GROUPE CONGOLAIS
D’après un bronze de l’auteur.
DE L’AFRIQUE CENTRALE
Tout aussitôt un autre orateur commence à développer une argumentation différente, émettant l’idée que l’esclave avait offensé le Grand Esprit Mauvais et que, dans sa colère, Ndoki avait envoyé pour la punir le crocodile, son émissaire.
D’autres hommes retiennent l’attention de l’auditoire en exposant des superstitions plus étranges encore. La discussion s’anime et les voix se haussent jusqu'au ton de la querelle. L’apparition de plusieurs femmes qui apportent, dans de grandes jattes de terre, du jus de canne à sucre fermenté fait une opportune diversion. Le brouhaha se calme; les naturels, oubliant leur discussion, se précipitent au-devant de l’enivrant liquide et leur conversation reprend un ton plus amical. Le soleil à présent est au zénith et la chaleur est intense.
Des clochettes de fer tintinnabulent, des pieds frappent le sol, les regards se tournent vers un sentier de la forêt, et, d’un nuage de poussière, surgit la grotesque personne de l’homme aux fétiches. Des peaux de chat sauvage pendent à sa ceinture. Ses paupières sont blanchies à la craie. Son corps est barbouillé du sang d’un volatile récemment tué. Les plumes de sa coiffure s’agitent au rythme de sa danse. Ses charmes et ses ornements de métal se heurtent et résonnent tandis qu’il saute à la manière d’un arlequin.
Sa danse est fantasque et incohérente. Il frappe des pieds et tord son corps comme si ses hanches étaient flexibles. L’assistance s’est accroupie en cercle autour de lui et chante une mélopée lugubre, claquant des
mains à l’unisson. A la fin, ruisselant de sueur, poussiéreux et maculé de boue, le sorcier, d’un geste de la main, commande le silence. Balançant les épaules et levant haut les pieds, il fait lentement le tour de l’assistance, en fixant des regards scrutateurs sur les visages devenus graves. Avec une voix criarde et toujours balançant son buste, il annonce qu’il cherche un esprit mauvais, caché dans celui ou dans celle qui a pris la forme de ce crocodile mangeur d’esclaves.
— C’est une femme, s’écrie-t-il, avec un rire démoniaque changeant le ton aigu de sa voix en basse profonde. Une femme, une vieille femme qui était envieuse de la faveur que son maître témoignait à l’esclave dévouée.
Il place alors son oreille contre le sol et entame une conversation imaginaire, avec un esprit de la terre. Il se relève, et s’avance à pas mesurés dans la direction d’une pauvre vieille à l’air malheureux et résigné. Tendant le doigt vers elle, il fait une hideuse grimace et sur un ton sépulcral il la condamne comme coupable. L’infortunée pousse un cri, bondit sur ses pieds et se tourne pour fuir,... trop tard! Une lance scintille et siffle à travers l’air, l’atteint dans le dos et, avec un gémissement de douleur, la femme tombe lourdement sur le sol. Le tumulte qui s’ensuit est indescriptible, le corps est traîné vers la rivière au milieu des cris et des hurlements. Après quoi, ces âmes simples se réjouissent qu’un esprit mauvais ait été apaisé.
Le tapage se calme peu à peu, les ruelles du village sont de nouveau désertes. C’est l’heure de la sieste.
DE L’AFRIQUE CENTRALE
Tout redevient silencieux et tranquille. Les oiseaux et les insectes même cherchent l’ombre. La chaleur est torride, avec une clarté aveuglante, sous laquelle les toits d’herbe des huttes resplendissent comme pailletés de givre. Quand les ombres commencent à s’allonger, la vie suspendue reprend son cours. Les hommes appuient leur tête sur les genoux des femmes qui les coiffent. Très légèrement, à l’aide d’une brochette de fer, elles peignent les toisons crépues et les tressent en natte en les oignant d’huile de palme.
Au coucher du soleil les femmes apportent le repas du soir composé de bananes grillées, de manioc bouilli, de poisson fumé et quelquefois d’un bol de sauterelles, ou de fourmis blanches grillées. Les hommes mangent à la porte de leur hutte. Les femmes prennent leur repas à part, car l’étiquette interdit aux femmes de manger en présence des hommes.
Quand la nuit est tombée, et que les lucioles scintillent autour des buissons, un gros tambour de bois convoque à la danse du soir. Avec des cris joyeux, les gens du village s’assemblent. Se formant sur deux rangs, ils s’avancent et reculent avec des mouvements sinueux et balancés, chantant à pleine voix un air rythmé, et marquant la mesure en claquant des mains et frappant du pied. Plus tard, la lune verse une lumière argentée sur les corps luisants et les ornements de métal. Les accents profonds des hommes et les voix aiguës des femmes sont répétés en écho par la forêt. Les pieds nus trépignent le sol. Les palmes gracieuses et les larges feuilles des bananiers avec leurs
courbes et leurs lignes fixes font un treillis sur le clair ciel nocturne. Une fumée bleue diaphane, montant des feux de bois, flotte au-dessus des danseurs, portée par la brise du soir. La scène est fantastique, les bruits sont barbares; c’est un tableau de la vie humaine à sa phase primitive.
Vers minuit, la danse cesse; tous les bruits se taisent. Les maigres chiens parias errent par le village en quête de nourriture. Eux aussi cèdent au sommeil et se couchent en rond sur les cendres blanches des feux éteints. De temps en temps, un enfant s’éveille et crie; une grenouille coasse, et des myriades de moustiques emplissent une fois de plus de leur musique les ténèbres nocturnes.