ENVOI
Dans les pages qui précèdent, je me suis efforcé d’exprimer, pour ainsi dire, la substance de quelque chose que je ressens profondément en moi : un sentiment de pitié fraternelle pour les indigènes du Congo. C’est un peuple dont le développement a été temporairement arrêté par l’adversité.
Les noirs du centre de l’Afrique sont foncièrement humains; ils sont souvent cruels, mais ils sont aussi souvent capables de bonté.
En fait, ils n’ont jamais été en mesure de parvenir à un état supérieur. D’abord, la persécution réciproque, de tribu à tribu, ensuite la persécution par des envahisseurs a toujours été une entrave à leur développement.
Dans les limites de leur propre activité, les indigènes du Congo manifestent une grande intelligence ; et, grâce à l’influence d’exemples sains, ils arriveront certainement à renoncer à leurs mœurs odieuses. Susceptibles de perfectionnement, il est indiscutable qu’ils s’amélioreront sous une direction intelligente et sympathique; il est non moins indiscutable, malheureusement, que des Européens d’intelligence et de moralité
inférieurs, poussés par le lucre, ont, en trop de circonstances, exploité les passions les plus basses des indigènes.
Il faut espérer beaucoup d’une race que peut modifier un traitement judicieux et bienveillant, et nous devons ne pas perdre de vue que le sauvage du Congo nous sert à mesurer la distance que nous avons franchie depuis l’époque où nous étions dans un état primitif analogue.
Depuis de longues années, l’attention du monde entier a été occupée par les atrocités que l’on impute à l’administration même du Congo (i). Il y a dix ans, un journaliste anglais, M. E.-D. Morel, se livra à une enquête sérieuse, et il a fait universellement connaître, d’après le récit de témoins oculaires, dans des pages émues et sincères, l’état de choses existant. Dès qu’on s’intéresse au Congo, il faut rendre hommage à l’œuvre courageuse et désintéressée accomplie par M. E.-D. Morel.
Les affaires du Congo présentent un double aspect; elles ont un côté politique, magistralement traité par des hommes intrépides et honnêtes, qui ont cherché à améliorer la condition d’une race persécutée.
L’autre côté, me semble-t-il, est celui de la race
(i) Le 27 février 1908, à la Chambre des Communes, Lord Cromer déclarait : « On a fait preuve d’un mépris cynique des races indigènes, on a livré ce pays, au profit d'étrangers, à une exploitation implacable dont je ne crois pas qu’on puisse trouver parallèle dans l’histoire des detemps modernes. »
DE L’AFRIQUE CENTRALE
même, de la nature des indigènes, de leurs habitudes, de leurs mœurs et de leur personnalité.
Si les faits que j’ai relatés dans les pages qui précèdent peuvent susciter chez le lecteur un sentiment d’intérêt et de sympathie à l’égard de mes amis africains, je m’estimerai amplement satisfait.