L ARMENIENNE, SON MARI ET LE POPE
Passons de l'autre côté du rideau, quartier des femmes.
C'était le jour des séances, aujourd'hui. Une
femme casquée d'un bonnet d'aviateur, camiso- Iée, ficelée sur le lit, bavait de fureur en criant entre deux nausées :
— Mouge, mouge, mouge!
C'était une Arménienne. Contons son histoire.
Son mari, comme tout Arménien qui connaît
son devoir, était parti pour les Amériques. Fortune
faite, il envoya des dollars à son Arménienne et
lui dit :
Viens me retrouver.
L'Arménienne boucle sa malle de fer-blanc ; en route I Traverse la Méditerranée, Marseille, brûle Paris, atteint Cherbourg. A Cherbourg, elle perd son sac. Elle n'a plus d'argent. On la refuse au bateau. Premier désespoir. L'Arménienne tombe alors sur des flibustiers qui désirent la consoler, elle les suit à Paris. Les flibustiers lui volent l'honneur. Elle a tout perdu. Dans son malheur elle veut se rapprocher de son Arménie et part pour la côte. Elle arrive, elle loue une chambre au deuxième étage et se jette par la fenêtre. Elle ne s'est pas tuée. Elle arrache ses vêtements, elle court par la ville : l'étrangère est folle.
En arrivant à l'asile, elle répétait, s'il faut en croire l'interprète : « Qu'ai-* je fait à mon mari» à
énien, « mouge » signi-
fie mari, assure-t-on.
Elle portait des papiers sur elle. On a l'adresse du mouge. On lui télégraphie. Il est arrivé.
C'est lui que voici dans la salle en compagnie d'un pope. Il a la permission du directeur de faire exorciser sa femme.
La cérémonie va commencer.
Seulement, dit le pope, il faut que la femme soit debout.
Trois infirmières et une sœur délient la furieuse, qui gesticule et crie d'affreux mots d'Arménie.
Jamais elle n'avait employé ces termes grossiers dit le mari. Le diable la possède.
C'est aussi l'avis du pope.
Ce n'est pas celui de lu sœur.
La démente est debout. Le mari recommande qu'on la tienne bien. Il y aura des pourboires.
Le pope ouvre une malle. Il sort de là des Vêtements d'église — d'église orthodoxe — un plat, un encensoir é
La possédée est déchaînée.
Tenez-la bien !
Le pope revêt ses ornements. Il quitte son chapeau sans bord, haut de forme et de toit pointu»
puis il couvre son chef d'une drôle de tiare. On apporte de l'eau; il verse l'eau dans le plat et, dans cette eau, jette de la sciure de bois. Ce n'est tout de même pas ce qui peut ouvrir les yeux de l'ensorcelée !
On attaque les prières. Avec ses doigts, le pope semble parler à des sourds-muets. Les folles officielles, couchées dans la salle, le regardent avec grand intérêt. L'une, même, l'accompagne comme sur un harmonium car, maintenant, le pope chante.
L'Arménienne chante aussi, mais une autre chanson. Alors l'homme à la tiare lui jette à la figure son eau à la sciure. Puis il se précipite sur l'encensoir. Mais c'est le mari qui a les allumettes. Nerveux, le mari rate la première suédoise. Cela agace l'officiant. Enfin, l'encensoir fume. L'officiant qui a chaud encense l'Arménienne qui crie de plus belle, sans doute parce qu'elle est mouillée.
C'est fini.
Cela n'a pas réussi.
Le démon a tenu bon.
On reficelle la démente.
Une fois, j'ai fait un rêve : j'ai vu tous nos fous réunis dans une île. On leur avait abandonné ce territoire. Ils avaient nommé un roi, ils avaient élu Une Chambre. Pour ce qui est de cette Chambre ils ne s'étaient permis la moindre innovation personnelle, ils avaient copié le Palais-Bourbon, cela leur avait suffi.
Chaque fou avait repris son ancien métier. Les chirurgiens coupaient, les médecins administraient Je clystère. Les romanciers pondaient, les dames du monde recevaient, les s âges- femmes en délire mettaient au monde.
Les chefs de gare portant un collier de sifflets faisaient partir les trains tous à la fois comme un lâcher de pigeons voyageurs.
Les coiffeurs séparaient méticuleusement, en deux parts égales, les cheveux du client, ensuite ils tondaient un côté et ils frisaient l'autre.
Les pharmaciens préparaient d'un seul coup et dans un unique baquet les ordonnances de la journée, et venaient à celte' citerne remplir leurs flacons qui, eux, portaient la formule demandée.
Les dentistes se trompaient de dent. Au théâtre, les acteurs, oubliant soudain la pièce qu'ils jouaient, se mettaient à réciter tour à tour et sans annonce au public, les plus beaux rôles d'une longue carrière. f
Et le dimanche, le curé, en proie à Satan, prêchait tout son peuple accouru.
Parfois l'un de ces insulaires retrouvait la raison, mais personne ne le comprenait plus. Malheureusement il ne pouvait s'enfuir, puisque c'était une île. Il prenait son front dans sa main, puis, s'arrêtant, il essayait de réfléchir. Alors de tous les passants intrigués il recevait une joyeuse et inconsciente dégelée de coups de pied au cul — cela uniquement afin de savoir s'il était un homme ou une statue.
De temps en temps, la France envoyait en mission dans cette colonie une bonne escouade de savants qui devait « se rendre compte » et voir « ce que l'on pourrait faire ». Chahutés par la masse hallucinée les savants-ambassadeurs ne tardaient guère à regagner leur bateau au pas de course, non sans avoir auparavant levé plusieurs fois leurs bras au ciel clément.
Ils rentraient dans la métropole en s'écriant :
« Que les fous se débrouillent, mais qu'ils ne comptent pas sur nous! » t
J'avais rêvé cela, un jour.
Ce rêve était-il si insensé?