SOUVENIRS
Cherchant du feu pour ma pipe, j’entrai dans une case indigène, obscure et fermée. Au milieu, un feu achevait de se consumer où je pus trouver la braise ardente qu’il me fallait. Devant moi j’entrevis une forme accroupie. Aussitôt je prononçai le salut ordinaire qui resta sans réponse. Étendant alors la main, je découvris, à ma grande horreur, que cette forme était un cadavre fumé et desséché. En sortant de la hutte, j’en rencontrai le possesseur qui manifesta à ma vue une grande inquiétude. La forme desséchée que j’avais vue était, me dit-il, celle d’une de ses femmes favorites, et non sans une extrême mauvaise volonté, il finit par me fournir cette explication :
— Je l’aimais trop pour l’enfouir dans la terre.
A Saint-Paul de Loanda, je rencontrai un vieux fonctionnaire portugais, sur le compte de qui courait une assez piquante histoire.
Au cours d’une conversation avec le capitaine d’un croiseur anglais, ils en vinrent à parler de la traite des esclaves sur les côtes d’Afrique, au temps de leur jeunesse.
En relatant ses souvenirs personnels, l’officier
anglais raconta que c’était justement au large de Saint-Paul de Loanda qu’il avait assisté à un exploit de marin tout à fait remarquable. Son navire donnait la chasse à un schooner qu’on savait chargé d’esclaves. Le schooner échappa en doublant un certain cap, audace qui, étant donnée la direction du vent, excita l’admiration de tous. L’officier entra dans des détails techniques, discutant sur la direction du vent et traçant sur la table un graphique sommaire.
Le vieux Portugais, qui avait jusqu’ici écouté en silence, interrompit le capitaine :
— Il aurait été impossible de doubler le cap si le vent avait soufflé dans la direction que vous dites.
— Mais, je m’en souviens très bien, puisque j’y étais.
— C’est bien possible, répliqua le Portugais. Mais c’est moi qui commandais le schooner...
Lorsqu’au printemps de 1886, je fus nommé au commandement du poste de Bengala, l’une des premières obligations à lequelle je dus me soumettre fut la cérémonie de la fraternité du sang avec le chef indigène, le fameux Mata Bouiki.
Agé d’environ soixante ans, le chef avait six pieds de haut, de larges épaules, des membres vigoureux et sa physionomie prenait, de ce qu’il était borgne, une expression particulière de cruauté.
En présence d’une foule de noirs bruyants, qui sentaient mauvais, Mata Bouiki et moi nous nous assîmes sur des tabourets de bois placés l’un en face de l’autre.
Dessin de l’auteur.
DE L’AFRIQUE CENTRALE
Les tambours, battus sur une certaine cadence, commandèrent le silence, et l’inévitable sorcier, affublé de toute sa défroque, fit son apparition. Dans chacun de nos bras droits, une incision est faite au-dessus du coude, et le sang coule en un mince filet. Le sorcier saupoudra les plaies de chaux et de potasse, tout en bredouillant à mots pressés une exhortation à observer la sainteté de ce contrat. Nous frottâmes alors nos bras l’un contre l’autre pour bien mélanger le sang et nous fûmes, ce vieux cannibale et moi, proclamés « frères de sang » et désormais nous ne devions plus avoir dans la vie qu’un intérêt commun.
Les témoins ratifièrent l’engagement par de turbulentes et tapageuses manifestations. Somme toute, la cérémonie eut pour moi des conséquences assez coûteuses, car Mata Bouiki m’extorqua des quantités de cotonnade et de perles de verre, pour avoir des preuves tangibles de notre nouvelle parenté.
Pendant mon séjour à Yambouga, il survint de nombreux événements dramatiques qui ont été ailleurs relatés en détail (1). Entre toutes les tragédies qui marquent cette époque, il est un incident particulièrement pathétique qui reste obstinément gravé dans ma mémoire.
Il était midi; dans l’intense chaleur, l’atmosphère résonnait du bourdonnement des insectes. La réverbé-
(1) Voir My Life ivith Stanley’s Rear Gnard. Chatto and Windus,.
London.
ration du soleil aveuglait. D'âcres et fétides exhalaisons se dégageaient des monceaux de détritus qui entouraient le camp. Un infortuné Zanzibari, dont les jambes étaient couvertes d’ulcères suppurantes, se tramait sur le sol à l’aide d’un bâton. Je lui fis des reproches de s’exposer ainsi à la chaleur intense du soleil et je lui offris mon aide pour aller se mettre à l’abri dans une case voisine. Laissant tomber son bâton, il fixa ses yeux sur moi et l’expression de son regard était troublante.
— O maître! dit-il, hier, mon ami, l’ami de ma jeunesse est mort, et on l’a enterré là-bas; nous nous étions juré de ne jamais nous séparer. Alikou rafiki angou Sana, il était mon seul ami.
Et avec un regard implorateur qui hante encore mon souvenir il continua :
— O Bouana Angou, permets-moi de le suivre.
Non sans difficulté, je réussis à calmer un peu le
chagrin du malheureux et je le laissai dans le camp, à l’abri du soleil et des mouches.
Pendant la nuit, un orage épouvantable s’abattit sur la forêt, un de ces ouragans qui sont particuliers aux régions tropicales de l’Afrique et de la violence desquels il est difficile de donner une idée. Mon service, cette nuit-là, m’obligeait à visiter les sentinelles, car nous vivions au milieu de dangers perpétuels et nous savions par expérience que les indigènes profitaient volontiers de pareilles occasions pour tenter une attaque.
Pataugeant sous la pluie battante, au milieu des
DE L’AFRIQUE CENTRALE
roulements assourdissants du tonnerre, aveuglé de temps à autre par des éclairs qui déchiraient le ciel, au-dessus de ma tête, je trébuchai sur un obstacle étendu sur mon passage. M’étant procuré du feu dans une case voisine, je constatai que j’avais butté contre le cadavre froid et rigide à présent, du pauvre diable qui m’avait si pitoyablement exposé son désespoir ce même jour.
Il était mort dans la case, mais ses barbares compagnons avaient jeté dehors sa dépouille. Avec des sentiments de sympathie pour le malheureux et de colère contre ses compatriotes inhumains, je passai une grande heure à enterrer le mort à côté de son ami.
La nature perdit son aspect furieux; le soleil se leva dans un ciel débarrassé de nuages et ses gais ravons essuyèrent le monticule de terre sous lequel dormaient, côté à côte, les deux Zanzibaris unis dans la mort.
Pendant la saison pluvieuse, la caravane avec laquelle je voyageais arriva devant un torrent débordé et c’est en vain que nous essayâmes par tous les moyens de le franchir. Finalement, nous abattîmes un arbre de façon à le faire choir en travers de la rivière. Malheureusement, il tomba dans la partie la plus profonde et le tronc s’enfonça à quelque trois pieds audessous de la surface. Avec mille précautions, chacun des porteurs de ma caravane réussit à passer, et il ne resta bientôt plus qu’un indigène et moi.
Le noir plaça le pied sur le tronc submergé, avança en tâtonnant et ne conserva son équilibre qu’avec de
grandes difficultés. Je suivis presque immédiatement derrière, et les eaux boueuses tourbillonnaient autour de nos jambes.
J’étais à mi-chemin déjà, lorsque j’entendis des cris sur la rive. En levant la tête, j’aperçus une branche énorme que le courant amenait rapidement dans notre direction. Elle heurta le noir à l’épaule, devant moi, et le renversa. Une seconde après, alors que j’avais toutes les peines du monde à rétablir mon aplomb, la tête du malheureux reparut un peu plus bas. Ses traits étaient convulsés de terreur. Il leva les bras en l’air, en criant lamentablement :
— Ekh, Marna! et il coula soudain à pic.