PYTHON
DE L’AFRIQUE CENTRALE
riers ennemis lâchèrent pied tout à coup pour se réfugier dans les hautes herbes du marais voisin. En se retirant, ils avaient mis le feu à leur village et, comme il soufflait, un vent assez fort les cases de bois et d’herbes flambèrent rapidement et nous nous trouvâmes bientôt entourés par l’incendie. Suffoqués par la fumée, grillés par les flammes, à demi aveuglés, nous étions dans une position critique. Quelques minutes suffirent pour transformer le village en une masse de décombres fumants.
Les gens de Louloungou s’étaient immédiatement précipités vers le fleuve en nous invitant à les suivre. Là, attachés à des piquets et immergés jusqu’au menton, nous décquvrîmes plusieurs captifs Lonloungou dans un piteux état. Suivant la coutume du pays, les vainqueurs avaient soumis ces malheureux à un bain prolongé avant de les tuer pour les manger.
Quand j’eus pris le commandement du poste de Ban gala, j’appris bientôt que des scènes de cannibalisme se passaient fréquemment aux environs.
J’avais pour serviteur un jeune indigène Bangala nommé Ezambinia. Il était doué d'une vive intelligence et il me fut d’un précieux secours dans mes efforts pour apprendre le dialecte bangala; j’obtins en outre de lui d’intéressants renseignements sur les mœurs de sa tribu.
C’est le soir surtout que je questionnais Ezambinia, car j'avais remarqué qu’il se sentait plus à son aise quand il ne risquait pas d’être entendu par des
indiscrets. Un soir donc, à la fin de l’interrogatoire que je lui avais fait subir, j’observai chez lui une certaine agitation. Je connaissais mal la langue de la contrée, à cette époque-là, et Ezambinia faisait de son mieux pour parler seulement avec les mots qu’il m’avait enseignés. Comme je lui avais posé de nombreuses questions sur le cannibalisme, il finit par me dire que je pouvais, ce soir-là même, assister à un repas de chair humaine dans la partie du village où habitait le chef Joko.
Ezambinia me conseilla d’attendre le milieu de la nuit avant de me rendre seul sur les lieux. A l’heure convenue, comme de nombreux feux flamblaient dans le village, je me glissai dans l’ombre des cases, jusqu’à l’autre extrémité de la longue ligne des habitations.
Je courais un sérieux danger si j’avais été surpris, car malgré mes bons rapports avec les gens du village, le moindre incident pouvait changer la situation. Finalement je parvins en un endroit près du fleuve où un groupe d’arbustes m'offrait un abri.
A peu de distance, je vis une cinquantaine de noirs rassemblés en cercle autour d’un grand feu. Parfois j’entrevoyais le scintillement d’un fer de lance et j’entendais, dans la rumeur des voix, le tintement métallique des bracelets et des anneaux qui s’entre-choquaient. Ils paraissaient parler tous à la fois. De temps en temps, les flammes bondissaient et jetaient des reflets dansants sur les corps luisants et les faces couturées.
C’était la première fois que j’étais témoin d’un repas
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de chair humaine, dont les péripéties se déroulèrent devant moi dans tout leur lugubre et atroce réalisme.
Pendant deux années consécutives, j’assistai à de nombreuses scènes de cannibalisme, et en plus d’une occasion, des morceaux de chair humaine me furent offerts avec la plus parfaite cordialité par des indigènes de la grande forêt animés d’intentions hospitalières. Ils ignoraient l’existence même des blancs, et dans la surprise que leur causait leur venue, ils tenaient à faire présent à l’un d’eux de ce qu’ils avaient de meilleur.
Quatre ou cinq ans après mon retour en Europe, j’appris qu’une, troupe de Bangala avait été amenée pour figurer à l’exposition de Bruxelles. Je m’y rendis, et, vers la fin de la journée, je franchis le vaste porche de la boulangerie des baraquements.
Malgré le peu de clarté que laissait la nuit tombante et malgré la différence sensible entre mon costume d’alors et mon accoutrement de jadis, je fus immédiatement reconnu, et j'entendis plusieurs noirs prononcer simultanément mon nom indigène « Mayala Mbemba ».
Les noirs, assis autour d’un feu, prenaient leur repas du soir. Ils semblèrent heureux de me voir et j’éprouvai un réel plaisir de leur affectueuse réception.
Je croyais que depuis mon départ de l’Afrique, j’avais à peu près oublié le dialecte bangala qui m’était jadis assez familier. Pourtant je n’éprouvai presque aucune difficulté à répondre aux questions que les
noirs me posaient. Chaque fois, néanmoins, que j’entendais le son de ma voix prononçant ces syllabes étranges, les mots cessaient de se présenter à mon esprit, le charme était rompu, la parole se paralysait, je ne pouvais continuer. Puis, quand j’avais à nouveau entendu un instant leurs voix, la mémoire me revenait graduellement, et l’une de mes premières questions fut pour m’enquérir du sort de mon ancien serviteur Ezambinia. Un silence de mauvais augure accueillit ma question; les noirs secouèrent leur main droite pour indiquer que celui dont je parlais était mort.
Un peu plus tard, je pris l’un des Bangala à l’écart, et, quand je fus sûr que ses compagnons ne pouvaient nous entendre, je lui demandai à voix basse ce qui s’était passé. Je me rappellerai toujours son geste, quand il me répondit :
— Il est mort... J’ai tenu sa tête dans mes mains!