LA COUR DES AGITER
De l'autre côté de ce mur il monte des ctis désordonnés. On se croirait à la porte d'une brasserie d'étudiants ivres. Ces femmes encore invisibles ont de* voix mâles. C'est la cour des agitées,
Nous entrons. Un « motif principal » nous frappe de stupeur. Elles sont plus de quatre-vingts folles dans ce quartier, mais, d'abord, nous n'en voyons qu'une : celle-là! Le côté droit collé au mur, les bras bout à bout dans la camisole, chaussée de brodequins qui eussent encore paru spacieux pour les pieds réunis de tout un corps de garde, le crâne chauve, la bouche édentée sur toute la ligne, un sourire puissant figeant un visage carré, sa voix répète, saccadée, comme un torrent qui roule ses eaux :
— D'zim ba da boum des comp... compagnons de mes trois.
Cela dure depuis deux ans. La démente ne devient muette que sous le coup du sommeil, quatre heures survingt-quatre au maximum. Dès qu'elle ouvre l'œil :
— D'zim ba da boum...
Sa figure est satisfaite.
Nous regardons ce spectacle en silence, comme on regarderait un désastre, une grande inondation.
— Tiens! crie une autre qui vient d'accourir, tiens!
Elle se plante devant la mère supérieure, fait demi-tour et lui montre son derrière.
— La folie est une infortune qui s'ignore, dit la saints femme en contemplant d'un regard de pardon le scandale qui se prolonge,
A côté des folles, les fous semblent raisonnables. Ces femmes sont infernales. Toutes ont l'air d'obéir à un ressort qu'elles auraient avalé. Elles se plient, se redressent, gambadent. Elles portent leurs bras en ailes de moulin. Il y a beaucoup de cantatrices. Les ballerines ne manquent pas non plus, et les mégères relient les deux,.. Par temps d'orage, l'intensité de cette diablerie est décuplée.
— Monsieur!
Une rousse qui a l'air d'avoir des serpents dans les cheveux, me saisit par le bras, impérative :
— Monsieur! J'ai été nommée mère principale des Filles de la Charité, chanoinesse de la cathédrale, général en chef du Vatican par Sa Sainteté le Souverain Pontife. J'arrive à la basilique. Je m'asseois au banc du chapitre. Le suisse veut me faire sortir. Je résiste. Un chanoine vient à mon aide; je dis : « Je suis chanoinesse! » Alors on m'enferme ici! Quand va-t-on me rendre mes droits? Qui êtes-vous? Abbé, éveque ou sacristain? A moins que vous ne soyez que son chien, Azor! C'est vous, Asor?
Assez ! dit la sœur surveillante.
Respect à moi ! fille de rien ! Respect à mes galons donnés par Benoît XV!
Assez! Assez!...
La sœur de garde a la figure angélique. Une
malade la désigne du doigt et crie : « Enfin! Enfin! »
— Ah ! fait la sœur. Vous allez pouvoir m'hu-
milier à votre aise, voici ma Mère Supérieure, M. le docteur et un autre monsieur... Humiliezmoi...
La « malade » est une furie. Elle danse autour de la sœur.
Trois hommes ! Il lui en faut trois par jour. Elle les fait venir par le toit, et là-bas, dans ce coin, elle les dévore. Moi, je n'en ai pas un, même pas celui que m'a donné la loi. Trois chaque jour!
Et les nuits? fait la sœur.
... Et quatre chaque nuit, voilà son compte.
Humiliez-vous. . . Humiliez-vous. . .
Maintenant que vous m'avez humiliée, soyez plus calme.
La furie décampe en se troussant.
Il y a la camisole* I) y a aussi la ceinture. Fixé*
à la taille» la ceinture a deux anneaux qui maintiennent les poignets.
On met la ceinture aux déchireuses, aux vindicatives. On compte bien dix ceintures dans cette cour. L'une de ces agitées marche sans arrêt.
Asseyez-vous, madame Raymond.
• Je ne veux pas m'asseoir à côté de ces
dames. Elles ne sont pas malades. Pourquoi les garde-t-on ici? Elles vont me donner la bonne santé... Arrière!... Arrière!..,
Une autre frappe la terre de son talon et s'écrie à chacun de ses coups :
Tu m'entends, Laf ont ! Tu m'entends, Poizat!
Lafont et Poizat sont ses ennemis. Elle les
écrase sous sa botte.
Toute blanche de cheveux, échevelée, voici une autre vision qui s'avance sur les genoux. Les bras au ciel, les yeux noyés, cette vieille femme à jolie tête pousse des cris qui terrifient. Elle nous atteint, elle me prend le poignet. C'est un étau qui me serre.. Puis elle retombe la face contre le sol et pleure comme sur une tombe toute fraîche. A dis
pas, une Margoton chante à tue-tête et tourne, derviche emballé !