‹ Chez les Français du CanadaChapitre 9 sur 9 · EDMONTON · texte numérisé non relu

EDMONTON

Huit heures de chemin de fer à peine, pendant lesquelles le train file droit vers le nord, et l'on arrive à Edmonton, capitale de l'Alberta. Ce qui frappe le plus, au sortir de

Calgary, c'est que des étables de vente remplacent les tours rouge brique ou grises des élévateurs à blé. Rapidement, le pays devient moins morose. De petits bois, des rivières, des lacs, des collines, des troupeaux, parfois quelque campement d'Indiens, où les piquets intérieurs, émergeant ensemble au sommet des tentes, y forment des espèces d'aigrettes : cela suffit à distraire le regard durant un parcours qui semble assez bref après les grands trajets effectués.

Le C. P. R. s'arrête à Strathcona, c'est-àdire une lieue environ avant Edmonton; on traverse un bout de plaine boueux et la Saskatchewan dans de vulgaires pataches. Malheur à qui abandonne la sienne avant de s'être assuré un gîte! Il y a fête à Edmonton ces jours-ci. Plus de place ! Sous une chaleur de 35 degrés centigrades à l'ombre et chargé d'une lourde valise, j'erre piteusement pendant près d'une heure. Par charité pour le patron, rude buveur, mais brave homme, je ne vous dirai pas le nom de l'hôtel de métis dans lequel je finis par entrer — avec des protections. On me donne une chambre où

tout, jusqu'aux draps et aux serviettes de toilette, paraît saupoudré d'un sel noir. La salle de bains me réserve d'ailleurs une plus gracieuse surprise : au moment de tourner le robinet pour emplir la baignoire d'eau froide, et tout rasséréné déjà à la pensée de m'y plonger, je recule en voyant au fond une longue traînée de crasse...

Brève épreuve ! Le lendemain, un aimable Français m'emmène à l'hôtel où il prend pension, et j'y trouve, pour deux piastres et demie par jour, toute la propreté et tout le confort habituels des installations canadiennes.

Journées occupées, et de la façon la plus intéressante! Venu ici pour quarante-huit heures, j'y passe près d'une semaine. Chaque moment m'apporte son fait curieux, son renseignement nouveau ou, plutôt, son homme. Car, en voyage, il faut, avant tout, voir des hommes. Regardant passionnément et précisant mes observations dans mes notes, j'en

reviens toujours à esquisser des portraits. En voici quelques-uns. De peur qu'ils ne perdent quelque chose de leur exactitude, je ne retouche point le style familier...

— D... : un colon, arrivé de Nantes il y a treize ou quatorze ans avec 5,000 francs. Son domaine en vaut aujourd'hui 100,000. Il est très animé, cet excellent compatriote, chaque fois qu'il vient à Edmonton. Mais cette animation, due au grand nombre de bars où le savoir-vivre exige qu'on entre, laisse son esprit parfaitement lucide. Il m'explique qu'il ne quittera jamais l'Ouest. Un petit voyage en France lui plairait; mais il ne voudrait point y rester. Le paysan, là-bas, passe son temps à faire des courbettes : on le dédaigne. Ici, au contraire, Yhabitant est un monsieur que tout le monde respecte.

Mme D... : femme du précédent, aussi large que haute. Satisfaite autant que son époux. Le pays est le meilleur des pays. Même contre l'hiver, elle n'a rien à dire. Plus épanouie encore moralement que physiquement, elle m'écrase de son optimisme, de son chauvinisme local. Je suis vraiment gêné de

ne pas me sentir la moindre envie de vivre dans l'Alberta du Nord.

— L... : un petit commerçant, qui fut Parisien avant d'être Edmontonien. Il semble n'avoir une boutique que pour la forme, car on n'y voit point d'acheteurs, mais seulement quelques compatriotes qui y viennent bavarder. En réalité, toute son activité s'emploie à spéculer sur les terres, avec ses propres capitaux et avec d'autres capitaux empruntés en France. Il voit déjà 100,000 habitants à Edmonton (1). Si on lui disait que ce sera l'année prochaine, il ne répondrait pas non. Il m'engage à me pourvoir de quelques lots...

— J'attendrai le krach.

Il clame d'indignation.

— D... : un Parisien encore, licencié en droit, qui s'est complètement transformé ici. D'abord au service de la maison Révillon, il a vécu surtout, pendant trois ans, dans le

(1) Il y en avait 2,626 au recensement de 1901 et 11,167 à celui de 1906. Plus d'hommes que de femmes, comme en toutes ces villes neuves : 6,652 contre 4,515. Si l'on a des filles à marier...

nord de la Saskatchewan. Puis, ayant repris son indépendance, il a fait de ses économies deux parts : avec la première, il a acheté des terrains; avec la seconde, il s'est payé un long voyage d'agrément en Californie, a En revenant, se disait-il, j'aurai gagné ou j'aurai perdu. Si j'ai gagné, très bien : je continuerai. Si j'ai perdu, j'ôterai ma veste, et je serai toujours bon pour faire deux dollars par jour. »

Et il les aurait faits sans peine, ce grand gaillard vigoureux, qui sait se servir de ses bras et que ne gêne plus aucun préjugé bête, dans ce pays où il n'y a pas de castes, où nulle besogne manuelle n'est méprisée.

Mais il a gagné. Et il travaille maintenant chez deux avocats canadiens-français, deux frères, qui ont une solide situation à Edmonton. Il passera les examens du pays et deviendra leur associé.

Affairé, mais affairé sans hâte, sans surmenage, comme on sait l'être ici, il ne se « bile » jamais, suivant sa propre expression. Il a tout le flegme de l'Ouest.

Il garde néanmoins l'amabilité et la ser-

viabilité du Français. Admirateur convaincu d'Edmonton, d'ailleurs — au point d'en aimer jusqu'au climat et d'anathématiser l'hiver parisien, l'hiver humide qui l'a vilainement enrhumé, la seule fois qu'il soit revenu en essayer depuis quatre ans.

— Théodore R... : directeur à vingt-six ans de la maison R... d'Edmonton.

Les grands fourreurs français ont créé dans l'Ouest canadien toute une organisation analogue à celle de la Compagnie de la Baie d'Hudson, et en concurrence avec elle. Mais Théodore R... a monté, en outre, un énorme bazar, un Bon Marché d'Edmonton, tenant le gros comme le détail, car il approvisionne tous les stores (1) de la région. Chaque année, que dis-je? chaque mois, il invente une amélioration, une réclame nouvelles! Il a achevé son éducation commerciale à New- York. Passionnément actif et travailleur, enthousiaste, bluff eur par principe et avec un rien d'ironie, il ne croit qu'aux procédés et qu'aux méthodes des

(1) Magasins où l'on vend un peu de tout.

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Américains; il est plus américain même, sans doute, qu'ils ne le sont. Mais, par son aptitude à tirer de leurs actes une théorie et à y conformer logiquement les siens, il se révèle Français toujours, c'est-à-dire généralisateur et systématiseur...

Souvent honni de ses compatriotes, parce qu'il n'a jamais voulu admettre que ses bureaux fussent un asile pour tous les ratés venus de France, il déclare que son devoir de Français n'est point de mettre le gâchis dans ses affaires en embauchant des incapables par charité mal entendue, mais au contraire, et avant tout, de faire prospérer la maison française qu'il représente. Il a raison. Pour moi, j'aime à constater qu'un des nôtres a pu se mettre ainsi, tout jeune, à la hauteur de ses plus actifs concurrents et dans leur propre pays.

On trouve à Edmonton l'activité américaine, mais cette activité y est heureusement tempérée. A part Théodore R..., qui besogne

à la fois comme un Français et comme un Yankee, ces gens ne se fatiguent pas. Les ouvriers font moins d'heures de travail qu'en France. En revanche, ils travaillent plus vite. Mais cela ne signifie pas qu'ils travaillent mieux.

La rapidité suffit bien : quand on a qualifié l'Européen de slow (lent), on a tout dit. Néanmoins, la rapidité a ses inconvénients. Voici, par exemple, dans Jasper avenue, — la rue principale, — un trottoir fait avec une incomparable promptitude, il y a quelques mois : il se défonce déjà et il faut le refaire. Voici encore une ligne de chemin de fer terminée en toute hâte : lorsqu'un rail monte, l'autre descend. Ce sont des mouvements de flots. Et, au sortir d'Edmonton, les trains peuvent se risquer tout juste à la vitesse de deux lieues à l'heure... C'est un peu slow.

On a aussi, à Edmonton, l'habitude de se servir des maisons avant qu'elles soient achevées. Mon nouvel hôtel, si confortable, n'a pas encore de trottoir : on l'aborde au moyen d'une planche, passerelle improvisée qui, les

jours de pluie, oscille sur un bourbier. Une autre planche, clouée, sert de balcon à l'une des fenêtres. Et un habitué m'affirme qu'on a ouvert l'établissement alors que toutes les briques des murs n'étaient pas posées !

J'ai occasion d'entrer dans les bureaux d'une compagnie de chemin de fer : on y prend son billet sous un échafaudage.

Tout est mouvement. La notion de stabilité n'existe pas — même pour les immeubles qui ne méritent plus leur nom. Ils se meuvent, en effet, à l'occasion. Je rencontre une maison qui se promène dans la rue, sur des rouleaux de bois : son propriétaire la change de quartier.

Mais la pire frénésie est c^lle de la spéculation. L'on trouverait difficilement un citoyen d'Edmonton qui n'achetât pas des lots, partie seulement au comptant, pour les revendre avec bénéfices. Les fonctions publiques, de député ou sénateur à échevin, sont désirées surtout parce qu'elles permet^ tent de se procurer des renseignements qui valent de l'argent. Même les fonctions privées d'avocat-notaire (on cumule en ce pays)

deviennent particulièrement précieuses pour la même raison. L'on joue autant qu'à Monaco. On table sur l'avenir à tel point qu'à deux milles d'Edmonton, en rase campagne, on vend des terrains comme lots de ville ! Certes, le passage du nouveau Transcontinental et le prolongement forcé de la ligne du C. P. R. jusqu'à la capitale de l'Alberta, où le C. N. R. a déjà une gare terminus, apparaissent comme la garantie d'une future prospérité. Mais ne l'escompte-t-on pas trop à l'avance? A la moindre crise, et même au plus naturel arrêt, n'y aura-t-il pas un krach analogue à celui de Winnipeg en 82? Tous les observateurs de sang-froid le craignent. En attendant, les spéculateurs s'enrichissent. Et les usuriers plus encore! Dans ce pays neuf où l'argent est rare, où il n'existe pas de taux légal, si l'on a quelques capitaux, on peut rapidement les accroître, pourvu que l'on connaisse bien la procédure, les usages, les roueries coutumières, et qu'on pratique au besoin la saisie, sans scrupules. L'honnête et sérieux Crédit foncier francocanadien prête à 8 pour 100 sur première

hypothèque. Mais les prêteurs à court terme, qui prennent pour gages le bétail ou les récoltes, arrivent sans en avoir l'air à décupler cet intérêt-là...

A Edmonton, l'élément américain ne domine plus comme à Calgary. On y trouve beaucoup de Canadiens-Ecossais, Irlandais, Anglais, une forte minorité de Canadiens- Français et même un groupe de Français de France. Quelques-uns de ces derniers réussissent (une des plus belles fortunes de la ville a été faite par l'un d'eux). D'autres vivotent, paresseux, hâbleurs, mais se tirant d'affaire, grâce à l'abondance du travail et à la hausse actuelle des terres.

Les gens de l'Ouest ne s'intéressent pas à l'étranger comme ceux de l'Est : on est accueilli avec indifférence, sauf par quelques compatriotes. Chacun s'occupe de lui-même, insouciant et sans-gêne. Dans les usages, s'étale un beau laisser-aller démocratique. N'ai-je pas vu un avocat recevoir ses clients

en bras de chemise, la pipe à la bouche? La campagne d'Edmonton a cette grâce de la nôtre, qui manque si complètement aux environs de Regina et de Calgary. Dans les prés et parmi les frais bouquets d'arbres, jusque sur les bords de la Saskatchewan voltant au fond d'une combe, on voit en ce moment des tentes, — tentes d'immigrants qui n'ont pu encore se loger ou de citadins que divertit le camping. Jamais nomades plus joyeux, jamais conquérants plus riches d'espoir n'ont dormi plus paisiblement sous des toiles humides de rosée.

Dans un haut et solide véhicule où les heurts se sentent fortement sans qu'ils compromettent l'équilibre, nous roulons à travers la plaine aux petits bois et aux prés herbus. Théodore R... conduit. Tous les dimanches, il excursionne ainsi en voiture ou à cheval et doit sans doute à cette habitude de si bien supporter son labeur forcené de la semaine.

L'air est vif, ragaillardissant; ce simple

paysage rayonne la jeunesse. Au grand soleil, sur les bords de la large route labourée d'ornières, nous voyons par milliers des fleurs de France, que dominent royalement les lis orangés du pays.

Nous roulons, et nous roulons encore, pendant cinq ou six lieues, jusqu'à ce que nous arrivions à la ferme de C..., près de Fort- Saskatchewan.

C..., un Champenois qui fut antérieurement boucher, est arrivé, il y a treize ans, avec 400 piastres, après des tentatives infructueuses à Montréal. Il possède maintenant 320 acres en culture, 34 chevaux, 46 bêtes à cornes. Il a eu, entre temps, des enfants en masse. Il en garde encore cinq avec lui.

Théodore R... a attelé son cheval; et ce jeune millionnaire, la veste bas, les manches de chemise relevées jusqu'aux coudes sur ses bras musclés, bouchonne la bête avec autant d'entrain que s'il concluait une grosse affaire. Il est de ceux pour qui se reposer, c'est changer d'exercice. Capable également de reviser une comptabilité pendant des heures ou de chevaucher des journées entières, il ne

s'embarrasse de rien; il passe allègrement d'une besogne à l'autre, d'un travail âpre à une distraction violente. Tout cela, c'est vivre. Il n'y a pas d'Américain qui connaisse mieux que lui la fameuse « vie intense » !

Cependant la mère C..., le père C..., les enfants C... s'empressent autour de nous. Ils sont toujours ravis de voir des compatriotes. Le père C..., ancien hussard, professe le plus exubérant chauvinisme. La grande salle à manger où il nous offre un déjeuner copieux, — chef-d'œuvre de la mère C..., — est littéralement pavoisée avec des oriflammes tricolores. Sa dernière enfant, une fillette de six ans, s'appelle France. C'est chez lui qu'on fête le 14 Juillet : l'année dernière, il a eu quatre-vingts convives français.

Détail cocasse, il n'a jamais daigné apprendre l'anglais. Pour acheter et pour vendre, il suffit, prétend-il, de savoir : one, two, three.

Le repas fini, le graphophone commence son aigre concert et l'on danse. La fille aînée, une blonde de quinze ans, souple et robuste, valse comme on ne valse plus dans nos sa-

Ions où l'on sautèle ainsi que des dindons blessés, sous prétexte de boston.

Puis nous nous promenons dans les champs; nous traversons la voie du C. N. R. qui passe tout près de la ferme. En marchant, le père C... me parle de ses durs débuts de sa prospérité actuelle. Il conclut :

— Vous devriez dire aux gaillards qui n'ont pas un poil dans la main de venir ici !

Nous arrivons brusquement au sommet d'une sorte de falaise, dominant la Saskatchewan qui tourne. L'autre rive est basse. Un immense pays vert s'étend en pleine lumière. Dans les sables d'alluvion, l'on a cherché de l'or sans beaucoup de succès. On s'était mépris, comme les fils du laboureur de La Fontaine, qui voulaient découvrir un trésor. C'est dans la plaine même qu'il y a de l'or à trouver. On le récoltera bientôt, avec ces blés qui poussent. La spéculation peut bien s'enfler, puis s'abattre, comme une vague. La vraie richesse du Nord-Ouest, la richesse qui durera, elle est en ces moissons présentes et futures.

J'ai voulu voir Vancouver, aller jusqu'au Pacifique; et, malgré la perspective peu tentante d'un trajet de cinquante heures, je suis parti hier de Regina (i). Je m'éveille dans ma couchette du sleeping-car; je lève le petit rideau bleu qui me cachait le paysage, tandis que le grand rideau vert, de l'autre côté, continue à m'isoler du reste du wagon. L'impression est aussi agréable que bizarre. Béatement étendu, je regarde, comme d'une nacelle, passer le pays. Nous sommes dans l'Alberta. Voici des collines très vertes, des ranches, des troupeaux de bœufs et de chevaux. Des cow-boys galopent, et je souris, tellement ils ressemblent à ceux des images. Quelques arbres surgissent le long des rivières : ils paraissent étonnamment grands

(i) Capitale de la Saskatchewan.

au voyageur venu de Regina et des plaines chauves de la Saskatchewan du sud.

Et enfin apparaissent les premières montagnes Rocheuses !

Elles méritent bien leur nom, ces cimes triangulaires de roc nu qui me font penser à la chaîne des Pyrénées vue du Pic du Midi de Barèges. Mais il n'y a pas ici de chaîne proprement dite : c'est un inextricable enchevêtrement; ce sont aussi d'incessantes variations d'aspect. Nulle part pourtant on ne retrouve les croupes rondes et les gaies prairies des Alpes. La cordillère reste sévère, abrupte, sans une seule ligne molle, sans une seule nuance fraîche. Ses bois mutilés par les incendies ont presque toujours un air pauvre, décharné. Les vallées tantôt s'élargissent magnifiquement comme à Banff, tantôt se rétrécissent jusqu'à n'être plus que des couloirs. Des eaux les creusent. Un torrent analogue aux a nants » de la Savoie se borde de falaises, argileuses sans doute, grisâtres, avec des morceaux détachés semblables à la Cheminée des Fées de Saint- Gervais.

Après Laggan, la pluie commence. Elle supprime les montagnes. Plus rien que le torrent, presque à sec parmi ses galets blancs comme des os, et des sapins ébréchés ou morts, des pans de rocs que coupe très bas la masse opaque de la nuée.

La pluie se mêle de neige; puis la neige subsiste seule. Le 29 juin ! Il est vrai que notre train n'a cessé de monter. Il doit être maintenant à 1,700 mètres d'altitude environ.

Nous arrêtons à Fields pendant une accalmie. Devant l'hôtel des touristes, un petit ours noir, attaché à un poteau par une corde assez longue, nous contemple sans intérêt. Une miss s'approche pour le photographier. Il se rue sur elle. La miss fuit. Il retourne nonchalamment à son poteau. La miss revient, l'ours s'élance encore... Et le manège continue sans que la miss ou l'ours perdent rien de leur flegme ni de leur obstination.

Les giboulées ont cessé. Bientôt nous entrons dans des gorges de plus en plus resserrées. Le train semble courir au flanc d'un mur, dans une sorte de cage de bois à clairevoie dont le toit l'abrite contre les éboule-

ments. On ne voit plus les cimes; le ciel a disparu; nous n'avons que des parois verticales devant nous et, sous nous, un abîme où des cascades, le plus souvent invisibles, grondent.

On a remplacé le dinning-car (wagon-restaurant), par un observation-car, wagon vitré où l'on se promène, où l'on s'assied, en admirant le paysage. Mais le pittoresque ne nourrit point. Je le maudis cyniquement : j'ai faim et en retard sur l'horaire, nous n'arrivons qu'à près de trois heures à Glacier pour y déjeuner.

Les glaciers qui ont fait baptiser ainsi la station nous entourent, dominant des bois sombres de conifères. Ils descendent en coulées immobiles sous le ciel gris troué de bleu. Parfois un trait de soleil donne brusquement à quelque sérac l'éclat d'une pierrerie.

Un jeune Japonais, fin, gai, toujours en mouvement, — le seul voyageur qui parle un peu français — se livre à des essais photographiques plus faciles que ceux de la miss de Fields : les glaciers, eux, se laissent faire. Ce doit être un personnage d'une cer-

taine importance. Il achève le tour du monde, avec trois compagnons plus âgés qui lui obéissent comme des inférieurs. Ses valises portent encore l'étiquette de Venise.

Nous repartons. Des gorges, des glaciers, des torrents, des cimes, en si grand nombre et si divers qu'étourdi, écrasé, on ne peut plus, on ne veut plus regarder...

Complaisamment le train s'arrête pour que nous descendions et contemplions une gorge plus profonde peut-être que les autres : Albert Canyon, je crois. Passif, j'y vais tout de même, parce qu'on y va... Si l'on était dans ce gouffre, on perdrait tout espoir de revoir le soleil...

J'éprouve un soulagement quand les Rocheuses s'abaissent un peu. Vers la fin du jour, halte à Sicamous. Je fais quelques pas au bord d'un lac rosissant, entouré de crêtes arrondies, harmonieuses, qui n'oppressent point : un lac qui semble le jumeau resté sauvage de celui, trop civilisé, du Bourget. Mais qu'on se sent loin!... Je goûte à la fois la mélancolie du crépuscule et celle du dépaysement.

Une fois encore, je m'éveille dans ma couchette du sleeping-car et je lève mon petit rideau. Des montagnes! Des montagnes toujours! Ce Canada déconcerte. Il m'avait offert des centaines de kilomètres de plaines. Et maintenant qu'il passe aux montagnes, il en allonge des séries si interminables qu'on ne sait plus concevoir autre chose, qu'on devient incapable de se représenter les pays plats. Il est vrai qu'avant ces pays plats, c'étaient des lacs — et quels lacs ! — qui semblaient aussi ne pas pouvoir finir. Décidément le Canada est trop grand (i).

Et pourtant cette Colombie Anglaise (2) me prend tout à fait. Oui, ce sont toujours

(1) Il est encore plus grand que je ne le pensais, puisque j'ai découvert an retour une région nouvelle encore que j'avais traversée la nuit en allant, une région qui évoquait pour moi tous les paysages désolés que j'avais vu jadis, depuis les hautes collines aux buissons grisâtres de Savanille jusqu'aux rocs concassés du désert de Juda et aux falaises de terre en tuyaux d'orgue de la plaine de la mer Morte.

(2) Au lieu de Colombie Britannique, les Canadiens disent Colombie Anglaise, qui sonne beaucoup mieux — qui pourrait même entrer dans un vers — et je fais comme eux sans hésiter. Je suis toujours du parti de l'euphonie.

des montagnes, mais ce ne sont plus les mêmes montagnes. Les cimes neigeuses deviennent rares et isolées. Des hauteurs boisées s'échelonnent. Les gorges de la Rivière Fraser, sœurs de nos causses, encadrent de superbes bouillonnements d'écume entre des falaises brunes. Puis nous traversons des forêts; de beaux arbres élancés se dressent. Les plantes de sous-bois s'assaillent, luttent, montent les unes sur les autres, comme dans les jungles tropicales. Parfois des pâturages normands s'étalent, où paissent de gras troupeaux paisibles. Plusieurs mondes, tous heureux, semblent unir ici leurs beautés. Les élargissements de l'horizon, surtout, me ravissent. Pourquoi, dans ces pays mouvementés, le voit-on plus lointain, plus vaste, plus suavement mystérieux que dans les pays plats? L'air qui me vient au visage a passé sur des eaux abondantes, sur des feuillages, sur des fleurs : il est frais et il sent bon. Dans les fossés, je crois voir mes fougères de Fontainebleau.

Vancouver approche. Une plaine boisée et de hautes collines boisées aussi nous mon-

trent les plaies que les bûcherons leur font : quelles souches colossales ! quels énormes moignons de troncs coupés à quelques pieds de leur base!

Je cause avec mon jeune Japonais. Il sourit en regardant le paysage, qui change encore. Il me dit : o On croirait le Japon. » Il s'échauffe; il précise les ressemblances dans son mauvais français; il me parle de ses compatriotes établis à Vancouver; et son ton devient inquiétant : il a l'air de se figurer qu'il est vraiment chez lui et que la Colombie Anglaise ne doit être qu'une dépendance économique de l'Empire du Soleil Levant

Arrivé hier, je repartirai demain matin : il s'agit de visiter Vancouver au pas de course. Je commence par voir le consul français, un homme aimable et verbeux. Il gémit sur l'ennui de la vie en cette ville, sans compatriotes, sans distractions. Et tout est abominablement cher! On ne peut avoir des

ouvriers à moins de 25 francs par jour.

Bien que résidant au Canada depuis aix ou quinze ans, il n'en connaît guère la géographie : quand nous causons de mon voyage, je ne parviens pas à lui faire distinguer Saint-Albert (1) de Prince- Albert (2). Il me déclare qu'il décourage toujours les Français de venir en Amérique, puisque nous avons des colonies. C'est son devoir.

Il finit par me confier à son secrétaire, avec qui je prends rendez-vous pour l'après-midi.

Le secrétaire du consul n'appartient point à la a carrière ». Grisonnant, entre quarante et cinquante ans, il a vécu dans l'Ouest et changé de métier maintes fois, suivant la mode du pays. Pour le moment, il reste à Vancouver en attendant d'aller ailleurs. Il m'a l'air d'être de ces pierres qui n'amassent pas de mousse en roulant; mais, sympathique, sérieux à sa façon, je trouve en lui un parfait compagnon de promenade. Il marche bien et juge naturel que je préfère me passer des tramways.

(1) Ville de l'Alberta du nord, voisine d'Edmonton.

(2) Ville de la Saskatchewan du nord.

Vancouver est situé sur un golfe ou plutôt sur une lagune du Pacifique aux contours tellement compliqués que l'étranger n'y comprend rien. Il voit toujours au bout des rues de l'eau avec des montagnes de l'autre côté. Quand la vue s'élargit (près de la gare du C. P. R. par exemple), on dirait un peu la rade de Villefranche, mais le cap Ferrât est remplacé par une chaîne assez haute pour qu'en été, et sous un climat relativement doux, il y ait à ses cimes quelques points brillants de neige.

Nous marchons vers le Stanley Park, le Bois de Boulogne d'ici. Certaines avenues ressemblent à celle d'Ottawa : mêmes cottages anglais sur des gâteaux de gazon vert. Mais ce qui me rappelle de nouveau les environs de Nice, c'est la profusion des fleurs, c'est, sur les murs et dans les jardins, les cascatelles odorantes des roses. Je pense au jardinier d'Angoulême, avec qui j'ai voyagé sur le P orner anian (i) et qui allait rejoindre

(i) On m'a signalé aussi une petite colonie de maraîchers et d'horticulteurs, venus surtout de l'Isère, et

— engagé par lui à 300 francs par mois — son cousin établi à Vancouver. J'en parle à mon compagnon : les deux Charentais, me dit-il, gagnent de l'argent autant qu'ils veulent en exerçant simplement leur métier avec l'application et la conscience minutieuses qui caractérisent nos compatriotes dans cette ville américaine où tout se bâcle et se gâche.

Au Stanley Park, nous visitons d'abord une petite ménagerie peu intéressante : j'y contemple sans émoi des loups, un puma piteux, un lynx et un aigle à tête blanche. Nous entrons ensuite dans la forêt, que j'ai eu tort de comparer au Bois de Boulogne, où nous n'avons pas, malheureusement, de tels arbres.

Botaniste obstiné — mais, hélas ! sans flore! — je reconnais notre grande fougère (Pteris aqualina), des prêles (1), des plantains, des épervières, de petits géraniums et, bien entendu, le mondial millefeuille.

avantageusement établis à Agassiz entre Vancouver et les Rocheuses.

(1) La présence de ces prêles indique que. le sol du Stanley Park est humide.

2So CHEZ LES FRANÇAIS DU CANADA

Nous parvenons à un cap qui domine une sorte de rétrécissement de la lagune, de rapide, appelé le Narrow. Une île basse et boisée de sapins, en face; puis la majestueuse chaîne qu'on voit de partout, la lagune bleue qui s'étend entre elle et nous, pareille à un vaste fleuve, à un Saint-Laurent occidental, et là-bas, à droite, très loin, tel le Grand Hermon au fond de la baie de Saint-Jeand'Acre, très haut, tout blanc et léger comme un flocon, un mont couvert de neige. Cela, sous un ciel et avec un soleil de Provence.

Nous repartons à travers la forêt; et bientôt nous prenons un sentier qui me remémore ceux des bois de la banlieue parisienne. C'est le sentier des big trees, des gros arbres. En effet des conifères colossaux nous entourent. L'un d'eux — isolé comme le Jupiter à Fontainebleau — est entièrement creux et une voiture peut y entrer à reculons.

Ma passion sylvestre s'assouvit. Moi, qui étais si malheureux à Regina de ne plus voir d'arbres, je goûte voluptueusement, après la diète, cette surabondance!

On croirait une forêt française, plus haute,

plus vigoureuse, plus exubérante. Les arbustes du sous-bois s'enchevêtrent, les fougères déferlent. Ce n'est point le sol sans herbe, mou et noir, de la sylve tropicale, toujours inhospitalière et même hostile, avec ses palmiers épineux, ses fourmis géantes, ses venimeux scolopendres, ses serpents qui tuent. Ici rien n'est ennemi. On peut s'asseoir au pied d'un tronc, jouir du soleil sur la côte, de la fraîcheur à l'ombre, sans craindre l'insolation ni la fièvre — en paix comme chez nous .Et je formule mentalement ce souhait bourgeois : ce Je voudrais bien passer mes vacances en famille à Vancouver. »

Cependant nous débordions sur une plage demi-circulaire où un flot doux vient mourir sous de grands pins. Et, au sortir du bois, je suis tout surpris par les cris des baigneurs, par le mouvement et le bruit, sinon d'un Trouville, du moins d'un Pornichet ou d'un Villers.

Ce soir, j'erre seul et au hasard, dans la ville. Le centre en est bien américain : on y

sent partout l'activité et l'utilitarisme aussi, que la laideur pratique des a blocks » symbolise. Je rencontre un train qui traverse la rue sans qu'aucune barrière l'isole.

Vancouver n'a guère que cinquante mille habitants : le grand port nouveau des Etats- Unis, Seattle, le San Francisco du nord, s'est développé plus vite et dans son voisinage immédiat. La concurrence de Prince- Rupert (i), tête de ligne du futur transcontinental du Grand Tronc, peut s'escompter déjà. N'importe! Vancouver, station terminus du Pacifique Canadien et en même temps ville de plaisance — Marseille et Nice à la fois — n'aura pas de peine à garder son rang.

La population y est surtout américaine et anglaise. Mais la toute petite minorité canadienne-française s'y montre très unie, très patriote — et, me disait le secrétaire du consul, attachée à la vieille France. Lors du récent procès d'un entremetteur français, les journaux locaux ne l'appelaient jamais que

(i) A 150 kilomètres environ au nord.

ihe Frenchman. Le président de l'association canadienne-française protesta vigoureusement.

Tout en flânant, j'arrive dans des rues où je ne vois plus que des êtres jaunes comme des bilieux, imberbes, de sexe indéterminable, avec des tuniques noires, des pantoufles à bout carré, une natte souvent relevée en chignon derrière la tête. Les Chinois ! Les Chinois comme à Panama dans ce quartier de Chiriqui bien autrement pittoresque, mais identiquement peuplé.

En effet Vancouver est envahi par eux. On les voit bien dans le reste du Canada : à Ottawa, à Montréal même, ils sont blanchisseurs, ils ont des enseignes chinoises pour leur satisfaction personnelle sans doute, puisqu'eux seuls peuvent les lire, et souvent ils écrivent verticalement, à leur façon, jusqu'au mot anglais Laundry. Mais ils restent isolés. Ici l'on constate le groupement, on perçoit la menace. Bien entendu, ils n'arrivent pas arrogants, supérieurs, comme des Anglais chez des nègres. Silencieux, lents, sournois, obstinés, ils se glissent à pas de chats.

Puis avec eux, dans cet Extrême-Orient canadien, le Japonais arrive, orgueilleux, combatif...

Vancouver est la porte que le Canada laisse ouverte sur le monde jaune.

Ne faudra-t-il pas qu'il la ferme (i)?

(i) Il vient de la fermer, en fait. A la suite de conflits moins graves que ceux de San-Francisco, mais analogues, et qui ont éclaté à Vancouver, le go;' . ernement d'Ottawa a envoyé au Japon M. Lemieux, ministre des Postes : un Canadien-Français. Il a négocié un compromis ingénieux qui préservera la Colombie Anglaise sans froisser l'orgueil japonais. Le Japon, d'ailleurs, semble désirer aujourd'hui que ses émigrants se concentrent sur la Corée au lieu d'éparpiller leurs forces sur l'autre rive du Pacifique.

Des mesures avaient été prises antérieurement à l'égard des Chinois.

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