EXTRAITS DE MON JOURNAL
j février 1885. — Je ressens un bizarre intérêt à faire l’inventaire de mes malles et à me remémorer l'origine de tous les objets que je possède. Ces bottes me viennent du pauvre Ingham; il me les a données un peu avant qu’il ne fût tué. Cette chemise est l’une des quatre que j’ai achetées à un missionnaire malade qui mourut quelques jours après. Je les lui ai échangées contre une queue d’éléphant. Ce pantalon est un cadeau du major Parminter. Le fond en est lamentablement usé. Mon domestique indigène a essayé de le rapiécer, mais il n’a rien trouvé de mieux qu’un morceau de bande pris dans ma trousse chirurgicale. Il l’a cousu avec le côté laineux en dehors !
/cr janvier 1886. — Quel soulagement quand le jour reparut. Depuis minuit, un ouragan a fait rage, arrachant presque ma tente et trempant tous mes effets. Puis, lorsque la lourde pluie cessa, on entendit barrir les éléphants dans le voisinage; les buffles se mirent à mugir dans la plaine et les gens du village commencèrent à souffler dans leurs cors et à battre les
tambours pour effrayer les redoutables animaux. Et c’est le premier de l’an!
Revenant à Yambouya, à travers la forêt vierge, après une entrevue avec Tippo Tib, je devançai la caravane. J’arrivai au bord d’un petit cours d’eau sablonneux, d’où certains bruits me révélèrent la présence d’éléphants aux environs. Je remarquai leurs traces partout aux alentours. Sachant qu'il valait mieux ne pas m’aventurer plus loin, je décidai d’attendre le gros de la troupe.
Je m’allongeai au bord de l’eau les bras sous la tête, et les regards perdus dans la voûte épaisse des feuillages. Au bout de quelque temps, je distinguai deux Pygmées, accroupis sur une branche au-dessus de moi. Ils étaient immobiles et la couleur de leur peau s’harmonisait si bien avec l’ambiance qu’ils étaient presque invisibles. Il fut heureux pour moi sans doute que je conservasse assez de présence d’esprit pour leur parler doucement. Mais ils ne firent aucune réponse à mon salut, et, avant même que j’aie pu m’en rendre compte, ils avaient glissé le long de la branche et disparu.
A mon retour d’Afrique, je voyageai à bord d’un vapeur portugais. Une douzaine d’heures avant d’arriver à San Thomé, île qui se trouve sous l’Équateur, au large du Gabon, nous aperçûmes une barque chavirée. Le temps avait été mauvais, et de hautes lames couraient encore. On descendit un canot qui se dirigea avec difficulté vers l’épave, et grand fut notre étonnement quand nous découvrîmes deux nègres
cramponnés à la quille retournée. Nous les transportâmes à bord, complètement épuisés. Après qu’ils eurent pris quelque nourriture et se furent reposés, nous réussîmes à leur faire conter leur histoire. Tout deux étaient esclaves dans une plantation de cacao. Trois jours auparavant, ils avaient essayé, se confiant à une barque non pontée, de s’échapper de leur cruelle servitude. Ignorant totalement où ils se trouvaient, ils se mirent à ramer, avec la véritable confiance irraisonnée des Africains, dans la direction du soleil levant. Ils furent surpris par la tempête, leur barque se retourna, et ils avaient passé trois jours cramponnés à l'épave, sans avoir pris le moindre aliment.
Il est d’autant plus remarquable qu’ils aient survécu, que l’Océan, dans les parages de San Tomé, est infesté de requins.
Nous éprouvâmes naturellement une grande pitié pour ces naufragés et nous leur fîmes de nombreux présents, parmi lesquels se trouva un couteau pliant.
Au cours de la nuit suivante, une querelle s’éleva entre les deux noirs. Celui qui avait reçu le couteau essayait délibérément de tuer son compagnon et lui avait déjà infligé quelques profondes entailles.
La dispute provenait de leur convoitise. L’un avait reçu une couverture bleue et l’autre une rouge, et celui qui possédait le couteau voulait prendre celle de son compagnon qu’il préférait à la sienne : querelle mortelle pour une question de couleur.
On ne possède aucun état complet des décès qui
ARMES CONGOLAISES Collection de l’auteur.
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décimèrent les troupes noires de l’expédition Emin- Pacha. Beaucoup de déserteurs furent tués par les indigènes, mais la mortalité parmi ceux qui restèrent fut terrible. Beaucoup d’entre ces hommes, cependant, firent preuve d’un courage véritablement héroïque.
Le porteur zanzibari est un serviteur patient et fidèle qui endurera les plus sévères privations sans autre murmure qu’un regret d’avoir faim : « Nzaa sana bouana! gémit-il en serrant davantage sa ceinture. Il est payé au taux moyen d’un dollar par semaine qu’il touche à son retour à Zanzibar. Ce ne sont pas les mobiles élevés qui le poussent à s’enrôler, et il n’apprécie pas autrement la gloire que peuvent lui valoir ses peines. Sa principale préoccupation est de conserver sa vie et sa seule ambition est de retourner sain et sauf à Zanzibar où il espère jouir d’une brève période de loisir.
Malgré cette conception quelque peu matérielle de l'existence, les porteurs zanzibaris témoignent parfois d’un dévouement et d’une loyauté rares. Ces qualités furent terriblement mises à l’épreuve pendant l’expédition Emin-Pacha et nombreux sont les tournants de la route où les malheureux tombèrent d’épuisement. Ma mémoire a conservé une infinité d’incidents et d’exemples de patience dans la souffrance qui sont incomparablement émouvants.
La prévoyance de la nature qui donne aux peuples africains une couleur de peau s’harmonisant si extraordinairement avec l’ambiance qu’elle quelle soit, est un fait remarquable. La peau de l’Africain, si grande que soit la chaleur, est toujours fraîche. Cette peau noire, avec ses larges pores et ses abondantes sécrétions huileuses, est admirablement adaptée à ce climat du Congo qui sera toujours une barrière devant l’effort individuel des Européens. Ceux-ci le supportent pendant des années, mais avec une déperdition constante de forces. Dans cette immense région, peu élévée audessus du niveau de la mer et toute couverte de forêts, avec ses chaleurs excessives et le vaste réseau de ses fleuves obstrués, l’homme blanc ne pourra jamais s’acclimater d’une manière durable. Seul le noir y est dans son véritable élément.
La forêt est si imposante, cette grande forêt impénétrable est si mystérieuse qu’on redoute presque d’y entendre le son de sa propre voix. Dans ses profondeurs, presque instinctivement, on parle bas. Elever la voix y semble une profanation.
Quel pays d’étrange et fatal enchantement que cette Afrique centrale !
Quel charme indéfinissable vous saisit quand on se fraie un chemin à travers ces étendues qui jamais encore n’ont été visitées par les Européens, quand on voit des visages étranges et qu'on entend des dialectes inconnus! Se trouver seul là où la nature et l’humanité sont ensemble à l’état primitif; être perdu au milieu de peuplades sauvages, de peuplades simples, ignorantes, timides et toujours craignant pour leur vie! Etre l’unique figure du monde moderne au milieu d'innombrables milliers d’êtres dont la mentalité est celle de l’humanité primitive! Vivre loin des conventions et des enchevêtrements mesquins de la civilisa tion ; pouvoir se passer de toutes les nécessités artificielles de notre vie domestique moderne; donner libre cours à ce désir puissant et intime de la véritable liberté naturelle, ce sont là quelques-uns des « charmes » qui s’emparent de tous les explorateurs de l’Afrique et qui ont gardé quelques-uns d’entre eux sous leur fascination, jusqu’à leur mort.
J’ai fait cette expérience que plus on vit avec les Africains, et plus on s’attache à eux. Les préjugés s’évanouissent bientôt. La peau noire perd même quelque peu de son odieux relent : on s’aperçoit qu’elle recouvre un cœur si vraiment humain! La nature humaine est toujours et partout la même; rien ne la change. Nous savons tous qu’il est certaines qualités inhérentes à tout ce qui possède un cerveau. Ces qua-
lités identiques, que nous partageons avec les Africains, seront assurément mieux comprises qu’elles ne le sont à présent. Une affection réciproque viendra d’une réciproque confiance.
Vivant comme nous le faisons, génération après génération, dans un état d’évolution continue, entourés par tant de choses qui sont compliquées et artificielles dans nos existences, il nous est difficile de comprendre réellement ce que la vie représente pour le sauvage qui existe en harmonie avec une nature sans entraves.
C’est un axiome familier de dire que « la nature inculte n’a pas de principes ». On est souvent trop prompt à juger les sauvages congolais comme des êtres incultes, dégradés, sans conscience et même sans scrupules. Ils nous apparaissent peut-être ainsi, car ils n’ont aucun sentiment de pitié ou de charité. Mais un commerce constant avec les types, même les plus bas, prouve qu’ils sont doués d’une conscience instinctive. Us sont naturellement cruels, ils se volent entre eux, se massacrent et mangent le corps de leur semblable, mais il ne faut pas oublier qu’en commettant ces actes, ils n’ont aucune conscience de faire mal. Un sauvage du Congo fait rarement ce qu’il sent instinctivement être mal.
Devant le développement des tendances modernes au socialisme et à l’égalité des classes, bien des considérations instinctives découleront des conditions existantes de la vie du sauvage congolais. Dans l’Afrique centrale, nous avons sous les yeux une véri-
BOUCLIERS, COSTUMES ET OUTILS Collection de l’auteur.
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table leçon de choses, nous montrant les résultats ultimes de la vie dans des conditions d’égalité absolue. Il semblerait que l’égalité sociale que conserve l’humanité primitive soit maintenant le but des communautés le plus hautement civilisées. L’égalité sociale est, dans l’histoire, la première et la dernière ambition de l’humanité.
Dans l’Afrique centrale, l’esprit d’entreprise est restreint sinon annihilé par la crainte d’exciter l’envie ou la cupidité du prochain. Par exemple : celui qui construit une case mieux aménagée que celle de son voisin, la voit aussitôt démolir. Quelqu’un qui s’efforce d’amasser des richesses encourt l’inimitié de tous ceux qui l’entourent et s’expose à une mort prématurée. L’ambition d’exceller, qui est un attribut si essentiel de la nature humaine, ne reçoit aucun encouragement. Avec ces mœurs, coïncide, chez la population, un état d’anarchie et d’ignorance; chaque peuplade vit sans institutions, sans histoire et même sans habitations définitivement établies. 11 leur manque même le besoin de se perfectionner, de conquérir, et ils se contentent de passer leur vie dans un état d’atrophie mentale complet et sans progression possible.
On pourrait écrire bien des pages sur les ennuis journaliers qui assaillent l’existence de l’Européen dans l’Afrique centrale. Le jour, on est exposé à l’ardeur torride du soleil; la nuit, aux brouillards froids, et l’alimentation, si maigre, qu’on ne saurait l’appeler monotone, débilite les plus solides constitutions. L’esprit
aussi subit une tension continuelle, car il faut, sans un instant de répit, diriger, surveiller et épier ceux qui vous entourent. Souvent une sensation d’abandon absolu vous écrase, le sentiment d’être inaccessiblement éloigné de tout est atroce parfois : les yeux se lassent de la couleur monotone des choses; les puanteurs écœurantes des végétaux en décomposition et l’âcre relent des corps nègres sont à la longue insupportables et l’ouïe est excédée des incessantes criailleries des voix nègres.
Dans cette contrée, les moustiques sont le jour aussi agressifs que la nuit. Ils sont une source de continuelle irritation pour les nerfs, sans parler de leurs piqûres empoisonnées et des inflammations ulcéreuses qui s’ensuivent fréquemment.
Le sommeil est troublé grandement par les invisibles « midges », de mauvais petits insectes qui, entre deux et trois heures du matin, festoient sur votre corps.
Sur la côte, à Cabinda, on m’a montré la coque pourrie d’un schooner qui, raconte-t-on, fut la cause de l’introduction des « jiggers » (i) en Afrique. Ce voilier, qui revenait des Antilles, déchargea sur la plage son ballast qui contenait une grande quantité de puces, et, de là, elles envahirent l’intérieur de l’Afrique, transportées par les porteurs indigènes.
Il est à remarquer, du reste, qu’on ne rencontre pas
(i) Sorte de puce dont la morsure est cruelle et empoisonne le sang à la longue.
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dë « jiggers » en dehors des sentiers que suivent les caravanes.
Dans ce pays où il n’y a pas de monnaie, bien qu’on puisse y éprouver les sensations les plus diverses, on n’a jamais l’impression d’être pauvre.
Le caoutchouc, qui est devenu le principal objet d’exportation du Congo, n’était employé jadis par les indigènes que pour garnir l’extrémité des baguettes de leurs tambours. Il serait intéressant de savoir ce qu’ils pensent de l’extraordinaire convoitise des Européens pour cette denrée. Ils doivent s’imaginer que la fabrication des baguettes de tambour a pris des proportions vraiment colossales pour exiger de pareilles quantités de caoutchouc...
Bien qu'un cuisinier soit toujours un membre très important dans la suite d’un voyageur, il n’en faut pas conclure que les provisions soient si variées et si abondantes qu’elles réclament une habileté culinaire d’ordre particulièrement élevé.
La principale qualité d’un cuisinier dépend des ressources de son esprit. La manière dont les aliments sont cuits n’offre guère d’intérêt là-bas. Le véritable problème, c’est de trouver quelque chose à cuire...