PORTEURS
Aux premiers temps de la colonisation du Congo, avant l'apparition des chemins de fer, il fallait transporter toutes les marchandises, tous les fardeaux par terre, et le système du portage par des caravanes indigènes était le seul moyen possible.
Les charges que les noirs portaient sur la tête étaient généralement composées de façon à ne pas excéder un poids de soixante-cinq livres anglaises et presque invariablement c’étaient les plus faibles qui portaient les poids les plus lourds...
Les chemins que suivaient les caravanes pour aller dans l’intérieur n’avaient guère qu’un pied de large d’un bout à l’autre de leur parcours. Fréquemment, dans le creux des vallées, le chemin serpente bizarrement. L’explication de ces sinuosités inutiles est bien simple. Les porteurs, las, exténués, épuisés, tombaient souvent mourants, en route. La caravane suivante faisait un détour pour éviter d’enjamber le cadavre; en peu de temps, la végétation recouvrait le squelette et l’ancienne piste disparaissait à jamais.
Les caravanes sont constamment gênées, dans leur route à travers la forêt, par des cours d’eaux devenus torrents. Il n’est pas rare de trouver des ponts habile-
ment construits et suspendus aux grands arbres de chaque rive par des lianes et des tiges souples de plantes grimpantes. Il faut une grande habileté aussi pour franchir ces passerelles et ceux qui les ont construites exigent habituellement un péage des voyageurs qui s’en servent pendant les crues.
L’existence du porteur est des plus dures. Pourtant, les noirs préfèrent, à un travail régulier en un même endroit, entreprendre un voyage de deux cents milles à travers une contrée impraticable, chargés d’un pesant fardeau. La routine d’une besogne quotidienne est moins en harmonie avec la nature de l’Africain que le sentiment d’indépendance et de liberté qu’il conserve pendant ces pérégrinations.
Quelques poignées de pistaches, quelques épis de maïs composaient toutes leurs provisions. Pendant des jours entiers, et parfois pendant de longues heures sans un repos, ils cheminaient sur des sentiers pierreux et montueux, ou pataugeaient dans des sols marécageux, obligés de maintenir d’aplomb sur leur tête de lourdes charges.
A la tombée de la nuit, on s’arrêtait où l’on se trouvait; les porteurs remontaient sur leurs épaules leurs légères ceintures de cotonnade et s’étendaient pour dormir, devant les feux, sur le sol nu. Pendant la nuit, des rafales de vent froid ou des averses orageuses les éveillaient. Alors, ils attisaient les feux, s’accroupissaient plus près des flammes, et babillaient en claquant des dents. A l’aube, ils se levaient, bâillaient, étiraient
DE L’AFRIQUE CENTRALE
leurs membres engourdis, arrangeaient leurs ceintures; puis, replaçant leurs charges sur leur tête, ils se remettaient en route pour franchir une quinzaine de milles sans aucune halte.
Il y a une vingtaine d’années, le voyageur qui se rendait au centre de l’Afrique avait, au début de son trajet, à entreprendre, par terre, une pénible marche de quelque trois cents milles avant d’arriver à Stanley- Pool, d’où des vapeurs à faible tirant d’eau le transportaient jusqu’au cœur du continent noir. De Stanley- Pool, le haut Congo, avec ses affluents de droite et de gauche, offre un parcours de cinq milles navigable pour des vapeurs de petit tonnage.
L’itinéraire était généralement divisé en deux parties. Les deux principales tribus qui fournissaient les hommes étaient jalouses l’une de l’autre et elles ne toléraient pas que d’autres équipes de porteurs pussent traverser leur territoire.
C’est à Manyanga qu’était l’étape où se faisait le transfert des charges. Chaque porteur qui avait amené sa charge à bon port était rémunéré au moyen d’une quantité stipulée de cotonnade dont la valeur ne dépassait pas une somme totale de trois shillings. Cette somme était gaiement acceptée, en règlement définitif, pour le portage d'un fardeau de soixante-cinq livres sur une distance de cent cinquante milles à travers une contrée accidentée.
La seconde partie du voyage était effectuée par les membres de l’autre tribu contre un paiement similaire.
Le recrutement des porteurs était une tâche qui exigeait beaucoup de tact et une parfaite connaissance du caractère indigène. Il s’opérait dans de petits villages éparpillés, par l’intermédiaire de divers chefs. Chaque caravane recrutait ainsi de vingt à cinquantehommes conduits par un kapito qui était responsable des marchandises et veillait à ce qu’elles parvinssent à destination.
Le trajet de Matadi à Stanley-Pool était en tout temps d’une durée très variable. En tenant généreusement compte de tous les défais et retards qui surviennent immanquablement dans les voyages africains, il fallait de deux à trois mois pour ce parcours. Bien que la distance, un peu moins de trois cents milles, pût, si les circonstances étaient favorables, être franchie en moins de quinze jours, le portage subissait le contre-coup de la fragilité de la nature humaine : d'interminables arrêts dans des villages écartés de la route suivie par les caravanes expliquaient en général bien des anicroches. Des raisons originales et toujours prêtes fournissaient un bon prétexte au retard, et l’ingéniosité déployée en pareil cas par les noirs devait singulièrement exercer 1a patience du chef.
Les porteurs congolais ne donnent guère l’idée d’une force physique anormale; mais en réalité ils possèdent des qualités d’endurance tout à fait remarquables.
J’occupais généralement mes loisirs, en Afrique, à prendre des notes, à étudier des dialectes et à dessiner