‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 33 sur 59 · HISTOIRES DE BLANCS · texte numérisé non relu

HISTOIRES DE BLANCS

Au début, entre la découverte par Stanley du cours du Congo et la formation de l’État indépendant, des individus de nationalités diverses, ayant signé à Bruxelles des contrats de trois ans, arrivèrent sur les lieux, et allaient à tour de rôle à l'intérieur, avec mission de conclure des traités avec les indigènes et de s’établir sur place le mieux possible.

Ces circonstances fournissaient au drame quotidien de la vie un mélange de choses poignantes et d’un peu d’humour, souvent des incidents tragiques et toujours une somme plus ou moins grande de souffrances.

Sur un Suédois nouveau venu, les indigènes racontaient de mystérieuses histoires. C’était un homme aux yeux bleus, avec une physionomie bienveillante, une voix douce et un cœur tendre. Il était depuis peu de temps en Afrique, mais il devenait de jour en jour plus visible que sa santé s’altérait et qu’il dépérissait.

Les noirs assuraient que la nuit, quand tout était tranquille, notre collègue Scandinave avait coutume de se glisser à travers les broussailles, et qu’il disparaissait dans un trou qu’il avait creusé. Le mystère fut bientôt éclairci.

— Je crois, dit-il, de mon devoir de vous informer de la découverte que j’ai faite tout seul. J’ai trouvé de l’or. J’en ai des sacs pleins, là-bas, dans ma case. Pour ce qui me concerne personnellement, ma fortune est assurée à présent. Et je crois que le moment est venu de faire connaître ma trouvaille. Je vais vous montrer ma mine.

Tremblant de surexcitation, il nous conduisit.

L’incident prit alors une tournure tragique. En apprenant que ce qu’il avait supposé être de l’or n’était que du mica, qui ressemble un peu au précieux métal, le choc qu’il en ressentit fut trop violent pour son cerveau surmené.

L’excavation cessa d’être une mine. Bientôt, ce ne fut plus qu’un petit monticule de terre surmonté d’une croix grossièrement taillée. Notre pauvre ami avait creusé sa propre tombe.

L’un des premiers noms qu’il m’est agréable de mentionner parmi ceux des pionniers européens qui pénétrèrent au Congo, est celui de Roger Casement. Imaginez-vous un homme de trente-cinq ans, de haute taille et de belle prestance; maigre, tout en muscles, une face tannée par le soleil, des yeux bleus et des cheveux noirs bouclés. C’est un pur Irlandais, avec des intonations de voix captivantes et un charme singulier de manières, un homme d’une grande distinction, d’un grand raffinement, aux idées élevées, plein de courtoisie, impulsif et bon, et d’un désintéressement tel que personne ne peut dire qu'il se soit préoccupé jamais de son avancement personnel.

On connaît les rapports du consul Casement qui constituent la base officielle des accusations d’abus de pouvoir portées contre l’Etat indépendant du Congo. Les effets de ces rapports se sont répercutés fort loin ; c’est à l’un d’eux qu’est dû, en grande partie, les changements récents par lesquels la nation belge a pris à sa charge l’administration du Congo.

Le charpentier X... était un personnage populaire. Il rendait d’importants services et le confort relatif dont jouissaient le gouverneur et son personnel était dû à son habileté professionnelle. Il construisait leurs habitations, leur mobilier et toutes sortes d’ustensiles utiles.

Pendant les trois années de son engagement, il travailla consciencieusement. Dans sa conversation le jour, et dans ses rêves la nuit, il était sans cesse question de son foyer et de sa famille, et la perspective du retour lui donnait du courage à la besogne.

Quand son temps fut achevé, il consentit à contrecœur, et pour ne pas désobliger le gouverneur, à prolonger de trois semaines son séjour, afin d’achever un travail encours d’exécution. Il fut convenu qu’il prendrait un vapeur qui ferait escale après celui qui devait régulièrement l’emmener.

Debout sur le wharf, il vit la chaloupe qui aurait dû l’emporter prendre le large et descendre le fleuve pour rejoindre à l’océan le grand vapeur.

Et sans doute le cœur du pauvre homme était-il parti avec la frêle embarcation, car le charpentier mourut avant le passage du prochain bateau.

En arrivant, las et les pieds malades, dans un village indigène où il désirait camper la nuit, un voyageur s’entendit inviter à continuer sa route.

— Nous avons un fou dangereusement furieux, dirent les gens du village. Si tu restes ici, il viendra sûrement te tuer dans la nuit.

En dépit de cet avertissement, le voyageur décida de rester. Quelques heures plus tard, il fut éveillé par un tumulte. Tout le village prenait la fuite devant le fou qui survenait, et qui passa tranquillement le reste de la nuit en conversation amicale avec le voyageur.

Dans les premiers temps où les Européens s’aventurèrent dans l’intérieur, les naturels s’imaginaient que les bottes des blancs faisaient partie d’eux-mêmes, et la légende se répandit que les hommes blancs avaient des pieds palmés.

Le capitaine Bailey, excellent chasseur, était l’un des compagnons les plus charmants et d’humeur la plus égale que j’aie jamais connus. Il méritait en tous points une entière confiance. En une seule occasion, un semblant de mauvaise humeur parut menacer l'harmonie de notre parfaite amitié. C’était sur les bords de la Louima où nous avions campé sous une même tente.

Nous avions décidé de faire une expédition de chasse, et au lever du jour nous partîmes, le capitaine suivant la rive gauche et moi la rive droite.

J’eus la chance de trouver un troupeau de buffles qui broutaient paisiblement dans une plaine et la chance

continua à me favoriser en me permettant d’abattre le plus beau mâle du troupeau. La chaleur commençait à être accablante et je me retirai à l’ombre d’un bouquet d’arbres où je fis une sieste très agréable.

Plus tard, en cheminant vers le camp, et souffrant un peu de la soif, je rencontrai un indigène qui portait une grande calebasse contenant à n’en point douter du vin de palme.

— Qu’as-tu, dans ta calebasse?

— De l’eau seulement.

— De l’eau, c’est justement ce qu’il me faut. Donnem’en !

Et je me régalai de longues gorgées de liquide frais et savoureux.

Un peu plus loin, je traversai un village où les femmes préparaient le repas du soir. Les habitants se montrèrent hospitaliers et m’offrirent un dîner succulent composé de maïs et de pistaches rôties. Arrivant au camp vers le coucher du soleil, je pris un bain, changeai de vêtements et, assis devant le feu, je me mis à fumer tranquillement ma bonne vieille pipe.

Soudain, le ciel se couvrit et l’obscurité vint. Au lointain, des grondements de mauvais présage annonçaient l’approche d’un orage tropical.

Pendant la demi-heure qui suivit, la pluie tomba à torrents et la température tomba de plusieurs degrés.

Comme la tempête se calmait, le capitaine apparut. Il n’avait pas son enjouement habituel; il paraissait maussade, vexé, furieux, et ne me répondit que par monosyllabes.

ARUIMI

CHAPEAUX Collection de l’auteur.

DE L’AFRIQUE CENTRALE

Toute la journée, sous un soleil torride, il avait parcouru une contrée fort accidentée et couverte de roches, sans avoir aperçu la moindre trace de gibier. Dans une chute qu’il fit, il avait cassé sa pipe d’écume, déchiré son unique culotte de cheval, il s’était meurtri les genoux, il avait été surpris par l’orage et trempé jusqu’aux os, il s’était enfin égaré, et depuis le matin il n’avait pas pris la moindre nourriture.

Le lendemain, cependant, il avait retrouvé son ton enjoué, et la différence de nos aventures de la veille ne lui offrait plus aucun motif de ressentiment.

Un vieux savant qui se rendait dans l’intérieur fut accidentellement précipité dans l’eau en traversant une petite rivière sur les épaules d’un indigène. Entraîné sur une certaine distance par le courant, le pauvre vieux se cramponna à une roche, en criant pitoyablement :

— Qu’est-ce que je vais devenir! Oh! qu’est-ce que je vais devenir?

— Eh! bien, sortez de là, espèce de vieil imbécile, et venez vous sécher, lui conseilla son pratique compagnon qui, assis sur l’autre rive, fumait placidement sa pipe.

Un jeune Suédois, de service au Congo, fut rapatrié pour cause de maladie. Après J’avoir examiné, les médecins lui dirent qu’il était en piteux état et qu'il ne lui restait guère plus de six mois à vivre. Loin de se décourager, notre ami décida de se donner le plus

de plaisir possible pendant ce temps avec les ressources dont il disposait.

Au bout de six mois, cependant, sa santé était complètement rétablie. Il avait dépensé tout ce qu’il possédait et, comme il le disait lui-même, en racontant son histoire : « Je n’avais même plus ma montre... »

J’ai connu aussi un ingénieur finlandais, doué d’une humeur toujours joyeuse. Une de ses caractéristiques était sa peau huileuse. On eût dit qu’il s’imprégnait de la graisse dont il se servait pour ses machines. Quand son temps de service au Congo fut achevé, il partit pour l’Europe dans les dispositions les plus joyeuses. Nous ne fûmes pas longtemps cependant à le voir revenir parmi nous. En arrivant à Bruxelles, au milieu de l’hiver, pour recevoir sa paie, il avait écrit dans son pays pour qu’on lui expédiât sa pelisse, et, en attendant le colis, il dépensa tout ce qu’il avait touché. Quand la pelisse arriva, elle ne lui fut plus guère utile. Sans argent, il ne pouvait regagner son pays, et c’est ainsi qu’il repartit pour le Congo.

Jadis, aux premiers temps de l'exploitation du Congo, on expédiait de Bruxelles les provisions destinées aux Européens. Les bouteilles de vinaigre ou de cognac étaient hermétiquement soudées dans des boîtes de fer blanc, mais le thé, le sucre et autres denrées périssables étaient fréquemment envoyées dans des sacs de papier.

Plus tard les vivres nous furent expédiés par la

maison Crosse and Blackwell que les Belges appelaient « Black and Cross very well ».

Pendant une marche vers l’intérieur, cinq ou six officiers suédois, récemment débarqués en Afrique, tombèrent soudain malades tous ensemble. 11 sembla d’abord qu’ils fussent tous atteints d’un empoisonnement par les ptomaïnes. Mais la boîte contenant la nourriture suspecte qu’ils avaient consommée sous forme de soupe avait conservé son étiquette fort lisible :

« Lard anglais, qualité extra. »

Le chirurgien major Parke possédait à un haut degré cette irrésistible bonne humeur irlandaise qui était sienne par droit de naissance. Il se trouvait au cœur de l’Afrique, dangereusement malade d’un accès de fièvre; loin de s’en montrer abattu, il fit soudain, sur un ton inimitable, cette remarque :

— Eh bien, si je meurs, j’aurai au moins cette consolation d’être le premier Irlandais qui soit venu laisser sa peau dans ce bienheureux pays.

Le pauvre Glave, l’un des premiers pionniers du Congo dont on pouvait espérer le plus, racontait qu’il refusait un jour d’acheter à des indigènes du poisson à demi pourri, sous le prétexte qu’il sentait mauvais.

— C’est vrai, convinrent les noirs, mais vous ne mangez pas l’odeur.

Le capitaine Deane manifesta, pendant que nous étions ensemble, un vif désir d’apprendre l’anglais. Je m’efforçai donc de lui enseigner un vocabulaire aussi utile que possible. Mais il n’avait d’autre préoccupation que la chasse à l’éléphant et il se contenta de retenir la phrase avec laquelle il pouvait demander : « Où sont-ils? »

A bord du navire qui m’emmenait au Congo, mes compagnons étaient pour la plupart des négociants de l’Afrique occidentale. Ils formaient une bande à part et se montraient fort pointilleux sur l’observation de l’étiquette en vigueur sur les côtes de l’ouest ; ils prenaient aussi un soin méticuleux de la propreté de leurs costumes blancs.

Quand nous arrivâmes à Bonny, le navire eut la visite d’un personnage notable, Marie-Anne, la blanchisseuse de Bonny. Elle était d’un type pur nègre de l’Afrique occidentale. Sa figure s’illuminait d’un perpétuel sourire; son corps, rond et plein, témoignait d’une excellente santé.

Elle était fort connue. Tandis qu’elle devenait le point de mire des brocards de mes compagnons et de tout l’équipage, ses aides s’occupaient à rassembler tout le linge sale des passagers.

Comme il semblait peu probable que je pusse obtenir les services de Marie-Anne, j’acceptai les offres d’un grand nègre à l’air sérieux qui promit de me rapporter le soir même mon linge blanchi.

Ne connaissant rien de la ville et de ses habitants,

Photographie de l’auteur.

DE L’AFRIQUE CENTRALE

je projetai de passer la journée à vagabonder dans un des faubourgs, où un large sentier passait à travers des marais. Pataugeant dans l’eau, où j’enfonçais parfois jusqu’aux aisselles, je parvins à la berge opposée, où un bruit de chansons et de rires me salua. J’éprouvais depuis un moment un certain sentiment de solitude, aussi trouvais-je un certain plaisir à écouter des voix joyeuses.

Franchissant une barrière, je me trouvai au milieu de l’établissement de Marie-Anne. Là une trentaine de jeunes négresses rieuses étaient occupées à laver les vêtements ramassés sur le navire; et elles employaient, pour leur rendre leur propreté, des mesures énergiques, les frappant sur les pierres et les mettant généralement en pièces.

Je fus accueilli aimablement, et, quand quelqu’un se plaignit de la chaleur du jour, je saisis l'allusion et j’offris à la compagnie de se rafraîchir à mes frais.

Cette idée fut reçue avec l’approbation générale. Tout le reste de l'après-midi, je fus régalé de bonne humeur et de joie et j’assistai à quelques danses locales d’un caractère quelque peu libre selon qu’on pouvait s’y attendre de la part de personnes que ne gênaient guère des conventions de décence. Quand le jour baissa, je dis adieu à mes jeunes amies, et, les poches vides, je me dirigeai vers le navire où, à l’heure du dîner, je me trouvai seul à table. Les autres passagers et les officiers du bord étaient encore à terre, où les traitaient divers commerçants de l’endroit. En rentrant, je trouvai mon linge et mes vêtements blan-

chis que le nègre m’avait ponctuellement rapportés.

De bonne heure, le lendemain matin, l’ancre fut levée et, au moment où le navire virait de bord, j’aperçus le steward-chef engagé dans une discussion animée avec le capitaine. Par quelques mots qui parvinrent à mes oreilles, je compris que Marie-Anne n’avait pas encore rapporté le blanchissage.

Le mécontentement et la colère s’accrurent quand les passagers montèrent sur le pont et furent mis au courant de l’affaire. Mais le capitaine resta sourd à tous les arguments et ne voulut écouter aucune plainte ; rien ne lui ferait différer le départ du navire. Lentement nous dérivions avec le reflux et nous passâmes bientôt devant une éclaircie de la forêt de palmiers. Là, groupées au bord de la berge, nous reconnûmes Marie- Anne et ses noires lavandières qui nous lançaient de joyeux au revoir, balançant au-dessus de leur tête les vêtements qui auraient dû être à bord depuis longtemps.

X... était un singulier personnage. Nous le connaissions comme un risque-tout, un cœur léger, aimant l’action, ne prenant guère ses fonctions au sérieux et s’efforçant de tirer de l’existence tout ce qu’elle pouvait donner de plaisir et de divertissements.

Il était seul dans son poste, situé fort loin de la base de ses subsistances et à une grande distance aussi de la route habituelle des caravanes. Trouvant que les mois s’écoulaient lentement il éprouva un désir irrésistible de se trouver en compagnie d’autres blancs, ses

DE L’AFRIQUE CENTRALE

semblables. Mais pas un d’eux ne passait dans le voisinage.

Un jour, au quartier général, on reçut un message spécial de notre ami, qui demandait des renforts immédiats. Il exposait qu’il courait le risque imminent d’être attaqué par les indigènes. Immédiatement, une expédition fut envoyée à son secours. Partie du quartier général, l’expédition que commandaient trois blancs étaient naturellement pourvue en abondance de toutes sortes de provisions.

En arrivant à destination, ils furent reçues par X... à la porte de son poste fortifié. Il les informa qu’on pouvait à tout moment s’attendre à une attaque, et comme preuve de l’état d’agitation du pays, il appela l’attention des blancs sur les lointains roulements des tambours de guerre.

La troupe prit ses quartiers, posta des sentinelles et attendit les événements.

Plusieurs jours se passèrent sans incident, sauf que le jour, on entendit par intermittences le bruit des tambours et la nuit on voyait des feux sur le haut des collines environnantes.

Entre temps, X... goûtait fort la distraction relative qu’offrait la présence de l’expédition de secours et en même temps qu’il profitait du nouveau stock de provisions qu’elle avait apporté.

Le cinquième jour, alors que les vivres de la troupe commençaient à s’épuiser, le poste reçut la visite de deux principaux chefs indigènes avec leur suite. Étant le seul qui eût une connaissance suffisante du dialecte

local, X... harangua les noirs sur un ton fort dramatique, et il expliqua au commandant de l’expédition de secours que les chefs apportaient leur soumission et qu’à présent tout danger était écarté. Avec des adieux pleins d’effusion, les chefs se retirèrent.

Le lendemain l’expédition reprit le chemin du quartier, laissant derrière elle le reste de ses subsistances.

On a prétendu que X... avait arrangé d’avance toute cette histoire. C’est possible; en tout cas, je puis assurer que notre ami prit tout le plaisir possible à cet intermède dans la vie monotone de son poste.

Au début de la colonisation du Congo, plusieurs Européens venus de différentes parties de la contrée s’étaient réunis au petit poste de Loulongou. Ils étaient au nombre de huit et ils représentaient cinq nationalités différentes.

Quelques jours auparavant, un stock de provisions était arrivé, et, entre autres choses, plusieurs damesjeannes de vin rouge portugais. Le dîner se prolongea fort tard; les langues se délièrent et les cerveaux s’échauffèrent. Vers minuit, la fête battait son plein; des cris et des chants bachiques retentissaient. C’était à la saison des pluies ; la nuit était chaude et lourde et faisait présager un orage.

Pendant une accalmie, on entendit, chantés, au bas dans la vallée, par les enfants de la mission, les versets d’un hymne familier :

Quonso wouna ousatou a mbikoulou Ouonso ounso bika keza...

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