UN VILLAGE
« Les sauvages ne sont que des ombres de nous-mêmes. *
Ovide.
Le village s’appelle Ibenza. Il est situé au cœur de la grande forêt africaine, à quinze cents milles des rivages de l’Océan.
C’est le petit jour. Il fait sombre, humide et froid. Un lourd brouillard blanc se roule sur le sol, enveloppant d’une sorte de fantasmagorie mystérieuse les huttes et les arbustes aux feuillages bas. L’air est chargé de l’âcre et écœurante senteur des ferments putrides. Des bruits parfois lugubres s’accordent à la musique de la forêt sauvage et le chantonnement
incessant des moustiques est affolant. Le rauque coassement des grenouilles et les cris étranges et variés de la vie animale produisent, dans l’obscurité, une impression discordante et sinistre.
Des huttes d’herbe où les indigènes dorment, sortent des ronflements lourds et, plus loin, une femme tenant dans ses bras un enfant qui pleure est accroupie auprès des tisons mourants d'un feu.
L’aube survient. Au sommet des arbres, les oiseaux battent des ailes et lissent leurs plumes. Des hommes et des femmes se glissent hors de leurs cabanes, en s’étirant. Les brumes matinales disparaissent bientôt et l’animation s’accroît dans le village.
Les enfants insouciants et joyeux commencent à gambader et en voici avec leurs semblants d’arcs et de flèches qui harcèlent les chiens errants.
Bien que le vêtement soit réduit à une extrême simplicité, ces peuples primitifs ne sont pas insensibles aux charmes de la parure. La chevelure et la barbe sont rasées, ou nattées en tresses compliquées. Le corps est frotté de bois de kambi en poudre et d’huile de palme, et il est fait un copieux usage de substances colorantes pour peindre sur la face et les membres des dessins décoratifs.
Quand le soleil monte au-dessus de l’horizon, dans un ciel sans nuage, répandant une vivifiante chaleur sur la terre, toute la nature revêt un aspect joyeux. D’innombrables petits oiseaux, dont le resplendissant plumage éclate au clair soleil, sortent en gazouillant de la forêt ténébreuse et volètent dans les buissons qui
DE L’AFRIQUE CENTRALE
entourent le village. De grands papillons aux ailes sombres ou teintées de somptueuses couleurs voltigent légers sur les détritus entassés.
Le village forme un violent contraste avec ses féeriques alentours. Les huttes coniques sont encore trempées de l’abondante rosée de la nuit; les étroits sentiers sont couverts de feuilles mortes et d’immondices, et les demeures indigènes révèlent la nature insouciante de leurs habitants.
Le repas du matin, consistant en quelques épis de maïs et un peu de poisson à demi fumé, est vite expédié. Aussitôt après, les femmes disparaissent vers les plantations de la forêt, où elles vont chercher la nourriture et le bois. Les hommes se rassemblent lentement devant la hutte du chef pour entendre les discussions publiques de la journée.
Ces palabres sont chers à tous les indigènes de l’Afrique centrale, qui prennent le plus vif plaisir à l’art oratoire. Ils parlent d’abondance et se servent de nombreuses expressions fleuries et métaphoriques. Avec leur don naturel d’élocution facile, dont l’effet s’augmente des inflexions douces et de l’harmonieuse euphonie de leur langage, ils raisonnent bien et déploient une réelle éloquence.
La « cour » siégeant ce jour-là procède à une enquête sur la mort d’une jeune esclave, récemment surprise par un crocodile pendant qu’elle se baignait dans la rivière. Deux cents hommes et jeunes gens, environ, presque nus, sont assis en demi-cercle devant le chef, personnage truculent, à la forte charpente,
paré de lourds cercles de fer aux poignets et aux chevilles, et assis, les jambes croisées, sur une peau de léopard.
Le propriétaire de la malheureuse esclave s’avance : enfonçant la pointe de sa lance dans le sol, il prend dans sa main droite plusieurs morceaux de bambou fendu. Avec des gestes simples et une élocution facile, il marque chaque partie de son discours en choisissant un des morceaux de bois et en le plaçant à terre devant lui. En résumé, il retrace d’abord sa jeunesse; puis, en une succession monotone, et sans aucun souci de rapport logique, il énumère les événements les plus mémorables et les plus favorables de sa vie, jusqu’à l’époque où il acheta l’esclave. Ensuite il relate les circonstances de sa mort.
« Cette mort n’est pas un accident naturel, continue-t-il enfin, dans son dialecte fleuri. Une personne au cœur mauvais a été en communication avec le crocodile qui m’a privé .de mon esclave. Un esprit malin, né de l’envie ou de la malveillance, est entré dans l’âme de quelque habitant de ce village, qui l’a transmis au crocodile. Il est possible même que quelque homme ou quelque femme, mû par un désir de vengeance, se soit transformé en crocodile pour me causer du dommage. Un esprit mauvais a fait son œuvre et je demande que Nganga, notre sage et savant sorcier, le recherche. »
Son discours s’achève sur ces mots, et à ses pieds, sur le sol, sont rangés les menus bâtons qui lui ont servi de memoranda.