » Bref, l’apprenti devint ouvrier habile, puis s’engagea, courut le Tonkin et la Chine, et s’en vint finir sa carrière à Madagascar.

Comme tous ses semblables, il aurait pu, il aurait dû faire fortune, mais... mais, on avait des vignes dans la Camargue... merveilleuses!... mais, mais... la fortune, les vignes, tout a coulé sous les ondées de l’existence. Gibelin, pourtant, n’est pas pauvre, car il a trente-six cordes à son arc. Pour le moment, il fournit de viande l’administration, soigne ses vaches et ses arbres, parcourt les marchés en quête de bonnes occasions, bricole des jougs pour attelage, raccommode les voitures, et fabrique merveilleusement les saucissons.

Dans le résumé qu’il voulut bien me donner de sa vie aventureuse, se glisse le récit de la prise de Tananarive par Gibelin en personne. Le général Duchesne, le général de Torcy, tous les gros bonnets passeront désormais au second plan dans les histoires véridiques et impartiales. Voici la narration authentique de ce brillant fait d’armes :

« Nous arrivons en vue de l’Observatoire. L’ennemi y avait logé de l’artillerie. A plusieurs reprises on lance à l’assaut de la position les tirailleurs sakalaves. Ils sont obligés de rebrousser chemin. Ce que voyant, le lieutenant s’adresse aux Européens. A vous maintenant! Nous étions six ou sept. N’importe, on grimpe, on rampe, on bondit, l’ennemi décampe, les canons sont pris. Naturellement nous les retournons contre l’adversaire. Déception! Les percuteurs sont faussés. Heureusement, je les redresse rapidement. Les obus sont prêts. Une... deux... Boum... Fracas épouvantable en ville... Tananarive hisse le pavillon blanc, Tananarive est prise. »

Qui nous parlera encore, après ce récit, des combinaisons savantes de l’état-major? Celui qui a tout fait, c’est celui qui redresse les chevilles

des canons... c’est Gibelin! Après tout, pourquoi ne serait-ce pas vrai?

Les colons européens à Madagascar sont si peu nombreux que c’est pour eux une vraie jouissance de parler avec abandon à un ami, et quelles que soient leurs convictions religieuses ils sentent bien que le missionnaire est leur seul et véritable ami.

10 décembre

Malgré les menaces perpétuelles d’un vilain ciel chargé de grosses nuées bombées et grisâtres, la distribution des prix chez les Frères a pu se faire suivant toutes les rubriques, dans la cour de l’école, en partie recouverte d’une immense toile de tente.

Lorsque j’arrive, une demi-heure avant l’ouverture du rideau (car il faut vous dire qu’il y a une scène, des décors et un rideau), donc, lorsque j’arrive pour grimer de moustaches noires les figures déjà sombres de nos acteurs, la cour des Chers Frères représente exactement une fourmilière en pleine activité. Quatre cents enfants, de tout âge et de toutes tailles, se croisent, se bousculent, dans un fouillis inexprimable. Les bancs des classes passent par la porte, sautent par les fenêtres et s’en viennent en sarabande échevelée s’installer provisoirement dans un magnifique désordre, en attendant que l’œil et la main du Cher Frère Directeur s’en viennent mettre l’ordre et la lumière dans ce chaos. Finalement le tout se désenchevêtre peu à peu, des chaises, voire même quelques fauteuils empruntés attendent les autorités, et les innombrables moutards finissent par se grouper autour de leurs professeurs respectifs.

Les Sœurs arrivent avec leurs deux cents filles et fillettes; les invités pénètrent un à un dans le sanctuaire (car on a eu soin d’installer à la porte un tourniquet à quatre branches qui ne livre passage qu’à une seule personne à la fois). Ces Messieurs les commerçants, les officiers et autres gros personnages, sont reçus à la grande porte. Vers 9 heures, tout le monde est à son poste. Frère Jérôme a son bâton en main, son piston en bouche; un, deux, trois; pan, pan, pan, et la toile se lève, et la musique entonne son premier morceau.

Toujours intéressante cette musique, car on est toujours un peu ému en l’écoutant. A la jouissance de la note présente se mêle toujours quelque crainte pour la note à venir. Aurons-nous un la ou un canard? Combien d’accidents à la clef et hors de la clef? Quelquefois le trombone, ou ce qui le remplace, s’étouffe dans un soupir; les gros cuivres s’essoufflent à poursuivre la petite flûte; quelques heurts, quelques bémols inconscients, quelques contre-temps involontaires, mais somme toute, l’ensemble arrive au port de la dernière mesure sans trop de naufrage, et le Frère Jérôme

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peut être content de ses artistes. Lui-même est artiste sur toute la ligne. Les rideaux, les coulisses, le fond du théâtre sont son œuvre. Sur le rideau, on voit, objet de l’admiration universelle, une rue avec de grandes maisons à plusieurs étages, au fond un jardin public, par-ci, par-là des personnages, une ligne de soldats faisant l’exercice, un monsieur poli qui salue une dame élégante, un autre monsieur coiffé d’un gibus exagéré, un chien, une voiture à deux chevaux et, — merveille des merveilles, — un chemin de fer, qui s’en vient bon garçon, à travers la place publique, en fumant et en soufflant. Et nos Betsiléos d’ouvrir les yeux tout ronds pour admirer ce chemin de fer, ce fameux chemin de fer dont on leur parle tant. La toile du fond porte un superbe palais d’un style quelque peu flamboyant, à faire rêver un architecte. Sur les coulisses, des pots étrusques, une cheminée, des fleurs, des panoplies. Et je ne mets dans ma description aucune malice, car je trouve que le Cher Frère Jérôme a fait quelque chose de très réussi au point de vue du spectateur.

D’ailleurs il a d’autres cordes à son arc que sa musique et ses pinceaux. Il empaille, non pas ses élèves, qui ne sont pas des empaillés, mais tous les oiseaux, toutes les bêtes empaillables de la création. Le lapin qui paraîtra tout à l’heure, est une de ses œuvres. C’est lui encore qui a combiné ces savantes barbes rousses, noires ou blanches qui décoreront le minois bronzé des personnages principaux. Je n’en finirais pas d’énumérer tous ses talents.

Pendant le temps que nous divaguons sur le compte du directeur, l’orchestre a déroulé toutes ses harmonies, le coup de baguette et le coup de gosier de la dernière note ont été donnés avec entrain, la toile se lève...

Les prix! gentille déclamation par une bande de gamins épanouis qui, suivant l’habitude innée chez tous leurs semblables, déclanchent automatiquement leurs gestes anguleux et gauchement charmants. C’est convenu; on a dit qu’il fallait montrer son cœur à tel endroit : le moment venu, toutes les petites mains font un arc de cercle qui s’en vient aboutir approximativement aux environs de l’estomac, ou au beau milieu de la ceinture.

Après le panégyrique, la réalité! Prix de la 7e classe. Les élèves reçoivent une enveloppe. A l’intérieur, le précieux papier qui leur donne droit à certaine petite somme ou à certains livres classiques plus coûteux. Il en sera de même pour toutes les classes. Je crois que le lauréat de la ire classe le mieux servi, a atteint ses 7 fr. 5o. Or, il était bourré de premiers prix. Les moins bien partagés recevaient pour la valeur de 1 ou 2 francs. Vous voyez qu'il n’y a pas d’excès. Beaucoup de ces prix sont

dûs à la générosité des colons ou autres Européens de Fianarantsoa.

Puis six ou sept petits Européens montent sur l’estrade. Dialogue enfantin où, comme il convient, « la vertu est récompensée et le vice puni. »

Admirons encore, durant l’intermède, les musiciens, les joues gonflées, les pieds qui marquent la mesure, le corps qui se ba’ance au gré de l’harmonie, les fronts presque rougis par l’effort; et certain lamba remarquable où se trouve peinte au naturel l’idylle fleurie de quelque Philémon et Baucis. Son heureux possesseur s’époumonne à fournir sa quote-part de notes cuivrées et retentissantes.

Voici mieux : du tragique. Sérafino le bandit. Le fond de la pièce, c’est une vendetta , le théâtre de l’action, naturellement, en Corse. La femme a été tuée, un fils blessé et tenu en captivité, le père veut se venger. Son petit garçon, bon comme un cœur, pieux comme un ange, intervient; les circonstances le favorisent, le père pardonne, le fils aîné est retrouvé, le brigand se convertit, et le spectateur est satisfait. Evidemment les trois unités de MM. Aristote et Boileau n’ont rien à voir dans le drame. Le premier acte est un peu long, le deuxième un peu court, en un quart d’heure nous avons été menés de 5 heures du matin, lorsque M. le Curé doit dire sa messe, jusqu’à 8 heures du soir, moment convenu pour l’embuscade. Seuls sans doute s’en sont aperçus les malheureux puristes qui comme votre serviteur ont passé « la fleur de leur jeunesse » (expression de mon caporal) à sécher sur les bancs de l’école. Tant pis pour eux, et tant mieux pour tous les braves spectateurs blancs ou noirs qui ont goûté sans mélange le jeu et la musique de nos artistes. Il faut se rappeler que ce sont des enfants qui jouent dans une langue étrangère. L’aisance avec laquelle ils débitent leurs pages de français peut faire oublier un instant la peine qu’ont dû se donner leurs maîtres pour les amener à cette facilité et à cette assurance. Réflexion faite, on reste émerveillé, et l’on a le droit de s’étonner de certaines paroles de personnages considérables qui semblent vraiment par trop oublier ce que la mission catholique et en particulier les Chers Frères ont fait pour le développement de la langue française en ce pays. Et à ceux qui l’oublient, on est tenté de demander chez qui et à qui ils vont demander leurs comptables, leurs employés et leurs interprètes.

i3 décembre.

De l’eau, de l’eau, de l’eau, en haut, en bas, au milieu, à droite, à gauche, dans mes souliers, dans mes poches, sur mon pauvre chapeau melon, sur mon pauvre Trésor , dont la crinière se coagule en dents de

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scie et la queue en immense pinceau d’aquarelle. Voilà toute ma visite à Antsaboka, poste du sud le plus éloigné, le moins bien monté pour me recevoir.

A peine étions-nous partis qu’il pleut. Impossible d’aborder la montagne. Arrêt à Maneva. Nuit à Maneva. Le lendemain matin, dimanche, départ, brouillard; arrivée : menaces de pluie; réunion : pluie et fièvre. Où loger? rien en dehors de la case-chapelle. Où mettre Trésor?

' Le soir, tandis que je confesse, la pluie fait rage au-dessus et finit par passer au dedans sous forme de gouttières monstrueuses qui arrosent confesseur et pénitent. La partie ouest de la chapelle est une cascade et un étang. Sur ce, on me signale un malade à visiter à un kilomètre. Entre deux bordées nous partons, nous revenons en pleine ondée. Heureux puncho (imperméable) qui m’a sérieusement protégé le thorax tout en recueillant des ruisselets à destination de mes chaussures, lesquelles sont remplies jusqu’au dernier œillet de lacet. Quand on a des pantoufles et des bas de rechange, on peut encore réparer le désastre, mais rien n’est là pour dessécher les étangs intérieurs de la case. Force m’est de passer la nuit avec eux.

L’inondation m’attendait au retour. « Oh! le joli petit ruisseau, quelques herbes jaunettes qui se laissent incliner et relever doucement au fil de l’eau claire, un frais tapis de gazon au point de départ et au quai d’arrivée. Voyons, Trésor, pas de bêtises, aie pas peur, pas profond, d’autres ont passé. » Trésor ne dit pas mot à ce beau discours et n’en pense pas... plus, Pourtant il se défie. L’obéissance due aux éperons l’emporte, hélas! pas loin. Trésor est dans l’eau; ses longues jambes grêles sont dans la boue et tous les deux nous sommes dans le pétrin. Il enfonce; nous enfonçons jusqu’à la selle. Au lieu d’aborder sur l’autre rive, Trésor cherche une issue dans le cours d’eau et, pour comble d’infortune, met dans l’étrier, que mon pied venait de quitter, son sabot sud-sud-est. « Hercule! Hercule! à mon aide!... » Hercule, c’est mon suivant, qui d’ailleurs avait passé avant moi. A nous deux nous parvenons à hisser Trésor hors de l’eau, nous dégageons sa malheureuse jambe de l’étrier et nous nous mettons en devoir de nettoyer à fond la pauvre bête au sortir de ce bain forcé. La route se continue dans l’humidité et au milieu des rochers, sans autre nouvelle émotion qu’une descente presque à pic du haut d’une montagne; mais Trésor est habitué à ce genre de dégringolades et j’ai fait de mon côté comme si je l’étais. Pas d’autre conséquence qu’un léger rhume de cerveau éteint ou épongé au bout de deux jours. Trésor a attrapé un petit rhumatisme qu’il a eu, depuis, la bonne idée de laisser sur la route.

Entre nous, ne trouvez-vous pas que je devrais faire arranger le toit d’Antsaboka et faire construire une niche quelconque pour le Père et son cheval? 11 ne serait besoin que de quelques pièces de 5 francs. Encore faut-il les avoir.

L’école de Talata va bien. On ne se sauve plus. En attendant le professeur, je fais la classe et j’enseigne ba, be, bi, bo, bu. J’ai confectionné avec une grosse poupée privée du bras gauche, un Enfant-Jésus ravissant, habillé de jolies gazes et dentelles envoyées par le Pensionnat de X... La crèche sera garnie de clinquant et autres merveilles envoyées aussi de France. Je compte sur une extase universelle.

5 janvier 1904.

Dociles en apparence et en réalité, et pourtant extrêmement délicats à manier, tels sont nos Betsiléos. Jetterai-je pour cela la pierre à mes paroissiens? Mon Dieu! non; le peuple de ce pays est trqp récemment entré dans la civilisation et dans le christianisme pour en avoir pris toutes les délicatesses. Peut-on demander le désintéressement complet et la pauvreté volontaire à des âmes qui en sont encore à Va, b , c, des dix commandements? Nous sommes exposés à les juger trop vite et par conséquent à les mal juger. Il peut y avoir pour eux de l’héroïsme là où nous ne voyons qu’une conduite raisonnable. Pour moi, je trouve un véritable mérite et un vrai dévoûment chez certains, spécialement chez ces brevetés qui se refusent encore à nous abandonner et se résignent à 20 francs de salaire mensuel, lorsqu’à côté, dans les écoles officielles ou aux emplois du gouvernement, ils peuvent gagner 3o, 40, 80 francs par mois.

Voilà, pour le dire en passant, une des grandes inquiétudes que donne la petitesse de notre budget. Sans écoles, que de bien détruit! Gomment avancer?

24 janvier.

L’un de mes Talatains répond à mes avances qu’il regrette de ne pouvoir envoyer ses enfants à l’école catholique parce qu’il n’a que des filles. Ce fut un trait de lumière, et le sort de mon ancienne chapelle maintenant abandonnée fut soudain fixé dans ma pensée. Deux jours après je proclamai : « Gens de Talata qui m’écoutez, sachez que j’ai » l’intention d’ouvrir pour vos demoiselles un ouvroir, c’est-à-dire un » atelier où l’on enseignera la couture et autres travaux propres aux » dames. » La proposition est claire. Je m’attends à des réponses qui le

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seront beaucoup moins. Qu’importe? la religion finira par triompher ici. Qui sait si Notre-Dame de Boulogne ne me ménage pas mes premiers baptêmes de convertis pour l’inauguration de son sanctuaire? On y songe, à ce nouveau sanctuaire. Nous discutons les plans et les dimensions. Grâce à quelques avances, nous allons pouvoir préparer la charpente. Y aura-t-il un clocher? deux clochers? Pourquoi pas un modeste transept? toutes graves questions qu’il faut élucider avant le retour de la saison des travaux.

En attendant, nous plantons quelques milliers d’arbres qui ont l’air de vouloir reprendre. Mes petits pensionnaires montrent le même zèle à creuser des trous qu’à approfondir les difficultés de l’arithmétique.

4 février.

Voulez-vous le bilan artistique et poético-descriptif du pays Betsiléo en ce dernier mois de janvier? Un ciel obstinément gris, marbré de nuages foncés qui traînent aux flancs des montagnes leur rideau à peine translucide de brouillards effilochés ; un paysage terne, sans nuances et sans lumière, planté de rochers humides et miroitant de la dernière pluie, plaqué irrégulièrement de brousse encore roussâtre et de verdures aux tons salis; dans la vallée, le Mandranofotsy qui roule des eaux jaunâtres et couvre plus ou moins, suivant les ondées, les rizières en herbe, laissant émerger çà et là aux jours de déluge quelques buissons d’arbustes sombres ou quelque mamelon plus élevé; voilà toufce qu’il nous a été donné, sinon d’admirer, du moins de contempler matin et soir sans interruption.

De l’avis de tous, l’année est exceptionnellement désagréable et pluvieuse. Le soleil semble se mettre en grève perpétuelle. C’est à peine si l’orage parle de temps en temps le soir, mais par contre la pluie ne discontinue pas et nous procure avec les inondations la délicieuse surprise d’éboulements inattendus. Les maisons ont tenu bon : ce sont surtout les talus, les chemins, les digues, les ponts qui ont dû payer leur écot. Les talus sont descendus dans les chemins, les chemins dans les ravins, les digues se sont éboulées dans les marais, et les ponts, suivant leur vieille habitude, s’en sont allés à la dérive, sans doute pour regagner leur pays natal, les forêts dont ils étaient sortis.

Le malheur pour les ponts en particulier, c’est que le déménagement a lieu subito, sans dire gare. Mon pauvre Trésor en sait maintenant quelque chose. Il a senti tout à coup le deuxième pont céder sous son poids, ses jambes de derrière s’enfoncer dans le vide et se river ensuite

énergiquement aux clous des planches brisées. Le supplice dura assez longtemps. Les gens s’assemblent, mais ne savent comment extraire de là, sans le blesser, l’infortuné cheval. On m’appelle, j’y cours avec toute ma colonie, les uns portant des scies, un marteau, les autres des planches, d’autres leur ingéniosité et leur bonne volonté. J’étais de ces derniers. Quand nous arrivâmes, la tragédie était finie. Trésor était délivré, une partie du pont était en hachis; en somme mes braves Malgaches avaient sérieusement et adroitement travaillé, car la bête sortait de la trappe honnêtement écorchée, mais sans blessure grave et sans fracture. Elle aurait pu y rester.

De la plaine on passe à la montagne. Si la pluie est récente, quelle jolie patinoire pour le Bucéphale qui piétine sur place et pour l’Alexandre qui avec ses souliers européens se livre à la gymnastique désespérante du toutou vanneur enfermé dans un tambour l Est-ce tout? Non, il y a les descentes : c’est encore pis que les montées. Il y a les rizières. Oh! ces rizières! Pendant que le cheval s’embourbe, le missionnaire, faute d’autre issue, se risque sur les minuscules talus qui séparent les différents étages inondés. Vous voyez d’ici cet équilibre instable sur des mottes de terre de quinze centimètres de large, aux trois quarts immergées, quand elles ne sont pas complètement couvertes d’eau. Trente à quarante mètres de cet exercice avec l’espoir toujours probable d’un plongeon, et cela quelques minutes avant d’arriver au point terminus , au poste où l'on doit dans une demi-heure réunir son monde et célébrer la sainte Messe!

Avec les ondées qui détrempent les bagages, les caisses, le cheval et le voyageur, il y a les rencontres de troupeaux. Il y a Messire Tonnerre dont la grosse voix et les éclats sont plutôt désagréables* lorsqu’on fait sa rencontre au sommet de quelque montagne. Ceux que la nécessité a amenés à une entrevue solitaire avec lui en sont revenus avec la chair de poule, et des récits à faire frémir.

8 février.

Jusqu’ici je suis enchanté de mes écoliers, de leurs professeurs et de leur surveillant. Age d’or qui durera toujours, s’il plaît à Dieu. Si j’acceptais tous les candidats, les présences atteindraient bientôt la cinquantaine, voire la centaine. Actuellement vingt sera le grand maximum des pensionnaires proprement dits. Il y a des limites à tout, surtout aux ressources. Grâce aux générosités de nos amis de France, je suis cependant tranquille pour un avenir de plusieurs mois.

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i5 février.

Sont-ce de vraies histoires de brigands, des promenades de fantômes ou de simples escapades de chats en vacances? C’est ce que l’on ne saura guère avant le jugement dernier. Pour le moment, je me contenterai de vous raconter les faits sans chercher à y voir plus clair qu’il ne convient puisque ça s’est passé pendant l’obscurité des nuits.

Je dois m’attendre, lorsque je m’absente un jour ou deux, à recueillir au retour une demi-douzaine de nouvelles désagréables. C’est une loi générale. Donc, revenant de voyage, ma première question au débarquement, après les profondes salutations d’usage, fut : « Quoi de neuf? » C’était déjà ce qu’on demandait en grec du temps de Démosthène. Réponse : « Les voleurs sont venus. — Ah! et puis? — Ils sont entrés dans la cour, ont essayé de pénétrer dans la chapelle et, ayant été aperçus, ils se sont sauvés. L’un portait des pierres, évidemment pour se défendre. — Qu’ont-ils enlevé? — Rien. — Conclusion : mes amis, fermez bien toutes les portes, surtout quand je n’y suis pas. >*

« Quand je n’y suis pas! » j’étais bien fier. Le jeudi soir, moi présent, moi rentré, ces messieurs sont revenus, ont traversé la cour, pénétré dans la seconde enceinte réservée et ont poussé leur pointe et leur audace jusqu’à la porte qui fait face au dortoir des élèves. Parvenus là, ils se sont mis à manœuvrer la gâchette, à bousculer la porte pour la forcer. Mes pauvres décas1 blanchissaient de peur en entendant ce tapage et tremblaient encore le lendemain en me redisant l’aventure. La porte ne cédant pas et les décas se décidant à remuer, le voleur se retira, revint par le même chemin, et n’ayant pu venir à bout de la porte, s’en prit à la fenêtre extérieure garnie d’un volet qu’il s’amusa quelque temps à secouer.

J’avoue entre nous que ces histoires de brigands me laissent parfaitement tranquille, mais terriblement rêveur. A-t-on jamais vu un voleur s’amuser ainsi à faire du branle-bas et choisir pour cela le quartier le plus éloigné de la sortie et le plus habité de la maison? Je sais bien qu’il n’avait guère à choisir et qu’il risquait beaucoup plus en tâtant directement de mon côté, mais tout de même sont-ce là des mœurs de professionnels?

Au narré de cette seconde tentative, je résolus de surveiller la place pendant la nuit suivante. Ma fenêtre en conséquence reste entrouverte et les portes sont barricadées soigneusement. A dix heures, je dormais du sommeil de l’innocence, quand tout à coup la cloche de la chapelle se

met à tinter. Une! en bas du lit; deux! à la fenêtre. Rien, rien de rien, pas de vent, pas une ombre, portes toutes closes. Je descends, le revolver en main. Il y a un demi-clair de lune. Je parcours l’emplacement : rien de dérangé. Pas de berlue, car je ne suis pas le seul à avoir entendu. Finalement je me réfugie dans ^hypothèse d’un gros oiseau de nuit qui sera venu agiter maladroitement la cloche ou d’un gros chat qui en sautant en aura remué la corde. Si c’est affaire de sorcellerie, car la sorcellerie par ici n’est pas chose inconnue, nous y mettrons ordre.

Le lendemain, Trésor piquait une tête au travers d’un pont. Décidément c’est un sort. Tous les diables du pays nous en veulent. Nous leur opposerons les médailles de saint Benoît. Quoi qu’il en soit, la nuit suivante fut parfaitement calme.

18 février.

En fait de diables et de revenants, il n’y a eu selon toute vraisemblance qu’un vilain hibou dont je viens de terminer brusquement l’existence, et quelques vilains drôles dont la distraction, paraît-il, est d’aller faire du bruit pendant la nuit dans les hameaux des environs. Un de leurs tours consiste à lâcher les bœufs hors de leur parc. Pauvres malheureux, qui se vengent comme ils peuvent de leur misère.

20 février.

Un de ces derniers soirs j’étais occupé fort paisiblement à achever mon repas, lorsque j’entendis tout près de moi, derrière le mur, une symphonie inattendue. Plus agréable et plus douce au cœur que les fanfares éclatantes qui égaient les dîners officiels, elle s’élevait dans le silence avec cette allure de mélancolie plaintive et traînante qui accompagne presque tous les chants malgaches. J’écoutai. C’était un cantique à la Sainte Vierge. Je me gardai bien de l’interrompre, et pendant quelques minutes je jouis de la délicieuse sérénade qui m’était offerte.

Qu’était-ce donc? Simplement mes petits hommes qui ayant aperçu une table récemment apportée pour la classe et déposée contre le mur, n’avaient pu résister à l’honnête tentation de venir s’y percher comme des moineaux et d’y chanter comme des rossignols. Les plus jeunes faisaient la partie haute, les autres l’accompagnement.

Et si vous aviez été là, vous auriez pu entrevoir à travers les brumes de la nuit commençante une série de formes blanches de plus en plus indécises, soutenues entre ciel et terre par des supports déjà rendus invi-

(1) Les décas sont les aides-de-camp ou hommes de confiance du missionnaire.

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si blés ; à faire croire que pour nous compenser des diables, une volée d’anges était venue s’ébattre parmi nous.

Dans la maison des professeurs on chante aussi. Çe sont deux chœurs qui se font écho dans le calme du crépuscule. En haut, les étoiles; autour de nous les ombres s’agrandissant; du fond de la vallée des bruits intermittents et variés qui s’éteignent avec les derniers feux. Avouez que les soirées de Talata ne sont pas dépourvues entièrement de poésie, d’exotisme et surtout de consolations pour le missionnaire.

Une chose encore que la France a désapprise ; un spectacle qui ne se voit plus guère que dans le célèbre tableau de Millet se renouvelle ici tous les jours. U Angélus sonne : où qu’il soit et quoi qu’il fasse, mon petit peuple s’arrête, se jette à genoux et récite dévotement la prière à Marie.

21 février.

A quoi tient le sort des empires? Ces jours-ci je faisais tracer la limite de la propriété : l’on vient me prévenir que certain Talatain est furieux. On lui abîme son manioc, dit-il, et il veut empêcher les ouvriers d’exécuter le travail. Sur place, je reconnais que l’homme n’était pas entièrement dans son tort. Mes travailleurs avaient élargi quelque peu la ligne de démarcation au détriment d’une douzaine de pieds du susdit manioc. Néanmoins comme au fond le dommage était nul et que le citoyen avait plutôt cherché noise que justice, je jugeai la dispute inutile et déclarai au plaignant qu’il aurait dû s’adresser directement à moi. Il se calma et regagna ses pénates. /

Or trois ou quatre jours après, ne voilà-t-ii pas que son serin d’enfant s’enfonce en jouant un énorme haricot au fond de la narine droite. Toutes les tentatives pour l’extraire n’aboutirent qua faire pénétrer plus avant le gênant locataire. De là, inquiétude maternelle et paternelle et, faute de mieux ou de pis (je veux dire de docteur), on s’adresse au missionnaire. Le bambin est porté à mon domicile et couché sur une table. Le haricot est si bien engagé que rien n’en est visible extérieurement. Les pinces sont jugées trop grosses pour travailler au fond de ce puits minuscule. J’en appelle aux aiguilles et de fait l’aiguille pique l’intrus et le ramène victorieusement à la lumière. Nous fûmes tous alors épouvantés de l’énormité introduite et sortie. Du coup le papa et la maman, toute la famille se précipite sur moi pour me prendre la main, cette main libératrice! Protestations de reconnaissance, de dévoûment, d’affection filiale! « Vous êtes notre père et notre mère. Nous ferons baptiser cet enfant. » Je laissai passer l’avalanche en m’abritant derrière une modestie de

docteur satisfait. Une jambe artistement coupée ne m’aurait pas procuré plus de gloire et plus de délices que ce nez soulagé. Au fond, je pensais surtout que si le bon Dieu le veut, un simple haricot est assez fort pour renverser toutes les barrières, tous les remparts du diable et de ses erreurs.

29 février.

Laissez-moi vous tracer un portrait contemporain, où la fantaisie n’enlève rien à la vérité.

Quelle est la date de sa naissance? Tout le monde l’ignore. Son père et sa mère seraient bien en peine de me l’apprendre et lui plus que personne est incapable de me le dire. D’ailleurs l’état-civil n’a pas encore dressé ici ses listes réglementaires. Il est encore dans la fleur de sa jeunesse malgré ses moustaches précoces. Son teint est plutôt blanc, ce qui vous étonnera de la part d’un indigène de Madagascar. Ses petits yeux pétillants de malice sont gris vert; son nez, ni aquilin, ni grec, ni juif, ni américain rentrerait plutôt, d’après Y Almanach Hachette , dans la catégorie des nez raplatis charitables et sympathiques, indices de qualités médiocres et de prosaïsme intellectuel. Enjoué par constitution, farceur par prédominance des humeurs folichonnes, son tempérament câlin et flatteur aurait une tendance marquée à l’hypocrisie si l’éducation ne venait le redresser. Pour le moment le défaut le plus saillant de l’individu, celui de tous les estomacs encore jeunes, serait la gourmandise. Avec quelle intonation de voix, avec quelle intensité de supplication ne prononce-t-il pas le mot fatidique de toutes les jeunes convoitises : « Oméo (prononcez ouméoü) : donne-moi-îe ! » lorsqu’il se voit en présence d’un bon morceau. Car il parle! vous avez dû vous en douter quand je vous ai avoué qu’il était en âge de porter moustaches. Il parle malgache, vous le saviez puisque je vous ai dit qu’il était indigène. Il parle même fort bien et surtout fort à propos lorsqu’il s’agit de faire chorus avec un appétit juvénile qui crie constamment famine. Il parle, mais comme beaucoup de mes élèves des classes rurales (j’excepte l’école supérieure de céans) il ne sait pas lire, encore moins sait-il écrire et beaucoup moins compter, ce qui ne l’empêche pas de professer que deux douceurs valent mieux qu’une. Bref c’est mon ami, j’allais dire mon intime. Quand je dîne, il est le seul qui ait le droit d’assister au festin. Il va jusqu’à y participer, ses instances sont si pressantes, ses appels si multipliés que je ne puis m’empêcher de m’arracher les morceaux de la bouche pour les partager avec lui. Il a le droit d’assister à tous les conseils, de siéger à toutes les assises, de présider à toutes les discussions. Gomme le confident dans la

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tragédie classique, son rôle est d’entendre tous les a parte et de surprendre tous les monologues. Il fait tiers dans tontes les confidences. Il peut écouter les secrets d’Etat, voir même les secrets de conscience, car je suis sûr de sa discrétion et de son silence, et nul ne se fait scrupule de tout dire devant lui.

Que vous dirai-je encore pour vous inspirer à l’égard de cette honnête personne la plus haute estime? Au moment des grandes solitudes il est là pour me distraire, au moment des grandes difficultés il est là pour me faire sourire par ses gentillesses et ses escapades. Il ne lui manque pour être parfait que la raison, car celui dont j’ai tracé le portrait fidèle c’est... Ta/ata, mon petit chat!

Grands dieux! est-il permis de plaisanter de la sorte, de se jouer de son lecteur pendant une page et de le berner avec le portrait d’un chat, d’un vulgaire matou? Un missionnaire qui parle de son minet tout comme ferait une vieille m iss d’outre-M .anche! N’a-t-il donc rien d’autre à nous raconter? point de traits édifiants à nous narrer, point de conquêtes à nous apprendre?

Doucement, doucement, rappelez-vous — sans comparaison — la colombe de saint Jean, les oiseaux de Messire saint François, et les fleurs de saint Ignace. Les traits édifiants ne manquent pas ; il manque souvent de les connaître; les conquêtes se font peu à peu; et, entre deux à-coups, deux escarmouches, le grenadier de l’Empire se retournait du côté du havresac où dormait sa miche de pain et où perchait parfois le minet du régiment.

D’ailleurs rassurez-vous; personnellement Talata m’absorbe fort peu : « j’ai bien d’autres chats à fouetter; » mais si je l’ai introduit dans le cadre de mes paysages malgaches et talatains, c’est que son rôle n’est pas médiocre. C’est l’amusement du Père et des enfants, des enfants surtout parce qu’ils aiment ce qui leur ressemble, du Père parce qu’il amuse les enfants et en attendant que quelque âme compatissante gratifie mon petit peuple de boules en bois ou de belles billes en verre, Talata se laisse rouler par tous, provoquant par ses sauts et ses voltiges des éclats de franche gaieté, bousculé sans trop d’opposition, taquiné sans trop d’effarouchement, brimé sans trop de rancune. Les ongles gentiment rengainés dans leur fourreau d’hermine n’ont jamais égratigné personne. Talata en un mot, c’est pour mes moutards une sympathie, presque une affection. Que je m’absente pour trois ou quatre jours, le minet sera recueilli, choyé, régalé.

Enfin pour dernière excuse de mon verbiage, sachez que Talata a des destinées bien précises qui finiront tôt ou tard par se dégager du

brouillard matinal de l’adolescence. En bon prince je dois pourvoir à la subsistance de mes sujets ; or, la subsistance « nécessaire et suffisante » de mon peuple c’est le riz. Et les ennemis du riz « c’est les rats » et les souris. Qui nous en gardera? Talata! A lui entière juridiction sur le peuple des voleurs, à lui le pouvoir exécutif, droit de vie et de mort. Sentinelle, gendarme et ministre, voilà son avenir. Vous voyez que je ne plaisante pas.

Pendant que je divague ainsi sur ton compte, mon pauvre Talata ! bien repu des débris d’üne carcasse de poulet, les yeux en boutonnière, le corps en boule, une patte enfouie et l’autre à l’abandon, la queue en croissant et le museau rose appuyé tout chaud contre ton cœur, tu dors pacifiquement sur un vieux linge, en haut d’une caisse en fer blanc!... Dors, minet, mais ne me vole plus le dîner de mes enfants, comme il y a deux jours. Si tu t’en souviens, une bonne râclée s’en suivit et d’indigestion, de remords ou de douleur, tu fus malade pendant vingt-quatre heures.

10 mars.

J’en ai tant à vous raconter que je ne sais plus par quel bout commencer. Talata, les marchands, les Anglais, les païens, les brigands, les Norvégiens, mes écoliers, mes bons chrétiens, les réunions, les examens, les plantations et les trente-six projets qui mijotent, plans d’églises et de clochers et organisations d’écoles, tout cela fait au fond de ma cervelle quelque chose comme l’affreux méli-mélo de notre raisin piétiné actuellement dans notre pressoir par une demi-douzaine de pieds malgaches.

Revenons d’abord à nos brigands.

Ce n’est pas seulement à Talata que ces Messieurs avaient rendu leurs visites intempestives et nocturnes. Ambondrona se lamentait. Andakana était aux abois. La femme de mon maître d’école en cette dernière localité avait déjà déguerpi du terrain de la mission pour se réfugier au centre du village. Son mari tenait encore bon, mais... pour combien de temps? Bref, sentant son courage défaillir, il vint réclamer du renfort : « On est encore venu la nuit dernière, me dit-il, il y a eu grand branle-bas à la porte de la chapelle ; on a essayé de forcer l’entrée et voici comme pièce à conviction la clef... que fai brisée, parce que le lendemain matin, lorsque j’ai voulu entrer dans la maison, j’ai trouvé la serrure obstruée. »

Poursuivons l’enquête : « Les brigands reviennent-ils souvent? — Oui, presque toutes les nuits. — Vers quelle heure? — Vers neuf ou dix heures, lorsque tout le monde est endormi. — Qu’est-ce qu’ils font? — -

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Ils frappent aux portes, aux fenêtres, lâchent les bœufs. — Et les habitants du village? — Ils ont peur. — Que faire? — Je ne sais pas. — Eh bien voilà. Ne dis rien à personne, pas même ici. Vers sept heures tu viendras me prendre, nous partirons dès qu’il fera nuit, silencieusement, armés de bâtons et de fusils, ei j’irai monter la garde. Surtout discrétion absolue! b Mon homme promet et en attendant l’heure convenue pour l’expédition je continue â enfiler les perles multicolores de mes occupations quotidiennes. Je fourbis revolver et mousqueton, je remplis le récipient de ma lanterne sourde, je glisse dans mes doublures deux cartouches chargées de gros sel, dans mes poches quelques doigts de chocolat pour arc-bouîér mon courage et mon estomac, un livre de lecture pour distraire les loisirs de la veillée, et dès que Messire Phébus s’est encapuchonné de nuages et d’obscurité, mon maître d’école, un de mes décas à qui j’avais posé la question préalable : « Rodrigue, as-tu du cœur? », et votre serviteur, nous nous glissons comme trois ombres vers le village encore teinté de rouge et pointillé de quelques lumières. Sur ce, n’ayons pas peur. N’ayez pas peur non plus. Je tiens à vous prévenir charitablement dès le début du récit de cette campagne, que je ne suis pas mort, et que tout le monde en est sorti sain et sauf, même les brigands.

Nous allons donc à travers la brousse. Le sentier est presque plus visible qu’en plein jour : il produit l’effet d’une longue fente sombre irrégulière, tranchant par son noir foncé sur la teinte gris verdâtre des grandes touffes d’herbe. C’est comme une espèce de rail creux où nous circulons à la manière des funiculaires. Mes gros souliers d'Européen sont les seuls à taire du tapage dans le silence du soir, et si je veux arriver tout à l’heure incognito jusqu’au lieu de l’embuscade, il conviendra d'y mettre une légère sourdine.

Dans la première partie du trajet, il est encore permis d’échanger quelques réflexions à mi-voix. La parole au milieu de cette nature assoupie ou endormie rend un son mat et étouffé. Les précautions que nous prenons pour passer inaperçus près des hameaux nous donnent vraiment à nous-mêmes des allures de brigands ou de conspirateurs. Phébé, de temps à autre, se permet d’écarter doucement son rideau de nuées pour jeter un regard discret sur notre marche. Mais bientôt elle le referme et se voile modestement pour ne pas nous trahir. Elle a compris...

Arrive l’instant critique, le passage de la rivière. La pirogue, de connivence avec nos ennemis, s’est collée à la rive opposée. Un de mes hommes se dévoue pour passer à gué, et ramener l’embarcation vers le gros de la troupe. Etrange et presque émouvante sensation. La silhouette blanche s’enfonce dans la nuit, disparaît tout à fait, et bientôt à cinquante

mètres, du côté de la rivière que l’on distingue à peine à un léger reflet, on entend un clapotement réitéré. Le clapotement cesse, et à nos pieds s’en vient aborder une barque semblant couler silencieusement sur l’eau qui coule plus silencieuse encore. Y descendre, passer sur l’autre bord, escalader le talus, fut l’affaire d’une minute. Dès lors, toutes les précautions sont prises pour ne rien laisser trahir de notre présence. Je marche sur la fine pointe des pieds, mes hommes retiennent leur souffle : défense d’éternuer ou de tousser, car nous approchons d’Andakana. Evidemment nul ne se doute de notre passage. Nous voici à la chapelle. La clef grince un peu. « Bonsoir, mes deux compagnons, dormez bien... On veille. »

Mon premier soin, une fois seul, fut d’installer mon lit de camp. Je n’avais nullement l’intention de donner sept ou huit heures de mon existence, et surtout de mes nuits, à messieurs les rôdeurs, et, ceci fait, je passe aux informations. Le nord et l’ouest font les morts. Seuls, les grands eucalyptus y gémissent de temps en temps leurs plaintes métalliques au passage du vent. A l’est et au sud, c’est Andakana, qui jase, ou qui module ses cantilènes rythmées. Ce sont comme des récitatifs à mélodie indéfinissable. Le soliste s’en va courant à travers une légende quelconque de son invention, et le chœur le suit, le rattrape dans une suite de crescendo, de piano, de forte , où il fait revenir indéfiniment, en guise de refrain, une ou deux phrases qui sans doute résument l’idée générale de tout le morceau. Figurez-vous un ténor léger voltigeant de trilles en trilles, et accompagné mélancoliquement de deux ou trois accords d’harmonium soutenus, renforcés, ou ondulés. Quelle jouissance à cette heure et dans ce cadre, que cette sérénade exotique ! Aux trois quarts renversé dans les bras enlacés d’un arbre, attendant les brigands, ayant pour vis-à-vis un firmament de plus en plus profond et piqué de jolis points d'argent, n’ayant rien enfin pour me distraire, ni du côté de mes voisins les buissons qui frémissent à peine, ni du côté des préoccupations que j’ai eu grand soin de laisser au passage de la rivière, quelle occasion de chasse à courre pour une imagination qui ne demande qu’à chevaucher dans les taillis de la fantaisie et les grandes futaies de l’impression!...

Peu à peu cependant les lumières des villages s’éteignent. Çà et là à de grands intervalles circule quelque torche enflammée. (Les rues ici n’ont pas de réverbères et ont force casse-cou : il est bon de s’éclairer pour rentrer chez soi). Quelques appels d’une maison à l’autre, quelques cris de bébé que sa maman réveille en se couchant à ses côtés, un bruit de porte qu’on ferme, un craquement de fenêtre qu’on assujettit, puis le

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grand silence des hommes et des choses humaines... L’avenir, le pays, les échos, tout est désormais... aux voleurs et aux chiens!...

Aux chiens! Oui! Ils sont deux ou trois tout au plus, mais quel vacarme! Et puis il faut croire que ces coquins-là sont en liberté, car leurs aboiements multipliés se rapprochent d’une façon qui commence à m’inquiéter pour mes mollets. Des voleurs! passe encore; mais tenir tête à deux ou trois molosses enragés ou en train de le devenir... Un aboiement parti à quelques mètres de mon observatoire mit par terre le romantisme et la poésie, et en fuite l’amateur de sensations exotiques... Je rétrogradai en tirailleur sur un rang, pied à pied, et faisant « face féroce » (expression italienne) à l’ennemi. Celui-ci heureusement s’en tint à sa première manifestation, et je rentrai sans encombre.

Une fois la porte consciencieusement fermée, l’allumette craquée, la lanterne allumée, je retrouvai toutes mes énergies. J’oubliai même l’émotion que m’avait donnée au milieu de ma contemplation certain gros oiseau nocturne passant à portée de mes cheveux. Ah! maintenant, ils pouvaient venir, ces brigands! je les attendais!...

Ou plutôt non, je ne les attendais pas, car il était près de onze heures et le sommeil s’en vint tout doucettement, éteignant à la fois les rayons de ma lanterne et le Rayon de Monlaur, dont j’avais pensé charmer ces heures de veille. La nuit fut des plus pacifiques, et dame Nature se réveilla avec la paix tranquille d’une bonne conscience. Vers les cinq heures du matin je regagnai mes pénates, parfaitement fier des exploits que j’aurais pu accomplir, imbibé d’une satisfaction profonde et légitime, et surtout trempé jusqu’aux tibias par la rosée que les herbes, hautes comme nos blés d’Europe, avaient déchargée dans mes bottes tout le long du chemin.

L’expédition eut pourtant son résultat. Les amateurs de tapage et de mauvaises plaisanteries apprirent par la Renommée aux cent bouches que le Père s’était mis en embuscade, et qu’il n’avait pas juré, malgré son insuccès, de ne pas revenir... Depuis lors tout est tranquille.

19 mars. — Fête de Saint Joseph.

Quatre-vingt-dix baptêmes ce matin, dont 86 d’adultes, voilà le bouquet de fête de saint Joseph. Que ce soit aussi le vôtre, chers bienfaiteurs connus ou inconnus, car enfin, toutes vos générosités n’ont pas d’autre but que de nous aider à multiplier en ce pays les enfants du bon Dieu. Dans deux jours, j’espère bien en passant du côté de Maneva, recueillir au moins une aussi belle moisson. Et ne croyez pas que ces baptêmes se

fassent ex abrupto, saris avis préalable, sans préparation sérieuse. Nous sortons de retraite, d’une retraite de trois jours, s’il vous plaît, d’une retraite complète, en grand süeace. Pas de récréation. Pour tout repos et pour toute distraction, la préparation des deux repas, faite, elle aussi, sans mot dire. Avouez que ce n’est pas demander un petit sacrifice à toutes ces petites et grandes langues que de les forcer à se tenir coi pendant trois fois vingt-quatre heures. Dire que l’une ou l’autre n’ait pas faibli dans quelques rencontres, que telle ou telle (chez les dames surtout !) n’ait pas prononcé involontairement quelques sons articulés et compréhensibles, ce serait exagérer ; mais je puis vous assurer que ces accidents-là ont été fort rares et que personnellement je ne me suis aperçu d’aucune infraction grave à cet article du règlement. A tel point que, sortant le premier soir de la maison pour aller faire mon petit tour d’inspection, je fus tout ébahi de me trouver en face d’un immense feu et d’une douzaine d’ombres muettes qui attendaient impatiemment la cuisson du riz. Séparé de mon monde par la simple cloison de ma porte, je n’avais rien entendu. En poursuivant mon chemin, je découvris successivement, aussi affairés mais aussi silencieux, les différents groupes de mes retraitants.

Les voyez-vous d’ici ces bons jeunes gens, mes graves pères de famille, accroupis en cercle autour de leur grande marmite en terre? Ils attisent le feu à graqd renfort d’herbes sèches. La flamme1 s’en va capricieuse et bondissante, léchant et dépassant de tous côtés la demi-sphère noirâtre où frissonne déjà l’épaisse bouillie de riz. Tout autour, les murailles, les buissons ou les talus apparaissent et disparaissent au gré des lueurs inégales du foyer. Quand le dîner est à point — et nos Malgaches connaissent l’instant critique, — un coup de main ou de pied disperse le combustible et réduit la flamme. De la grande marmite chacun extrait, pour le transporter dans sa petite assiette en terre, la portion exacte qui lui revient. Du feu on ne conserve que ce qu’il faut pour brûler les résidus et nettoyer les ustensiles; et dans une obscurité presque complète on distingue à peine les allées et venues de la cuiller en bois qui porte la pitance à sa destination. C'est le campement militaire moins les faisceaux, moins les sacs, moins les ustensiles, moins tous ces enjolivements de la civilisation qui ajoutent au confortable, mais qui retirent au pittoresque.

' Ah! du pittoresque, en ai-je été servi dans cette fameuse nuit passée dans un hameau, hors de chez moi! Un soir, après une journée bien chargée, je fus prévenu qu’on me demandait pour une malade du côté de Soaindrana. Je donnai Tordre de seller Trésor. Trésor a l’avantage de ne

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s émouvoir de rien et de ne me demander raison de rien. On i’amène, il me regarde de ses deux gros yeux mélancoliques, je lui jette en l’enfourchant un sourire d'amitié, un léger coup d’éperon d’encouragement, et nous' suivons nos guides. L estomac, le pistolet et la lanterne sont au cran desûreté. Nous reviendrons aujourd’hui ou demain selon la licence que nous donneront le malade, la rivière, îes ponts démolis et les fossés.

La première demi-heure n’eut rien d’émofionnant. Phébus clignait encore de l’œil au-dessus du gros rocher de Langela. On voyait encore assez pour suivre une grand’ route. Mais vint le moment où nous perdîmes à la fois la grand’route et la lumière du jour. Nous eûmes bien garde d’imiter le singe de Florian et de ne point allumer notre lanterne. Hélas, la pauvre lanterne, borgne de sa nature, devint aveugle par mauvaise volonté ou par mauvaise constitution. Je dois à la justice de déclarer qu’elle vient d'un bazar un peu juif, qu’elle est déjà endommagée dans son appareil de fermeture et qu’il faisait ce soir-là un bon vent de deuxième classe. Bref plus de soleil, pas de chemin, plus de lanterne et pas encore de lime. Trésor heureusement trouve moyen de s’y reconnaître et de suivre à peu près mes compagnons jusqu’au moment où brusquement il s’arrête et refuse obstinément d’aller plus avant.

La cause de cet arrêt n’était ni plus ni moins qu’une gentille petite mare que ses yeux de « larynx » (comme disait mon caporal) venaient de découvrir à ses pieds. Nous étions à quelques pas d’un hameau. Dans notre détresse, nous hélons les habitants déjà profondément endormis. Bientôt un brait de broussailles se rapproche de nous et à nos yeux éblouis apparaissent nos sauveurs.

Iis portent en guise de torches de véritables bottes de foin desséché. Cela flambe superbement et dans cette nuit couleur d’encre vous jette de tous côtés des ombres ou des reflets désordonnés et fantastiques. Ainsi éclairés, nous continuons notre route jusqu’à la rivière. La pirogue est détachée et nous passons feu à bâbord, feu â tribord. O poésie, où vas-tu te nicher? Dans un tronc d’arbre creusé qui glisse sur l’eau et dans deux paquets d’herbe sèche qui brûlent en pétillant et en semant partout leurs flammèches éphémères.

Au village la malade m’attend. Je la visite, la prépare à tout événement, puis je songe au coucher. Le retour? pour demain. On trouve une masure abandonnée pour ma monture et on s’empresse de nettoyer une chambre à mon intention.

Je m’étends sur une natte et j’attends le sommeil et les visites. Les visites vinrent avant le sommeil : une invasion ! Mes jambes et mon dos se transforment en voies stratégiques où circulent des bataillons et des

armées. — Gomment je finis par m’assoupir et par rêver malgré les puces, malgré les poules, malgré les chats, malgré les rats, malgré les gens qui passent ici comme chez eux? c’est le secret des dieux. L’aurore aux doigts de rose n’avait cependant pas encore montré le bout de son nez que je me promenais en long et en large hors de la case, attendant patiemment le réveil de la nature et de mon déca.

A Talata même, les émotions sont d’un autre ordre. Oh! les bonnes promenades du soir au clair de la lune lorsque tout mon petit royaume chante! On chante en eftet dans toutes les maisons, à tous les étages et dans toutes les chambres. Voix de mes écoliers — encore jeunes, — voix plus graves de mes maîtres d’école, voix plus douces ou plus perçantes de leurs femmes et de leurs enfants, tout cela se croise ou se répond joyeusement et mélancoliquement à la fois. Les chants les plus populaires ont toujours plus ou moins quelque chose de plaintif, mais il est telles de ces cantilènes, ainsi données le soir, qui font rêver du ciel et des harpes angéliques, tant en sont doux, simples et pleins, les accords et les harmonies. Après une journée bondée d’occupations disparates, quel repos et quelle jouissance pour l’oreille, pour l’esprit et pour le cœur ! Et tout en suivant dans le silence du soir le vol gracieux de ces symphonies, savez-vous à qui je songe surtout? A vous tous qui êtes l’origine, la cause, le principe du bonheur de mes enfants et de mon bonheur; à vous, mes chers bienfaiteurs, qui m’avez permis de rassembler sous le même toit tous ces oiseaux du bon Dieu.

Oui, s’il y a vingt-deux petits moineaux qui picorent le riz du missionnaire, la semence scientifique et la bonne graine d’une éducation toute chrétienne, c’est à ceux qui ont bien voulu adopter mes petits Betsiléos à 25 francs qu’ils le doivent. Si ces moineaux-là sont si gais, si vivants, si pétulants, c'est que leur cage est garnie de merveilles et remplie de douceurs. Que d’heureux vous avez faits parmi mes écoliers, vous qui m’avez envoyé des images! On voit tant de choses nouvelles et extraordinaires sur les images d’Europe! Songez que d’inconnu dans une simple gravure représentant un naufrage! La mer? pas encore vue! un bateau avec ses agrès, sa machine, des personnes qui se noient... que d’émotions!... J’ai découpé moi-même plusieurs sujets mécaniques en papier : l’un d’eux représente une vache qui remue la tête. Une vache européenne!... sujet d’extase et de rassemblement général! Une petite machine à vapeur qu’on m’a envoyée a eu le malheur de faire naufrage et de laisser au fond de l’eau sa vie et son mouvement. N’importe, que de questions elle a fait surgir, quel beau sujet de conversation ! D’un vieil atlas, j’ai extrait les cartes encore passables, et nous suivons

Fianarantsoa. Fête des enfants.

Enterrement de la femme d’un chef à Betafo.

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sur elles, à distance... les grands événements actuels de cet univers. Sur mon pupitre repose pacifiquement une tortue-bonbonnière. Quand je la saisis, tête, pattes et queue s’agitent de la manière la plus naturelle du monde. Aussitôt les spectateurs de s’étonner. Tous y sont pris. Ils la croient vivante... puisque ça remue! Aussi stupéfaction et éclats de rire inextinguibles quand je lui ouvre le ventre pour en extraire des pastilles de menthe. — Ai-je à chasser poliment mes importuns visiteurs? j’attrape mon pistolet à vent : « Le dernier qui sort, je le tue! » — On se sauve en riant comme des fous, et je suis libre!

Mon bénitier, c’est un bougeoir cassé, renversé, élégamment encadré, grâce aux petites scies, de découpures en bois provenant de boîtes à cigares.

Dans ma pauvre chapelle toutes les ornementations des grandes fêtes, tout le modeste décor des jours ordinaires vient de vous. Les gazes, le clinquant ont fait une crèche superbe où reposait un Enfant-Jésus, autrefois poupée de quelque enfant bien sage, actuellement charmant bébé habillé de brimborions de dentelle. Aumônes et cadeaux, mes grandes et petites gravures représentant Notre- Seigneur, Notre-Dame ou les scènes de l’Evangile! Que serais-je devenu sans le grand catéchisme en images pendant la retraite de mes quatre-vingt-dix baptisés? Le Père est fatigué, les auditeurs sont fatigués : exhibons les tableaux. Tout le monde est sauvé!

Oui, bienfait à la fois pour les ouailles et pour le pasteur. D'ailleurs, où que j’aille, où que je regarde, je ne rencontre et je ne vois que délicatesses de parents, d’amis, d’anciens élèves. Je chevauche sur le cadeau princier d’un de mes élèves qui m’a doté de la plus belle selle de toute la mission. Si je dîne à la campagne, gobelet, cuiller, couteau, fourchette, sortent magiquement d’un fourreau minuscule, souvenir d’un autre « ancien ». Les remèdes pour fiévreux, enrhumés, encoliqués surgissent d’une charmante pharmacie en cuir, qui me rappelle sans cesse les environs de W***. Mon bréviaire vient de B***. Ma quinine de R***. « Allons, mon petit, avale ça : c’est bon. » Et le moribond ressuscite. — « J’ai mal aux dents. — Tu as mal aux dents? Courage, mon ami, voici du baume qui sort de la pharmacie du coin, tu sais, là où il y a de grosses bêtes qui servent de gargouilles et qui ont des dents de rhinocéros. Imiteles! » — Et les dents se raccommodent. — Dans certain château gothique, j’ai déniché une sorte de petite cruche en cuivre, plutôt romane, créée sans doute à l’intention des personnes qui ont besoin d’eau chaude pour se raser. J’en ai fait une théière idéale.

Puis-je tout énumérer? Mon Dieu, non. — Il me faudrait faire un

inventaire complet. Fusil qui tue les hérons, cadeau! Revolver qui fait peur ans voleurs, cadeau! Menuiserie, pinceaux, couleurs : cadeaux! .Garnitures et linges d’autel, cadeaux! Œuvres de charité, de délicatesse, et même quelquefois œuvres d’art; telles certaine étole et certaine pale magnifiquement brodées.

Oh! je voudrais pouvoir vous envoyer autant de mercis. Le temps me manque, hélas! pour griffonner ma reconnaissance â l’adresse de tous. Que le bon Dieu qui sait tout et qui peut tout supplée à mon impuissance! De demander encore, point ne me lasserai pour deux raisons* : i° parce que les besoins de nos pauvres chrétiens sont immenses; 20 parce que donner à Madagascar c’est donner à notre pauvre France qui devrait, ici comme ailleurs, comme chez elle, faire l’œuvre de Dieu! ;

10 avril.

« Grand musée européen ! — Ouvert tous les jours, et à toute heure » du jour. — Panorama du tour du monde. — Costumes et maisons de » tous les peuples. — Vues des monuments les plus célèbres, etc., etc... » L’entrée est gratuite. Le directeur et propriétaire paye même d’un » bonbon les enfants qui ont été sages pendant la visite, et d’un sourire » aimable les grandes personnes qui ne l’ont pas trop assommé de leurs » kabarys! »

Ce dernier mot vous dit assez que l’établissement en question a été fondé en terre malgache. J’ajouterai, pour préciser davantage, que la porte qui y donne accès c’est la porte même de ma maison, que la salle principale et unique c’est tout simplement ma première chambre de réception, et que le directeur mi-grincheux, mi-accueillant, c’est votre serviteur, heureux comme un roi d’être dispensé par là d’une foule de conversations, et reconnaissant au superlatif à. l’endroit de l’excellent cœur qui s’est dépouillé de ses images en sa faveur.

Je me suis posé un jour, à l’occasion de je ne sais quelle foire, ce problème extrêmement philosophique : « Pourquoi tous les enfants sans exception sont-ils séduits et hypnotisés par les bazars? » Et voici la conclusion de mes réflexions profondes : Parce que, pour un bébé, le bazar c’est l’infini. En face d’un étalage de bibelots qu’il ne peut compter, le bambin (ou la bambine) qui comme toui les pauvres mortels a soif d’un bonheur sans limites, se sent dépassé dans ses rêves et dans ses désirs par la multitude des objets exposés. Comme mes Malgaches sont sur ce point-là, et sur beaucoup d’autres, de grands enfants, j’ai appliqué le principe et cherché à provoquer en eux cette extase enfantine. Et main-

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tenant sont tapissés presque du haut en bas d’images et de gravures, de photogravures, de photographies, mes murs de l’est, de l’ouest, du nord et du midi. J’en ai à droite, à gauche, dans le dos, par devant sustout. Et maintenant je n’ai plus si peur de lâcher le fameux mandrosoa (entrez) qui trop souvent en faisant ouvrir la porte ouvrait aussi les écluses de discours sans fin et d’affaires généralement désagréables. On entre, on cause un peu, mais presque aussitôt on tomba en arrêt devant toutes les merveilles. « Regarde de tous tes yeux, regarde, cher visiteur ; admire et épargne ma méchante cervelle. Pourvu que tu sortes content, c’est tout ce dont j’ai besoin. Va même répéter de ci de là qu’il y a chez le Père des choses... des choses... stupéfiantes. Va le dire à certains Talatains encora récalcitrants. Peut-être à la fin se laisseront-ils prendre à l’appât et se décideront-ils à venir me trouver. D’ailleurs j’irai aussi le leur faire savoir. »

Et en effet, innocemment, sans malice, je m’en vais au village, cachant dans ma main une de ces petites boîtes à transformations extraites d’un jeu de physique amusante. J’avise un groupe de moutards : « Avez-vous déjà vu cela? » et j’exhibe la boite. « Hein! hein! (c’est-àdire : non!) » Tous les yeux pétillent à lancer des étincelles; toutes les petites têtes sont en points d’interrogation. « Regardez bien! » J’ouvre : Un œuf rouge! — C’est déjà merveilleux; mais ceî œuf rouge va devenir bleu. — Je souffle : une, deux, trois! — La transformation s’est opérée : il est bleu. — Dans les prunelles noires passent des éclairs d’inquiétude. Le Père serait-il sorcier? — « Attention, je referme! L’œuf va devenir blanc. » J’ouvre. — Pas du tout, il est encore Heu! C’est le cas de garder le sang-froid des bons professeurs de chimie ratant leur expérience. — Je recommence, et grâce à un souffle plus énergique, à un coup d’ongle mieux appliqué, le prodige finit par s’opérer. Mes gamins qui ont pressenti déjà quelque fumisterie se rassurent, et je me retire au milieu des rires, des acclamations et des exclamations de la galerie. « Eh bien, c’est extraordinaire, leur dis-je en me retournant, mais il y a beaucoup d’autres choses comme cela chez moi... Venez y voir. »

Viendront-ils?... Oui, ils viendront. Suivant le programme annoncé depuis longtemps, je vais organiser des séances récréatives. Le P. Venance Manifatra me prêtera sa lanterne. Nous ferons des tours de passe-passe; on montrera les ombres chinoises, grandes et petites; la petite machme à vapeur sifflera et soufflera. Quelqu’un m’enverra bien de quoi faire un peu d’électricité, de quoi donner quelques secousses et lâcher quelques étincelles j^enfin nous émoustillerons tellement la curiosité de nos petits

voisins qu’ils finiront par pleurer jour et nuit afin d’obtenir de leurs parents la permission d’aller voir chez le Père tout ce qu’on raconte.

D’ailleurs, je le sens bien, l’influence du missionnaire s’accentue au point de provoquer chez quelques esprits hostiles une certaine colère. Venu ici avec les intentions les plus pacifiques, je vois qu’il faut me résoudre à rompre de vigoureuses lances avec les pharisiens de la localité. Ils ne sont que cinq ou six, mais assez puissants, assez redoutés pour tenir leur monde en respect et en obéissance. Que faire? Voici mon plan :

Ces gros bonnets du clan opposé sont tous marchands. Après maintes réflexions, j’ai trouvé l’endroit faible. Je m’en suis allé au marché et me suis enquis auprès d’eux des prix des différentes marchandises. Puis, rentré dans ma chambre, j’ai aligné mes chiffres : tant pour la patente, tant pour le transport, tant pour les aléas, tant pour les bénéfices. Ah! mes amis, si vous ne voulez pas conclure avec moi un accord favorisant à la fois et le commerce et les acheteurs, je me mets du côté des acheteurs et vous oblige à réduire vos bénéfices exagérés. — Comment cela? En fondant une maison de vente catholique où l’on se contentera d’un gain raisonnable. Je choisirai un homme de confiance, surveillerai les achats et les ventes, faciliterai les transports ; et rien ne nous sera plus aisé que de contraindre ces messieurs, ou à plier bagage, ou à diminuer leurs prix. Personnellement, je me tiendrai hors du commerce, je n’y gagnerai pas un liard, mais mes bons campagnards ne seront plus à la merci de ces oiseaux de proie.

Oiseaux de proie n’est pas trop dire. Ce soir même, j’avais à juger un différend. On avait prêté 5 francs à une personne; un de mes maîtres d’école s’était porté garant pour elle. Quatre mois s’écoulent. Le prêteur réclame. Dans l’impossibilité de payer, les endettés offrent en payement une rizière, et je suis prié d’assister en témoin à la transaction. Quelque chose me semblait suspect : une rizière pour cinq francs de dettes ! Et avant même d’avoir interrogé, la lumière se faisait subitement dans mon esprit : « Combien d’intérêts? demandai-je à mes interlocuteurs. — En tout pour quatre mois, sept francs, me répondent-ils. — Sept francs d’intérêts en quatre mois pour un capital de cinq francs ! Voilà qui est par trop fort! — C’est la coutume. — Coutume ou non, puisque vous me consultez et que vous êtes catholiques, je vous déclare que je n’approuve pas pareil taux. Et si vous voulez m’en croire, l’emprunteur payera ses cinq francs aujourd’hui avec un intérêt convenable et l'affaire sera réglée. D’ailleurs où sont les papiers? » On me présente une feuille où il n’est nullement question d’intérêts. — De ce côté-là, simple enga-

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gement verbal. — Raison de plus, et en tout cas je n’accepterai pas que l’on perde une rizière à l’occaston d’an pareil tripot. Une heure après, la question était vidée, la piastre était payée, et mes protégés gardaient leur terre.

Tels sont les procédés des financiers de ce pays. Pressés par l’impôt, les malheureux Betsiléos, pour obtenir l’argent nécessaire, subissent toutes les conditions. Il y a des intérêts qui montent jusqu’à deux francs cinquante par mois pour cinq francs; le moins cher au moment du payement de l’impôt, c’est un franc soixante. A cette manière de trafiquer, on pourra donner comme excuse le risque couru par le prêteur, risque considérable avec des emprunteurs aussi miséreux que nos Betsiléos. Le risque n’est pas si gros qu’il paraît, puisqu’il y a caution prise sur une autre personne ou sur les terres. Il me vient à l’idée d’interroger là-dessus mon homme de confiance : « Mais enfin, lui dis-je, cette rizière vaut peut-être cinquante francs; la dette étant actuellement de douze francs, le prêteur en prenant la rizière rémboursera-t-il la différence? — Nenni. Quelle que soit la valeur du terrain, il passe bel et bien tout entier et sans indemnité aux mains du créancier. » Si l’usure existe quelque part, c’est bien ici, et je me promets bien de la combattre, dussé-je me brouiller avec tous les Juifs plus ou moins teintés de l’endroit.

C’est par ce procédé que peu à peu les Hovas redeviennent les maîtres du Betsiléo. Dans le sud ils profitent de même de la misère des habitants pour acheter à bas prix leurs troupeaux de bœufs. Je comprends mieux maintenant la difficulté qu’il y a de transformer ces individus-là en catholiques. La confession serait un terrible embarras pour tous ces drôles, et ils sont plus à l’aise avec le protestantisme.

L’autre obstacle non moins sérieux à la conversion de certains Talatains, c’est leur mariage. Les principaux sont unis à des apostates. Et qui dit apostat, dit, hélas! trop souvent, inconvertissable. Telle de ces dames qui paradent le dimanche au prêche protestant en habits rose clair ou bleu azur a été élevée chez les bonnes Sœurs, a reçu le baptême et a fait sa première communion. Comment a-t-elle failli? C’est bien simple. Un protestant plus ou moins riche s’est mis un jour en quête d’un beau parti. Comme en fait d’éducation et d’instruction il n’y a rien de mieux que ce qui sort de chez les Sœurs, il a regardé de ce côté. Par de complaisants intermédiaires on s’est mis en relations. Le futur a fait miroiter les pièces d’argent et les beaux lambas; la sollicitée, imitant notre mère Eve, s’est laissée éblouir. Pour se rassurer, elle a fait aux Sœurs, aux Pères, les plus beaux serments. Ce n’est pas elle qui cédera.

mais son époux qui se convertira. Finalement, quon l’ait crue ou pas crue, elle passe par dessus tout et se marie. La concupiscence de l’esprit achève ce qu’a commencé la concupiscence des yeux; je veux dire que bientôt, non satisfaite de sa haute position sociale, elle aspire à se rendre indépendante du côté religieux. Quelle achète une grosse Bible, et la voilà de par le libre examen doctoresse de la loi, juge et interprète des Ecritures, arbitre absolu de sa conscience. Et un beau jour elle cède à la tentation, elle prend sa place dans l’assemblée, elle est protestante. La faire revenir sur ses pas sera bien difficile sans une grâce extraordinaire de Dieu, grâce que, la plupart du temps, elle ne mérite pas.

i5 avril.

Talata vient d’avoir son troisième concours de chant. Il s’y est manifesté un progrès sensible dans l’organisation. Rien ne vaut l’expérience pour réformer, et l’expérience m’avait appris que le Malgache comme l’élève a besoin d'être discipliné. Tout ici est à prévoir dans les moindres détails, car l’initiative n’existe guère. Donc le terrain avait été soigneusement choisi, préparé, nettoyé, délimité. Une série de bambous portait en gros caractères le nom de chaque chrétienté. Les vingt-cinq groupes formaient un grand demi-cercle à égale distance du centre. Pas de jaloux. J’avais de plus remarqué la dernière fois que certains chœurs trop éloignés avaient été peu entendus et par suite peu écoutés. Pour obvier à cet inconvénient capital, j’avais fait élever au milieu de la place un tertre. C'est là que tour à tour, à l’appel de son nom, chaque groupe de chanteurs devait monter et exécuter son morceau. En face du demicercle et près du monticule, gravement assis sur mes bancs d’école, se tenait le corps des juges composé d’hommes choisis, un par poste. Je présidais, ayant pour assesseurs mes deux chefs de mille.

Il devait y avoir trois tours : le premier éliminait les tout à fait insuffisants, le troisième déterminait la préséance parmi les quatre chœurs survivants, mais au second avait lieu l’hécatombe décisive. Le premier tour était réservé aux chants religieux; le second à un chant malgache; et encore un chant religieux au troisième.

Le lundi de Pâques, vers neuf heures, les processions commencent, les files blanches glissent rapidement le long des pentes et rayonnent toutes vers Talata. A dix heures et demie, la lutte s’engage. A mesure que les chrétientés se succèdent sur le monticule central, je compte les chanteurs. Calcul instructif. Telle chrétienté m’apparaît bien réduite que je croyais encore en pleine vigueur, telle autre me donne l’agréable sur-

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prise de nombreuses présences. Pour les Malgaches, ces réunions sont un concours; pour moi, une revue.

A deux heures Talaîa sortait triomphant de îa lice : « Soyez tous contents, leur dis-je, car vous êtes tous vainqueurs, puisque les élèves de Talata viennent de toutes les chrétientés. »

Constructions et Inspections.

Talata, juin 1904.

Les principaux de îa bande hérétique en sont à crier grâce : « Nous ne demandons pas mieux que de nous entendre avec le Père, disent-ils, mais qu’il se taise! qu’il laisse la question religion de côté, sauf chez lui dans les conversations particulières. » Les bons apôtres! Il m’est facile de leur opposer la Sainte Ecriture racontant les prédications continuelles de Notre-Seigneur sur les places publiques, la parole de saint Pierre sortant du tribunal : 1 Nous ne pouvons pas ne pas parler, etc,... » Personne ne m’empêchera de vous dire que vous êtes dans l’erreur, que la religion protestante est ridicule! Oui, ridicule! Que signifie ce partage récemment opéré? Des gens qui étaient Anglais, du jour au lendemain sont devenus Norvégiens. Avant, deux sacrements, maintenant trois! Ridicule ! et je leur raconte cet apologue :

Quand les Pères auront leur réunion, voici le petit discours qu’y prononcera le P. Supérieur : « Mes Révérends Pères, jusqu’ici nous avons fait fausse route. Un seul programme, une seule croyance pour tous les districts, ce n’est pas pratique. Il faut proportionner la foi à l’importance de la localité. Aussi désormais Fianarantsoa gardera les sept sacrements parce que c’est une grande ville ; Ambalavao, six parce que c’est un pays assez important; Ambohimahasoa peut se contenter de cinq jusqu’à nouvel ordre; à Vohimarina, un ou deux au plus ; à Tandrokazo, trois; à Talata, quatre pour en avoir un peu plus que les protestants qui y résident. »

CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS

L’apologue produit son effet : on rit, et mes auditeurs comprennent que ce qui serait grotesque chez les Pères l’est tout autant chez ces Messieurs du libre examen.

Les comparaisons et les apologues ont d’ailleurs toujours grand succès. Vous dites que les catholiques sont gênés par toutes sortes de pratiques? — Réponse : « Coupez les ailes à un oiseau, enlevez-lui toutes ces plumes qui le chargent, il sera bien plus léger qu’auparavant ! Mais volera-t-il? » — A mes maçons : « Les briques cuites qui ont une voix d’homme, mauvaises; celles ont une voix de demoiselle, bonnes! » — - A mes ouvriers : « Quand vous dormez à l’ouvrage, vous endormez votre argent et le jour de la paye, si votre argent dort, il ne vous entendra pas. » Grands enfants auprès desquels on apprécie cette formation du professorat par laquelle a passé le religieux de la Compagnie de Jésus. Dans la conduite de nos Malgaches les difficultés sont analogues à celles que l’on trouve dans la direction d’une classe, ou d’une division, car ce sont des enfants par l’inconstance, par la mollesse, par l’imagination, par la susceptibilité, par la naïveté et même par la simplicité.

2 juillet.

Voulez-vous parcourir les trois ou quatre chantiers de mes constructions? Vous tracer l’historique détaillé de la construction de ma basilique sera le meilleur moyen de prendre sur le vif les procédés, méthodes et difficultés de l’art de bâtir en ce pays. Comme partout, il y a dans toute bâtisse la question argent, la question matériaux, la question salaire, la question plan et la question exécution, avec quelques bonnes petites demidouzaines de questionculettes secondaires qui sont de la première importance : outils, surveillance, contrats, etc.

La question pécuniaire a été réglée en grande partie par la générosité de bienfaiteurs.

La question matériaux est peu difficile à trancher pour les monuments de débit courant, chapelles ou maisons : de la terre à brique qu’on trouve partout; de l’eau qu’on doit chercher quelquefois fort loin, des bois ronds et des bois carrés, de l’herbe, et nous voilà en mesure d’élever les quatre murs réglementaires surmontés du toit en chaume non moins réglementaire.

Pour une cathédrale comme la nôtre, si l’on n’a pas de pierres, il faut au moins des briques cuites. Or, briques cuites et embarras de toute espèce sont synonymes. Pourquoi? Parce que pour cuire les briques on a besoin de spécialistes, on a besoin aussi de terre glaise et de beaucoup de prudence. Vous me demanderez ce que vient faire de particulier dame

prudence en cette occurrence. Ecoutez. Vous choisissez votre maître briquetier parmi les hommes les plus candides de la création; vous lui extirpez des promesses de fidélité, l’assurance d’un dévoûment inconfusible; il vous garantit 10 ou 20,000 briques livrées à temps voulu, et pour conclure vous lui avancez i5o francs, puis i5o autres, et au bout de deux mois, trop heureux serez-vous si votre homme ne s’est pas sauvé, ou n’est pas tombé malade ou n’a pas perdu ses ouvriers sur les grand’routes, enfin si vous retirez de vos 3oo francs 5 00 ou 1,000 briques d’intérêt toutes les six semaines.

J’avais dû m’absenter quelques jours. A mon retour, je trouvai mon monde prêt à se mettre en grève. De briques faites, point. Aussitôt je convoque les deux directeurs du chantier, et je descends sur le terrain de la briqueterie.

“ Mes bons amis, vous voulez vous mettre en grève? fort bien. Tout à fait libres, dès demain vous serez remplacés. »

Puis demi tour sur les talons, un petit air fredonné gaîment pour affirmer la paix parfaite de mon âme. Depuis lors, sagesse exemplaire et docilité absolue!

Grâce à ces escarmouches, nous sommes en possession de 4,000 briques cuites et en espérance de 3o ou 40,000 à brève échéance. Mes deux briquetiers poussés l’épée dans les reins ont mobilisé toutes leurs familles pour les aider, et se brûlent presque les doigts à vouloir retirer leurs briques encore chaudes.

4 juillet.

Je viens de mettre en terre la minuscule dépouille d’un petit ange. Le pauvre bébé, né il y a huit jours, était heureusement condamné à ne pas vivre longtemps en ce bas monde. Je l’ai ondoyé par précaution, et ce matin il est allé rejoindre ses frères du Paradis. Nous avons orné son petit cercueil de tentures blanches, de dentelles, de couronnes de roses blanches, et nous avons creusé sa fosse pas loin de l’église. Nous allons arranger ce qui sera désormais notre cimetière. Avec deux arbres coupés, je ferai une grande croix qui dominera les tombes, et peu à peu, je l’espère, pénétreront chez nos Malgaches les saintes coutumes des funérailles chrétiennes.

Or ce sera commencer ici œuvre essentiellement apostolique. Beaucoup des superstitions encore en usage reposent sur le culte des morts. Les pires pratiques païennes se font surtout aux enterrements : folies de dépenses pour achat de lambas, immolations de bœufs, orgies et bacchanales nocturnes. Le peuple betsiléo semble se reprendre, dans sa misère»

CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS

aux superstitions et aux insanités d’autrefois. La pauvreté est mauvaise conseillère. Nos malheureux, ne sachant à qui recourir dans leur détresse, se livrent à tous les sorciers de profession ou d’occasion.

22 juillet.

Par où commencerai-je? par les sorciers? les brigands? les protestants? les constructions? Tout cela, c’est le même diable, et puisque j’ai nommé les sorciers en premier lieu parlons d’abord de Béelzébut et de ses compères plus ou moins authentiques.

Donc il y a huit jours mon mpiadidi de Manéva m’arrive par train rapide dès neuf heures du matin. « Qu’est-ce qu’il y a de cassé? » pensai-je intérieurement en l’apercevant. — La porte de la salle n’est pas fermée, je n ai pas encore eu le temps de me consolider sur les quatre pieds de ma chaise et de me réfugier derrière le rempart de ma table qu’un flot de paroles m’inonde en un instant. Ce n’est pas même un flot, c’est une inondation, c’est un déluge... Il finit par me raconter ce qui suit :

Dans la nuit du 14 juillet, un petit homme tout petit, tout petit.

« Oui! quelle hauteur? » il me montra jusqu’à son genou. « Oh! il montait bien jusqu’à la ceinture? — Non, il était très très petit. — Soit. » Eh bien cet homme tout petit s’est présenté dans les hameaux, il a défoncé les portes des maisons d’un coup d’épaule et dans chaque maison il a demandé une poule et un franc. « Une poule et un franc, vite, vite, c’est pour porter à Fianarantsoa, une poule et un franc! » Il répétait précipitamment ses demandes, menaçant les gens s’ils ne s’exécutaient pas aussitôt. La plupart ont cédé, terrifiés par cette apparation subite. Dans une case on a fait mine de temporiser; l’étrange visiteur a. renversé tout le mobilier. Ailleurs, conséquence autrement grave, un chef a voulu lui résister. Le nain a bondi sur lui et sans autre forme de procès l’a étranglé après un rapide combat.

Quand un village avait été ainsi réquisitionné, l’audacieux brigand passait au voisin. On prétend même qu’il a osé se promener en plein jour au marché. Déjà sur son compte courent des histoires fantastiques.

Evidemment les bons Betsiléos ne sont que peu ou point persuadés qu’ils n’ont eu affaire qu’à un voleur. La renommée et l’imagination ont travaillé de concert à diminuer de plus en plus la taille de cet être mystérieux. Le dernier que j’interrogeais sur cette histoire lui donnait environ om, 25 à om,3o de haut. A ma question : « Croyez-vous que ce soit un démon? » ils se contentent de répondre par un geste de doute et par ce mot : « Merveilleux! »

Pour mon compte, je suis convaincu qu’il n’y a là qu’une aventure

d’escroc très audacieux, très fort quoique très petit (ou se faisant petit). Détail de signalement qui vous aidera à le reconnaître, s’il passe chez vous : il porte une barbe en pointe !

Où le diable est encore passé en imagination, c’est chez moi, dans ma propriété de Talata. On a vu la nuit un homme descendre la grande allée du jardin, se diriger sur le four à briques, et là malheureusement les récits s’arrêtent brusquement. Sans doute il s’est livré à des incantations et à des sortilèges contre mes pauvres briques,., le fait est que 4,000 briques ne sont pas cuites. Perdu, le travail de huit jours : arrêtée, la construction de l’église. Quand je me suis rendu sur le lieu du désastre, j’ai trouvé mon principal ouvrier pleurant sur le bord de son four, le calot enfoncé jusqu’aux yeux, la tête renversée à la hauteur des genoux. Encore ici, c’était merveilleux! prodigieux!

« Tes briques sont perdues, lui dis-je, c’est évident, mais à quoi bon te lamenter? Veux-tu savoir d'où vient ce malheur? C’est que tu as employé dans la confection de ton four de la tourbe insuffisamment sèche. La tourbe encore humide a d’abord absorbé énormément de chaleur pour se sécher, ce qui a empêché tes briques de cuire, et il s’en est dégagé une abominable fumée qui a naturellement pénétré l’argile et noirci tout le chargement. En fait de diable, il n’y a eu là que le démon de la paresse et celui de l’insouciance. »»

Je n’ai pas insisté sur ce chapitre, c’eût été écraser un homme déjà renversé. Au contraire, je lui donnai maintes espérances de réussite.

Ces pauvres Malgaches vivent au jour le jour. Prévoir leur est chose inconnue. S’il y a assez de tourbe pour aujourd’hui il ne se préoccupent pas de savoir si la tourbe sera prête pour demain. Et demain ils viendront vous prier d’attendre.

25 juillet.

Il y avait grande foule au marché. Je descends avec mon fusil. Le peuple tout entier me suit des yeux... Un papang se présente. Le coup part et l’oiseau tombe. Un deuxième, item. Vous dire les acclamations de la foule! Je me souvins fort à propos de l’esclave qui se tenait derrière le triomphateur romain et abandonnant mes trophées, je me retirai modestement en répétant : « Souviens-toi que tu es homme... »

9 août.

J’ai eu des nouvelles du petit homme qui tuait les gens, volait les poules et réclamait de l’argent. L’imagination populaire avait singulièrement travesti l’histoire. « Les gens que vous tuez se portent assez bien. »

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En somme il s’agit d’un nain, qui a besoin pour ne pas être exposé à une curiosité trop indiscrète, ou à des persécutions de mauvais goût, de la protection du gouvernement. Il paraît d’ailleurs qu’il n’a pas le caractère facile et qu’il est doué d'une force peu commune. Et dans tout cela, pas l’ombre ni la queue d’un diable.

20 août.

Mas maîtres d’école déménagent! au sens propre du mot, c’est-à-dire a* ? inaugurent leur nouvelle maison. Oh! un bijou de maison, un petit char-d’œuvre. Songez donc : pas une ouverture à l’Est, pas même un trou de souris. Au rez-de-chaussée, exhaussé de ora,5o au-dessus du sol, deux chambres délicieuses en plein Ouest avec portes et fenêtres calfeutrées. Au premier étage, deux autres chambres non moins réussies, pas trop hautes, pas trop basses, chaudes, aérées, confortables, éclairées par deux mignonnes ouvertures au nord et au midi, toit bien rembourré de chaume épais, murs larges de deux briques jusqu’au sommet, le tout pour 210 francs.

Or, quand j’interroge les gens de Talata sur le prix auquel ils estiment cette maison, c’est toujours de 3oo à 400 francs qu’ils me parlent! Conclusion : Je viens de gagner i5o francs. — Hum! hum! Voilà un gain qui ne m’enrichit guère.

Pour en revenir au déménagement de nos maîtres, j’ai voulu prendre une idée de ces déménagements malgaches. On me l’avait annoncé pour ce matin. J’ai trouvé moyen d’arriver trop tard, quoique cela se passât à ma porte. C’était fini; le feu flambait déjà au premier étage, les nattes étaient étalées en bas, Madame préparait le fricot et Bébé pleurait, sans doute à cause du changement d’air trop subit. Monsieur était en courses pour affaires. — Avouez que voilà un déménagement rondement exécuté.

C’est que le mobilier n’est pas compliqué!

D’abord le vestiaire, déménage tout seul sur le dos du déménageant. Madame n’a rien à craindre pour ses robes de bal, ses cartons à chapeaux, ses étagères de bibelots, sa vaisselle de porcelaine rose, ses flacons de poudre de riz ou d’eau de Cologne. Pas plus de précaution à prendre pour les hauts-de-forme ou les faux-cols de Monsieur, car tout cela est inconnu. — La literie prend bien deux minutes de transport quand elle existe. J’ai aperçu quatre pieds et deux rallonges avec un matelas raplati : ce doit être ça. La batterie de cuisine trônait aux environs : une grande marmite, trois ou quatre assiettes en terre et autant de cuillers en bois; comme bibliothèque, trois livres; comme cave, sept bouteilles de toute forme, de toute taille, de tout calibre, de toute provenance, vides ou

remplies d’eau claire. — Par extraordinaire, j’ai noté une petite table outrageusement bancale : symbole évident delà haute dignité et de l’importance de celui qui possède un meuble si rare.

Au fond nos braves gens ne sont-ils pas heureux de se satisfaire à si bon compte? Mettez cette chambrette en face des salons d’Europe. Ici, pour tout ornement, un crucifix et une image, et là-bas! N’y aurait-il pas à faire passer un peu du trop-plein de là-bas jusque par ici? A votre bon cœur d’établir quelques vases communiquants.

Oui, au fond nos Malgaches seraient heureux si la propreté présidait à l’installation et à l'entretien de leurs domiciles. Peut-être pourrait-on leur souhaiter un peu plus de literie et un peu plus de vestiaire : ce qu’ils ont est par trop primitif : mais surtout s’ils pouvaient devenir propres!

Il y, a des progrès chez beaucoup sous ce rapport; nous sommes encore loin cependant de la juste mesure. Aussi avons-nous une épidémie intense de gale par tout le pays. Inutile de vous donner des détails sur cette vilaine « affection »; mes hommes en sont parfois atteints au point de ne pouvoir plus se remuer. — « Montre-moi ton bras, » disais-je constamment à chacun de mes élèves, quand je les rencontrais. — Qu’apercevais-je? un membre rongé, couvert de boutons jaune blanc, de croûtes de toute apparence. Ce que j’ai bataillé, ce que je dois encore lutter, non pour éteindre, mais pour arrêter l’envahissement de cette nouvelle plaie d’Egypte! Discours, menaces, remèdes énergiques, inspection. — Et ils ne veulent pas comprendre que ce n’est pas une maladie, mais une malpropreté dont on doit se débarrasser : « Paresse, paresse! leur criai-je à tue-tête. Celui qui ne guérira pas d’ici à huit jours, c’est un paresseux. Si c’est un paresseux il ne doit pas rester ici ! »> Ce qu’entendant, mes grandsi et petits moutards vont se jeter à l’eau, s’imbiber de sublimé, secouer leurs pattes et leurs nattes et nettoyer leurs habits. — Beau zèle qui durera autant qu’un feu de paille. Nouvelles inspections, nouvelles injonctions, nouvelle contrition, nouvelles ablutions, et ainsi de suite.

C’est l’occasion de compléter ce que j’ai déjà dit du caractère Betsiléo. Bon, docile, simple, franc, capable d’intelligence, gai par tempérament, mais insouciant, imprévoyant et inconstant. Caractère d’enfant qui dépense au jour le jour son petit pécule, tout surpris de n’avoir rien à l’époque de l’impôt; d’enfant qui veut « oui » aujourd’hui, « non » demain, oui et non à la fois après-demain; d’enfant déjà grandelet qui commence à se défier des nouveaux venus et à connaître les réserves de la timidité ; d’enfanî susceptible qui se froisse d’une vétille et en particulier des reproches trop publics; d’écoiier enfin qui travaille dans la mesure où on le fait travailler.

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Mais comme l’enfant aussi, il se donne à qui l’aime franchement et se laisse conduire par une main qu’il sent forte et loyale.

Le Hova est d’une autre trempe. 11 a l’initiative personnelle, l’instinct du commandement, la pratique des affaires, plus de forme dans les rapports, plus d’habileté dans les procédés. Par contre, s’il n’est pas chrétien et bon chrétien, que de ruses! que de sous-entendus ! que de petites et grosses canailleries, que de juiveries! Le gain, l’argent, le commerce, les prêts à gros intérêts sous cautions monstrueuses! C’est toute sa vie avec la poudre aux yeux, les exhibitions de toilette ou de richesses qui souvent ne lui appartiennent pas, car il est rongé de dettes. Il bâtira des tombeaux somptueux qui lui coûteront des sommes folles, il élèvera des maisons qu’il ne pourra achever. A l’occasion d’un fête ou d’un enterrement on fera des hécatombes de bœufs, on dépensera l’argent de plusieurs mois... pour la pose. Il y a un grand fond d’orgueil dans la race, que peut seule corriger l’humilité chrétienne et que ne fait qu’accroître le libre examen du protestantisme. — Voilà pourquoi tant de Hovas sont encore protestants, pourquoi ils sont si facilement protestants. Ajouter à leurs titres ceux d’interprète des Ecritures et de prêcheurs aux assemblées, quoi de plus tentant!

Mais le Hova foncièrement catholique est un trésor. Il y a eu, et grâce à Dieu il y a encore de vraies perles, la gloire de l’église malgache et de ses missionnaires. Bons, ils sont supérieurement bons.

21 août.

Après les briques, ma seconde préoccupation de première grandeur, ce sont les bois. Heureux ceux qui sont voisins d’une forêt, surtout aux temps où l’on pouvait s’attribuer les grands arbres à son aise et en toute liberté! Des règlements, d’ailleurs fort sages, sont venus mettre un terme aux déprédations et dévastations maladroites. — A Taiata, malheureusement, je suis sous le rapport du bois dans la situation la plus déplorable, puisque je dois les prendre à Fianarantsoa, et ajouter ainsi au prix du marché celui du transport. Pour deux planches, passe encore; mais quand il faut compter par centaines, presque par mille, la dépense prend des proportions gigantesques.

Il n’y a qu’à se résigner. Du reste, le gros souci n’est pas tant du côté du prix des bois que dans l’aléa de leur arrivage. — On peut être pressé, très pressé, ceux qui vous les coupent là-bas dans l’Est, ou ceux, qui les transportent, ou ceux qui vous les livrent, semblent avoir une éternité devant eux. Aussi Dieu sait quelle vie je fais dès maintenant pour assurer l’avenir de mon toit. Arriver aux pluies sans toit, c’est dans ce

pays une grosse imprudence, souvent suivie d’un grand désastre. Il se produit dans ces murs en terre des fissures inguérissables, de méchantes crevasses impénitentes, de perfides cavernes invisibles qui, un beau jour, au bout d’un an, de quelques mois ou de quelques jours, provoquent une dégringolade inattendue.

Au jardin, nos choux progressent, les choux-fleurs prennent de l’ampleur, les carottes sont splendides. Trésor travaille activement à l’amélioration du sol par les ^ g. aïs naturels : nous brûlons les herbes pour avoir des cendres : • gr«^.s chimiques ; nous collectionnons tous les vieux os de poulets et de porcs jusqu’ici abandonnés aux « chiens dévorants » : engrais phosphatés! Quelle fumure, quelle culture et quelle riche nature! Ma vigne se prépare à faire une concurrence acharnée aux champagnes de première marque.

Mais en voilà-z-assez, comme dit la chanson. Mon encrier mousse encore des histoires sans fin. Mettons le bouchon et comprimons le noir liquide qui ne s’est déjà que trop répandu en arabesques sur le papier.

La suite au prochain numéro !

2 septembre.

Je vous annonçais triomphalement la clôture de mes aventures briquetières. Erreur, profonde erreur, totale erreur, lamentable erreur et plus lamentable histoire.

Il me restait à expérimenter le four chargé de tourbe qui n’est pas de la tourbe, et le four chargé dont ne se charge plus celui qui en est chargé. Traduisons en français : le four en marche qu’abandonne subitement son gardien. ..

Mon homme donc s’envient audacieusement avant-hier me demander sa paye pour services exceptionnels. Il tombait bien. Ne venait-il pas de me « rater » d’un seul coup 3,5oo briques sur 4,000? Je me voyais obligé de réenfourner ces 3,5oo : perte de tourbe, perte de travail, etc... Jugez si j étais disposé à débourser. Cependant, avec un calme et un froid de — 180 Réaumur je lui réponds que je suis à sa disposition pour faire son compte. Le total fini, je lui déclare qu’il se trouve encore à son avoir très négatif 5 fr. 5o de dettes. Vous voyez d’ici l’effet produit par cette conclusion inattendue. Mon solliciteur essaye quelques objections que je tranche radicalement par une fin catégorique de non recevoir. Discours superflus, kabarys perdus, c’est 5 fr. 5o que tu me dois sur les 3oo francs déjà reçus. Et encore dans ma bonté d’âme exorbitante te compté-je comme recevables des milliers de briques qui ne valaient pas le moindre fragment de la queue du diable (que je tire de plus en plus, soit dit entre parenthèses).

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Le lendemain de ce joyeux entretien, mon citoyen setait éclipsé, me laissant modestement la haute direction du four, des briques qui cuisaient, des briques à cuire, des briques- à faire. Il fallait bien en prendre mon parti, et, jusqu’à remplacement du fugitif, me charger de diriger une espèce de cuisson à laquelle je ne m’entendais pas plus qu’à tout autre genre de cuisine.

9 septembre.

Voilà huit jours que je fais des briques. Ce n’est pas une sinécure, surtout lorsque cela s’ajoute aux affaires courantes du district, aux trois constructions en train, aux examens des futurs conôrmands, et à cent autres occupations de tout style. Vous dirai-je par quelles alternatives d’espérance et de désespoir j’ai passé pendant que, perché au sommet du four, je suivais anxieusement la marche progressive du feu? Maintenant que j’ai pu de visu et pour y avoir mis la main, étudier à fond la question, je vous décrirai la manière primitive dont on procède ici, au moins à la campagne, pour cuire les briques.

D’abord on choisit la place du four à portée d’une rizière ou d’un terrain marécageux riche en terre glaise et en tourbe. Puis on bâtit une muraille elliptique divisée à l’intérieur en deux ou trois compartiments; chaque compartiment a deux ou trois trous à la base pour mettre le feu au combustible. Les préparatifs sont achevés, il reste à opérer.

Une ou deux escouades d’hommes moulent les briques pendant que d’autres extraient la tourbe. Par un temps suffisamment sec les briques sont sèches en quinze jours; la tourbe peut être prête en beaucoup moins de temps, surtout si, comme nous, pour activer le séchage, on a recours aux procédés perfectionnés. Lorsqu’on a des mois devant soi, on se contente en effet de couper la tourbe en blocs assez épais; mais dès que je me suis aperçu que je risquais d’être pris par les pluies avant d’avoir achevé mon église, je résolus d’activer le mouvement par tous les moyens possibles. — J’appelle mes élèves, mes professeurs, mes aides-de-camp, mes dix doigts, et tous avec rage nous éventrons, nous torturons, nous retournons, nous déchirons cette malheureuse tourbe; nous la réduisons presque en miettes. Si le soleil vient nous aider, en quatre jours nous sommes vainqueurs. Mais ce n’est que grâce à tous ces artifices que nous arrivons à charger une fois par semaine.

Autres petites surprises ou agréments des constructions en ce pays. — Depuis quinze jours, mon vieux maçon a disparu. Pourquoi? Le pauvre diable est rongé de gale, et il en sera quitte Dieu sait quand! Un jeune maçon, bon ouvrier, très zélé, me promet et me jure fidélité jusqu’au

paratonnerre inclusivement. Certain lundi on ne le voit pas revenir; mardi, mercredi... la semaine se passe. « Anne, ma sœur Anne, l’as-tu vu sur la route du Sud? — Nenni, il n’y est point encore... Il ne reviendra pas. — Pourquoi? Mystère! » Un autre tousse, et demande la permission d’aller se soigner. — Un autre a une fluxion; un autre enterre l’arrièrepetit-neveu du gendre de sa cousine germaine ; autant de raisons pour lâcher pied et déserter nos murailles.

Hier, nouveau plaisir : Les bois arrivent pour le plancher, trop courts de om5o. Oh ! la la !

Et dites-vous que c’est juste, absolument juste à ces moments d’exaspération profonde ou de pétrin absolu qu’il se trouve quelque bon petit ou grand Malgache qui vient vous aborder et vous demander un cahier de deux sous ou un vermifuge : « Oui, mon fils, viens que je te donne ton papier ou ta santonine. » On y va, on referme l’armoire, et le bon enfant de reprendre pacifiquement : « S’il vous plaît, un chapelet ! — Eh! que ne le disais-tu plus tôt? » s’exclame-t-on intérieurement! Ne pouvais-tu demander tout à la fois pendant que l’armoire était ouverte? Il ne faut pas trop s’étonner, si avec cela les nerfs sont quelquefois tendus comme des cordes de violoncelles.

10 septembre.

Pendant que se griffonnent à la hâte les dernières nouvelles de la dernière quinzaine, mon petit monde écolier s’en va suivant l’usage à la cascade voisine pour laver son linge. Un mot sur cette cérémonie hebdomadaire.

Mettons d’abord en principe que la plupart de nos Malgaches des campagnes n’ont pas d’habits de rechange. — Le vestiaire personnel se compose généralement d’un lamba, d’un akanjo ou d’un salaka. Sont déjà des richards ceux qui possèdent à la fois akanjo et salaka. Le salaka , est une longue bande de toile, qui en se contournant plusieurs fois autour de la ceinture et des jambes, remplace approximativement le caleçon; Y akanjo est une sorte de blouse descendant jusqu’aux genoux ; le lamba est cette fameuse toile carrée dans laquelle se drapent si bien hommes et femmes, grands et petits.

Quand on lave ses habits, on s’y prend à plusieurs fois ; voilà pourquoi la journée entière n’est pas de trop. Chacun de mes écoliers reçoit le matin son morceau de savon d’un sou (encore 27 sous par semaine qui vont à l’eau). Arrivés à la cascade, les uns et les autres choisissent leur coin de grosse pierre depuis longtemps polie par la rivière, et bientôt commence la grande bataille du savon noir et de la saleté accumulée pendant

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toute une semaine. — On ne bat pas le linge, mais on vous l’empoigne fortement par un coin et on en fouette vigoureusement le rocher. — ■ Le système a le grave inconvénient d’user précipitamment la pauvre toile plus ou moins frelatée que vendent à nos gens les fabricants d’Europe.

Et cependant, ô merveille! mes moutards partis le matin couverts de vilains torchons, me reviendront sous les rayons empourprés du soleil de quatre heures éblouissants de blancheur presque immaculée.

L’opération, très facile par un beau temps bien chaud, offre quelque difficulté aux vilains jours. Alors, nos Malgaches usent d’artifice pour sécher leur linge. Un jour, n’en aperçois-je pas un accroupi en haut d’un rocher la tête entre les jambes et 1’... arrière en vis-à-vis parfaitement orienté vers master Phébus? C’était, paraît-il, sa manière d’utiliser, pour sécher le lamba qui l’enveloppait, toutes les calories d’un maigre soleil d’hiver. Un autre, les deux bras étendus, offrait son lamba humide aux froides bouffées de vent qui passaient sur la plaine.

Les plus fortunés ont donc seuls la ressource de pouvoir attendre en changeant de linge. Il y a encore un autre moyen : c’est de remplacer momentanément leur habits par n’importe quoi. Et c’est ce qui arrive souvent. Alors, tout est bon. Vous voyez de graves professeurs de l'Ecole Normale, des Messieurs huppés, enveloppés des pieds à la tête d’une couverture grise provenant de leur literie, et d’autres qui ont passé autour du cou en guise de pèlerine une des jupes de leur femme...

Notre’école va aussi bien que possible.

Nos jardins s’étendent et se multiplient; tous s’y mettent avec un zèle incroyable. Aussi ai-je parfois de délicieuses saynètes comme celle-ci.

C’est le soir; sur la table, une petite lampe à pétrole qui suinte, trois chats qui ronronnent, le Père qui achève les restes de son poulet. — Toc, toc. Un mouvement intérieur d’impatience, car le moment du repas est sacré. — Toc , toc. — « Entrez. » Et derrière moi, jusqu’à moi, s’avance un de mes bons enfants à figure souriante, portant caché dans, sa corbeille je ne sais quel mystère. — « Qu’y a-t-il?... » Pas de réponse mais la corbeille s’ouvre, la bouche déjà dilatée se dilate en un plus large sourire, et l’on m’exhibe trois jolis coeurs de choux. « D’où cela? — De mon jardin. — Pour qui? — Pour vous. — Merci, merci ! C’est bien; je suis content, très content. »

Et c’est vrai, je suis content : i° du zèle de mes enfants ; 2° de leurs cœurs de choux; 3° et surtout de leur bon cœur.

3o septembre.

Pour connaître la mission, il ne suffit pas de se rendre compte du

matériel, de ce quon pourrait appeler son corps, mais aussi de sa vie intérieure, de son âme.

Vous comprendrez que je n’aie à faire ni l’éloge, ni la critique des missionnaires. Tout ce que je puis dire, c’est que, malgré leur petit nombre et leurs faibles ressources, tous ont mené ici pour la cause de Dieu une campagne vigot|reuse et sur beaucoup de points triomphante, j

Les adhérents, les catéchumènes, les baptisés augmentent en nombre 1 tous les jours, voilà le fait.

Ce que je puis dire encore, c’est que sans contredire aux descriptions plus ou moins poétiques que je vous ai adressées, le travail de l’apôtre de Madagascar rencontre encore plus d’obstacles que d’encouragements, plus d’épines que de fleurs. La solitude morale, le contact perpétuel avec des gens grossiers, surtout dans les campagnes; les courses par tous les temps et par tous les chemins, l’administration absorbante et fatigante des sacrements, les mille et une petites affaires délicates à traiter, la patience inaltérable qu’il faut conserver, malgré l’apathie et l’insouciance d’un peuple qui n’est jamais pressé et qui ne comprend pas qu’on puisse l’être, les retours offensifs des superstitions et des mœurs païennes si difficiles à déraciner; le changement continuel d’habitation, les désagréments multiples de ces demeures à peine installées où pullulent les incommodités de toute sorte et les insectes de toute provenance, un régime peu régulier à la merci des circonstances, la fièvre enfin qui tombe sur lui sans dire gare, qui peut d’un moment à l’autre le réduire à l’impuissance, sinon à l’extrémité s’il n’y prend garde, et qui en tous cas complète l’influence anémiante d’un surmenage continuel, voilà en résumé pour le missionnaire de Madagascar des occasions sans fin et sans nombre d’accroître ses mérites et d’attirer sur ses chrétiens les grâces du ciel.

Si la loi est générale, si le salut des âmes s’obtient par la prière et la souffrance, il est bien permis de croire e. de dire, en admirant les merveilles opérées avant nous, qu’il y a eu de la part de ceux qui ont obtenu ce résultat une ample dépense d’abnégation, de dévoûment et de sacrifice.

Y a-t-il vraiment dans nos chrétiens un principe solide de vie chrétienne? ou bien est-il exact, comme certains journalistes et voyageurs superficiels aiment à le répéter, que le Malgache porte sa religion comme une simple étiquette de convenance qui se décollera à la moindre averse et que l’on remplace à la moindre occasion?

Cette appréciation désobligeante prouve tout simplement le peu de fond de ces écrivains. Ils sont de la race de cet explorateur qui ayant traversé un village et n’ayant rencontré sur sa route qu’un caniche frisé et

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une femme à cheveux roux, écrivit sérieusement : « Ici tous les chiens sont frisés et toutes les dames d’un blond hardi. »

Que le Betsiléo, peuple enfant, n’ait pas la constance et l’énergie qui distinguent, dit-on , les races anglo-saxonnes, c’est évident. Qu’il y ait eu, qu’il y ait un certain nombre d’ opportunistes , au mauvais sens du mot, toujours prêts à se ranger du côté du plus fort et à se mettre du parti le plus en faveur : protestants avec les Anglais, quand ils sont tout-puissants, catholiques avec les Français après la victoire, on ne peut le nier. Où ne voit-on pas semblable phénomène?

Mais ceux que la peur ou l’intérêt ont amenés dans nos églises n’ont pas eu besoin de persévérer dans leur hypocrisie. Ils ont pu vite s’apercevoir que leur ferveur simulée n’avait pas grande utilité pour leur avancement.

Dire que nos catholiques sont des catholiques pour la forme, des catholiques de commande qui lâcheront pied à la première alarme, c’est aller contre les faits d’aujourd’hui et l’expérience du passé. Les faits d’aujourd’hui : je veux dire la pratique si difficile pour eux de la vie chrétienne, la fréquentation des sacrements, leur empressement à assister aux réunions, à se faire instruire, et spécialement leur sainte avidité de la confession. Ajoutez le germe d’une certaine générosité chrétienne qui commence à aller jusqu’à se dépouiller, pour aider le missionnaire, de quelques-uns de ces pauvres petits sous, amassés avec tant de peine au fond de leur misérable bourse.

Et puis, dans les deux guerres de Madagascar avec la France, nos catholiques n’ont-ils pas montré qu’il n’était pas si facile qu’on veut bien le dire, de leur faire tourner casaque et de les enrégimenter sous d’autres drapeaux? N’a-t-on pas vu des pauvres lépreux forcément abandonnés par le Père exilé, refuser les secours de l’hérésie, si le ministre anglais voulait par là obtenir d’eux une apostasie? Le ministre eut d’ailleurs la générosité de venir à leur aide, tout en respectant leur liberté. Et cette Union Catholique qui maintint si bien toutes choses en ordre que les Pères en rentrant n’eurent qu’à poursuivre leur œuvre, comme s’ils n’avaient jamais été obligés de s’absenter!

Enfin distinguons entre chrétiens de deux ou trois générations, chrétiens simplement convertis dans leur enfance et chrétiens tout récemment baptisés. Il ne faut pas exiger des derniers la foi et la ferveur des deux autres catégories. La vie païenne ne cède pas la place tout d’un coup et radicalement au christianisme, les mœurs ne s’épurent pas du jour au lendemain chez un peuple tout sens, tout chair et tout imagination. La grâce, les sacrements, le travail de la piété sur plusieurs générations

successives peuvent seuls amener une transformation complète; et à en juger par les progrès déjà accomplis en peu d’années, il est à croire que les Malgaches mettront moins de temps à devenir bons chrétiens, que n’en ont mis nos sauvages aïeux, baptisés jadis par saint Remi.

La conclusion, c’est qu’il faut, et au plus vite, que l’influence chrétienne pénètre la masse de ce bon peuple naturellement religieux, afin que l’athéisme, envahissant ici comme partout, rencontre dans les âmes, non pas des préjugés païens trop faciles à transformer en pur néant, mais l’énergie, invincible avec le secours du ciel, d’une conscience vraiment catholique et fortement ancrée dans l’amour de Dieu et la pratique de tous ses devoirs.

4 octobre.

Trésor me ramenait piano piano de quelque poste du sud, quand de fort loin j’aperçois sur mon terrain un énorme troupeau de bœufs. « Oh! oh ! qu’est ceci? Allons faire la police de ce côté. Personne que je sache n’a demandé et obtenu un billet de faveur pour brouter mes foins dans ces pacages. »

D’aussi loin qu’ils m’aperçurent, gardiens et troupeau s’enfuirent précipitamment. Ils se sentaient en faute. Je tombe avec ma bête, non pas au milieu des bœufs, mais d’une foule considérable rassemblée pour les funérailles d’un gros personnage. Intérieurement tout ce monde se promet de faire gorge chaude de ma déconvenue, J’ai affaire à une majorité païenne ou protestante. De fait, lorsque je questionne les uns et les autres sur le propriétaire du troupeau, chacun s’empresse de me répondre : « Je ne sais pas. — Cependant, vous êtes tous du pays, vous devez savoir le nom du gardien. — Non, nous ne le connaissons pas. » s; Mais voici deux ou trois catholiques, dont un maître d’école. Je les apostrophe : « Allons, mes braves, n’ayez pas peur, je prends tout sous mon bonnet. Attrapez une baguette; à deux cents pas de nous voici deux charmants petits veaux; conduisez -les- moi habilement et subtilement jusqu’à Taîata. » '''.-'oÿy'ç-

Mon plan était des plus élémentaires : une fois maître des deux bestioles, je forçais leur possesseur, non à me payer quelque impôt, mais à me déclarer promptement le nom du propriétaire de la famille entière. Pour drôle, c’était drôle. Mes acolytes tenaient la droite et la gauche, poussant devant eux les otages. Avec Trésor je gardais le centre et je coupais la retraite. Qui fut penaud? ce furent les gens au troupeau. Le soir, une ambassade se présentait pour faire amende honorable. Les veaux furent restitués ; l'incident était clos,'

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6 octobre.

Voici un baptême qu’il faut que je vous raconte. J’ai eu trop de mal, malgré le sérieux de la cérémonie, à ne pas rire ; le raconter me soulagera de l’effort que j’ai fait.

Donc ce matin, entre deux inspections de briques, je reçois la visite d’un groupe venant de Ranomanara. Depuis peu j’y ai rétabli la petite école catholique. Quelques moutards s’y réunissent. Or ce sont trois de ces bambins qui venaient se présenter pour le baptême : six ans, cinq ans et quatre ans, garanties sérieuses du côté des parents, je pouvais procéder sur-le-champ. \ -Id- :

J’aligne mes trois innocents, je les arc-boute d’un parrain et d’une marraine, et nous commençons la cérémonie. Pendant la première moitié, rien de spécial. Louis, Paul et Marie restent paisibles, roulant leurs yeux noirs de tout côté, mais tiennent bouche absolument close. Nous passons aux interrogations. « Renoncez-vous à Satan? — J’y renonce, » répondent parrain et marraine. « J’y renonce, » reprend aussitôt sans hésiter mon catéchumène. Par trois fois le « J’y renonce » enfantin fit écho aux « J’y renonce » de ses tenants-lieu. Mais où cela se gâta, ce fut à l’interrogatoire suivant : « Croyez-vous à Dieu le Père? — J’y crois, » dit le parrain ; mais le bambin, continuant la série commencée tout à l’heure, et n’y mettant que plus d’entrain : « J’y renonce, » s’écrie-t-il. « Croyez-vous au Fils? — J’y crois, dit l’un. — J’y renonce, répond l’autre. — Au Saint-Esprit? — J’y crois. — J’y renonce. — Enfin, désirez-vous le baptême? — J’y renonce, » proclame de plus en plus résolument mon bonhomme. Qu’aurait fait un docteur en Sorbonne devant un refus aussi formel? Je n’ai pas eu le temps d’aller chercher ma Théologie morale et j’ai baptisé le bébé qui renonçait si formellement et si explicitement au Père, au Fils, au Saint-Esprit et au... baptême. Et malgré toutes ses apostasies, mon petit Louis est sorti de la chapelle enfant du bon Dieu, blanc comme neige, au moins à l’intérieur, et dans toutes les conditions voulues pour recevoir une médaille et un bonbon.

8 octobre.

Mgr Cazet est venu donner la confirmation. Comme de juste, Talata s’est mis en quatre pour bien recevoir son évêque. Je laissai l’organisation des présentations, saluts, compliments et cadeaux à mes gens, qui sont plus capables que moi de régler les choses suivant les usages du pays. J’avais d’ailleurs assez pour ma part à préparer les quatre-vingt-trois con-

firmands et à diriger la construction des arcs de triomphe et autres ornementations. Faute de verdure (nos arbres ont io à 20 centimètres de haut) nous décorons l’emplacement avec les bottes de chaumes qu’ont apportées pour le toit mes élèves des environs. La première porte, style roman, était donc confectionnée en bottes de paille; la deuxième, haute de 6 ou 7 mètres, était un entrelacs de bambous style gothique. Sur les bords des chemins, une armée d’autres bottes de foin montaient la garde piquées de longs bambous agrémentés eux-mêmes de petits drapeaux. C’était suffisamment original. Toutes les richesses venues de France, dentelles, rideaux, banderoles, fleurs artificielles, furent mises à contribution. Pour remplacer le toit encore absent et garantir les têtes, on tendit de grandes pièces de toile et sous cet abri improvisé, je célébrai la sainte Messe. La moitié des gens ne trouvèrent pas de place dans la nouvelle église, c’est dire qu’il y avait foule et que ma basilique n’est nullement de dimensions exagérées.

Je me demande si certains de mes lecteurs ne s’étonnent pas parfois peut-être de l’allure quelque peu superficielle de mon Journal. On attend d’un missionnaire des détails sur ses œuvres, sur ses travaux spirituels. Je me crois obligé de m’excuser de ne pas avoir servi plus souvent la nourriture édifiante de quelques beaux traits ou exemples de vertu. Le fait est que je suis depuis mon arrivée ici plongé dans la matière, ou pour mieux préciser, dans le mortier jusqu’au cou, du matin jusqu’au soir. J’ai dû m’installer et traiter la question pot-au-feu, j’ai dû m’acclimater au pays, à la langue, à mon cheval ; prendre contact avec les habitants et leurs habitudes.

De plus, je l’avoue sans détour, ne vous figurez pas la vie vraiment « missionnaire » d’après ce que je vous raconte. Je suis un sédentaire, un paresseux.

En contant Taîata, je ne conte pas « fleurette », car j’ai bien l’intention de dire toujours vrai, mais je ne décris du grand jardin de la Mission que la plus petite et la plus modeste fleur.

Me voilà loin de Monseigneur et de la Confirmation. Revenons-y.

La cérémonie succéda à la messe. Monseigneur posa quelques interrogations sur le catéchisme, et paria avec force pendant près d’une demiheure. Il insista particulièrement sur un mal trop commun parmi tous nos Malgaches : la piété de surface et de pures pratiques extérieures. On prie parce que c’est l’usage, du bout des lèvres; on communie pour faire comme les autres, etc. La religion, affaire de mode, de convenance. Reproche trop fondé chez beaucoup de nos ouailles encore si novices dans la foi.

Enfants travaillant à la construction de l'école de Talata.

En pousse-pousse

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Vers deux heures la fête se clôturait. En masse et en chœur, nous escortions Sa Grandeur jusqu’à la sortie de la propriété. Mes bons chrétiens, étant en veine de chant, me demandèrent la permission de continuer, ce qui leur fut libéralement accordé.

i3 octobre.

Quelle belle journée ! Comme les bons Anges ont dû se réjouir en voyant à Talata maçons, ouvriers, instituteurs, élèves, femmes, enfants, fillettes, s’unir dans une même pensée de foi et offrir gratuitement leur journée de travail pour l’achèvement de l’église de Notre-Dame! J’avais simplement insinué mon regret de ne pas voir les grandes personnes contribuer personnellement à la construction. Et voici ce qu’ils ont imaginé à eux seuls, ce qu’ils mettent généreusement et joyeusement à exécution. Tous les maîtres du district se chargent de remplacer les manœuvres pendant un jour. Ces derniers, devenus libres, vont chercher les bois de la charpente. Mais les ouvriers eux-mêmes n’ont pas voulu être en reste de générosité, et je les vois se présenter à moi après avoir déposé leur charge et me déclarer qu’ils ne réclament pour aujourd’hui aucun salaire.

Spectacle touchant. Les plus audacieux, quoique pas très assurés, ont grimpé en haut des murs et administrent libéralement le mortier aux briques nouvellement posées. D'autres moins hardis se perchent à mihauteur sur les échafaudages et reçoivent au vol les matériaux. En bas c’est une fourmilière de petites têtes, de petits bras, de petites mains qui portent, qui rangent et qui présentent. Mes benjamins se démènent comme de beaux petits diables autour du tas de briques, François (7 ans), Paul (10 ans), Hélène (6 ans), poussent en zig-zag les brouettes légèrement désorientées, ou campent bravement sur leur front une charge proportionnée à la vigueur naissante de leurs muscles enfantins. Ou rit, on babille, on plaisante, tout en travaillant pour de bon.

22 octobre.

Le « petit coco des familles » (c’est le nom que porte la boîte) me rend des services extraordinaires, savoir : de couper la fièvre et d’économiser mon vin.

Et d’abord qu’est-ce que la fièvre? La fièvre étant par nature une maladie indéfinissable, je 11’essaierai pas de vous la définir. Les symptômes précurseurs qui m’avertissent de sa prochaine arrivée sont, pour moi du moins : i° une surexcitation anormale, 20 une humeur massacrante, 3° un resserrement frontal et occipital, 40 enfin une soif léonine. C’est à cette dernière que je m’en prends dès le principe. Elle

IO

vaincue, le reste se dissipe et la fièvre est en déroute. Lors donc que je me sens assiégé, j’administre au microbe assiégeant par la meurtrière de mon estomac quatre ou cinq grands verres d’eau légèrement cocotisée. C’est radical pour la majeure partie des cas. Une demi-heure après, l’accès s’est dilué, évaporé, évanoui. Donc merci pour le « petit coco » envoyé par des mains amies.

Cette fièvre est une épidémie bien mystérieuse. L’an dernier les malades atteints se plaignaient généralement de maux de ventre et de douleurs de poitrine. Cette année on ne parle plus de poitrine, les entrailles seules sont en déconfiture. Je recommande surtout à mes « clients » de s’abstenir de ces énormes pâtées de riz qui les étouffent et abiment ces pauvres entrailles trop faibles pour recevoir pareille charge. « Prenez des œufs, prenez des œufs. » Les gens commencent à nous écouter. Ils meurent un peu moins vite ou même ne meurent pas du tout, ce qui est un résultat!

23 octobre.

Voici un mariage démoli depuis trois ans et qui a pu être raccommodé en trois quarts d’heure, quitte à se démolir ensuite dans trois fois cinq minutes. Le mari est un brave homme de chrétien qui a dû être jadis dans l’enseignement car il parle comme un livre, la femme n’est pas baptisée et elle porte pour le moment la chevelure ébouriffée des femmes en deuil. Avec cela des habits pas propres et un petit air de mégère. Je trouve qu’il faut à mon chrétien un certain courage pour la réclamer comme épouse. Bref les voilà tous deux à mon tribunal. Deux hommes importants les accompagnent. Les messieurs s’asseyent sur le banc, la dame s’accroupit dans un coin. Mon mpiadidy me sert d’assesseur; la séance est ouverte. En quelques mots j’expose à la fugitive les raisons de revenir chez son mari et je la laisse à son tour exposer ses griefs et ses réclamations. Il y a au fond de la querelle une question d’argent. La femme a fait des dettes et veut bien rentrer dans le droit chemin si son mari consent à les payer. Madame a l’air de prétendre même qu’il doit les payer. Protestations de l’incriminé. Naturellement, je me trouve en présence d’usure renforcée. Il s’agissait de quelque chose comme 12 ou i5 francs transformés en 45 francs par l’art prestidigitatif des prêteurs de ce pays. L’aurore d’une solution lumineuse commença dès lors à poindre. « Qui t’a prêté l’argent? dis-je à la femme. — Un tel. — Bien. As-tu une rizière? — Oui. — Ecoute-moi bien maintenant. Ou tu rentreras avec ton mari, ou tu ne rentreras pas. (C’est ce que les dialecticiens appellent l’argument cornu). Si tu rentres avec ton mari, je vous aiderai l’un et

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l’autre à payer cette dette en exigeant du prêteur une diminution d’intérêts. Si tu t’obstines à t’en séparer, j’écris à celui qui t’a prêté l’argent et je lui dis de te faire payer dès maintenant. Réfléchis et choisis. » La femme sort un instant avec les deux notables qui l’avaient accompagnée. Deux minutes après, elle apportait son consentement et promettait de retourner auprès de son époux. Après ces trois ans de séparation sans nuages ne comptons pas trop sur une nouvelle lune de miel.

10 novembre.

Grâce à ^protection de Notre-Dame, nous arrivons enfin au faîte de notre église. Il s’agissait de diriger les opérations délicates de la charpente. Ne vous moquez pas des pauvres gens qui montent ici leurs fermes à renfort de bras. Nous n’avons pas de chèvres, pas de grues, pas de moutons, pas de béliers, qui rendent la besogne si facile en France. Pour toutes machines élévatoires : deux échelles, deux cordes et une trentaine de bras, dirigés (?) par une quinzaine de têtes betsiléotes. 11 a fallu s’ingénier. Le Frère architecte a donc commencé par dresser un immense chevalet entre les deux murailles. Avec les futurs bois de la toiture il a confectionné un plancher reposant sur les murs et le chevalet ; ses hommes ont ajusté les morceaux et, oh! hisse! dressons la ferme. Grands dieux, quels cris! quel tapage! Tout le monde parle, commande, dirige. Alîez-vous-en haranguer cette troupe frénétique, allez les faire taire! Peine perdue. L’habileté du directeur consiste à ne pas perdre patience, à attendre paisiblement que les gosiers soient fatigués et à jeter aux rares instants de trêve les commandements nécessaires. Le dressage de la première ferme fut un événement émouvant. A la seconde, chacun, connaissant mieux sa besogne, fut plus économe d’efforts inutiles et de tapage assourdissant. La sixième et dernière a été posée hier.

Songez que chacune se compose de quatre grandes pièces de 6 mètres, et de cinq ou six autres pièces de raccord de notable épaisseur, le tout ayant une envergure de 8 mètres et une hauteur totale de 6 mètres. Songez ensuite que l’opération se fait à 7 mètres en l’air sur un croisillon de planches fortement à claire-voie et surtout, comme je vous le disais, que les instruments font totalement défaut : des hommes, les uns poussent avec des planches, d’autres font levier avec de gros bois, en haut on tire avec la corde et la majorité travaille avec ses reins et avec ses muscles. Qu’un glissement se produise, que l’un ou l’autre perde pied, et la ferme à moitié élevée retombe sur ses porteurs. J’ai fait invoquer les bons Anges et en fait d’accident nous n’avons eu qu’une foulure et t deux éraflures sans importance.

Le travailleur qui s’est foulé le pied est un excellent père de famille, récemment baptisé, qui était venu m’offrir ses services afin de gagner l’argent de son impôt. Malgré ses neuf enfants encore jeunes (l’aîné a i3 ou 14 ans) on n’a pas pu le faire exonérer. Sa chute le mettait pour longtemps dans l’impossibilité de travailler. Il rentra chez lui et ne reparut plus. Un jour cependant on vint me dire qu’on voulait encore le forcer à payer. Je fis répondre qu’on eût à le laisser en repos : son argent est chez le Père, c’est au Père qu’il faut le demander. On n’insista pas. Personne ne pouvait contraindre un blessé à un travail impossible. Une seconde fois, un peu plus tard, on revint à la charge. « Paye la moitié, lui dit-on, et tu seras quitte du reste. » Je fis faire la même réponse : « Cette affaire me regarde, venez me trouver. » Finalement le gouvernement délivra ce brave homme de toutes les importunités et le déclara libre de l’impôt pour cette année.

12 novembre.

De plus en plus je me convaincs que nos districts ont trop d’étendue et que nos postes sont trop nombreux. On perd en profondeur ce qu’on semble gagner en surface. Le missionnaire se démène, se tue à parcourir des soixantaines de villages. Il passe en courant, visite en courant, baptise presque au galop; il vient aujourd’hui et reparaîtra dans trois mois ou dans un an. Aussi suis-je disposé et vais-je commencer dès maintenant à supprimer les postes ou trop rapprochés ou trop indifférents. Deux ont déjà reçu le coup de grâce. Quatre autres subiront sous peu le même sort. C’est dur pour le missionnaire. Tout le monde s’écrie : « Mais tout ce monde-îà va passer aux protestants! » A quoi je réponds par des paroles d'indifférence plus affectée que réelle. Evidemment il y aura des pertes. Si peu que l’on obtienne dans un poste, il y a toujours un certain résultat, mais ces mm ces résultats ne sont-ils pas à sacrifier pour le bien supérieur de tout un district? Et puis, avouons-le sans ambages, les ressources ne sont pas égales aux besoins et il ne nous appartient pas de tenter la Providence.

Je demande à mes amis et lecteurs de réfléchir à ce qu’il y a de cruel pour le missionnaire à faire de pareilles exécutions; et cela non seulement au point de vue chrétien, mais même au point de vue purement français. Supprimer à Madagascar le missionnaire catholique, ce serait donner libre carrière et prépondérance aux étrangers. Presque partout, en face de la chapelle catholique, se dresse, parfois presque abandonné, le temple protestant. Il y a là quatre ou cinq personnages retenus par le salaire, et qui attendent. Ils attendent quoi? le jour où l’on fera, disparaître

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le rival et où ils pourront redevenir les maîtres parce qu’ils seront seuls. Qu’on ferme les chapelles, et le lendemain l’Anglais a la clef de toutes les positions.

Un aveu a été fait : « Pendant quelques années encore nous avons besoin de missions,3 » a-t-on dit. Dans quelques années on espère avoir mis sur un pied suffisant les écoles officielles, et ce jour-là nous serons sans doute invités à nous renfermer dans les strictes limites de nos fonctions paroissiales.

Voilà pourquoi, depuis deux ou trois ans surtout, le gouvernement pousse avec activité l’élaboration de ses programmes et l’organisation de ses écoles neutres. Le but en est le même qu’en France. Gomme en France, il y a des hésitations et des tâtonnements. Les règlements se succèdent assez disparates. Après avoir poussé le Malgache vers l’instruction à outrance, on sent la nécessité de se décharger d’une multitude de déclassés encombrant déjà les bureaux et les administrations. Le mot d’ordre est en faveur de l’instruction professionnelle. « Formons des agriculteurs, des menuisiers, des forgerons, des maçons. » Les écoles ont été lancées sur cette nouvelle piste. Qui aspire au titre d’école primaire reconnue, ou d’école régionale, doit avoir son atelier ou son jardin ou les deux à la fois, et l’enseignement ne comporte plus qu’une heure quotidienne de classe contre six ou sept de travaux manuels.

Voulok ainsi fondre la masse des élèves dans le triple moule du forgeron, du menuisier ou du jardinier, n’est-ce pas une utopie? Et pourtant, n’est-ce pas ce que l’on cherche, lorsqu’on impose des travaux de ferblanterie, de rabotage et de culture à tous les élèves, à toutes les écoles, à tous les programmes?

Quoiqu’il en soit, si l’on ne cherche qu’à inspirer le goût du travail à nos Betsiléos, on a raison. Pour ma faible part et dans la modeste sphère de mon influence, je pousse énergiquement mes gens à la culture et aux travafix de toute espèce. Mon intention est de faire profiter de mon jardin et de l’enseignement horticole non seulement les pensionnaires mais encore tous les élèves zélés des postes circonvoisins.

18 novembre, 8 heures du soir.

Le tonnerre gronde au-dessus de nous, nous suintons l’humidité chaude et l’électricité par tous les pores, c’est bien le moment de dire ce qu’est un orage à Madagascar.

(1) Note sur une mission laïque française.

La journée a été lourdement tiède, puis lourdement brûlante. Peu à peu l’atmosphère se charge de vapeurs, la campagne s’enveloppe de buées de moins en moins transparentes, et sur le fond du paysage les dentelures des rochers, les crêtes des montagnes se fondent de plus en plus dans un brouillard bleuâtre. L’air devient embrasé et suffocant. Vers les 3 heures une avant-garde de nuages gris-roux commence à nous mitrailler de menue grêle. Naturellement débandade générale parmi mes travailleurs. On dégringole à la hâte du toit inachevé pour se mettre à l’abri des projectiles cinglants. Nos Malgaches n’ayant souvent ni chapeau, ni pantalon, se sentent à la merci de l’adversaire. Ce n’est heureusement qu’une première alerte suivie d’une trêve. Vers les 6 heures arrivent la cavalerie et tout le corps d’armée des gros nuages électriques. La première attaque est encore indécise et mal limitée. Ce sont d’immenses effluves qui mettent en incandescence momentanée le ciel tout entier jusqu’à fleur de terre. Les grondements qui les accompagnent sont sourds, mats, et imprécis. A 6 heures 1/2, la vraie bataille commence, tout prend une forme nette et définie, le brouillard fait place aux énormes flaques d’eau qui dévalent en torrents; à l’éclair vague et illimité succèdent les zébrures violentes et franchement dessinées sur un fond de ciel de plus en plus opaque.

Dix minutes après, c’est la décharge électrique dans toute sa splendeur. Coup sur coup, les éclairs se suivent en trémolos flamboyants ou en éclats formidables. Pendant quelques minutes, nous sentons la foudre au-dessus de nos têtes. Elle frappe à droite, à gauche. A ce moment-là, nous chantons justement le cantique à la Sainte Vierge qui parle des menaces et des foudres du démon écartées par la main de Notre-Dame. C’est plus que jamais de circonstance. Deux fois, trois fois la lumière et le bruit se confondent avec le crépitement caractérisque des éclats qui foudroient les environs. Notre paratonnerre n’a qu’à se bien tenir et à bien fonctionner. De fait, la colline est enveloppée, envahie par l’orage, et l’orage qui n’est peut-être pas à cent mètres au-dessus de nous, passe sans nous frapper. Vers 7 heures, une deuxième ligne d’assaillants s’avance sur nous. L’église semble apparaître et s’évanouir constamment au milieu de flamboiements fantastiques. Ce sont de véritables bains de lumière fulgurante et éblouissante où nous sommes plongés, tandis que là-haut roulent presque sans interruption les sourds grondements répercutés par les échos de la vallée.

Lorsque enfin après une heure et demie de plein déchaînement, l’orage semble s’écarter, je me risque à sortir de mon trou et à aller contempler de loin sa promenade étincelante. Maintenant l’admiration peut

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se déployer à l’aise, et sans craindre pour nous-mêmes, j’admire à l’horizon le feu d’artifice féerique des éclairs qui sillonnent la nue profonde. L’un d’eux se développe tout à coup en trois branches parfaitement distinctes, véritable fourche lumineuse à triple pointe de feu.

Peu à peu cependant le calme se fit, la chanson des gouttes d’eau sur les tuiles se tut, les gouttières seules continuèrent à taquiner les flaques d’eau; à la lueur de ma lanterne je donne quelques coups de bêche pour canaliser les endroits par trop marécageux, et je me retire au milieu de ce calme,profond qui suit ordinairement les grandes tempêtes.

21 novembre.

J’entre dans ma six centième omelette (depuis 18 mois). Ça me fait vieux.

Mais parmi mes six cents omelettes, je dois avouer que la variété n’a pas manqué.

J’ai eu : l’omelette simplement desséchée, l’omelette carton-plâtre ou semelle de soulier, l’omelette non battue, et par suite marbrée de jaunes et de blancs juxtaposés, l’omelette sans sel, au sel, ou avec trop de sel, l’omelette aux oignons et au citron, l’omelette à la graisse rance, l’omelette aux pommes de terre, l’omelette sucrée au rhum, l'omelette archirefroidie, etc., et surtout sous toutes ses formes l’omelette ratée.

En somme, l’omelette avec le poulet et le porc a continué à faire les frais de mes festins journaliers, la base de mon « alimentation saine et fortifiante », comme disent les prospectus.

Pour les légumes, hors d’œuvre, entremets, j’ai passé par plusieurs crises : la crise des sauterelles qui a duré deux semaines; la crise des pommes de terre frites qui a duré près d’un an; la crise des choux-fleurs qui s’est prolongée pendant quinze jours, et je sors à peine d’une crise féroce de choux pommés dont les premiers accès datent à peu près du mois de juillet.

Depuis une huitaine, mon assiette s’est mise à bourgeonner de petits pois. Hélas! il est à craindre que cela ne dure pas. Heureusement, ledait est rentré en scène. Les dames cornues des environs se remettent à travailler pour le presbytère. Pendant la saison sèche, pas de lait à espérer, malgré toutes les batailles, tous les discours, toutes les promesses. Pourquoi? Parce que, en ce pays comme ailleurs, il est impossible d’avoir du lait sans eau.

25 novembre.

EUe ne manque pas d’intérêt, f expédition que je viens de faire à Ambalavao. Ce qui m’y attirait, c’était uniquement cet infatigable missionnaire qu’est le P. Del mont.1 Je le connaissais depuis longtemps, mais je voulais le voir dans son cadre, sur son fond de paysage apostolique, c’està-dire dans ses œuvres et au milieu de ses chrétiens. C’est pourquoi un matin, accompagné de quatre hommes comme le caporal classique, je mis le cap dans la direction du sud.

L’impression que l’on éprouve en suivant les méandres de la vallée, c’est un mélange de monotonie et d’exaspération. Ah çà! en sortironsnous? Allons, patience! encore un tournant et nous y sommes. Oui, nous y sommes! à quoi? à un nouveau tournant. Comme pour les tournants de l'histoire, çà n’en finit pas. Ce n’est qu’après deux heures de danse serpentine à travers les sinuosités de la gorge, que l’on arrive au fameux col qui sépare la région Fianaresque de la plaine d’Ambalavao.

Il y a bel âge alors que j’ai planté là mon escorte. Pour en finir plus tôt avec l’interminable vallée, j’avais pressé le pas. Mea compagnons, plus philosophes, l’avaient ralenti et même arrêté pendant quelque temps pour reprendre courage. Parmi les gens qui avalent un verre d’huile de ricin, il y aura toujours deux catégories : les uns absorbent vite et tout d’un coup, les autres prennent un bonbon entre deux gorgées. Qui a raison? C’est à discuter.

" Je débouchais donc seul, solitaire et majestueux au sommet du col, lorsque je m’y trouvai face à face avec un bataillon de travailleurs. Quelque cent ou deux cents corvéables s'acharnent à faire descendre encore d’un cran la route dans la brèche déjà ouverte entre les deux montagnes. Avec un peu de patience et quelques centaines d’années, nous aurons un passage à niveau absolument horizontal.

Da là on peut pointer exactement le lieu et place d’Ambalavao. La tour carrée avec son petit chapeau en pointe émerge d’un bouquet d’eucalyptus, et tout autour les maisons en terre se pressent comme les moutons autour de la houlette du pasteur. Le P. Dalmont est de retour d’une lointaine expédition.

Je lui demandai l’autorisation d’assister à ses audiences. Je m’installai dans une espèce de de fauteuil et voilà ce que je vis et entendis en un rien de temps : quatorze espèces d’entrevues de style et sujet différents.

(1) Le P. Delmont, qui ne comptait jamais avec ses forces, est mort en. mai 1908, âgé de 56 ans.

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C’est d’abord la visite de pure curiosité. Il s’agit de dévisager le nouveau venu. Pure curiosité, ai-je dit; pas tout à fait, il y a toujours une arrière-pensée de menu cadeau : s’il vous plaît, une image, un chapelet, etc. Sans refuser catégoriquement, on n’accorde pas. C’est le « demain on donne à boire et à manger gratis », assaisonné de multiples variantes.

Secundo : Un Môsieur. Il s’assied, on cause de choses et d’autres. Il n’est pas d’usage en effet. d’aborder ex abrupto le sujet important. Ce n’est qu’après avoir épuisé la série des lieux communs qu’on se croit le droit d’exposer sa requête. Donc le Môsieur cause. Au moment où nous pensons qu’il va fermer les guillemets, un « S’il vous plaît » nous rappelle à l’ordre. — Quoi? — Eh bien voilà, et sans plus de discours le visiteur se... déculotte. Il en a une puisque, je vous l’ai dit, c’est un Môsieur. Il ôte son pantalon et expose à la fin sa jambe et sa demande : « C’est enflé, donnez-moi un remède. » Le Père va chercher son pinceau, sa teinture d’iode, et badigeonne. — Et de deux!

Tertio ; Un pauvre petit, les lèvres horriblement fendues en affreux bec de lièvre qui laisse voir jusqu’au haut des gencives, vient demander sa pitance. Après une semonce paternelle sur la paresse, il reçoit son dîner.

Quarto : L’enfant s’en va, quatre ou cinq autres le remplacent. On les a pris pour les faire payer, et pourtant ils ne sont pas encore sur les rôles. Pour l’un, l’argent est versé, mais on voudrait le ravoir; les autres n’ont pas encore payé. Affaire à éclaircir avec l'administration. Petit kabary qui va en engendrer une douzaine d’autres.

Quinto : Nous montons en grade. Un maître d’école demande congé pour aller visiter sa famille. Or nous sortons des vacances. Cest un de ces cas exaspérants comme on en rencontre tant. On se tient : « Mon fils, tu me dis cela aujourd’hui et tu sors de vacances. Pendant un mois tu étais libre! » L’autre baisse la tête avec un air de dire : « Cest vrai, mais je n’y ai pas pensé. »

Sexto : Encore un maître. Celui-là aussi n’a pas pensé à payer ses piastres ou à travailler pour les gagner. Mais il a pensé à la miséricorde du Père qui certainement lui avancera 20 francs en le voyant dans l’embarras! Et à toutes les lamentations il faut opposer une patience et un refus indémontables.

Septimo : Je voudrais me confesser. — On va à l’église.

Octavo : En rentrant l’on trouve à la porte deux paires de bébés. L’une des matrones qui accompagne réclame l’image de son patron. Et le Père, contenant les bouillonnements d’une impatience plus que

justifiée, lâche son bréviaire pour aller à la découverte d’un portrait de saint Polycarpe ou de saint Exupère! Recherche d’ailleurs parfaitement inutile !

Nono : Les extrêmes se touchent. Les enfants sont remplacés par une vieille d’un aspect indéfinissable et d’un âge indéfini. Elle a les vieux usages dans toute leur authenticité. Sur le plancher, elle racoquille ses jambes parcheminées, s’assied silencieuse et compte, corïime dans les grands morceaux de musique, une bonne douzaine de mesures pour rien. Le silence pourrait s’éterniser si le Père n’intervenait. « Qu’y a-t-il, Madame? » La vieille lève son regard, et sur le globe porcelaine mat de ses yeux éteints rouie une prunelle suppliante. Ce quelle veut, c’est clair : un secours pour prolonger sa chétive existence.

Après elle, un voyageur qui vient de l’Imérina, et qui éprouve l’intense besoin de connaître, et surtout de se faire connaître ; — une demande de scapulaire; — une discussion sur un texte d’écriture sainte ; — un autre miséreux qui a manqué la distribution hebdomadaire ; — enfin un mpiadidy qui vient prendre des renseignements pour l’enterrement d’un enfant.

Et il faut avoir réponse à tout, tête à tout, et surtout patience en tout.

Ce même soir se célébrait en grande pompe un mariage protestant. Le temple et l’église sont distants d’une vingtaine de mètres. J’assistai au défilé : le cortège était brillant. Ces MM. les Anglais savent mettre la main sur le « beau monde ». Pourtant, de ce beau monde je puis constater que le missionnaire catholique avait aussi sa belle part.

J’eus l’honneur le lendemain dimanche de célébrer la messe de paroisse. La grande église est bien garnie. C’est là que j’eus l’occasion d’entendre et d’apprécier l’éloquence du fameux Paul. — Qu’est-ce que Paul?

Par l’unique sermon que j’ai entendu de lui; je ne puis le juger qu’incomplètement. J’ai senti en lui un orateur, improvisateur. Comme le pigeon voyageur, il tournoie sur place pendant quelque temps jusqu’à ce qu’il ait trouvé sa voie, sa direction, ou mieux sa veine d'éloquence et de développement. La première partie de son discours était à bâtons rompus. Paul tâtonnait, cherchait... Enfin il a trouvé son mot; le voilà lancé et il ne s’arrêtera plus jusqu’à sa péroraison. Les mouvements pathétiques, les métaphores, les apostrophes se déploient, voltigent, éclatent autour de l’idée maîtresse. Le jeu, Faction, la voix, sont à la hauteur de l’éloquence. L’excellent homme sue à grosses gouttes et s’éponge à tour de bras. Ses auditeurs l’écoutent subjugués et acceptent de sa bouche les allusions les plus mordantes et les reproches les plus cinglants. Il est des

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rares qui peuvent parier librement parce qu’ils ont le courage de ne pas vivre trop librement.

Le lendemain je l’entendais expliquer le catéchisme. « Peut-on servir à la fois les idoles et le bon Dieu? — Non, — Pas plus qu’on ne peut mêler l’amer avec le sucré. Le bon Dieu, c’est le sucre; les idoles, le diable, c’est l’amer. Vous avez compris? — Oui, tout à fait, s’écrie en chœur son auditoire. »

Paul, Benoît, Germaine, Pierre l’aveugle, types admirables de ces auxiliaires qui s’associent aux missionnaires pour avancer l’œuvre de Dieu; types de dévoûment et d’abnégation. Ce sont eux qui, pendant la guerre, ont maintenu intactes les chrétientés menacées par l’hérésie et forcément abandonnées par leurs pasteurs. Et ce ne sont pas des mercenaires. Ils donnent leurs temps, leur cœur et... leur argent. En fait de générosité et de foi, ils n’ont rien à envier aux meilleurs de France. Que Notre-Seigneur le leur rende et les bénisse!

Il fallut céder au désir de ces Messieurs et ces Dames, qui tenaient à se faire photographier, et ce ne fut pas une mince besogne que de les réunir, ces Dames surtout. Dans une circonstance aussi solennelle, presque unique en ce pays, des hésitations entre la robe rose et la robe vert d’eau sont compréhensibles. Donc, rien détonnant que l’appareil et le photographe soient restés sur pied pendant près d’une heure d’attente !

Enfin, les matrones sont groupées. Ne bougeons plus. Une, deux... trois. Justement le centre s’agite en la personne d’une présidente ou viceprésidente. Tant pis pour le centre; Madame passera à la postérité sous forme de tourbillon vital.

Les Messieurs sont plus faciles à ranger et à croquer. Pour décider le vénérable curé d’Ambalavao à siéger parmi ses ouailles, il me fallut recourir à un argument menaçant : « Si vous n’y êtes pas, comment saura-t-on que vos gens sont catholiques? » Il se résigna, mais trouva moyen d’enfouir sa modestie sous son chapeau. c

Le soir, je m’en allai faire un tour dans la ville. La belle soirée et la douce promenade! Il me semblait être transporté dans une de nos bonnes et chrétiennes campagnes de France. Autour du clocher de la paroisse, groupées çà et là dans des nids de verdure, les maisonnettes presque silencieuses s’égayent du léger bruit des rires et des conversations. Chacun est chez soi ou sur le pas de la porte, jouissant paisiblement des dernières heures d’un beau jour. J’entre en passant chez un bon chrétien qui m’invite à causer. Dans la chambrette encombrée de bibelots, j’aperçois des images, des statuettes, un lit à garniture presque luxueuse. Sur la table, la machine à coudre se repose, elle aussi, du travail de la semaine.

Mon brave interlocuteur est tailleur de son métier et, paraît -il, le métier n’est pas mauvais. Nous causons de religion. Je sens que les catholiques d’Ambalavao sont fiers... fiers de leur missionnaire, fiers de leur organisation et de leurs œuvres.

Je reprends paisiblement le chemin du presbytère, tandis que le soleil couchant de ses derniers rayons caresse le sommet des grands eucalyptus, et que dans la pénombre d’un crépuscule transparent, la petite ville continue à jouir de son repos. Les cris joyeux des enfants jettent leurs notes claires au milieu du fifrillis étouffé des feuilles qu’agite doucement le souffle léger de la brise du soir.

La table est servie. Le Père congédie ses derniers visiteurs par la formule de circonstance : « J’ai un hôte et vous savez qu’il faut honorer les hôtes. » On n’a rien à répliquer et l’on se retire. Cest l’heure du têteà-tête fraternel où je tâche de compléter par mes interrogations ce que mes yeux n’auront guère le temps de voir. Je recueille ainsi des renseignements sur les deux congrégations, leurs réunions mensuelles, leur trésor des pauvres, etc., sur les retraites de trois jours dans les postes éloignés, sur les incendies, sur les aventures, difficultés de toutes sortes que depuis 17 ans de séjour a subies sans défaillir le vaillant curé delà paroisse. Outre la ville avec ses 1200 chrétiens, il a plus de 100 postes à diriger.

Le P. Del mont multiplie surtout les retraites et en tire d’excellents résultats. Pendant trois jours, le missionnaire s’installe dans un poste plus central. Les villages environnants y confluent, et durant trois matinées et trois après-midi, c’est une succession ininterrompue d’exercices aussi variés et aussi vivants que possible : chapelet, catéchisme, vie des saints, autres lectures, prédication, chemin de croix, examen de conscience. Le tout s’achève par un nettoyage général au confessionnal. Ce n’est pas le plus facile ni le plus agréable de la besogne, et combien de missionnaires, à l’approche de ces longues heures de confessions, se sentent saisis d’une crainte très compréhensible. Dût-on se prendre par les épaules, on ira; car c’est là que se fait le gros du travail, et l’élaboration lente, patiente et progressive des futures générations de chrétiens.

En visitant d’autres missionnaires, nous aurions l’occasion d’étudier d’autres systèmes et d’autres manières de faire. Le fond reste le même, la méthode seule est différente... en apparence. Variété dans l’unité.

L’école d’Ambalavao est grandement, clairement installée dans 1 ancien transept de l’ancienne chapelle. Elle compte un certain nombre de pensionnaires. Ce petit pensionnat a déjà fourni au district une grande partie de ses maîtres d’école. Les plus avancés passent chez les Frères ou1 à la Normale pour y décrocher le brevet : et ils y réussissent.

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Après avoir ainsi rapidement croqué l’ensemble des œuvres du curé d’Ambalavao, me permettrai-je de le croquer à son tour? Pas grand, plutôt petit; vivant comme quatre, ardent et presque impétueux, le cœur à fleur de poitrine, les deux yeux brillants comme escarboucles au fond de leurs cavités ombragées; toujours prêt à la parole, à l’action, à la guerre même, s'il s’agit de défendre une bonnne cause; vrai type de missionnaire infatigable qui sur les 24 heures de la journée en consacre plus des trois quarts à prêcher, à confesser, à chevaucher, à travailler, à souffrir et à prier. Où et quand dame nature trouve-t-elle son compte? c’est ce que je n’ai pas été à même de découvrir.

26 novembre.

D’Ambalavao il est facile de passer à Ambohimandroso. Sur sa colline escarpée que contourne une belle rivière, avec ses étages de maisons superposées, ses sentiers presque à pic qui montent en escaliers jusqu’au Rova (ancienne enceinte fortifiée), Ambohimandroso a cent fois plus de coup d’œil que le moderne Ambalavao. La grimpée se fait comme dans toutes les vieilles villes par sauts inégaux de galets à galets. Ces grosses pierres plantées profondément dans l’argile sont seules capables de résister aux torrents qui déboulent de là-haut aux jours d’inondation et de conserver aux ruelles une apparence de voie de communication.

Trésor n’est pas cheval, j’allais dire homme! à s’effrayer pour si peu; les cailloux pointus lui sont plus favorables que les talus glissants, d’ailleurs la culbute, si elle se produisait, aurait des résultats autrement désagréables et contondants qu’une pirouette dans les rizières. Cette perspective nous rend circonspects l’un et l’autre.

L’emplacement de la mission a autant de surfaces verticales que d’horizontales, c’est-à-dire, qu”il est en gradins. On peut au moins cultiver le pissenlit sur le talus à pic qui descend d’une marche à l'autre. Autant de gagné! A l’étage supérieur : la maison du Père; en dessous, l’église; en dessous encore, l’école; plus bas, un jardin. Voilà pour la situation physique.

La situation religieuse est loin d’être aussi brillante qu’à Ambalavao. Ces Messieurs les Anglais sont installés ici sur un grand pied. Deux pasteurs européens y résident. Cela rend extrêmement difficile la tâche du missionnaire catholique.

Le P. Faure profite de quelques instants libres avant le repas pour me montrer les curiosités de la cité.

Le Rova est occupé par le marché. Quelques vieux arbres y tordent leurs troncs noueux. La vue s’étend fort loin sur la plaine

immense et vient se heurter à des blocs granitiques monstrueux d’aspect étrange et diabolique. Formes bizarres, d’énormes rochers hachés, sabrés, taillés dans tous les sens. L’un d’eux est coupé de fentes prodigieuses. Un jour, paraît-il, des Betsiléos poursuivis jusque-là par leurs ennemis se précipitèrent ou furent précipités du haut de la roche» Inutile d’ajouter que nul n’en échappa.

Fermant l’horizon, se profile la grande muraille des crêtes du sud. J’aperçois çà.et là le toit modeste des chapelles catholiques.

Nous revenons au presbytère par les ruelles rocailleuses et la verdure. On s’arrête de temps en temps à la porte de quelque bon phrétien. Pierre, Jacques, Cécile, Marie-Rose, etc., sont invités à revêtir leurs beaux atours, à se passer le peigne ou la main dans les cheveux et à se rendre en face de l’appareil du Père étranger. L’invitation est reçue avec enthousiasme; les yeux noirs pétillent à lancer des étincelles. Quelle a du être ensuite leur déception! J’ai eu le plus grand malheur qui puisse arriver à un photographe. J’ai repris un châssis déjà tiré et perdu par le fait même quatre photographies. Quand je révélai les clichés, rochers, arbres, église, vêtements blancs et minois foncés n’étaient plus qu’un « horrible mélange. »

Et pourtant ce ne sont pas les forces qui me manquaient pour y voir clair alors, après le festin soigné que me servit mon hôte. Cuisiniers de Taîata, quand me tremperez-vous une soupe comme la soupe d’Ambohimandroso? Cuisiniers de Talata, quand me servirez-vous des haricots fondants comme les haricots d’Ambohimandroso? Cuisiniers de Talata, quand cuirez-vous votre viande comme on la cuit à Ambohimandroso ?: Et ce café exécuté suivant les meilleurs principes! Cuisiniers de Taîata, si vous continuez à me massacrer comme vous le faites, je viendrai chercher ici un refuge contre votre cuisine et vos empoisonnements. Et si mes rhumatismes me reprennent, j’aurai encore un autre motif de revenir faire une saison à Ambohimandroso. L’électrothérapie s’y pratique sérieusement et efficacement. Le P. Faure me raconta en effet, comment certain soir, tandis qu’il se promenait le long de sa maison, la foudre s’imagina de venir frapper l’un des pignons de son toit. La secousse fut brusque et salutaire. « Depuis ce coup-là, me dit le Père, j’ai été délivré d’une forte oppression de poitrine dont je souffrais depuis longtemps. » Je lui ai proposé de faire de la réclame pour l’établissement : Electrothérapie, guérisons instantanées, radicales, merveilleuses. Avis aux amateurs. Opération probable pendant la saison des pluies, sur le soir, grande liberté, pas d’heure fixe, etc., etc. /

Mais il faut rentrer à Talata. Pour éviter les coups de chaleur nous

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partirons dès ce soir et voyagerons pendant la nuit. La caravane s’équipe, Trésor me jette un coup d’œil inquiet et résigné et nous partons enveloppés des rayons d’argent de la lune déjà haute. Insensiblement, nous nous engageons dans la montagne. La lune est au zénith et sa lumière blanche fait saillir les aspérités de la route par des ombres raccourcies et nettes. A notre gauche se dresse une muraille d’argile ou de granit Irrégulière et tourmentée, tantôt s’avançant en promontoires rocheux qui semblent menacer le voyageur de leurs masses puissantes, tantôt se retirant en vallons ondulés où l’on perçoit vaguement la chanson inlassable de la source cachée dans les buissons. A droite, des creux plus ou moins accentués, des profondeurs plus ou moins sombres qui varient depuis le simple fossé jusqu’au précipice de cent ou deux cents mètres. A mesure que nous montons, les saillies deviennent plus abruptes, les masses plus énormes, les ravins plus à pic, le paysage plus solitaire, plus sauvage, plus poétique et... la route plus fatigante.

Grâce à deux ou trois haltes, nous achevâmes le voyage sans encombre et sans pertes. Talata nous revit avec l’aurore, rompus, moulus, fourbus, mais au complet.

26 décembre.

La fête de Noël s’est bien passée. Affluence comme aux plus beaux jours. Grand concours de chant suivi de jeux qui ont mis en liesse cette population de grands enfants. Nous avons, tiré sur la corde, joué au colin-maillard, avalé des fils! Ce dernier match a eu un succès fou d’hilarité désordonnée. Rien de drolatique comme les contorsions faciales des rivaux. La gymnastique des grosses lèvres déjà proéminentes par nature et devenues saillantes au superlatif, était effrénée.

Colin-maillard à deux (l’un des aveugles agitant sa sonnette continuellement) n’a pas moins de succès. Si le terrain est bien plat, sans casse-cou, sans obstacles, le spectacle est vraiment réjouissant. Les spectateurs forment une immense haie élastique sur laquelle les deux joueurs viennent rebondir comme des balles. Donc pas de danger, pas de crainte. Aussi, eu est-il qui malgré leur cécité momentanée bondissent comme des chats, courent comme des fous et roulent par terre comme des boules. Lancés à toute vitesse, nos deux joueurs passent, repassent l’un près de l’autre sans se toucher, malgré les deux bras tendus toujours en quête. La sonnette retentit à l’Ouest : d’un bond le poursuivant s’y est précipité, puis à l’Est, puis au Sud, et la poursuite continue affolée jusqu’à ce que tout à coup tout se termine dans une bousculade homérique.

Pour moi, la partie la plus intéressante du spectacle est du côté des

spectateurs, d’abord parce que je jouis de la joie de mes grands moutards, ensuite parce que dans leurs faces épanouies, dans leurs gestes, leur mimique, leurs exclamations, il y a tout un monde de tragédies ou de comédies en réduction.

Regardez-moi ce bon type de vieux bonhomme coiffé de son casque rond en paille tressée. Quand il vient me raconter ses histoires en style et patois betsiiéos, je n’y comprends pas un traître mot, mais cela ne m’empêche pas d’approuver de toutes mes forces. Pendant qu’il est béatement en contemplation devant les groupes de chanteurs qui s’égosillent, je m’amuse à le croquer sur mon carnet, à la grande joie des autorités qui m’entourent. On chuchote, on s’agite si bien que le vieux sort de son extase et commence à soupçonner quelque mystification. Je détourne son attention en lui criant : « Eh bien ! à nous deux maintenant, nous allons concourir. » Cette idée baroque du Père concourant pour la chanson avec cette antiquité betsiléote provoque un redoublement d’hilarité à laquelle l’apostrophé prend sa large part, tout en multipliant les signes de dénégation. « Pourtant, continuai-je, tu es encore « bleu quant à la voix » ( manga fao avoir une belle voix). » L’entourage est secoué par de nouveaux spasmes hilarants et le vieux lui-même a des soubresauts convulsifs provoqués par la dilatation de la rate.

Les chanteurs se succèdent. En voici un, grand chapeau en pointe sur la tête et bouteille en main. Qu’pst ceci? du rhum? de l’absinthe? Point du tout. Mon homme porte sa bouteille d’eau bénite! A ses pieds une fillette a la tête cerclée d’une chaînette de fer qui a peut-être servi en Europe à attacher Médor. Ici la chaîne de Médor s’est transformée en couronne et la petite est très fière de sa parure, beaucoup plus fi ère que Médor, sans doute. Une autre est coiffée d’un chapeau « rouge aveuglant; » une autre est vêtue de roses... Oh ! photographie! photographie qui grisailles tout, qui prosaïses tout, qui noircis tout, qui salis tout, quand pourras-tu reproduire l’arc-en-ciel du firmament et l’arc-en-ciel non moins chatoyant d’une foule Malgache? Riches Européens que vous êtes, comme vous êtes enfoncés au point de vue esthétique par ces pauvres Malgaches drapés de haillons et vêtus de couleurs!

18 janvier igo5.

Le programme du mois comporte la visite de tous mes postes. Entre autres recommandations aux maîtres, j’ai insisté sur la division des classes. Trop souvent les élèves grands et petits sont mêlés dans un chaos parfait, le maître nasille une question de catéchisme, les élèves hurlent à leur tour et cela dure deux ou trois heures. Conséquence : peu de progrès

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et peu d’entrain. J’ai donc dû être formel sur le point de la séparation des classes. Joignant l’exemple au précepte, je me suis mis en devoir d’apprendre les lettres à la troisième catégorie. Ce fut la partie comique.

« Première condition, mes enfants, pour que ça entre : il faut crier et crier très fort a bi di (il n’y pas de c). » J’indique les lettres avec mon bâton. Avec du temps et des encouragements, j’arrive à faire pousser des cris effrayants. N’importe! l’ardeur croît avec les beuglements. Mes mioches sont enchantés. Les parents sont dans la jubilation. O bonnes leçons des Sœurs, je ne vous ai pas oubliées et vous voyez si j’en profite ! Au bout d’un quart d’heure, mes moineaux n’avaient plus de voix, mais savaient leurs lettres.

La leçon de lecture terminée, ce fut le tour de la leçon de chant. Je coupe le couplet d’un geste énergique. « Attention! Vous les fillettes, vous chantez comme des canards coin, coin, coin (et j’imite, à leur grande liesse, leurs nasillements exagérés). Vous, les garçons, vous imitez les chiens sauvages oua, oua, oua », et, aboyant, ma voix râcîe les arrièrecavités des dernières profondeurs de ma gorge. Comme à la Chambre des députés « on rit ». Allons, recommençons.

20 janvier.

Ces visites aux pauvres écoles de campagne, elles ont leur charme et leur mélancolie. La joie de voir ce cher petit monde auquel on veut tant de bien, est souvent mêlée d’amertume et de tristesse. Et plus d’une fois, accroupi au fond de la salle, sur la caisse à livres qui sert de siège, écoutant à moitié le cantique qui précède ordinairement l’examen, les yeux perdus dans le carré du paysage qui se détache par delà la porte ouverte, je rêve des choses d’ici ou des choses de bien loin. Je revois là-bas dans le lointain, dans le passé, mes élèves, et je compare. Ecoliers chrétiens de France (autrefois du moins) si favorisés, ayant à profusion les grâces de l’éducation et les jouissances du bien-être, si vous pouviez faire un tour, une visite d’un instant parmi nos pauvres petits Malgaches! Pauvres, oui, de tous les dons que vous avez reçus si largement : à peine de quoi se couvrir, peu de riz’ou de manioc comme nourriture et, surtout, au milieu des tentations sans nombre, la privation presque complète des grâces de préservation dont tout le monde là-bas vous entoure. Et pourtant leurs grands yeux noirs si limpides où a passé la fraîcheur des eaux du baptême, le sourire qui anime leur bonne figure disent assez qu’eux aussi, les enfants du bon Dieu, ne demandent qu’à rester les enfants purs de la Vierge sans tache. Malheureusement l’âge, les tentations, les mauvais exemples, les scandales sans nombre qui les assiègent viendront trop tôt ternir cette

CHEZ LES BETÏÏILEOS.

innocence encore inconsciente. Voilà la pensée qui assombrit l’esprit, le regard et le cœur. Vous à qui il a été tant donné, il vous sera beaucoup demandé ; mais Dieu sera moins sévère si vous avez su partager avec de moins favorisés les dons de la grâce et de la nature que la Providence vous a si libéralement prodigués.

Le cantique touche à sa fin. Je sors de mon rêve. Mes yeux quittent le fond du ciel bleu qui se découpe sur la crête des montagnes lointaines, repassent le long du toit de chaume d’où pendent les brindilles noircies par le temps, glissent sur la muraille nue et retombent enfin sur le groupe des enfants qui m’observent attentifs et silencieux. Je leur souris, ils sourient, nous sourions, l’examen commence.

28 janvier.

Nous touchons, comme on dit en style relevé, à une heure décisive, qui fera époque dans l’histoire de Talata. Serons-nous école supérieure, ou devrons-nous nous résigner au titre modeste d’école primaire tout juste reconnue?

La demande d’approbation gouvernementale pour un e Ecole régionale industrielle avait été déposée par moi et transmise à la direction de l’enseignement. Grande audace, en ces temps difficiles, que de prétendre, à la campagne, à un titre d’Ecole régionale. L’impression, je l’avoue, avait été généralement sceptique à l’égard du succès.

De fait, il faut croire que M. l’Inspecteur jugea le cas grave et urgent l’examen, car au reçu de la demande d’autorisation, il bondit sur sa chaise, sauta sur son füanjane et se présenta subito, aussi inattendu qu’un billet de cent francs en temps de disette. J’étais loin de songer à pareille visite.

Bourgeoisement chaussé de pantoufles parce que mes chaussures au séchage se remettaient des dernières pluies, légèrement saupoudré de poussière et constellé de boue, les mains fortement défraichies par un exercice de bêchage de plusieurs heures, je surveillais et dirigeais prosaïquement la plantation de mes arbres. Il était 4 h. 1/2 environ; or depuis midi je n’avais cessé d’être sur le terrain pour nettoyer, biner, sarcler, ratisser. Et voilà que subitement la situation se corsait d’une inspection en règle. Je me secoue vigoureusement, je me compose un maintien aussi aimable que calme, et je m’en vais d’un pas modeste et digne au-devant de mon hôte inattendu.

Il n’y a en nous abordant, M. l’Inspecteur et moi, aucune glace à rompre, nous nous connaissions depuis longtemps. Il m’explique ce qui l’amène à cette heure insolite, me demande l’hospitalité pour la nuit que je m’empresse de lui octroyer et m’annonce que demain matin sera faite

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l’inspection qui doit décider de notre sort. La soirée fut charmante et se prolongea hors des limites accoutumées. Ce n’est pas tous les jours que l’on a avec qui discuter et avec qui causer. M. l’Inspecteur est grand liseur, et sait énormément de choses, ce qui nous permet de conduire la conversation presque sur tous les terrains de la philosophie, de l’histoire, de la théologie, de la pédagogie. Après maintes passes toujours courtoises sur les sujets les plus délicats, chacun s’en fut coucher. Je ne dirai pas que je dormis paisiblement. La journée du lendemain était si grosse!

Le vendredi 27 janvier, jour à jamais mémorable, à 7 h. 1/2, M. l’Inspecteur faisait son entrée solennelle dans la classe. Les bancs et les tables étaient soigneusement alignés, mes moineaux gravement assis sur leur perchoir scolaire, les livres irréprochablement empilés, les cahiers manifestement ouverts sur une belle dictée, les tableaux de système métrique, la carte de Madagascar exactement piqués sur une muraille presque blanche, le canon, la machine à vapeur, la petite bibliothèque suffisamment mis en évidence pour attirer les regards; bref le coup d’œil d’ensemble dans la lumière aoondante des cinq fenêtres grandes ouvertes était plutôt flatteur. La première impression fut bonne et M. l’Inspecteur ne put s’empêcher de remarquer que nous étions bien installés.

La dictée française fut un succès. Joseph, Louis, Eloi, Benjamin passèrent tour à tour sous l’œil inquisiteur de plus en plus éclairé de bienveillance et d’intérêt sympathique. Evidemment notre visiteur ne s’attendait pas à cela. « Vous les avez singulièrement dégrossis », me dit-il.

A vrai dire, ces paroles louangeuses ne me reviennent guère, car je n’ai guère eu le temps de me mêler directement aux classes; tout l’honneur en revient à mon excellent instituteur.

Après la dictée, lecture française avec traduction malgache. Le sort tombe sur deux honnêtesgarçons qui s’en tirent au-delà de toute espérance.

Plus sérieuses furent les difficultés de l’arithmétique. « Ils ont encore des progrès à faire pour les problèmes, »> m’insinua l’Inspecteur. Je rn’en doutais facilement. On passa au dessin. Le bon Dieu m’avait bien inspiré de commencer il y a deux semaines ces leçons de dessin. Je leur avais enseigné le carré, la manière de le diviser pour obtenir des croix, des étoiles, etc., et c’était justement un carré qu’on leur donnait à dessiner, à savoir le tableau noir sur son chevalet. Beaucoup s’en tirèrent honorablement. Quelques-uns donnèrent des chefs-d'œuvre de fantaisie. N’importe, le total était bon, l’inspection favorable et M. l’Inspecteur nous laissa d’abord sur le mot plaisant en dessinant lui-même un canard au grand amusement de mes enfants, puis sur le mot réconfortant : « C’est une œuvre belle et pratique que vous avez entreprise ici. Vos élèves sont bien

' formés et ont un air éveillé que je suis loin de rencontrer souvent. »

Nous passons ensuite un instant à la menuiserie encore en formation. Il nous a été impossible d’aller plus vite, car nous ne faisons que sortir à peine de nos constructions.

« Je comprends fort bien, me dit M. l’Inspecteur, vous aviez tout a faire à la fois. Votre demande d’Ecole régionale sera transmise à Tananarive. »

J’allai annoncer la bonne nouvelle à mes enfants : « Remercions bien le bon Dieu, car de cette visite dépendait le sort de l’école et la possibilité pour moi de garder la plupart d’entre vous. » Ainsi, malgré tous les retards apportés par l’aménagement des nouvelles maisons, malgré l’influence désastreuse des trois mois de disette pécuniaire, malgré l’inattendu de la visite, malgré les dispositions exigeantes des programmes, nous avons été trouvés suffisamment prêts. Deo grattas.

29 janvier.

A l’instant même je reçois une ambassade. Trois de mes petits hommes avancent d’un pas hésitant. Evidemment on se consulte sur le choix de l’orateur et sur le texte du discours. Enfin il faut croire que tout est bien réglé : les mines sont souriantes, les grands yeux noirs brillants comme cristal, et mon petit Joseph s’approche : « Mon Père, voulez-vous nous donner des billes, s’il vous plaît? » Le français est ici, com me dans la diplomatie des cours, le langage officiel et reconnu. Aussitôt j’ai couru vers la provision, elle est bien maigre et ce qui reste mérite-t-il vraiment le nom de billes? J’extrais de la boîte quatre des moins difformes et voilà mon petit monde heureux. Un seul moment de perplexité : Le Père a donné quatre billes pour trois. La division exacte n’est pas facile, mais la charité trouvera bien moyen d’arriver au commun diviseur. Et l’on s’en va, après avoir prosterné à mes pieds un grand merci.

Ne pensez-vous pas que ce ne soit pas un mince profit que d’enlever à ces pauvres âmes, abandonnées dans leurs hameaux à toutes les tentations et à tous les mauvais entraînements, presque toutes les occasions de se livrer au mal! Voilà des enfants qui, grâce au règlement, grâce à la surveillance dévouée de leurs maîtres, grâce aux études, grâce aux jeux, s’initient à une vie toute nouvelle de travail et de prière. Si je tenais tant à la reconnaissance officielle de mon école, c’était pour avoir la liberté de les former sans être obligé, comme la loi l’exige ou l’exigera bientôt, de les lâcher à quatorze ans, c’est-à-dire à l’âge le plus important et le plus critique.

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3 1 janvier.

Dans ses lettres comme dans son éloquence le Malgache aime à délayer la pensée dans un flot de paroles, à répéter la même idée sous plusieurs formes. Exemple :

« A MON RÉVÉREND PÈRE DüBOIS. — MON CHER PÈRE,

« D’abord je vous fais connaître ceci, s’il vous plaît, notre cher Père. Au sujet des élèves qui ont subi l’examen, les filles se plaignent ici à Annpasimbe de n’avoir pas obtenu de récompense, pas même une, et cela les rend tristes, et je vous fais connaître cela, s’il vous plaît, car cette plainte des filles m’ennuie.

» Et voici encore une chose, s’il vous plaît : je demande d’interrompre un peu l’enseignement pendant deux mois, car j’ai une dette qui me gêne et je ne vois pas comment arranger l’affaire. En cela j’ai tort, et je vous demande la permission si cela peut se faire, cher Père, et je vous demande la permission de chercher cet argent, etc. »

Je m’arrête, il y en a encore long dans ce style, et ce que j’en ai cité vous donne une idée suffisante de la redondance des écrivains et des orateurs, Tout Malgache, a-t-on dit, peut discourir à n’importe quel moment, sur n’importe quel sujet et aussi longtemps que l’on voudra. Il y a du vrai en ce sens que la timidité les étouffe rarement, mais il faut convenir que la méthode du développement est d’une simplicité qui touche souvent à l’enfantillage.

ier procédé. On affirme indéfiniment que la phrase qui précède est vraie : « La messe est un sacrifice, — oui véritablement, la messe est un sacrifice et parce que c’est un sacrifice nous devons en avoir une haute idée. » (Extrait du sermon de mon maître d’école, quatrième dimanche après l’Epiphanie).

2e procédé. On répète le discours de celui qui a précédé. « C’est une parole tout à fait vraie que celle que vous a dite notre Père, à savoir que les coutumes mauvaises nuisent au corps et à l’âme, qu’il faut s’y opposer de toutes manières, que... que...; » tout mon discours y passe.

Cela me sert d’excellente leçon de malgache, car naturellement mes aimables postopinants ont soin de remettre sur pied mes phrases bancales ou boiteuses.

3e procédé. On allonge la phrase : i° par des adverbes et des superlatifs : « Nous sommes contents, très contents ; » 20 par des formules de

politesse intercalées à propos et hors de propos, et adressées à tour de rôle à chacun des auditeurs : « Merci à mon Révérend Père, merci au mpiadidy, » etc.; 3° par des réflexions morales.

Moyennant ce que l’on appellerait irrévérencieusement ces ficelles oratoires, il n’est pas trop difficile à nos orateurs d’allonger leur texte et de pérorer pendant une demi-heure sans avoir dit grand’chose.

Tout le monde peut parler, tout le monde parle; il ne s’ensuit pas que tout le monde sache parler clair, juste, net et éloquent. Nous avons pourtant de véritables improvisateurs à tempérament, à phrases et à métaphores oratoires auxquels il ne manque que la réflexion, le travail et la culture pour arriver à de magnifiques résultats. Et si à tout cela ils savaient ajouter de ne point s’écouter eux-mêmes, de ne point se bercer de leurs périodes et de leur voix, de ne point se griser de leur succès, quelle belle floraison de Démosthènes chez ce peuple qui ne cesse de faire des kabarys du matin au soir!

Ampasimbe, 1er février.

Grands progrès malgré la situation difficile. Nous sommes à Ampasimbe en plein canton protestant. Or, ici, en pleine lutte, qui n'avance pas recule. Je reste là pendant plus de deux heures à examiner, catéchiser, enseigner l’alphabet, baptiser.

Rentré à Talata après midi, pour récompenser mes enfants de leur brillant examen, je repars et les entraîne du côté d’Andakana. Là, mes prédécesseurs ont laissé un petit jardin avec vigne et surtout force pêchers. On y a déjà pratiqué mainte cueillette, mais les pêches survivantes sont encore en nombre respectable. Donc massacre général. L’extermination, vous le pensez bien, alla bon train. J’avais donné un large crédit pour la satisfaction des estomacs, le reste devait être empilé dans les corbeilles. Les estomacs furent rassassiés, les corbeilles remplies et il reste encore assez de fruits pour donner joie et coliques à la gent écolière du village.

Le temps était beau : la cueillette finie, rien ne nous pressait de rentrer. On s'assit en demi-cercle et on se livra joyeusement à un jeu de société : deviner par une série d’interrogations adroites, auxquelles on ne peut que répondre oui ou non, où se trouve un objet désigné d’avance et connu de toute la compagnie sauf du questionneur. On pensera peut-être qu’il fut besoin de longue séance pour former nos bambins aux subtilités de cet interrogatoire. Point du tout. Il n’y eut pas jusqu’aux écoliers qui n’arrivassent à débrouiller rapidement les écheveaux embrouillés de la perquisition et à mettre sinon la main, du moins le pied sur l’objet à

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retrouver. C’est ce qui arriva à mon brave Jean-de-Dieu. Par une série de questions circonstancielles de lieu : au Sud? au Nord? à l’Est? à l’Ouest? réitérées à quatre ou cinq reprises, il était parvenu à se planter juste sur l’allumette gouvernementale délicatement posée sur le sol, désignée comme but des recherches. S’adressant à la galerie, il redemande :

« Au Sud? — Non! — Au Nord? — Non! — A l’Est? — Non! — A l’Ouest? — Non ! » Voilà notre homme dans une perplexité qui n’a d’égale que la joie exubérante des spectateurs, Il inspecte le firmament. On rit. Il considère sa personne, on rit plus fort; ses pieds, on éclate. Sa mine effarouchée, inquiète, presque ahurie, réjouit le cercle au suprême degré. Il agite une motte de terre qui il y a une minute abritait à moitié le corps du délit. On délire. Grands enfants! grands enfants! Dire qu’il y a là de graves pères de familles, et ce ne sont pas eux qui rient le moins fort. Grands enfants, mais qu’on est heureux de rendre heureux... et à si bon compte, et comme il serait à souhaiter de pouvoir remplacer les récréations malsaines, dont ils se gavent ailleurs par ces réunions saines et joyeuses! — Enfin le bon Jean écarte ses talons et l’allumette apparaît enfin à ses yeux émerveillés et ravis. Son ardeur fut si grande à la ramasser qu’il faillit l’enflammer... heureusement elle était digne de la régie.

Sur le chemin du retour on passe la rivière lentement, si lentement qu’entre les deux rives, on a le temps de prendre un bain. « Mais vous ne m’avez pas demandé la permission de prendre un bain, petits malheureux », pourrais-je m’écrier. « Oh! mon Père, me répondraientils, nous ne nous baignons pas, nous traversons. » Je ne dis rien. Les maîtres sont là, tout se passera bien. Légèrement en retard, la bande d’écoliers rentra et clôtura par de monumentales parties de billes une si belle après-midi.

Le soir, on vint quêter chez moi un peu de sel pour le souper. Signe que le repas lui aussi se ressent de l’allégresse commune et qu’on a déniché quelque petit supplément de viande ou de légumes. « Allons, Joseph, ouvre tes deux mains et ne laisse rien tomber en route. »

Le tableau de la journée serait incomplet si je n’ajoutais qu’avant mon départ pour Ampasimbe, j’avais eu une grave entrevue avec un ancien évangéliste anglais qui demande à s’instruire. Il est passé chez nous depuis quelques dimanches et il désirerait causer religion avec moi. Je lui prête une Explication du catéchisme et lui dis de revenir aussi souvent qu’il voudra.

5 février.

Quelques jours plus tard, j’étais appelé auprès d’un mourant. C’était un ancien maître decole qui pour se dégager de son premier mariage n’avait pas trouvé de meilleurmoyen que de passer aux Norwégiens plus coulants sur ce chapitre que l'Eglise catholique. Depuis un an il s’est senti atteint par la maladie au point de ne pouvoir plus travailler. Cela le fit réfléchir, il réclame le missionnaire, non sans avoir auparavant congédié sa compagne illégit me. Excellentes dispositions. Le pauvre homme me reçoit avec joie, malgré ses souffrances essaie de se soulever sur son lit pour s’agenouiller, se confesse et reçoit l’Extrême-Onction dans les dispositions de repentir les plus touchantes. Quand les cérémonies furent achevées, il me remercie à plusieurs reprises. Voilà le deuxième cas de ce genre. Confirmation par les faits du dicton : Le protestantisme est bon pour vivre, mais difficile quand il faut mourir.

12 février.

Avez-vous déjà, perdu au fond d’une gorge de montagne, réfugié dans une maisonnette en terre couverte de vieux chaume, entendu au clair des étoiles, des mélodies douces et plaintives accompagnées par le lointain mugissement des cascades et exécutées uniquement en votre honneur? Non, n’est-ce pas, cela vous manque; cela me manquait encore hier, mais ne me manquera plus désormais.

Toute l’après-midi s’était passée en longs entretiens. Durant ce temps, l’orage éclate; puis il s’éloigne de nous, dans le fond de la vallée, sous forme de long bourrelet noir qu’illuminent par intervalles des éclairs diffus et qui tire derrière lui, semblable à une traînée de gaz striée de raies sombres, un immense rideau de pluie blafard. Au-dessus de nos têtes, à travers les déchirures de l’arrière-garde disloquée, des gros nuages déchiquetés par la brise du soir, le ciel réapparaît, encore panaché de lueurs violettes et rosées du côté du couchant. Sur le bleu du firmament déjà foncé par le crépuscule, commencent à perler les étoiles au scintillement clair; les grands rochers marbrés de vert et de noir ont par endroits des reflets de miroir ou des éclats d’acier. Sur le bord du sentier détrempé qui garde profonde l’empreinte des pas glissants, les frêles graminées inclinent leurs panaches alourdis de grappes cristallines. Dans une petite mare bourbeuse ressuscitée par l’averse, quelques canards s’ébattent joyeusement, ragaillardis par la fraîcheur des premières ombres, tandis que sur le chaume noirci par le temps, les gouttelettes retardataires glis-" sant par saccades le long des fétus, s’en viennent se grouper, se gonfler.

Chez les' Beisiléos.

Bœufs à bosse ou zébus malgaches.

Le Père^Beyzym et ses^lépreux.

CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS

s’allonger pour s’abattre enfin avec un son bref et métallique au pied du mur rouge assombri par l’humidité.

Bientôt les dernières clartés s’affaiblissent, les hameaux, les rizières, les champs, les bosquets s’effacent, les détails, les couleurs, la vie, le mouvement s’ensevelissent dans l’uniformité terne et sombre de la nuit qui tombe rapidement. Je me mets en devoir de compléter la réfection spirituelle et corporelle que les conversations m’ont empêché de mener à bonne fin. Je suis assis sur le bord de mon lit de camp, ma caisse à prc visions sert de table, une bougie momentanément ramollie à sa b. - se et plantée sur un coin de la caisse sert de luminaire, les reliefs du dîner sont là : une cuisse de poulet désespérément coriace, quelques doigts de chocolat, du pain et de l’eau à discrétion et une demi-bouteille de vin Betsiléo qui n’est pas encore vieux et à qui on ne laissera pas le temps de vieillir. Les livres sont un peu plus loin, le chapelet est à mon côté. Refaisonsnous et reposons-nous.

Espoir bientôt déçu! Toc , toc. « Qui est là? — Nous venons pour un malade.^ — Bien ouvrez. » Et dans la demi-obscurité, j’aperçois par l’embrasure de la porte deux ombres qui se penchent pour m’interpeller. C’est un enfant pris par la fièvre et pour qui on vient chercher des remèdes. Mon office se réduit donc pour l'instant à fournir le remède opportun, à donner quelques sages conseils et à promettre ma visite pour le lendemain. Mes gens s’en vont satisfaits. Je referme la porte, repousse le loquet et reviens à mes occupations personnelles.

Une demi-heure. — Toc , toc. « Qui vive? » Bon, cette fois, ce n’est qu’un de mes décas qui a eu la malencontreuse distraction d'oublier chez moi une de ses fournitures plus ou moins classiques.

Une demi-heure encore : je songe déjà à m’horizontaliser sur les tréteaux et le châssis qui constituent mon sommier simili-élastique... Toc , toc , toc. — Oh! les braves gens! murmurai-je avec une mélancolique impatience : « Qui est là? — C’est moi. — Qui? toi ! — Germaine, Rosalie, Marie-Louise, etc. — Eh bien que me veut-on? — Nous venons pour chanter. - — Pour chanter, j’en suis fort aise. — Oui pour chanter, pour faire plaisir au Père. — Oh ! alors, si c’est pour faire plaisir au Père, ça doit me faire plaisir! » Je surgis énergiquement de ma position à moitié relâchée, remets un peu d’ordre dans le négligé déjà un peu nocturne de la. situation, et je reçois dans ma case les membres distingués de la chorale d’Ambohibolamena (premier prix au dernier concours général de l’Est).

Les hommes s’accroupissent taciturnes à mes pieds, les femmes se rangent en demi-cercle auprès de la muraille, et sur ce, commence une

sérénade ravissante comme jamais je n’en ouïs de mon existence. Oh! je ne regrettais plus d’avoir été dérangé!

Par la porte mi-ouverte, la grande cascade donnait sa partie de basse et fournissait au chœur de voix féminines l’ampleur qui lui manquait. Les femmes en effet seules chantaient, mais leurs notes si souvent gutturales ou nasillardes, étaient ce soir-là douces jusqu’au moelleux ; simples comme la belle nature et par moments plaintives comme des sanglots. Les deux parties soprano et alto parfaitement harmonisées, parfaitement unies dans cette mesure impeccable qu’ont par instinct les Malgaches, me servirent des cantiques délicieux de mélodie et de piété. Entre deux chants, il semblait que le bruissement des feuilles, le murmure argentin des ruisselets et le lourd grondement du torrent voulussent donner en sourdine les motifs de sortie et d’introduction.

Tout ici-bas doit avoir une fin. Je congédiai la chorale, mais pendant longtemps encore la poésie de ce dernier cantique du soir continuera à chanter au fond de mon cœur. Qu’il y a de douces et pures jouissances dans les œuvres les plus simples du bon Dieu, dans les coins les plus perdus et les plus sauvages de notre pauvre terre et que l’on est heureux de trouver parmi les plus déshérités de ce monde tant d’harmonies, tant de simplicité et tant de véritable affection ! Oui, braves chrétiens, au fond de vos montagnes, dans la case noircie au toit de paille, vous avez voulu faire plaisir au Père et vous avez réussi.

Le lendemain matin, j’organisai la caravane de départ, non sans quelque appréhension. Dans quel état trouverons-nous les sentiers? Que sera devenu le gué que nous avons traversé tant bien que mal avant-hier? Nous descendons la première côte non sans quelques glissades. Trésor pointe du sabot dans la glaise ramollie et se maintient dans un équilibre presque constant. Quelques endroits délicats sont franchis sans encombres et nous nous retrouvons enfin au passage scabreux.

Pour rejoindre le gué, si gué il y a encore, car il est évident que l’eau a sensiblement monté. Trésor dut s’engager sur l’étroit talus qui borde une rizière. Nous connaissons ça. C’est sur le talus de rizières que se sont opérées toutes les culbutes historiques, c’est aux talus de rizières que je dois d’avoir appris à connaître les embourbements magistraux, c’est encore un talus de rizière qui va m’apprendre ce que c’est que de prendre un bain forcé et, sinon attendu, du moins inespéré.

J’engage aux oreilles de Trésor un colloque ou plutôt un soliloque encourageant : « As pas peur ! pourtant, regarde bien le bout de tes pieds! pas de dis... (ire glissade)... traction. Avançons!... doucement! Encore un peu! ça z’y est... » Oui, ça z’y est tout à fait, le pied nord

CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS

glisse, le pied sud suit, le pied est fléchit et finit par céder avec le pied ouest, et avant que j’aie eu le temps de me reconnaître, je me trouve avec les quatre points cardinaux bel et bien dans la rivière et à un endroit où l’absence de gué ne fait aucun doute. Le cheval commence à boire et renifle, les fontes malgré leur couvercle boivent et se remplissent, la selle boit, mes souliers ont déjà trop bu et la moitié de mon individu se met en devoir de s’humecter consciencieusement. Cependant, en ce péril, si nous avons perdu pied, nous n’avons pas, Trésor et moi, perdu la tête. Je garde mes positions ébranlées et submergées, et mon dada transformé en dauphin se dirige intelligemment vers l’autre bord. Nous y émergeons l’un et l’autre sous les regards curieux de la foule des chrétiens accourus pour nous recevoir. Mes compagnons me rejoignent. Trésor se secoue. Je tords ma soutane, enfile d’autres bas et pantoufles, et me rends à la chapelle pour dire la messe. L’aventure ne me rapporta même pas un méchant petit rhume.

34 février.

Nous inaugurons le travail à la menuiserie. Elle est installée très modestement. Nous avons construit des établis... primitifs, avec des assemblages... rudimentaires, et mes artistes s’exercent au maniement de la scie.

Après trois mois de lutte quotidienne, je suis arrivé à aménager presque convenablement le jardin-école. Nos Betsiléos ont une puissance de résistance passive vraiment prodigieuse. Oui, depuis trois mois se sont succédé les discours, les semonces, les menaces, les ultimatums et tout cela s’est aplati contre l’apathie de mes pourtant braves gens. Du coup, j’ai failli tout briser, on a boudé, on a fait mine « de dénouer son tablier », c’est-à-dire de donner sa démission Avec la grâce du bon Dieu, tout s’est arrangé à l’amiable, les récalcitrants se sont amendés, le jardin s’est plus transformé en huit jours que pendant les trois mois qui avaient précédé. Ai-je obtenu ce que je désirais? Pas encore. Les choux, les malheureux choux ne sont pas repiqués, et si je n’interviens pas une fois de plus, nous n’aurons pas de légumes avant la Saint-Jean.

La situation du missionnaire est un peu celle d’un musicien à qui on demanderait d’appuyer sur toutes les notes d’un piano avec ses dix doigts, ou mieux encore d’un garçon de cave qui aurait à boucher avec ses deux mains les mille et une fuites d’un vieux tonneau. C’est la croix du missionnaire au pays Betsiléo. Tout, à chaque instant, retombe sur lui, avec les moindres détails, et il n’a personne sur qui se reposer entièrement ou se décharger d’une seule de ses multiples occupations.

Difficultés et joies.

18 mars 1905.

Dernièrement la petite fille d’un de mes meilleurs chrétiens se noyait en jouant sur le bord de la rivière. Voici, sans retouche, le récit de l'accident tel que me l’a écrit mon petit Paul Ratsimingo, élève des Frères.

« Mercredi il y avait une triste nouvelle ; c’est la petite hile de Joseph qui était noyée.

» Le matin, le petit bauvier ht sortir ses bœufs pour les conduire à la campagne; la petite hile le suivit mais le pauvre bouvier avait pas l’apperçut (sic). Ses parents qui étaient dans la maison crurent quelle était allée avec le bouvier.

» L’heure du déjeuner arriva; la mère interrogea à la hile qui était restée à la maison; celle-ci répondit quelle était allée à la campagne. La mère appela le bouvier; celui-ci dit quelle n’était pas avec lui. « Comment donc? elle t’a suivi ce matin et tu dis quelle n’était pas avec toi ! »

» La femme revint à la maison en s’étonnant et dit à son mari : « Hélas! nous avons perdu notre petite hile. — Par exemple! » Alors tous deux prévinrent les gens de la ville. Aussitôt tout le monde sortit de leurs cases et se mettèrent à chercher la hile autour de la ville et ne la trouvèrent pas. C’était de là qu’ils eurent la pensée : probablement quelle était tombée dans l’eau. Alors ils poussèrent des cris. « Sauvez! sauvez! nous avons perdu notre petite hile dans l’eau. » Les gens se pressèrent en entendant ce cri tristant. En arrivant, les hommes se plongèrent à la rivière pour la chercher et ne la virent qu’après deux ournées entières. »

DIFFICULTÉS ET JOIES

Je n’ai rien retranché à ce récit, pas même les barbarismes et les fautes d’orthographe, bien excusables chez un enfant de quinze ans maniant une langue étrangère. Je n’ai rien à y ajouter. C’est une narration à la Joinville. Elle n’en est pas plus mal.

L’enterrement s’est fait chrétiennement, ce qui n'est pas un mince mérite. Nos malheureux Betsiîéos semblent repris de folie païenne. Il faut dire aussi que les suppôts du diable redoublent de rage et d’activité.

25 mars.

Elles étaient là à m’attendre depuis plusieurs jours, dormant paisiblement derrière la porte grise de ma chambrette, comme deux vieilles amies, deux vieilles connaissances, quand j’eus enfin l’occasion de passer par la capitale, de grimper jusqu’à mon chez-moi citadin. Donc elles étaient là, l’une presque énorme, l’autre de moindre taille, mais toutes deux trapues et rebondies, toutes deux légèrement salies et déhanchées par les aventures d’un long voyage. La première, paraît-il, venait de Belgique; l’autre du pays natal et de la maison paternelle. Pour me rendre visite, elles avaient fait des lieues de chemin de fer, des milles et des milles de bateau, affronté les ardeurs de la mer Rouge, subi le roulis perpétuel de l’océan Indien, essuyé toutes les avanies et les indiscrétions de deux ou trois douanes, enduré les angoisses et les cahots effrayants de plusieurs transbordements, enfin traversé les précipices et accepté les averses invraisemblables de la route de Mananjary.

Déjà rien qu’à les voir avec leur mine écorniflée, leurs blessures, leurs entorses et leurs érafîements, mon imagination, entraînée de par delà des mers, revoyait d’autres mondes et d’autres cieux.

Mais ce fut encore bien une autre envolée de souvenirs, quand je me mis à interroger et à sonder mes deux aimables visiteuses, quand peu à peu par douce violence, je me mis à leur arracher un par un leurs intéressants mystères.

J’abordai d’abord la petite... caisse; car il s’agit de caisses. Oh! ce quelle me raconta! Je ne dirai pas tout; ce seraient des années d’histoire familiale, et trop personnelle. J’y retrouvais des épisodes d’enfance depuis longtemps oubliés, des souvenirs d’êtres aimés et déjà disparus, des fêtes intimes dont depuis longtemps j’avais perdu la mémoire et qui derrière un bibelot, derrière un jouet, derrière une broche, un pendant d’oreilles, un ruban, un brassard, se réveillaient tout à coup et revivaient comme par enchantement avec une intensité prodigieuse. Les voici donc, ces petites maisonnettes de mes anciennes crèches de Noël, les petits chalets suisses, les minuscules rochers, les imperceptibles brebis accompagnées

igo

d’un chien non moins microscopique! C’était devant ce musée qu’autrefois l’on récitait ses prières au petit Jésus rose en sucre ou en cire, qui, lui, s’est fondu depuis longtemps, avant même d’avoir à affronter les chaleurs des tropiques. Sur les modestes candélabres en étain on enfilait les petites bougies rouges, bleues, jaunes ou vertes, tournées en torsades comme des colonnes de baldaquin. Tout cela, après avoir fait le ravissement de nos yeux enfantins, va mettre en extase les regards émerveillés de nos petits Malgaches.

Plus d’une fois cette première conversation s’interrompit de longues et douches échappées au pays d’antan. Sans mélancolie! croyez-le bien, sans même une pointe de tristesse. A quoi bon? de ces souvenirs la plupart se sont évanouis pour ne jamais revivre autrement que dans le cœur ou dans le ciel. Mais l’on sent à se les rappeler combien est grande la distance parcourue, combien nombreux les vides déjà ouverts autour de soi, combien de plus en plus il est nécessaire de se rattacher à Celui qui ne passe pas, qui n’oublie pas et qui nous rendra tout en un jour et pour l’éternité.

De la petite caisse je passai à la « grosse caisse. » Il était prudent de ménager les transitions et d’aller crescendo dans les émotions et les plaisirs. Le déballage en fut une œuvre de longue haleine et dura presque aussi longtemps que le défilé des animaux au sortir de l’arche de Noé.

Accroupi sur mes talons, la barbe flottant au-dessus du gouffre béant, je plongeais et replongeais une main avide dans cet entassement de choses inconnues qui provoquaient à chaque instant de nouvelles surprises. Et il en sortait! il en sortait toujours! Bientôt le plancher de la chambre fut envahi au nord, au sud, à l’est et à l’ouest, sous le lit, sur le lit, sur les rayons, sur la table, sur les chaises, sur les dossiers des chaises, dans les tiroirs, partout où il y avait une apparence de surface plane, les régiments de joujoux prenaient leurs quartiers et s’alignaient dans toutes les positions.

Voici d’abord un bataillon de jolies trompettes à la conque coloriée or et rouge, à la blanche embouchure d’ivoire. Il y en a pour toute une armée. Du coup me voilà transporté à trente années en arrière en plein milieu de la grande foire de Pâques, « amusement des enfants, désespoir des parents », aux beaux jours où nous allions triomphalement, jetant aux oreilles abasourdies de nos père et mère, la claironnée infatigable de nos turlututus éclatants. Par une association d’idées bien légitime, la foire aux polichinelles me ramenait à la foire aux bonbons, aux pommes de terre frites, au nougat de Montélimar, et il me revenait, au fond de mon vieux gosier, une saveur lointaine de pain d’épice.

Après les trompettes surgirent d’autres instruments de fanfare, plus savants, ceux-là. Certains donnent quatre notes, accord parfait, sur lesquels du premier coup mes artistes se mettront à jouer des airs de clairon.

La troupe suit généralement la musique. Elle m’apparut sous forme de robustes soldats en carton pâte, habillés de bleu profond, de jaune intense et de rouge vif, vigoureusement campés sur des pieds démesurés : cuirassiers à mine rébarbative, chasseurs à moustaches audacieuses qui tiennent leurs deux talons énergiquement rejoints suivant les principes. Nous allons pouvoir jouer aux soldats! Oh! grands dieux! les luttes homériques et les savantes batailles d’autrefois! Quels massacres! quelles hécatombes dans les deux armées couchées par terre en quelques minutes sous la mitraille de petits pois achetés tout exprès à l’épicerie d’en face! Pour faire contraste à ces pensers guerriers se présentent deux poupées aux yeux bleu pâle et aux robes blanches. Elles ont été soigneusement tamponnées d’images d’Epinal. C’est instructif et pratique. En dira du mal qui voudra, de ces célèbres images, mais vraiment c’est manquer à toutes les lois de la reconnaissance que de les dénigrer. Que de joyeux moments n’avons-nous pas tous passés en leur compagnie !

Certain professeur de littérature, homme fort ingénieux, qui avait inventé les trottoirs roulants bien avant l’Exposition de 1900, et qui enseignait le grec au moyen de cadrans à sonneries- électriques, n’avait rien trouvé de mieux pour inculquer les principes de la narration à ses élèves que les images d’Epinal. « La narration, leur disait-il, est une suite de tableaux. » Et il développait ce thème avec images d’Epinal à l’appui, ce qui ne laissait pas que de produire des fruits sensibles à l’examen du baccalauréat. La méthode, n’étant pas brevetée, est encore à la disposition de tout le monde.

Et les merveilles sortaient toujours! Des éventails japonais, des albums, tout un stock d’images pieuses dont plusieurs me révèlent les noms de petites bienfaitrices.

Telle a fait généreusement le sacrifice de son miroir maroquiné en faveur d’une petite Malgache qui, pas plus quelle évidemment, ne songera à s’y mirer par coquetterie.

Le Journal de la Poupée modèle va nous offrir des exercices de découpures très intéressants; les gravures du Noël vont tapisser mes murailles nues. Les statuettes de Notre-Dame seront les récompenses des grands jours, les lanternes vénitiennes vont nous permettre des illuminations absolument inédites pour la contrée. J’ai maintenant plus de porte-monnaie que de pièces de cent sous, mais si je ne trouve pas de

quoi les remplir, je saurai où les placer, et telle ou telle de mes princesses à lamba rose sera enchantée d’y loger ses cinquante centimes d’économies trimestrielles.

Que d’heureux nous allons faire avec cette caisse! Et faire des heureux, c’est faire ici doublement l’œuvre du bon Dieu, car d’abord l’aumône du bonheur est une aumône assez rare en ce bas monde; ensuite et surtout, j’espère par elle attirer peu à peu:, une foule de petites âmes, encore récalcitrantes, dans l’école catholique de Talata.

Ce pauvre Talata, qui ne compte, guère que 3 à 400 habitants, n’est-il pas affligé de quatre écoles : officielle, anglaise, norvégienne et catholique! C’est au moins deux de trop. Jusqu’ici les Anglais tenaient le haut du pavé. Il n’en est déjà plus ainsi. Ma petite classe inférieure est passée de i5 à 60 enfants, ce qui, avec le pensionnat, nous porte à près de 100 élèves.

Mes petits voisins hérétiques grillent de venir contempler toutes nos merveilles. Les parents les retiennent encore. Aidez-nous si bien et surtout priez tant pour eux, qu’ils finissent par emporter d’assaut la permission qu’on leur refuse. Ce jour-là vos jouets et plus encore les sacrifices que vous avez faits en nous les envoyant, auront porté leurs fruits.

3i mars.

Les derniers jours de mars ont été employés à pousser une reconnaissance dans l’est. Le point terminus de ces chevauchées devait être Fenoarivo. L’aborder n’est pas facile. Parmi les obstacles à franchir dans nos excursions, les uns sont extrêmement désagréables mais surmontables, les autres sont plutôt réjouissants et pittoresques, d’autres sont hygiéniques, mais il en est enfin qui vous rendent d’un perplexe à faire reculer les plus audacieux.

Parmi les désagréables, comptons d’abord les embourbements et les enlisements dans les rizières. Pas de passage, sinon sur une étroite chaussée de terre glaise : le cheval perd pied, glisse à droite ou à gauche et s’enfonce dans une boue gluante. C’est désagréable, mais on en sort.

Parmi les situations pittoresques, signalons les ascensions à 5o degrés, les descentes à pic, les passages à gué faciles, les passages en pirogue, les transbordements à dos d’homme. Ce sont ces situations qu’on photographie et qu’on aime à envoyer à ses amis. Rien d’effrayant dans le tableau : de la fraîcheur, de la verdure, de l’inattendu et du poétique.

Hygiéniques, les bains par en haut et par en bas : deux heures de pluie ou un plongeon ; kneippage à dose variée, douche à jets multiples servie abondamment par les grands arrosoirs du bon Dieu. Il y a à

DIFFICULTÉS ET JOIES. 193

prendre des précautions pour ne pas se refroidir, mais au fond, cela remplace tous les établissements hydrothérapiques du monde civilisé.

Enfin certains obstacles sont presque infranchissables, non pas tant pour l’homme que pour le cheval, qui risque d’y laisser une partie de son épiderme, comme les ponts en déconfiture, ou les petits cours d’eau encaissés entre des rochers. Mettez-vous pour un instant à la place de ma monture et plantez-vous avec elle sur le bord escarpé d’une jolie rivière qui susurre doucement deux mètres plus bas sur un lit de cailloux, puis demandez-vous comment vous pourrez faire pour passer sur l’autre rive, de même structure, mais située à 3 ou 4 mètres de là. Si nous sortions d’un cirque, mon cheval et moi, nous aurions quelques chances d’aboutir, mais notre éducation commune n’a pas été poussée jusqu’à la voltige. J’entends l’objection : « Faites un crochet! passez à droite ou à gauche. » O Européens à illusions! vous en êtes encore à la définition de la ligne droite qui dit qu’elle est le plus court chemin d’un point à un autre, supposant par conséquent qu’il existe une foule de chemins moins courts, mais praticables. Ici la ligne droite, c’est souvent l 'unique chemin d’un point à un autre, à condition qu’il y ait un pont.

Chez vous, Européens gâtés par l’abondance des commodités, si on coupe la route nationale, vous prenez la départementale, ou la vicinale. Nous n’en sommes pas là. En fait de route, nous ne connaissons guère que le sentier zigzagant, rocailleux, glissant, raviné.

Comment on sort de là? J’oserai dire que je l’ignore, tout en en étant sorti plusieurs fois. Voici pourtant quelques petites explications du mystère.

En certains cas, on quitte son cheval et on le livre à l’inspiration malgache de ses compagnons. Eux et lui pataugent dans toutes les fondrières et réapparaissent plus loin crottés comme des barbets. Pendant ce temps le cavalier se déchausse, se .^trousse, dégringole, saute de galet en galet, opère un rétablissement sur l’autre bord, se décrotte, se rechausse et reprend sa route sur son cheval constellé ou marbré de terre glaise.

D’autres fois, à mi-côte, on aperçoit un renflement de terrain. Les éperons fonctionnent. Trésor , après cinq ou six reculades, cède à la violence et se laisse glisser sur le promontoire. Le point d’appui est trouvé, et, comme disait Archimède : « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde. »

Sur l’autre rive, on a quelque chance de trouver un côté plus abordable. On livre l’assaut. Trésor se pique au jeu, bondit comme un cerf, et d’un coup de reins se hisse sur une arête qui tient bon (comme le pont de Jules Verne dans le Tour du monde ) autant de secondes qu’il faut

PRO APÛSTOLIS TU RNHOUT

pour le passage du train. Si l’assaut manque, on prend un bain et, n’ayant plus rien à perdre, on met pied « à l’eau » pour extirper son destrier du bas-fond où il risque de s’enliser.

Nous voilà loin de Fenoarivo. — Pas du tout; car le chemin de Fenoarivo a le pittoresque avantage d’offrir deux de ces situations émouvantes, je veux dire d’être coupé de deux petits ruisseaux.

Heureusement les eaux étaient basses. On passa d’après la première méthode : Trésor d’un côté, moi de l'autre, sans gymnastique. Je trouvai les chrétiens rassemblés autour de la petite chapelle. Les enfants s’avancent à ma rencontre, le bataillon sacré des chefs de famille se tient massé en arrière. Pourquoi pas à l’intérieur de la chapelle? Parce que le toit y est descendu tout entier d’une façon peu banale et occupe toute la nef. C’est l’arête faîtière qui s’est rompue juste au milieu et le toit, divisé en quatre parties égales, constitue maintenant une pyramide quadrangulaire renversée, quelque chose comme un entonnoir de pluviomètre.

Tout en répondant aussi aimablement que possible aux saluts de mes chrétiens, je songe mélancoliquement aux conséquences inattendues de cette transformation. Nous serons donc encore obligés d’avoir recours aux crédits supplémentaires!

Aussitôt se tient un kabary, et c’est un chef de 5oo qui ouvre les écluses oratoires. Il parle, il parle et s’écoute beaucoup plus que je ne l’écoute moi-même. En style plus concis, je pose les deux problèmes à résoudre :

i° Voulez-vous que l’on reconstruise le poste et quel secours apporterez-vous à cette construction?

2° Faut-il le déplacer et où le transférer?

A la première question on répond après délibération : que les temps sont durs, que le gouvernement demande de l’argent, que... que... enfin que tout au plus sur 12,000 briques on peut s’engager à en fournir 1,000! C’est toujours l’orateur de la bande qui me sert ces roucoulades. Le zèle de la maison de Dieu ne le brûle guère. Il semble ne tenir à l’église que pour la parade. En présence de pareilles dispositions, je crus devoir interrompre : « Tout cela, dis-je, est connu, on sait que chez les Betsiléos il n’y a pas beaucoup d’argent. Mais je ne demande pas un sou. Voici simplement mes propositions :

i° Vous vous chargerez du nivellement du terrain.

2° Sur 12,000 briques vous en fournirez 6,000.

3° Les élèves apporteront le chaume pour le toit. »

Ce chiffre de 6,000 briques souleva les protestations de notre Détnosthène. O11 se retire de l’Ag'ornpour délibérer. Le maître d’école et un bon

ig5

chrétien du nom de Joseph restaient à mes côtés. « Allez vite, leur dis-je, prendre part au conseil et sachez que c’est à vous que revient le rôle de diriger la discussion. Dites à ces discoureurs que c’est à prendre ou à laisser et que le traité ne peut être conclu qu’aux conditions énoncées. » On comprit et on revint bien vite me dire que c’était réglé.

La bonne entente ainsi établie, on se leva pour choisir le nouvel emplacement, simple dérangement de quelques mètres, dans le but de mettre la construction à l’abri du terrible vent d’est.

Et là-dessus, retour à Talata. Le déjeuner du matin était depuis longtemps en pleine banqueroute.

12 avril.

Je viens de découvrir les œufs à la coque et j’ai trouvé que ma découverte était merveilleuse. Ce genre de coction est pratique, sain, peu coûteux, admirablement proportionné à ma science culinaire, et aura l’immense avantage de me soustraire de temps à autre à toutes les fricassées graisseuses où se complaît la paresse de mes marmitons.

Vous allez me trouver délicat. Mon Dieu, peut-être. Si je vous parle de ces détails, c’est pour vous montrer comment peu à peu le missionnaire novice fabrique par morceaux sa petite expérience. Au commencement on dit : « Le dîner, le souper, détails secondaires, on s’en tirera toujours... comme dans les excursions passagères et pittoresques où l’on faisait sauter la queue de la poêle sur les dunes du pays boulonnais. » Illusion : ce qui est bien une fois en passant devient nuisible en se répétant.

« Qui veut voyager loin ménage sa monture. » Quant aux excitants, tous les docteurs, tous les colons sérieux vous diront unanimement : Sachez vous en passer. L’alcool peut être un excitant passager pour certains moments exceptionnels où il faut suppléer à la vie physique momentanément épuisée par une vie factice. Et pourtant, même dans ces cas désespérés, il vaudra encore mieux s’abstenir. Telle est l’opinion des hommes compétents, et les petites observations que j’ai pu faire autour de moi ne font que m’y confirmer.

Poursuivons ce chapitre hygiène.

Nous souffrons ici très souvent du froid et, chose remarquable, nous y sommes plus sensibles après un ou deux ans de séjour qu’aux premiers mois. Preuve nouvelle que tout est relatif en ce bas monde. Nous grelottons littéralement à certains matins ou certains soirs, et ces soirs et ces matins-là ne sont pas rares. Si le soleil donne au milieu du jour, il fait chaud, quelque jour que ce soit, d’un bout de l’année à l'autre; mais du

moins pour mon propre compte je n’ai jamais éprouvé sous l’influence de cette chaleur l’accablement et la prostration qui vous saisissent parfois en Europe. C’est fort, c’est brûlant, mais c’est franc. Qu’au contraire le soleil se cache, comme cela lui arrive pendant l’hiver, derrière un rideau de brume qui ne s’ouvre que par intervalles pour se refermer au plus vite, et nous voici dans un bain d’humidité froide et pénétrante. Cette fois, c’est la franchise qui manque absolument et ce temps-là ne ressemble en rien aux matinées claires ou aux soirées transparentes de vos mois de décembre où il gèle à pierre fendre. Il ne pleut pas, il ne gèle pas, il ne fait pas sombre, il ne fait pas clair : du gris, du terne, de la brune, du vent qui n’est ni ouragan, ni zéphir, et qui passe par saccades en poussant devant lui des nuées sans contours précis, sans commencement et sans fin, telle est la mauvaise saison au pays Betsiléo.

Aussi comprendrez-vous pourquoi il n’a jamais été question de revêtir la soutane blanche comme aux Indes. Le camail, le manteau pendant le jour, les couvertures de laine pendant la nuit, sont en honneur tout comme en France.

14 avril.

J’aurais bien voulu inviter un des anciens missionnaires à donner la retraite de mes premiers communiants. Quatre-vingt-un, le gâteau en valait la peine. Malheureusement, mes voisins sont trop surchargés pour que je puisse décemment avoir recours à eux. Je m’en tire grâce à une association de bonnes volontés. Mes maîtres d’école se partagent avec moi la besogne et le bon Dieu supplée aux déficits involontaires.

Le règlement d’une retraite malgache ressemble à s’y méprendre à tous les règlements de retraites populaires. /

Et l’organisation matérielle? Oh! là, chacun a un peu sa ma dère de faire. Si nous étions riches, nous pourrions attirer le monde er r arnissant vivre et couvert; mais ne perdrait-on pas en pureté d’intention ce que l’on gagnerait en affluence? Plusieurs missionnaires ont une batterie de cuisine avec assiettes en fer battu et marmite en fonte. C’est l’idéal que je voudrais atteindre et que j’atteindrai si quelque bon chrétien de France ou d’ailleurs veut bien m’y aider. Faute de mieux, nous nous contentons jusqu’ici d’ustensiles en terre malgré l’inconvénient qu’ils ont d'être extrêmement fragiles et peu favorables à la propreté.

Donc, quand une retraite s’annonce, la première opération consiste à mobiliser dix grandes marmites en terre, une centaine de calebasses et une autre centaine de cuillères en bois. Ce point prévu, chacun de ces messieurs ou dames est prié d’apporter son riz et sa couchette, et chacun nous

DIFFICULTÉS ET JOIES

arrive avec un rouleau sur la tête et un paquet sous le bras. Le paquet, c’est un petit sac de toile qui contient les mesures de riz blanc nécessaires pour les sept ou huit repas, le rouleau c’est la natte qui, le soir venu, étendue sur la terre, tiendra lieu de sommier élastique, de matelas, de traversin, d’oreiller, de draps, de couverture et d’édredon. Toute l’ingéniosité de nos fabricants d’Europe n’a pas encore trouvé moyen de loger tant de commodités en un si petit volume.

Il est fort édifiant de voir les retraitants rester dans l’église après le sermon et continuer tranquillement à réciter leur Rosaire. Pour les occuper agréablement. je laisse exposées les images déjà expliquées. Ils regardent et ils admirent : cela fait passer le temps.

Vous dirai-je qu’aux instructions ils écoutent de leurs deux oreilles? C’est- possible! c’est probable! mais sur ce point-là, personne n’est en droit de rien affirmer. Un de nos vieux chrétiens, très expérimenté, disait un jour à un missionnaire : « Mon Père, ne vous y trompez pas, nous autres Malgaches, quand on nous parle, nous avons l’air d’écouter et la plupart du temps nous n’entendons même pas ce que l’on dit. » A voir leur attitude, leurs yeux arrondis, leur tête dressée dans la direction de l’orateur, leur bouche ouverte, on dirait qu’ils boivent les paroles. Voilà qui égare les nouveaux missionnaires; ils prêchent avec d’autant plus d’entrain qu’ils se croient écoutés et compris. Illusion. Les auditeurs n’ont pas saisi un traître mot, mais ils ont le don (qui manque si souvent aux acteurs muets sur la scène) d’avoir l’air de s’intéresser étrangement à ce que l’on dit.

8 mai.

Ce semestre qui finit s’est épanoui, comme il convient en terrain scolaire, dans une magnifique floraison d’examens. Le lundi de Pâques étaient convoqués tous les savants de la banlieue, c’est-à-dire tous ceux qui pouvaient prétendre à la première mention honorable « sait lire ». Les deux autres « écrire et compter », viendront ensuite. Il s’en présenta 270 environ; quatre ou cinq seulement furent éliminés; 265 (chiffre exact) furent donc déclarés digne de récompense.

Oh! que d’heureux vous avez faits ce soir-là vous tous qui m’avez envoyé billes, images, chapelets, jouets et même poupées! Les gros lots des lecteurs insignes furent, il est vrai, des lambas et des vêtements (et pourquoi ne pas l’avouer en passant? une petite provision de coupons d’indiennes ou étoffes légères pour habits ou robes seraient un trésor en ces circonstances); mais la majorité des lauréats vint puiser à belles mains noires, suivant son attrait, qui une gravure, qui un chapelet, qui une

trompette, qui une médaille, qui un crayon, qui un dé, un petit nécessaire à coudre, etc. — On en parlera longtemps sous le chaume, et je crois bien que dans tous les hameaux des environs, dans toutes les cases, autour de la marmite où mijotait le riz, on s'est longuement entretenu des émotions, des victoires et des surprises de cette grande journée. Quand on pense qu’il y avait même une poupée presque vivante, habillée de bleu, avec des yeux qui avaient tout à fait l’air de voir ! Elle fut tirée au sort et sa destinée qui l’avait fait naître en Belgique et de là descendre à Madagascar, l’entraîne encore plus au sud, au poste le plus méridional de mon district.

17 mai.

On félicitait un jour un prédicateur de ses sermons. Lui, dans sa modeste et naïve simplicité, de répondre aux éloges : « Mes sermons sont bien, c’est vrai, mais on ne sait pas ce qu’ils me coûtent. » En dirai-je autant de mon journal? Vous me dites qu’il vous intéresse : tant mieux! Surtout qu’il vous intéresse à mes petits Malgaches, ce sera beaucoup mieux et cela m’encouragera à continuer. Accordez-moi pourtant de divaguer de temps en temps et tâchez de vous figurer au milieu de quel labyrinthe d’occupations disparates je dois suivre le fil de mes idées sans cesse rompues.

Vous connaissez les « Serpents de Pharaon » : on allume un bout, et cela sort indéfiniment. Ainsi en esî-il de mes inspirations; mais que de fois, lorsque je veux l’allumer, je découvre qu’il ne me reste plus d’allumettes! Que de fois aussi on vient souffler dessus! Ne vous figurez pas par exemple que j’ai pu écrire ce préambule sans avoir été interrompu... Erreur profonde.

Voici un jeune et intéressant ménage que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam et qui vient me visiter avec l'intention très évidente de me causer le plus sensible plaisir. Le mari est maître à l’école officielle de Mahazony; la femme a été élevée chez les protestants. Soyons aimable! Elle désire le baptême : ce n’est pas le cas de se montrer bourru.

Ah! vous qui demandez où est la croix du missionnaire, dites-vous quelle est pour lui bien plus souvent dans les petites occasions de patience ou de privation que dans les actes d’héroïsme. On tombe à l’eau deux ou trois fois par an. Plusieurs se permettent des chutes de cheval jusqu’à six fois; mettons deux ou trois bons accès de fièvre ; dix ou douze gros ennuis dans les six mois; mais ce qui revient pour tous à cent, deux cents reprises dans l’espace de vingt-quatre heures et depuis le ier janvier jusqu’au 3i décembre, ce sont ces piqûres mordantes d’irritation trop justi-

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fiée au contact de ces pauvres natures à peine dégrossies... Si nous vouions que nos gens marchent, il faut les porter un pas sur deux ; si nous voulons qu’ils travaillent, il faut fournir les trois quarts de l’énergie nécessaire.

Ceci soit dit pour expliquer la confection à bâtons rompus de nos correspondances. De là à traiter le chapitre annoncé « des contradictions apparentes dans les lettres des missionnaires », il y a moins loin qu’on ne pourrait le croire.

La première explication en effet de certaines contradictions légères réside dans cette impossibilité où nous nous trouvons de méditer à loisir nos élucubrations épistolaires. Nous écrivons en plein feu de l’action ou sous la bise de la défaite; de là dans le style, dans les pensées, des différences inévitables de température ; on est froid ou on est chaud, et la plume s’en ressent.

Mais ce n’est pas de ces différences que je songe surtout à vous parler. Le lecteur sait facilement faire la part, dans un récit, de l’impression subie par l’auteur. ïl s’en plaint d’autant moins que généralement il la partage. Nos triomphes apostoliques sont aussi ses triomphes, puisqu’il y a contribué par ses aumônes; nos tristesses sont ses tristesses, car, enfant dévoué de l’Eglise, il ne peut que ressentir vivement ses échecs.

Ce qu’il s’explique moins et ce qui peut-être en quelques-uns suscite une inconsciente pensée de méfiance, ce sont, dans l’énumération des progrès obtenus, des chiffres peu concordants ; dans l’exposé des besoins, des appréciations pécuniaires en désaccord avec les appréciations d’autres missionnaires ; dans les descriptions du pays, des tableaux formant contraste avec des tableaux venant d’autre main; des dires contradictoires sur le climat, sur les habitants, sur les dispositions du peuple vis-à-vis de la foi; des recensements scolaires présentant des hausses et des baisses formidables d’une année à l’autre; des devis de constructions variant pour une même œuvre de plusieurs centaines de francs, etc.

Là-dessus, il m’a semblé utile de vous donner quelques explications, et sans rédiger un traité en règle, de procéder par ordre d’idées difïérentes.

i° Le pays, sa fertilité, son climat, sa population.

Tout le monde le répète : Madagascar est la terre des contradictions, et les philosophes allemands y découvriraient réalisée, l’identité du oui et du non, du moi et du non-moi.

Noirs, les habitants? — Oui et non. Il y a toutes les teintes, et le Hova approche quelquefois du blanc ou du jaune.

Sauvages? — Oui et non. Ils s’assimilent très vite certains dehors de la civilisation, mais continuent en trop grand nombre à se livrer aux superstitions et aux horreurs inséparables de ces superstitions.

Disposés à se faire chrétiens? — Oui et non. Oui, s’il y a quelqu’un pour s’occuper d’eux sérieusement. Non, si l’on ne peut les instruire et les mener. Oui, pour certains districts. Non, pour d’autres. Oui, dans certains pays non évangélisés et qui nous appellent. Non. Dans d’autres J déjà blasés par l’influence athée ou protestante et où les conversions ne se produisent qu’individuellement.

Rappelez-vous d’ailleurs d’une façon générale que Madagascar est pins étendu en superficie que la France et la Belgique ensemble, que la partie déjà évangélisée, la plus peuplée sans doute, est relativement restreinte, que même dans cette étroite portion du champ moissonné les mauvaises herbes du paganisme occupent la plus grande place. A distance les illusions peuvent être énormes.

De la lecture de certains comptes-rendus, quelques-uns n’ont-ils pas conclu que le paganisme n’existait plus dans la grande lie ? Or, la réalité, c’est que le dixième environ de la population, — 3 ou 400.000 sur 3.000.000, — est chrétien, catholique ou protestant.

Madagascar comprend : des latitudes et des altitudes différentes ; des peuples absolument opposés de caractères; des territoires entièrement différents de climat, de fertilité, de cultures, de productions; Et dans un même peuple, dans une même contrée, à quelques lieues de distance, des variétés de mœurs, d’usages, de travaux, de température absolument surprenantes.

Ainsi, Madagascar est dans la région des tropiques, et pourtant nous avons souvent bien froid sur les hauts plateaux. En bas, sur la côte, palmiers et cocotiers, toute la végétation de la zone torride s’en donne à cœur-joie de s’épanouir et de fructifier; plus haut, ils végètent ou n’existent pas.

Le Hova est marchand avant tout, industrieux, actif et entreprenant; le Betsiléo n’entend rien au commerce; il est docile, souple et simple, mais manque totalement d’initiative. Autres les Tanales, leurs voisins de l’Est, autres les Bares du Sud, autres les musulmans de la côte ouest.

Que n’a-t-on pas dit sur le café? Le café ne produit rien à Madagascar; pas d’avenir, disent les uns. — Le café réussit merveilleusement : richesse assurée à brève échéance, proclament les autres. — En France»

DIFFICULTÉS ET JOIES

les deux contradictoires se rencontrent au point d’intersection du lecteur et celui-ci oublie qu’il a affaire, non à une ligne unique, mais à deux lignes qui s’écartent indéfiniment à la base. — Le café réussit-il? — Oui, ici; non, là-bas. Oui, en telle terre, à telle exposition, dans telle condition de température et d’humidité, etc.; non, s’il est mal exposé et dans un terrain médiocre.

A Tandrokazo, la vigne fait merveille; elle est nulle à cent mètres de là.

A Talata, du haut de mon observatoire, je vois passer quantité d’orages venant de l’ouest et qui s’en vont s’égarer dans le nord ou dans le sud; et Fianarantsoa pourra écrire : orages, foudre, grêle; tandis que Talata chantera : ciel bleu, lumière, soleil, calme et béatitude.

Je pourrais multiplier à l’infini ces exemples. Or, le missionnaire écrit d’où il est, avec le temps qu’il a, et n’a pas à sa disposition la poste et le télégraphe pour lui dire le temps qu’il fait ailleurs.

En voilà assez, je pense. Que nos lecteurs acceptent donc la plupart de nos récits pour ce qu’ils sont, des récits personnels et locaux dont sans doute on peut tirer quelques Conclusions générales, quelques aperçus sur la situation d'ensemble de la mission, mais dont on appliquerait à tort tous les détails à tous et à chacun.

2° Pour les œuvres, de même qu’il y a des différenciations étranges d’un lieu à l’autre, de même il se présente des antinomies bizarres d’une année à une autre, quelquefois d’un jour à l’autre.

D’abord un petit chapitre d’histoire : Après la deuxième guerre et la conquête de File, nos Malgaches avaient fait leur petit raisonnement : « Les Français sont catholiques; si nous voulons les contenter, devenons catholiques. » Et quantité de protestants, de païens, de réclamer instruction, médailles, chapelets; de s’entasser dans les églises devenues trop étroites; les uns d’ailleurs de bonne foi parce qu’ils se sentaient délivrés de l’influence protestante; la plupart par pure politique. On se chargea bientôt de les détromper. Le gouvernement s’afficha neutre, l’illusion s’évanouit et quantité de pseudo-catéchumènes retournèrent à leurs temples ou à leurs idoles. On conserve cependant de cette époque d’excellentes recrues.

Qui transporterait en ces temps-ci les narrations des conquêtes de ce temps-là, tomberait dans un anachronisme monumental. Qui rapprocherait la statistique de ces années-là avec les nôtres, croirait à une reculade alors qu’au fond la Mission n’a jamais cessé de progresser.

Entre le total des écoles à telle date et le total des mêmes écoles à

telle autre date, on constate un écart négatif très sérieux. S’est-on livré à une fantaisie de recensement dans un cas ou dans l’autre? Point du tout. Il est simplement venu un beau matin à l’adresse de ces Messieurs du gouvernement, un petit billet les invitant à racoler tous les enfants et à leur imposer l’assistance à la classe. Les hameaux se vident comme par enchantement ; un seul enfant garde les bœufs là où la veille il y en avait dix; les écoles se remplissent. Un peu plus tard, deuxième billet ou simplement silence pendant plusieurs mois : le zèle forcé se refroidit, les écoles se vident. Tout dernièrement nous recevions une nouvelle décision. Tous les grands élèves doivent travailler ; défense leur est intimée d’étudier à partir de i3 ou 14 ans. Et la conséquence immédiate, c’est qu’Ici 7 ou 8, là-bas 10 et 20 enfants cessent tout à coup de fréquenter l’école. Multipliez cette soustraction subite par 100, 5oo ou 1.000 postes, et le malheureux écart se trouvera plus que justifié.

Autre fait significatif : Madagascar est devenue terre de chercheurs d’or. Que l’un de ces Messieurs vienne s’installer aux environs d’un poste, rafle générale de tous les travailleurs grands et petits. On transporte ses pénates en masse auprès de la mine, et trop souvent adieu la fréquentation de l’église désormais trop éloignée.

Ajoutez l’instabilité des domiciles et la facilité prodigieuse qu’a le Malgache de se déplacer. De là des hausses subites, qui provoquent des baisses en d’autres endroits.

Des statistiques scolaires passons aux appréciations différentes sur le prix de revient des matériaux, et ici encore nous nous retrouvons en face d’anomalies singulières. Exemple vécu. Des bois qui reviennent à six ou huit sous aux environs de la forêt, ont été jusqu’à me coûter plus d’un franc. Actuellement je les paie encore o fr. 60, non compris le transport jusqu’à Talata. Sur ce point, je suis l’un des plus mal partagés. Dans les pays où les briques cuites sont en fréquent usage, où les fours sont installés et les cuiseurs expérimentés, le mille sera coté 10, 12, au plus i5 francs. On me demande Ici 25 francs, Je n’ai pu réduire la dépense qu’en prenant à mon compte la fabrication. Ici, on a 3. 000 briques crues pour 5 francs; là, 2.000 seulement pour le même prix; ici le salaire des hommes est de dix sous ; là, de six ; ailleurs, de huit. Ici, zèle extraordinaire et appoint considérable apporté par les chrétiens; là, indifférence à peu près complète; ici, 5o.ooo briques offertes gratis pro Deo, là un maître d’école se fait payer jusqu’à la dernière obole le peu de travail qu’on lui a demandé.

Mais j’en ai déjà trop dit et peut-être plusieurs trouveront-ils que je me suis amusé un peu longtemps à enfoncer des portes ouvertes.

DIFFICULTES ET JOIES

5 juin.

je vous ai déjà décrit, trop souvent peut-être, les beautés et les merveilles de nos soirées tropicales. Des couchers de soleil, je vous en ai déjà servi plusieurs, mais les matins clairs, les 'levers de soleil, les aurores, vous en ai-je déjà parlé? Ne les ai-je plutôt traitées de maussades, de froides, de brumeuses et d’embrouillardées? Les observations de mes dernières sorties ne sont point faites pour changer la résultante de mes impressions : les soirées sont ici généralement plus belles que les matinées, les crépuscules plus vivants, plus suavement lumineux que les aurores.

Dernièrement, un samedi vers les cinq heures du soir, je m’embarquais sur Trésor pour Maneva où devait se tenir la réunion générale du lendemain. A cette époque de l’année et à cette heure-là, le soleil commence déjà à s’incliner profondément vers la grande montagne qui échancre l’occident. Je descendais pacifiquement l’avenue qui mène de l’église au village. Le bruit des truelles actives de mes maçons égalisant les assises de briques, se taisait peu à peu dans l’éloignement. Les Talatains sur le pas des portes devisaient joyeusement, les enfants formant groupe, accroupis, debout, jouaient aux billes avec entrain et de temps en temps du sein des bandes remuantes, s’échappaient des rires et des éclats de voix. Çà et là des caravanes attardées s’arrêtaient pour prendre gîte et déposaient leurs fardeaux sur le seuil hospitalier, dans le pêle-mêle accoutumé en ce pays. Quelques femmes se dirigeaient vers les fontaines pour prendre l’eau nécessaire au repas du soir. Portant gracieusement leurs cruches sur la tête, elles semblaient glisser doucement le long des pentes verdoyantes et laissaient onduler au gré de la brise les plis sinueux de leur longue robe flottante. La chaleur du jour était tombée : chacun se sentait revivre. Je passais rapidement, répondant aux saints de tous. Bientôt nous étions dans la campagne, prenant franchement la direction de l’Est.

Derrière nous, les clartés éblouissantes du soleil s’adoucissaient de plus en plus dans les légèretés bleuâtres de buées imprécises et de vapeurs transparentes. Les montagnes, les rochers placés dans un faux jour, se découpaient vivement en silhouettes noires. Les arêtes gagnaient en netteté de profil ce que les bases et les flancs perdaiént en reliefs et en détails. Plus le jour baissait, plus les versants s’obscurcissaient, plus aussi s’accentuait l’intensité des dentelures du sommet mises en opposition violente sur un fond clair.

Devant nous, à l’orient, se produisait un (phénomène assez curieux. Tandis qu’au-dessus de nos têtes les clartés du couchant s’amortissaient et se diffusaient au point de s’éteindre dans le bleu vague du firmament, elles se précisaient et semblaient se refléter tout entières sur l’orient de l’horizon et donnaient à s’y méprendre l’illusion d’une seconde aurore. Et quelle richesse de couleurs! Là-bas une blancheur encore éclatante illuminée de rayons d’or et allant s’adoucissant progressivement en teintes de topaze et d’émeraude, ici toutes les variétés de violet, toutes les gammes des nuances mauves ou roses.

Au sud, une longue bande de nuées couleur d’encre forme un archipel mouvant à l’aspect sans cesse renouvelé. D’autres nues plus sombres encore rappellent le teint gris et inégal d’un dessin au crayon mal estompé. Autour de nous la terre quitte ses teintes chaudes du jour pour revêtir les tons mornes et indécis du soir. Seuls se détachent encore le long rouleau blafard de la route desséchée et les blanches saillies des rocs dépouillés de verdure. Tout est calme. Les bruits sont assourdis et pourtant le paysage est vivant. Ici, c’est un troupeau de bœufs qui en file indienne remonte paisiblement de la rizière où il a pâturé pendant la journée, à la fosse circulaire qui lui sert de refuge durant la nuit. Tout autour, deux ou trois bambins noirs à ceinture blanche s’agitent et circulent avec une véritable activité de chiens de berger. Plus loin, du fond d’un hameau s’échappe un long panache de fumée que la fraîcheur du crépuscüle retient abaissé vers la terre et qui glisse lentement sur la plaine. Là-bas, c’est une petite lumière à allure de feu-follet qui circule derrière un buisson où se cache sans doute quelque cabane. Sur la route, tantôt un passant qui se détourne à notre rencontre pour nous livrer passage sur l’étroit sentier, tantôt quelque gentille alouette au ventre gris clair, qui s’en vient voleter ou trottiner devant nous à la distance de quelques pas, repart à notre approche pour aller se reposer un peu plus loin et continue indéfiniment son joyeux manège.

Aux environs de Maneva, sur un sommet solitaire, auprès de vieux tombeaux carrés et moussus et d’une grande pierre droite dressée au milieu des herbes qui l’assiègent, dans un paysage rendu de plus en plus fantastique par l’obscurité croissante, un vieil arbre tourmenté s’échappe d’un tas de vieilles roches et tord en tous sens ses bras noueux presque dégarnis. On s’attend, en passant là, à voir surgir de terre la bande des djinns, des lutins ou des farfadets et à assister à la ronde folle des petits génies Scandinaves ou des démons nains des contes de Bretagne. Quelle jolie place pour un sabbat, quel splendide décor pour une évocation de sorcières !

DIFFICULTÉS ET JOIES

Quand nous parvenons au but, en bas la nuit est presque venue, en haut les étoiles sont presque toutes allumées sur les grandes avenues du firmament, les arbres du jardin à peine distincts apparaissent comme des taches d’ombre veloutée de profondeur étrange !

Une heure après, pour compléter la poésie de cette soirée si calme et si belle, sous un ciel étincelant de perles scintillantes, dans la demitransparence d’une nuit sans lune, s’élèvent du sein d’un hameau voisin les voix limpides de deux flûtes champêtres. Leurs modulations à deux parties rapides et argentines, leurs notes Anales plus traînantes, plus mélancoliques, s’unissent délicieusement aux derniers soupirs de la brise qui dans le feuillage frissonnant murmure paisiblement les dernières harmonies de la An d’un beau jour.

Les fraîcheurs du matin sont moins agréables. Jugez-en. A quelques jours de là, de bon matin, je me rendais à Andakana. La distance est minime, néanmoins je trouvai moyen en moins d’un quart d'heure d'être abondamment trempé sur toute la moitié inférieure de mon individu. A cette époque, en eflet, la pluie vient par en bas. Les herbes en pleine maturité ont atteint des hauteurs respectables, et de plus elles ont envahi, ou peu s’en faut, le sentier resserré où Trésor et moi nous devons circuler. La rosée abondante déposée sur elles par les épais brouillards du matin incline à peine leur robuste tige. Aussi, à mesure que j’avance, suis-je fouetté, aspergé, goupiilonné de la belle façon. Il ne faut pas dix mètres pour être ruisselant, il n’en faut pas vingt pour être imbibé malgré bottes et guêtres. Joignez-y, comme c’est coutume pendant ces mois de l’année, un petit vent des plus réfrigérants, des buées énormes de vapeurs froides, de brouillards intenses qui vous enveloppent sans cesse, arrêtant la vue et restreignant les horizons, et vous avouerez qu’un pareil ensemble ne prête guère à l’inspiration. EnAn, les matinées sont ou trop froides ou trop brusquement chaudes. Dès que le soleil donne, il brûle ; dès qu’il se montre, il éclaire d’une façon éblouissante : bref, il manque à nos matins les nuances, les teintes pâles, l’air tiède, toutes ces demi choses où se complaisent le rêve et la poésie.

10 juillet.

Les Anglais chercheurs d’or s’abattent sur le pays. On dit que nous sommes riches à milliards. A cette perspective de mines, je vois de très grosses et désolantes conséquences. Combien de nos pauvres Betsiléos vont aller s’agenouiller au pied du veau israôlitel Et puis, conséquences économiques pas économiques du tout : les transports, la vie, les denrées, les salaires, tout va augmenter. Je remercierai le bon Dieu si je puis

finir mes travaux cette année, car qui sait ce qui nous attend l’année prochaine?

v 1 1 juillet.

J’ai connu jadis certain professeur de philosophie, l’amabilité en personne, le zèle pour l’étude incarné, que l’on rencontrait armé perpétuellement d’un livre tout nouveau et d’un coupe-papier très ancien, et que ses longues méditations transcendentales avaient disposé légèrement à la rêverie, à l’obésité et à l’essoufflement. Oh ! rien d’exagéré en ces trois points! Lorsque, après une promenade, nous remontions la côte qui nous ramenait au logis, il éprouvait de temps à autre le besoin de faire une pause. Une bataille de toutous, la rencontre d’une laitière sur son âne, les zigzags d’une carriole chargée, les ébats de moineaux picorant sur la route, les pleurs ou les jeux d’un bébé, tout lui en fournissait le prétexte. Mais comme il ne voulait pas avoir l’air d’obéir simplement aux infirmités de la nature, il s’écriait en s’arrêtant : « Regardez donc la jolie scène! » Et ses sourcils touffus s’éclairaient joyeusement, sous ses lunettes, du reflet d’un bon sourire.

Quelles exclamations et... quelle halte, s’il avait vu hier mes trente moutards procéder vers les cinq heures du soir à leurs ablutions désormais quotidiennes et règlementaires ! Ceci est en effet un point nouveau et à jamais fixé sur l’ordre du jour : A l’exemple des marabouts et autres disciples du Prophète, nos bambins seront tenus de s’asperger abondamment de la tête aux pieds pendant un demi-quart d’heure0 Exiger un lavage sérieux le matin, il n’y faut pas songer à cette époque de l’année : l’eau est rare en haut de la colline, et les brouillards du matin sont si pénétrants que tout ce que l’on peut exiger de son monde, c’est qu’il ne s’attarde pas trop dans la natte où il s’est enroulé la nuit pour avoir moins froid. Une douche à cette heure-là enfanterait bronchites sur bronchites.

Pourtant, si l’on ne se lave pas, on n’est pas propre ; si l’on n’est pas propre, on attrape la gale; si l’on a la gale, on devient propre à rien. En vertu du principe célèbre : Mieux vaut tard que jamais, je pensai donc qu’il valait mieux après tout se laver le soir que de ne pas se laver du tout, et le moment choisi fut le dernier quart d’heure des travaux de l’après-midi. Nous avons inauguré hier cet exercice. Lambas et akanjos (tuniques) sont enlevés en un tour de main, et voilà toute la bande en caleçon qui s’en donne à cœur-joie d’aspersions réitérées. Les torses bronzés ruissellent et miroitent au soleil. Les cheveux crépus se rabattent un instant sous le jet liquide pour en ressortir bientôt, grâce aux frictions

énergiques, plus embrousaillés qu’auparavant. Je circule de groupe en groupe. « Frottez, frottez dur, il en restera toujours quelque chose. Attrapez-moi une poignée d’herbe sèche et brossez ferme... » Si j’en vois un mal débarbouillé, je vais chercher l’étrille de messire Trésor... et l’on brosse, et l’on racle, et l’on gratte, et l’on frotte... Tels, dirait le bon Homère, une bande de canards après des ébats joyeux lissant et peignant leurs plumes.

« Est-ce fini? Oui. Eh bien! en avant, pas gymnastique pendant 3oo mètres jusqu’à la maison. Attention à la réaction. Vous devez avoir chaud et très chaud en arrivant. Compris? »

Quant au pauvre malheureux qui s’est déjà laissé prendre par la gale, et qui a été l’occasion de cette institution hydrothérapique, il a été invité à se laver, à se soigner et à se passer de dîner, en vertu d’un syllogisme inattaquable : Qui ne travaille pas n’a pas besoin de dîner; or qui a la gale ne travaille pas; donc qui a la gale n’a pas besoin de dîner.

Dites après cela que Talata ne donne pas une éducation complète et pratique.

Grâce à Dieu, l’esprit des enfants est excellent et l’obéissance aussi parfaite que possible. La piété surtout gagne étonnamment.

Voici un type des billets que je reçois :

Mon Révérend Père,

Nous vous demandons pardon de ce que nous avons fait autrefois : d’avoir pris des « ablètes » avant votre permission, nous venons aujourd’hui pour redemander de prendre des « ablètes » qui sont dans votre bassin, s’il vous plaît.

J’ai eu la cruauté de refuser... parce que j’ai presque vidé mon étang, les ablettes seraient trop faciles à prendre, et il faut en garder pour la graine.

17 juillet.

« Chante, ô déesse, disait Homère, les hauts faits de maître Achille, fils de Pélée. »

Comme il y a quelque trois mille ans que la Muse ressasse aux générations scolaires les exploits de l’enfant mortel de l’immortelle Thétis, je me permets de lui proposer le sujet d’une autre épopée intitulée : Un VOYAGE A SABOTSY.

Ce fut en effet toute une épopée que ce voyage. Rien n’y a manqué : le comique, le touchant, le tragique s’y sont coudoyés ou succédé avec

une intensité de vie et de couleur pas banale du tout. En trois jours et trois nuits, j’ai expérimenté personnellement les impressions de Robinson Crusoé, celles de Gulliver, du marquis de Carabas, du Petit Poucet et des naufragés de la Méduse.

Mais d’abord, pourquoi cette divagation à Sabotsy. chez le P. Desmidt? i° Parce que j’avais devant moi trois fois vingt-quatre heures de liberté, chose extraordinairement rare en ce pays. 2° Parce qu’il y avait une éternité que j’avais presque promis au P. Desmidt d’aller tirer quelques clichés de ses merveilles rocailleuses ou architecturales. 3° Parce que rien n’instruit comme de voir les autres à l’œuvre et sur place.

Muni de tous ces considérants, je présentai ma « demande d invitation » à l’excellent Père, une vieille connaissance, qui naturellement signa la requête, la parapha et l’approuva sur toute la ligne. Je me mis aussitôt en route.

Le temps était ce qu’il est presque habituellement le matin en ce mois de juillet. De la chaussée qui longe la rivière et que nous suivons pendant près d’une heure, impossible de rien distinguer sur la montagne. Les sommets et même les pentes sont noyés dans la brume. De larges et profondes nuées tristes courent presque à fleur de terre poussées, par un vent froid. Elles passent par bandes plus ou moins pressées et dans leurs intervalles de faibles rayons viennent à peine éclairer de reflets pâles les longues tiges desséchées de la brousse.

On en voit assez cependant pour constater que cette vallée à l’ouest de Fianarantsoa est fort peuplée. Les hameaux s’y serrent nombreux. Beaucoup de plantations et de jardins. Peu à peu, arbres, maisons, villages se raréfient et nous retrouvons la pure campagne Betsiléo, avec sa nudité, ses mamelons gris, ses rizières encore dépouillées; des chemins raboteux serpentant deci de là à la recherche de pentes moins abruptes et de passages moins scabreux.

Deux heures après, nous touchions le fond de la vallée ; les gorges se resserrent, le chemin devient encore plus tortillé et la montée commence rapide. L’air s’est presque dégagé de ses vapeurs, du moins dans les régions inférieures, et du haut de l’immense rocher que nous contournons nous apercevons Natao. La terre betsiléote se plisse en ondulations capricieuses d’où émergent de monstrueux pics aux aspects bizarres. Les précipices béants se creusent au nord à des hauteurs de plusieurs centaines de mètres, tandis qu’au sud se dresse la rugueuse muraille d'un roc puissant. Au loin, nous commençons à entrevoir les tranchées rouges de la nouvelle route qui doit conduire aux mines d’or.

Le marché d’Alakamisy.

Talata. Le marché.

DIFFICULTES ET JOIES

Une petite parenthèse sur ces mines d’or : c’est actuellement la grande affaire de Madagascar. Depuis assez longtemps des colons français s’étaient mis à la recherche du précieux métal. Quelques-uns avaient réussi, d’autres s’y étaient brûlé les ailes, mais personne n’avait songé à exploiter le sol mécaniquement et sur une grande échelle. Des ingénieurs anglais s’en vinrent un beau jour du Transvaal, sonder les richesses cachées de nos montagnes, et tout à coup le monde étonné apprit que notre chère colonie recélait dans ses entrailles des trésors féeriques. D’après ces ingénieurs anglais nous regorgions d’or, de diamants, de mille autres choses non moins précieuses. Le bruit prend d’autant plus de consistance qu'on les voit bientôt acheter piquets sur piquets à des prix exorbitants. On a parlé de millions. D’autre part, Mananjary ébahi voyait débarquer machines et rails Decauvilîe, perceuses à diamant, etc. Fianarantsoa même se voyait envahi d’une nuée d’Anglais. Réalité ou songe, les espérances sont colossales et ne sont dépassées que par les promesses. Le gouvernement prend la chose au sérieux puisqu’il a décidé aussitôt la création d’une nouvelle route spéciale déjà entreprise de Fianarantsoa à Sabotsy, qui plus tard sera prolongée jusqu’aux mines. Ordre a été donné de faciliter le recrutement des ouvriers et des mesures sont prises pour empêcher le plus petit accaparement de terrain. Aujourd’hui on dit que les espérances se confirment. L’exploitation serait installée en grand. L’or découvert se trouve, non plus dans les sables, mais dans les conglomérats. L’outillage mécanique doit donc remplacer le simple lavage pratiqué généralement jusqu’ici.

Si l’entreprise réussit, attendons-nous d’ici peu à voir ce petit coin de Madagascar se transformer subitement. Qui sait si de grandes villes ne vont point surgir instantanément sur la terre malgache? hélas! il est à craindre que la prospérité spirituelle ne soit vite en raison inverse des progrès matériels !

Fermons la parenthèse. La route nouvelle dans les parties achevées est fort bien, un peu étroite cependant.

Parvenus sur le bord opposé du plateau, nous descendons la longue pente qui doit nous amener au village de Sabotsy: On tourne en descendant, on descend en tournant, et après trente-six descentes et trente-six tours, nous nous trouvons dans une longue et magnifique vallée qui s’étend des deux côtés à perte de vue entre deux chaînes parallèles de montagnes. Sabotsy se cache dans un coin de verdure.

Le village, à vrai dire, n’est pas beau; les cases, au lieu d’être alignées le long de la route, sont entassées les unes sur les autres et ne sont

séparées que par des couloirs informes. Que l’un des toits vienne à flamber et tous y passeront instantanément.

Le P. Desmidt a dû agrandir son église. Il l’a fait d’une manière assez originale. Le chœur a été porté de l’est à l’ouest et au lieu de lui laisser les proportions assez étroites de la nef il a été dilaté d’une sorte de transept qui donne à l’église la forme d’un T.

L’école est un peu en arrière. A une petite distance, il sera facile de créer un jardin pour les élèves. Les plantations d’arbres sont déjà nombreuses.

Mais Sabotsy, malgré ses charmes, malgré sa bonne hospitalité, n’a pas le droit de me retenir.

La première halte du retour se fait à Isorana, à deux heures environ de Sabotsy. Isorana, entouré de sa plantation déjà considérable d’eucalyptus, se tient pittoresquement au pied d’un magnifique rocher. Gomme esthétique rocailleux, je n’ai encore rien vu de pareil ; c’est le rocher artistique aux marbrures puissantes et colorées.

Deux heures de zigzags au pied de la grande muraille rocheuse nous conduisent à Atsangy. Il est à peu près midi quand nous y arrivons. Trésor porte à son cou une dizaine de hérons décrochés le long de la route.

A Atsangy se trouve ce que le P. Royet appelle son château. C’est la merveille des merveilles en fait d’architecture, c’est clair, gentil, délicieux comme un nid d’oiseau et ça pose au pied d’un immense eucalyptus de dimensions majestueuses.

D’ Atsangy je m’enfonce dans les gorges qui prolongent la vallée et aboutissent à Ambohimalaza. Quelques hérons payèrent de leur vie leur témérité et vinrent compléter la blanche encolure de Trésor. A 4 heures, nous débouchions dans l’immense plaine de Domrémy.

Elle a bien changé depuis près de deux ans. Les arbres ont poussé, les allées se sont développées en splendides avenues à rendre jaloux Versailles. De tous côtés, des petits bois émergent au milieu des vignes, des rizières et des plantations de toute espèce. Sommes-nous à Madagascar? Oh! tout cet enchantement n’a pas surgi sous le simple coup de baguette d’une fée, c’est le fruit de trois ans de travaux ininterrompus, du dévouement sans arrêt comme sans découragement, de notre excellent F. Lehe. Dieu sait tout ce qu’il a fallu de patience, de constance et de sainte obstination pour arriver à pareil résultat. Encore quelques efforts, et il est à espérer que la mission trouvera ici une source de revenus.

Je faisais pacifiquement ces réflexions en suivant la grande route qui

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traverse la vallée. Le soir venait, mais tout était prévu : à 5 heures, je serais au pied de la montagne; à 5 heures 1/2, j’en franchirais le sommet; à 6 heures, je serais en pays connu et 7 heures évidemment sonneraient mon entrée au logis.

Tout ce programme ressemblait aux machines perfectionnées. Qu’un clou se détache, voilà la machine hors de service. C’était trop précis, trop mathématique, et à l’exemple de Philéas Fogg, j’aurais dû prévoir quelques aléas, naufrages ou explosions de chaudières.

Les aventures commencèrent au pied de la montagne dont nous nous préparions à « pratiquer l’ascension ». Pour suivre le nœud de l’action tragique qui va se dérouler dans les ombres de la nuit, un peu de géographie est nécessaire.

D’Ambohimalaza à Talata il y a deux chemins, l’un en haut de la montagne, l’autre en bas. Si le deuxième a moins d’escarpement, il est en revanche extrêmement fertile en casse-cous, tourbières, sauts de loup et absences de ponts. Je me résolus à prendre les hauteurs. La chaussée était étroite mais paraissait à l’état normal. Ce n’est pas la première que Trésor a franchie sans sourciller.

Mais l’honnête Trésor eut soudain une distraction lamentable, et on ne sait pourquoi, posa son pied sur un trou. L’effet fut désastreux pour l’équilibre qui se rompit subitement et mon pauvre Trésor se trouva tout à coup dans une affreuse tourbière. D’enfoncer jusqu’aux genoux ce fut l’affaire d’un instant. Les efforts qu’il fit pour se dégager l’enlisèrent davantage et je me trouvai à mon tour les deux pieds dans la marmelade. Je me résignai à soulager ma bête en pataugeant à son exemple. Trésor , dégagé de son cavalier, eut un bond sublime qui l’envoya... de l’autre côté de la chaussée, dans un marais encore plus liquide. J’étais en belle posture. Heureusement de braves gens d’un hameau voisin aperçurent notre détresse. Cinq ou six gaillards vigoureux nous arrivèrent. Le renfort n’était pas de trop pour extraire l’infortuné coursier de la boue épaisse où il s’était englué. On détacha la selle et le joli collier de hérons blancs, mais dans quel état ! ! ! On insinua à grand’peine sous le poitrail de la bête, la grosse corde qui sert ordinairement à l’attacher en pâture, et peu à peu, après l’avoir forcée à se coucher sur le flanc, nous arrivons à glisser la victime sur un plan incliné de boue grisâtre.

Ah ! Messieurs et Dames, quel figure sortit de là ! Quand je me retrouvai sur la rive vis-à-vis de cette tête badigeonnée de vase, de ce corps encuirassé de boue qui une heure auparavant était le fringant Trésor, quand je vis cette mine piteuse, je ne pus m’empêcher de lui rire au nez

et de lui adresser une apostrophe ironique, au grand ébahissement des gens et de Trésor lui-même.

Bref, nous allâmes de concert vers le ruisseau le plus voisin et l’on procéda, gens, bêtes et choses, à une toilette sommaire. La nuit venait. L’incident nous avait pris trois quarts d’heure et, détail qui compliquait singulièrement nos embarras, de l’est montait un épais brouillard qui allait nous voiler la lune sur laquelle nous avions droit de compter.

Nous reprîmes l'ascension interrompue. Vers les 6 heures, nous pouvions espérer arriver au point critique, au pied du grand roc d’Ambohitramanjaka.

Dans ces pays de montagnes, le jour tombe brusquement. A un moment donné, le soleil s’échancre sur le bord dentelé de quelque pic, bientôt il disparaît suivi d’une longue traînée rouge qui enflamme tout l’occident; en haut le ciel est encore de feu, mais en bas, c’est déjà la nuit. Notre infortune veut que nous parvenions à l’endroit difficile en même temps que le brouillard et l’obscurité du crépuscule. De grandes vapeurs blanches enveloppent complètement les sommets déjà estompés dans les reflets mourants du jour. De la masse énorme du rocher que nous côtoyons, rien n’est visible, rien ne se devine. Pourtant nous marchons toujours, car enfin à cinq cents mètres de là, nous devons trouver la route sûre qui nous mènera à Talata.

Cependant tout s’efface, le sentier lui-même devient incertain au milieu des végétations qui couronnent la montagne. Nous arrivons dans la région de l’ancienne ville abandonnée par les habitants, mais encore abondamment pourvue de fossés et d’épaisses broussailles enchevêtrées. Çà et là, on distingue des passages à peine frayés entre deux haies d’arbustes. Egarés par les traces et ayant perdu d’ailleurs tout point de repaire dans l’obscurité croissante de la nuit, nous laissons la vraie route pour nous embarrasser dans un dédale de chemins sans issue. Pendant plus d’une demi-heure nous errons, nous butant sans cesse à de nouvelles impasses ou aboutissant à de nouveaux précipices. Nous n’avons plus pour nous guider que la lueur très restreinte de ma petite lanterne.

Sans cette lanterne il ne nous restait qu’un parti à prendre : trouver un coin plus abrité et y attendre le retour de la lumière. Avec la lanterne et surtout après une bonne invocation aux Anges gardiens, nous nous décidons coûte que coûte à regagner les contrées habitées. Il y eut par deux fois des passages plus émouvants. Le chemin traversait un de ces immenses blocs à plan incliné, poli par l’usure des siècles et qui se profilent souvent en courbe plus ou moins rapide jusqu’à la plaine à deux ou

DIFFICULTÉS ET JOIES

trois cents mètres en contre-bas. Avec mes semelles vernies par la marche à travers les herbes, il ne fallait pas songer à y passer debout. Quant à Trésor , pour éviter tout accident et puisqu’il fallait franchir l’obstacle, j’usai de stratagème. Il passerait sur ses pattes, mais je me coucherais sur la roche de façon à l’aider à maintenir sa verticale. Il passa sans broncher tandis que, le maintenant par la bride, je glissais méthodiquement à ses côtés.

Enfin nous y sommes, le sentier que nous suivons est un vrai sentier. On y a passé, donc nous y passerons et nous filons aussi rapidement que nous pouvons à travers les fondrières et les surprises inhérentes aux meilleures routes malgaches.

Nous marchons, nous glissons, nous pataugeons, nous roulons et, ce qui me console, nous descendons toujours de plus en plus, diminuant ainsi nos chances de rouler dans quelque bas-fond, car évidemment nous revenons au niveau de la plaine. Mais enfin où sommes-nous? Que signifie cet immense rocher qui se maintient obstinément et pendant près d’une heure à notre gauche? Tous les rochers en ce pays regardent l’est, donc le nord est devant moi, et si le nord est devant nous, nous n’allons pas au sud... Et sommes-nous dans un désert? car à travers les ombres on ne devine aucune habitation. Enfin un profil sombre se dresse devant nous, et nous arrivons auprès d’un groupe de maisons. Après un tapage des mieux accentués, nous parvenons à faire sortir un habitant de sa tanière. « Où sommes-nous? » lui dis-je. Mon homme fut absolument ahuri par la question; mais bientôt je commençai à soupçonner la vérité.

' Avec toutes nos divagations, vous l’avez peut-être deviné, nous étions revenus tout simplement sur nos pas à Alatsinainy. Un brave ouvrier nous reçut dans sa case. Qra fit bouillir le riz, et mes compagnons oublièrent bientôt leurs fatigues auprès d’un bon dîner. Mon pian était de les laisser là et de reprendre la route de Talata lotsque j’aurais trouvé un guide. Il était environ 8 heures.

Le guide m’arriva, garanti infaillible, sous l’aspect d’un petit bonhomme d’une douzaine d’années. Espérant arriver au domicile avant minuit, nous partîmes. Le brouillard se transformait par moments en bruine froide et pénétrante, le vent soufflait en plein visage et la pauvre lune presque éteinte nous envoyait à peine de temps à autre quelques rayons blafards.

Le sentier de la vallée, pour être plus horizontal, n’en est pas plus commode. Les hommes aussi bien que la nature y ont semé une profusion de traquenards, de chausse-trappes et.de pièges de toute espèce.

Pour comble de bonheur mon guide hésite. Nous sommes au bord d’un ravin. On le franchit, mais après?... Enfin on s’y retrouve et nous ondulons au flanc du rocher sur un chemin dont les courbes ascendante et déclinante pourraient entrer en concurrence avec les plus gigantesques montagnes russes.

Nous voici à Soaija, je rentre dans mes domaines, mais je n’en suis pas plus fier. Entre Soaija et Ambohijanakova, la petite rivière se ramifie au travers de la route en deux branches, séparées tout juste par un talus de deux mètres de large. Le premier bras est franchi sans trop de difficultés et nous voilà plantés sur l’ilôt broussailleux qui divise le cours d’eau. Qu’aperçois-je? pour tout passage une descente absolument à pic sur un éboulis vertical de grosses roches. Gomment se tirer d’un aussi mauvais pas? Par deux fois, je tâtai la descente, par deux fois je reculai devant les risques que je ferais courir aux quatre pattes fragiles de mon coursier. Reculer pourtant n’était guère plus facile. Allez donc pivoter sur un talus de deux mètres et décider maître Trésor à prendre son élan sur ce maigre tremplin pour repasser la première tranchée. Finalement, je prends mon parti, je dégringole le premier au fond du ravin, et m’arc-boutant contre la rive escarpée tout en tirant mon cheval par la bride vers le bas, je dirige le premier pied qui se décide à démarrer vers un petit promontoire de terre où il y a espoir qu’il pourra poser. Ce pied fut docile, les autres suivirent, et le tout finit par un saut rapide dans le lit du torrent. Remonter de l’autre côté fut plus aisé.

La route qui restait, je la connaissais par cœur, mais les jours se suivent et les chemins se transforment. Nous eûmes une nouvelle rizière à traverser, avec chances toujours possibles d’enlisement. A 11 heures 35 nous nous retrouvions sur les rives de Mandranofotsy. La lune enfin se découvrit, et dans la nuit silencieuse au milieu de l’eau qui glissait paisiblement, je commençai à entrevoir la possibilité d’un repos bien mérité.

Restait une dernière et grave question. Arriverai-je avant minuit? Je ne demande que cinq minutes, deux minutes, le temps de gober deux œufs qui feront prendre patience à maître Gaster jusqu'à l’heure tardive où le lendemain dimanche, je pourrai déjeuner. Enfin, dans la cour muette de Talata, le sabot retentit, je vide les arçons, je fais grincer la clef dans la serrure et pénètre dans ma chambre. Vite craquons une allumette pourvoir l’heure! Elle brille en effet, es juste à temps pour me permettre de contempler la trotteuse des secondes, passant de son petit train saccadé et régulier sur le chiffre 60 du petit cadran. Il est juste minuit. Remettons, pour calmer notre appétit, à dix heures plus tard.

DIFFICULTÉS ET JOIES

Faute de régal stomachique, je me jetai sur le courrier de France arrivé pendant mon absence : c’étaient de bonnes nouvelles. Quand la petite bougie qui tremblotait au chevet de mon lit s’éteignit, je m’endormis pleinement rasséréné de mes aventures en pensant que là-bas au loin on priait pour moi et qu’à cause de ces prières, le bon Dieu, Notre-Dame et les bons Anges veillaient sur la « pauvre chétive créature ! »

8 août 1905.

Tous les hérétiques de Talata ont assisté à la messe. Mais ne crions pas conversion et victoire. Ils y ont été pris bien involontairement, et moi-même je n’avais nullement cherché à leur tendre un piège. Voici comment la chose arriva.

Une de mes bonnes catholiques de Talata mourut subitement. C’était la femme d’un pauvre petit marchand boucher. L’enterrement fut décidé pour le surlendemain, aussi solennel que nos embarras de bâtisse le permettraient.

Le gros souci des Malgaches est d’avoir du monde à leurs funérailles et, à ce qu’on m’a rapporté, plusieurs qui voudraient se faire catholiques sont retenus par la crainte d’être abandonnés de leurs familles et de n’avoir personne pour les accompagner à leur dernière demeure. C’était l’occasion ou jamais de dissiper ces inquiétudes.

Donc, de grand matin, mes gens se rendent en procession sur deux files. La croix précède avec deux cierges allumés. Lentement et en chantant nous descendons l’avenue et nous nous portons vers la maison de la défunte située en plein milieu du village. Je procède à la levée du corps et nous revenons dans le même ordre, mais notre cortège déjà considérable s’est singulièrement augmenté. J’aperçois autour de moi tous les gros bonnets protestants, respectueux et mêlés aux catholiques.

Pour ne pas violenter leurs consciences, je pris soin de les avertir. « Nous aurons, leur dis-je, suivant l’usage, un sermon suivi de la messe et de l’absoute. Si quelqu’un se croit obligé de ne pas assister à tout, #il est libre de sortir. » Mais ils restèrent et se montrèrent satisfaits de nos cérémonies.

25 août.

Il pleut des Anglais! Il en vient du sud, il en vient de l’est, il en sort ou il en tombe de partout. Ces gens-là sont en quête de mines... d’or. En tous cas, les mines qu’ils ont déjà ne me reviennent qu’à moitié.

Dernièrement, il en arrive un grand, sec, barbe peu fournie, pom-

mettes et dents en saillie, tenue négligée d’homme en tournée de prospection; d’ailleurs fort poli. Il m’interpelle dans sa langue pour me demander îe chemin de la capitale. Je pris soin de lui faire comprendre par gestes que je n’avais pas l’honneur de speak english, mais pas le moins du monde. Il parut extrêmement surpris de mon ignorance. Nous n’en continuâmes pas moins la conversation avec une conviction croissante de part et d’autre, lui s’obstinant, faute de mieux , à parler anglais, et moi en désespoir de cause, à parler malgache. Et le plus curieux, c’est que nous arrivions à peu près à nous entendre. J’appris ainsi qu’il courait à la conquête du métal fauve et rutilant, qu’il venait de l’extrême sud de l’île et qu’il se rendait à Fianaranîsoa pour y rejoindre ses amis. Là-dessus, pour lui donner les renseignements les plus précis sur les routes à suivre, je le menai à un endroit de la cour d’où l’on aperçoit la pyramide des maisons de la capitale. « Aoh, yes! thank you, sir, » et il partit.

Je ne sais trop ce qui s’est passé en haut lieu à propos de ces mines d’or. Les règlements définitifs des prises de possession de terrain ont-ils paru? je l’ignore; mais voici ce que je constate et ce qui se passe autour de nous : Français et Anglais font ce qu’on pourrait appeler la course au piquet. C'est à qui arrivera le plus vite aux endroits soupçonnés bons. On part un beau matin dans une direction, on renifle un terrain, on dresse un petit bâton portant une pancarte en bois avec le nom et la date, on lève approximativement le plan du lieu et l’on s’en va presto dire au gouvernement qu’on a planté un piquet en telle localité. Le gouvernement acquiesce moyennant 100 francs de pourboire, et voilà notre homme maître de creuser ses petits trous à deux kilomètres à la ronde autour du sémaphore qu’il a érigé. Plus tard il tâtera le terrain, lavera quelques mètres cubes de sable et suivant ce qu’il aura trouvé, abandonnera son poteau ou tâchera de le revendre bien cher à quelque gros chercheur professionnel.

A un de ces pionniers d’avant-garde, je demandais dernièrement si l’on n’allait pas abandonner la méthode primitive de la bâtée, c’est-à-dire du lavage des sables aurifères, pour organiser la méthode plus industrielle et plus scientifique de l’extraction de l’or enfermé dans le quartz, par le concassage et le broyage. « C’est cette seconde méthode, me fut-il répondu, que va employer la Compagnie anglaise qui s’installe ici. Elle va faire monter ses machines, ses perceuses et attaquer directement la roche. » L’or qui est en effet dans les sables ne s’y trouve que parce que ce sable est le résultat de la pulvérisation par le temps du quartz aurifère. Si l’on trouve des pépites dans le creux d’une vallée, c’est signe évident que la roche voisine contient de l’or. « Pour moi, ajouta-t-il» je plante

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mes piquets, je ferai examiner le terrain, et suivant les indices découverts, je revendrai plus ou moins cher. »

Certains protestants n’ont pas naturellement été sans exploiter, non les mines... mais l’influénee croissante de la gent anglaise dans ce pays. « Les Anglais, disent-ils, sont ou vont être les maîtres du pays, donc passez chez nous et vous obtiendrez la protection du nouveau gouvernement. » Nos catholiques s’émeuvent peu de ces manœuvres, mais la masse moutonnière et encore pa . une ne serait que trop disposée à accepter ces on-d,it. N’est-il pas vraisemblable pour de pauvres diables peu accoutumés aux mœurs cosmopolites des pays civilisés, que les maîtres d’un pays ce soient ceux qui y habitent en majorité? Le Malgache ne comptant pas, les Français n’augmentant guère et par contre les Anglais affluant en masse, c’est signe que la terre leur appartient.

Je n’ai trouvé rien de mieux à opposer à tous ces racontars qu’une promesse solennelle et publique de 100 francs à qui viendrait me prouver que les Français ne sont plus les maîtres de Madagascar. Personne ne s’est présenté et j’espère que cet enjeu aura frappé les imaginations enfantines de mes Malgaches beaucoup plus fort que tous les raisonnements.

D ailleurs le parti protestant passe par une crise extraordinaire de prosélytisme et d’activité. Nous sommes à l’époque où l’on peut sortir sans être mouillé et sans avoir trop chaud : c’est ce qui explique en partie l’agitation des ministres, mais la grosse raison n’est-elle pas certaine espérance de recueillir nos débris lorsque la persécution sera venue nous tailler en pièces?

27 août.

J’ai été volé, bien volé, copieusement volé et subtilement volé jusqu’à concurrence de 75 francs, desquels 75 francs, disons-le tout de suite pour vous rassurer, l’ingénieux et candide voleur ne gardera pas un traître liard, c’est ce qu’il y a encore de plus beau dans toute l’histoire.

Mais pour comprendre comment cela s’est passé et comment j’ai pu être délicatement soulagé de 75 francs sans m’en apercevoir, disons quelques mots de ma comptabilité.

La comptabilité d’un missionnaire est plus compliquée qu’on ne pourrait le penser au premier abord, et quand ce missionnaire a à tenir cinq ou six comptes différents comme votre serviteur cela devient presque une besogne de caissier ou de procureur. J’avais en effet jusqu’à ces derniers temps :

i° Le compte : Travaux église Notre-Dame.

2° Le compte : Travaux autres que l’église.

3° Le compte : Ecole de Talata et entretien d'élèves.

4° Le compte : Institutions et postes hors Talata.

5° Le compte : Fournitures classiques.

6° Le compte : Entretien personnel, cheval, déca.

Je me suis fourni au rabais d’une espèce de grand-livre dont je suis très fier, et en belles colonnes, un par un pour les ouvriers, un par un pour les maîtres, un par un pour les différentes œuvres, sont inscrits les doit et avoir. Et vous vous doutez bien à quel détail d’écritures et à quel surcroît de besogne cela m’oblige, mais enfin c’est le seul moyen d’y voir clair.

' Tandis que les gros écus et les sommes importantes reposent paisiblement à l’abri dans mon petit coffre-fort soigneusement rivé au plancher et fermé à double tour, les pièces de quatre sous, très en honneur à Madagascar, et celles de cinquante centimes étaient tout simplement déposées dans un coin de mon tiroir... et c’est là que mon larron est venu les chercher.

Appelons-le Z... pour ne pas le compromettre. Bonnes apparences, grosse mine réjouie et rebondie qui avait été plus d’une fois le point de mire de mes plaisanteries; avec cela, depuis quelque temps surtout, une familiarité plus intime avec le Père. Les petites attentions se multipliaient. Pourquoi soupçonner crocodile sous cette belle eau tranquille et riante?

Or, voici ce qui se passait dans les coulisses de cet opéra enchanteur. Pendant que je me laissais bercer par la musique des bonnes paroles et des attentions délicates, mon Z... trouvait moyen de jouer simultanément d’un tout autre instrument et de faire valser activement mes écus. Oh! il y alla prudemment, par tout petits paquets, politiquement, aux bons moments, lorsqu’il s’apercevait que la monnaie avait dû se multiplier au fond du tiroir : « Bah! le Père n’y verra rien, il vend des livres, achète des œufs, des pommes de terre, des marmites, des assiettes, à n’importe quelle heure du jour, c’est bien le diable s’il se doute de quelques petites soustractions. » Ainsi songeait notre homme.

Cel^ dura trois mois. Z... multipliait en public ses gentillesses et en particulier ses petits profits. Mais voici ce qui éventa la mèche et découvrit le pot aux roses. De son escarcelle grossissante le bon Z... jugea l’heure venue de tirer quelques écus et de les faire produire au centuple. La population Talataine apprit tout à coup avec émerveillement l’achat de deux bœufs d’élégante grosseur. On le vit resplendir sous la blancheur

DIFFICULTÉS ET JOIES

éclatante d’une nouvelle culotte et dans les plis moelleusement roses d’un lamba de premier choix. Pour les bœufs, il fit emplette de sel et de manioc; à l’occasion d’une fête, il se paya un bifteck; la maman reçut une bonne provision de riz filial; la petite nièce, une robe; les amis quelques sous pour solder leur cotisation d’enterrement, à Marie-Rose, 2" francs, à Pierre, à Louis, o fr. 5o, etc. Notre homme y allait princièrement et... maladroitement, et l’on commença à chuchoter aux alentours. Finalement un chrétien, fort délicat sur la réputation du prochain, se crut obligé de m’avertir. Le soir venu, j’appelai l’inculpé pour m’en éclaircir.

Mon kabary fut court, mais si la question fut nette, la réponse fut beaucoup plus longue, et non moins lucide et transparente. D’abord, à la manière malgache, Z... me remercia de l’intérêt que je porte à sa conscience : il ne voit dans mes questions qu’une preuve nouvelle de l’affection que j’ai pour lui; je suis vraiment son père et sa mère, lui est mon fils et mon fils dévoué. « Je ne sais pas beaucoup de catéchisme, ajouta-t-il, avec une candeur ravissante, cependant je n’ignore pas que le vol est une chose très mauvaise, très coupable et qu’il n’est jamais permis de le commettre. Rassurez-vous. L’explication de mes dépenses extraordinaires est extrêmement simple. Mes grands-parents eurent deux enfants, dont ma mère. Lorsqu’ils moururent, ils laissèrent à leurs héritiers une rizière du prix de 1 1 5 francs. Jusqu’ici la rizière n’avait pas été vendue, mais dernièrement ma mère et son frère s’entendirent pour s’en débarrasser, et ma mère obtint pour sa part un peu moins de la moitié de la somme, 55 francs. Comme elle est veuve, très âgée et que je suis l’aîné de la famille, j’ai été chargé par elle de faire fructifier cet argent ; c’est ainsi que j’ai pu acheter deux bœufs. — Et ton beau lamba rose? interrompis-je. — Ah! voici, l’une de mes sœurs est mariée à un soldat dans le Sud, c’est elle qui a envoyé ce cadeau à ma mère... mais comme ma mère est trop âgée, c’est moi qui en profite. »

L’histoire était débitée avec une telle assurance que ce soir-là je sortis de l’entretien presque convaincu de l’innocence de l’accusé. Mais une enquête menée rondement amenait à cette conclusion, que tout le récit de la veille était une pure invention d’un bout à l’autre. La mère de Z... interrogée sur la provenance de l’argent déclarait que son fils l’avait reçu comme salaire chez le Père; l’histoire du lamba était controuvée, le prix d’achat des bœufs avait été modifié, et aux larcins déjà dévoilés, s’ajoutait bientôt toute une liste de découvertes instructives.

A l’heure où les ténèbres commencent à devenir plus impressionnantes, toutes portes bien closes, je fis revenir mon coupable à la barre

du tribunal. Cette fois l’accusé perdit terriblement de son assurance et de son éloquence.

Mais pensez-vous qu’il avouât complètement? Nenni. Les aveux s’arrêtèrent au chiffre de 5o francs que j’avais eu le malheur de prononcer. Tous les témoignages qui concordent semblent prouver que le total réel des larcins s’élèverait à 70 ou 75 francs. En attendant de nouveaux éclaircissements, les bœufs ont été revendus, le lamba a été acquis par un de mes professeurs; les culottes ont disparu pour faire place au salakc l’infortuné Z... travaille sur mes chantiers pour restituer en sJfain le riz qu’il a déjà digéré ou les habits qu’il a donnés à ses intimes.

8 septembre.

L’affaire des mines d’or vient d’avoir sa conclusion ces jours derniers.

Merveilleux! prodigieux! des millions, des milliards, de l’or, des diamants, tous les métaux précieux de ce bas monde, Madagascar est la richesse même. Les couplets et les refrains de cette chanson ne varient depuis quelque temps qu’en intensité admirative et laudative. Si l’on interroge en détail, voici ce que l’on apprend : Des ingénieurs anglais extraordinairement compétents sont venus visiter les mines de M. X... et ils ont été absolument étonnés de ce qu’ils ont trouvé. On a lavé devant eux des sables pris au hasard; le rendement en pépites a été incroyable. Evidemment le rocher d’où ont glissé ces sables aurifères ne peut être, n’est ni plus ni moins qu’un bloc de métal! Là-dessus, les imaginations se montent, la presse prend feu. la spéculation commence et une colonne de 2 à 3oo Anglais vient s’abattre sur la mirifique montagne. Le marché est conclu avec l’ancien propriétaire, deux millions sont promis, 700.000 francs sont versés, et de tous côtés on ne parle plus que d’or, de machines, de chemins de fer, d’exploitation mécanique et de la future et prochaine transformation du pays Betsiléo. En effet, la route de Sabotsy est entreprise, Mananjary voit débarquer quelques tonnes de ferraille et d’instruments, les Anglais pullulent à Fianarantsoa, on spécule, on banquète, on sable le champagne... tout le monde roule sur l’or... en espérance.

Les prudents hochaient la tête et observaient, les prophètes annonçaient le succès ou la déroute suivant leurs humeurs particulières, les évangélistes anglais exploitaient l’événement : cette affluence des Anglais n etait-elle pas le signe évident que Madagascar allait devenir anglais ou même l’était déjà?

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Cependant en France et dans la colonie les actions montaient jusqu’à 20 et 25 fois leur valeur. A Fianarantsoa on mettait aux enchères tout un quartier inhabité de la ville.

Vint un jour pourtant où quelques vagues rumeurs de défiance se mirent à circuler, bien timides, presque étouffées. De nouveaux ingénieurs étaient arrivés et... doutaient. Bientôt non seulement ils doutaient : ils niaient. Les substantifs bluff , fumisterie, débâcle remplacèrent les adjectifs mirobolants. La bande britannique diminuait. Finalement la bombe éclata : cette mine est un four. Sauve qui peut!

Comment le coup a-t-il été monté? Oh ! rien de plus élémentaire. (Je vous rapporte ici, ce qu’on dit partout). Un simple tour de passe-passe, M. Y..., ingénieur, débarque sur le terrain, ses porteurs le conduisent « innocemment » auprès d’un trou de fouille bien préparé. On extrait, on lave : Admirable ! des grammes et des grammes d’or. A une autre fosse, rendement plus splendide encore. A une troisième de même; partout richesse et trésor. Et ne croyez pas que la préparation de ces fosses demande une grosse dépense. Mon Dieu, les mêmes pépites peuvent servir en différents endroits. C’est facile à porter, à cacher dans la bouche, sous les ongles, au fond de sacs préparés comme spécimens... Et l’ingénieur s’en va avec des chiffres fabuleux et des totaux éblouissants.

Renouvelez la comédie un certain nombre de fois, l’opinion est émue, vaincue et convaincue... jusqu’au jour où, flairant peut-être le piège, quelqu’un s’avise de piocher à côté des trous où on le conduisait « par hasard » . Et comme il ne trouve rien, la mèche est éventée, l’affaire est perdue, on reprend le bateau ayant à peine de quoi payer le passage, car à Fianarantsoa, on a mené la vie, et sur le marché de la ville on vend à des prix dérisoires le stock d’instruments déjà débarqués. Quant aux auteurs de l’escroquerie, allez les pincer!

De tout cela les suites ne seront pas gaies pour Fianarantsoa et pour Madagascar...; mais chut! tout va bien... comme en France.

îo septembre.

Le lancement des mines d’or a été une fumisterie invraisemblable. Plusieurs se retirent de là avec de jolies rentes, mais les Anglais et leurs dupes y sont pour un million et demi de pertes. Ils ont été roulés par leurs ingénieurs eux-mêmes, qui avaient « touché » pour célébrer les richesses de la mine, roulés par les indigènes qui dextrement insinuaient des pépites aux endroits choisis pour les recherches.

i5 septembre.

Je lis dans certains comptes-rendus de Missions que, dans les colonies anglaises, on jouit de la plus grande liberté, que les écoles sont libres et même subventionnées, et indirectement on compare avec d’autres missions moins favorisées.

Vaut-il mieux, pour la propagation de la foi, avoir affaire à un gouvernement libéral, mais protestant, qu’à un gouvernement antireligieux, mais composé de catholiques et catholique à moitié, au quart ou au dixième? La question est délicate, elle a été traitée par des évêques, et tel d’entre eux concluait énergiquement qu’il valait mieux pour eux avoir affaire à la France plus ou moins persécutrice qu’à l’Angleterre protectrice. Ce que je vois n’est pas pour me faire opiner en sens contraire. Un pays catholique comme la France est toujours un peu catholique, beaucoup de ses idées, de ses lois et même de ses agents sont catholiques; un Anglais, dernièrement, disait : « Vous autres, Français, vous êtes fous de vouloir civiliser ce peuple malgache, ce peuple de sauvages. » Et, en effet, c’est une pensée catholique que celle qui préside en somme ici aux entreprises françaises ayant toutes, au fond, pour but de civiliser, d'élever le peuple malgache. C’eût été, au contraire, tout à fait dans le goût protestant de l’éliminer ou de l’asservir comme en Amérique, au Cap ou en Australie. Un pays catholique porte toujours la marque de son baptême catholique et le peuple distingue fort bien entre les erroments des individus et la croyance de la nation.

« Mais, dira-t-on, on est tracassé, persécuté. » A mon humble avis, l’eau de cascade vaut mieux que l’eau dormante. La plus grande perfidie du diable, c’est de faire descendre l’Eglise de son trône pour la faire aller côte à côte avec toutes les hérésies et toutes les doctrines dans une espèce de procession ridicule où, sous prétexte de liberté, on la force à marcher du même pas et à n’importe quel rang avec toutes les opinions humaines.

En persécutant ouvertement, nos francs-maçons de France font, au point de vue satanique, la plus grosse bévue qu’ils puissent commettre. Malgré toutes les tristesses, il y a encore à espérer, tant que l’Eglise n’est pas regardée comme une quantité négligeable. Autrement perfide, autrement redoutable la tactique protestante, qui désagrège la roche sans la frapper et qui renverserait plus sûrement l’Eglise si le bon Dieu ne prenait soin de remplacer, au fur et à mesure, les pierres émiettées et dissoutes dans le salpêtre du libre examen.

Le régime français, si peu catholique qu’il soit, du moins n’en a pas

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l’influence débilitante et mortelle. Il vaut mieux après tout avoir les mains et les pieds chargés de chaînes avec du sang dans les veines, de la volonté au cœur et de l’intelligence dans le cerveau, que d’être libre, mais anesthésié de chloroforme.

25 septembre.

Il est 7 heures du matin. La messe a eu lieu à 6 heures, suivie de l’action de grâces et du déjeuner. Maintenant mettez-vous par l’imagination dans la peau du curé de Talata et manœuvrez. Sur une table un papier grand format attend l’inspiration et les moments libres pour se couvrir des hiéroglyphes du présent journal. Tout autour, d’autres papiers modestes pour la correspondance proprement dite, des listes, des registres, des copies, enfin de petits carrés où seront griffonnés à la hâte les cinq ou six billets destinés quotidiennement à la capitale : commandes de bois, dispenses de mariage, liste des membres reçus dans la Confrérie du Scapulaire, etc. Dans la salle voisine, sur la table du déjeuner, les assiettes ont fait place aux cuvettes photographiques, le carafon d’eau et la bouteille de vin, aux drogues de virage-fixage. Il y a pour l’instant une plaque qui se renforce dans le sublimé, une autre qui se purge dans l’ammoniaque, deux ou trois qui se sèchent, tandis que les papiers sensibles nagent avec délices dans une solution de chlorure d’or. Sur le pas de la porte, quatre ou cinq châssis sont en train de fonctionner. Passons le seuil de l’église : deux maçons taillent les briques et les disposent autour de l’autel, suivant un dessin qu’il s’agit de suivre ligne par ligne et dont il faut surveiller de près l’aplomb et l’horizontalité ; six ouvriers, perchés dans les hauteurs, crépissent le grand mur du haut en bas, deux ou trois autres passent derrière eux pour harmoniser d’une légère teinte bleue les crudités trop vives de la muraille blanche. Vite, un coup d’œil rapide sur la finesse du crépi, sur la régularité des coups de pinceau, sur l’uniformité de la demi-teinte, et filons plus loin. Deux charpentiers dans la cour dressent les traverses complémentaires et les frontons du clocher : à ceux-là, donnons les mesures exactes, traçons les angles à l’équerre, indiquons les bois à choisir de préférence, enseignons surtout la manière pratique d’arriver au résultat voulu, résultat dont ils n'ont qu’une très vague idée. Au fond de l’atelier, un autre ouvrier s’escrime à dresser convenablement des fenêtres vitrées : là encore, distribution de mesures, de bons avis, de reproches ou d’encouragements. Il sera bon de revenir dans quelques minutes, car malgré sa bonne volonté, l’honnête homme est exposé à des erreurs colossales et semble

avoir été créé tout exprès pour comprendre le contraire de ce que je prends la peine de lui expliquer.

Tout en courant, fournissons de pinceaux et de goudron les artistes chargés d’enduire les poutres de mon fameux pont. Puis, au triple galop, un coup d’œil sur les classes : ire, 2e, 3e, 4e; sur i’ouvroir des grandes filles. Chacun est à son poste, un retour précipité vers les châssis et les drogues qui travaillent, pour activer et ralentir leur zèle, et par file à gauche, d’abord vers le four à briques, ensuite à 1 kilomètre plus loin jusqu’à la chaussée de la future passerelle. Ici on extrait de la tourbe : examen rapide, est-elle bien choisie? est-elle oien coupée? dort-on à l’ouvrage? Li on élève une digue, est-elle bien travaillée? les plans sont-ils suffisamment inclinés? les ouvriers sont-ils à leur affaire?

Au retour, pas accéléré, un mot en courant au chef de mille : paiement d’impôts à régler, un bonjour à une malade de la ville et réascension sur la colline : retour au journal, aux lettres, aux billets, aux photographies, aux maçons, aux crépisseurs, blanchisseurs, charpentiers, menuisiers, badigeonneurs, aux professeurs, examinateurs, couturières, bébés de l’asile.

Si cette histoire vous amuse,

Nous allons la, la recommencer.

Mais ne croyez pas, je vous prie, que ce joli cercle d’occupations ne soit pas accidenté. Ne pensez pas que, comme l’écureuil dans son tambour grillé, je n’aie qu’à me laisser tourner ou à me retourner. A chaque instant la manivelle s’arrête brusquement. C'est le charpentier qui choisit juste l’instant où je viens de quitter ma chambre pour venir renouveler sa provision de clous; c’est un écolier qui a besoin d’une purge ; c’est un maçon qui n’a pas compris et qui demande des explications; c’est un brave passant qui vient me saluer; un maître d’école qui vient pour une affaire de cent dix-huitième importance; ou bien, un messager qui vient me prendre pour un malade en danger de mort : sellons le cheval, retournons les châssis, endormons les drogues, réglons la besogne aux points les plus menacés d’arrêt forcé, et allons porter secours au plus vite à qui nous réclame.

Quand on revient bien cuit par un soleil déjà brûlant, on trouve deux, quatre, six, dix quémandeurs en instance de calomel, d’émétique, de remède contre la gale ou de bons conseils. « Patience!... à chacun son tour! » Les flacons s’ouvrent, les doses se rangent dans les petits papiers suivant le nombre, l’âge et la grosseur des clients et, au milieu du branle-bas, mon surveillant de chantier s’en vient placidement me

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déclarer qu’il ne reste plus une seule brique pour les travaux! j’étais persuadé qu’il y en avait encore plus de 5oo, comment ce déficit s’est-il ' produit? c’est ce qu’il importe d’éclaircir. Retournons au four, et puisque nous ne pouvons plus avancer d’un côté, trouvons au plus vite de la besogne à distribuer aux dix ou douze hommes devenus subitement disponibles. Mais l’heure est arrivée, le coup de sifflet arrête les truelles, disperse les ouvriers, trop heureux si, pour mon compte, je n’ai pas encore sept ou huit clients à contenter.

Tout ceci n’est pas amplification oratoire, c’est la pure réalité.

Le point culminant, sans métaphore, de cette dernière semaine d’enragé travail, fut notre clocher. L’opération délicate et pointue (toujours sans métaphore) mérite un entête de chapitre particulier que nous intitulerons à la façon des anciens traités :

Où le curé de Talata se trouve en tête-à-tête avec un clocher de 22 mètres ci comment il s'y prit pour planter droit son paratonnerre.

N’exagérons pas! exactement 2im75, dont 7m5o de base, 6 mètres d’étage supérieur, 7 mètres de charpente, im25 de croix.

10 octobre.

Une conversation au sujet de mon clocher avec l’habile F. Wittlin me rasséréna complètement : « Pour dresser vos quatre grandes poutres de 7 mètres, me dit-il, commencez pas édifier au centre de votre tour une grande échelle. » Cette échelle fut un trait de lumière. Depuis huit jours je me laissais naïvement halluciner par la perspective de ces longues et lourdes poutres se balançant dans les airs à 40 pieds au-dessus du sol sans autre support que leur base étroite. Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde, s’écriait Archimède, de géométrique mémoire. Eurêka! J ai trouvé! m’exclamai-je comme lui.

Ne vous étonnez pas, chers lecteurs, si je vous décris un peu longuement les opérations auxquelles donna lieu l’érection de notre pyramide. Un missionnaire, surtout au bout d’un certain temps, doit avoir l’air, aux gens civilisés, de découvrir la lune pour la première fois. Ne vous ai-je pas avoué dernièrement que j’avais inventé les œufs à la coque1 Nos instruments sont ici si primitifs, nos outils si simplistes, les spectacles que nous voyons si élémentaires, que nous finissons par perdre de vue les merveilles d’Europe et que nous nous surprenons à reprendre presque au point de départ le chemin parcouru là-bas depuis de longues générations. Comme Pascal avec ses barres et ses ronds trouvait la géométrie, nous réinventons un tas de découvertes anciennes, avec cette différence

CHEZ LES EETSILÉOS.

que Pascal trouvait par intuition et par génie, et que votre serviteur invente par réveil inattendu de vieux souvenirs.

Revenons à notre charpente. Le point le plus délicat était de dresser nos quatre arêtes avec l’inclinaison voulue et de façon à les faire rejoindre toutes les quatre bien exactement sur l’axe perpendiculaire passant par le centre de toute la construction.

J’inventai alors ce que nous appelâmes un chemin de fer, «invention» qui vous paraîtra un enfantillage, mais qui eut ici un succès d’admiration prodigieuse. A chaque angle de la plate-forme furent fixées deux lattes écartées exactement de l’épaisseur des poutres à dresser. Entre les deux lattes un morceeu de bois, glissant à frottement dur, pouvait avancer ou reculer suivant les besoins de la cause. L’avantage de cette glissière était double : d’abord, une fois engagées entre les deux bras, mes poutres ne pouvaient plus se payer d’oscillations fantaisistes et dangereuses sur les côtés, de plus nous étions maîtres de leur donner l’inclinaison que nous désirions pour quelles pussent se rencontrer au sommet.

Ce fut un moment d’émotion que l’essai de cette machine élévatoire. Un premier gros bois fut dressé. Le fil-à-plomb indiqua que son extrémité supérieure se tenait raisonnablement sur l’axe central. Un deuxième est engagé dans les mortaises et les rainures. Que va-t-il se produire? Hélas! un hiatus très appréciable entre le sommet des deux poutres. Les spectateurs me jettent un regard déconfit et légèrement ironique. « Ah! les mesures du Père... inexactes, les mesures du Père! C’est à recommencer. » Il n’en faut pas tant aux Betsiléos pour croire tout perdu. Mais d’un mot je commande la manœuvre de ma glissière. Mon charpentier qui est dans le secret la recule doucement, mais sûrement, et la seconde poutre va ranger son extrémité supérieure contre l’extrémité déjà placée de sa compagne. Les yeux, les bouches s'en écarquillèrent démesurément et comme conclusion tout le monde rit, le rire étant en ces pays le signe ordinaire de la stupéfaction.

Ce qui se fit pour deux poutres se fit pour quatre, et le clocher apparut aux yeux de la population ébahie. Entre les quatre poutres on insinua le billot qui devait porter notre belle croix ; un jour après, la croix à son tour faisait l’ascension de la tour et allait se fixer en haut de la charpente à 20 mètres au-dessus du sol.

Cette dernière opération fut peut-être la plus délicate et la plus fatigante de toutes. Les deux hommes juchés sur un échafaudage haut placé n’étaient pas des plus à leur aise et il n’était pas non plus très facile de trouver la verticale irréprochable. Tandis qu’ils manœuvraient dans les hauteurs, je courais au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, armé d'un

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fragment de brique suspendu à un fil blanc; j’avais la base du nez agrémentée d’un binocle, au grand amusement de mes écoliers qui ne m’avaient jamais vu avec un pareil appendice et je m’en allais visant, révisant et lançant dans les cieux des commandements brefs, sonores et impératifs : « Au sud, en bas, en haut, à l’est. » Je multipliai mes visées, rayonnant à toutes les distances, accrochant mon fil impitoyable aux battants des portes, au chaume des toitures, aux bois des barrières, m’agenouillant, me relevant, me prosternant dans la rue et sur la place de Talata abasourdi. Une heure de ce manège nous amena à la perpendiculaire désirée. On arrêta, on cloua. C’était fini!

Telles sont les méthodes rudimentaires auxquelles ingénieurs et architectes improvisés sont obligés d’avoir recours ici. Dans quelques années, on n’en sera plus là. Que le chemin de fer introduise machines, perceuses, mortaiseuses, scieuses, etc., et tous nos procédés ne seront plus que des souvenirs d’enfance.

12 octobre.

Le dimanche 8 octobre avait été choisi pour la fête d’inauguration de nos nouvelles classes et surtout de notre église. Pendant la semaine qui précéda, ce fut un affairement universel : les uns maçonnaient, les autres badigeonnaient, ceux-ci rabotaient, ceux-là enlevaient les échafaudages, ou grattaient les briques souillées de mortier; pour moi, je peignais, je tapissais, j’épinglais, décorais, ajustais les mille jolis colifichets venus de France et précieusement collectionnés en vue du grand jour. Le fond de l’ornementation nous vint de peinturés murales qui, n’ayant pu s’adapter à leur destination primitive, nous avaient été généreusement octroyées. Nous les ajustâmes sur une sorte d’hémicycle en briques autour de l’autel, et nous eûmes du coup un chœur ravissant à rendre jaloux une cathédrale. Les murs furent teintés légèrement de bleu en prévision du semis d’étoiles ou de fleurs de lys dont je rêve de les décorer. Le chœur était pavé, la nef tapissée de belles nattes neuves. L’intérieur était prêt pour la cérémonie.

Il avait été réglé que la paroisse de Talata inaugurerait les pèlerinages. Talata catholique s’empresse de répondre à cet appel. A 7 heures première messe de pèlerinage. Puis arrivaient successivement les Normaliens qui devaient rehausser la cérémonie par les harmonies d’une messe chantée, les professeurs de l’école et enfin le P. Venance Manifatra, malgache, prédicateur des grandes occasions.

On organisa dans la propriété une immense procession. Quatorze cents personnes défilèrent sur deux rangs au chant des cantiques. Devant

23o chez les betsiléos.

les classes on s’arrêta. « Que la paix soit sur cette maison, dit l’officiant, sur tous les habitants enseignants ou enseignés. Gardez-les, Seigneur, de toute faiblesse, remplissez les maîtres de l’esprit de science, de sagesse et de crainte. Donnez aux élèves votre grâce pour qve ce qui leur sera salutairement et utilement enseigné soit saisi par leur esprit, gravé dans leur cœur, accompli dans leurs œuvres et qu’en toutes choses votre nom soit glorifié. »

Et l’Eglise nous rappelle, un peu avant ces magnifiques invocations, la parole du bon Maître : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Elle appelle sur eux la protection de saint Ignace, de saint Louis de Gonzague, puis dans une dernière prière, elle demande à Dieu de bénir cette demeure. Qu’il y ait en elle santé, sainteté, vertus, gloire, humilité, bonté, douceur, amabilité, docilité, plénitude de la loi, obéissance et action de grâces. Que le Saint-Esprit y répande enfin l’abondance de ses dons.

De retour à l’église, le P. Venance Manifatra expliqua le but, l’idée, les fruits du pèlerinage, coutume nouvelle en ce pays, mais très ancienne dans l’Eglise catholique.

L’assemblée se dispersa tranquillement vers midi sous un ciel bleu absolument immaculé. Beau triomphe pour l’Eglise pour la Vierge bénie, et signe consolant d'espérance pour l’avenir.

i3 octobre.

Nous avons entrepris la guerre aux mauvaises coutumes des enterrements et, grâce à Dieu, chacun des engagement livrés jusqu’ici a été une victoire.

Un samedi, de l’air le plus anodin du monde, mon fusil en bandoulière, je sors, lorgnant beaucoup moins les oiseaux qui ne se montraient guère que certaine réunion compacte de gens assemblés dans un hameau à l’occasion d’un enterrement. Longeant la rivière, je pousse au delà du hameau, puis, tout à coup, caché par un pli de terrain aux yeux des assistants qui, jusque-là, m’avaient suivi du regard, je me glisse jusqu’aux maisons et parais subitement au milieu de la foule interloquée. Evidemment on prépare un combat de bœufs. Le parc semi-circulaire est vide, mais les animaux ne sont pas loin. A vrai dire, ces combats de bœufs ne sont pas en eux-mêmes, chose plus répréhensible que les tauromachies espagnoles ou les exhibitions des dompteurs en cage. Ce qui en fait le mauvais côté, ce sont d’abord les pratiques superstitieuses qui les accompagnent; c’est surtout que cette réunion n’est que le prélude et l’introduction des orgies nocturnes qui suivront.

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Le premier moment de surprise passé, la foule se prend à chuchoter, à me considérer d’un air narquois. Que va faire le Père? Oh! bien simple, mes amis, je vais monter la garde et vous empêcher de commencer le combat. Et, sur cet aparté, je m’asseois par terre à la mode du pays et occupe mes loisirs à dévisager un par un tous les assistants. Quelques jeunes gens essaient de faire bonne contenance, mais peu à peu des groupes se détachent du cercle des spectateurs, les rangs s’éclaircissent. On commence à se dire que le Père n’est pas disposé à lâcher prise et qu’il faut perdre tout espoir de s’amuser aujourd’hui.

Il ne restait plus qu’à frapper le dernier coup. J’appelle le chef de l’enterrement : « Je ne suis pas venu, lui dis-je, pour te contrarier, mais pour t’aider. Tu sais que le combat de bœufs est chose mauvaise, mais tu n’oses t’opposer tout seul aux usages. Je suis là pour te soutenir. Puisque la coutume veut que l’on tue des bœufs et qu’on donne un morceau de viande à tous ceux qui ont assisté à l'enterrement, fais venir les bêtes et qu’on les exécute promptement, sans s’amuser à des jeux dangereux. »

Notre homme écoute respectueusement mon petit discours et incontinent donne l’ordre d’aller quérir dans le vallon voisin les deux victimes. Une douzaine de jeunes gens descendirent dans l’hémicycle du parc. Les bœufs furent mis à mort en un rien de temps. Je remerciai, félicitai et partis. Le but était atteint.

Gomme à certaine époque en France on se ruinait en couronnes mortuaires, le Betsiiéo se ruine en bœufs et en lambas pour ses morts ou plutôt pour la montre. Le chef de famille décide de tuer trois, quatre bêtes, on s’exécute, on n’a pas de quoi les payer, mais on taxera tous les membres de la parenté suivant leur degré plus ou moins proche. Dernièrement un de mes jeunes ouvriers en était pour ses trois francs, plus d’une semaine de travail, parce qu’un de ses neveux ou cousins s’était avisé de décéder. Que s’ensuit-il? on s’endette, on emprunte à un in’érèt exorbitant et l’on n’a plus un sou pour vivre ou pour payer l’impôt.

Le massacre des bœufs se transforme en représentation. Dans le parc où ceux-ci sont lâchés, des jeunes gens descendent et, au péril de leur vie, vont chercher sous les pieds des animaux furieux les menues pièces de monnaie que, du haut du talus, leur lance la foule des spectateurs. Je connais deux personnes grièvement atteintes dans ces joutes depuis un an.

La surexcitation de ce spectacle prédispose la foule aux émotions malpropres de la nuit. 11 est délicat de dire ici ce qu’est au juste le fiandravanana. Jeunes gens, jeunes filles s’entassent dans la case, on chante, on s’échauffe. Peu à peu les nerfs s’ébranlent et ce sont des

courses, des danses, des poursuites des plus indécentes, et alors... tout est permis... La nuit se passe en horreurs.

Ces scènes se répètent parfois jusqu’à cinq et six fois dans un mois. On s’en va ainsi de bacchanale en bacchanale, et ces pauvres malheureux y abîment leur santé et compromettent, sans parler de leur âme, leurs forces vitales déjà anémiées par les désordres de longues générations.

Uh soir on m’avertit qu’une ces réunions devait avoir lieu dans un hameau assez voisin. Dans la demi-obscurité et le silence de nos nuits malgaches, nous partons, moi, trois auxiliaires et deux grands élèves. Nous traversons Talata, déjà assoupi et repu autour de ses foyers presque éteints. Seul Talata- chat, le célèbre Talata , docile comme un chien, nous suit à quelques pas et, de temps en temps, vient se jeter à travers nos jambes au risque de se faire écraser.

A deux cents mètres environ de la maison mortuaire, notre petit bataillon s’arrête.

Des groupes glissent silencieux dans l’ombre. On entend des conversations, des éclats de voix, des fusées de mauvais rire. Nous avançons prudemment. Arrivé sur le seuil, je le franchis rapidement et me dresse subitement au milieu de la chambre bondée de gens accroupis et éclairée vaguement par la lumière falote d’une vieille mèche trempée dans la graisse. Devant moi, une cinquantaine de femmes, de filles et même de fillettes chantent en s’accompagnant des mains frappées en cadence... A ma vue, silence et ahurissement général. Saisissant alors une bougie que j’avais apportée, je l’allume à la veilleuse et je fais mine d’examiner une par une les personnes présentes. Gomme plusieurs se disposaient à s’enfuir : « Que personne ne sorte, m’écriai-je. » Sur ce, je leur fis un petit discours bien senti, et réclamant la présence du chef de l’enterrement : « Donne-moi ta parole, ajoutai-je, qu’il n’y aura pas de danses ici cette nuit. — Oui, peut-être, me répondit-il. — Pas de peut-être, répliquaije brusquement, il n’y en aura pas, le promets-tu? — Oui, je le promets. » Quelques chrétiens déjà plus audacieux vinrent à son secours et obtinrent l’engagement qu’il n’y aurait plus de réunion. Je donnai l’ordre de la dispersion générale. Placé à l’extérieur de la porte, la lanterne en main, j’examinai toutes ces pauvres créatures qui défilaient sous mes yeux. Nous quittons la place quand nous sommes sûrs que l’assemblée est suffisamment dispersée pour n’avoir plus envie de revenir.

Le lendemain j’apprenais en effet que tout était resté calme pendant la nuit. Les chrétiens reprennent confiance et tout me donne à espérer qu’après avoir enrayé les progrès du mal, nous arriverons, avec laide de Dieu, à l’extirper peu à peu du pays.

DIFFICULTÉS ET JOIES

5 novembre.

Vous ai-je parlé des chiques? Ces excellentes petites bêtes « pilulent » d’une façon extraordinaire à cette époque des premières chaleurs. Quand je dis pilulent, je ne fourche nullement quant à la langue, le propre de ces animalcules étant de se transformer en une sorte de petite boule blanche assez semblable aux globules homéopathiques.

Je vous dirai à leur sujet, quitte à passer pour un égoïste, ce que si produit entre le derme et l’épiderme de mon propre individu, car c’est là surtout que je puis me munir d’observations authentiques, personnelles, indiscutables, documentées, précises et malheureusement trop piquantes.

A combien peut monter la population immigrante de chaque jour? Ma moyenne actuelle est de 20 à 3o nouveaux locataires depuis midi jusqu'à minuit, quelquefois moins, quelquefois plus. Je suis arrivé il y a quelque temps au chiffre respectable de 55 ; pourtant, à ce qu’il paraît, je ne détiens pas le record : un brave homme d’Andakana est allé jusqu’au double. Mais, vanité mise de côté, je serais très heureux de m’en tenir à une moyenne inférieure.

J’ai noté, à propos de l’insinuation intempestive de ces insectes plutôt désagréables, un phénomène assez curieux. Lorsqu’on est encore nouveau dans le pays, l’introiuction de la chique sous l’épiderme se fait absolument incognito. Rien qui vous avertisse de son arrivée : pas de piqûre sensible, pas de démangeaison. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps, lorsque la bête a déjà acquis un développement considérable, que l’on s’aperçoit de sa présence : « Je n’ai pas de chiques, disent les arrivants. — Regardez bien, disent les anciens. » L’on regarde, et qui se croyait indemne, constate bientôt cinq ou six protubérances caractéristiques.

Au bout d’un séjour assez prolongé, le phénomène est tout contraire. Les premières morsures de la bestiole démangent étrangement. Pour les gens dépourvus de souliers, le signal est des plus utiles; ils lèvent le pied à mi-hauteur de leur menton et extirpent l’intrus. Si nous devions ôter nos chaussures à chaque visite, nous n’en finirions pas de lacer et de délacer nos cordons. Mais il est bon pourtant ne ne pas omettre la perquisition, sinon, la bête entrée, la démangeaison cesse et rien ne vous avertit plus de ses progrès de cambrioleur.

Donc, le moment venu, renversé sur une chaise, vous élevez le pied, sans plus de respect humain, à hauteur des yeux de votre pédicure, bambin quelconque expérimenté dans l’art d’extraire les parasites. Armé d’une

longue aiguille, celui-ci commence ses fouilles. D’un coup d’œil il a déjà repéré les points attaqués. L’extraction commence.

Si l’animal est récemment arrivé, un petit coup d’aiguille adroitement appliqué le saisit sous les aisselles et l’amène à l’extérieur, où il est impitoyablement écrasé. Si la poche à œufs est déjà formée, l’opération est plus délicate. Dirigeant alors l’aiguille dans le petit trou qui a servi de porte, l’opérateur agrandit peu à peu cette ouverture, à la façon d’un homme qui desserrerait le collet étranglé d’une bourse. Quand le dégagement est suffisant, glissant l’aiguille au travers et en dessous de la petite boule vivante, il la pousse doucement hors de l’orifice, prenant garde toutefois de l’écraser.

Une extraction de ce genre pratiquée de temps à autre n’a rien de bien cruel et peut, à la rigueur, servir de passe-temps aux gens sans ouvrage comme beaucoup de Malgaches; mais quelle se renouvelle cinquante fois par jour à des endroits plutôt sensibles, comme aux contours des ongles ou à la plante des pieds, et avec des conséquences désagréables comme abcès, boutons blancs, plaies vives, etc., elle devient bien vite une souffrance et une occasion de mérites très appréciables.

Lorsque je suis arrivé à Madagascar, on était en novembre, et je voyais beaucoup de missionnaires marcher avec peine à cause de leurs pieds endoloris. La mode n’en est pas encore passée, et au retour des chaleurs, tous ont des chances d’être entamés sérieusement par la base. Beaucoup de petites plaies produites par l’extirpation des chiques se transforment en une sorte de bouton blanc qui gonfle et gonfle jusqu’à ce qu’on le débarrasse du pus qu’il contient. Pas grave, pas méchant, mais tout de même gênant quand il faut aller et venir, et se tenir debout sur trois ou quatre pustules de gros calibre. Et puis, ce déchiquetage répété, ce massacre à coups d’épingles finit par former des places sensibles, le pied s’échauffe, la marche devient plus difficile.

Tranquillisez- vous, vous qui rêvez plaies et bosses aux pays lointains. Venez à Madagascar et vous serez servis ! assez bien pour que vous n’ayez pas à vous croire oubliés par la Providence dans la répartition salutaire de bonnes souffrances; pas trop cependant, pas de manière à être annihilés, arrêtés dans le travail. On a la fièvre, on se quinine et en marche ; on a des chiques, on se massacre et on va, on a des misères, des luttes, des contradictions, mais «1 avance. Il y a du bien à faire, on fait du bien : rien d’étonnant qu’on ait un peu à souffrir et que l’on souffre. C'est la loi du salut des âmes-

Rocher en équilibre.

Rochers de Langela.

DIFFICULTÉS ET JOIES

10 novembre.

Je vais vous enseigner la manière de construire un pont dans ce pays.

Tout d’abord, je vous prie, laissez absolument de côté vos préjugés d’Européens civilisés et n’allez pas vous figurer, parce que j’ai prononcé le nom extrêmement commun de pont, que vous ayez des idées bien nettes à ce sujet.

Cependant acceptons pour un instant la définition du mot, donnée par le dictionnaire : « Un pont est une construction élevée d’un bord à l’autre d’une rivière ou d’un ruisseau pour les traverser. »

Du premier coup, hélas! je m’aperçois trop facilement que la définition, perfectionnée par plusieurs siècles d'Académie Française, manque totalement d’universalité, et ne contient, ni pour le genre, ni pour l'espèce, les bâtis de bois entremêlés qu’il est d’usage d’appeler pont dans notre pays.

Reprenons la définition : « Un pont est une construction. » Mais, qui dit construction dit assemblage ordonné, combiné, disposé suivant les règles de l’équilibre et de la stabilité. Qui dit construction dit application plus ou moins rudimentaire des principes de la charpente ou de la maçonnerie : assemblages qui assemblent, jointures qui joignent, superpositions qui s’appuient sur des bases, piliers qui soutiennent, traverses qui réunissent. Or nos ponts ne comportent absolument rien de tout cela : dans l’eau on plante des piquets, sur la tête des piquets on enchevêtre des poutres, sur les poutres on jette des planches, on cloue ou on ne cloue pas, et l’on s'en va.

Pourtant, afin de ne pas être taxé d’exagération ou d’injustice, disons en passant qu’il y a sur la grand’route quelques progrès sur ce premier point. Si l’on n’a pas encoresongé aux tenons et aux mortaises, il semble que l’on y ait acheté quelques verticales bon marché et quelques horizontales moins tordues.

Continuons : « Une construction élevée d’un bord à l’autre d’une rivière. »

Oh! pour le coup je m’inscris en faux contre le membre de phrase tout entier. Que l’on fasse le recensement de nos ponts malgaches à certaines époque de l’année, pendant même les trois quarts ou les quatre cinquièmes des douze mois, et l’on verra que l’immense majorité ne songe nullement à relier les deux bords d’un fleuve, d’une rivière ou même d’un ruisseau. C’est une prétention qui leur paraît absolument exorbitante.

Qu’une ou deux semaines par saison, c’est-à-dire depuis la première pluie, moment des réparations, jusqu’au premier ouragan, le tablier ait eu la constance de se tenir en communication avec les deux rives, c’est déjà beaucoup lui demander, mais exiger de lui qu’il maintienne cette position fatigante depuis le ier janvier jusqu’au 3i décembre, ce serait vouloir plus que ne peuvent donner la nature et la constitution intime de ses éléments.

« Elevée d’on bord à l’autre d’une rivière pour la traverser. » Pas du tout.

Pour retenir la place où l’on a l’intention de construire plus tard quelque chose de mieux : probablement. — Pour exercer les voyageurs à la patience et les habituer aux émotions pittoresques en rompant la monotonie de leurs courses : c’est vraisemblable. — Pour augmenter la difficulté du passage en encombrant un endroit guéable : c’est certain. — Mais pour « traverser » ah! ça non. J’ai trois ponts à franchir de Talata à Fianarantsoa; or, je puis vous assurer que, durant la majeure partie de l’année, je suis toujours descendu à côté. A côté du premier, parce qu’il danse trop pour m’inspirer confiance. A côté du second, parce qu’il est pourri et disloqué. A côté du troisième, parce qu’il a versé à moitié dans la rivière et que je ne tiens pas à l’imiter.

Le passage sur un pont constitue ici en temps ordinaire une faute de témérité grave qui rentrerait volontiers dans la catégorie des suicides par imprudence voulue, et je ne vois guère que trois manières en ce pays de passer un pont : la première, passer à côté; la deuxième, passer dessous ; la troisième, ne pas passer du tout.

L’on va m’accuser de charge, de calomnie ou tout au moins de médisance! Ne risqué-je pas à parler de la sorte, d’avoir maille à partir avec MM. les Ingénieurs du Gouvernement?

Non, car, empressons-nous de le dire, si nos ponts malgaches ne rentrent pas encore dans la définition du dictionnaire, ce n’est pas la faute de l’Académie, ni de la voirie, ni de personne. Le gouvernement sue sang et eau, le peuple en masse se met en branle, à chaque mois d’octobre, pour la confection ou la réparation des ponts, les officiers de tout grade parcourent le pays dans tous les sens, les porteurs de bois s’en vont en longues files chercher les poutres et les madriers dans la forêt lointaine, et malgré cela, quelques mois après, c’est encore la débâcle, la dévastation, l’écroulement et la ruine.

D’où cela provient-il? De plusieurs causes qui ne sont pas près de disparaître :

i° Des trombes d’eau et des ouragans qui font monter subitement à

DIFFICULTÉS ET JOIES

des hauteurs inattendues le niveau des torrents, emportant tout dans leur course furieuse et irrésistible. Si le pont tient bon, la chaussée s’en va; si la chaussée résiste, c’est le pont qui cède, mais il faut bien qu’il y ait une victime.

2° Des défauts réels de construction signalés plus haut, de quoi ne sont nullement coupables nos pauvres gens qui en sont encore à l 'abc de la charpente, pas coupables ceux qui sont chargés de les diriger et ne peuvent transformer du jour au lendemain des apprentis et des manœuvres en menuisiers de première force.

3° Des bois surtout, bois verts nouvellement taillés, piqués dans des terrains détrempés, abreuvés d’ondées invraisemblables, suivies de coups de soleil torride, tordus, détordus, retordus, fendus par l’humidité intense succédant à la sécheresse absolue. Les pauvres clous n’en peuvent mais contre ces torsions intimes, qui d’un bois présentable font bientôt un bâton noueux, fendillé, pourri à la base, rongé d’insectes, piqué des vers. On songe depuis peu à l’emploi du carbonyle. Très bien, mais cela coûte cher et ne peut pas être d’un usage courant.

C’est à cause de ce travail intérieur que les soi-disant assemblages se desserrent, les trépidations les relâchent de plus en plus, les pointes jouent dans le bois vermoulu, le tout se disloque, et si la pluie ne l’emporte pas, il vient un jour où le pont craque subito sous le pied d’un mulet ou le poids d'une charrette.

Il n’y a donc dans tout ce que je vous dis rien qui ressemble à une diatribe contre l’Administration. Je n’ai voulu que mettre en relief les difficultés presque insurmontables devant lesquelles se brisent ou se heurtent les meilleurs volontés de nos chefs de district.

Ne disons pas que l’on ne fait rien ici. Mon Dieu, le gouvernement comme le missionnaire ne sait que trop ce que c’est que le surmenage, ce qu’est la lutte contre l’insuffisance d’hommes du métier, l’insuffisance d'instruments et de matériaux, l’insuffisance de zèle aussi dans l’esprit borné de beaucoup qui ne voient pas encore la raison pratique et l’utilité des perfectionnements. Pourquoi des grandes routes à des gens qui se contentaient de sentiers? pourquoi des charrettes quand on peut porter sur sa tête? pourquoi ceci? pourquoi cela?

C’est une tâche ingrate de coloniser comme de christianiser.

21 novembre.

Nous avions donc besoin d’un pont. Les pirogues, faute de soin ou de surveillance, pourrissaient ou s’en allaient à la dérive et échouaient

misérablement sur des rochers. Tout le monde, marchands, malades, protestants aussi bien que catholiques, avaient intérêt à voir cesser cet état de choses. Je pris donc sur moi de proposer au gouvernement une passerelle. Mes gens y travailleraient, j’en dirigerais l’exécution, et les corvées nous donneraient un coup de main pour le terrassement. L’administration accepta et la construction fut décidée. Je fis mon plan, le déposai au bureau et attendis la mise en train.

Combien de temps pensez-vous que j’aie dû rester dans l’expectative de mes bois? Cinq grands mois au bout desquels me sont arrivées trois pièces maîtresses sur les quatre indispensables pour engager les travaux. A qui la faute? à personne et à tout le monde, ou plutôt à l’habitude invétérée de nos-bons Betsiléos, pour qui remettre au lendemain ou à la semaine suivante est la loi sine qua non de tout travail urgent. Ainsi, nous sommes arrivés à la saison des pluies; depuis deux jours, ondées sans arrêt... regardez et voyez combien de maisons en construction ont leur toit achevé. Pas la moitié. On a attendu, remis à plus tard et les pauvres bâtisses non couvertes boiront plus qu'à leur soif, les murs se crevasseront et s’écrouleront. Peu importe... l’an prochain ce sera la même lenteur et la même chanson.

L’établissement du pont comportait deux sortes de travaux : la charpente et l’aménagement d’une chaussée étroite à travers les rizières qui s’étendent des deux côtés de la rivière. Ce fut ce second travail qui m’attira le plus de désagréments. Les ouvriers réquisitionnés pour l’exécuter n’y voyaient qu’une nouvelle occasion de corvée : le bien général, les avantages de cette chaussée au temps des grandes pluies sont choses trop abstraites ou trop éloignées pour frapper leur imagination.

Les bois arrivent... ils sont trop courts de 3 mètres! « Mais, mille tonnerres! ce n’est pas cela que j’ai demandé. — Parfaitement, mais noüs, porteurs, nous n’en savons rien, c’est ça qu’on nous a donné. » Allez vous en prendre, à qui? à la lune? Que j’écrive de nouveaux billets, j’y perdrai mon encre et ma plume ; le chef de 100 me renverra au chef de 5oo qui me renverra au chef de 1.000, lequel me racontera une petite légende de son invention que je devrai au moins faire semblant de croire pour ne pas gâter l’avenir.

J’achetai donc les bois nécessaires pour remplacer ceux qui n’étaient pas encore arrivés; je lançai mes charpentiers dans le vide sur l’arche unique de la passerelle, et quinze jours après, la chaussée était finie et Trésor pouvait s’exercer à circuler sur l’étroit tablier d’ailleurs prudemment enfermé dans deux garde-fous. Du coup un revirement s’est produit dans le peuple qui doutait de la réussite et qu’ennuyait le travail : on passe

sur le pont et l’on commence à s’apercevoir qu’après tout c’est plus commode qu’une pirogue et surtout qu'une pirogue qui n’existe pas.

22 novembre.

Nos élèves sont en vacances, ils rentrent le 2 décembre. Gomme tout bon Préfet de collège, je fais nettoyer les locaux, renouveler le matériel endommagé, etc. Je compte à la rentrée sur environ 40 pensionnaires et 80 externes.

Deux des plus grands ont fini « leurs études ». Nous cherchons à les marier, et ainsi seront fondées deux familles chrétiennes, avec cet avantage que, grâce au pensionnat, ces bons jeunes gens sont autrement formés que leurs compatriotes des classes de village.

Deux autres sont sur la même voie d’un bon mariage. Au bout de dix ans, si Dieu nous les accorde dix ans, nous pourrons avoir dans tous les postes des chefs de famille chrétiens et influents à cause de leur instruction supérieure. Mais ne" nous inquiétons pas de l’avenir, faisons tout pour le mieux, jusqu’au soir du dernier jour de liberté. La graine semée n’est jamais entièrement perdue.

25 novembre.

Nous finissons la couverture du petit clocher. C’est le point d’exclamation final. Maintenant je vais entreprendre la visite de tous les hameaux et pousser activement nos plantations : café, vigne, asperges, melons, etc., tout en poursuivant l’enfouissement de quelques milliers d’eucalyptus. Certains de nos arbres d’il y a deux ans ont déjà cinq mètres de haut. La propriété devient superbe.

1er décembre.

La fièvre! la vraie fièvre! je ne la souhaiterais même pas à mes ennemis, à moins que ce ne fût pour leur conversion.

Ce n’est pas que cette fièvre soit une maladie précisément douloureuse, mais c’est aplatissant, déprimant, écrasant, cauchemarisant et abêtissant. Cela est apparenté avec le mal de mer, en ce sens que tout est pris, la tête, la poitrine, les entrailles, et tout est démoli. On n’a pas faim et on meurt de soif; on est couvert de sueur et on grelotte de froid; on claque des dents par un soleil d’été, comme si l’on était en pleine bise d’hiver; l’on dort et l’on ne se repose plus, car la tête travaille à déchiffrer des énigmes insolubles et à combiner des rêves disparates.

A force de rencontrer cet ennemi, on finit par le connaître et l’on peut déterminer à peu près l’heure de la délivrance. De la patience, de la

quinine, la diète, purge ou vomitif et le mal s’en ira comme il est venu, en laissant derrière lui. si l’on a eu quelque attention à ne pas tout perdre, un joli petit monticule de mérites.

Si je parle de la fièvre, du général Ta\o comme les Malgaches l’appelaient du temps de la guerre, c’est que je viens d’en essuyer une qui a duré quatre jours et quatre nuits.

Ce dont vous ne vous douteriez jamais, c’est de la conséquence extraordinaire qu’a eue cette malencontreuse fièvre. Elle m’a rendu la mémoire? — Non pas. — Elle me développa l’intelligence? — Encore moins... Elle me fit rouvrir mon livre de cuisine, oublié depuis deux ans, au chapitre des sauces!

C’est que, quand ma cervelle désorientée par la maladie se remit à tourner normalement, elle se fit à elle-même le petit discours suivant : « Ma chère, si tu n’es pas solide, soyons francs, cela vient de ce que tes bases chancellent. Ton estomac est un cancre qui ne demande qu’à dormir. Quant aux entrailles, il y a longtemps qu’elles ne valent plus un vieux tuyautage d’orgue abandonné. Il s’agit de retaper tout cela. Soignetoi bien. »

Ayant entendu par confidence ce petit discours, je crus, l’obéissance aidant, devoir en tirer des conclusions pratiques et je pris la résolution de perfectionner mes menus quotidiens.

Or, j’avais goûté en voyage d’une sauce qui m’avait donné un appétit merveilleux. Attaquons donc le chapitre « sauces ».

La sauce piquante piqua la première mon attention. C’est par elle que j’entrepris d’maugurer mes essais de cuisine supérieure. Essayons. Il faut, dit le livre : 3o grammes ou une grosse noix de beurre. — Je n’en ai pas; mettons de la graisse, cela reviendra au même. — Une cuillerée de farine. Deux verres de bouillon. — Absent, le bouillon, remplaçons-le par le bouillon naturel, de l’eau des fontaines limpides. — Un filet de vinaigre. Faites roussir... salez... poivrez, laissez bouillir.

Je fus d’une docilité presque parfaite, sauf sur l’article échalotes et cornichons que je ne tenais pas en magasin. Et ça mijote, ça mijote, puis ça chante, ça chante, puis ça crève, glou pouf, glou pouf. Je retire et je laisse refroidir.

Hélas! au moment du dîner, mon nez s’effraie, ma langue se tortille, mon gosier se refuse, et, comble du déshonneur et de la confusion, mes chats, après deux lampées, se retirent avec des airs de dire qu’on a voulu les empoisonner.

Avis aux futurs missionnaires : qu’ils apprennent au moins trois sauces :

DIFFICULTÉS ET JOIES

La sauce béchamel ou une autre pour les jours de grande cérémonie;

La sauce piquante pour les jours sans appétit;

Et la sauce vinaigrette pour raccommoder les rogatons qui ont plusieurs jours d’existence.

5 décembre.

La question des enterrements est dans ce pays une question capitale au point de vue de l’évangélisation. C’est en effet dans les pratiques superstitieuses et immorales qui se donnent rendez-vous autour des défunts que les païens trouvent le plus grand obstacle à leur conversion et que nos chrétiens rencontrent les plus grands dangers pour leur conscience encore mal affermie. Le mal est d’autant plus grand que nos fidèles ne peuvent cependant pas se dispenser de rendre les derniers devoirs à leurs morts et doivent se conformer aux coutumes du pays, au moins dans ce quelles ont de légitime. Mais où se trouve la limite entre le permis, le toléré, le défendu? quelle -attitude prendre en certaines circonstances plus délicates vis-à-vis d’une famille presque entièrement païenne, pour ne pas éveiller les susceptibilités, susciter des haines, attirer des vengeances? Autant de questions journellement pratiques et qui ne peuvent être résolues en connaissance de cause, que si l’on a une idée suffisante des usages locaux.

Un des missionnaires les plus anciens et les plus expérimentés de la Mission s’est donc livré à une véritable enquête sur les enterrements betsiléos. Enquête pas toujours aisée. La pudeur retient nos chrétiens dans l’aveu complet des turpitudes et des insanités auxquelles se livrent leurs compatriotes.

Cependant voici à peu près ce qui se passe, en tout ou en partie, aux enterrements païens de ce pays.

Quand un Betsiléo vient de mourir, la famille envoie des messagers dans toutes les directions vers les parents ou alliés du défunt pour les inviter à l’enterrement. Les mêmes messagers sont chargés d’acheter les lambas destinés à envelopper le cadavre. Pendant ce temps, on fait constater le décès par un voisin. Un des proches parents s’approche du défunt pour lui fermer les yeux. Ï1 dépose une pièce de monnaie sur la langue, lui serre la bouche avec un linge et lui couvre le visage. On le ligote aux reins, aux genoux, aux pieds, et on le lave.

Ainsi préparé, le corps est disposé sur une natte ou sur un lit du côté Est de la chambre. On le couvre des lambas disponibles, auxquels seront ajoutés ceux qu’on a fait acheter, en ayant soin de mettre les plus précieux à l’extérieur. Certains font des dettes et se ruinent même pour avoir

des lambas de haut prix. Un autre lamba est tendu en forme de rideau en avant du mort pour le cacher; on le soulève quand les parents viennent faire leur visite de condoléance et présenter leur offrande à celui qui conduit le deuil.

Les personnes présentes dans la chambre sont assises à l’Ouest de la case, la face tournée vers le rideau. On ne doit jamais laisser lemort seul.

Ces premières dispositions prises, les parents, qui ont d’abord soigneusement retenu leurs larmes, éclatent tout à coup en sanglots. Bientôt ce sont des lamentations parlées, de vrais discours où l’on exagère les qualités du défunt, où l’on exprime la douleur de l'avoir perdu. Et l’on apprend ainsi . dans le voisinage qu’un tel est mort.

Dès lors on commence à se réunir pour les cérémonies : les invités venant de loin arrivent peu à peu. Bientôt se fait une agglomération plus ou moins considérable suivant l’importance du personnage. Les joueurs de grosse caisse, les fifres, les tambours ne tardent pas à paraître et à se faire entendre, On les a appelés et loués chèrement parce qu’ils sont très utiles pour réunir le peuple. En même temps se présentent des chanteurs et des danseurs. On amène un ou deux troupeaux de boeufs, dont quelques bœufs de combat, pour faire savoir à la foule qu’il y aura combat de bœufs et qu’on distribuera de la viande. Enfin, une bande d’hommes est envoyée pour ouvrir le tombeau. Ils font ce travail avec plus ou moins d’entrain suivant le repas et le rhum qu’on leur partage.

Le tombeau betsiléo a généralement la forme d’un grand cube de pierre plus large que haut et dont les quatre faces sont constituées par des roches plates superposées. C’est sous ce cube ordinairement placé sur une colline ou au sommet des montagnes que se trouve le caveau de famille. On y accède par une tranchée en pente comblée en temps ordinaire de terre molle et que l’on dégage au moment d’un enterrement.

L’ordonnateur des funérailles doit être un personnage d’autorité.

A la tombée de la nuit on sert un copieux repas aux musiciens, chanteurs, danseurs, danseuses et proches parents. Ce repas est suivi d’une distribution de rhum. L’ordonnateur rassemble alors tous lés assistants et leur adresse un discours où il dit entre autres choses : « Le jour ne meurt pas aujourd’hui, car notre cher parent est mort, et maintenant vous pouvez vous livrer aux réjouissances accoutumées, vous tous mariés et non mariés. » Aussitôt commencent la musique, les chants et les danses obscènes. Tous les désordres deviennent autorisés; alors se commettent toutes sortes d’abominations, jusqu’au point du jour. « Amusons-nous, disent les Betsiléos, pendant que nous sommes en vie, car lorsque nous serons morts, nous serons dans le repos. »

DIFFICULTÉS ET JOIES

Le fiandravanana, c’est-à-dire l'ensemble de tous ces désordres, a lieu toutes les nuits avant et parfois même après l’enterrement.

Au point du jour l’ordonnateur fait un nouveau discours pour remercier les assistants. Il les invite à rester jusqu’à la fin de l’enterrement et promet de fournir les repas nécessaires; il donne le salaire convenu aux joueurs et danseurs et annonce le combat de boeufs.

Quand tout est prêt pour l’ensevelissement, c’est-à-dire quatre jours après la déclaration de mort, le corps est mis dans une bière en bois, ou simplement dans une natte entourée de bandelettes. Le tout est fixé fortement sur un brancard.

On ne peut faire l’enterrement ni le matin, ni à midi, de peur d’affliger le mort et de se le rendre défavorable. Il faut garder chez soi le cadavre le plus tard possible. Donc vers la fin de la journée, des jeunes gens se présentent pour porter le défunt, d’autres conduisent en filanjane les parents du défunt, et le cortège se dirige par le chemin le plus long vers le tombeau. Tout cela se passe au milieu de chants, de danses, de désordre et de tapage. Les femmes pleurent ou font semblant de pleurer en se lamentant, les autres rient, crient et se bousculent.

Lorsqu’on est parvenu au tombeau, on boit du rhum, on offre au mort de la viande rôtie. Le chef des funérailles avec une ou deux personnes descend vers la porte du caveau et l’une de ces personnes, tournant le dos au caveau, frappe du talon la porte en disant : « Ouvrez-nous, nous vous amenons votre parent. Il nous a quittés pour habiter avec vous, recevez-le et ne le laissez pas aller seul. » La pierre qui ferme l’ouverture est alors enlevée; l’ordonnateur entre dans le tombeau pour voir le corps des ancêtres et désigne Fendroit où doit être déposé le défunt. Il fait un signe, le corps est descendu, on découvre la tête voilée jusquelà, on replace la pierre, et la tranchée qui mène au tombeau est de nouveau comblée.

Pendant ce temps, d’autres personnes se sont occupées à tuer les bœufs. Tous les assistants, l’ensevelissement terminé, se dirigent de ce côté et s’accroupissent autour des victimes. Trois hommes désignés se lèvent pour le kabary. Celui qui se tient au milieu prend la parole pour faire l’histoire du défunt, dire la maladie qui l’a enlevé, remercier les assistants, lire la liste de ceux qui ont offert une cotisation, indiquer ensuite ceux à qui on doit distribuer de la viande.

Le discours fini, on distribue la viande. Naturellement tapage et désordre. La nuit arrive, on recommence les réjouissances nocturnes.

Deux jours après, on continue encore ces orgies pour chasser l’âme du défunt. Les Betsiléos, en effet, croient que celle-ci hante le tombeau et

CHEZ LES BETSILÉOS. l5

ses alentours, or il faut à tout prix que cette pauvre âme reste tranquille dans le sépulcre et ne s’avise plus de venir troubler les vivants. Si l’enterrement a été bien conduit, il y a tout lieu d’espérer que l’âme se tiendra en repos.

Donc pour achever de contenter le mort, on tue un autre bœuf, on boit du rhum et on continue le fiandravanana. « Va-t’en, dit-on à l’âme, ta demeure n’est plus ici, car c’est la demeure des vivants, tes parents ne sont plus ici, ils sont là-bas, dehors, va-t’en! »

Et l’on se disperse enfin.

Une semaine après, nouvelle cérémonie. Les parents se réunissent. On porte au tombeau un peu de rhum et de viande cuite. Celui qui est chargé de l’offrande doit aller droit devant lui sans tourner la tête : arrivé près du sépulcre, il s’adresse aux âmes des ancêtres : « Gardez-bien votre enfant, leur dit-il, ne le laissez pas circuler, ne le laissez pas aller vers les troupeaux des vivants, vers leur bien, etc. »

Tout est terminé.

Les marques de deuil sont l’habit violet, bleu foncé et noir. Les femmes dénouent leurs tresses et portent leurs longs cheveux divisés en deux énormes touffes ébouriffées. Les hommes laissent croître les leurs en désordre. Il y en a qui ne se baignent plus tant que dure leur deuil. Enfin on porte le lamba d’une certaine manière en le laissant remonter par devant des deux côtés.

Tous ces usages ne sont pas universellement suivis; il y a bien quelques variantes, mais tel est du moins l’aspect général des enterrements betsiléos. Il en est assez dit ici pour que le lecteur se rende compte des difficultés énormes que pareilles coutumes apportent à la conversion de ce pauvre peuple. Grâce à Dieu, nos chrétiens ont souvent assez de courage pour s’opposer aux infamies des orgies nocturnes et aux coutumes évidemment coupables, mais souvent aussi, ils ne peuvent se poser en maîtres et résister aux volontés d’une famille païenne. C’est dans ces circonstances que leur situation devient extrêmement délicate et périlleuse. Heureux ceux qui s’en tirent sans accroc pour leur conscience 1

Ikongo et les Tanales.

Novembre 1905.

Ikongo sur la carte se trouve exactement à vingt centimètres de Fianarantsoa, au sud-est. La carte étant au trois-cent-millième, le calcul nous donnerait soixante kilomètres à vol d’oiseau. Mettons presque le double pour la route, la ligne droite n’existant pas à Madagascar

Ikongo est une immense montagne en haut de laquelle perchaient les Tanales. Gomme leurs voisins les Betsiléos, ils ont été amenés depuis l’occupation française à déserter les sommets et à habiter les vallées.

Ce n’est donc pas Ikongo même qui sera le but de notre visite, mais bien certain gros village situé à une heure et demie plus loin en haut duquel réside le lieutenant-chef de la province et auquel on a donné le nom de Fort-Carnot.

Je vous épargne la route de Talata à Tandrokazo.

Dans la campagne, la vigne est chargée à se rompre. Si la grêle ne vient pas gâter de si belles espérances, la récolte sera superbe. Malheureusement, le tout n’est pas de fabriquer du vin, il faut trouver à qui le vendre. Pour ceux qui, comme les habitants de Tandrokazo, se trouvent éloignés des centres, l’écoulement de leurs produits viticoles devient chose ardue et depuis onze mois que sa récolte est faite (on fait les vendanges ici en janvier), le curé-viticulteur en est encore à rechercher des amateurs pour ses vins.

Jusqu’à Vinanitelo, le paysage reste betsiléo, c’est-à-dire morne, dénudé, tourmenté. Les montagnes découpées en dents de scie ont, plus encore qu’en d’autres endroits, l’aspect de grandes vagues pétrifiées. Je me figure volontiers que, du haut d’un ballon, la contrée doit avoir

l’aspect d’une râpe gigantesque. Çà et là, dans quelques vallons resserrés, une frondaison enchevêtrée de taillis rabougris, derniers vestiges sans doute d’une forêt ravagée. Au fond de l’horizon, on commence à percevoir la ligne sombre des grands bois; à gauche, vers le sud, quelques sommets se détachent, garnis de broussailles. Les constructions en bois remplacent, à mesure qu’on avance, les bâtisses en terre rouge. A Vinanitelo même, ces dernières ont disparu, et le village qui jadis, comme tous ses congénères, perchait sur la montagne voisine, s’étale maintenant prosaïquement en bande régulière sur le flanc d’un coteau. Pas un arbre, pas un buisson, les cases sont alignées presque à l’européenne. C’est nouveau, mais ce n’est pas beau.

La chapelle catholique, flanquée de deux ou trois maisonnettes, se dresse à une centaine de mètres du village. Elle est formée d’une carcasse en bois garnie de lattes en bambous. Derrière l'autel, une cloison sépare du reste de l’église l'habitation du missionnaire.

Gare aux rhumatismes, car le vent passe là-dedans comme au travers d’un panier ajouré. Il est difficile, dans une pareille habitation, d’avoir des entretiens un peu intimes, car les indiscrets peuvent se mettre aux écoutes partout où bon leur semble. D’ailleurs, d’une maison à l’autre, le moindre bruit se fait entendre.

Le maître d’école de Vinanitelo me reçoit» fort bien, et le lendemain matin, les porteurs étant arrivés, nous dévalons vers la forêt.

On doit bien se résigner à prendre des porteurs, malgré la dépense. A emmener son cheval dans les fondrières de la forêt, on risquerait de le démantibuler complètement. Il est prudent aussi d’emporter quelques conserves. Quelques boîtes de lait concentré, un réchaud à pétrole sont des plus importants en certaines occurrences. Les poules, dans ces pays perdus, ne sont pas toujours disposées à se laisser vendre, ni les œufs à se laisser pondre.

A un quart d’heure de Vinanitelo, îa brousse,' petite, rabougrie, irrégulièrement piquée de troncs solitaires, fait son apparition sur les collines. Au fond des vallons marécageux, émergent de grosses roches noirâtres. Petit à petit, les buissons s’étagent plus touffus, plus élevés, entremêlés de grandes fougères aux feuilles en dentelle. Les arbres s’allongent, troncs noueux et tordus aux airs vieillots, laissant passer au travers de leur feuillage de longs bras desséchés et noircis. Certains, aux bois presque entièrement blancs de vétusté ou de moisissure, ont l’air d’avoir été badigeonnés à la chaux. Au milieu de tout cela de petits oiseaux

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s’échappent et volètent en poussant leur piit sec et métallique. Pas harmonieux, les chants des habitants ailés de cette brousse. Che-z l’un, on dirait la voix dune vulgaire crécelle ; chez l’autre, le bruit bref, aigu, agaçant d’un déclic de treuil ou de cric.

La brousse s’est transformée en buisson, puis en taillis. Nous entrons enfin dans la forêt, non pas encore dans la forêt intacte où la hache du bûcheron n’a pas accompli son œuvre de destruction, mais dans l’honnête, forêt de moyenne taille où l’homme a déjà fait razzia des belles pièces et massacré les géants. N’importe, c’est déjà joli. Sur les touffes de vert foncé se dessinent les fraîches découpures pâles et presques jaunes des nouvelles frondaisons printanières. De temps en temps, la crête d’un arbre, couleur de rouille, étale son croissant rouge sur les fonds plus sombres. Dans le sous-bois, les torrents commencent à chanter. Chacun d’eux a ses harmonies particulières et ces harmonies changent en ellesmêmes à chaque détour de chemin, suivant les fantaisies de l’écho. Tantôt on croirait entendre le tumulte vague d’une foule, tantôt le passage rapide, dans le lointain, d’un express, tantôt le glissement d’une vaste tôle sur une autre tôle de fer. Nous respirons, sous la feuillée, la fraîcheur des sentes. Au bout d'une longue clairière plate entre deux montées, quelques bœufs ruminent pacifiquement. Sommes-nous encore à Madagascar, ou ne sont-ce pas des paysages de France?

Notre petite troupe fait halte dans un ravin sur le bord d’un ruisseau limpide qui chantonne entre les touffes d’herbe. Nous sommes à l’entrée de la grande forêt tropicale. Les fougères deviennent des arbres, les arbres prennent des dimensions gigantesques avec des aspects singuliers et des fantaisies cyclopéennes. Voici des troncs collés les uns aux autres, qui semblent jaillir d’une même souche comme une immense gerbe de ramure. Les lianes, les longues tiges de bambous s’entremêlent à des hauteurs invraisemblables et forment à huit ou dix mètres au-dessus du sol comme un second tapis de verdure. Lorsque le sentier côtoie un précipice, celui-ci disparaît sous cette végétation aérienne. L’on serait tenté d’aller s’égarer et se reposer sur cette mousse verdoyante comme sur un sol ferme, si une percée, de temps en temps, ne détruisait l’illusion en laissant apercevoir beaucoup plus bas la pente rapide qui déclive jusqu’au bord du torrent.

Le chemin serpente au milieu de toutes ces merveilles, suivant les flancs de la montagne sans pouvoir toutefois éviter les grimpées abruptes et les descentes rapides. Nous y croisons de loin en. loin un voyageur ou un porteur de bagages. De maisons, point de traces. C’est la solitude des grands bois, solitude ravissante, aux aspects toujours changeants, aux sur-

prises toujours nouvelles, surtout pour qui vient de la terre chauve et nue du pays des hauts plateaux. Parfois les branches viennent fouetter le visage; parfois il faut baisser la tête pour passer sous un arbre lancé comme un. pont au-dessus de la route ; parfois les glissades de l’un des porteurs vous tirent de votre rêve pour vous faire partager avec lui les émotions d’une dégringolade précipitée. Mais peu importe, vivent la verdure, les fleurs et les oiseaux.

Un peu avant de déboucher dans la grande vallée d’ïkongo, nous longeons le pied d’une immense roche qui s’élève à pic, sans transition aucune, à une hauteur prodigieuse. C’est, si je ne me trompe, la fameuse montagne d'Ambondrombi. Voici ce qu’en rapporte un auteur anglais ;

Il existe au pays tanale une montagne célèbre appelée Ambondrombe ou Iratra. Les Hovas autrefois y plaçaient le séjour des âmes des morts. C’est une terre sacrée et personne parmi les indigènes n’ose y monter. On y entend au sommet, paraît-il, un bruit extraordinaire comme celui d’un tonnerre. Les uns pensexrt que ce bruit est produit par le vent, à cause de la configuration de la montagne, d’autres que c’est la mer que l’on, entend, éloignée pourtant de cent kilomètres.

La cime d’Ikongo, qui lui fait vis-à-vis, fut comme la forteresse des Tanales. L’ascension en est extrêmement difficile. Il y avait autrefois sur le plateau cinq villages. Deux sources y jaillissant, les habitants de ce sommet n’avaient pas plus à craindre, en cas d’investissement, la soif que la faim, car les cultures, elles aussi, n’y manquaient pas. En temps de guerre, les Tanales s’y retranchaient ; en temps de paix, le peuple descendait dans la plaine et ne laissait en haut que les gardiens nécessaires.

Dans leur dernière résistance contre la domination française, les Tanales se réfugièrent en effet sur leur rocher. Ils s’y croyaient à l’abri d’un coup de main. Grande fut leur stupeur quand ils virent notre Résident conduire ses miliciens en droite ligne à l’assaut de la muraille de granit. La place fut enlevée; mais qui voit la position ne peut s’empêche d’admirer l’audace invraisemblable et bien française du chef et des solda? qui l’emportèrent.

Du moment où l’on débouche dans la vallée jusqu’à celui où on atteint Fort-Carnot, il y a encore près de deux heures de marche. C’est d’abord la descente ravissante et pittoresque des derniers contreforts d’Ambondrombi qui nous amène jusqu’au niveau de la rivière. On passe un pont en bois

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jeté sur l’un des affluents. Mes porteurs profitent du voisinage de l’eau pour rafraîchir leur toilette, et un brave indigène s’approche de moi pour me présenter un gros cornet de framboises. « Combien? lui dis-je, croyant à une offrande intéressée. — Pas d’autre intention que de vous faire plaisir. » Que dites-vous de cette entrée en matière au pays tanale? N’est-ce pas touchant, poétique, biblique? Y a-t-il des peintres parmi vous, chers lecteurs? Si oui, quelle plus jolie toile! un col entre deux énormes montagnes boisées, un pont rustique, des porteurs se désaltérant où se lavant les pieds parmi les rochers où jaillit l’eau du torrent, et dans un coin de verdure un bon vieux s’approchant du missionnaire avec une collection de jolis fruits cramoisis soigneusement déposés dans une feuille de bananier roulée en cône; pêle-mêle sur le gazon, le filanjane, les bagages; en haut un ciel d’azur; au fond, la profonde vallée où glisse paisiblement une large rivière.

Nous en suivons bientôt les bords à quelques mètres de distance, sautant plutôt que franchissant les nombreux petits cours d’eau qui viennent s’y jeter en ravinant les talus voisins. Rarement la passerelle est intacte. Des bois qui en constituaient le tablier, plusieurs ont disparu. Les survivants branlent dans la vase des berges détrempées, et mes porteurs néanmoins n’hésitent pas : chacun choisit rapidement du regard son point d’appui, et nous passons sans encombre. Sur la rive hérissée de grands roseaux, nous rencontrons pas mal de pêcheurs. Certains, aux endroits moins profonds, vont se planter sur quelque banc de sable ou de rocher, ayant de l’eau jusqu’aux genoux, et, sans crainte des refroidissements, attendent patiemment le poisson. Les captures que j’ai pu apercevoir m’ont paru assez petites, douze à quinze centimètres. Le corps était presque transparent.

Cette fois, je me sens réellement aux tropiques. Un sentier étroit circulant au milieu de la verdure luxuriante, une végétation de tiges pressées, étouffées, enlacées, jaillissant comme un débordement du sein trop fécond de la terre, et semblant se disputer une petite place à la lumière ardente du grand soleil. Aux trois quarts enfouies dans les taillis, des cases en bois perchées sur quatre pieds, élevées d’un mètre audessus du sol, une population aux colliers voyants et aux costumes rudimentaires, voilà bien la Terre-Noire telle que je me la figurais d’après les récits des voyageurs. Parfois, au milieu des Hovas ou des Betsiléos, on pourrait se croire en France. Ici, pas d’erreur, nous sommes en Afrique.

Nous nous arrêtons quelques instants à mi-distance de la montagne et de Fort-Carnot dans un village qui paraît important. J’y compte près

d’une centaine de cases, toutes perchées sur leurs pieds, toutes en bois et en bambous entrelacés. Bientôt une foule de moutards m’environne, de loin cependant, car tout ce petit monde n’est pas encore familiarisé avec l’Européen. Puis on se rapproche et on entre en contact plus confiant avec moi, en contact absolument immédiat et audacieux avec mes morceaux de sucre. Je songe, à la vue de ces pauvres innocents, que personne n’est là pour moissonner ces belles petites âmes. Tout cela vivra et mourra dans la superstition, loin de Dieu, loin de l’Eglise, loin du ciel. Mystère de la solidarité des hommes dans l’affaire du salut. Si tant de chrétiens n’abusaient là-bas de mille et mille grâces, si le regard de certains insouciants, au lieu de se fixer sur les bagatelles de la vanité ou du plaisir, parvenait à se détourner quelquefois vers les misères de nos païens, combien de gerbes s’ajouteraient aux récoltes du missionnaire! Un sacrifice, une prière, une aumône deviendraient la rançon de tous ces esclaves de l’erreur. Ce n’est pas la moisson qui fait défaut. Les deux tiers de notre grande île ne sont pas évangélisés et même dans les parties déjà occupées que de travaux à entreprendre, que d’œuvres à établir, auxquelles il faut renoncer, faute de temps, faute de ressources, faute d’hommes surtout!

Je remonte bientôt sur mon filanjane, le filanjane remonte sur les épaules des porteurs, et une demi-heure plus tard nous étions à Mahavelo, terme de notre course.

Mahavelo est proprement le village Tanale qui dépend du poste de Fort-Carnot. Il est situé à une quinzaine de mètres au-dessus de la rivière, sur un terrain récemment déblayé et dégagé de ses hautes herbes. Une grande case plantée au milieu domine les autres qui semblent se grouper autour d’elle comme les poussins autour de la mère poule. C’est la case d 'Ipitaka, l’ancien chef de la tribu et actuellement le gouverneur du pays.

Fort-Carnot lui-même est perché à quelque soixante ou quatre-vingts mètres plus haut, sur un contrefort de la montagne.

L’établissement militaire comprend environ une douzaine de grandes cases où logent trois Français et trente miliciens indigènes. Ces Français sont : un lieutenant, un garde-milice et un caporal. On travaillait, au moment où j’entrais dans l’enceinte, à compléter une sorte de retranchement formé de fossés hérissés de piques. Il paraît que le soulèvement Bare de l’an dernier a donné par ici à réfléchir.

Décidément je me sens dans un climat tout autre que celui du Betsiléo. L’air est mollement chaud. Une buée de vapeur tiède monte de la rivière et des marécages. Je ressens cette impression d’accablement déprimant si commune en Europe à certains jours d’orage, et dont j’avais

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presque perdu le souvenir dans la chaleur forte, mais saine et sèche, des hauts plateaux. Le bain de sueur est ici letat normal.

Après une visite à l’autorité militaire, j’entrepris celle des parents de mes élèves. Je me glissai par l’étroite ouverture des cases. On préparait le repas. La chaleur de l’air extérieur, le feu du foyer, transformaient ces maisonnettes en véritables fours. La connaissance se fit rapidement, cordialement. Il est évident que le missionnaire a ici toutes les sympathies.

C’est le moment de dire quelques mots de la chrétienté.

La fondation en était encore assez récente, lorsque par suite des difficultés pécuniaires de la Mission il fallut se résigner à abandonner la place. C’était en 1904, le gouvernement supprimait ses subsides aux écoles catholiques et renvoyait les Frères des Ecoles chrétiennes. En même temps que les ressources diminuaient, les frais augmentaient. On dut retrancher pour sauver. L’instituteur breveté coûtait cher, on le retira et l’école catholique fut remplacée peu après par une école officielle, c’est-à-dire neutre.

Tout aurait disparu sans l’énergie et la foi vraiment étonnantes et incroyables de quelques jeunes gens. Avec toute leur ardeur de catéchumène, ils résolurent de maintenir la « prière » coûte que coûte. Ilepa devint leur chef. Grâce à sa piété et à son courage, le petit troupeau ne se dispersa pas complètement, et chaque soir et le dimanche on continua à se réunir comme par le passé. A dire vrai, tous ne furent pas 'à la hauteur de pareille vertu. Les assemblées ne sont pas toujours très nombreuses; les anciens s’y montrent sympathiques, mais ne s’y montrent pas souvent. N’importe, le petit bataillon sacré maintient ses positions et garde la place. En toute occasion il ne cessait de harceler de ses requêtes touchantes le R. P. Supérieur, navré de ne pouvoir y répondre selon leurs désirs.

On résolut toutefois de venir au secours de bonnes volontés si constantes et si admirables. Le P. Niobey fit à la petite chrétienté une première visite, les catéchisa, les exhorta, les encouragea trois jours durant sans interruption. Il choisit quelques enfants plus zélés pour venir étudier à Talata. Quatre se présentèrent. Deux ont lâché pied qui ont été remplacés aussitôt. Ilepa doit rester au poste d’honneur, car c’est sur lui en somme que repose la persévérance de ses compagnons.

Vraiment admirable, ce bon Ilepa, délicat, modeste, infatigable dans la tâche pénible qu’il a assumée. Au physique, un petit homme d’allure décidée et droit comme un I. Son sourire est bon comme son âme est belle, mais son regard reste souvent voilé de mélancolie. Il se sent trop

seul; tous ses compagnons ne sont pas de sa trempe, et hélas! la Mission ne peut lui donner que des espérances lointaines. De plus, si les ennuis, les contradictions ne lui manquent pas, le pauvre enfant n’a pas toujours ce qui lui serait nécessaire. Il s’enhardit timidement un jour à demander au R. P. Supérieur un lamba par billet. Quand il se présenta quelque temps après, le R. P. Supérieur lui dit : « Eh bien, tu désires un lamba?

— Non, mon Père, répondit-il vivement, François-Xavier (l’ancien maître d’Ikongo) m’en a donné un. » Le lamba ainsi octroyé montrait le coude et était d’apparence misérable. « Il n’est plus très bon, ton lamba.

— Oh! il suffit! » Vous le pensez bien, pareille générosité et pareille discrétion furent récompensées par un lamba neuf.

J’eus l’occasion dernièrement de le tâter à fond, pour ainsi dire. Il venait de m’amener un jeune ménage. C’était un samedi. Très fatigué de la route, il me demanda la permission d’aller passer le dimanche à Talata. Il y avait réunion. Lorsqu’il eut appris qu’il viendrait à la messe un certain nombre de chrétiens des environs, il sollicita de moi la permission de donner le sermon. Oh! pensai-je, voilà une excellente occasion pour juger notre homme. Est-ce le prurit et l’amour désordonné du kabary qui inspirent son zèle? Nous allons bien voir. Je répondis donc à mon bon Ilepa que le grand sermon était déjà attribué, mais qu’il pour-i rait parler à la réunion du soir. Si c’est la vanité qui le pousse, il ne1 pourra s’empêcher de laisser paraître un brin de mécontentement, me dis-je. Ilepa ne réclama nullement.

Le lendemain je me mis aux écoutes : rien dans son discours, d’ailleurs assez bref, qui sentît la réclame ou la pose ; quelques pensées bien simples sur la prière, disposées en tableau synoptique plutôt que développées; pas de phraséologie, un ton calme, mais pour terminer, comme un aveu de profonde tristesse et une plainte navrante : « Nous autres, Tanales, nous ne sommes pas aussi bons que vous, pourtant nous voudrions avoir comme vous des Pères. » Il sort de cette âme-là des échappées de lumière plus pures que des rayons de soleil. Mon bon Ilepa, les quelques ombres que ta demande d’hier avait soulevées dans mon esprit sont bien dissipées. Je regrette maintenant de ne t’avoir pas laissé parler le matin. N os Betsiléos aurait vu quel prix tu attaches à la prière ; ils auraient entendu ton cri de détresse. S’ils pouvaient l’avoir entendu aussi, les chrétiens de France!

Jetais donc à Ikongo le jeudi 16 novembre, lorsque fut donné, à quatre heures et demie du matin, le branle-bas général. Les habitants étaient convoqués dans la grande case du gouverneur Ipitaka qui avait

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bien voulu me la céder pour la messe. Lui-même d’ailleurs assiste à la réunion. Brave homme au fond, bien disposé pour la prière, mais qui a, à devenir chrétien, quelques petits empêchements dominants. Il est un peu trop marié !

Je célèbre le saint Sacrifice sur un petit autel improvisé; les jeunes gens récitent les prières et chantent suivant les rubriques usitées. Puis, la messe finie, je donne à tout ce monde une instruction aussi simple et aussi claire que possible sur les éléments les plus élémentaires de la doctrine chrétienne. On dit qu’il est difficile à un professeur de se mettre à la portée de jeunes élèves; c’est bien pis lorsqu’il faut traduire en langage intelligible à des auditeurs encore tout païens les plus simples de nos idées religieuses : Jésus-Christ, le Sauveur, la Rédemption, l’Eglise, le péché, etc., autant de mots qui n’ont pas encore aucun sens précis pour ces pauvres néophytes.

Au sortir de la cérémonie, on me présente la poule et le riz de bienvenue. Henri IV aurait été content.

Les enfants reprennent le chemin de l’école laïque et obligatoire, et en compagnie des jeunes gens je grimpe jusqu’au marché. C’est aujourd'hui en effet le jour réglementaire. La chaleur est étouffante et la montée nous coûte quelques centimètres cubes de suée bienfaisante.

A part quelques fruits tropicaux dont la présence indique que nous nous rapprochons de la côte et du vrai climat africain, le marché n’a rien de bien exotique. On m’a dit que tous les habitants des environs étaient tenus de s’y rendre et d’y apporter leurs produits. C’est en effet le meilleur et peut-être le seul moyen de lui donner quelque vitalité. Les Tanales ne sont pas encore outre mesure entichés de commerce et de civilisation. Je remarque en traversant les groupes des marchands quelques buissons d’écrevisses, des graines, des œufs, du riz, des cœurs de bœufs, des bouteilles de miel. J’allais acheter les écrevisses, lorsque Ilepa intervint pour les marchander et se les faire adjuger. Curieux procédé, pensai-je. Ma gourmandise se rejeta sur les bouteilles de miel. Pour quelques sous, un litre archi-plein, délicieux et authentique, avec de la cire à volonté. O sensualité! Je rentrai dans la case muni de deux récipients débordants, et rêvant pour le reste de mes jours des mélanges suaves et odoriférants qui me feraient prendre de plus en plus goût aux eaux limpides de la source voisine.

Mais, vous le pensez bien, le meilleur de mon temps fut consacré à la préparation immédiate de nos chers catéchumènes. En dehors de mes moments de délassement, nous nous réunissions pour les instructions et la prière. Nous chantions aussi à perte de vue. Tanales

comme Betsiléos sont insatiables de musique. Tous les cantiques connus y passaient, et quand on avait fini, on recommençait le matin, à midi, dans la soirée, au clair des étoiles, et aux lueurs électriques de Forage fuyant dans la nuit.

A l'heure du repas, j’eus une double surprise, Ces écrevisses, ces belles écrevisses que j’avais convoitées et qu’îlepa avait escamotées si singulièrement, réapparurent. Je reconnus là le bon cœur de ce brave enfant, mais que j’eus de mal à reconnaître les bestioles à carapaces! Mon cuisinier avait eu une idée de génie : à l’aspect de ces bêtes coriaces, il pensa qu’il me rendrait service en les désossant , et comme il était en veine d’attentions pour son patron ce jour-là, il mena l’opération avec une délicatesse scrupuleuse. Puis les petits cylindres charnus qu’il avait subtilement extraits des queues, des pinces ou du thorax, furent cuits avec un soin non moins excessif. Il sortit de la casserole une riche collection de petits bouchons rosés, magnifiquement élastiques et inattaquables aux dents. Je dus renoncer à entamer ce caoutchouc nouveau système.

La promenade du soir nous ayant conduits sur les bords de la rivière, mes compagnons m’invitèrent à une chasse en pirogue. Le plaisir à leur faire était trop grand pour le leur refuser. On envoya quérir fusil et cartouches et on s’embarqua.

La rivière coule à plein bords entre deux haies de verdure luxuriante. De grands roseaux couvrent les rives qui s’élèvent elles-mêmes par échelons verdoyants, de collines en collines, de montagnes en montagnes. De temps à autre, un rocher gris sort de l’eau sa croupe arrondie ou surplombe le rivage. Accroupi tant bien que mal sur un bâton placé en travers de la pirogue, je surveille la surface des eaux.

Tout à coup à 5o mètres surgit une sorte d’apparition fantastique. Qu’est ceci?... Un serpent blanc qui se dresse de toute sa longueur sur l’eau. En voilà, un équilibriste ! Pas du tout. C’est, paraît-il, une sorte d’oiseau plongeur dont le corps reste invisible mais dont le longissime cou argenté se dresse par instants pour inspecter l’horizon. Je vise... Trop tard. Le pseudo-serpent a disparu. Bon, il revient, mais trop loin. La pirogue conduite habilement glisse souple comme un cygne et parvient à se rapprocher de la proie convoitée. Le coup part, l’oiseau prodigieux s’est évanoui. Sans doute, un plongeon désespéré l’aura conduit loin d’ici. C’est dommage, j’aurai voulu voir de près cet animal si colletmonté.

Bientôt, à droite de la barque, un autre oiseau pêcheur est signalé. Celui-là est gris-bleu foncé. Rien de spécial dans ses allures. Le plomb

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porta juste, à la grande joie de mes matelots qui en poussèrent des cris à ébrécher pour jamais les échos des environs.

Nous revînmes par le rivage : ce fut moins aisé mais non moins pittoresque.

Le soir, tandis que l’orage gronde dans la montagne, nous causons de nouveau et nous chantons. Gomme j’allais me retirer, on me rappela pour recevoir une ambassade. Ce notait plus Ipitaka seul qui m’envoyait ses cadeaux de bienvenue, mais toute la petite chrétienté qui m’offrait du riz, des œufs, des poissons, des haricots : je ne mourrai pas encore de faim cette semaine.

Arrive le vendredi matin. Le rocher d’Ikongo, à moitié enguirlandé de nuées blondes, se teinte des premières lueurs du soleil levant.

A 8 heures, messe et intruction des catéchumènes.

Tout à coup s’élèvent des cris déchirants. Il semble que tout le village soit en révolution. Qu’y a-t-il? C'est un petit enfant d’Ipitaka qui vient de mourir. Les cris se transforment, suivant l’usage de ces peuples primitifs, en longues mélopées plaintives. A cause de ce deuil, la grande case d'Ipitaka ne sera pas libre. Nous disposons donc de notre mieux l’une des deux chambres de la maison des voyageurs et, vers 4 heures, tout le monde se réunit.

Là j’administre le baptême suivant les rites des adultes. Longues et belles cérémonies dont le sens a été expliqué préalablement aux catéchumènes. Iis sont debout, les trois braves enfants, à droite du petit autel éclairé de quelques bougies et orné de quelques images. Le reste de l’assemblée se tient accroupi et entassé dans l’étroite chambre. L’air est à peine respirable, mais qu’importe? La cérémonie se déroule aussi solennelle que possible. Elle se termine par une prière inattendue pour moi, mais peutêtre quotidienne ici. On demande au bon DieuQes missionnaires, ou tout au moins des maîtres chrétiens. Pauvres et chers Tanales! Oh! qu’ils sont coupables les peuples catholiques qui, au lieu de venir au secouls des âmes, gaspillent ou profanent les dons de Dieu!

Pierre Ilepa, Jean-Marie Razafy, Paul Raboîo, sont devenus les prémices de cette chrétienté. Puissent-ils avoir de nombreux imitateurs !

Qu’un maître chrétien puisse venir, c’est avec ces enfants et les feunes gens qu’il pourra former peu à peu une chrétienté fervente.

La construction du fiatigonana n’est pas le moindre mérite de Pierre et de ses compagnons. « Vous voulez un maître, leur avait-on répondu, montrez votre bonne volonté en construisant la maison nécessaire aux réunions. » L'emplacement est choisi, les bois sont coupés et préparés, le terrain déblayé, mais quand ils sont prêts à se mettre à l’œuvre, nos

pauvres Tanales sont subitement frustrés de leurs travaux par ie ne sais quel mal-appris qui leur enleva tout pour se faire un jardin.

Ils se remirent courageusement à l’œuvre. Aujourd’hui la chapelle est terminée, case tressée dans le genre de toutes les constructions du pays, et fort convenable. A l’intérieur pas d’ornements, la pauvreté absolue. Je promis quelques-unes de ces belles image de la collection Hamann qui font merveille partout. On agencera un petit autel, et le bon Dieu aura sa maison.

Mais les rendez-vous sont donnés, il faut partir. Je m’installe sur mon filanjane.

Que se passe-t-il? Le filanjane se tient dans une position d’équilibre fort différente aux quatre points cardinaux. Je n’avais pas pris garde que je venais d’être empoigné, non par mes porteurs ordinaires, mais par quatre moutards de taille différente. Le corps fièrement cambré, ils trottinent sur la pente. Ce sont les petits Tanales qui, pour me faire honneur, ont voulu m’élever sur le pavois. Au milieu de cet excès de gloire, je ne songeai guère aux honneurs du Capitole, mais bien à la roche Tarpéienne qui d’un moment à l’autre pouvait me jouer de vilains tours. Malgré tout je dois dire que mes porteurs improvisés se comportèrent fort bien. Rien ne les étonnait, ni montées, ni descentes, ni ruisseaux, ni fossés. Ils se remplaçaient au bon moment et se succédaient grand à petit, petit à grand, sans avoir l’air de se douter que cela pût mettre les assises de mon individu sur des plans de par trop inégale hauteur. Le jeu aurait pu durer longtemps. Je crus devoir renvoyer chez eux ces bons enfants. On se quitta et nous nous perdîmes bientôt réciproquement de vue, enfoncés dans une brume de plus en plus épaisse.

Suivant la règle pour les gens pas trop gros, j’ai six porteurs. Je puis les contempler à mon aise. Le premier est couronné d’un magnifique chapeau rond blessé de tous les côtés. Le second a arrangé son lamba en forme de foulard qui lui passe autour du cou et des reins. Le troisième est un gros trapu, à la gorge de taureau, aux cheveux plats et vêtu d’un sac en lambeaux. Le quatrième a la tête ronde et les cheveux crépus. Le cinquième seul a la tenue classique des bourjanes de profession. Enfin le sixième est un pauvre petit blanc-bec noir couvert d’une chemisette à lignes tricolores, dont les épaules, encore peu aguerries, se creusent terriblement sous la traverse du filanjane.

Une contemplation plus féconde en réflexions, c’est celle des innombrables glissades ou casse-cous du chemin. Ici une gorge dans le genre de celle où s’arrêta Guillaume Tell pour expédier le bailli Gessler. Là

IKONGO ET LES TANALES

un ponceau formé de quatre rondins à peu près parallèles et singulièrement mobiles; plus loin une descente presque à pic sur un sol de terre glaise détrempée. Sur les côtés, tantôt un ravin semé de grosses roches, tantôt une jolie rivière pleine de fraîcheur, tantôt une rangée de troncs d’arbres mal taillés par la hache et dont les souches se hérissent de longs éclats pointus, tantôt encore un noir bourbier à peine dissimulé sous les herbes. J’ai donc la perspective, très probable, ou d’un écrasement, ou d’un bain forcé, ou d’un enlisement, ou d’un empalement.

Nous fûmes préservés des uns et des autres. Il y eut quelques glissades émouvantes, mais le filanjane ne toucha pas terre. Le plus gros ennui fut pour mes compagnons que la pluie arrosait de plus en plus et que les sangsues attaquaient sans rémission, tout le long de la route. Curieux et désagréable phénomène que celui de ces milliers de petites bêtes qui, mises en goguette par l’humidité, s’en prennent aux jambes et aux pieds des passants. Une d’elles ne poussa-t-elle pas l’audace jusqu’à s’installer derrière le lobe de mon oreille ! Elle descendait en ligne droite de quelque branche chargée de rosée, et par un tour de voltige assez extraordinaire chez un animai dépourvu d’appendices préhensifs, était venue se coller à cet endroit appétissant. Je ne lui laissai pas le temps d’achever son déjeuner. Mes porteurs étaient forcément contraints de subir un contact plus prolongé, et d’attendre, pour se débarrasser de leurs persécutrices, leur tour de repos. Aussi leurs jambes étaient-* elles en sang.

Je retrouvai mon cheval Trésor et je n’étais plus qu’à 200 mètres du point d’arrivée quand un dernier incident vint compléter la série des émotions du voyage.

La route se trouve barrée par un troupeau de magnifiques bœufs. J’inclinai vers la droite. A distance raisonnable, ces messieurs ne se dérangent pas ordinairement pour nous attaquer. Cependant il est bon de se tenir en garde. La vue d’un cheval surmonté d'un autre animal vivant les elîarouche. Au fond je crois qu’il y a là de la jalousie. Fiers de leur bosse, les bœufs de Madagascar ne peuvent supporter qu’une autre bête soit décorée d’une bosse encore plus monumentale que la leur. Donc j’incline à droite. Trésor avait déjà dépassé les deux tiers de la bande quand un élégant ruminant, superbement monté en cornes et vêtu d’une robe gris-cendré, trouva le moment propice à une manifestation hostile et, tête baissée, s’avance de notre côté. Peu rassuré, je fis sentir à Trésor la pointe des éperons; mais Trésor, qui n’a pas d’yeux aux antipodes, répondit par un grognement de mauvaise humeur et une velléité

2ÔO

intempestive d’arrêt complet. Et le bœuf fonçait toujours!... Je me tournai vers ce dernier avec des gestes menaçants, espérant que cette mimique lui inspirerait quelque circonspection. Ce fut le contraire qui eut lieu. Et le bœuf fonçait toujours!... Enfin, sautant à bas, je fis face à l’ennemi. Il était temps. De crainte ou de stupéfaction, le bœuf lâcha pied et rentra au bivouac. J’ai cru l’entendre grommeler entre ses dents, à l’adresse de Trésor : « En voilà un qui a une belle bosse, mais le plus fort, c’est quelle se démonte!

Derniers mois à Talâta.

Talata, 9 décembre 1905.

Rien de bizarre et de capricieux comme la fièvre. Autrefois, on n’en parlait que peu sur les hauts plateaux ; elle semblait être le monopole de la côte. Il y a quatre ans, elle décimait le Betsiléo. Maintenant, elle ravage l’Imérina; parmi les indigènes surtout, c’est un véritable massacre.

Mais la cause? l’origine? Mystère. Pourquoi ici? et pourquoi pas là? On parle d’époques spéciales, par exemple : le moment du travail des rizières, de la récolte. Est-ce bien déterminé? On accuse le labourage des rizières. Mais autrefois ne remuait-on pas la terre tout comme maintenant? On part en campagne contre les petites mares ou étangs qui avoisinent villages et villes. Ce sont des nids à moustiques, mais ces nidslà ne sont pas d’aujourd'hui. L’épidémie est-elle le résultat de l’envahissement de ces moustiques? Les travaux des routes et des constructions qui bouleversent le sol, auraient-ils mis au jour plus de germes morbides? Ou bien, est-ce une conséquence des Agglomérations d’habitations?... ou bien? ou bien? Je crois qu’on pourrait multiplier les questions comme les hypothèses.

D’aucuns disent que le peuple est exténué de misère et a*némié de corvées. J’en doute. Je croirais plus volontiers aux ravages de l’alcool et de l’inconduite pour un certain nombre. ,

Si l’on ne sait à qui s’en prendre pour prévenir le mal, on voit heureusement un peu plus clair pour le guérir, grâce à la quinine. Aussi s’occupe-t-on de multiplier les dépôts du précieux remède. On en fait revenir des kilos. Malheureusement c’est par cent mille doses qu’il faudrait pouvoir en donner : car il n’est guère d’habitant qui échappe

CH HZ LES BETSILEOS.

complètement à la maladie et il y en a beaucoup qui récidivent tous les mois et plus souvent encore.

Fianarantsoa, sans être atteint par la contagion d une manière aussi désastreuse, a sa bonne part d’épidémie. A ne considérer que les apparences, il n’y a pourtant guère de situation plus saine : eq||haut d’une colline sèche comme un rocher, et avec l’air le plus vif cjuon puisse rêver; mais c’est là une des fantaisies de cette singulière épidémie de dérouter toutes les prévisions ordinaires.

/ Grâce à Dieu, dans le personnel des missionnaires du Betsiléo, s’il y a eu (c’était inévitable) quelques petits accès d’ailleurs très modérés, personne n’a été arrêté dans son travail.

i3 décembre.

Voici un genre de mortification que vous n’avez pas encore rencontré dans les vies des Saints et que je viens de mettre en pratique. J’ai passé une de ces dernières nuits sur le dos... de quatre hérissons dont une grosse maman hérissonne et trois petits amours de minuscules porcs-épics.

Il faut savoir que dans mon logis de Maneva les portes laissent furieusement à désirer au point de vue hermétique. L’une d’elles était à claire-voie par suite de disjonction de planches qui d’ailleurs n’avaient jamais été assemblées. L’autre serait encore passable si, d’accord avec l’humidité, les rats n’y avaient pratiqué plusieurs issues pour leur usage particulier.

C’est par là que, pendant mon absence, la dame aux longues aiguilles, en quête de domicile pour sa progéniture, pénétra dans ma chambre où elle ne trouva rien de mieux que d’aller se percher dans ce qui me sert de lit.

Cette contrefaçon lamentable de lit se compose d’un châssis en bois porté par quatre pieds, en travers duquel on a tendu une toile repliée sur elle-même. A l’intérieur de cette toile ainsi doublée, on a glissé quelques douzaines de fétus de paille, déjà plus que raplatis par mes deux ou trois prédécesseurs. Comment maman l’Hérissée grimpa-t-elle jusqu’à ce premier étage? comment se glissa-t-elle dans la toile? je ne lui ai pas demandé.

Toujours est-il que, le soir, je m’étendis tout habillé sur le lit; ce fut le salut de mon épine dorsale. J’éteignis la bougie et me mis en devoir de rêyer, quand, tout à coup, je sens des choses rondes et bouliformes qui glissent lentement le long de mon dos en poussant des petits couic , couic intermittents. Tantôt cela voyage sous mes pieds, tantôt du côté des épaules, tantôt dans les régions intermédiaires. Naturellement je songeai aux rats :

DERNIERS MOIS A TALATA.

« Remuons un peu, me dis-je, et ils se sauveront. » Rien ne se sauva et les boules continuèrent à circuler en multipliant les petits couic étouffés. « Pour des rats, pensai-je, c’est une drôle d’espèce, et ces rats-là ont un toupet qui n’est pas commun dans leur famille. »

L’avouerai-je? la paresse fut plus forte que la crainte. Je pris mon parti des petites boules circulantes et me mis pacifiquement dans la position normale de l’homme qui se dispose à prendre un somme. Le somme fut bien interrompu plusieurs fois par des agitations sous-dorsales plutôt violentes ; n’importe, je remis au lendemain matin le soin d’éclaircir les causes de ce remue-ménage intempestif. « Qu’ils me grattent l’oreille, passe encore, me disais-je; mais pourvu qu’ils n’aillent pas creuser l’extrémité de mon appendice nasal en forme de cuvette; voilà qui attirerait par trop les regards des passants et distrairait à jamais l’attention de mes auditeurs. »

L’accident ne se produisit pas. Mes camarades de lit respectèrent ma précieuse personne. Quand le jour s’éveilla, je fis de même, et à la lueur de l’aube naissante, j’entrevis une énorme chose ronde qui ne bougeait pas plus qu’un terme. Prendre un bâton et taper sur le monstre fut l’affaire d’un instant. Le premier coup fut mortel. La chose ronde se détendit, se débouliforma, et à ce geste suprême non moins qu’aux aiguilles hérissées, je reconnus la visiteuse. L’événement fit rire nos bons chrétiens. Comme notre assemblée ce jour-là fut plus nombreuse que la précédente, j’en conclus que ces hérissons nous annoncent une ère de progrès et de prospérité. Ainsi soit-il! A vous de voir s’il y a d’autres explications.

25 décembre.

Notre-Seigneur nous a accordé une fête de Noël superbe et consolante. L’Eglise est comble. Huit cents personnes y ont trouvé place; trois cents, du dehors, suivent la cérémonie par la grand’porte ouverte. Je donne le sermon sur ce texte de l’Ecriture : « Deus intueîur cor », ce que Dieu considère, c’est le cœur. « Dieu, leur dis-je, ne regarde ni votre nombre, ni vos beaux habits, ni vos qualités naturelles, mais votre cœur, c’est-à-dire vos dispositions intimes. Soyez, non pas chrétiens d’apparat, mais chrétiens de fond, c’est-à-dire de conduite et de prière. »»

Piété extérieure, piété de surface, religion faite souvent d’acceptation pure et simple du premier missionnaire rencontré, catholique ou protestant, au choix, voilà encore un des déficits fréquents de plusieurs de nos chrétientés. Ne découvrais-je pas, il y a quelques jours, que dans tel poste personne ne songeait même à se préparer au baptême? Je leur ai fait

comprendre que le Père n’était pas veau pour poser des étiquettes catholiques sur des flacons vides.

C’est un peu pour cela que j’ai commencé à répandre des petits tracts de controverse catholique. Nous aurons aussi, s’il plaît à Dieu, nos « mardis », réunions de grandes personnes plus instruites, désireuses d’approfondir la doctrine de l’Eglise et d’entendre la réfutation des sophismes hérétiques. Rien ne m’a été plus facile dernièrement, que de mettre à quia un enragé discuteur, en lui demandant quelle était la croyance protestante au sujet du baptême des enfants. A la rencontre suivante, son ton avait changé; et ce fut lui qui m’interrogea sur la résurrection des corps. Je lui fis à ce propos une petite théorie sur la constitution de la matière, à laquelle il n’a certainement rien compris, mais qui avait pour but de lui faire sentir qu’il était bien hardi, lui, pauvre ignorant des moindres rudiments des sciences naturelles, de se fabriquer une croyance au hasard. — Il n’admet pas, dit-il, que nous ressuscitions avec le même corps. « Mais, mon bon, lui dis-je, tu as trente-cinq ans, eh bien, sache que tu as déjà fait cinq ou six fois peau neuve de tout ton individu; il ne te reste rien des cheveux, nerfs, sang, chair, etc., que tu avais à l’âge de cinq ans, et pourtant tu es toujours toi-même. »> — Cela le fit s’écrier admirativement. <« Ah! si vous expliquez comme cela la doctrine, il faudra bien que tout le monde aille à vous! »

L’hérésie plaît à ces pauvres gens parce quelle flatte leur amourpropre : elle leur laisse croire qu’ils sont en état de trancher les questions les plus hautes, les plus importantes et les plus ardues.

Elle en attire d’autres pour la gloriole du bavardage. « Chez vous, catholiques, disait quelqu’un, ne peut parler à l’église qui veut. Chez les protestants, au contraire, tout le monde peut discourir. » Et comme le malgache a la fureur des kabary , il devient protestant pour avoir l’occasion d’exhiber son éloquence.

Chez certains, cela va jusqu’à la passion, jusqu’à une sorte d’ivresse. Combien en ai-je déjà vus, de ces dilettanti! Le moment est venu : X... se lève; il a les yeux au ciel; d’un geste élégant, il drape son lamba sur ses épaules, se dandine un instant sur ses deux jambes pour se camper solidement. Regardant dans le vague et au-dessus de son auditoire, il semble chercher dans quelque coin du ciel l’inspiration d’une divinité protectrice des orateurs. Les premières phrases sont plutôt lentes, ou bien précipitées, mais hachées et coupées de longues pauses. On serait tenté de craindre pour la suite du discours. Rassurez-vous. Tout à coup, le geste se déclanche, plutôt nerveux que gracieux, plutôt martelé que souple. On dirait des détentes de ressorts, mais déjà l’élocution devient plus

DERNIERS MOIS A TALATA.

chaude et plus abondante. Une sorte de rayonnement commence à poindre sur le visage; les yeux pétillent, la physionomie tout entière se met en jeu. Le regard pourtant continue à se tenir en dehors de l’auditoire. L’orateur lit ses idées dans un monde lointain. C’est Jupiter planant au-dessus de ses adorateurs, mais conscient cependant de l’admiration qu’il provoque. Et peu à peu, le ton s’échauffe, les images se pressent, les comparaisons, les proverbes arrivent en foule; l’accent devient incrépatoire et même virulent : c’est Jupiter tonnant. La sueur coule, car les bras et le corps font une gymnastique souvent désordonnée. Une dernière période, une dernière répétition oratoire, une dernière apostrophe, et, s’il s’agit d’un kabary solennel, pour conclure, la formule consacrée : « N’est-ce pas que c’est cela, auditeurs? » La foule acquiesce par une sorte de mugissement; le discours est fini : le Démosthène malgache déguste modestement son triomphe en jetant çà et là, à la dérobée, quelques coups d’œil inquisiteurs, pour juger authentiquement de l’effet produit.

C’est sans doute pour complaire à ses adeptes et en attirer de nouveaux que le protestantisme, dans ses grandes assises, multiplie les discours. Comme dans nos toasts , il faut bien que X, Y et Z, notabilités du parti, aient leur petit tour de parole. Aussi, chez les protestants, les comptes-rendus se terminent-ils généralement ainsi : « Magnifique fut le sermon de R., et il est à souhaiter que beaucoup d’évangélistes sachent aussi bien que lui convaincre les esprits et toucher les cœurs. »

Puisque j’en suis à parler des réunions protestantes, je vous donnerai mon impression sur leur chant, impression toute personnelle, cela va sans dire, impression peut-être insuffisamment documentée, puisque je ne les entends que de loin et en passant sur la route.

En général, les chants protestants m’ont paru graves, lents, bien harmonisés, mais sans mélodie très sensible ; musique anglaise ou allemande, qui ne laisse pas, les premières fois surtout, d’impressionner. Là encore, les hérétiques ont su chatouiller l’endroit sensible d’un peuple naturellement musicien et harmoniste. Les accords se succèdent, pleins, agréables, tranquilles. Pendant cinq, dix minutes, cela coule doucement,, harmonieusement. On sent une jouissance, un repos. On ne prie peut-être pas, mais on jouit. De nos cantiques catholiques, il en est de délicieux, renfermant à la fois harmonie et mélodie; mais combien d’autres que j’ai peine à opposer à cette musique grave de l’hérésie : tantôt la mélodie est courte, essouflée, à peine capable de porter un membre de phrase de quelque longueur; tantôt elle est sautillante ou précipitée, et pourrait convenir à une ronde d’enfants, comme si elle cédait sous le poids, trop

lourd pour elle, des grandes vérités et des grands mystères. Oh! que Pie X a raison de nous ramener à la musique catholique du plain-chant ! Avec elle nous n’avons à craindre aucune comparaison et nous retrouverons la supériorité qui convient en toutes choses à la véritable Eglise.

28 décembre.

En l’honneur des Saints Innocents, grande fête d’enfants dont le programme comportait deux parties :

Première partie. — Réunion à l’église, sermon, chants, bénédiction générale d’après le rituel, puis bénédiction particulière de chaque enfant.

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