LA FOIRE DE LA FOLIE
Il y a des fous qui font les fous. Il ne leui manque que l'habit de satin, le bonnet à corne retourné et les grelots.
Ce sont les saturnales qui se célèbrent, ce matin, au pays du soleil, dans cette cour.
Des bouffons gambadent. Un homme nu piqut un cent-mèires et saute des haies imaginaires. Ce magcl, d'une botte de biscuits a confectionné un
tambour. C'était suffisant pour rappeler à son voisin l'existence des tambours-majors et le voisin marche devant» faisant du geste le simulacre de lancer une canne qu'il n'a pas.
Ces fous sont de tous les pays. Il y a un géant
qui est Danois. Les langages d'Europe, d'Orient et d'ailleurs s'entrecroisent. On dirait la fête au pied de la tour de Babel.
Oh ne les a pas tous ramassés sur place. D'aucuns ont traversé la mer en état de folie officielle. L'Algérie n'a pas d'asile, ni la Corse. On expédie ces feus dans le Sud de la France. Maïs la Corse abuse. Ses fous ne sont pas toué authentiques. Un vieillard va-t-il déclinant, on lui dit :
« Ecoute, tu n'es pas riche, on va t'envoyer sur le continent; tu seras nourri et logé dans une grande maison, belle comme la caserne de Baslia! »
Un petit certificat, et l'on expédie le colis. II arrive. Le directeur-médecin dit : « Encore un Corse, je parie qu'il n'est pas fou! » Il n'est pas fou, mais il est là. Il faut bien le garder!
Le géant danois vient d'outre-mer également. Il était monté sur un paquebot français, à l'escale renommée pour la liquéfaction du cerveau, à Sin-
gapore! Le bateau siffla ses trois coups. Au large! C'est au bar que le Danois attira d'abord l'attention des pouvoirs maritimes. A l'heure du café, il rassemblait devant lui cafetière, tasse, sucrier, H recouvrait le tout de son casque et attendait. « Curieux pèlerin! » se dit le commandant. Mais le soir où son malheur lui arriva, voici ce qu'il lit : on dansait au salon; belles dames, clair de lune, wisky, orangeades! Le Danois prie la fille du gouverneur d'une colonie de lui accorder un te<ngo. Accord. Tout va bien. On tangue. La danse est achevée. Le danseur saisit la danseuse par les coudes, la soulève — c'est un géant — traverse ainsi la salle et assoit violemment la fille du gouverneur sur le phonographe haut perché. Cris d'horreur de la galerie et cris de douleur de la demoiselle, car ça lui avait fait mal!
Dans la cabine-cabanon se termina le voyage du jeune et beau Danois.
Au soleil, les fous sont plus fous, mais ils paraissent moins tristes, et quand ils chantent, la mesure sst mieux observée.
Une espèce de Turc assis en tailleur, une badine à la main, charme des serpents. Il me demande de m'asseoir. Je m'assois. Il n'y a pas de serpents, évidemment! Les serpents sont dans sa vision. Cela suffit. Il siffle. Du bout de sa baguette, il chatouille les reptiles sous le cou. Les reptiles se dressent sur la queue. Alors le Turc se relève pour les suivre dans cette ascension. C'est pour moi l'occa* sion d'en faire autant.
Backchichc (pourboire) dit le charmeur.
Mendier est le seul moyen d'avoir quelques sotu pour le fou abandonné.
Ce monsieur bien rasé et de moeurs décentes (les fous ont généralement une façon de mettre leui pantalon...) était sacristain. La nuit il se levait> pénétrait clandestinement dans son église, puis allumait les cierges, tous les cierges.
— Enfin! Baptiste, disait le curé, quel est le vaurien qui allume mes cierges?
Baptiste répondait :
— C'est un nouveau miracle de saint Sernin.
Le curé pinça Baptiste. Baptiste avait, d'ailleurs plusieurs autres miracles dans son dossier.^ On l'interna en attendant de le canoniser.
Baptiste en a conservé l'amour des allumettesbougies.
Je lui en ai glissé une boîte, en douce!...
Cependant, deux silhouettes s'agenouillent.
Elles touchent le sol de leur front, Ces fous se relèvent... Ce sont deux Musulmans qui font h prière de midi.